PARIS
aux Expositions
Le Directoire, le Consulat, l’Empire
Origine des Expositions. — Les vieilles Foires. — Salons des peintres et sculpteurs, — Arts libéraux et Arts utiles. — Corporations, Maitrises et Jurandes. — Louis XVI fonde une médaille d'or annuelle de l'industrie. — François de Neufchâteau organise la première « Exposition publique des produits de l'Industrie française » en l'an VI (1798). — Expositions de l'an IX (1801) et de l'an X (1802). — La Société d'Encouragement pour l'Industrie nationale. — Ce que comprennent les Beaux-Arts à cette époque. — Succès des industries d'art à l'Exposition de 1866. — Style Directoire et style Empire.
C'est l’art appliqué, semble-t-il, qui a eu le premier les honneurs d’une exposilion. L'histoire rapporte qu'Assuérus aimait à montrer dans ses palais persans des collections d'objets de prix, et que Ptolémée Philométor, un siècle avant Jésus-Christ, réunit, à l’occasion d’une fête, meubles rares, vases précieux, éloffes magnifiques dont beaucoup « représentaient dans leur tissu même des figures d'animaux et divers objets (Athénée, Deipnosophistes) ». On pourrait signaler dans l'antiquité orientale ou classique, à Athènes, à Capoue, à Rome, maints exemples de ces exposilions. Si leur origine est lointaine, si au cours des siècles et à travers les peuples leur évolution s'affirme el se précise, elles sont malgré tout une insüitulion moderne. Les marchés locaux où les artisans étalent les produits de leur labeur, à côté de maints autres, annoncent les exposilions; mais le commerce et l’appât du gain, seuls, entrent en jeu. Les foires sont un progrès: plus vastes, leur durée est plus longue; marchands et ouvriers y viennent plus nombreux et de plus loin. L'ambition s'y mêle : chacun veut briller; il y a des concours, des récompenses. Mais tout s'y rencontre et s'y heurte pêle-mêle; le mot de « foire » d'ailleurs est appliqué parfois à nos exposilions contemporaines, et en a gardé un sens quelque peu dédaigneux.
Bazars orientaux où les caravanes apportent de la Mecque, de Perse ou d'Arménie, leurs cuivres, leurs sotertes, leurs hihelo{s; vieilles foires de Champagne ou de Beaucaire, de Saint-Germain ou de Lendit, de Leipzig, de Stourdbridge ou de Nijni-Novgorod, où l'or/évrerie, les tissus, les porcelaines, les meubles, avaïent leur éventaire et leur emplacement; groupements dans un même quartier, dans une même rue, des anciennes corporalions industrielles qui invitaient seigneurs et riches bourgeois à venir admirer leurs « pièces » les plus belles et les mieux choisies : toules ces manifestations sont les antécédents des Expositions modernes.
Et nous pourrions encore mentionner à Venise l'usage qu’avaient les marchands de la « Merceria » de décorer leurs étalages et de mettre en montre leurs plus riches marchandises, le jour de l'installation du doge.
Mais ce n'élaient encore que des foires locales ou spéciales. Louis XI, roi de France, est le premier qui eut l’idée de présenter officiellement à l'échange nos produits naturels et manufacturés : il chargea deux banquiers de Tours, les frères Briçonnet, de réaliser ce projet. Ils devaient exposer à Londres, sans les vendre, nos arlicles, « afin que les habitants du dict royaume d'Angleterre cogneussent par effect que les marchands de France estoient puissans pour fournir comme les aultres nalions ». En même {emps devait se conclure un traité de libre échange avec Warwick; mais la guerre civile des Deux Roses recommençait : le ministre anglais se faisait livrer une parlie de nos marchandises; le reste de la cargaison, réembarqué, élait pillé par les corsaires. La tentative échoua. Il n’en est resté que les lettres patentes, expédiées d’'Amboise en 1471, qui fixent l'indemnité due aux deux «commissaires royaux ».
