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CHAPITRE II

Au long de mes classes, j'eus une chance; il se trouva que j'étais studieux, cela occupa ce morne temps, et à la fin la récompense arriva : l'intelligence d'abord tendue dans le vide ou l'aridité aboutit; je compris, j'admirai ce qu'on m'enseignait, ou plutôt je pressentis que, à côté de ce qu'on m'enseignait, existaient des trésors dont j'étais capable maintenant de goûter le charme.

Ce pressentiment me vint en entendant prononcer pour la première fois le nom de Lamartine. Ce nom n'était pas mentionné au collège, lieu très fermé aux bruits du dehors, et où l'on proposait à nos esprits une littérature déjà lointaine qui nous paraissait solennelle, peu vivante, sans rapport avec les besoins de nos cœurs. Mais la gloire du grand poète ou plutôt celle de l'homme d'action avait pénétré dans la vie, même dans celle de la province, et, un jour, pendant une de mes vacances, on s'entretint de lui, ici, à Daumière, dans une de ces réunions de voisins dont je vous ai parlé. C'était, sans doute, — je ne m'en souviens pas bien, — à propos d'un des tristes épisodes de sa vieillesse, un de ces efforts héroïques et affligeants que dans sa ruine financière il tentait pour faire honneur à sa parole. Quelle que fût l'occasion, cet homme illustre, inconnu de moi, était approuvé par quelques-uns et très discuté par d'autres. J'étais là; avide de m'instruire, j'écoutais. A ceux qui blâmaient Lamartine mon père répondit un simple mot,

d'un certain air qui me frappa ; il dit : « C'est un noble cœur !... » Ah ! certes, c'était un noble cœur, et celui qui le défendait de cette manière était digne de lui. Le ton de cette parole, un peu inaccoutumée dans le milieu où ellefutdite,m'inspiraun ardent désir de connaître la belle âme qui m'était ainsi tout à coup signalée. Je ne commençai à pénétrer en elle qu'un peu plus tard. Mais déjà, à ce moment, se fit pour moi la révélation de la grandeur humaine, grandeur dont le culte a tenu tant de place dans mon existence. L'accent de la parole que je vous ai rapportée est devenu la dominante de ma vie, en se renforçant et en s'étendant à d'autres encore que Lamartine; il m'est doux que le premier cri d'admiration par moi entendu résonne dans mon lointain souvenir avec le timbre de la voix de mon père.

Ce fut le point de départ. Depuis lors, et bien souvent, le génie est descendu jusqu'à moi; j'ai admiré sous de multiples formes ses dons extraordinaires, ses révélations éclatantes; ces visions, saluées toujours avec une enthousiaste gratitude, furent les grands événements de mon adolescence et de ma première jeunesse, ceux qui soulevèrent le plus mon âme hors des vulgarités de la vie, en attendant que ma vie, devenue capable de se sentir, s'exaltât d'elle-même, et même alors, vous le verrez, les représentants de la grandeur humaine eurent un rôle dans les actes de mon existence réelle.

Au moment dont je vous parle, le nom seul de Lamartine m'était connu, avec le prestige de la noblesse de cœur que mon père avait vantée. Je continuai mes études ordinaires. Mais dès les premiers jours de liberté qui suivirent, j'achetai chez un libraire le volume des Confidences et je l'emportai ici en quittant Toulouse, notre capitale régionale, où j 'étais au collège. C'était en avril, pendant le congé de Pâques, congé qui fut, je me le rappelle, signalé par une splendeur printanière, tout animée de brises fécondes. C'est là, tenez, assis sur ce renflement de terre de la prairie, que je lus, un matin, les pages

