CHAPITRE PREMIER LA MAISON
Lorsque arriva au tournant du chemin la voiture où causaient deux hommes de tenue sérieuse, de visage réfléchi, l'un d'eux, qui semblait attendre ce moment, fit un geste vers la droite :
— Tenez, voilà ! C'est là tout le vieil horizon. Au milieu du cercle des collines, la bâtisse claire sur ce promontoire, c'est elle, la maison... et puis le jardin, la prairie en pente, le bois touffu, les champs aux formes accidentées... C'est là, c'est Daumière... Dites! quelle impression vous fait le pays? Vous paraît-il beau?
Les yeux fixés sur le visage de son ami qui, à son appel, observait la campagne, il écouta curieusement la réponse.
— Oui, le pays est bien... un peu rude, puisque la pierre s'y montre, mais d'une rudesse harmonieuse, élégante... des teintes fines, de souples contours... l'aspect vaste avec des plis cachés... de fortes senteurs de nature... et l'air vigoureux d'un sol planté de chênes... Votre pays est vraiment beau, mon cher Destève.
— Comme je suis content de votre jugement! Combien il me flatte! Je vous remercie en toute sincérité, cher ami. Si
vous aviez dédaigné l'endroit que j'aime, j'aurais souffert un peu, comme blessé à la pointe du cœur... Moi, je n'ai pas d'opinion sur ce paysage; il m'inspire autre chose, que vous ne sentez pas, que vous ne pouvez pas sentir. Unis comme nous le sommes, vous et moi, mon cher Cadars, partageant les mêmes pensées, adonnés au même culte, goûtant dans la vie la même essence, nous voici devant cet aspect de nature comme deux êtres totalement différents ; nous le contemplons ensemble, à la même heure, parmi une égale tiédeur de l'air, sous la même nuance de lumière... et nos visions de cette campagne n'ont rien de pareil. Vous ne percevez pas sur cts formes l'atmosphère spirituelle qui les baigne, cette enveloppe de pensées, de sentiments, de denses souvenirs, que j'y vois, que j'y touche, que je sais y être, puisque je l'y ai mise.
Voulez-vous quitter la route et marcher avec moi dans les champs qui s'ouvrent là devant nous? Nous trouverons mieux et plus vite ce que je vous dis... Vous savez que là-bas, à Toulouse, la pleine confiance une fois gagnée entre nous, et mal satisfaits de voir nos effusions mutuelles venir au hasard, par morceaux, nous nous sommes promis de nous épancher avec suite, de manière à échanger ce que nous pouvions nous donner l'un à l'autre, l'entière connaissance d'une âme; les barrières où sont enfermés les individus, nous voulions les renverser, au moins pour deux, pour nous deux. Vous avez été le plus généreux, vous avez commencé; vous m'avez prêté pour voir en vous vos regards eux-mêmes; j'ai disposé, pour ressentir une âme, de la seule lumière qui pénètre véritablement en elle, sa propre conscience... C'était dans ce cabinet aux murs nus, que dépouille encore le silence d'une arrièrecour, lieu étroit d'où vous embrassez l'univers, et où vous méditez aussi sur vous-même. En un jour de repos et d'expansion, vous vous êtes révélé entièrement à votre ami; j'ai connu jusqu'au fond la plénitude de votre vie si simple, où règne la pensée, votre enfance un peu neutre, comme l'attente
vaine de quelque chose qui ne pouvait pas être encore, votre adolescence si vite prise du besoin de savoir, la fougue de jeunesse de votre esprit, dévorant tout pour grandir, s'assimilant en traits avides et profonds les multiples sciences, absorbant le monde entier, vers la vingt-troisième année votre trouble de cœur, le combat entre connaître et sentir, la crainte de perdre en étendue ce que vous auriez gagné en intensité de vie, la préférence raisonnée pour la contemplation calme, et alors le renoncement de jour en jour plus sévère à l'émotion personnelle, afin de vous élargir jusqu'à embrasser l'Infini, où vous avez établi, et depuis longtemps, la demeure de votre intelligence.
C'est bien ainsi, n'est-ce pas? Je ne rappelle pas les détails, que vous avez bien voulu me dire, mais la direction de votre ligne, à peine infléchie un instant, fut bien telle, si j'ai bien compris, et il m'importe fort d'avoir compris.
