VOLTAIRE
Discours prononcé à Châtenay,
le 18 novembre iço6,
pour Vinauguration du iMonumem.
Pendant plus de cent ans, Voltaire fut regardé comme un poète absolument supérieur. « Voltaire, s'écrie Laharpe, est le génie le plus tragique qui ait régné sur la scène. » M"^ de Staël reconnaît cette royauté, devant laquelle s'incline Joseph de Maistre lui-même; et Goethe ne craint pas de dire : « C'est le plus grand homme en littérature de tous les temps; c'est la création la plus étonnante de l'auteur de la nature. »
Mais quand Chateaubriand eut galvanisé la religion par l'esthétique, quand le Cénacle eut découvert Ronsard et André Chénier, la gloire poétique de Voltaire commença de pâlir. Le romantisme le mit à l'index.
Certes, Victor Hugo lui fit amende honorable, et le 3 1 mai 1878, dans son discours du Centenaire, célébra superbement le philosophe. Mais du poète, pas un mot.
Le poète en Voltaire est-il donc si négligeable? Quoique Zàire n'offre point la terrible psychologie d'Othello, il n'en faut pas moins admirer la scène de Lusignan, qui n'est qu'un épisode mélodramatique, une c( croix de ma mère », mais qui reste et restera une des inspirations théâtrales les plus purement, les plus profondément pathétiques.
On ne lit guère la Henriade. Autrefois, pourtant, les peuples et les monarques trouvaient dans cette épopée « toute la sagesse imaginable ». Trop de sagesse, peut-être. Mais la sagesse n'est pas à dédaigner. Et puis, que de belles et nobles pages! Que d'excellents portraits peints d'un mot! Guise, par exemple « heureux guerrier, grand prince et mauvais citoyen ». Que de fins paysages enlevés en un clin d'oeil, tels que les bords fleuris « où la Seine serpente en fuyant de Paris »! Et ces visions qui ont, dans le merveilleux de l'allégorie didactique, une réalité vive, une justesse saisissante! Rappelez-vous :
... La sombre Envie, à l'œil timide et louche, Versant sur les lauriers les poisons de sa bouche. Triste amante des morts, elle hait les vivants.
Et tout à côté :
La tendre Hypocrisie aux yeux pleins de douceur. Le ciel est dans ses yeux, l'enfer est dans son cœur.
Enfin, avec quelle piéré filiale et quelle fierté pensive le poète évoque la France!
Maintiens l'ordre et la paix, sans chercher la victoire; Sois l'arbitre des rois, c'est assez pour ta gloire; Il t'en a trop coûté d'en être la terreur.
Pour la Pucelle, on peut être sévère. Mais ne peuton pas y voir, plutôt qu'une profanation de la bonne Lorraine, une parodie folle du mauvais poème de Chapelain?
De Voltaire lyrique, on a dit qu'il excellait seulement dans le badinage, dans les genres secondaires. Il n'y a pas de genres secondaires sur la lyre; il n'y en a pas, du moins, pour les enchanteurs qui savent tout ensoleiller sous leurs accords magiques. Quand donc serons-nous guéris de la vieille manie hiérarchique en littérature? Les œuvres d'art y échappent comme les fleurs naturelles. Que la rose soit reine, fort bien. Mais la violette et le muguet en perdent-ils leur charme incomparable ? Et leur diversité en est-elle moins précieuse?
D'ailleurs, Voltaire a toutes les fleurs dans son jardin; et son jardin ne lui suffit pas. « Trop d'art me révolte et m'ennuie, dit-il; j'aime mieux les vastes forêts. » Il est multiple comme la nature. On pourrait lui appliquer les stances adressées au redoutable joueur de flûte, qu'il prit d'abord pour un bon tyran : a Adieu, grand homme; adieu, coquette!... Adieu, trente âmes dans un corps! »
Ses contes et ses poèmes familiers prodiguent les
motifs délicieux, les mélodies fugitives mais inoublables :
Le paradis est fait pour un cœur tendre Et les damnés sont ceux qui n'aiment rien...
On ne saurait trop louer ces vers charmeurs, qui semblent si faciles, si limpides, parce qu'ils coulent de source, mais que n'aurait pu faire nul autre qu'un Français, et nul autre Français que lui. On y goûte la plus fine saveur du terroir, on y respire le plus subtil bouquet de notre culture. Cet infatigable explorateur fut le Parisien par excellence, et fit rayonner la France sur le monde.
Dans ses Discours en vers, dans la Loi naturelle et le Désastre de Lisbonne, il s'élève sans effort à la haute poésie. Là surtout on voit à quel degré il possède les deux facultés essentielles du poète : le sens du rythme, le sentiment du mystère.
Le sens du rythme, qui manque plus ou moins aux grands prosateurs de son temps, même à Jean-Jacques, il le porte au plus profond de son être. Ses rimes ont des ailes. Non pas les ailes de l'oiseau de proie, mais les ailes de l'alouette gauloise, cette grisette du ciel bleu. Ou bien les ailes, et aussi la pointe, de l'abeille virgilienne. Ou encore les ailes du papillon, les ailes du Psyché. Il a dit ce mot suggestif : a Les vers sont la musique de l'âme. »
Tout entier, malgré son activité fébrile, il est rythme et mesure. 11 ne peut supporter aucune idée incomplète, obscure, fausse, boiteuse. Ses variations philo-
sophiques viennent de ce qu'il tient à examiner chaque pensée sous chacun de ses aspects. Il ne s'arrête point qu'il n'ait fait le tour des choses, qu'il n'en ait distingué toutes les manières d'être, toutes les propriétés, toutes les conséquences, si diverses et si contradictoires. Il veut tout voir, tout savoir, tout comprendre. Il ne dédaigne pas les aimables chimères qui bercent doucement les enfants et les malades : « Ah! croyezmoi, l'erreur a son mérite. » Et l'erreur lui sert à mieux saisir la vérité.
Il a une réelle puissance synthétique, corrélative à son sens du rythme. Quelle inquiétude scrupuleuse dans son équilibre si instable et si juste! Quelle recherche de l'équité dans ses oscillations! Et toujours quel insatiable besoin d'accord parfait, de sympathie intégrale.
On l'a défini « un esprit altéré de lumière ». Le sentiment du mystère est l'aiguillon perpétuel qui lui donne cette soif ardente de clarté pure. Infatigablement, il cherche, à travers l'espace et le temps, les morceaux épars du miroir brisé de la Vérité suprême.
Aussi bien et mieux que l'Horatio de Hamlet, Voltaire sent qu'il est en ce monde beaucoup plus de choses qu'on ne pense. Si on a pu lui contester l'instinct de l'au-delà mystérieux, c'est que chez lui cet instinct ne dégénère jamais en mysticisme impulsif; c'est qu'il a, de par son sens du rythme et de la mesure, un autre sens qu'on appelle entre tous le bon sens, et qui est le sens humain, la conscience humaine.
Il se défie des exagérations. La sotte intolérance le fait bondir, le fait éclater. 11 en rit avec fureur; et le ricanement convulsif de Candide a masqué le vrai visage du philanthrope passionné.
Saluons-le dans le monument qui se dresse devant nous. Honorons l'homme qui sut élever le bien jusqu'à la beauté; celui qui, à force d'esprit, eut un si grand cœur.
Glorifions le citoyen de la France et du monde, l'apôtre de la fraternité universelle, le sage qui transforma les Commandements de Dieu en Commandements de l'Humanité. Glorifions Voltaire.