‹ Artistes et rapinsChapitre 3 sur 10 · E DINER OFFICIEL DES GRANDS · texte numérisé non relu

E DINER OFFICIEL DES GRANDS

prix de romé. — Toute la fournée de l’année a été invitée chez le ministre. Les entraîneurs de ces jeunes gloires artistiques sont de la fête avec quelques hauts fonctionnaires vivant sur les Beaux-Arts.

On est au saloir, où l’on cause discrètement en attendant le potage.

pigeonneau [sculpteur , bas à Car ter et.) — C’est moi qui m’oublierais bien un instant avec une vieille pipe ! carteret. — Tu devrais aussi ôter

ton habit et proposer une partie de saute-mouton à Son Excellence.

pigeonneau. — Il a l’air bon enfant.

Son Excellence.

carteret. — Excellence est du féminin, méfie-toi.

pigeonneau. — N’aie donc pas peur; on sait jaboter avec les puissants.

le ministre [s'approchant de Pigeonneau et lui parlant avec bonté).

— Eh bien! monsieur Pigeonneau, vous voilà le pied dans l’étrier; encore un effort et vous êtes en selle.

pigeonneau (oubliant ses précédentes causeries avec les puissants ). — Son Excellence est bien bon.

carteret ( bas à Pigeonneau). — Bonne, donc, bonne.

le ministre. — A vec du travail.

Physionomies Parisiennes.

monsieur Pigeonneau^ l’avenir est à vous.

pigeonneau (de plus en plus interloqué). — Monseigneur est vraiment trop bonne... Elle peut être tranquille^ on bûchera dur à Rome,, et ceux qui ne seront pas contents de mes envois^ seront joliment... (se reprenant ) seront bigrement difficiles !

Le ministre s’éloigne du jeune sculpteur avec la même bonté qu’il a mise à l’aborder.

pigeonneau ( à Carter et). — Ça a bien marché^ hein?

carteret. — Crétin^ va !

pigeonneau. — Comment! je n’ai pas été brillant ?

carteret. — Autant de mots, autant de bêtises.

pigeonneau ( ûlcéré ). — Est-ce ma faute si je me suis fait tout seul ? Il ne faut pas oublier que mon père était maçon.

carteret. — Il n’y a pas de danger qu’on l’oublie., tu le répètes assez souvent.

m. dumont ( professeur de Pigeonneau). — Vous aurez l’œil sur vous à table, mon cher ami; je ne saurais trop vous le recommander.

pigeonneau. — Pourquoi faire , monsieur Dumont?

m. dumont. — Vous n’avez pas la tête forte, vous savez, et je serais au désespoir de vous voir manquer aux convenances.

pigeonneau ( blessé d’une méfiance aussi injuste ). — Monsieur Dumont,

Physionomies Parisiennes.

si un autre que vous me disait ça !...

m. dumont. — Ce que j’en dis> c’est dans votre intérêt.

pigeonneau. — Je vous en remercie

tout de même; mais quand on a eu un père maçon...

m. dumont. — Je sais, je sais. (Il s'éloigne .)

un valet [ouvrant les deux bat tants de la porte du salon). — Son

Excellence est servie !

Pendant la première partie du diner, le terrible Pigeonneau s'est tenu comme un petit sculpteur en cire; mais vers le troisième service,, il commence à donner de graves sujets d’inquiétude à son professeur et à son voisin Carteret.

pigeonneau [avec une certaine ef-

fusion ,■ au personnage important

placé à sa gauche ). — Oui^ monsieur... maçon! Et je n’en rougis pas [avec énergie), et je n’en rougirai jamais !

LE PERSONNAGE IMPORTANT. C’est

d’un noble cœur^ monsieur.

pigeonneau. — Merci... Voyez-vous, quand on s’est fait soi-même... [à Carteret , qui lui donne un coup de pied sous la table.) Heinv?

carteret {bas). — C’est la troisième fois que tu le lui dis.

pigeonneau. — Ça prouve que j’en suis fier.

carteret. — Mais ça peut prouver aussi que tu jugules ton voisin.

pigeonneau. — Je vas lui proposer de faire son buste ?

