JEAN-JACQUES ET L IMAGINATION "J
Ses études, assez irrégulières, furent vite interrompues. Apprenti greffier à quinze ans, puis apprenti graveur, et très malheureux en apprentissage, il lisait sans cesse, avec furie, au hasard; et pour lire, il vendait jusqu'à ses chemises. Sa vie de travail machinal et d'assujettissement à un patron grossier lui parut d'autant plus dure et basse que son cerveau s'emplissait davantage de douces et nobles fictions littéraires. Il finit par s'enfuir. Les aventures commencèrent. Ce fils de bourgeois devint peuple; ce chimérique et vaniteux adolescent fut obligé, pour gagner son pain, de se faire laquais. Avili par ses fonctions, dépravé par son entourage, en son cœur couvait pourtant le feu sacré. Il fait penser alors, tantôt à Gil Blas, tantôt à Des Grieux; mais toujours il garde un fonds de poésie latente. On dirait parfois Chérubin, un Chérubin honteux, réduit au métier de Figaro.
Par suggestions d'amour-propre, par emportements fiévreux, pour surgir de la foule, il essaie de tout, musique, pédagogie, diplomatie. Il trouve enfin sa voie. Il a ses deux révélations, l'une, celle de l'esprit, en allant voir Diderot, l'autre, celle du cœur, aux pieds de M"°* d'Houdetot; et son imagination déborde en littérature. La qualité, selon lui, la plus nécessaire aux héros, la force d'âme, Vaction, lui manque. Il se fait donc philosophe et romancier. Faible, pauvre, ignorant, ne possédant guère le sens exact de la réalité, ayant directement peu de prise sur le monde, et ne pouvant satisfaire en personne sa double postulation d'amour et de vertu, il la satisfait par l'invention
cérébrale, par le livre : « L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon ma nature. »
Plus que jamais, sa vie est un rêve; mais ce rêve, il le fixe désormais, et, faute de mieux, il l'immortalise en l'écrivant. C'est ainsi que Pétrarque avait adoré Laure. Mais Jean-Jacques se révolte souvent contre ce qu'il trouve de pénible dans un pareil dessein; et il se relève à l'occasion par un cri de fierté. Après avoir raconté, avec détails probants, ses efforts plus ou moins involontaires, mais absolument vains, pour tourner la tête à la maîtresse de Saint-Lambert, son ami, il s'écrie ingénument : « Je l'aimais trop pour vouloir la posséder! » Le pauvre amant! L'admirable casuiste! Aucune affectation en cela. Il ne joue pas un rôle. Tout ce qu'il dit, il le croit, comme fera son plus fameux disciple. Il émeut, à force d'être ému. Il est platonique éperdument.
L'esprit aussi déçu que le cœur par l'expérience acquise, il éprouva le besoin, après s'être inventé un amour, de s'inventer une société. Emile et le Contrat social sont, comme la Nouvelle Héloise, de belles fie-
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tions. Le procédé reste le même, un procédé radical. Seulement l'imagination, au lieu de fournir des sensations et des affections, fournit alors des idées. Ne pouvant se faire aux gens et aux choses, le penseur refait les choses et les gens à son usage. Ce même homme, si faible et si désarmé lorsqu'il veut agir, le voilà tout-puissant dès qu'il n'est plus gêné par la lourde matière. Ame libre et légère, il se meut à l'aise en son domaine idéal. Contre ce qui est, contre le réel, sottises, laideurs et infamies, à la façon du grand Corneille, il suscite ce qui doit être. Et ce n'est pas en l'air qu'il construit l'édifice. Il ne relègue pas sa vision au ciel. Il bâtit sur la terre, pour l'humanité vivante, logiquement, mathématiquement.
Ce qui le distingue des mystiques purs, c'est qu'ayant la foi, il ne s'abandonne pas aveuglément aux entraînements de la foi. Il veut que la raison contrôle le sentiment; la raison est sa pierre de touche. Et réciproquement, le sentiment contrôlera la raison. De ces deux forces, Rousseau n'accepte l'une que prouvée, vérifiée, justifiée par l'autre. D'ailleurs, c'est le sentiment, notons-le bien, qui, conformément à sa nature, exerce l'initiative dans toutes ses perceptions, même les plus abstraites. L'intuition lui ouvre l'espace. Il sent, il voit, il aime, il pense, par transports, par illuminations. Des lueurs subites et profondes, de vives phosphorescences, éclairant de part en part son immense réserve de souvenirs, suscitent les enthousiasmes généreux et les idées générales. Tout d'abord, il a le coup d'aile, l'envolée, l'aperçu
d'en haut et d'ensemble, la conception rapide dans la joie et la clarté. Puis il retombe; et patiemment, laborieusement, péniblement, il exécute son œuvre. Longues gestations, enfantements douloureux. Cerveau tourmenté, orageux, chargé d'électricités contraires, pour la fécondation il lui faut l'éclair, le coup de foudre, les ondées de chaudes larmes. Mais cette force titanique s'apaise bientôt, se règle, se rythme, s'épanouit, et, Minerve aidant, devient une puissance olympienne.
Sous l'action de son milieu et la réaction de son individualité, il produit ainsi les chefs-d'oeuvre qui commencent par le modifier lui-même et qui finissent par transformer le monde. Il ose attaquer Voltaire, et presque toujours il a raison contre ce triomphateur. Vanité secrète, tendresse pénétrante, invincible logique, il s'est mis tout entier dans la lettre sur le désastre de Lisbonne.
Génie fait d'imagination, il est naturellement l'homme de tous les contrastes, comme de toutes les harmonies. Résolument il traverse le paradoxe, pour parvenir à la vérité. Artiste et philosophe, il se révolte contre l'art et la civilisation, dès qu'il comprend que, par leur développement excessif, la civilisation et