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INAUGURATION DES DEUX STATUES

T>iscours prononcé le 2^ février IÇ06, au Théàrre-Français.

Parmi les hommes illustres qui ont donné au xix* siècle une place si haute dans l'histoire de la poésie, Alfred de Musset offre ceci de particulier que, sans se désintéresser d'aucune chose humaine, il voulut être uniquement et absolument un poète.

La prose même dont il a composé de précieux chefs-d'œuvre, est aussi pure, aussi harmonieuse que les admirables vers où il a montré, avec un charme natif, tout ce qu'on peut unir de liberté hardie, de verve originale, d'élégance exquise, de sentiment sincère, de passion poignante, de noble et fière pensée,

au plus scrupuleux respect de la langue, à l'observation la plus consciencieuse des lois éternelles du beau.

Romantique et classique tout ensemble, non moins pénétré de l'ancienne France que de la France nouvelle, il ne fut pas l'homme d'une école, l'homme d'un parti. Il avait trop de sens et de goût pour se laisser absorber par les doctrines exclusives. Conciliant des éléments qui semblaient inconciliables, il a naturalisé chez nous l'inspiration shakespearienne, en y mêlant notre ciel, notre soleil et la sève généreuse de notre terre. A la subtile et délicieuse psychologie de Marivaux, il a donné des ailes.

Il mérite qu'on le nomme le poète de l'amour et de la jeunesse, car ses vers ont consacré ce qu'il y a de vraiment supérieur, de merveilleusement mystérieux, de presque surhumain et de presque surnaturel dans la jeunesse et dans l'amour. S'il fut souvent trop infidèle aux réalités d'ici-bas, c'est qu'il resta trop fidèle à son idéal, c'est que son idéal était trop beau pour lui permettre d'adorer paisiblement les imperfections de ce monde.

D'illusion perdue en illusion retrouvée, il aspirait toujours au fuyant paradis. Il a pu ajouter ainsi un dernier trait au type inachevé, à la figure mobile de don Juan. Du brutal séducteur espagnol, du grand seigneur perverti de Molière, du très mélodieux libertin de Mozart, il a fait le rêveur superbement épris du rêve, le don Juan poète. Avec tout ce que pouvaient fournir de volonté et de puissance d'amour le génie

de son siècle et son propre génie, il a pétri l'incarnation suprême de cette âme éternellement inquiète.

Malgré les déceptions, malgré la souffrance, il a gardé jusqu'à la dernière heure une faculté que jalousent les plus forts et les plus grands, une inappréciable faculté : la grâce souveraine. Regardez-le ! ce n'est pas Hercule ni Jupiter en Apollon, c'est Apollon lui-même en Parisien de mil huit cent trente.

Discours prononcé le 2^ juin IÇ06, a îN^uilly, au rond-point de la Torte-cMaillo:.

Il y a quelques mois, je crus pouvoir présenter Alfred de Musset comme l'incarnation d'Apollon luimême en Parisien romantique. Tel, et dans tout l'éclat de son matin triomphal, s'évoque le poète des passions jeunes; tel, grâce au maître statuaire Pierre Granet, il ressuscite aujourd'hui devant vous. Fier et tendre, impatient de vivre et de créer, l'air familièrement cavalier sous son rayonnement olympien, il était beau comme le dieu de la lumière et de la poésie. Sur son frac à la mode semblait sonner le carquois aux flèches d'or.

Lorsqu'il n'était encore qu'un petit enfant, un jour, dit-on, trouvant sa mère trop lente à lui mettre de

jolis souliers rouges récemment achetés, il se prit à crier, en trépignant de hâte : « Dépêchez-vous, maman! mes souliers neufs seront vieux. » Et toute sa vie, avec la même fièvre de désir, avec la même piaffe d'impatience, il ne voulut rien laisser vieillir d'une minute, tant les joies de la jeunesse lui paraissaient délicieuses et fragiles!

