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CHAPITRE XI EN EXIL

Monsieur Etienne Destève à Gaïba, Etat d'Ama^onas, Brésil, par Belém et Manaos.

Bordeaux, 20 mars 1905.

Mon bien cher Etienne,

Les préparatifs à terminer ayant retenu Lucile et ses compagnes, elles ne partiront pas par le bateau d'aujourd'hui, comme tu le pensais, mais seulement par le prochain; je t'ai annoncé par câblogramme ce léger retard. Ma lettre, que le courrier va emporter tout à l'heure, précédera donc les fugitives : te sachant avide de détails sur ta fille, je t'écris pour te conter sa sortie du couvent avec ses soeurs, son voyage, son arrivée ici, enfin tous les événements se rapportant à elle, qui ont eu lieu depuis ton départ.

« C'est lundi matin que les soeurs s'en vont en exill » Ce bruit avait couru toute la semaine ; aussi le lundi, dès l'aube, la rue du couvent était pleine d'une foule bruyante que les gendarmes essayaient parfois d'éloigner. Je me trouvais là, naturellement. Quand" les sœurs ont paru sur la porte, elles ont été acclamées ; on criait : « Honneur aux saintes victimes 1 A bas les tyrans !... A revoir 1 A revoir 1 » Presque tout le peuple

leur rendait hommage ; quelques forcenés seulement, et parmi eux des jeunes gens de la bourgeoisie, aspirants fonctionnaires, sans égard pour la faiblesse et le malheur de ces pauvres filles, sans être touchés même de leur grâce féminine, les couvraient de huées, disant : « Ehl les stupides bigotes! C'est bien faitl Allez- vous-en ! » Un de ces jeunes hommes, plus zélé encore que les autres, agitait sa canne d'une façon odieuse; je la lui ai arrachée des mains et je l'ai lancée au loin : il est allé la chercher, suivi des injures de la foule ; il court encore. Les sœurs s'avançaient en rangs serrés : en tête la supérieure de la petite colonie brésilienne, Lucile à côté d'elle, et sur leurs pas, tout proche, les autres sœurs, dont une converse. Au tournant de la rue, elles se sont arrêtées, et elles ont levé vers les fenêtres de leur cher couvent des regards éplorés ; l'asile qu'elles avaient choisi se fermait pour elles : on entendait leurs sanglots, auxquels d'autres sanglots répondaient parmi le peuple, mêlés de cris d'indignation contre les persécuteurs. J'avais remarqué une femme, une ouvrière pauvre, qui marchait près de la sœur converse et de temps en temps la retenait pour la serrer avec passion dans ses bras. Tout à coup, apercevant le préfet qui était venu réprimer les manifestations, elle s'est élancée vers lui et l'a tiré par son vêtement ; il a voulu se dégager ; elle lui a crié :

— Bourreau ! assassin ! vous m'écouterez !... Voilà que par vos ordres ma fille part ! Je n'avais qu'elle ! je ne la verrai plus I Je vous maudis ! je maudis tout ce que vous aimez ! Vous avez une fille aussi, et pourtant, misérable! vous n'avez pas eu pitié des parents ! vous leur arrachez leurs enfants chéris ! Eh bien, ce n'est que justice, votre fille, elle mourra! La malédiction d'une mère est sur elle ! Je vous le dis, elle mourra!

La fille du préfet traîne une santé languissante, et son père la conduit de villes d'eaux en villes d'eaux, l'entoure de soins anxieux. A ces menaces qu'il entendait proférer contre son enfant dans ces circonstances, l'homme officiel s'est senti

troublé malgré lui ; faisant signe aux agents qui l'accompagnaient, il a ordonné :

— Qu'on emmène cette folle 1

La femme, saisie par les agents, s'est retournée :

— Folle? ahl vous le verrez, quand votre fille mourrai Elle est maudite 1 elle est maudite 1

