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Depuis l'Exposition de Turin, l'opinion, qui s’élait détournée des décorateurs modernes après 1900, semble s'êlre reprise el à nouveau on sent, à des signes certains, que le public est prêt à rendre aux novateurs toutes ses sympathies.
.… Ne pas entrelenir, ne pas amplifier de pareils courants de sympathie. ce serait, pour reprendre le mot de M. Henry Marcel, ancien directeur des Beaux-Aris, « un déni de justice, une absence complète de solidarilé humaine, un manque de patriolisme ».
Est-ce à dire que nous ayons la prélention, qu’on nous prête, que d'aucuns peut-êlre se donnent, de créer un style? Nullement. Il n'est pas question d’instaurer quelque esthétique officielle que ce soit. Nous savons trop que la notion d’un style est une nolion pour ainsi dire rélrospeclive; que c’est en faire abus que de l'appliquer aux œuvres du présent, dont nous ne pouvons pas, faule de recul, spécifier les éléments durables, déterminer exactement les origines, prévoir les résullats. Un style ne peut êlre concerté. Il ne se commande, ni ne s'impose. Tout ce que l'Etat, ou les amaleurs peuvent faire, c’est d'en faciliter l'éclosion, en suscitant des recherches nouvelles. tandis que les producteurs, de leur côté, s’efforceront de soumettre leur pensée à cetle discipline qui, donnant aux œuvres l’unité, caractérise les grandes époques d'art.
Il n'y aura pas un style, une seule discipline qui donnera le ton, réglera tout comme une loi unique et souveraine : et comme l’a observé M. E. Vernier :
« Il ne faut pas nous altendre à la révélalion d’une formule tyrannique, qui régira tout. Il y aura de l’élasticilé dans le style nouveau. Le public nira pas vers un genre : ilira vers tous les genres, pourvu qu'ils scient beaux. »
A toutes les objections que l'on formule en faveur d’un Art décoratif moderne et contre le pastiche éternel des vieux styles,
Les industriels répondent de diverses manières. Les uns prétendent que la vogue des anciens styles est telle qu'ils n’osent la contrecarrer par des modèles nouveaux dont l'établissement et la production leur coûteraient cher, sans débit assuré. Observons que si celle vogue est tenace, c'est bien en grande partie grâce aux industriels eux-mêmes, qui l’enlreliennent et l'accroissent en ne donnant jamais au public l’occasion de modifier son goût.
Un jour viendra cependant où le public, à force de voir aux vitrines des meubles nouveaux, et influencé par un snobisme naissant, ne demandera que du nouveau.
— Mais, répliquent encore les fabricants, c’est bien ce que nous craignons. Nous avons des stocks de meubles de style qu’il nous faut écouler, et, d'autre part, nous ne pouvons jamais les remplacer par des stocks de meublesmodernes produits dans les mèmes conditions; car l’ancien ne nécessite pas de frais ce
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créalion, il se débile par séries qui, l'une dans l'autre, reviennent à un bon marché extrême, landis que, pour avoir des meubles modernes, il faudra payer le créateur très cher. C'est tourner dans ce cercle vicieux : pour débiter le meuble moderne en série, il faudrait que le fabricant soit sûr de la clientèle, et, pour avoir celle clientèle, il faudrait que celle-ci soit déjà altirée par le bon marché des séries élabli:s. E 1 résumé, ce qui est nécessaire, c'est un gros effort pécuniaire de la part des fabricants.
Enfln, ajoutent cerlains industriels, nous ne pouvons pas faire chez nous la révolution à laquelle vous nous invilez. Nous n'avons plus d'ouvriers. Il n'est pas dans notre rôle de rechercher à qui incombe la responsabilité de cette déchéance de la main-d'œuvre et d'étudier si précisément les fabricants ne sont pas viclimes de leur propre imprévoyance : en accentuant, comme ils l’ont fait, durant tout le cours du dix-neuvième siècle, l’industrialisation à outrance des méliers arlistiques, en substiluant la copie à la produelion originale, l'ouvrier spécialisé et même la machine, à l’ouvrier artisan dont le travail lent, appliqué, les connaissances élendues à toutes les ressources du métier élaient une garantie de parfaite exéculion. La disparition de la mailrise est au même tilre que celle de l'apprentissage le témoignage éclatant de la décadence des industries d'art. Notre espérance est précisément que le relèvement de l’art moderne, en obligeant l'industrie à une activité continue de produclion originale, facilitera le relour au développement des compétences techniques appropriées aux formes présentes de nolre production.
