LES PORTIERS DE COMÉDIE
La vocation est une si belle chose que ces deux derniers échecs n'entamèrent en rien les croyances d'Éloa non plus que celles de l'agent Barandard et du professeur Boiscapet. Ils fondèrent au contraire d'autant plus d'espérance sur elle qu'ils l'avaient vu tenir tète, un nombre assez respectable de minutes, à la fureur du public. Cet espoir ne devait point être déçu.
Il était réservé à Éloa de débuter au Théâtre- Lyrique ; excusez du peu. Voici dans quelles circonstances :
Le départ du prince Andreo Gataneo, et l'indifférence de plus en plus marquée d'Isidore Fauchet pour la mère de son enfant et l'enfant de ses entrailles, avaient fini par mettre la famille Duhamel dans un embarras voisin de la nécessité.
Napoléon Duhamel avait bien quelques droits pour obtenir une place modeste dans une administration ; mais il s'était juré de ne
jamais servir la République , et comme si elle eut exigé de lui un serment, comme s'il lui eût fallu renier la mémoire de son empereur, il avait préféré jusqu'à ce jour vivoter sur la libéralité d'un prince italien. Tout, hélas ! a une lin ; il ne s'en aperçut que trop t(M. A bout de ressources, il songea à prendre une fonction libérale, qui n'engageât en rien ses précédents. Celle de concierge se présenta à lui, il l'embrassa.
Rassurez-vous ; il ne s'agit pas ici de ces vulgaires pipelets aux ordres d'un locataire attardé !
Napoléon se fit concierge d'un théâtre, et d'un théâtre subventionné, s'il vous plaît, le Théi\tre-d"Apollun .'
A ceux qui peuvent supposer que Napoléon déchoit, il est indispensable d'apprendre ce que c'est qu'un portier de comédie, de crainte que Duhamel ne perde à leurs yeux si peu que ce soit de cette noble fierté que certains journaux bonapartistes ne craignent pas de qualifier : « orgueil respectable de la monarchie disparue à laciucUe on est dévoué et que l'on saura défemlre quand le moment en sera en tin venu ! »
Le portier de comédie est une puissance. C'est lui qui tire le cordon du temple de l'art, non pas à tout le monde, mais seulement aux élus. C'est l'homme de confiance du directeur. C'est l'intermédiaire de ce directeur avec les poètes. Il reçoit du haut de sa hauteur le manuscrit que lui viennent offrir les mains tremblantes des débutants honteux, et quelquefois les lit avant le maître de toutes choses dramatiques. C'est l'ami des artistes, le dépositaire fidèle des billets doux et des fleurs discrètes. Le concierge intelligent ménage les entrevues. Chez lui la jeune première peut apprécier les qualités d'un entreteneur sérieux, et chez lui le lénor a tout le loisir de décacheter sans honte la déclaration de la dame de l'avant-scène de droite.
C'est enfin le compère tutoie-moi de la presse, à laquelle il distribue les places demandées.
Napoléon Duhamel et sa femme ne comptaient que des amis dans le journalisme. Il avait le mot pour rire. Armide ne reculait pas devant un calembour et se mettait en quatre quand il s'agissait d'être agréable au moindre des reporters. Que de fois y avonsnous vu assis les grosses têtes de la critique !
Vous n'avez pas supposé un instant qu'Éloa eût partagé la condition de ses parents. Quand Uuluunel prit sa place, Eloa alla demeurer avec César chez une de ses amies, qiii tenait un bureau do tabac, rue Notre- Dame-de-Lorette. Mais tandis qu'elle y escomptait les lauriers de l'avenir, en roulant mélancoliquement des cigarettes pour les peintres du quartier , Duhamel s'occupait d'elle et multipliait les intrigues pour la voir arriver.
Un jour que le directeur était de belle humeur, il vint le trouver, et lui demander une audition pour sa fille dont il énuméra tous les états de service. Le directeur, qui était en train de récapituler le nombre de ses engagements qui se montaient au chillrc fabuleux de six cent quarante-sept personnes, jugea qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'ils atteignissent six cent quarante-huit, et promit à Duhamel tout ce qu'il voulut. 11 fut bien entendu que, jusqu'à nouvel ordre, elle se contenterait de figurer sur la liste des artistes engagés et (juclle n'aurait dos prétentions à la caisse que lo jour où elle débuterait.
On on oimviiit do part ot d'autr»*.
Éloa se crut, sinon au comble de la fortune, au moins débarrassée des parasites qui, comme Barandard ou Boiscapet, vivent des talents qui naissent.
Elle comptait sans le chef d'orchestre et le régisseur qui, tous deux, faisaient des économies, grâce à un petit moyen que nous ne saurions trop recommander à leurs confrères.