Ascanio de C. Saint-Saëns
OPÉRA EN CINQ ACTES ET EN SEPT TABLEAUX P'afrts le Drame a BEXTLTnO CILLTJb , de Pml IEIRICE
Poème de M. Louis Gallet Musique de M. Camille Saint- Saens
Si l'on se reporte seulement à une trentaine d'années en arrière, on est frappé des transformations par lesquelles l'Opéra en est arrivé à être a qu'il est aujourd'hui. De là, un déplacement analogue du point de vue critique. J'avoue qu'en matière d'art, je n'ai pas et je ne comprends pas qu'on puisse avoir de système, autrement dit, de parti pris. Que demande- t-on à un peintre, avant tout? C'est de rester peintre quel que soit le sujet de son tableau. Il en est de même pour le musicien. ; Que, .dans le drame lyrique, la musique épouse le" drame, ne fasse qu'un avec lui, à merveille; c'est son devoir : mais à la condition que, dans cette union indissoluble, elle reste de la vraie ex belle musique; autrement, l'union n'est qu'un humiliant esclavage pour l'un des conjoints. Le difficile est de satisfaire à la loi complexe qui régit les œuvres complexes ; c'est le secret des grands .maîtres.
Dans Ascanio, comme dans les autres œuvres de M. Saint-Saëns, on retrouve l'aitiste qui, pas un instant, n'oublie ou ne sacrifie son art ; partout et toujours le grand musicien est présent, et, partout aussi, le drame lui apparaît comme une loi, jamais comme un joug. Passions, caractères, situations, tout est senti, tout est servi avec une égale sûreté de v.iscerneme t. soit par le chant, soit par la déclamation, soit par lesimple récitatif, soit par le rôle dramatique qu'il fait jouer à son orchestre, et tout cela dans une langue et dans une forme musicalement irréprochables, au point d'avoir su construire de vrais et solides morceaux de musique là même où le librettiste n'en fournissait point la contexture arrêtée.
Les limites habituelles d'un article ne me permettent pas d'entrer dans une ana'yse aussi complète qu'il le faudrait des beautés de cette partition. Je tiens, toutefois, à faire ici une remarque essentielle ; c'est qu'il faut bien se garder de croire qu'on aurait une idée exacte de la valeur de l'ouvrage par la simple lecture de la réduction au piano, encore qu'elle soit faite par l'auteur lui-même: il faut voir et entendre V œuvre au théâtre, et cela pour deux raisons majeures ; la première c'est que nombre d'intentions musicales ne trouvent leur vérification, leur sanction que sur la scène; la seconde c'est que les richesses et l'intérêt constant de l'instrumentation répandent sur l'œuvre entière un prestige incomparable et un indispensable complément de l'expression dramatique.
C'est à regret que je me vois ici obligé de passer sous silence tant de pages intéressante; d'une œuvre où elles le sont toutes. Je signalerai, dans le premier tableau du premier acte, la scène II toute entière, emre Benvenuto Cellini et son élève préféré, Ascanio. Avec une délicatesse et un tact de sensibilité qui ne l'abandonne jamais,
le musicien a su rendre cet accent particulier de la tendresse paternelle et protectrice qui est une des innombrables nuances de l'amour dans lequel il entre tant d'amours distincts. « Ah ! Je retrouve en tci comme unau- « tre moi-même, jeune, vaillant et triomphant !... » Il y là, partagé entre la voix et l'orchestre, un sentiment d'affection chaude et virile extrêmement touchant. Sous les mots: « Pjs de nom!... un rendez- vous!... » balbutiés pnr Benvenuto lisant la lettre qu'Ascanio, vient de lui montrer, l'orchestre respire une sollicitude pleine de crainte et d'anxiété. L'unité du dessin instrumental qui circule à travers cet entretien est remarquable. Toute la phrase d'Ascanio, depuis les mots : « Si loin et si haut dans l'espace », jusqu'à ceux-ci : « Comme un parfum délicieux? », est exnuise d'émotion juvénile et de primeur d'amour. Mais la route est longue à parcourir, et je ne puis céder à la tentation de m'arrêter à chaque pas.