— C'est parfaitement cela.
— La confiance affectueuse que vous m'avez témoignée m'impose l'obligation de vous dire en retour ce que je sais et ce que je pense de moi-même, de vous conter mon passé, de vous ouvrir en un mot toute ma conscience. Pour cette expansion entière j'ai préféré ce lieu, ce cadre formé par mon pays, parce qu'il m'aide à rassembler avec plus de certitude mes souvenirs... En outre, remarquez-le I pour recueillir ainsi tout le contenu de ma mémoire, j'ai choisi ce moment qui est pour beaucoup d'hommes un temps de dissipation. Dans cet été de 1889 les provinces se vident de tous les esprits curieux qui veulent apprendre des nouveautés souvent inutiles à leur fonction et de tous les gens de plaisir qui vont chercher des amusements où ne brillera pas toujours la délicatesse. Tandis que l'Exposition universelle de Paris met tout le monde en mouvement vers ses attractions diverses, j'ai éprouvé le désir de donner à cette heure à mon lieu natal, à ma maison rurale, à ma terre, une marque d'attachement du cœur en y
restant, en m'enfermant dans ses retraites; et, puisque, d'ailleurs, vous n'étiez nullement tenté d'aller où va la foule, j'ai pensé accentuer encore mon hommage envers ces formes aimées, en vous priant de venir, juste à ce moment, me rejoindre devant elles, pour entendre le récit de mon passé. Cette époque d'agitation générale m'a paru réellement la mieux appropriée pour les confidences que vous allez recevoir ici : j'ai à vous parler dans cette histoire intime de l'importance qu'a eue pour moi cet horizon; en me trouvant abrité dans ses limites pendant que tant d'autres se déplacent, vous comprendrez mieux l'attrait qu'il m'a toujours inspiré, et tout à l'heure, quand je vous conterai ma vie, vous saisirez avec plus de clarté la profondeur du lien, du lien très étroit qui unit mon développement moral à ces formes harmonieuses. Voici donc l'entrée de nos champs, de ceux qui furent à mon père, que je possède maintenant et qui seront ensuite à ma fille. De ce point élevé où nous sommes, voyez, suivez le mouvement de ma main, vous allez connaître le dessin, je dirai presque la figure de notre domaine : il assemble en un tout ces fraîches prairies situées à nos pieds, les terres qui, parsemées de bois arrondis, montent en de souples ondulations vers le plateau, un large bord du plateau lui-même avec cette haute suite de grands arbres dressés sur l'horizon, et, pour revenir de là par un autre côté, cette belle pente douce, lente, ouverte, qui s'étale avec une lumineuse complaisance aux regards de la maison. Pour moi, ces prairies, ces champs, ces bois, groupés ainsi, bien que de la même apparence, faits du même limon, ne ressemblent pas aux autres, à ceux du voisinage, dont vous ne les distinguez pas. Ils composent, eux, la terre patrimoniale, où nous régnons; ils sont, parmi la nature, le visible emblème de la famille et comme sa forme élargie qui occuperait cette étendue. Rien ne pourrait en être arraché sans blesser les devanciers qui se les incorporèrent peu à peu au long des âges, et sans me déchirer moi-
même actuellement dans ma personne, dans ma substance.
C'est que, par une contemplation assidue dès mes plus jeunes années, par un parcours incessant de toute ma vie, je me suis assimilé ces lieux, je les ai mêlés à mon être, ils ont reçu mes émotions morales, ils les conservent, ils sont revêtus de tout mon passé. Entre ces limites, à mesure que nous avançons, cher ami, tout m'apparaît de plus en plus intime, tout me parle, tout me fait écho, et la vie successive de mon cœur, que le temps dérobait, se lève : je me souviens, je me souviens! Ici, en moi, près de la conscience nette qui déclare : Je suisl s'estompe un perpétuel fantôme qui murmure : Je fus 1 Et cette compagnie est très douce, non pas à cause de la qualité des faits ressentis... ils sont ordinaires, inhérents à toute vie... mais parce que c'est du passé qui subsiste, parce que je me retrouve, parce qu'il est précieux de se sentir vivre loin, très loin, et jusqu'au bord de l'ombre originelle, d'étendre ainsi sa lumière, son être...