De leur côté, peintres et sculpteurs se réunissaient pour exposer leurs œuvres. L'usage des exposilions particulières, réservées aux beaux-arts, apparaît à Rome au début du dix-septième siècle; elles ont lieu, deux fois l'an, à la Saint-Joseph (19 mars) et à la Saint-Jean (24 juin). La France suivit l'exemple, et dès avril 1667 l'Académie de peinture et de sculpture inaugura ses expositions (1). Les «salons » se tinrent alors en plein air, au Jardin des Princes du Palais-Royal, puis en 1673 sur la place Dauphine. Ils eurent lieu d’abord tous les deux ans jusqu'en 1683, encore qu'il n'y eût pas d'exposition pendant les deux années 1677 et 1679, à cause des dépenses qu'elles occasionnaient à l'Académie. La huitième exposilion s'ouvrit en septembre 1699 et occupa pour la première fois la Grande Galerie du Louvre. Un intervalle de cinq années s'écoula avant que n’ouvrit la neuvième (1704); dès lors la périodicité bisannuelle fut rétablie jusqu’en 1737; celle année-là l'exposition se Lint dans le Grand Salon carré du Louvre. A partir de 1737
(1) Collection des livrets des anciennes Exposilions depuis 1673 jusqu'en 1800. Préface de Jules Guiffrey. -
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les « Salons » sont annuels jusqu’en 1791 (sauf les années 17/44 et 1749), puis redeviennent bisannuels jusqu’à la Révolution.
Mais les « Salons » sont des expositions restreintes et limilées aux seuls peintres et sculpteurs; les artisans et les industriels en sont exclus. Déjà il ya séparalion très nelle entre l’arliste, l'artisan et l'industriel. Des groupes ennemis se conslituent, jaloux de leurs prérogatives, créant dans l’art une hiérarchie : d'un côté les « arts libéraux », de l'autre les « arts ulüles ». La suppression des « corporations, jurandes » et « maitrises », malgré tous les abus qu'on a pu légitimement leur reprocher, ne fera qu'aggraver ces diflicullés. Peu à peu a disparu « ce fonds d'anciennes familles dans lesquelles se trouvaient les artistes de chaque spécialité. Désormais un jeune homme né dans un mélier a-{-il quelques dispositions, il se croit du talent, il quitle son industrie; il la dédaigne pour transporter ses espérances et ses lravaux dans une sphère qu'il croit plus élevée. L'industrie est livrée à des praticiens sans inilialive, sans idées, et si elle demande des modèles aux arlstes, ils les lui donnent, mais sans avoir la conscience de la destination des objels et des procédés employés à leur fabrication. Le créateur est d'un côté, le melteur en œuvre de l’autre, et 1l s'élève des réclamalions également justes des deux parts : les artistes sont mécontents de voir leurs modèles mal exécutés, les fabricants ou leurs ouvriers déclareut ces modèles inexéculables. Cette absence d'entente produisit une scission déplorable et un dédain réeiproque. »
C'est le comte de Laborde qui parle ainsi dans son rapport de Londres,
1891 (1), que nous aurons souvent à citer. En ellet, la scission était déjà profonde. C’est à grand'peine que les {apissertes des Gobelins furent admises aux Salons; et le ciseleur-bronzier Gouthière, malgré l'appui et l'intervention du duc d’Aumont, y vil ses œuvres relusées. : Louis XVI, « voulant entretenir l’émulation par des motifs de gloire ct d'honneur », fonda, par édit du 26 décembre 1777, un prix annuel, « une médaille d'or du poids de douze onces » qui devait être décernée à « toutes les personnes qui, en frayant de nouvelles routes à l'industrie nationale, en la perfectionnant essentiellement, auront servi l'Etat et mérilé une marque publique de l'approbation de Sa Majesté. » Mais nous n'avons pu savoir si cette médaille fut jamais décernée, car il n’en existe aucune (race ni à la Monnaie ni au Cabinet des Médailles.
Puis la crise révolutionnaire bouleverse le pays, arrêlant le commerce, entravant l'industrie par les guerres; mais la coalition est vaincue et l'on songe à ranimer partout la vie économique, à améliorer les conditions du travail, à stimuler l'esprit de recherche chez les inventeurs ct les artisans. Déjà, en l’an III, sur un rapport de Grégoire. était fondé le Conservatoire
(1) Voir, à la fin de cette étude, une bibliographie sommaire des lapports français consacrés à la Décoration et aux Arls appliqués à l'Industrie dans les Exrposilions.
