PAR I.' ACADÉMIE DES SCIBNCES, BELLES-LETTRES ET ARTS DE RODER
Messieurs,
L'A.cadémic a décidé en 1876 que le prix Bouctot serait décerne, tous les deux ans, à un artiste normand dont l'œuvre aurait été admise à la dernière Exposition des beaux-arts de Rouen.
Pour la première fois cette mesure nouvelle a été mise en pratique à l'Exposition municipale de l'année dernière. Grâce au concours de M. le Conservateur du musée et de M. le Maire, qui ont pris d'accord le soin d'informer individuellement les artistes normands de notre détermination , l'Académie s'est trouvée sans surprise en présence d un grand nombre d'exposants , dont les titres répondaient aux exi-
gences de notre programme : quatre-vingt-dix nés, dix-neuf domiciliés en Normandie, C'était donc en principe sur cent neuf candidats que portait le travail de la Commission chargée d'apprécier la valeur des concurrents '. Ce seraient aussi cent neuf peintres, graveurs ou sculpteurs que ce rapport aurait à vous présenter officiellement l'un après l'autre, avec leur biographie et le catalogue do leurs œuvres.
Cette petite promenade rétrospective autour de plus de cinq cents tableaux, dont l'image est déjà loin de votre souvenir, manquerait peut-être d'actualité. En revanche, elle serait plus que monotone : Elle aurait enfin l'inconvénient d'imposer à cet intelligent auditoire à peu près autant de jours d'attention qu'il en a fallu pour écouter à Bayreuth le récent opéra de Wagner; aussi nous marcherons rapidement, si vous le voulez bien, en saluant d'abord au passage des noms estimables et estimés : Foulongne, Léman, Viger, de la Rochenoire, Le Véel, Zacharie.
M. Le Véel* était un des rares sculpteurs de notre' salon rouennais :
' Cette Commission était composée de MM. Buchère, Morin, de Beaurepaire, l'abbé Loth , Hédou , Félix et Samuel Frère.
' M. Le "Véel (Armand), né à Bricquebep (Manche), élève de F. Rude, hors concours, exposait les œuvres suivantes : n° 680 d|i catalogue de l'Exposition municipale, Jeanne Darc (buste bronze grandeur nature); n" 681, une Jeanne Darc (équestre).
Sa Jeanne Darc équestre n'est pas sans valeur : mais, où est la vie, l'enthousiasme, l'auréole enflammée que les yeux de l'idéal nous font chercher au front de la libératrice de la France, à une heure surtout où, levant haut l'épée, elle conduit l'armée à la victoire ?
De plus, et ceci est très grave , l'autre bronze, le buste de l'héroïne, est presque un type anglais. Dans la bouche, dans la maigreur allongée du visage, dans le menton qui s'avance un peu plus qu'il n'est nécessaire, une critique encline à la parodie retrouverait le profil stéréotypé de ces taciturnes ladys qui, à force de dire nao, ont fait prendre à leurs lèvres un pli caractéristique et éminemment national.
L'artiste a-t il volontairement accusé ces formes pour obéir aux nécessités de la ressemblance ? A-t-il voulu opposer le buste , grandeur nature, portrait historique, à la statue équestre, type idéal et presque légendaire ?
S'il en était ainsi, M. Le Véel affirniorait probablement qu'il est justifié. En effet, la statuaire peut envisager la Pucelle à deux points de vue : comme type, comme symbole, elle est un être surnaturel , et de môme que le type de la Vierge Marie a pu varier à l'infini dans l'histoire de l'art, pourvu que l'idée religieuse y fut indiquée, de même aussi le type de
Jeanne appartient à tout le monde et d'une manière différente, selon le génie de chacun, pourvu que l'idée patriotique s'en dégage. Mais à côté du type , il y a l'individu, le personnage réellement historique ; à cet égard, la figure de Jeanne ne relève plus de la fantaisie, elle dépend de la tradition : d'où la nécessité de la faire ressemblante.
Resterait donc à savoir, Messieurs, si la paysanne de Vaucouleurs était telle que l'a représentée notre normand? Question spéciale, digne de recherches, de comparaisons et de développements en dehors des limites de ce rapport Pardonnez-nous donc de déserter cette discussion pour retourner à la hâte du côté des peintres que nous signalons à votre attention.
