CE OIE C EST QU U\ AGENT DRAMATIQUE
On s'imagine que, depuis l'abolition de la traite des nègres, l'humanité a l'ait un grand pas.
C'est une erreur.
Les nègres émancipés, ou s'est rejeté sur les blancs.
Et, de concert avec les bureaux de placement, se sont organisés des bureaux d'agence dramatique.
L'agent dramatique est d'ordinaire un ancien comédien, retiré dos affaires, pour cause d'insuccès consécutifs.
C'est ce qu'on appelle un fruit sec de l'art.
l'n Dololiolle à bout de ressources.
Le jour où il j'enoncc aux ovations dramatiques et où il se décide à travailler pour le compte des autres, il loue rue du Faubourg- Montmartre, par exemple, un petit apparie-
ment au cinquième étage, dallé, ayant vue sur les cuisines de la maison mitoyenne, et dont la pièce principale, chaulfée par un poêle de fonte, est tapissée des portraits des artistes en vogue.
Et il suspend, à l'entrée, une plaque de cuivre sur laquelle on lit en lettres noires :
ALEXIS BARANDARD
Agent dramatique De une heure à cinq heures.
La veille il a acheté un grand registre infolio.
Sur le verso est écrit :
Artistes lyriques.
Sur le recto :
Artistes dramatiqties.
Il a lancé, en courant les risques du métier, des circulaires imprimées à tous les directeurs de province et de Paris, ainsi qu'à tous les artistes travaillant dans le réseau français.
Informations prises , il est au fait des moindres agissements des artistes , comme un chef de police des plus petits actes des condamnés à sa surveillance.
Situation pleine de ressources, (jui lui permet et do taire des propositions aux artistes en panne, et de recevoir celles des comédiens à la recherche d'un engagement.
Suivons-le dans une de ses opérations.
L'Ambigu a besoin d'un jeune premier.
Il va chez Barandard.
— Je voudrais un jeune homme, joli garçon , ayant un tailleur, connaissant la scène et libre de tout engagement.
— Je crois avoir votre affaire.
Et après avoir cherché au n° 342 :
— Monsieur Arthur Leminet, actuellement au théâtre de Pithiviers. A joué successivement : Trente ans, les Bohémiens, le Feu au Couvent, le Village; connaît tout son répertoire, et a même chanté Guillaume à Soissons. Cela vous convient-il ?
— Parfaitement. Reste à connaître les conditions.
— Il veut gagner douze mille francs par an ; mais, en lui faisant entendre raison, on traiterait à cent vingt francs par mois.
— C'est mon affaire. Demain vous aurez l'engagement, ([u'il n'aura plus qu'à signer.
Et Barandard écrit aussitôt :
« A mo)isieu>' Arthur Leminet, premier sujet an Grand-Théâtre de Pithiviers.
« Monsieur,
« Le directeur de l'Ambigu sort de chez moi. Vous êtes engagé. Mille quatre cent quarante francs par an, tels seront \os appointements.
« Avec le tant pour cent qui me revient, il vous restera de quoi vivre largement en attendant que vous vous fassiez à Paris la réputation que vous mérit-ez par votre grand talent.
« Agréez, etc.
« BARAîfDARD,
« Agent dramatique.
Et le tour est joué.
M"" Clara Pistache est sans position.
Son protecteur, un gros négociant, a été pincé chez elle par sa femme, et l'esclandre qui en est résulté a valu à Clara tous les ennuis d'un abandon.
Il ne lui reste plus qu'une ressource : entrer au théâtre.
Elle va trouver Barandard.
— Monsieur Barandard, avez-vous quelque chose de libre ?
— Ça dépend, qu'est-ce que vous savez faire?
— J'ai chanté dans le temps. J'ai fait le
capitaine des gardes aux Bouffes, et la petite cabaret ièrc de la Belle Bourbonnaise, aux Folies-Dramatiques, J'ai joué dans plusieurs grandes villes : Fœdera, des Filles de marbre; Juliette, des Enfers de Paris; Anna, des Parisiens; Fiammetta, du Fils de la Nuit et Amélie, des Crochets du Père Martin. J'ai une garde-robe honnête, et n'ai d'autres prétentions (jue de gagner des appointements qui 1110 permettraient d'attendre.
— Pas d'amant ?
— Plus d'amant.
— Des connaissances ?
— Dion avec les journaux; j'ai tourné la tète à doux critiques influents.
— Eh bien, j'ai votre affaire. Le théâtre de Lyon. On a dix-huit cents francs par au, orchestre convenable, avant-scènes et loges occupées par les cercles. La remise est de cinq pour cent seulement, parce que c'est vous. Est-ce fait ?
— C'est fait.
— Signez.
— Je signe.
— Un mot ultérieur vous assignera la date •lu départ.
Si le plus souvent l'ageul draiiiatiquo
— lio —
végète, l'agent lyrique réalise des bénéfices sérieux.
Au lieu d'avoir à prélever sur des appointements médiocres, il spécule sur des traitements qui, sans compter les feux, varient de six mille à quatre-vingt mille francs.
Il ne s'en tient pas à la France. Il négocie avec la Russie, l'Angleterre, l'Espagne, l'Autriche, l'Amérique et particulièrement l'Italie... au besoin avec le café-concert qui, d'ailleurs, paye grassement.
Pour l'un et l'autre, l'artiste n'est point une personnalité, ni homme ni femme, c'est une marchandise ayant plus ou moins cours.
Ils pourraient au besoin, et quelques-uns le font, dresser un bulletin de Bourse dans le genre de celui-ci :