Parfois, ces souvenirs me rapportent des circonstances précises, des crises fortes, qui seront des nœuds dans la trame du récit que je vous dois. Mais d'autres fois, plus souvent peutêtre, la mémoire évoquée par ces lieux est vague, anonyme; elle est le rappel confus d'habitudes longues, monotones, d'accumulations de faits presque indifférents... Et ce n'est pas la moins chère... Cette menthe des champs, que j'ai cueillie au passage et que j'écrase entre mes doigts, elle exhale un parfum frais qui me rappelle simplement la sensation des soirs, de tant de soirs, où je faisais je ne sais plus quoi, où je sentais, quoi ? je l'ignore, mais où je vivais, et où, car cela plonge dans la jeunesse et tout près de l'enfance, j'étais plus heureux sans doute, puisque à présent, en retrouvant cette odeur, je soupire.
Ce bout de chemin que nous suivons maintenant et qui nous conduit vers 1: maison, il n'a rien de beau ni de pittoresque, n'est-ce pas? et pour moi, je ne sais rien de remarquable qui
m'y soit arrivé. Pourtant, mêlé au charme de la nature, et délimité dans sa forme très ancienne par ses deux murs moussus, c'est lui, c'est son image qui me revient en évocations spontanées, quand je suis resté longtemps en exil, à la ville. C'est sans doute qu'il est le lieu le plus fréquemment foulé par mes pas et un des plus assidus à mes regards : c'est par là que je suis tant de fois sorti pour la promenade rêveuse et tant de fois rentré pour le revoir des êtres chers; c'est aussi le chemin des départs et le chemin des arrivées, c'est le chemin de ma vie. Il est longuement et abondamment peuplé, et cette abondance dont il déborde est un des accroissements qui, parmi la tristesse de l'âge, consolent de vieillir : les enfants, les jeunes gens qui ont l'espérance, il est vrai, mais pour qui le passé est si vide, ne faut-il pas les plaindre de manquer de cette richesse morale, répandue jour à jour par le temps sur les lieux accoutumés?
Plus nous nous rapprochons du centre, du cœur d'où s'épanche la vie, je veux dire de la maison, plus se multiplie l'effusion de l'âme dans les choses. Je vous ai désigné tout à l'heure comme miens d'autres tapis d'herbe verte; mais ceci, la pelouse où nous entrons, c'est la véritable praiiii de Daumière, c'est, d'un seul mot, la prairie. Ici, il n'y a presque plus de nature, il n'y a presque plus de présent : je marche sur une couche épaisse de souvenirs; mes pas rencontrent une trame qui les enchevêtre à chaque instant, trame invisible, mais innombrable, comme ces filandres d'automne, ces toiles légères, couleur d'air, qu'on n'aperçoit pas, et qui apparaissent seulement lorsque la rosée les fait luire en y déposant des gouttes plus denses, larmes ou perles. C'est ici que je jouais enfant, défendu par la proximité, lorsque je craignais encore de m'éloigner des voix chères qui me rappelaient. Que d'ondes, alors et depuis, j'ai vu couler dans le lit de ce ruisseau 1 Que de fleurs j'ai vu briller dans cette herbe 1 Les fleurs 1 elles ont beau pousser ici à chaque printemps, lustrées et neuves; pour moi,
elles exhalent, plus fort que leur fraîcheur actuelle, un parfum meilleur, qui vient de loin, l'arôme du passé. Combien de fois, baigné des senteurs de leurs corolles, j'ai regardé le couchant s'éteindre derrière les branches rudes de ces chênes !