Avec des talents très différents , ces artistes font honneur à leur origine normande et à leur éducation esthétique.
M. Zacharie ' surtout porte fièrement le drapeau de l'Ecole de Rouen ; nul doute que dans un avenir
* M. Zacharie (Philippe-Ernest), né à Radepont (Eure), élève de M. G Morin , exposait : n° 544, le Soir de l'Epiphanie ; n" 545, Bouquiniste ; n° 546 , la Leçon de géographie. Le Soir de l'Epiphanie était la pièce la plus importante de son envoi. Depuis , au salon de Paris de 1877, M. Zacharie s'est tout particulièrement signalé par un Châtiment de Caïphe, moins sombre que ses précédants tableaux.
plus ou moins prochain, l'Académie ne soit amenée à lui prouver autrement que par une mention platonique, la sympathie que lui inspire ses efforts. Elle sait au prix de quels labeurs l'artiste enchaîne le succès. Hélas f ou plutôt Dieu merci, on ne fait pas un peintre en un an, en dix ans, en vingt ans. — Un grand seigneur de la Cour de Henri VIH se répandait en menaces contre Holbein qui l'avait brusquement éloigné de son atelier. — Milord. lui dit le roi, vous ne toucherez pas à un cheveu de la tête de mon peintre. La différence que je trouve entre vous deux est grande, car de sept paysans, je puis, dans le moment, faire sept comtes tels que vous, tandis que d(' sept comtes tels que vous, je ne pourrai jamais faire un Holbein.
Le mot est dur, Messieurs, mais l'idée est juste. Il ne suffit pas de frapper la terre pour en faire sortir des Holbein, des Léonard de Vinci, des Michel-Ange : voilà pourquoi nous parlons chapeau bas de l'aristocratie de l'art, de sa noblesse, de sa souveraineté. Non, ce ne sont pas là des expressions sonores et vides. Il y a des pinceaux qui valent des sceptres : des empereurs se sont inclinés devant leur majesté : Charles Quint ramassait la brosse du Titien en s'écriant : « Le Titien doit être servi par César. »
Par le temps qui court, il est vrai, les Titien ne
foisonnent pas, et pour être sincère, nous n'en trouverons pas l'ombre d'un, même parmi les exposants de 1876 que nous recommandons à votre bienveillance : sera-ce une raison pour nous désoler ? Assurément non : il faut savoir juger les hommes et les œuvres par rapport au milieu dans lequel ils s'agitent.
Dans cette phalange normande, qui contesterait par exemple à M. Lesrel l'adresse et l'habileté?
Il imitait autrefois Hamon : aujourd'hui, le voilà sur les traces de M. Munkacsy. Il a beaucoup gagné à cette métamorphose, et il l'a prouvé dans ses Gentilshommes au cabaret, un bon tableau dont la place était marquée d'avance parmi les acquisitions du musée.
Vous connaissez ce thème favori de la peinture de genre.
Des mousquetaires de Louis XIII, dignes d'avoir connu d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, se sont arrêtés dans un tripot : les cartes ont été apportées : l'or est sorti des bourses. La lutte s'est passionnée : d'un œil satisfait, le joueur aux cheveux grisonnants contemple dans sa main droite la plus superbe tierce majeure qu'il ait pu rêver. Sans doute elle va grossir encore le nombre des écus d'or qui se sont tous donné rendez-vous de son côté.
Debout derrière lui, son partner est persuadé du
succès : au contraire, le poing fermé, le regard en feu,, s'agite sur son banc un fougueux capitaine, en pourpoint éclatant, aux lîianches illustrées de crevés et de dentelles.
Celui-là enrage de perdre : il enrage de sentir derrière lui le soldat debout, casque en tête, qui comprend trop haut à quel degré la partie est compromise : il enrage aussi d'entendre chanter d'un air gouailleur ce rude compagnon à la figure illuminée par un éclat de rire.
Sur quel air cet autre improvise-t-il sa musique railleuse ?