des arts et métiers ; en l'an IV, Fortiez écrivait au Comité de l'Instruction publique : « Les arts du dessin sont l'école où se puisent directement et indirectement tous les arts industriels. 11 importe d'encourager l’industrie dont les ramificalions s'étendent à une suite de professions dans la société, telles que l'horlogerie, l'orfèvrerie, l'ébénisterie, la menuiserie... »
Deux ans plus tard, une circulaire du 9 fructidor an VI (26 août 1798) annonçait l’ouverture de la première « Æxposilion publique des produits de l'Industrie française ». C’est François de Neufchâteau, Ministre de l'Intérieur, qui mit en avant cette idée glorieuse et sut dignement la réaliser : il vantait la France républicaine « devenue l’asile des beaux-arts », et en même temps il faisait l'éloge des arts uliles qui « contribuent si puissamment à sa prospérité.….., dont l'exercice fait l'occupalion du peuple français el doit faire son bonheur .. Les arts ont été souvent oubliés et même avilis; la liberté doit les venger... Le gouvernement doit couvrir les arts utiles d'une protection particulière. »
L'Exposition s'ouvrit au Champ de Mars, sous soixante-huit arcades « à la grecque » dessinées par David. L'entrée en fut gratuite; cent dix exposants y prirent part. Le catalogue les appelait « arlistes et manufacturicrs ». Le rapport du jury les qualifie tous également « d'artistes », et désigne les produits exposés par cette périphrase nouvelle: « les arts associés aux lumières. » On y voit élever les « paisibles conquêtes de l'industrie à la hauteur de nos trophées héroïques ». Les récompenses furent réservées à tout ce qui représentait l’art, le goût, la beauté.
Le discours d'inauguration prononcé par François de Neufchâteau, dans le style emphatique de l'époque, insiste sur la grandeur future des arts décoratifs : « L'Industrie est fille de l'invention et sœur du génie et du goût. Si la main exécute, l’imaginalion invente. Ah ! rendons enfin aux artistes la Justice qui leur est due! Que les arts nommés libéraux, bien loin d’affecter sur les autres une injuste prééminence, s'attachent désormais à les faire valoir.» Et il conviait les arlisans à donner aux produits français « le cearactère simple, la beauté des formes antiques, un fini plus précieux, un lustre plus parfait encore que celui dont se vantent avec tant d'affectation les manulactures anglaises ».
Si l'on feuillette le catalogue et le rapport, on y lrouve :
Les porcelaines de Russinger, les aciers plaqués d'or el d'argent de Patoulet, Audry et Lebeau; les échantillons d'ébénis(erte de Bruns; la statue en pied du général Bonaparte fondue par Martin; les {apisseries d'Aubusson de Roby; les papiers peints « d'un nouveau goût » de Potter et de Daguet et Ci; les tableaux en plumes colorées de Bouillard; les toiles peinles de Grémond et Barré et de Bazile ; les draps releints de Machault « arliste » ; les verrertes de Saget; les assortiments de « mesures républicaines » de « Cicéri, artiste » ; les belles éditions de Didot jeune sur peau de vélin; les faïences de Villeroy ; les porcelaines de Dilh et Guérard; les
cristaux de Catoire et Besson; les produits de la Manufacture de Sèvres; les caractères d'imprimerie de Pierre Didot, Firmin Didot et Herhan, etc. (1).
Bien qu'annoncée {rop tard, celte exposition, où s'élaient groupés les produits de seize départements, eut un grand succès. Aussi François de Neufchâteau, dès le 24 vendémiaire an VII (15 octobre 1798), établissait les grandes lignes d'une seconde exposilion et preserivait à tous les commissaires du gouvernement et des administrations centrales d'encourager les artistes de leur arrondissement à y participer. Chaque phrase était un dithyrambe en l’honneur des arts utiles, « les premiers de ‘tous chez un peuple qui a fait de leur étude une condition essenlielle de l'exercice de ses
AUX ARISUTILES HMS:
I et IT. — 2° et 3° Exposilions de Paris, an IX et an N. Médaille gravée par Benjamin Duvivier.
(Il n'en avail pas élé décerné pour la 1® Exposition, an VI.)
droits... Tout ce qui tient aux arts uliles, tout ce qui sert aux besoins de la vie sera admis au concours ». Il faut « nourrir le bon goût parce que les ar(s sont l’apanage, la gloire et la force d'un peuple libre ».
Mais le coup d'Etat du 18 brumaire devait retarder ce projet. La seconde Exposilion publique des produits de l'industrie française n'eut lieu qu’en l’an IX (1801); on aurait voulu réunir « arts libéraux » et « arts uliles », mais les peintres et les sculpteurs invités dédaignèrent de répondre à la convocation. Les 220 exposants furent installés dans la cour du Louvre, alors « Palais des Sciences et des Arts », dans 104 portiques d'architecture romaine. David le peintre, qui avait ouvert en même temps et au même lieu, une exposilion particulière de ses œuvres, fut délaissé et s’en plaignit amè-
(1) Pour cet historique, cf. Comité français des Expositions à l’élranger, bulletin de mars 1909: La première Exposilion publique des produits de l'industrie française à Paris en l'an VI (1798).