Ce bois dont le contour sinueux, d'une ligne si souple, borde la prairie, c'était ma retraite, plus solitaire et plus mystérieuse qu'une chambre. J'y allais, emportant mon livre, les premiers livres romanesques qui m'exaltaient le cœur. J'y ai eu les premières visions éblouissantes de la beauté, et elles y demeurent... avec un autre fantôme : Graziella est venue là des îles de la mer de Naples, Valentine y passe encore comme dans les sentes du Berry. La prairie, le bois! mes pas, ralentis par les rêves ou par les pensées, tournaient et retournaient là, et j'y ai vécu, sans en sortir, des jours entiers, les plus féconds, contemplant et songeant, regardant au dehors, réfléchissant en moi-même, et mêlant si bien ces formes et mes idées qu'elles sont désormais inséparables et qu'elles s'évoquent mutuellement; il m'arrive, tant les lieux sont fidèles gardiens de mémoire! de retrouver ici, au tournant du bois où je l'ai conçue jadis, une pensée disparue de ma conscience... cette pensée serait anéantie peut-être, si une durable forme extérieure ne l'avait pas conservée... et d'autre part, là-bas, à Toulouse, parfois, quand j'expose une série de développements, je dois me retenir pour ne pas parler de l'arbre que je regardais en la créant. Et ce n'est pas un arbre simplement, un arbre quelconque qui me revient ainsi intérieurement; c'est bien un arbre particulier, personnel pour ainsi dire, celui-ci et non celui-là, un arbre de tel port, de telle attache des branches au tronc, car je les connais tous, je les distingue l'un de l'autre, je les joins à des souvenirs divers, et, avec sa forme, chacun a aussi son histoire que ma vie lui a faite.
Nous reviendrons ici, demain ou un autre jour, quand je vous aurai dit une des plus fortes émotions qu'ait éprou ées jamais
mon âme, et si vous désirez voir la place inoubliable où cette émotion éclata.
Pour l'instant, montons la prairie en faisant quelques détours. Au-dessus de sa pente verte, la maison s'élève comme portée sur un socle, un peu en arrière; et devant, voyez! cet enclos dont les roses éclairent la sauvagerie des chênes voisins, tout l'indique, c'est un lieu où le choix est intervenu, où le goût a rassemblé les couleurs les plus plaisantes et les formes les plus souples; c'est, avant la demeure elle-même, un lieu déjà humain : le jardin! Des visiteurs insoucieux, jugeant d'une façon extérieure, me conseillent parfois sur sa disposition, me disent qu'il gagnerait en agrément, si je changeais telle corbeille, si je donnais une courbe différente à cette allée où nous sommes à présent. Je les laisse dire, comme quelqu'un qui voit des choses que les autres ne voient pas. Ils ne songent pas que ce jardin n'est pas seulement de la terre et des plantes, que, changé en une autre substance aussi fragile que précieuse, il est devenu comme un miroir profond et ancien qu'il ne faut pas rayer de traits, de peur de blesser les chères images qui y dorment; en continuant à se réfléchir sur les mêmes formes, la lumière des diverses heures du jour recompose ici des visions qui sont pour moi et qu'il m'importe infiniment de ne pas perdre.
Mais, de toutes ces choses aimées devenues semblables à des êtres, aucune n'est individuelle comme cette façade blanche qui ressort maintenant à travers les rameaux : c'est elle, l'unique, celle que n'égale aucune de ses pareilles, la maison! Il n'y a rien de spécial à dire, n'est-ce pas? de l'agencement de ses lignes, et, pourtant, elles déterminent une figure qu'on ne peut retrouver nulle part, et sur laquelle la vie a gravé pour moi les plus intimes impressions. Comment vous faire comprendre cette pénétration des choses par l'habitude du cœur? Oui, cette face blanche sur laquelle le temps a passé, je ne puis m' empêcher de la confondre avec le visage pâle et
recueilli de ma mère qui, je m'en souviens tantl ne s'éloignait jamais de cette ombre; et, tandis que la silhouette vigoureuse de mon père m'apparaît dans les champs où il occupait une grande partie de ses jours, la figure plus discrète de ma mère ne quitte pas les proches abords ou l'intérieur de la demeure qui la gardait... Ceci devient maintenant du passé douloureux, non plus serein et baigné de lumière comme la mémoire de mon développement personnel, mais brisé par la perte des êtres, réfracté dans l'ombre de la mort. Par le seuil usé de cette porte, par cette allée de jardin, sont sortis bien des cercueils, enfermant des formes que je ne devais plus revoir de mes yeux, celle de mon père, celle de ma mère, et celle de ma pauvre jeune femme, qui a passé ici comme une délicieuse apparition... hélas 1
Où est Lucile? dit Destève presque fiévreusement, en entrant dans la maison et en s'adressant à la vieille servante qui venait vers la voix et les pas du maître.
— Mademoiselle est allée au village.