P hys ionomies Parisiennes.

carteret. — Garde-t’en bien.

pigeonneau. — Sois donc calme...

j'aurai soin de lui dire que ce sera à l’œil.

carteret. — Pigeonneau ^ ton père était maçon?

pigeonneau. — Je ne l’ai- jamais caché.

carteret. — Eh bien^ toi... tu n’es qu’un mufle !

pigeonneau ( ému ). — Ah ! Carteret. . .

ce n’est pas gentil ce que tu me dis là.

carteret. — Tu m’y forces, c’est ta faute.

un domestique ( à Pigeonneau). — Château-Laffite ou Chambertin?

pigeonneau [sans hésiter). — Des deux. [Le valet emplit les deux verres.)

carteret [indigné). — Quel gnaff tu fais î

pigeonneau. — Qu’est-ce que j’ai encore dit ?

carteret. — Ne pouvais-tu prendre un seul des deux vins ?

pigeonneau. — Mais puisque je les aime tous les deux ?

carteret. — Tiens! ton père devait manger son cervelas avec plus de noblesse que tu n’en mets à dévorer tes truffes. Ote donc tes coudes de dessus la table.

pigeonneau. — Mâtin! tu me les fais payer cher, mes truffes !

Le dîner continue sans nouvelle anicroche, jusqu’au moment où le ministre après avoir demandé le nom du grand-prix d’architecture, lui adresse

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la parole d’un bout de la table à l’autre.

LE ministre. — Eh bien! monsieur Caniveau, vous voilà le pied dans l’étrier; encore un effort et vous êtes en selle.

L’architecte s’incline sans répondre, mais le fils du maçon dresse l’oreille à ces paroles qu’il a déjà entendues pour son compte.

pigeonneau. — Soyez tranquille , Mon Excellence, une fois sur ma bête, j’y resterai collé comme un timbreposte.

carteret. — Veux-tu bien te taire!

Ce 11’est pas à toi qu’on parle ; c’est à Caniveau.

pigeonneau. — Pourquoi qu’il lui dit la même chose qu’à moi ?

carteret. — Il a peut-être des comptes à te rendre.

pigeonneau. — Si jetais ministre; moi...

carteret. — Si tu étais ministre

tu ne ferais pas clapper ta langue

après chaque verre de vin que tu bois.

pigeonneau. — A Bercy; ils font

tous ca.

carteret. — C’est vrai; je l’avais oublié^, pardon.

le ministre. — Vous aussi; monsieur Carteret, vous voilà en selle.

carteret. — Et je tâcherai de m’y bien tenir; monsieur.

pigeonneau [vexé). — C’est dégoûtant ! c’est infect î

carteret. — A qui en as-tu maintenant ?

pigeonneau. — Pourquoi te met-il en selle quand il ne m’accorde encore que le pied dans l’étrier ?

carteret. — Pour varier sa conversation.

pigeonneau. — C’est injuste. Je vas faire sa charge avec de la mie de pain et la coller sur la glace du salon.

carteret. — Es -tu bien sûr que ton père n’était pas un peu sculpteur?

pigeonneau. — Cette farce!

carteret. — C’est que tu es tellement maçon, toi.

pigeonneau. — Tout ce que tu voudras... Je t’aime comme deux frères, mon vieux Carteret... Celui qui t’échignerait devant moi, je te vous le flanquerais la tête la première dans

A rtistes et Rapins. 5 i

mon baquet de terre glaise. N’est-ce pas que t’es mon frère,, Carteret?

carteret. — Tiens-toi, Pigeonneau^ veille sur tes émotions , ou tu vas pleurer comme une vieille bête,, selon ton habitude.

pigeonneau ( très-ému ). — Et quand je verserais une larme sur notre amitié... serait-ce... serait-ce à toi de m’en faire un crime ?

Ici le ministre se lève de table et passe dans le fumoir avec tous les convives.

pigeonneau ( défendant tout seul la position ). — En voilà des lâches 3 ils désertent au plus beau moment.

carteret. — Voyons^ vas-tu te lever?

pigeonneau. — Jamais!... Je n’ai pas encore fini.