Fait- il, comme l'auteur des Nuits, l'oraison funèbre de sa richesse disparue :
Wa poche est comme une Ile escarpée cl sans bords, On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, réclieveau se dévide ; Entrainement fiitiestc et d'autant plus perfide Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.
Les gentilshommes de M. Lesrel ' étaient très remarqués au salon : ils auraient peut-être conquis
• M. Lesrel ( Adolplie-Alexandro ) , né à Genêts (Manclie), élève de M. Gerome, exposait : n" 350, Portrait de M"* L.; n» 351, Gentilshomtnes dans xm tripol (époque do Louis XIII.)
l'approbation de l'Académie si cette toile, vraiment supérieure sous bien des rapports, n'eût été légèrement gâtée par l'abus des noirs. '
M. Foulongne^ est un des hôtes assidus de nos Expositions municipales. Il faut lui savoir gré de sa pei'sévérance inébranlable dans un genre inévitablement lié aux études sérieuses et aux connaissances anatomiques.
M. de la Rochenoire * n'abandonnera jamais non plus la ligne de conduite esthétique qu'il a choisie en mettant la main à la brosse. Quelles excellentes bêtes que ses vaches I quelle démarche paisible, dans le sable mou du rivage où croissent quelques herbes de marais I Peinte largement comme de coutume , et d'une manière moins lâchée que par le passe, l'agréable toile de 1876 sort de la catégorie des grandes esquisses, pour entrer dans le cycle plus sérieux des tableaux terminés.
> M. Foulongne CAlfred-Charles), né à Rouen , élève de Paul Delaroche et de Gleyre , exposait ; n° 235 , le Matin dans les prés.
* M. de la Rochenoire (Charles-Julien), né au Havre, élève de Troyon et de Corot: n» i66, Marche d'Animaux sur les bords de la mer (marée basse), appartient au Musée de Rouen; no 467, la Barrière (vaches dans les prairies de la vallée d'Auge.)
A M. Viger ' , jamais nous ne dirons que sa manière est trop lâchée , il tomberait plutôt dans le précieux. Les personnages de sa Neuvaine à sainte Geneviève sont sortis de la main d'un dessinateur; mais la scène manque d'intérêt. Le moyen de réveiller un sujet qui, par lui-même ne prêtait guère, n'était pas de multiplier les accessoires : cependant l'artiste leur a fait l'honneur d'une exécution et d'une valeur non moins scrupuleuses qu'aux principales figures , de sorte que l'attention du spectateur est nécessairement confisquée au préjudice de l'action principale. Enfin, est-ce bien les destinées de la peinture moderne de se faire l'esclave des élégances du jour? Non — Abandonnons ces petites dames gentiment coifl'ées et minutieusement épinglées par leur femme de chambre à l'admiration exclusive des marchandes de modes.
Pas de compromis avec le costume moderne, antipathique aux grandes lignes, aux nobles proportions !
• M. Viger (Jean-Louis-IIector), ué à Argentan (Orne), t-lève de Paul Delaroche et de H. Lehmann : n» 632, la Neuvaine à sainte Geneviève ; n° 533, Corinne ; w 534 , Dam une Avant-Scène.
La Neuvaine à sainte Geneviève représente des jeunes enfants, des soidats, agenouillés prés d'un autel de l'église Sainte- Geneviève : l'église est ornée entre chaque colonne d'étendards et d'oriflammes.
Dans la peinture de style, n'en usons jamais ; dans la peinture de genre, usons-en rarement. Il sera toujours temps de ne pouvoir autrement draper nos modèles quand nous ferons du portrait.
Alors, et alors seulement, nous serons les esclaves de l'habit noir, de la redingote, du veston, du macfarland, du waterproof et de cet étui déplorable que la chaste Albion, à court de mots, a fini par appeler : an inexpressible.
Puisque nousparlons de portraits etde portraitistes, ayons garde d'oublier M. Léman '.