Nous sommes arrivés à la gare, suivis de beaucoup de monde, mais sans autre incident. Ne voyageant pas dans le même wagon que les sœurs, presque à chaque station je me présentais, pour m'informer d'elles, à la portière de celui où elles s'étaient placées; je les trouvais calmes, mais tristes. Lucile ne montrait pas une physionomie aussi affligée que les autres, ses regards brillaient plus vifs ; elle pensait sans doute à son père qui l'attend là-bas, de l'autre côté de la mer. Dans les riches plaines de l'Agenais, en passant devant les blonds coteaux à pente harmonieuse, où l'on sent que toutes les récoltes doivent mûrir aisément, les sœurs, dont la plupart avaient vu jusque-là peu de pays, s'écriaient :

— Que c'est beau, la France! c'est encore plus beau que nous ne pensions 1

A Bordeaux, devine, mon cher Etienne, qui nous avons trouvé à la descente du train! Nous avons trouvé mon fils Robert, venu de Rochefort pour dire adieu à sa cousine. Quand il a vu ce groupe de pauvres filles en fuite, encombrées de paquets comme de malheureuses émigrantes, il a frémi de colère ; il a crié à pleine voix :

— Non, on ne peut plus servir ce gouvernement de lâches qui exile des femmes! Je laisserai tout, j'irai au loin explorer des pays sauvages, peuplé d'espèces moins grossières!

Les voyageurs s'attroupaient pour écouter ce jeune officier de marine qui s'exprimait avec tant de franchise. Je l'ai tiré à l'écart, suivi de Lucile et des sœurs. Là, Lucile, posément et fermement, lui a dit :

— Tu ne feras pas cela, Robert. Dans l'état que tu as choisi,

et qui est si conforme à tes aptitudes, tu ne sers pas un gouvernement, tu sers la France, et tu continueras; c'est ton devoir. L'énergie dont tu es doué, tu l'emploieras à défendre ton pays, à faire respecter son nom. Nous qu'on rejette, croistu que nous allons accuser notre patrie devant l'étranger? Non, il ne nous échappera pas un mot de blâme contre la France, et nous n'admettrons pas qu'on parle mal d'elle à notre sujet... N'est-ce pas, ma Mère? a-t-elle ajouté en se tournant vers la supérieure.

— Certes, ma fille, a répondu celle-ci, nous ne nous plaindrons pas devant les hommes d'une autre race, de peur qu'on ne méprise des Français à cause de nos maux.

— Et nous servirons notre pays, a repris Lucile, comme s'il nous avait envoyées lui-même pour le représenter... Allons, Robert, tu ne voudras pas faire moins que de pauvres religieuses. La tâche qui t'est assignée est simple; ta noble profession te place en dehors des querelles intérieures; tu n'as qu'à regarder les couleurs qui flottent au-dessus de ton vaisseau ; le reste ne te concerne pas.

J'approuvais, cela va sans dire, ces paroles si justes de Lucile. Mais Robert résistait; agité, sombre, fronçant les sourcils, il ne répondait pas. Alors Lucile :

— C'est à cause de moi que tu as ces sentiments amers; je le sais bien, et cela me fait beaucoup de peine. Quand on a donné son cœur à un Dieu de paix, il est triste de susciter la violence et la rancune. J'emporterai en exil ce scrupule douloureux, si toi, mon proche parent, mon ami d'enfance, tu persistes à me l'imposer.

Elle était si touchante dans sa douceur affligée que, consnaisant son influence sur Robert, je prévoyais bien ce qu'il allait faire. Pour éviter un chagrin à cette suave créature, il a cédé :

— Eh bien! soit, a-t-il dit, l'air détendu et souriant. Je continuerai à servir cette patrie qui pourtant n'est pas tou-

jours aimable!... Au moins, toi, tu n'es pas à court de raisons... et il y a longtemps que c'est ainsi... Madame la supérieure, vous avez là une religieuse qui aura du mérite à observer la règle du silence.

— Cette règle se lève d'elle-même, monsieur, lorsque Dieu nous inspire d'accomplir une bonne action. Dans les pays inconnus où nous allons, nous espérons bien gagner des amis à la France; je loue ma sœur Léonie d'avoir contribué à lui conserver un défenseur.

