‹ Arts appliqués et industries d'art aux expositionsChapitre 98 sur 126 · COX XIE · texte numérisé non relu

COX XIE

démontrer. La Centennale de 1900 l’a fuit avec éclat. Nos musées du Louvre, de Cluny, du Pavillon de Marsan, de Versailles, de Fontainebleau (pour n'en citer que quelques-uns), en constituent la rétrospective permanente, facilement accessible. Qu’y ajoulerions-nous ? S'agit-il, d'ailleurs, de faire briller une fois de plus le génie des Boulle, des Riesener, des Jacob? Il n'est pas en cause. C’est de notre production acluelle qu’il est question, de notre production menacée par la concurrence étrangère. C’est d'elle qu'il faut faire affirmer, faire constater la prééminence.

Dira-t-on que le génie de ces artistes était tel, qu'ils ont fixé pour toujours les formes de décoration intérieure et que nous ne devons plus nous contenter que d’exceller dans leur copie ou leur pastiche ?

L'idée ne vaudrait pas même qu’on s'y arrête, si la déplorable production de copies dans laquelle se sont, depuis un siècle, confinées la plupart des industries du décor, n'avait déterminé dans le public un élat d'esprit qui donne à celle idée au moins l'apparence de l'étendue.

Il y a d’abord là une erreur esthétique. Aucune formule d'Art, si parfaite qu’on la suppose, ne peut durer éternellement. Les chefs-d'œuvre ne se succèdent en art qu'en se différenciant les uns des autres ; les styles pour s'établir ont besoin de contredire entièrement les règles de composition des styles précédents. Persister dans le passé, c’est s’opposer à une loi, c’est nier l'évolution. Littérature, modes, coupe des vètements,tout change, touta besoin de changer. Que l’on garde les beaux vieux meubles par respect, comme souvenirs de famille, soit ! Mais qu'on les imite; non. Qu'on les démarque au point de reproduire les crevasses du bois, les piqüres des insectes et la patine des ans, c’est un contresens, c'est « l'apothéose du truquage ».

Mais il y a pire :

11 y a là l'indice d'un danger qui, même si nous n’élions pas inquiélés par la concurrence de l'étranger, serait menaçant pour l’avenir de nos Arls décoralfs. Si nous laissons s’anémier, par un {el abus de la copie, leurs facultés créatrices, si nous ne les excilons pas au contraire à considérer l'originalité, la nouveauté, l'accord avec notre temps, comme des conditions nécessaires de la perfection, c’est la déchéance à bref délai — et pour combien de temps?

C'est pourquoi, à la question qui se pose des limites à fixer à l'étendue de l'Exposition future des Arts décoratifs, nous répondons catégoriquement : « Non seulement il est sans intérét d'y produire des œuvres anciennes et des copies ou interprétations de modèles anciens, mais il est indispensable de n'y admettre que des œuvres modernes, rigoureusement modernes. »

Ainsi l'Elat reprendra l’initialive que, depuis plus de dix ans, sous une forme ou sous une autre, tous les rapporteurs du budget des Beaux-Arts l'ont adjuré d'assumer; nos Arts décoralifs, libérés enfin des entraves que les exagérations du mercantilisme opposaient à leur développement naturel, retrouveront une suprémalie que malheureusement — selon les paroles mêmes de M. Guist'hau, Ministre de l’Instruction publique — « ils n'ont plus intégrale » et il sera permis d'espérer que la démocratie ne demeurera pas, de tous les

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régimes qui se sont succédé sur la terre de France, le seul qui n'ait pas trouvé à s'exprimer d'une manière originale dans ses façons de bâtir et d’ordonner nos demeures.

E:onomiquement, le danger qui menace estaussi pressant ; la faveur des œuvres anciennes atteindra un point culminant ; les récentes ventes et les enchères fantastiques auxquelles certains amateurs se sont laissés aller pour acquérir telle étagère ou tel paravent, en sont la preuve. Les industriels se bornent à produire des copirs de l’ancien; des stocks con-idérables s’entassent. Si la mode tourne (etelle tournera fatalement), ce sera la débâcle : les cuvriers inaptes à produire autre chose, l'industriel manquant de modèles nouveaux, manquant d'artistes habiles pour en créer. Le jour viendra où la dépréciation des copies de style poussera L:s amateurs vers les meubles créés par des artistes modernes. Le snobisme s'en mélera et chacun suivant la mode voudra aussi des meubles modernes.

Notre réputation européenne n’est pas entamée ; nous conservons encore le goût, l'élégance, mais l'étranger est à nos portes et nous-mêmes nous élargissons un peu plus chaque jou: la brèche pour laisser passer le flot de l'invasion.

I n’est pas, en effet, de copie qu'on ne puisse, grâce aux moyens mécaniques mis en œuvre, exéculer au dehors aussi bien que chez nous; et, comme dans beaucoup de pays les matières premières el la main-d œuvre sont moins coûteuses, il en résulle que même pour les objets « de style » nous ne conservons plus sur les marchés de l'étranger notre prééminence; bien mieux nous sommes obligés de nous défendre en France contre des imporlalions menaçantes.

Là n’est pas tout le danger. Avec la belle témérité qui est une des rormes de noire caractère, nous répélons volontiers que c’est notre goût, que ce sont nos modes qui régissent le monde. Cela fut vrai. Cela l’est peut-êlre encore. On ne peut pas affirmer que cela le sera longtemps. Beaucoup de pays nous envient celle supériorité, el 1à, les industriels rencontrent un engouement d’autant plus vif pour les créations modernes qu'ils font de leur succès une question de vitalité nationale.