A ne le juger que par sa grande toile, intitulée : Mes amis, on se croit en face d'une personnalité véritable. En effet, ses amis sont là, réunis par les liens d'une intimité qui paraît étroite, pour la plupart hommes d'esprit ou de plume, discutant sur la pointe d'une épingle, quelque joli paradoxe, ou plus vraisemblablement quelque problème de controverse bibliographique. Assis en face du spectateur, M. Che-
1 Léman (Jacques-Edmond), qu'il est bon de ne pas confondre avec Lehmann (Charles-Ernest), membre de l'Institut , est né à Laigle (Orne'), et est élève de Picot. Il exposait à Rouen : n» Cérémonial d'une ambassade française à Sia^n ; n" 335 , ]\ie$ Amis; n" 336, Portrait de mon père; et un joli dessin : la Joie de la France en 1638.
ron , de la Bibliothèque nationale , tient un verre à demi plein ; mais la conversation lui fait oublier de le vider : il a dit son mot ; et, derrière lui , un violon sous le bras, M. X..., bibliothécaire au Conservatoire de musique, se penche pour rétorquer : M- Anatole de Montaiglon, debout et en paletot gris, accueille la répartie avec un sourire, et M. Arundet, bibliothécaire aux Estampes, assis à droite, attend, à n'en pas douter, une réplique du joyeux buveur.
Il y a de la chaleur dans cet- ensemble harmonieux, peint largement et lumineusement. La composition est vivante : elle rappelle les œuvres bolonaises du XVII* siècle ; l'Académie aurait voulu oublier que Mes amis datent d'il y a quinze ans, et que les œuvres plus récentes de M. Léman, le l'orlrait de mon Père, la Joie delà France en 1638, sont beaucoup moins réussies que leurs aînées.
L'envoi de M. Laugée ' à l'Exposition munici-
' Laugôe {Désiré-François), né ii Marommo (Seine-Inférieure), élève de Picot, hors concours, exposait : n" 309, Jeune Fille raccommodant une tapisserie; n» 3lo, Sainte Elisabeth de France, sœur de saint Louis, lavant les pieds des pauvres à l'abbaye de LongchampSf dont elle était fondatrice. Ses deux remarquables esquisses portaient au catalogue des dessins les n°' 615 et CIG : Mort de saint Denis et Saint Denis portant sa tête, réductions d'après les peintures murales terminées en 187g, à la chapelle Saint-Denis (église de la Trinité, à Paris.)
pale se composait surtout d'esquisses et de cartons ; c'est-à-dire de conceptions artistiques dont l'expression complète est ailleurs, et qui, malgré l'inspiration révélée par elles, ne sont pas parvenues à leur développement véritable. Y avait-il là pour nous une fin de non-recevoir absolue qui défendit à priori de récompenser Laugée ? Non , Messieurs ; cependant nous avons dû en tenir compte dans une mesure restreinte.
Et puis, disons-le, nous cherchions surtout à poser notre couronne sur un front que le poids des lauriers n'avait pas encore trop lourdement chargé.
M. Laugée est assez connu, j'allais dire assez célèbre pour qu'il ne soit plus à encourager: Depuis trente ans qu'il expose , il est parvenu au faite d'une situation qui lui permet de piHner plus encdre qjie de combattre sur les champs de bataille de l'arl. Désormais les distinctions dont sa pel'sonnalitc sera l'objet, ne peuvent lui être adressées à titre d'encouragement, mais seulement à titre d'hommage.
Inclinons-nous donc une fois de plus devant la hauteur d'idées et de style, les qualités exceptionnelles de composition que révèlent les cartons de la Mort de saint Denis, de Saint Denis portant sa tête, et l'esquisse à l'huile très terminée de S'^ Elisabeth de France lavant les pieds des pauvres dans Vabbaye de Longchamp.
L'original de cette Sainte Elisabeth a eu sous l'Empire un succès que personne n'a oublié. Il avait été acquis par la direction des Beaux Arts, et M. Gustave Morin l'avait demandé pour le musée de Rouen ; malheureusement Napoléon III s'est mis sur les rangs : on le lui a cédé de préférence à nous ; et nous n'avons plus que cette esquisse, aujourd'hui l'honneur du salon de M. Georges Lemire, pour rappeler aux amateurs de bonne peinture combien était lumineuse et caressante pour les yeux , cette atmosphère ambrée où s'agitaient simplement groupées , les figures de Laugée : vieillards à la barbe blanche et au dos voûté, femmes au teint basané par le soloil et la misère, jeunes filles au visage do madone, contoriiplant gravement sous leur coiffe blanche .ce mystère de la charité évangélique, la reino enfin envcloppéide son manteau flourdelysé et à genoux , auprès des religieuses au vêtement noir. Au-dessus de tout cela, un air de calme et de religion aimable qui élevait l'âme vers de pieuses réflexions.