Après cela, Robert, avec toute son ardente activité et toute sa jeune expérience des voyages, s'est mis à aider les sœurs dans leurs préparatifs. Sous son impulsion, on voyait les choses avancer d'heure en heure ; et les pauvres saintes filles, jusque-là embarrassées et perplexes, se sentaient un peu rassurées. Malheureusement, avant la fin de tous les apprêts, mon marin a dû regagner Rochefort. En partant, il a renouvelé devant Lucile sa promesse de fidélité au drapeau. Mais sa colère contenue grondait encore, et il m'a dit :

— Ces pieuses filles sont vraiment trop bonnes! leurs affreux persécuteurs ne méritent pas tant d'indulgence !

Mon cher Etienne, tu reverras bientôt Lucile; le moment du départ approche. Ma tendresse pour la fille de ma sœur, pour ta fille, se sent meurtrie d'avance. Lucile et ses compagnes ne sont pas sans appréhension devant l'inconnu de l'espace qu'elles ont à franchir. Mais elles s'y lanceront à l'heure dite. Toujours réunies ensemble comme des hirondelles au moment de la migration, elles fuient le rude hiver d'une patrie devenue glaciale, pour conserver sous un autre climat la chaleur de cœur de leur vocation ; elles s'agitent, un peu inquiètes, avec de doux appels et des froissements de voiles. Pour se donner du courage, elles se répètent l'une à l'autre : « Nous serons des missionnaires! nous aurons cet honneur! » Mais, un de ces jours, ayant aperçu la mer, elles ont frissonné de crainte.

Elles voient s'approcher le départ, elles ne croient pas au retour. J'ai dit à Lucile :

— Chère enfant, nous nous* reverrons, j 'espère 1 Levant sa douce main pâle, elle a répondu :

— Oui, au Ciel !

A cette attitude et à cette parole, on se serait cru en présence d'un ange.

Mon cher Etienne, malgré mon chagrin de notre séparation, je comprends que tu aies tout quitté pour vivre auprès de cet être charmant. Sa présence te compensera de tous les biens perdus. Cependant, pour toi, ne plus voir Daumière! laisser si loin la tombe de Thérèse!... Sois sûr que j'entretiendrai pieusement le souvenir de ma sœur et que je veillerai sur ta maison déserte, comme il a été convenu.

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton frère,

Guillaume Issalys.

D'Etienne Deslève à Guillaume Issalys.

Gaiba, État d'Amazonas, Brésil, juin 1905.

Mon cher Guillaume,

Habitant sur ta claire montagne de Mirole qui domine la vallée gracieuse et regarde les fins coteaux, tu ne peux te faire une image du pays étranger, si étranger! si à part! si invraisemblable! où je suis venu. Moi-même, depuis mon arrivée, l'étonnement me montrant toutes choses comme en un rêve, à chaque minute je me récrie, je me demande : « Où suis-je?... » Je sais bien que je suis hors de France et hors d'Europe; mais les nouveautés déconcertantes qui m'entourent ne s'expliquent pas assez, même par une distance si grande : il me semble que, soumis à un exil bien plus profond,

j'ai été rejeté hors de mon temps, parmi une nature qui n'appartient pas à une contrée actuelle de la terre. Il faut sortir de notre époque et remonter loin, très loin, le cours indéfini des âges, pour trouver en esprit des aspects semblables à ces horizons qui confondent ma vue, des effets analogues à ces phénomènes inouïs où mon existence se perd.

Depuis des semaines, depuis des mois, il pleut : c'est une pluie fine suintant de nuages bas qui ont la couleur de la cendre mouillée, ou ce sont des averses d'orage tombant en cataractes d'un ciel livide où roule le tonnerre, que déchirent les éclairs. Une inexprimable sensation de désert antédiluvien est éparse dans cette atmosphère saturée de vapeur. L'air épais, accablant, pèse lourdement sur la terre ou, pour mieux dire, sur l'eau; car la terre plate, envahie de toutes parts, a presque disparu. Devant moi l'immense fleuve, le fleuve-mer, précipite ses ondes jaunâtres qui charrient de grandes îles herbeuses et entre-choquent de puissants troncs d'arbre arrachés à la forêt. Au delà du tempétueux courant mes yeux n'aperçoivent pas de rive, et la rive où je me tiens comme un naufragé borne à peine l'énorme masse aqueuse; à peu de distance par côté, en arrière, l'élément liquide s'est étendu, il s'étale en lacs, en marais, en canaux, en rivières, d'où émergent quelques terres monotones, comme un bas archipel égaré dans l'Océan. Ces terres, et parmi elles le sol où est construit Gaïba, sont de formation récente, elles continuent à se développer lentement sur leurs humides contours grâce aux apports limoneux du fleuve ; en ce moment de hautes crues, la puissante masse d'eau recouvre de vastes surfaces qui reparaîtront pendant l'été tropical et qui, enrichis tous les ans de couches nouvelles, finiront par s'établir au-dessus de la nappe liquide, même à son niveau le plus élevé.