— Ah ! bien ! elle est chez les Sœurs et auprès des petites paysannes qu'elle aime. Vous avez compris, cher ami, que je l'aurais embrassée volontiers en ce moment. Mais sa courte absence me permettra de vous conter les souvenirs dont je vous ai dit le prix à mes yeux. Ma fille, chère tête ! porte tout le présent et tout l'avenir. Voici le passé; écoutez-le, ici, dans mon cabinet de travail plein d'objets rustiques, et regardez l'horizon pendant que je parle : c'est la scène de presque tous les faits que j'ai à vous dire.
Tous mes sentiments ne sont pas éclos dans ce paysage; mais j'y ai porté toutes mes émotions pour les repenser. Ces lieux gardent en somme la trace de ma vie entière; c'est pourquoi par goût d'harmonie j'ai voulu vous la conter seulement devant eux.
Ma vie est celle d'un homme de pensée et de rêve, sans rien d'éminent. Pourtant d'où viendrait la douceur de souvenir
io ASCENSION
qui s'exhale pour moi de ce paysage, si mon existence, qui s'y est empreinte toute, n'avait pas eu quelque valeur? Cette valeur est celle d'une vie humaine, inférieure certes à ces existences des grands hommes où apparaissent le mieux les biens spirituels — mais enfin d'une vie humaine qui a participé à ces biens et qui, de plus, fut ressentie et consciente. Elle a du prix, il me semble, particulièrement à ce dernier titre. Le temps, les jours, les heures, donnés aux hommes pour qu'ils les remplissent, la plupart d'entre eux les laissent passer sans savoir ce qu'ils y ont mis. Et les enfants qui meurent, combien ils sont à plaindre 1 ils ont eu peu de vie, et celle qu'ils ont eue, ils ne l'ont pas connue. La mienne, si l'avenir, comme c'est probable, ne vient pas y mêler des ferments extraordinaires, n'aura jamais, je crois, d'autre importance que celle d'un essai. Mais un éclair d'animation morale suffit : j'ai eu quelques étincelles, des joies du spectacle de la nature, le désir de vivre de la vie de l'âme, des admirations pleines de juste déférence, des enthousiasmes ardents qui se concentrèrent une fois sur un être très noble, des tendresses précieuses, des amitiés; c'est quelque chose, même sans la plénitude et l'éclat réservés à certains privilégiés.
Je suis né dans cette maison, il y a près de quarante ans. Mon père habitait la campagne et faisait valoir son bien. Il descendait d'une famille dans laquelle, sous l'ancien régime, les fonctions de conseiller au Présidial de Rouergue étaient héréditaires. La crise de la Révolution avait dépossédé ma famille de cette charge, et mon grand-père était devenu un rural. J'ai appris à lire à l'école du village, et j'ai, durant toute mon enfance, partagé les occupations champêtres et les simples jeux des petits paysans. Il m'en est resté une impression très fraîche, comme d'une origine tout près de terre, et j'ai gardé avec les meilleurs de mes camarades des amitiés naïves, auxquelles je suis attaché comme à quelque chose d'essentiel
LA MAISON ii
dans ma vie. Jusqu'à huit ou neuf ans, je suis demeuré confondu avec les petits garçons sauvages, gardiens de brebis, coureurs de chemins et dénicheurs d'oiseaux. Comment, en vertu de quoi m'en suis-je distingué? Ce n'est pas facile à savoir. Les enfants, nés dans une classe où l'on a eu le loisir de penser et de s'émouvoir, reçoivent-ils du fait de leur origine des dispositions spéciales? Je vous avouerai que j'en doute; je connais des fils de bourgeois que rien n'a pu développer dans le sens de la civilisation, et j'ai parfois découvert dans les âmes rustiques des germes stérilisés par les rudes conditions de leur vie. Si l'hérédité est une règle, elle est sujette à bien des exceptions.