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translucides où se dévoile le premier vrai poète qui ait révélé aux enfants de France l'intimité de leur âme par les épanchements de la sienne. Et cette âme se montrait pure, pieuse, généreuse, aimante, exempte de tout fiel et de toute ironie, portée à s'idéaliser elle-même et à embellir les autres, volant au-dessus de la matière dans un monde tout diaphane, tout éclairé de spiritualité; et cette âme se manifestait par un langage enchanteur, d'une harmonie inconnue. Une ineffable ivresse m'envahit, à la découverte d'un tel être, orné de dons si magnifiques. Et si haut qu'il fût, il me semblait pourtant que je me rapprochais de lui par mes aspirations, et lui, il paraissait descendre vers l'humble adolescent qui l'admirait, car il était né comme moi « parmi les pasteurs », il avait grandi comme moi dans une maison champêtre dont l'image le ravissait, il goûtait par-dessus tout les affections de famille, il était plein de tendresse pour un père et pour une mère semblables aux miens, des sœurs pareilles à celles que j'avais rêvé d'avoir lui avaient donné pour toujours la vision de la beauté innocente : tout ce qu'il avait aimé, je l'aimais, et, pendant que je le lisais, des sentiments analogues aux siens se reconnaissaient, s'exaltaient en moi sous l'influence de sa magique parole. La communauté du point de départ encourageait dans ma jeune âme le désir de le suivre, de m'élancer avec lui vers les régions de l'esprit pur où m'entraînait son charme souverain.

Dans la petite ville voisine où je suis allé vous prendre à la descente du chemin de fer, — outre les églises et les couvents qui, heureusement, en tout groupe d'âmes vivantes, font un signe vers le Ciel, — il existe deux choses principales : un marché où les travailleurs de la campagne, après avoir vendu leurs denrées, trouvent en échange les produits nécessaires de l'industrie, et un tribunal où se règlent les différends. Je compris de bonne heure qu'il n'y avait pas là de place pour moi et que je ne serais ni un producteur du pain du corps, ni un

juge d'intérêts matériels. La vie pratique ne m'inspirait que répugnance, et, quand je devais m'y mêler, j'y apportais un manque singulier d'aptitude. Les clartés qu'on m'avait fait entrevoir me guidaient ailleurs. Et, d'autre part, je n'eus pas l'ambition, ou elle fut courte, de prendre rang parmi les créateurs de la lumière. L'admiration me dominait; ma tête s'inclinait respectueusement devant les fronts illuminés de pensées que je voyais supérieures aux miennes: je sentis que j'étais destiné, non pas à inventer, mais à transmettre. Comme mon père, qui avait souffert inconsciemment d'un peu de vide dans ses jours, me pressait de choisir une carrière, la judicature par exemple, je déclarai que je désirais poursuivre encore mes études littéraires assez loin pour pouvoir enseigner, être professeur.

Cette détermination surprit beaucoup mon entourage. Ma mère m'aimait sans se demander ce que j'étais. Mon père était troublé. Bien des tendances de son fils en même temps lui plaisaient et l'effrayaient, commençaient suivant son goût et lui paraissaient excessives ensuite. Ma sensibilité spontanée, appliquée aux choses quotidiennes, l'émouvait jusqu'aux larmes; mais mes courses folles à travers la campagne, mes lectures ardentes où se consumaient mes nuits, mes enthousiasmes trop larges, sans choix sévère, tout cela l'inquiétait, le déconcertait. Vis-à-vis de mes goûts sérieux, de mes rêves, entrevoyant dans un éclair la sphère élevée où je voulais placer ma vie, il passait d'une nuance de respect... si touchante de lui à moi!... à une attitude de surprise mécontente. Mes désirs étaient trop opposés, non pas à son jugement propre, mais à l'opinion de son milieu, de ses amis. Il n'osait pas m'approuver suivant ses inclinations. Il n'avait pas conscience que son fils, c'était lui-même, transporté dans une autre atmosphère. Il ne l'a jamais su. C'est ce qui a manqué à notre bonheur ensemble. Et moi-même je ne l'ai pas su assez tôt; je n'avais que vingt-trois ans quand il est mort; je n'avais pas

acquis cette connaissance Intérieure qu'il ne pouvait avoir, que je possède maintenant, et par laquelle notre identité, transmise je ne sais d'où, mais bien réelle, lui aurait été démontrée par moi. La pensée que la fusion aurait eu lieu m'est douce, il m'est amer qu'elle ne soit qu'un rêve tardif.