La scène III introduit Scoqptie, la jeune florentine ardemment éprise de Benvenuto. Le maître la prend dans ses bras. Elle résiste : elle est jalouse; elle n'a pas été le modèle choisi par le statuaire pour Hcbé, son oeuvre nouvelle. « Vous ne m'aimez plus ! » dit-elle. « Ne plus t'aimer ! » reprend Benvenuto, dans une phrase pleine d'élan et de passion qui se termine par une conclusion adorable sur le retour des mêmes par les « Ne plus t'aimer! ». Ce beau duo renferme encore deux autres pages d'une expression intense et vigoureuse ; d'abord la belle phrase de Benvenuto, d'une si noble allure : « Tu n'as qu'une rivale, l'éternelle beauté ! », et la réponse de Scozzone : « Vers cette divine conquête, maître, marchez sans hésiter ! » d'un accent si loyal et si gén reux.
Cependant, Benvenuto tremble devant le piège tendu à la crédulité de .<-on cher Ascanio par la lettre qu'il vient de lire. Ce rendez-vous, c'est la redoutable duchesse
d'Étampes qui le lui donne : U faut, à tout prix, déjouer les plans de cette maîtresse, la reine du roi. « J'empèchërai qu'elle ait Ascanio pour amant ! »
Scène IV et dernière du premier tableau : Visite du roi François 1er à l'atelier de Cellini. — Toute cette scène est un modèle d'élégance et de courtoisie musicales. L'entrée du roi est accompagnée d'un dessin d'orchestre charmant que relève encore le parfum archaïque des harmonies. Le roi et la duchesse d'Etampes admire.it les divers bijoux ciselés par Benvenuto. L'un d'entre eux, cependant, a plus particulièrement attiré l'attention delà duchesse. « Ce bracelet n'est pas de ma façon », dit Benvenuto ; — « Ascanio, mon élève, l'a fait sans mes conseils ! » A ces mots, la duchesse, s'adressant à Ascanio : « Je suppose que ce bijou n'a pas de maître encore !... » Voyez s'il va bien à mon bras!... » Et sa passion redouble pour le jeune ciseleur. Cependant le roi et Benvenuto arrivent devant la crédence où est le Jupiter. Ici se développe une phrase très majestueuse du roi : « Voilà le pur chef-d'œuvre, ami, ce Jupiter 1 », dont la forme et la sonorité sont également rovales. On voit, par ce passage et par tant d'autr.s, combien la musique de M. Saint- Saèns est non seulement élevée, mais bien élevée, de belle race et de noble maison. C'est là une des qualités éminentes de ce grand musicien, comme aussi cette sûreté, cette tranquillité d'allure qui domine ses œuvres, à travers les innombrables détails de forme et d'expression dont elles sont remplies. — Le roi demande au maître de fondre en or ce dieu d'argile. Mais il faudrait à l'artiste un local plus vaste. Le roi offre le grand hôtel de Nesle. « Maintenant, — dit-il, « fondez cette statue pour moi seul!... — « Vous serez obéi, sire ! » répond Benvenuto; et la toile tombe.
Le second tableau s'ouvre par un. chœur plein de couleur et de verve, chanté par des écoliers attablés devant une taverne.
Mais voici venir la jeune Colombe d'E-t:urville, fille du prévôt de Paris résidant à l'hôtel de Nesle. Elle est accompagnée de sa gouvernante, dame Périne ; toutes deux se dirigent vers la chapelle pour assister au Salut. Ascanio, qui marche près d'elles, demande respectueusement à Colombe si le billet qu'il a reçu ne viendrait pas d'elle : « Quelque autre dame, sans doute, vous a fait tenir cet écrit... »
Au moment où Colombe va remonter vers la chapelle, un vieux mendiant s'approche; il demande l'aumône et bénit l'offrande des deux jeunes gens qu'il prend pour des fiancés. Cetio es. un petit chef-d'œuvre de candeur et de style; il entoure les trois figures d'une véritable auréole de compassion.
A signaler encore, dans ce tableau, la belle scène entre la duchesse d'Étampes et Benvenuto, dont le langage est plein de fierté; la sortie de l'église, pendant laquelle Benvenuto suit, d'un regard ému, cette Colombe dont la beauté rend Scozzone si jalouse ; enfin le final énergique et mouvementé de l'attaque de l'hôtel de Xesle par les ouvriers de Cellini.
