‹ Artistes et cabotinsChapitre 7 sur 70 · UN COUP DE FOUDRE · texte numérisé non relu

UN COUP DE FOUDRE

Quand Eloa fut rentrée chez elle, elle se mit à réfléchir à tout ce qu'il fallait apprendre pour être comédienne. Eloa se croyait « une nature » et supposait que cela irait tout seul.

Son air morose commença même à inquiéter M""" Duhamel. Elle craignait!.. Mais Napoléon devina tout de suite ce dont il s'agissait.

— Elle travaille de tête 1 dit-il à sa femme. Quelque rôle assurément 1

Heureusement que la visite d'Isidore Fauchet vint jeter un peu de gaieté chez les Duhamel.

— Je viens vous demander votre fille pour dimanche 1

— Pour quoi faire ?

— Je veux qu'elle joue à la campagne. Cela

lui (loiiiuM-;i riialiitudc des planolies. J'apporte la brochure.

Eloa courut au-devant de lui.

— Je vous remercie d'avoir pensé à inoi, monsieur Isidore.

Et d"un regard plein de malice :

— C'est à votre bénéfice ? demanda-t-elle.

— Pourquoi pas? je suis incendié 1 ré|)ondit-il à voi.x itasse.

Et il porta la main à son cœur.

L ASILi: LE FIAS SUR.

C'est toujours un moment bien doux pour une jeune lille, comme Eloa, que celui où elle apprend qu'il y a un journaliste qui s'intéresse à elle.

C'est le nom prochainement imprimé, la réclame assurée, le tapage autour de vos plus petites actions. C'est un chanq)ion sans cesse sous les armes, prêt, au nuiindre regard, au moindre sourire, au moindre signe, à fondre sur la rivale. C'est le coureur zélé qui, de bureau.x en bureaux, de rédaclitui en rédac-

tion, vous prône, vous recommande et vous désigne.

Vite : — « On annonce le prochain enga- « gement de M'"' Marie Beauchard. Nous ne « saurions trop conseiller à M. X. . . de terce miner au plus vite avec elle , s'il ne veut « pas que l'étranger nous l'enlève encore! » Elle est engagée. Le lendemain : — « M'^^ Ma- « rie Beauchard vient de signer avec le « théâtre de l'Ambigu. Nos félicitations les « plus sincères à la direction. » Elle va jouer : — « Les débuts de M^"' Beauchard auront « lieu dans les commencements de la semaine « prochaine. Nous tenons de source certaine « que[la'Comédie-Française cherche déjà à la « recruter parmi ses vaillants pensionnaires ! » Nous sommes à la veille du grand jour : — « Demain, débuts de M"'' Beauchard, » etc., etc. Si bien qu'en un mois M"" Beauchard, qui n'ajaniais dit un mot devant le public, a déjà une réputation, et qu'en province on ne craint pas de dire : — « Ah! si vous aviez vulaBeau- « chard dans ce rôle-là ! »

Enfin, les débuts ont eu lieu ! M''" Beauchard a-t-elle réussi ? — « Ainsi que nous « l'avions prévu , M"*' Beauchard vient de

« remporter un inimonse succès. Nous tenons « enfin la jeune première de nos rêves qui à « l'ingénuité de M"" Reichemberg joint la « vigueur dramati(iue de M'"*' Dorval. S'il « faut s'en rapporter à certaines indiscrétions « de coulisses, M. Victorien Sardou lui aurait « promis un rôle pour le commencement de '< l'hiver prochain. « — A-t-elle été mal rerue ? — « Une cabale, montée par quelques <( rivales , avait été organisée hier contre '< M"'' lieaucluird, dont c'étaient les débuts. Gomme tous les grands talents, le sien a " été incompris en même temps qu'envié. « Mais il est de ceux qui finissent par avoir « toujours raison du public. Du reste, tandis « que des loges et des baignoires partaient «c quelques coups de sifflet, l'auteur félicitait « au foyer sa nouvelle interprète et lui jnédi- " sait le plus grand avenir. »

Ce n'est pas tout. Il y a encore bien d'autres moyens de parler de Marie Boauchard.

' — Hier a eu lieu la première représenta- « tion de la Fille de fioland. Parmi les '< personnes connues, citons M"" Gueymard,

M""' Doche, M"" Marie 13eauchard, etc.,

etc. ..

'< — La journée des courses a été une des

(( plus belles qu'il nous ait été donné de voir « depuis longtemps. A trois heures, M"® Marie « B eau char d... »

Bientôt la presse provinciale, désireuse de fournir à ses abonnés les primeurs parisiennes, s'occupera, elle aussi, de Marie Beauchard. Puis la voici dans le Times, àQ.i\?,\Q Neiv-York Herald, dans Y Indépendance belge, dans le Moniteur russe, etc., etc. L'univers est envahi par le nom de Beauchard, et les renommées de tous pays n'ont plus assez de trompettes pour chanter ce nom, inconnu hier, et qui n'a encore rien fait pour devenir célèbre.

Eu égard à ces diverses considérations et quoi qu'en aient dit bien des jaloux, quand une jeune fille se trouve dans la position d'Eloa, l'asile le plus sûr... est encore le sein d'un journaliste.

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