‹ Artistes NormandsChapitre 2 sur 2 · GRAVURES · texte numérisé non relu

GRAVURES

N» 692, Bords de la Seine, à Rouen (eau-forte). 693, Eaux-fortes d'après Turner (galerie nationale à Londres).

La Calende et Saint- Vivien ont été gravées : chaud'-^ et vigoureuses comme toutes celles qui viennent de M. Debaines, ces deux estampes sont aujourd'hui dans les portefeuilles des meilleurs collectionneurs. L'aquarelle a été prise du haut de la Fierté, sous l'arcade où se célébrait jadis la cérémonie du Privilège de Saint-llomaiu. Les colonnes et la voûte de ce portique servent ainsi de repoussoir aux mass«!.-« formées par les maisons de la rue de l'Épicerii' , sur les pignons et les toits desquels se concentre la lumière. Les gris fins, les violets des fonds, les roux des toits de tuiles et les bruns foncés des premiers plans , jouent là une heureuse symphonie

dans des tons gais, agréables et éminemment harmonieux.

La gravure était la partie vraiment intéressante de son exposition.

Nous nous rappelons avoir vu les originaux de ces deux eaux-fortes d'après Turner : ils sont conservés à National Gallery.

Combien est intéressant à Londres un voyage dans cette riche galerie, où s'alignent sous verre cent quatre toiles de Turner; mais quelle erreur de comparer son génie à celui de Claude Lorrain !

Le peintre anglais avait une haute idée de luimême. Avant do mourir, il léguait à l'Etat son Soleil levant dans le brouillard et sa Fondation de Carthage, à la condition expresse que ces toiles seraient placées à National Gallery à côté du chef-d'œuvre de Claude : la Reine de Saba. Grâce à la réalisation de ce vœu formel, on est forcé de comparer l'un à l'autre. Le rapprochement ne profiterait certainement pas à Turner, si l'administration n'avait pris le soin injurieux de mal restaurer le Claude Lorrain.

Du reste, Turner vieux ne ressemble pas à Turner jeune. Dans les dernières années de sa vie, il s'est livré à une peinture positivement folle ; au contraire, ^ia première manière est belle , pleine de couleur, d'air, de transparences ; il a des audaces étonnantes

servies par de merveilleux succès ; ses couchers de soleil sont célèbres.

L'Approche, de, Venise, gravée par M. Debaines, appartient à cette période féconde dans laquelle l'imagination du paysagiste n'est pas encore devenue fantaisie.

On y sent les clartés chaudes qui s'épanouissent du ciel sur loi taux, à travers des horizons humides. Ce long reflet d'or sur le miroir sans rides de la mer est un harmonieux écho de l'astre à son déclin. A droite et à gauche, pour faire valoir ces notes claires, des gondoles projettent leur ombre intense, en glis.sant mollement sur un sentier invisible. Turncr a voulu paraphraser ce vers du poète anglais Roger, choisi en 1843 comme épigraphe à son œuvre' :

The palh lies o'er Ihe sea, invisible.

L'autre toile est également remarquabh'. Elle est intitulée au livret de National Gallery : Bateaux de pêche amenant, un vaisseau désempare dans le port de Ruysdacl

' Celte toile est inscrite au catalogue de National Gallery, 1873, sous le n° 63 i: Ap|)roacli to Venice,looking towards Fusina, sur toile, 2 pieds do haut, 3 pieds de long , sous verre, gravée par Armylage.

* N" 530, sur toile, i pieds il pouces de hauteur, 3 pieds 1 1 pouces de longueur.

Il n'y a jamais eu de port de ce nom en Angleterre ou ailleurs ; c'est une invention anglaise destinée à rendre hommage au peintre flamand Ruysdaël ; de l'autre côté du détroit les amateurs appellent cette marine le port de Ruysdaël, soit pour économiser les mots, soit par respect pour la maxime : Time is money. On risque quelquefois de ne pas être compris , mais n'importe, l'essentiel est d'être court.

