PASSAGE CH^^iètiit
WBLIOTHEC.
Pa/ 1^07
Dans les essais qui forment ce livre, se sont coordonnées successivement, au cours d'une existence vouée surtout à la poésie, les idées que suggérait à l'auteur, avec l'expérience de chaque jour, l'étude approfondie des lettres et des arts. On n'y trouvera pas la déduction méthodique d'un système, travail qui ne va jamais sans quelque chose de factice, d'exclusif et de forcé. zMais de l'ensemble, à travers la sincérité des émotions et des opinions personnelles, se dégagent librement quelques hauts principes, entre autres celui du rythme souverain qui, dans la nature et dans l'humanité, produit lumière, vie, conscience, justice, beauté, amour.
Jean-Jacques et rimagînatîon
E génie de Jean-Jacques Rousseau a pour élément essentiel l'imagination. On pourrait le définir :
une imagination passionnée et intellectuelle, une libre imagination exaltée jusqu'au sublime par l'orgueil et la douleur.
Cette imagination tenait à une sensibilité extraordi* naire, à une impressionnabilité excessive de l'appareil perceptif et du système nerveux, d'où affluait continuellement au cerveau une innombrable quantité de vives et subtiles vibrations, d'images intenses et étincelantes. Profondément affecté par la louange et le
blâme, peu sûr de lui-même en raison de son tempérament fébrile et de son éducation incomplète, Jean- Jacques fut à la fois très glorieux et très timide, avec de justes et de fausses hontes, des pudeurs exquises et des lâchetés sournoises, d'étranges défaillances et des effervescences inouïes.
S'il naquit à Genève, c'est un vrai Français. Avec ses yeux et ses cheveux noirs, sa nature délicate mais résistante, ses extrémités fines, n'est-il pas de pure race celtique, comme Sterne, l'Irlandais sensuel et sentimental? Son origine parisienne est incontestable. Il descendait d'Antoine Rousseau, libraire à Paris, dont le fils, Didier Rousseau, réfugié calviniste, alla s'établir à Genève en if29. Il ne connut pas sa mère, morte en lui donnant le jour; et il était tout jeune encore, lorsque son père, l'horloger, dut quitter la ville à la suite d'une querelle. Il ne sut donc pas bien ce que vaut la famille.
Dès le début de son existence, tout semble d'accord pour développer sa faculté maîtresse. Avant que parte son père, Jean-Jacques passe les nuits à lire avec lui des romans et Plutarque. Son imagination vierge en reçoit une empreinte indélébile, en reste à jamais romanesque et républicaine.