L'inspiration est plus vive encore dans los fresques de la Sainte-Trinité il Paris : les maquettes de l'Exposition municipale en donnent une belle id-'O. Dans la seconde surtout. Saint Denis portant sa lîte, le drame n'a rien de terrestre ; il est tout entier dans les pays éternellement ensoleillés du surnaturel.
Cette figure extraordinaire est encore un être humain ; mais l'Apocalypse ne la renierait pas : elle s'avance sous un dais dans les draperies duquel jouent deux petits anges , et que portent des Séraphins aux vêtements d'azur.
L'ensemble, vu de face, à l'aspect symétrique d'une procession : dans le pas léger et triomphateur tout à la fois de ce cortège idéal, dans ces lointains peuplés de phalanges aériennes, dans cette illusion mystique qui, planant sur les épaules de Denis, laisse deviner les traits inspirés d'une tête tombée sous la hache des faux dieux , on sent la transfiguration du martyr et l'apothéose de l'élu. C'est d'un grand style, et, sans aucun tapage, d'un grand effet.
Nous sommes fiers de déposer aux pieds de ces esquisses le témoignage d'une attention mêlée de beaucoup d'estime et d'un peu d'admiration.
On est heureux. Messieurs, quand on rencontre de loin en loin des œuvres qui ne se contentent pas de plaire à la vue, mais qui font penser ; c'est là réellement le but et la dignité de l'art.
Le paysagiste n'est pas "affranchi de cette loi. S'il plante son chevalet devant la nature pour repi'oduire uniquement la forme matérielle, il sera tout au plus un homme habile, mais jamais un pinceau éloquent : je n'ai que faire de sa photographie. Au contraire.
j'aime cet autre qui, sans dédaigner le procédé, cherche avant tout l'expression de la beauté de son pays, variable selon l'heure, selon la saison : harmonie sans nom que les esprits forts appellent dédaigneusement de la poésie, mais qui donne à l'artiste des tressaillements infinis lorsque, dans la solitude, elltj leur fait entendre ses divins concerts. Donnez à cet amant fidèle de la nature (ainsi que disaient nos pères ) donnez-lui alors des brosses et des couleurs : comme saint Jérôme écrivant sous la dictée de l'Ange , il va faire passer sur la toile frémissante l'émotion qui l'envahit ; bientôt il aura laissé sans le vouloir s'épancher tout son être sur ce lambeau qui n'était tout à l'heure qu'une loque et que voilà désormais un chef-d'œuvre , parce qu'il est l'écho d'une âme que la passion vient de faire vibrer.
Ijq grand paysage de M. Daliphard intitulé
' M. Daliphard (Edouard), élève de M. G. Morin, exposait: n" I6i, Mélancolie; n" 162, Cascade du Tertre, à Avranches; n° 163, Chaumière normande. La Mélancolie 6té achetée pour 1« Musée de Rouen , et figure honorablement dans la même salle que le Cimetière, du môme peintre.
Au moment où nous mettons sous presse , nous apprenons la mort de M. Daliphard, enlevé par une maladie rapide, à l'ùge de quarante-six ans. Il était né à Blangy. Ce paysagiste dis-
Mèlancolk , a du naître un jour d'un sentiment analogue : note sombre, grave, site désolé; au fond, des bois flétris parle vent d'automne; dans les grosses branches, un rayon rouge oublié parle soleil couchant ; un ciel lourd, gris, taché de nuées blafardes ; plus près, deux bouleaux penchés sur des eaux taciturnes, comme des génies' plaintifs sur le bord d'une tombe. Tout cela pleure et chante et fait penser au Lamcnto de Théophile Gauthier.