Cependant on voit la force morale préparer peu à peu dans une famille, à travers plusieurs générations d'hommes, des éclosions particulières que ne présentent pas les familles d'à côté, et moi-même je crois retrouver dans ma race, au moins chez ses membres les plus récents, la ligne d'un développement continu. Mon grand-père était mort jeune, mon père ne savait que peu de chose de lui et il le déplorait; il avait seulement entendu de vieux paysans appeler mon aïeul « le monsieur qui aimait les arbres »; ils avaient retenu ce trait parce que, eux, ils mutilent les branches et rendent les troncs informes; et l'on voyait bien, à l'épaisseur et au grand âge de nos bois, que quelqu'un avant nous avait voulu nous léguer la beauté vénérable des chênes antiques : c'était, dans ce pays utilitaire, un goût exceptionnel qui avait été remarqué. Quant à mon père, parmi les œuvres pratiques d'un bourgeois de campagne, il était déjà évidemment un réfléchi, un sensitif, un rêveur. Il entretenait une forte vie intérieure, pour laquelle tout lui était occasion et aliment. Par lui, la pensée pure commençait dans son milieu et rendait plus subtil le sang transmis. Son âme apportait un germe qu'il ignorait presque lui-même, qui prend conscience en moi, et qui est peut-être destiné à grandir. Il faut des intermédiaires du départ
au but; je ne suis pas celui qui est arrivé, mais j'ai été mis sur le chemin, et je voudrais montrer la route à quelqu'un devant moi.
Comment se fit la séparation entre mes humbles camarades et moi ? Peut-être se dessina-t-elle pour la première fois dans le fait suivant. J'avais accompagné mon plus proche petit voisin dans le champ de son père, et nous gardions ensemble ses quelques brebis; d'autres petits garçons avaient aussi conduit les leurs; les troupeaux et les bergers se mêlèrent, et le jeu s'organisa. Ce jour-là le jeu était indiqué par le temps qu'il faisait. Le vent d'autan soufflait, ce vent de nos régions, bruyant, musical et souverain, qui remplit toute la nature de l'animation de sa grande voix. Mes camarades luttaient contre le courant, s'amusaient à voir leur blouse gonflée, jetaient leur chapeau en l'air et se retournaient pour le rattraper avant qu'il ne touchât terre, tandis que moi, les laissant bondir, j'allai m'asseoir tout songeur à l'abri d'un mur, où je ne recevais aucun choc aérien, où je ne remuais pas, où j'entendais seulement, perdu, noyé dans l'immense bruit de cet élément céleste qui passait là-haut sans m'effleurer. Quelqu'un qui nous aurait observés aurait pressenti sans doute que tous les autres étaient déjà des êtres voués à l'action et moi seul un être destiné au rêve.
Vers la même époque, en dehors des livres d'école qui ne nous présentaient que de sèches notions, je lus un livre de sentiment où étaient contées des histoires attendrissantes. J'en fus si émerveillé, surtout de l'une d'elles, que je voulus faire partager mon admiration, le soir, en famille. A la dixième ligne que je lus à haute voix, j'éclatai en sanglots : ma mère m'embrassa, me plaignant et me consolant; je vois encore le regard profond que mon père, silencieux, attacha sur moi, et que je rencontrai plusieurs fois dans la soirée et les jours suivants.
La vie champêtre de la maison de Daumière n'était pas tout à fait dépourvue d'art : ohl l'art qu'on y connaissait
était bien humble! Les jours où on avait invité du monde, des parents, des voisins, l'après-midi, au retour d'une promenade dans le bois, on faisait un peu de musique, on chantait des romances, vieilles déjà peut-être, absolument fanées maintenant, excepté pour moi qui les trouve au contraire toutes fraîches et printanières, et qui les ai fait apprendre à ma fille,- elle me les chante avec la voix douce de ma mère. Les paroles de ces romances anciennes semblent naïves, mais elles respirent un idéal si purl Tenez, voici quelques vers dont l'envolée, même sans le chant, appelle toujours mes regards en haut :
Que cherches-tu sur cette terre étrange, Esprit des cieux perdu sur nos chemins? Ne crains-tu pas de blesser tes pieds d'ange Aux durs cailloux de nos sentiers humains ? Ne crains-tu pas qu'un parfum ne dévoile Ton origine à ceux qui te verront Et que le vent qui soulève ton voile Ne fasse luire une étoile à ton front?
