LE SOUFFLEUR
Et puisque j'en suis au souffleur, laissezmoi reproduire ici ce qu'en a dit Jules Janin.
Nous voulions tôt ou tard arriver à peindre cet élément indispensable et quelquefois vivant de l'art dramatique : mieux vaut-il pas accrocher dans cette galerie le tableau si remarquable qu'en a fait le prince de la critique ?
— I()3 — Il commence :
<( Non! Sisyphe, haletant sous sou rocher; les Danaïdes, penchées sur le tonneau qui fuit toujours ; Tantale, mort do soif ou de faim au milieu du llcuve limpide; Ixion, sur sa roue ; Prométhée sous son aigle ; la Vestale dans sa tombe vivante ; le jeune moine inpace pour ses fredaines; tout ce qui sent le renfermé, le moisi, l'esclavage, la torture et la damnation, ne saurait se comparer à l'existence de cet infortuné que la mauvaise déesse de la fortune a destiné à passer sa vie au fond de cet abime ridicule, appelé : le trou du souffleur! « Allez, et dites à Jérusalem, si '« quelque douleur est comparable à ma dou- « leur ! »
« Le comédien qui fait les grands bras, la comédienne (jui fait sa petite moue, autant de pantins dont le souffleur tient tous les fils. Regardez dans quoi il est plongé ! il n'est pas de condition plus basse : mais tout de suite voyez rentrer, sortir les personnages du drame : prêtez l'oreiirc à ces cris partis de lame... et du trou du souffleur... ! à coup sûr, c'est le souffleur (jui accounilit toutes ces merveilles. Digue homme! enseveli dans son
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silence, entre les grands bruits du parterre et du théâtre; enfoui dans son ombre, au milieu de cet Océan de lumière que projette la rampe enflammée, nul ne se doute de ce rude travail.
« En sa qualité d'âme intelligente d'une chose inerte, le distributeur de mémoire doit tout voir, tout savoir, tout prévoir; il sait préparer l'effet de la grande tirade, et la réplique du moindre couplet; il sent, avec une délicatesse infinie, la moindre différence de niveau dans le comédien qui entre ou qui sort; à la figure, à la démarche, au geste de son héros, il doit comprendre où le bât le blesse, et lui venir en aide, tantôt d'un geste ou d'un coup d'œil, tantôt d'un souffle. Le comédien est-il bien sûr de sa mémoire, le souffleur reste calme, mais sans perdre de vue le grand homme qui ^'agite dans sa haine ou dans son amour; au contraire, que la tête du manœuvre dramatique s'égare en mille folies, que soudain son œil s'hébète et s'écarquille dans l'agonie de Tincertitude, que son visage même garde le silence, le malheureux comédien est perdu, s'il ne sent pas à ses côtés, invisible et présent, cette espèce de chien du mont Saint-Bernard qui l'arrache à l'abîme dans lequel il va s'engloutir.
« Double (liin^er pour l'iiomme qui, de son trou, surveille l'action dramatique : souffler trop ou souffler trop peu. — Il faut donc que tu te méfies de moi, pense aussitôt le comédien, qui se sent trop soufflé. Ou bien, si le souffleur l'abandonne à son génie. — Ce gueuxlà, se dit-il, est payé pour me perdre ! L'un ost sourd, il a perdu ses deux oreilles à entendre huer, siffler ef applaudir des comédies : alors il est nécessaire d'enfler la voix; mais cette voix martyrisée doit être h la fois sonore et sourde ; sonore, ici tout au loin, jusqu'au fond du théc\tre ; sourde, en deçà de l'orchestre, et de façon que le chef d'orchestre, lui-même, n'entende pas souffler le souffleur. Ou bien l'acteur, à l'intelligence épuisée, a conservé, do ses cinq sens, le sens qu'il a jugé lui être lo plus utile; son ouïe est si flnc qu'il entendrait pousser les vers dans le cerveau d'un poëte enrhumé. Alors, quelle délicatesse et ([uel tact dans la voix ne faut-il pas, pour envoyer à cette oreille exercée, à cet esprit trou- Idé, ce trait final (lue notre homme va passer sous silence, comme un écolier (jui sait mal sa leçon !
« On admire et beaucoup, de nos jours, les tours de force des grands ténors, qui chantent les ciiefs-d'u'uvre d'une voix qui s'est envolée
à la cime des arbres ; eh bien ! ces sortes de miracles sont moins étranges que les miracles accomplis par l'organe doublé de velours et de cuivre d'un habile souffleur.