Mon père, en élevant des objections contre mon entrée dans une carrière théorique, se trompait, je le crois, sur ma destinée véritable, et, malgré mes regrets de lui avoir causé momentanément de la peine, je ne peux pas me repentir entièrement d'avoir persisté. Mais il est d'autres points sur lesquels j'éprouve du remords d'avoir écouté mon sens propre au lieu d'obéir à la tradition : un de ces points, c'est la politique. Caractère généreux, aimant le peuple, plein de pitié pour la misère, n'estimant pas l'argent pour lui-même, mais comme moyen de venir en aide aux malheureux, mon père n'avait pas été un chaud partisan de la monarchie de Juillet, et il avait vu avec sympathie l'avènement de la République de 48. Seulement l'essai qui fut fait alors de cette forme de gouvernement l'avait déçu; il avait vu la libre discussion à tout instant remplacée par l'émeute, les systèmes les moins étudiés, les moins mûris, faire appel à la force pour s'imposer, l'utopie devenir sanglante, et il s'était dit que, les masses populaires n'étant pas encore capables de se gouverner, ce désordre insensé les ruinant elles-mêmes, il fallait se résigner à l'Empire comme à un mal, déplorable certes, mais moindre cependant que les troubles d'une révolution continue. Moi, au sortir du collège, animé par les conversations de quelques jeunes amis, d'ailleurs fervent idéaliste en toutes choses, j'espérais tout pour la liberté, pour la dignité, de cette forme républicaine qui avait reparu. J'avais tort; j'avais tort par l'esprit, en méconnaissant que la politique constitue un domaine d'ordre pratique, positif, où l'expérience est un élément capital, et j'avais tort dans les choses du cœur, en me laissant plus toucher par le plaisir d'être d'accord avec mes jeunes contemporains que par la joie de

me sentir uni à la tradition paternelle. Mon père voyait la vérité exacte, il distinguait dans la République entre l'idée qui est belle et le parti qui n'est pas bon ; l'idée semble contenir des ferments de justice, le parti peut-être parviendra à les étouffer. L'expérience m'a appris à faire cette distinction, surtout lorsque le parti républicain, violant son principe de liberté et usant de la force, a supprimé nos concurrents, à nous universitaires, et nous a imposé un privilège dont je suis honteux, dont vous rougissez comme moi, cher ami : car enfin quelle indignité pour nous que de triompher misérablement sans combat, que d'enseigner seuls à la place d'hommes désarmés et chassés de la lice, que d'instruire de jeunes esprits arrachés à la foi inquiète de leurs parents et amenés devant nous comme des esclaves !

Malgré l'intérêt qu'il éprouvait à écouter exposées avec suite les confidences de son ami, Cadars s'écria :

— Cette absurde situation me gêne plus que vous, mon cher Destève. Vous, vous possédez la foi chrétienne et vous n'avez pas besoin de veiller sur vos paroles pour éviter de blesser la conscience de ces jeunes gens qu'on oblige, malgré eux, à nous entendre. Pour moi, malheureusement, la religion n'enferme qu'une vérité intérieure et relative, tandis que son essence consiste en une réalité absolue, et je dois me garder de laisser transparaître ma manière de voir, dont la manifestation serait coupable dans l'état de choses qu'on a créé. Et par cela même, j'en suis réduit au rôle de presque toute l'Université, qui est un rôle infime : je peux distribuer l'instruction, je suis incapable de donner l'éducation... Il y faudrait d'ailleurs un système organisé qui me manque comme il manque à tous ceux dont la foi est évanouie; j'entrevois un ensemble nouveau, mais que ces aperçus sont loin de pouvoir remplacer une religion élaborée à travers les siècles! Les hommes qui par hasard nous gouvernent s'agitent de façon malfaisante dans les ténèbres de leur médiocrité : ils démo-

lissent aveuglément l'abri où l'humanité se tenait, et ils ne pensent pas un instant à lui en construire un autre qui, pour mériter de remplacer l'ancien, devrait être au moins aussi sûr, aussi beau. Leur ignorance apparaît complète en toutes les choses de l'esprit; non seulement ils ne savent pas l'importance immense de la religion, mais en outre, avec une naïveté d'esprits incultes, qui n'ont pas dépassé le premier degré de la connaissance, ils croient détenir la vérité (laquelle, grand Dieu?) et bien agir en l'imposant par la force, comme si l'expérience répétée de l'histoire ne nous avait pas appris qu'il est temps d'en finir avec ces procédés simplement instinctifs et que la solution des conflits se trouve dans la liberté, droit des consciences et sauvegarde des idées.