Ces mots pleins de rêve, adressés à une femme par un chanteur d'une imagination vraiment immatérielle, peuplaient déjà mon esprit de formes éthérées. Mais aucune n'égalait la figure céleste de la Vierge que la religion m'enseignait à aimer et à prier. Je m'élevais vers elle par un élan d'adoration attendrie dans lequel mon cœur me paraissait se fondre. Au mois de mai surtout, quand j'arrivais à l'église, déjà tout ému par la suavité de la saison nouvelle, ravi d'admiration pour la jeunesse immaculée du monde, je me sentais comme en extase en voyant la Reine au doux visage, vêtue de blanc et d'azur comme un ciel de printemps, trôner sur l'autel parmi les fleurs les plus candides, dont le frais arôme lui convenait mieux que le parfum trop fort de l'encens.
14 ASCF.NSION
La Vierge, la créature sans tache, semblait, par une sorte de faveur dont j'étais touché secrètement, avoir voulu se rapprocher de ce pays de simplicité et de foi où je suis né. Le souvenir de ses apparitions flotte en plusieurs de nos vallées. Parmi les traditions qui s'y gardent encore, deux surtout sont émouvantes.
Suivant l'une, le ruisseau qui prend sa source, là, sous le jardin, dans la prairie, fut, en un point un peu plus bas, la scène du miracle. Un pauvre homme, dit-on, essayait en vain depuis plusieurs heures de faire passer d'une rive à l'autre son attelage embourbé. Or, à côté du passage des chars, il y avait pour les piétons des pierres qui dépassaient l'eau; il y en avait treize. Dès que le pauvre homme découragé eut imploré la Mère du Bon Secours, il vit les pierres occupées par des figures surnaturelles; c'étaient, venus pour l'aider, les douze apôtres et la Vierge; celle-ci commandait doucement la manœuvre, et tout à coup, emporté comme s'il avait eu des ailes, le char pesant franchit le ruisseau.
Une autre visite virginale dont s'honore ce pays eut lieu dans le monastère situé à peu de distance d'ici, au pied du plateau qui domine l'horizon. L'abbaye du Chêne- Dieu, entourée, gardée par la masse profonde des bois, comme une île par les flots de la mer, élève au-dessus des houles de feuillage son vénérable clocher et ses hautes fenêtres transpercées de jour, vieux monument vêtu de lierre, mais résistant et intact, qui semble perpétuer dans cette région la présence du moyen âge. Dans ce monastère fondé par saint Bernard, un jeune moine subissait les tentations du démon, celles dont son angélique maître lui avait inspiré plus particulièrement l'horreur. Plein de ferveur pour la Vierge, il la supplia de le délivrer. La Vierge, sans dire une parole, sans faire un geste, lui apparut seulement, et aussitôt une telle pureté pénétra son âme, l'élevant très haut au-dessus des bas instincts, qu'il se serait senti désormais invulnérable, s'il n'avait pas été humble
et défiant de lui-même, et cette défiance de soi, il l'exprima devant la Vierge en s'écriant : « Oh! puissé-je garder toujours le cœur pur que j'ai à présent!... » Une divine promesse brilla dans les regards de la Vierge sainte qui, abandonnant le sol, sembla s'évanouir par la fenêtre centrale de l'abside; mais elle ne disparut pas sans laisser de trace, cardans l'ogive translucide, où on ne voyait la veille qu'un verre incolore, un vitrail resplendissait, gardant son image, l'image suave et fixe de sa pureté immaculée. Jamais plus le démon haï ne pénétra dans le monastère, où tous les cœurs se sanctifiaient devant ce symbole toujours présent de l'innocente beauté.
Telles sont les visions qui demeurent dans l'atmosphère de cette contrée. Les y rencontrant à l'âge des impressions neuves, j'en étais intimement touché, et chaque fois que je marchais au bord du ruisseau ou que je traversais les bois de l'abbaye, je m'arrêtais longuement devant la place où la Vierge était venue, et il me semblait qu'il m'entrait dans l'âme un peu de la fraîcheur embaumée qu'elle avait laissée sur son passage.
Pendant ce temps de libres jeux et de douces rêveries, je grandissais ; il fallait songer à mon instruction, et je dus quitter pour le collège les lieux si chers où s'était répandue ma libre enfance. Oh! que le départ fut dur! J'emportai tout ce que je pus de Daumière, un peu de terre dans un cornet de papier, des fruits sauvages du bois, un ramer u de gui parasite, arraché à l'arbre qui l'avait nourri. La voiture était prête et on m'appelait; j'étais encore derrière la fenêtre, ne pouvant me détacher, voulant tout prendre de ce dernier aspect.