« Mais s'il est difficile de se faire agréer, du fond de ses profondeurs, de profundis, par Messieurs les comédiens, la tâche devient impossible avec Mesdames les comédiennes. Il n'y a pas de tyran qui tienne : Néron lui-même, quand il a dépouillé ses insignes et renvoyé ses licteurs grenouiller au cabaret, s'humanise avec le souffleur ; mais les femmes de théâtre, ces folles têtes éventées, ces organisations nerveuses, ces esprits malades, ces enfants gâtées (tant qu'elles sont femmes) d'un public disposé à leur tout pardonner, voilà les ennemies les plus cruelles, les plus implacables, c'est-à-dire les plus fantasques de ce bonhomme, incessamment assis sur la brèche de leur vanité :
<: Assise sur le sable elle écrivait sur Fonde.
« Ce qu'elle savait, avant-hier, sur le bout de son doigt ; ce qu'elle savait tout à l'heure, avant d'entrer en scène ; ce qu'elle a répété cent fois devant douze cents personnes, la
môme femme, pour pou que sa robe ait uu faux pli, pour peu que sa rivale ait une nouvelle parure... si elle a été négligée le matin; si elle voit dans la salle, tonton liant on tout en bas, la lignre adorée on la lignro abhorrée, soudain tout ce qui ressemble à l'intelligence s'arrête, et se perd en mille confusions éblouies dans- ce cerveau à l'envers. La dame ne voit plus, elle n'entend plus, elle ne sait plus, elle ne dit plus; alors c'est au malheureux souffleur à la remettre dans sa route, à lui souffler, mot à mot, ce qu'elle doit répéter; à ramener dans cette àme, éblouie de colère ou de tendresse, le choc électrique ! C'est un enfant qu'il faut mener par la main, et pas à pas; un enfant souvent mutin, qu'il faut conduire à la lisière ; à coup sûr ce n'est pas la ilame qui débite son rôle en ce moment, c'est le soufllour.
« Notez bien qu'en même temps ce martyr infortuné de l'art dramatique mène de front ttjus les autres rôles ; il est à lui seul et tout à la fois, le tyran, le père noble, le valet, la soubrette, la grande coquette, l'amoureux, l'amoureuse, le niais et le héros; il tient dans sa main débile les lils croisés de la môme intrigue, dans losijucls il doit se retrouver à toute minute ; il pleure, il rit, il
tempête, il jure, il soupire, il déclame, il égorge, il empoisonne, il expire, il est amoureux, il se marie, il conspire; il est riche et pauvre, couvert de gloire et d'honneurs; il appartient à toutes les nations, à tous les siècles, à toutes les douleurs, à toutes les joies ! Comptons donc l'éblouissement de ce malheureux, et comptons son supplice, hélas ! quand il lui faut bouillonner, pendant sept heures d'horloge, dans cette fournaise ardente où sont fondus impitoyablement l'or, le fer, le plomb, l'argent, le vif-argent, tous les métaux avec lesquels se fabriquent ces chefs-d'œuvre de carton.
« Voilà pour l'horrible, et voici pour le ridicule : Le souffleur n'exerce pas seulement son métier tous les soirs, il l'exerce encore chaque matin. Hors de son trou, vous croyez qu'il est libre? hors de son trou, son supplice le poursuit et le tourmente. Il assiste à l'enfantement de toute nouveauté, vieille ou nouvelle ; il devient la proie et la torture de chaque nouveau chef-d'œuvre que produit, chaque matin, la foule incessamment changeante de nos jeunes grands hommes. Un auteur de nouvelle édition se présente à la comédie; il tient sous son bras un drame épais, à ce point que ce malheureux bras engourdi ressemble
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de loin à la moitié d'un cerveau... Ce manuscrit ne promet rien de bon au souffleur. En effet, si par maliieur le nouveau drame est reçu par Messieurs les comédiens, le premier liommc qu'on appelle, — holà ! c'est le souffleur ! Vite une copie... et vite deux copies de cinq actes: ainsi on lui fait échansonner cet esprit nouvcau-né. Puis que de ratures ! que de changements ! que de choses oubliées ! Le malheureux manuscrit du souffleur, c'est la santisue acharnée à la peau du malade : « elle
ne le (juitte pas avant d'être gorgée do '< sang ! » iS'un missura cutetn !
« Le malheureux souffleur, il commence, il finit le spectacle; il en est le premier et le dernier mot. Il arrive avant tout le monde, il s'en va, quand tout le monde est parti ; c'est à peine si, dans l'entr'acte, il trouve un moment de repos dans le foyer des comédiens, si par bonheur Messieurs les comédiens et Mesdames les comédiennes accordent une certaine familiarité... à qui, juste ciel !... h ce « souffre-douleur de souffleur ! »