Toujours heureux de ses points de contact avec un ami dont l'indépendance de pensée l'inquiétait parfois, mais chez qui il appréciait l'étendue des connaissances et la force méditative, Destève lui serra chaleureusement la main. Alors, Cadars :

— Vous ne vous attendiez pas à ces gênes, à ces blessures de la délicatesse quand vous êtes entré dans la carrière. Du reste, comme je vous l'ai fait observer, elles vous atteignent moins que moi, et cette vie de l'esprit pur, que, malgré le trouble du moment, notre profession nous ménage, vous convenait entièrement. Vous en aviez le sentiment juste, quand vous l'avez abordée à travers la crise pénible qu'amène le passage d'une génération à l'autre.

— Cette crise se fit sentir en effet de façon regrettable dans ma famille. La malheureuse ignorance mutuelle qui nous voilait l'un à l'autre, mon père et moi, ne nous permit pas d'éviter un conflit quand il s'agit pour moi de me décider. Mon père, à l'annonce de mon désir, se chagrina, se scandalisa presque; comme il ne jugeait les choses que du dehors, ma résolution lui sembla une nouveauté trop étrange dans sa famille. Il céda cependant après une assez longue résistance,

maïs non sans avoir exigé de moi une promesse que je lui fis avec ardeur. Il aimait sa maison, ses champs, ses bois, ses prairies, tout le domaine hérité des ancêtres, et où lui-même après eux avait passé sa vie. Le nom même de Daumière lui était précieux et cher; j'entends encore le ton de tendresse presque admirative avec lequel il le prononçait. Quand il recevait des visites d'amis, il faisait un peu ce que j'ai fait ou que je ferai demain avec vous : il leur montrait d'un air de fierté émue les plus remarquables de ses possessions rustiques, par exemple cette noble ligne d'arbres que vous voyez là-haut, l'étang profond où le ciel se mire, la masse des bois qui prend un aspect de forêt, et il les conduisait à la promenade de manière à faire sonner devant eux un écho que nous avons chez nous, à un tournant de prairie, un écho vraiment mystérieux, étrangement prolongé. Aussi, quand je parlai d'entrer dans une carrière qui lui était à peu près inconnue, sa première impression, après le trouble de l'étonnement, fut la crainte, la crainte que, dans ma ferveur pour les livres et la pensée, je ne perdisse totalement le goût de la vie rustique.

— Au moins, me dit-il, tu ne nous abandonneras pas tout à fait ?

Je lui répondis avec empressement :

— Oh ! non, certes ! La carrière qui m'attire offre des postes, sinon immédiatement voisins, du moins très rapprochés d'ici, et ce sont ceux-là seulement que j'accepterai.

— Et Daumière ? ajouta-t-il pour se rassurer, que deviendra notre domaine plus tard? Je serais très malheureux avant de mourir, si je pensais que cette maison et cette belle terre pourront tomber entre des mains étrangères! Ces lieux si aimés doivent rester à des hommes de notre race pour que la chaîne des souvenirs s'y maintienne. Promets-moi, mon enfant, de tout faire pour garder ces possessions qui font partie de nous-mêmes. Ne vends rien jamais, ni la maison, ni les champs, ni les bois, ni les prés : ne laisse rien perdre de ce que

tu auras reçu! Que tout demeure intact I Conserve tout! Avec quel élan je fis cette promesse à ce père inquiet d'un avenir sur lequel il ne pourrait pas veiller 1 Et je n'aurai pas de peine à tenir un tel engagement : la tendresse pour ces lieux, qui porta mon père à me le demander, ne dépassait pas celle dont mon cœur est plein, et je ne prévois pas les circonstances qui pourraient m'arracher de cet horizon, de cette maison où je reviens sans cesse, où je me retirerai pour vieillir et mourir.

Après avoir reçu ma promesse, mon père me laissa libre et je pus adopter l'état qui me rapprochait le plus de la vie de pure théorie. Pendant ma préparation qui eut lieu à Paris, j'eus de grandes joies où s'effaça le sentiment des tristes malentendus qui séparent à une certaine heure les pères et les fils. J'aimai les maîtres qui me dirigeaient où je voulais aller; j'eus de juvéniles, de ferventes amitiés avec les compagnons qui suivaient le même chemin.