Physionomies Parisiennes.

carteret. — Si tu ne viens pas> je fais monter les hommes du poste.

pigeonneau ( obéissant en rechignant).— Oh! un frère... menacer son aîné... de le flanquer au violon!.. Depuis la mort d’Abel ça ne s’était pàs revu.

Au fumoir. — le ministre ( à Pigeonneau). — Vous ne prenez pas un cigare,, monsieur Caniveau ?

pigeonneau. — Avec votre permission ^ Excellence , mettons Pigeonneau.

le ministre {souriant). — Pardon.

Ces deux noms ayant une certaine analogie... Je vous recommande ces prinçadorès que j’ai rapportés moimême de la Havane.

pigeonneau. — Impossible^ mon

ministre... Joséphine ne me le pardonnerait pas. »

le ministre , {riant). — Àh ! ah!

mademoiselle Joséphine ne permet pas que vous fumiez ?

pigeonneau ( étonné ). — Elle, mon ministre?... Mais elle ne fait que ça du matin au soir... C’est ma pipe,, ma vieille pipe... [la tirant de sa poche) que j’ai l’honneur de vous présenter.

le ministre. — Et moi qui croyais...

pigeonneau. — Des bêtises î Voyezvous,, mon ministre > quand on a l’avantage de descendre d’un maçon...

de deux maçons même... car mon grand-père...

le ministre. — Ah ! monsieur votre père était...

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pigeonneau. — Et je n'en rougis pas. Il y a quelquefois plus de vertu dans la mansarde du prolétaire que dans le lambris doré des palais...

[Il se retourne vivement.) Ah î que c’est bête., ça... on vient de me pincer.

Le ministre profite de la diversion pour aller causer avec un élève moins haut placé sur l’échafaudage social.

pigeonneau (à Carter et ). — C’est toi qui m’as pincée

carteret. — Si je n’ai pas été jusqu’au sang; il ne faut pas m'en vouloir ^ j’y ai fait tout mon possible.

pigeonneau. — C’est donc un crime d’avoir présenté Joséphine à un ministre ?

m. dumont s'approchant de son

élève). — Monsieur Pigeonneau je le dis à regret et avec une .profonde amertume dans le cœur,, votre conduite pendant le dîner a été au dessous de tout éloge.

pigeonneau. — Vous savez,, monsieur Dumont, faut pas me remercier pour ça; je suis l’homme de la nature.

m. dumont. — J’ai connu de simples sauvages qui avaient plus de tenue que vous à table.

pigeonneau ( blessé ). — Monsieur Dumont^ vous êtes mon professeur,, c’est vrai, mais vos sauvages... c’est roide. (// pleure.) Tous ceux que j’aime m’insultent de...' devant les grands de la terre.

m. dumont. — Mon cher Carteret,

Physionomies Parisiennes.

' te

emmenez ce malheureux; il va déshonorer l’Ecole. ,

carteret. — Oui^ monsieur, (à Pigeonneau.) Allons, viens, vieux plâtrier!

pigeonneau [flatté). * — Mon père m’a dit souvent qu’en venant au monde mes premières couohes avaient été des sacs à plâtre.

carteret. — Voyons,, viens-tu?

pigeonneau. — Jamais!... Je n’ai encore bu que six liqueurs... M’en reste encore six à connaître... à apprécier.

carteret. — Tu ne sais donc pas ce que le ministre vient de dire au surintendant ?

pigeonneau. — Ilveut me faire avoir la croix

Artistes et Rupins.

carteret. — Ah! bien oui ! 11 t’a insulté et tu ne peux pas rester plus longtemps sous son toit.

pigeonneau. — Qu’est - ce qu’il chante celui-là?

carteret. — Voici ses paroles textuelles : « On ne me fera jamais accroire qu’un homme aussi parfaitement distingué que M. Pigeonneau^ soit le fils d’un limousin. »

pigeonneau. — Il a dit ca?

carteret. — Sur tout ce que j’ai de plus cher au monde!

pigeonneau. — 'Carteret; crois-tu qu’il se battrait avec moi ?

carteret. — Oui; si tu t’en vas tout de suite.

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