Ici plus de silences, plus de Koleils radieux comme dans l'approche de Venise ; le port de Ruysdaël est en plein orage : un ciel échevelé sur une mer démontée, des grands nuages couvrant les premiers plans de belles ombres, que la gravure a conservées admirablement transparentes comme dans l'original ; un océan moutonneux dans les vagues duquel le travail de la pointe rend parfaitement la furia du pinceau.

Jusque-lànous n'avons vu que M. Brunet Debaines, copiste ou plutôt interprète ; jugeons enfin ses qualités d'invention :

Graver d'après ses compositions personnelles , ou graver d'après celle des autres , sont en effet deux choses bien distinctes.

L'artiste qui grave une estampe doit d'abord chercher à être fidèle, en ce sens, dit M. Charles Blanc, « qu'il doit, non-seulement rendre l'original trait

pour trait, en redire les contours et les reliefs , mais encore et surtout conserver l'esprit et l'aspect de l'ouvrage reproduit, en faire valoir les qualités , en avouer mémo les défauts , enfin en révéler franchemont le caractère. »

Dans ses eaux-fortes, d'après Turner, M. Dehaines il réalisé ce profçramme de point en point. Interprète éclairé, il n u pas do parti pris, il accepte celui du peintre. Sa manière de faire varie pour chaque tableau, chaque site, et, de la sorte , il est original à sa façon, même en se faisant le très huiuljlo serviteur du génie des autres.

Dans ses dessins originaux, Debaines manifeste ses facultés Imaginatives à un degré d'épanouissement qu'aucune préoccupation extérieure ne vient altérer. Alors, il est vraiment lui.

L'eau-forte est merveilleusement apte à servir l'Inspiration. Entre le vernis de la planche sur lequel va courir la pointe et l'idée qui jaillit du cerveau de l'artiste, il y a un lien étroit qui faisait dire à un critique : « Les peintres font de la peinture dans leurs bons et leurs mauvais jours, mais ils ne font de l'Eauforte que dans leurs bons jours. »

Aussi beaucoup d'artistes l'eraploient-ils accessoirement, comme un moyen de fixer leur première pensée, sauf à utiliser cette esquisse dans un autre genre.

On n'aurait pas une idée nette du talent spécial de M. Brunet Debaines si l'on supposait qu'il emploie ainsi l'Eau-forte comme un peintre, c'est-à-dire exclusivement pour satisfaire un jour donné une inspiration subite. Il a du rôle moderne de la gravure à l'eau-forte une opinion plus sérieuse ; non-seulement . il la considère comme un moyen expéditif d'improvisation, mais il a surtout à cœur de prouver qu'elle peut devenir, entre les mains d'un praticien consommé, un genre élevé, complet, capable d'exprimer une œuvre finie et rendue dans les plus petits détails.

J'en appelle à cette Vue du Cours-la- Reiné , qui était bien le plus charmant paysage de toute l'exposition. Le soleil est levé depuis peu. La Seine étale ses eaux limpides aux pieds de la côte Sainte-Catherine, estompée par le matin : au-delà de Bonsecours et du pont du chemin de fer, la brume lumineuse a tout envahi; elle jette sur les dernières pentes de la colline sa ouate humide , mais diaphane ; sous les arches qui enjambent la rivière, on la sent qui vole en folâtrant dans les rayons de la joyeuse aurore, elle meurt enfin dans un lointain où l'œil se perd. A gauche, l'île Lacroix s'allonge pai'esseusement en mirant dans l'eau ses saules, ses peupliers, ses bateaux-chalands. A droite, les ormes du cours étendent leurs grands bras

couverts de frondaisons vigoureuses ; leur ombre épaisse, leur forme, hardiment traitée avec uno pointe qui n'a pas craint de fouiller la planche, donnont, par l'etfet du contraste, une grande éloquence à la fine.-><e du ciel et du lointain. Tout au bord du quai, deux gros bateaux bien posés et quelques personnages distribués à propos achèvent de parfiiire la scène et de défier la critique.