Quel est donc ce pays ? C'est comme jadis, en d'autres temps géologiques, une terre qui n'est pas faite et qui se fait tous les jours. Ceci arrive pour la première fois devant des regards

humains. Lorsque, sur les autres points du globe, dans un lointain d'antiquité effroyable, se produisaient les mêmes formations, lorsque les continents et les collines naissaient de la mer, il n'existait pas d'humanité pour contempler ce spectacle : seuls des animaux monstrueux et stupides furent témoins de ces phénomènes. Et l'homme qui voit ici, présentement, en de sinistres solitudes, s'opérer ce lent combat primordial de la terre contre l'eau, se déconcerte, s'épouvante, comme en face d'événements qui appartiennent à d'autres âges, des âges d'obscures forces inconscientes, et n'étaient pas destinés à être vus par ses yeux.

Ah! frère, il y a quelques mois, nous étions voisins, nous nous plaisions ensemble à regarder nos campagnes si douces, si ordonnées, si nettes. Toi qui es demeuré dans notre cher pays, pendant que je venais m'engloutir au fond d'une nature sauvage, félicite-toi de vivre parmi des formes depuis longtemps fixées, sur un terrain solide que le travail de nos pères a humanisé et qui depuis tant de siècles porte des êtres pensants. Une longue tradition dont tu profites t'a soumis les forces naturelles : tu ensemences des champs, tu moissonnes des blés, comme on le faisait au temps de la Bible et d' Homère ; tes troupeaux paissent dans des prairies fermées dont la clôture manifeste le droit de maîtrise reçu par toi de tes ancêtres.

Vois quels sont tes autres bonheurs encore! Tu retrouves le cours familier des saisons, tel que tu en as joui toi-même après que tes devanciers en avaient dit le charme; le nom ancien des mois, évoquant un aspect tant de fois éprouvé, toujours le même pour chacun d'eux, te rapporte des images chères, te parle un langage imprégné de sentiment. Ici tout m'est inconnu ou bien tout se succède à contre-temps, dans un ordre renversé où l'esprit se trouble. Le mois pendant lequel je t'écris, ces beaux jours d'été, de renommée glorieuse, qui représentent chez nous et pour nous le plus brillant, le plus pur sommet de l'année, dans ces lieux-ci c'est l'hiver, un

hiver de déluge et de boue, au moment même où, loin de mes regards, entre Daumière et Mirole, les épis haut dressés se dorent de soleil sur les collines.

Dans cette région d'exil, quand ce n'est pas le règne presque sans bornes de l'eau, c'est la domination immense de la forêt vierge, c'est toujours la disproportion entre l'homme faible et une nature monstrueusement puissante. Cet océan de noire verdure, où les formes en leur nombre infini sont indistinctes comme des flots, m'épouvante, moi qui, familièrement, connaissais un par un, aimais et pouvais désigner tous les arbres de Daumière. La mer végétale oppose à l'homme un obstacle plus infranchissable que le fleuve et que le marais. Elle se masse, terrible, compacte, déjà ténébreuse à quelques pas de ses bords ; elle entre-croise,pour défendre ses troncs, les mailles de ses lianes qui semblent reformer un indomptable tissu sous l'arme dont on les déchire; elle exhale vers l'audacieux qui l'affronte des senteurs de pourriture pestilentielle, et le fait attaquer par des légions bourdonnantes de féroces moustiques, jusqu'à ce qu'il s'enfuie. Le songeur, bercé des impressions de France, qui voudrait rêver sous les arbres au clair de lune, s'enfuirait plus vite encore devant les bruits de ces forêts, car, évoquant dans son souvenir la voix enchanteresse du rossignol, ses oreilles seraient meurtries par les horribles hurlements des singes.