N'oublions pas non plus parmi les causes de cet état de choses, l’état des rapports entre industriels et artistes fournisseurs de modèles. Tandis que ces derniers par leur ténacité obtenaient droit de cité dans la famille artistique et leur admission comme exposants aux salons en 1890, le fossé se creusait plus profond entre le décorateur el l’industriel ; celui-ci, considérant celui-là comme son collaborateur anonyme, oubliait souvent de faire figurer son nom dans les concours : d'où conflit; l'industriel utilisa des copistes et démarqueurs plus modestes ; le décorateur pur ne connut plus que céramique, émail, verrerie ou bijou, ne créant que des objets susceptibles d'être collectionnés ou mis dans un musée.
Voilà un des écueils principaux qui retardent le progrès de nos arts du décor. Pour le surmonter, il ne suffit pas d'attendre que les nécessilés écunomiques de notre production aient rapproch arlisies et industriels : il faut résolument prévoir les événements et, tant d'une part que de l’autre, faire les concessions qui aboutiront à l'entente. Si les Anglais, les Allemands, les Viennois ont pu produire des efforts considérables en art moderne dans les Exposi- {ions récentes, c’est parce qu'ils ont réalisé cet accord. Qu’attend-on pour faire de même dans notre pays, où le passé nous offre, dans cel ordre d'idées, de si glorieux exemples?
Les industriels ont un gros effort matériel à produire : il leur faut sacrifier les sommes nécessaires à la création de modèles nouveaux, à la publicité qui les répandra dans le monde entier, à l’oulillage mécanique moderne qui les mul-
— CEXXXY — Lipliera selon les nécessités de la vente. De son côlé, il est nécessaire que l’arüste soit « soutenu, encouragé, alimenté; qu'il ait l’émulation et une part de profits : qu’il soit intéressé en un mot à trouver du nouveau, de l’inédit, tant moralement par le succès personnel que pécuniairement par la vente fructueuse des produits de son imagination ». (Grandigneaux.)
Une entente est don: nécessaire.
Comme l’a dit le grand décorateur Eugène Gaillard : « L'œuvre d’art appliqué doit être susceplible de répétition indéfinie sans déperdilion appréciable de ses qualités essentielles. » C'est à l'artiste et à l'industriel, associés, de travai!ler de concert à donner l’un aux modèles, l'autre à ses répélilions, ce caracère nécessaire.
Aussi la grande exposition projette doit être une manifeslalion d'ordre industriel et commercial aussi bien que d'ordre arlistique. Nous désirons qu'elle soit ouverte à tout fabricant, pourvu queles œuvres portent, avec le cachet d’une créalion originale, la désignation de leurs auleurs.
Longtemps il y a eu une hiérarchie des arts ; et l'Art décoratif, l'Art du foyer était un peu « le parent pauvre » ; les Arts mineurs par contraste avec les Arts nobles et riches, les Arts majeurs, c'est-à-dire Peinture et Sculpture. Et M. Roblindit excellemment :
Manier un pinceau, modeler une silhouette dans l'argile : voilà de l'Art! Pousser un oulil dans la malière, ce n’est que du métier d’arlisan…
L’aristocratie de l'Art, ainsi envisagée, n'est qu'un déni de justice. Fort heureusement, el de jour en jour désormais, cerlains, dont le nombre va toujours croissant, recommencent à croire en France que ces hiérarchies sont aussi vaines qu'orgueilleuses et qu'un ouvrier d'art peut mettre, dans le moindre bibelot usuel, plus de beauté que n’en enfermera jamais dans son colossal cadre doré, un peintre de « grandes machines ».
Le premier art c’est l'Architecture et il serait à désirer de voir la Peinture et la Sculpture revenir à leurs traditions décoratives ; un jour est proche où tous les Arts collaboreront à la parure de l'habitation. Alors l’Art décoratif sera reconstitué dans son unité ; alors on verra le même souci commun d'harmoniser dans la matière un idéal bien défini.
Ainsi, parlant d'Art décoralif, c’est-à-dire en un mot, de tout ce qui peut contribuer, dans le détail de notre vie, à rendre celte vie plus confortable, plus souriante et mieux parée,— l'Architecture commande et réglemente tout. C'est par elle qu'il faut aborder la question du renouveau artistique et tant désiré. Si elle est bâtarde, les éléments de décor, qui y prendrout place, s’y trouveront heurtés, contrariés, dénaturés souvent par l’imperfection du cadre bâti. Si elle est franchement de style ancien, rien de moderne ne pourra s’y trouver à l'aise. Si elle est résolument moderne, toutes les recherches actuelles y fleuriront sans peine.