A considérer l'ensemble de ces recherches extérieures, un fait s'impose avec une inquiélante évidence. Si nous ne nous décidons pas à unir toules nos énergies ct à les sagement coordonner pour créer un Art moderne français, avant deux ans, dans le domaine arlistique comme sur le terrain économique, nous ser. ns dépassés au point qu’il nous faudra peul-êlre un demi-siècle et plus pour reconquérir le premier rang. Il ne suffit point en effet de se bercer à la musique des mots, el de déceruer de flatteurs éloges, d'assurer urbi et orbi que la France ne saurait se laisser arracher par quiconque le sceptre du goût, de ce goût dont elle est et reste aujourd'hui la conseillère universelle. Il faut être singulièrement inconséquent pour ne pas se rendre comple que, sur notre marché même, à l'intérieur de notre terriloire au cœur de la capitale, des firmes étrangères se sont installées, ont pignon sur rue, font annuellement de très importan{s chiffres d’affaires, en avouant avec une franchise qui d’ailleurs les honore, la provenance lointaine des objets qu'elles offrent à leur clientèle. française. Ici n’est point la place d'appuyer les faits par des désignations de

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personnes, mais chacun pourra aisément se convaincre qu'à Paris, dans les industries du meuble, de la porcelaine, du bronze, el quelques autres, un gros chiffre d'affaires se fait au bénéfice exclusif de maisons importantes, succursules de grandes raisons sociales ins'allées à Londres, à Copenhague, à Vienne et autres lieux.

Aussi bien, l'aveuglement de ceux qui prétendent que « la patrie n’esl pas en danger » est-il inqualifiable et sans excuses. Ceux-là assurément n'onl pas voyagé, de saison en saison, en Europe, n’ont pas visité les Expositions d'Art décoratif moderne qui, excellemment présentées, s'ouvrent avec régularité en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, en Suède, en Italie, en Autriche, en Hongrie. Pour ne ciler que les plus récentes, rappelons les manifestations de Stockholm, de Munich, de Turin, l'Ideal Home Exhibition de Londres, où la Hollande présenta une section de toute première importance. Il exisle à Budupesth, à Vienne, des Écoles d'Art décoratif qui exposent leurs travaux et immédiatement les voient transposés de la théorie à la pratique par des industriels justement avisés. Il y a un effort considérable à Glasgow, à Bruxelles, à Amsterdam. Ici et là, on ne pense, on ne crée que pour la modernisation des arts de l'industrie. 1] y à un mouvement américain. Il y à un mouvement japonais. Et silôt passée la barrière de Deutsch-Avricourt, on ne peut faire un pas dans l'empire allemand sans trouver à Carlsruhe, à Stuttgart, à Mannheim, à Francfort, en Bavière, à Berlin, à Dresde, à Leipzig, à Weimar et dans le Nord, ayec une aclivilé significative, à Dusseldorf, à Crefeld, à Elberfeld, des groupements lenaces, déterminés à innover, à faire jaillir des ténèbres et, à flots, une vérité trop longlemps enfouie sur l’inféconde imitation des arts du passé.

Ce n’est pas que maintes « paroles prévoyantes » n'aient déjà dénoncé ce danger immanent. — M. Roblin cite à l'appui plusieurs passages de rapports signés des noms les plus autorisés. — « Le Sedan commercial, écrit l'un d'eux, dont depuis de longues années nous sommes menacés, n’est plus à crainilre actuellement ; c’est un fait accompli et nous devons en prendre notre parti. » Umautre constate :

« J'ai pu m'apercevoir que nos imilations du style ancien sont battues en brèche et qwelles perdent du terrain. Je crois que le moment n'est pas très éloigné où sur la plupart des marchés le moderne sera presque exclusivement demandé. L'Exposition de 1916 peut montrer à {ous que nos arlisans, aussi bien que ceux d'Allemagne, cherchent et que mieux qu'eux, peulêtre, ils ont trouvé; mais il faut pour celu que tout l'effort soit dirigé sur le moderne. Une Exposition d'Art moderne — voilà la conclusion à laquelle aboutissent tous les esprits soucieux de notre avenir artistique. C'étail celle déjà que M. Couyba émettait en 1907 dans son rapport sur le budget des Beaux- Arts. C'était celle que, deux ans après, dans un arlic.e sur l'A? social qui eut beaucoup de retentissement, reprenait M. Roger Marx. Toute la presse s’en empara…

Cependant, comme précisément venail d'échouer le projet d'une vaste Expo-

— CEXXXIL — silion universelle et que l'opinion se prononçait presque unanimement pour une Exposilion à programme limité, la Société d’Encouragement à l'Art et à l'Industrie se déclarait, le 21 mars 1911, prèle à soutenir de ses deniers le projet d’une Exposition réservée à l'Art décoratif. Une « Commission d'étude » fut constiluée, qui comprenait à la fois des délégués de sociétés de décorateurs, comme celle des Artistes décorateurs et l'Union provinciale des Arts Décoratifs; des salons Artistes Français, Société Nationale, Salon d'Automne, et des sociétés vouées depuis longtemps au développement de nos arts industriels, comme la Société d’'Encouragement à l'Art et à l'Industrie et V Union centrale des Arts Décoratifs. Un remarquable rapport résumait bientôt les travaux de celle Commission et s’achevait par le vœu suivant, signé au nom des Associations que nous avons énumérées et de la Société de l'Art à l'Ecole par 52 artistes, industriels, amateurs, etc.

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