D'emblée, de dix-huit à vingt ans, pour donner à son ardente imagination un champ digne d'elle, il invente une Italie plus italienne et une Espagne plus espagnole que la réalité. En quelques mots d'un tour pittoresque, d'une musique suggestive, il montre une figure, un paysage; et l'effet est magique.

Son originalité fut assez ferme pour résister à l'influence de Lamartine et de Victor Hugo; il n'abdiqua devant personne. Il n'a pas plus imité Shakespeare que Byron, Corneille que Boccace, Régnier que Léopard!; mais, ayant pénétré le secret de leur puissance expressive, il a su se servir de leurs procédés et s'assimiler leurs éléments divers, pour tirer de son propre fonds des chefs-d'œuvre entièrement neufs.

Loin d'être un imitateur, il fut un des créateurs les plus imités. Ne lui reprochait-on pas dernièrement d'avoir pris au William IVilson d'Edgar Poe la donnée de la Nuit de Décembre > Les dates et les circonstances prouvent, au contraire, de la façon la plus décisive, que c'est Poe, fort bien renseigné, qui a dû, là et ailleurs, s'inspirer de Musset.

Et comme il savait son métier de rimeur, cet enfant

terrible de la lyre! Même et surtout dans ses négligences savantes, dans ses abandons voulus, règne la plus sûre maîtrise du rythme. A la forme et à la couleur, à l'accent, au. timbre si pur et si doux, à une sorte de palpitation ailée, ses vers se reconnaissent tout de suite. Ils exercent un charme particulier; ils exhalent je ne sais quel parfum où flotte une caresse.

Sous leur morbidesse élégante et leurs tragiques bravades, ses poèmes offrent toujours une fraîcheur, une transparence de flot qui jaillit. On y sent si peu l'effort, que l'inspiration paraît s'épanouir spontanément, en pleine nature, comme un verger d'avril. Ses rimes ont la grâce féerique de la fleur qui chante.

Mais ce merveilleux printemps passa vite. Après l'aventure de Venise, le poète revint en France, désenchanté à jamais. Certes, si l'épreuve lui fut cruelle, il en sortit plus grand; mais au prix de quelle douleur! Nul n'a plus profondément senti, d'abord toutes les douceurs, puis toutes les amertumes de la volupté. Ce qui fut le principe de sa force et de sa faiblesse, de son génie et de sa souffrance, c'est qu'il avait infiniment plus de passion et infiniment plus de raison que le commun des martyrs. En lui coexistaient deux êtres qui faisaient la gloire et le malheur l'un de l'autre : le poète brillant et sentimental qui jetait la clé de son cœur dans les eaux du torrent; l'étranger vêtu de noir qui lui ressemblait comme un frère, et qui ne pouvait s'empêcher de voir clair, de penser juste.

Trop lucide pour sa propre ferveur, trop fervent pour sa lucidité, il voulait et ne pouvait plus croire, il voulait et ne pouvait plus aimer. Sensible et délicat à l'excès, meurtri à chaque instant par le faux, le laid, l'inique, il avait sans cesse le cœur et le cerveau à vif; il souffrait comme l'écorché lamentable de la légende; il était à la fois Apollon et Marsyas.

Aucune métaphysique, aucun mirage ne résistèrent aux révoltes de ce cœur sincère, de cet esprit pénétrant. Mais trop fébrile pour se bâtir de ses mains la haute citadelle des stoïques, il s'épancha en mystiques postulations. Son Espoir en Dieu est l'espoir d'un désespéré. C'est un aveugle appel, adorablement pathétique, à une Providence qui jamais ne se dévoile; c'est un élan éperdu de tout son être vers l'idéal suprême de justice, de beauté, de bonté, qu'on ne trouve guère, hélas! dans la nature ni dans le monde social, mais qui a germé, grandi dans les consciences pensives et qui reste la puissance féconde, l'honneur éternel de l'humanité.

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