Quel dommage que je ne vous aie pas connu alors! nous vous aurions appelé au milieu de nous, ou plutôt nous aurions couru vers vous, vers votre force d'intelligence : vous deviez disposer déjà de tant de lumière! Mais je regrette à tort de ne pas vous avoir rencontré dans ces jours ardents de la première jeunesse; il vaut mieux pour moi que nos chemins se soient croisés plus tard : cela m'a valu une grande amitié nouvelle, à l'âge où d'ordinaire on n'en contracte plus, à l'âge où plusieurs des anciennes, nouées sans réflexion, sans une suffisante connaissance mutuelle, se sont relâchées, et où celles qui nous viennent ont, au contraire, avec le charme renaissant d'une affection neuve, toute la solidité que leur donne un choix mûri. Je vous remercie, mon cher Cadars, de m'avoir fait connaître encore une fois, et dans les meilleures conditions de durée, cet attrait viril de deux esprits l'un pour l'autre, où par vous mon âge mûr trouve un bénéfice si heureux.

Moins sûres peut-être, ces ferveurs amicales, que je goûtais avec mes jeunes compagnons, me paraissaient bien belles et sont restées doucement chaudes dans mon souvenir. Comme nous nous rapprochions entre nous, nous sentant à part des autres! comme, voués à l'esprit, nous nous trouvions audessus de la foule qu'opprime l'intérêt matériel ! Et nous nous chérissions en nous estimant. Cherchant dans tous les âges et dans tous les lieux les fontaines sacrées auxquelles la plupart des hommes ne prennent que quelques gouttes, nous nous abreuvions ensemble, plus ou moins selon notre soif, à tous les réservoirs du Vrai, du Beau et du Bien.

Philosophes, savants, historiens, poètes, artistes, nous n'admettions dans notre compagnie les jeunes hommes destinés aux métiers pratiques que s'ils les relevaient par une pensée de dévouement. L'action nous était suspecte, comme appliquée à de petits objets, encombrée d'incidents futiles, et trop rarement inspirée par quelque chose de noble. Pour éprouver les nouveaux venus qui nous recherchaient, nous avions inventé un parallèle entre un philosophe peu populaire, surtout alors, et l'homme le plus célèbre des temps modernes, et nous proposions ce choix : Qui estimez-vous le plus, Auguste Comte ou Napoléon? Quelques-uns semblaient ne pas comprendre, d'autres hésitaient; cela nous suffisait pour les juger, ils n'étaient pas des nôtres. L'ardente logique de la jeunesse, éprise d'absolu, nous entraînait là. Mais des vérités se cachaient sous ces effervescences : c'est qu'Auguste Comte ou un de ses pareils pouvait comprendre Napoléon, tandis que Napoléon était incapable de comprendre un Auguste Comte; c'est que, aussi, un esprit étendu embrasse un vaste ensemble d'êtres et de choses dont Napoléon, si forte qu'ait été sa carrière, n'est qu'une partie minime; c'est que, encore, l'historien d'un grand homme d'action possède mieux la conscience de cet homme que cet homme lui-même : or, à quoi bon vivre sa vie si on ne la com-

prend pas ? on se dresse hors du néant comme une montagne, comme un arbre, comme une fleur, ou l'on passe entre ses bords comme un torrent, comme une tempête, mais l'on n'est pas une âme. Et puis, vraiment, l'homme par son action produit un si imperceptible changement dans l'univers, tandis que par son intelligence il peut l'embrasser tout entier, le forcer à se reproduire dans son esprit comme dans un miroir I Frappé de cette différence entre ses pouvoirs, l'homme réfléchi, à moins que le Bien ne le commande, s'arrête, ne remue plus, pense et contemple; ou la seule action qu'il admette est un travail intérieur qui se saisit des notions, des sentiments, pour les approfondir, les combiner en vue du Vrai et du Beau.

J'aurais voulu, moi aussi, accomplir une œuvre de cette sorte; je ne m'en suis pas jugé digne, je vous l'ai dit. Je pouvais avoir en moi une réfraction de l'univers, mais je sentais qu'elle serait faible et incomplète et qu'elle ne méritait pas d'être proposée. J'ai donc renoncé à tout essai personnel, et je me suis tourné vers les agrandissements donnés par les forts interprètes de la pensée et du cœur; je me suis voué à comprendre, à admirer et à faire admirer les grands hommes de l'idée et du rêve, qui nous fécondent spirituellement et nous offrent en eux un objet de culte.

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