A entendre cette description, vous croyez peutêtre que l'exécution de cette petite estampe qui vaut un grand tableau est traitée à la façon de certains Corot, à peine touchés? Détrompez-vous. Oui vraiment, ce bord de Seine est charmant et plein de sentiment, mais il est aussi d'une exécutiou plii^ serrée que bien des gravures au burin. Si l'estampe passe sous vos yeux, regardez-là de près, elle support«'ia vaillamment cet examen. L'effort concentré du gra veur est pax'tout visible ; cependant le travail conduit avec beaucoup d'intelligence s'arrête juste à temii-;. Dans ses ombres, par exemple . au lieu d'étoutîer ses plans par trop de tailles et de morsures, il les emplit avec une sobriété pleine de moelleux et do douceur : il évite ainsi ses empâtements opaques, lourds et absolument antipathiques aux lois du clair obscur. ()□ peut dire de lui qu'il est en collaboration constante avec le papier.

Entre autres talents , Brunet Debaines a celui de jeter dans ses eaux-fortes de charmants petits personnages dessinés de main de maitre. Il est sûr de ne jamais essuyer le reproche qu'un acheteur infligeait un jour à Lantara.

Il lui avait commandé pour sa galerie un tableau dans lequel devait se trouver une église. Le paysagiste ne sachant pas dessiner les figures, s'était bien gardé d'en mettre. L'amateur auquel il présente le tabl&au après l'avoir terminé , est émerveillé de la vérité du site et de la fraîcheur du coloris, mais n'y voyant pas de figures : « — Monsieur Lantara, dit- il, vous avez oublié les personnages ? — Monsieur, répond le peintre en montrant l'église , ils^ sont à la messe. — Eh bien ! dit l'autre, j'achèterai le tableau quand ils en sortiront. »

Avec M. Brunet Debaines , rAcadémie n'avait pas à formuler des restrictions analogues. Au contraire, elle a été frappée comme tous les visiteurs de l'Exposition municipale de cet ensemble de qualités solides en même temps que brillantes. Elles ont déjà valu au lauréat de nombreuses récompenses' ; l'Aca-

« Médailles d'or à Rouen, à Vienne, à Lyon; médaille d'argent au Havre, I8G3; médaille de 2"= classe, Paris, 1872 et 1873; médaille d'or à l'Exposition de Philadelphie. — Hors concours.

démie est donc heureuse d'y ajouter la sienne et de lui décerner le prix Bouctot.

Voici la liste des Œuvres de Brunei Debain.'s , jusqu'en 1877 :

Eaux-forles exposées aux salons de Paris.

18C6. Rniiies du château àv Taiirai vi!lc. (/'ublicntioii de la Société des Aquafortistes , exposée en 1867, à V Exposition universelle ).

1867. liai (leur.

1868. Couf dti cliàtcaii de Saiiil-Gei iiiain.

1869. Viif (irise à lilois (la Catln-draU; ).

Chapt llc Saiiit-F.ouis au cli;U;aii de Sainl Gi-niiaiii. Noire Dame de Bourges.

1870. iLgIise Saint- Vivien , à Rouen.

Cour du château de Saint-Germain en 1870. Vue prise à Rouen (la Calende).

Coui- de rilôit l DiiMi, à lîeaiinc.

1872. Hôiel-Dicude Paris, derniers vfsligi s du luuilSainl-CliarK's. CliiUeau de Saiiit-Gerinaiu en-l.aye , vu(! pcrsiicclive tW<< terrasses. Angle N.-E.

1875. Six eaux-forlc<î d'après Ruysd.uM , Vau Govi ii, Constabl»; et Corot.

Lanterne du château de Sainl-Gt-rtnain avani la rc-ii'i raliofi.

1874 Intérieur de Cour en Italie, d'après Decamps [pour le catalogue de la collection Wilson ).

Funérailles de VVilkie, d'après Turner (pour le Port- Folio).

Intérieur de l'église Saint-Ouen, à Pont-Audemer (Eure). 1873. Eglise de la Madonna dclla Salute, à Venise, d'après

Canaletti (Louvre).

Paysage d'après Daubigny (pour l'Art).

Le vieux château d'après Cuyp (National Gallery) (pour

le Port Folio).

Paysage d'après Dupré (pour le catalogue de la collection

Wilson).