Dans la forêt chauve et rouiilée, 11 ne reste plus au rameau Qu'une pauvre feuille oubliée, Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
tingué avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Dans son voyage en Orient , il avait étô frappé de cette nature lumineuse et colorée ; il en avait rapporté d'assez intéressantes aquarelles. Cependant, par tempérament, il aimait plutôt les sites dramatiques et tristes; les perspectives ensoleillées ne paraissaient pas convenir à son pinceau.
On a de lui des toiles qui suffiront à marquer sa place dans l'histoire de la peinture normande. Dans les dernières années de sou existence, son humeur était devenue quelque peu inquiète. A cette période agitée de sa vie correspondent des aquarelles que nous appellerions endiablées si le mot était français; quoiqu'il en soit, Daliphard est resté jusqu'à la fin un véritable artiste, un penseur, un poète en peinture.
Il ne reste plus dans mon âme Qu'un seul amour pour y chanter, Mais te vent d'automne qui brame Ne permet plus de l'écouter.
L'oiseau s'en v,t, la feuille tombe, L'amour s'éteint, Ccir c'est l'hiver; Petit oi-eau, viens sur ma tombe Chanter quand l'arbre sera vert.
Quel malheur qu'en analysant les détails d'une toile aussi pensée, aussi expressive, on soit en droit de reprocher à Daliphard des faiblesses d'exécution que le peintre aurait pu facilement éviter. Il eût été alors r^ans réserves digne des suffrages do l'Académie.
Nous avons hâte, Messieurs, d'arriver à M.Brunei Debaines, peintre, dessinateur et graveur. C'est un artiste déjà hors ligne, et dont la marche ascendante n'a pas un instant faibli, depuis plus de dix ans qu'il appartient au public. Aujourd'hui, il a un nom honorable et honoré dans l'Eau-forte ; mais il a patiemment et non sans peine conquis le premier rang parmi ses rivaux, à la pointe de son crayon et de son burin.
D'autres eussent été découragés : lui n'a pas cessé la lutte contre une opinion qui méconnaissait, convenons-en. une nature d'élite.
Son père lui avait donné l'exemple de la persévérance, du travail, et du talent : lui-même était un excellent artiste. Architecte municipal du Havre, il avait attaché son nom à la construction du Musée et de l'Hôtel-de- Ville. Nommé chevalier de la Légion d'honneur, il était devenu ensuite architecte des Invalides. La mort l'a enlevé en 1862 : Brunet Debaines, le graveur, avait alors dix-sept ans.
Alfred Brunet Debaines est né au Havre le 5 novembre 1845. Il y passa ses premières années : dès son enfance, il aimait à jouir de cette vie libre faite de grand air et de jeux sur la plage : ses préférences étaient pour la jetée avec son mouvement maritime, le pittoresque de son activité, la beauté des horizons qu'on y découvre. Si profondes furent ses premières impressions, qu'aujourd'hui encore il aime la mer par-dessus tout, et qu'il ne saurait vivre un au sans aller la revoir.
Au collège du Havre, où il fallut un jour entrer, le cadre était moins large ; mais comprenant la nécessité du travail, il y fit de bonnes études classiques qu'il alla compléter à Paris.
Pendant tout ce temps, il montrait des dispositions exceptionnelles pour le dessin. M. Normand, graveur au burin, grand prix de Rome, lui donna ses premières leçons ; et quand il s'agit de faire le choix d'une
carrière, il fut certain que le jeune Debaines suivrait une vocation où l'art aurait la place prépondérante.
Mais il hésitait encore s'il serait architecte comme son pore, comme son oncle, ou s'il ferait de la peinture.
Il s'arrêta enfin au premier parti, entra à l'Ecole di's Beaux-arts et obtint une médaille de perspective. Ses projets furent très remarqués. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur ses belles eaux-fortes du château de Saint-Germain, exécutées en vue de la restauralion de M. Millet, pour se convaincre de l'influence excellente imprimée à ses débuts d'aquafortiste par ses études d'architecture.