NT — rement dans les journaux. Les Consuls firent une visite officielle. Il y eut 77 médailles (19 en or, 28 en argent, 30 en bronze) et 33 mentions honorables. Le rapport du jury, signé du citoyen Costaz, signale des progrès dans la céramique, la tapisserie, le mobilier, Vimpression des livres ct des élo/fes. Citons parmi les nouveaux lauréats l’ébéniste Jacob et son concurrent Liynereux (médailles d'or), Bonvallet, zmprimeur sur éloffes d2 laine, et Jouvet, le marqueleur (médailles d'argent). Ni l'orfévrerte ni la hijouterte ne figurent au palmarès.
L'année suivante, an X (1802), s'ouvrit encore, dans la grande cour du Louvre, la troisième Æxposilion des produits de l'industrie française : 540 exposants y prirent part. Chaque fois le succès s’'affirmait plus grand. D'ailleurs la situation était brillante et la paix d'Amiens, mettant un terme
LIT et IV. — Projet de Médaille, par Andricu, n'ayant pas été utilisé.
aux guerres ruineuses, venait d'être signée. Chaplal, Ministre de l'Intérieur, avait fondé récemment la Sociélé d'encouragement pour l’industrie nationale, composée de savants et d’industriels : Berthollet, Brillat-Savarin, Conté, les frères Costaz, les frères Delessert, François de Neufchâteau, Guyton-Morveau, de Lasteyrie, Monge, Montsolfier, Parmentier, Scipion Périer, Ternaux, Vauquelin, Vilmorin, ete. Son but était « d’exciter l’émulation », « de répandre les lumières », « de seconder les talents », «de composer des manuels sur les diverses parties des arls, de rapprocher tous ceux qui prennent intérêt aux progrès des aris et de secourir les artistes dans le besoin ». Elle créait de nombreux prix, dont certains étaient réservés à la gravure sur bois, aux éloffes faconnées el brochées, aux meubles en bois indigènes, aux plaqués d’or el d'argent, ete. C’est à celte société que fut confié le soin d'organiser la troisième exposition. Chaptal avait demandé que tout produit français y püt figurer, le drap grossier de Lodève, comme la marqueterte la plus raffinée, car il fallait moins « présenter un pompeux étalage de chefs-d'œuvre qu'offrir le tableau ou la réunion de tous les objets qui se fabriquent en France ».
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Le premier Consul visita l'Exposition, accompagné de Joséphine; et deux hommes illustres, Fox et lord Cornwallis, vinrent spécialement d’An- ‘gleterre pour admirer nos produits. On décerna 151 médailles (38 en or, 53 en argent, 6o en bronze) et 103 mentions. Les manufactures nationales (classe XIV) oblinrent près du public un immense succès. Costaz, président du jury, ne fit aucune distinction entre artistes et industriels, et célébra dans les produits de l'industrie « le génie inventif et fécond des artistes français ». Le palmarès nous a conservé l’écho des éloges décernés aux belles or/cvrertes d'Odiot et d'Auguste (médaille d’or), à la « calcographie » de Joubert et Masquelier, aux ébénistes Lignereux et Jacob, aux {erres cuiles des frères Tra-
V eb VI. — Médaille de la Société d'encouragement pour l'industrie nalionale, fondée en 1802, qui prit une grande part à l’organisation de la 3° Exposition, an X.
buchi, aux nécessaires de Lemaire, aux {apis de Rogier et Sallandrouze (médaille d'argent), de Piat, de Lefèvre et fils, aux éditions de Pierre Didot l’ainé et Firmin Didot (fables de La Fontaine sur vélin), aux imitations de monuments antiques des frères Piranesi, à Jouvet, fablelier, à Olivier, graveur, aux papiers peints de Jacquemard et Bénard, successeurs de Réveillon (médaille de bronze), à Simon pour ses papiers peints veloutés, à Esnault pour ses broderies, aux passementleries de Gobert, aux fleurs artificielles de Venzel, aux applications d'étoffes d’Angrand, aux ouvrages en platine de Jeannety, etc.
Dans la classification, le mot : beaux-arts (Groupe XIII) eut alors une acceplion très large. Il comprenait, en effet, certaines professions qui plus tard en seront exclues, telles que la Dijouterie, l'orfévrerie, la Joaillerie, l'ébénisterte, le bronze.
Il en est de même du mot « artiste » : il qualifie alors les plus éminents représentants de ces industries, il marque la supériorité intellectuelle d’un