Et l'énorme masse des arbres restera toujours la même, immuablement verte de sa sombre verdure métallique; elle ne s'éclaircira pas au souffle des vents d'automne ; je ne verrai pas les feuilles s'alanguir délicatement en un déclin coloré; elles ne couvriront pas le sol de leur diverse multitude bruissante sous les pas ; mes yeux, en se levant vers le ciel, ne rencontreront pas ce fin lacis des rameaux nus, auquel aimait à se mêler l'indécise aspiration de mon âme. Et quand viendra septembre, lorsque le mois d'octobre arrivera, avec les souvenirs de nuances douces attachés à leur nom antique, alors

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sous ce climat étranger et contraire, trop nouveau, mes yeux seront éblouis par une splendeur de lumière brutale que réfractera durement l'implacable face de la forêt...

Cher Guillaume, tu devines quels doivent être, parmi une nature si étrange et si hostile à l'homme, mes tristes accès de nostalgie, les défaillances momentanées de mon courage; tu te représentes le désarroi d'un cœur qui s'était attaché à des formes, à des couleurs de pays, familières depuis son enfance, et auquel la figure de son lieu natal était devenue chère comme un visage d'ami. L'exil inflige de dures souffrances, surtout à ceux qui, non contents de tenir par l'affection aux personnes, se sont créé des liens étroits avec les choses. Quand tous ces nœuds viennent à se rompre, c'est un cruel déchirement du cœur! Oh! le lointain, l'absence, quel supplice! Ne plus voir les allées du jardin de Mirole où Thérèse, en l'éclat de ses vingt ans, marchait auprès de moi, ni ces fleurs des prairies de Daumière qui exhalaient leur encens vers elle! Ne plus gravir les douces pentes de mon domaine, ne plus m'enfoncer dans ses plis enveloppants! Ah! quelles distances, quels abîmes entre moi et ces chères faces ! Sous l'étreinte du regret qui m'oppresse, tout à coup, tantôt l'un, tantôt l'autre, les divers aspects de Daumière, si variés, si nombreux, si proches de ma vie jadis, surgissent dans mon souvenir, se dressent devant moi avec une intensité, une réalité!... Hélas! non, ce n'est pas une réalité! car la vision vraie de ces existences chères m'enivrait d'une plénitude d'enchantement, tandis que la mémoire où je les retrouve, pâle, morne, tristement insuffisante, laisse languir mon cœur inassouvi. Je ne peux pas embrasser ma maison avec les regards ardents qu'anime la vue prochaine, je ne peux pas toucher, caresser sa façade d'une main vivante que le sang réchauffe; je lui envoie seulement ma tendresse exilée et rêveuse, semblable à cette ombre fantomatique des arbres de la terrasse que la lune projette sur elle durant la triste nuit..

Ces accablantes impressions chargeaient mon cœur et l'assombrissaient presque entièrement avant l'arrivée de Lucile. Avec ma bien-aimée fille, l'aurore s'est levée de nouveau, les couleurs de l'arc-en-ciel ont souri dans la lourde atmosphère brumeuse. Je suis allé au port de Para pour recevoir les sœurs fugitives. Je les ai attendues là, au point le plus avancé de la terre vers l'Océan. Je les ai vues approcher, debout sur le pont, tandis que le souffle du vent alizé agitait leur voile. Quand le bateau a accosté, elles sont descendues sur le sol étranger, sans témoigner de crainte; ma présence sans doute les rassurait. Lucile m'a embrassé tendrement, joyeusement. Elle tenait par la main une enfant que les sœurs amènent avec elles, une pauvre petite orpheline du village de Daumière, vêtue du costume local. En voyant Lucile dans ce rôle de mère virginale, j'ai pensé à la jeune sœur que Thérèse jadis regarda d'un œil d'envie et devant laquelle en signe de respect elle s'inclina.