Quoi qu'il en soit, Brunei Debaines ne devait pas trouver longtemps, dans ce genre de travaux , l'aliment spécial qui convenait à son expansion esthétique. Les mathématiques surtout n'étaient pas dans ses cordes : au contraire, il était attiré par la nature: à l'atelier, c'était lui qui, dans les projets d'architecture lavés à l'aquarelle, faisait le mieux les arbres et les ciels de ses camarades. On l'appelait en riant : V Architecte pépiniériste. Un beau jour, n'y tenant plus, il gagna furti ement les champs, une boîte à couleurs dans sa poche : c'était un premier rendez-vous avec le démon du paysage, tentateur charmant qui vient à bout de toutes les résistances et de tous les serments.
Alors se réveillèrent ses souvenirs d'enfance : le temps les avait seulement engourdis, et le Salon de 1866 démontra que si Brunet Debaines avait en lui l'ardeur d'un paysagiste, il en avait aussi l'étoffe. Sa première aquarelle est une Etude de hêtres sur la côte de Grâce à Honfleur.
Avec de pareilles dispositions, le travail de l'at^ lier ne pouvait guère aller à notre artiste normand : son séjour chez Pils ne fut plutôt qu'un passage : à la même époque, l'Eau-forte venait de lui apparaître comme l'une des faces les plus attrayantes de l'art. Le petit traité de Martial, sous forme delettres, était tombé entre ses mains : il en lisait chaque jour un passage, et plus la lecture avançait, plus s'affermissaient les convictions du jeune homme. Cadart se mit à sa disposition pour aider ses essais, puis Lalanne, Jacquemart, et Gaucherel lui communiquèrent leurs principes dans de précieuses leçons.
Ses premières planches furent accueillies, par les critiques impartiaux , avec beaucoup de faveur.
En 1867, il donnait à l'Exposition universelle son Château de Tancarville , publié par la Société des Aquafortistes; en 1868 ' commençaient ses études
' C'est également en 1868 que Brunet Debaines épousa M"' Louise Lewal, fille de l'architecte de Paris et nièce du général Le'wal.
sur Saint-Germain : chaque année, depuis ce moment, le public des Salons suivit ses progrès : son Hâtel-Dieu de Paris, son Ealise de la Madonna délia Salutc, à Venise, d'après Canaletto, passent pour de véritables chefs-d'œuvre.
En 1873, toujours sous l'influence de ce tempérament de naturaliste qui domine en lui, il ne se contente plus de l'architecture pittoresque; il emploie l'eau-fortc à interpréter des paysagistes dont le genre et la manière présentent les caractères les plus dilférents : Ruysdacl , Van Goyon . Constable, Corot , Daubigny trouvent successivement en lui un digiutraducteur. Aussi le jury du Salon de Paris, qui, l'année d'avant, lui avait accordé une médaille pour ses planches de Saint-Germain et son Hôtcl-Di -u, est-il encore obligé de le récompenser pour paysages. N'est-ce pas rendre justice ù un talent d'une élasticité peu commune, capable de tenir s.» place dans tous les genres?
Appelé également en 1873 en Angleterre, par le directeur du Porl Folio, un journal d'art britanniqui.', dont les livraisons peuvent hardiment rivaliser av. <• l'An cila Gazette des Beaux- Arts, il reproduisit avec un rate bonheur les plus beaux Turner de National Gallenj.
Le Port Folio compte aujourd'hui Brunet Debain^^
au nombre de ses collaborateurs les plus intelligents.
L'Eau-forte ne lui faisait pas abandonner l'Aquarelle : de 1866 à 1877, il en donnait au moins une à chaque salon de Paris. Les deux dernières, Lilas, Violettes et Giroflées, sont deux bijoux.
Enfin, au mois de mai dernier, une toile intitulée Chemin creux aux environs d'Hérisson l'a fait connaître sous uu jour nouveau. Ce n'était pas un premier tableau : déjà en 1871 il avait obtenu , avec une Inondation , une mention honorable au concours Troyon.
Nous lui souhaitons, dans la peinture comme dans les autres genres, les succès que lui méritent sa haute capacité, un caractère aimable et bon, une vie laborieuse et exemplaire.
Nous avons tenu, Messieurs, à vous faire connaître dans son ensemble la vie de l'homme et de l'artiste ; il ne nous i*este plus qu'à l'étudier dans les œuvres choisies qui lui ont valu la faveur de votre récompense.
Son envoi au Salon rouennais était ainsi composé :