Le chemin blanc d'après Corot.

La chaumière à Arleux (Nord), d'après Corot (ces deux dernières appartiennent à M. Hoschede).

1876. Les bords de la Seine, à Rouen.

Approche de Venise d'après Turner.

Le port de Ruysdëal , d'après Turner.

1877. La Ferme de la Vallée , d'après Con-table.

Neuf gravures à l'aquatinla, d'après des croquis de Turner.

Eaux-fortes non exposées à Paris.

1863. Paysage à Job , près llonfleur.

La Solitude (chemin des phares, au Havre ). Église de Montmartre.

1866. Pont Siiid-lo^iii {petite planche d'après nature, pour la

Société des Aquafortistes ).

1867. Fac-similé d'Israël Sylvestre (rliylcau de Saiiit-Germaiii). La ville d Orléans sous le règne de Charles VII, 1429

U-J . D.'ux eaux-fortes sur riIôtel-de-Ville avant et après l'incendie {pour le catalogue des peintures qui se trouvaient dans ce monuvient , par M. de Bulmont ). I n ciil-de ljmpe représentant une retombée de vortle dans l'abside de Saint-Severin { pour le numéro spécimen des Eglises de Paris, par de Bulmont, ouvrage qui n'a pas de suite).

1872, taux fortes pour le catalogue de Dmand-Ruel , d'apréi des paysages de Roussoun et de Corot, et une marine (1.! Veriiier. (Ce catalogue contenait également les pièce» qui furent exposées au salon de i873 ).

1874. Une eau-forte dapies ,1e .Marne; le Tour à chaux (pour «H ouvrage sur Michel, par A. Cencier.

1775. Venise , fat-forte d'après Dwiingloii.

Aquarelles exposées aux Suions de Parts.

1860. Utuiles de hêtres sur la côte de Grdce, prés Uoiilleur.

Têtards de taules, à Vasouy.

18G7. Bords de Seine, près Chatou.

1868. Maison de campagne, à Cliaretie (Doubs). I86y. Vue prise de Pont-à-Mousson.

Une rue (»• faubourg Saint-Denis, à Pari*.

iB72. Abside de l'église Saint-Sauveur, à Cacn. Maison de campagne en Bourgogne.

1875. Ruines du palais des Tuileries (aspect du pavillon de

l'Horloge).

1874. Chapelle du Lycée, à Vendôme.

Vue prise à Châteaudun .

Pont Marie, à Paris.

1873. Vue prise à Âuderville ( Manche).

Vue prise à Chartres.

1876. Environs d'Hérisson (Allier).

Intérieur de cour, à Beaiuic (Côte-d'Or).

1877. Lilas et violettes.

Giroflées.

Aquarelles non exposées à Paris.

1866. Ruines de Saint-Arnoult, près Trouville. 1872. Vue générale de Rouen.

1872. Vue des ruines de Saint-Cloud {appartenant à M. Peel.) La rue des Matelas, à Rouen.

Peintures.

1871 . Une inondation (pour le prix Troyon).

1877. Un chemin creux à Hérisson (Salon de Paris de 1877).

Daiis la liste des caux-fortcs de M. Brund Dcliaines, nous n'avons pas indiqua l'aqualpinte qui est en tiHe de cetlf noli' e, et que l'artiste a bien voulu graver sp^cialemonl pour nou«.

Cela veut-il dire que nous l'oublions?

Assurément non : nous avons voulu mentionner tout lait à part celte charmante ûgUsr ilo Sainl-Sauvcur do Cacn,oii M Debaines s'est montri"; ce qu'il est toujours, fin dessinateur et rhnnil coloriste.

Nous lui adressons ici nos remerciements et nous sommes heureux de pouvoir offrir aux amis de notre cher graveur une œuvre nouvelle, si digne à tous égards de ses sœurs aînées.

Elle sort des presses de M. Salmon, imprimeur t-n taille-douce.

Ejctrait du Précis des Travaux de l'Académie des Sciences, Belles-Leltre» et Arts de Rouen, anni^e I»76-7'.

Rouer.. — Imp. H. Boissbl.

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