Le troisième tableau représente l'atelier de Cellini au grand Nesle. Chœur d'ouvriers travaillant à une chasse d'orfèvrerie destinée au couvent des Ursulines, et qui deviendra le cercueil de Scozzone dont le sacrifice tragique déjoue les plans de la duchesse d'Étampes en sauvant Colombe.
Ce chœur, d'un martellement descriptif et d'une ingé-
nieuse instrumentation, est suivi d'une chanson très humori tique de Scozzone, à la suite de laquelle vient une cantilène d'Ascanio : « A l'ombre des noires tours... » Cette rêverie délicieuse montre à quel point l'inspiration mélodique de l'auteur est l.bre de toute convention et de toute formule et découle spontanément de l'émotion sincère. Jamais, chez M. Saint-Saëns, la sensiblerie ne prend !a place de la sensibilité ; il ne cherche pas à séduire ; il persuade parce qu'il est lui-même persuadé; il communique sa conviction ; sa musique est saine, aussi ne laisset-elle point de déception.
Benvenuto rentre, tout préoccupé de son divin modèle. Colombe. « Ah ! le destin doit-il réalicer mon rêve?... » A ce moment Co'ombe paraît au fond, passant lentement sur la terrasse, puis s'accoude, rêveuse, à la balustrade. Elle y chante une ballade d'un sentiment exquis : « Mon cœur est sous la pierre... » Le charme de cette ballade sans accompagnement e?t encore rehaussé par les deux ravissantes mesures d'orchestre qui séparent chaque strophe.
« O douce Hébé, candeur, jeunesse! » s'écrie Benvenuto, contemplant Colombe dans une sorte d'extase. Ce morceau est admirable. L'éloquence de l'enthousiasme, la passion de l'artiste, cette fièvre lumineuse qui s'empare de lui quand il a rencontré son idéal, tout cela est senti et rendu avec une rare beauté de forme et de coloris. L'instrumentation en est chaude, tour à tour caressante et puissante; et le dernier mouvement « Brûle- moi, flamme du génie ! couronne glorieusement cette période magistra'e.
Arrive Scozonne, nerveuse, agitée. Benvenuto l'accueille avec rudesse ; Duo superbe de jalousie fiévreuse, frémissante d'une part, et de tendre compassion de l'autre : instrun- entation pénétrante, incisive, sous les mots « celle que tu cherchais, tu l'as trouvée, hélas ! Mais la dernière
-page de cette belle scène en e<t peut-être la plus haute et la plus touchante; elle émeut jusqu'aux larmes, tant on y sent ce que souffre Benvenuto d'avoir fait souffrir celle dont il est aimé.
Ascanio accourt et reme~ à son maître un message du roi. Mais Benvenuto, tout entier à la vi>ionqui le hante, garde la lettre saus l'ouvrir. « Viens, ami, ma pensée t'appelait. Tu liras dans mon âme blessée ! Et ouvrant à Ascanio le fond de son cœur, il lui révèle son ardente passion pour C >lombe.
La phrase de Benvenuto, « Un divin mais fol amour» est pleine d'expansion et de chaleur ; c'est bien le débordement d'une âme oppressée par un tourment délicieux qui lui pèse autant qu'il l'enchante, et qu'elle a besoin de confier à un ami. Le maître soulève alors le voile qui recouvre la statueite d'Hébé, dans liquelle Ascanio reconnaît cel'e qu'il aime. Mais il c.iche son trouble à Benvenuto qui s'écrie avec exaltation : « O beauté ! j'ai « compris ta puissance ! On n'est fort qu'après avoir « aimé! » Le contraste de cette phrase lumineuse avec la douleur d'Ascanio est d'une expression profonde: les harpes donnent à l'ivresse de Benvenuto quelque chose de divin.
Soudain, on en'end un bruit de musique grotesque venant du jardin au petit Kesle. Les apprentis accourent en riant, accompagnés de Scozzone qui apprend à Cellini que la duchesse d'Etampes marie Colombe d'Estourville au comte d'Orbec. Mouvement de douleur d'Ascanio. Indignation de Cellini qui s'écrie : « Ah ! cela 1 jamais ! Je vais parler au roi ! » Puis, songeant tout à coup à ouvrir la lettre que lui a remise Ascanio, il la lit. « Ahl l'infâme action ! » C'est le roi qui le bannit de sa présence, pour offense grave faite à la duchesse d'Etampes.