SCENE VIÏ
CLINTON, Miss ANNA, Lady REDWOOD.
ANNA, entrant par le deuxième salon»
Ma cousine, je viens vous consulter sur ma toilette; je ne sais si vous en serez contente? Mais vous n'étiez pas là, j'ai pu me tromper.
LADY
Du tout, je vous assure; vous êtes très - bien!... et je ne vous ai jamais vu tant de coquetterie.
ANNA
Il est vrai; j'ai voulu voir si cela m'amuserait. J'éprouve aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire; moi qui n'aime pas le bal , je me réjouis d'y aller, comme un enfant , ou comme une française.
LADY
J'en suis enchantée ! cela prouve que vous êtes heureuse; il faut être heureux pour aimer le plaisir , et vous n'imaginez pas combien je m'intéresse à votre bonheur. . . Nous en parlions à l'instant même avec le général.
ANNA
Je n'ai jamais douté de votre amitié.
LADY
Certes , vous auriez tort, ma chère Anna;.. . mais ce qui m'étonne, c'est que cette amitié vous suffise;. . . c'est qu'à votre âge, avec vos qualités et votre fortune, vous n'ayez pas encore fait un choix parmi vos nombreux adorateurs. Est-ce indifférence , ou quelqu'autre motif?
ANNA
C'est la crainte seule de me tromper.
CLINTON
Vous tromper? vous qui êtes si sage , si prudente ) c'est impossible.
LADY
Au reste , je n'en sois pas fâchée; ça me donne de l'espoir pour le snccès d'une commission dont je me suis chargée, et à laquelle j'attache le plus grand intérêt. Comment trouvez-vous le colonel Arwed ?
ANNA
L'homme le plus aimable que j'aie jamais rencontré I
C'est ce que tout le monde pense.
LiDY.
air d'Aristippe.
Issu d'une illustre famille , Vif, élourdi , mais brave et généreux ; En lui plus d'un mérite brille , Et pourtant il est malheureux.
ANNA
Que dites- vous? Je le crovais heureux.
LADY
Sa gaîté n'est qu'un stratagème.
Le seul bonheur qu'il puisse désirer,
Il l'attend de celle qu'il aime. . .
Apprenez-lui ce qu'il doit espérer.
ANNA
En vérité, je ne saurais comprendre.. .
LADY
Consentiriez-vous à lui accorder votre main?
ANNA
Moi? Cette proposition. . .
LADY
Vous embarrasse un peu , c'est tout naturel.
ANNA
Elle m'afflige , surtout.
LADY
Comment?
ANNA
Je rends justice au colonel Arwed ; mais nos caractères
sont si différens ! . . . un moment de passion l'aveugle..* ce qu'il éprouve , n'est qu'un sentiment passager que la dissipation du monde lui fait bientôt oublier. LADY , avec dépit.
Enfin , vous le refusez donc ?
ANNA
Si je ne croyais hasarder que mon bonheur, j'accepterais peut-être ', mais c'est le sien qui m'inquiète.
LADY
Vous me désespérez , et vous nous faites bien du tort.
ANNA
Moi, ma cousine?
LADY
Vous craignez pour son bonheur , lorsqu'il ne dépend que de vous.
ANNA
Ah ! si j'en étais persuadée. . .
LADY
N'en doutez pas, et cédez à nos instances, ou plutôt à celles de votre cœur.
Que vous êtes pressante !
CLINTON
Ma chère Anna , vous n'hésiterez plus quand vous saurez qu'Arwed n'attend que votre adhésion pour s'unir à nous.
ANNA
Il se pourrait!... Je balançais encore, mais ce mot me décide; je ne serai jamais son épouse!
CLINTON
Comment , servir notre cause serait pour vous un motif de refus.
ANNA
Si j'eusse trouvé Arwed engagé dans votre parti, je ne l'aurais pas refusé , pour cette raison; mais que mon hymen puisse devenir le motif d'un changement, jamais!
air nouveau de Docàe.
Jamais je n'aurai la faiblesse De l'engager à trahir son pays.
Bientôt , hélas ! son cœur plein de noblesse
M'en punirait par le mépris.
Si quelque jour , moins rebelle à sa flamme ,
De cet hymen j'accepte les liens , Je veux qu'il sache au moins que pour sa femme
L'honnenr est le premier des biens.
CLINTON
Je suis loin , ma chère Anna , de combattre de pareils sentimens ; mais prenez garde , il ne faut rien exagérer. . . Si vous connaissiez les suites que peut avoir votre refus...
Ah! les suiies ne sont point à craindre; son amour n'est point dangereux pour moi, et ne l'a sans doute jamais été pour lui.
CLINTON
Vous vous méprenez. . il ne s'agit pas de son amour.», de plus puissans motifs vous feront repentir. . . Et s'il faut tout vous dire. , .
ANNA
C'est inutile 1 voici tous vos invités... songez plutôt à les recevoir.