Voilà maintenant les sœurs installées sur une rive lointaine de l'immense Amazone, à presque trois mille kilomètres de l'Océan, dans la /amenda, c'est-à-dire la station agricole de Gaïba, appartenant à un grand propriétaire brésilien, M. Mondego. Celui-ci, qui a réussi à grouper un nombreux personnel de travailleurs, voyant les enfants de ses ouvriers dans un état demi-sauvage, et sachant que la France ne veut plus de ses meilleures éducatrices, avait, par l'entremise de l'évêque de Manaos, demandé le concours d'une Congrégation expulsée. Sur la renommée de la Mère Amélie de Druelle, l'évêque s'était adressé à la communauté de Notre-Dame. Ma venue, précédant à un assez long intervalle celle des sœurs, m'a permis d'assurer la bonne préparation de leur établissement. Anxieux pour la santé de Lucile et de ses compagnes, j'ai fait prendre des précautions auxquelles M. Mondego, familier avec le climat, n'avait pas songé. Le logement des sœurs et les bâtiments de l'école ont été pré-

serves des infiltrations de l'eau et assainis, de manière à diminuer le péril toujours menaçant de la fièvre, et une chapelle a été aménagée pour l'usage particulier des religieuses; ces âmes timorées se seraient senties sans secours, si elles n'avaient pas trouvé un de ces lieux d'asile où l'on parle de plus près au Dieu qui règne sur toute la terre et dans l'univers entier. Lors de mon passage à Manaos, j'avais vu l'évêque et je m'étais mis en rapport avec le président de l'État d'Amazonas. Ces deux personnages, également bien disposés pour la diffusion de l'enseignement dans leur inculte pays, m'avaient facilité les moyens d'emporter à Gaïba le mobilier scolaire, les livres, les fournitures de toutes sortes, nécessaires à l'instruction. J'avais pensé que si les sœurs, en arrivant, trouvaient tout préparé, si elles pouvaient commencer immédiatement leur vie d'action et de propagande, elles sentiraient moins lourdement le poids de l'exil.

L'aspect du pays offusque mes yeux, les types humains assemblés dans ce village fluvial ne me déconcertent pas moins. Les hommes employés à l'exploitation de Gaïba appartiennent à toutes les races qu'on rencontre dans cette région de l'Amérique : sous l'autorité du propriétaire se sont réunis de nombreux métis, descendants de Portugais et de femmes indiennes, auxquels sont mêlés des noirs, des mulâtres, et même des Peaux- Rouges, sortis récemment des solitudes voisines : quelle bigarrure de traits et de couleurs ! Ces hommes sont occupés à des cultures qui ne me rappellent rien de connu : ils entretiennent des plantations de cacaotiers, arbre au feuillage presque noir, de palmiers à la forme étrange, de calebassiers, de manguiers; ils font pousser des bananes, de la canne à sucre, du manioc, dont la farine remplace ici le pain absent; quelques-uns pèchent la tortue; la plupart d'entre eux s'enfoncent dans la forêt, parmi les troncs gigantesques, sous les immuables feuilles aux reflets vernissés, d'où ils rapportent le suc de l'hevea, le caoutchouc, produit prin-

cipal de l'Amazonie. Je n'éprouve pas de penchant pour ces travailleurs qui n'ont aucune des traditions, qui ne font aucun des gestes de nos classes rurales; rien ne me rapproche d'eux. Au contraire, un marchand établi à Gaïba m'attire par une sorte de ressemblance émouvante entre ma destinée et la sienne; c'est un Arménien; il est venu d'Asie Mineure, pays de civilisation antique, et comme moi, comme ma fille, il est victime des haines religieuses : il a fui devant les Turcs assassins comme moi devant les oppresseurs de la liberté.

Dans cette population hétérogène les enfants abondent, tous portant les signes de leurs origines diverses. Ce sont ces petits êtres venus de si bas, si proches encore de la sauvagerie, que les sœurs ont en face d'elles, en face de leur noblesse spirituelle... Quel contraste I quelle infinie distance! mais elle est franchie par l'élan de la charité!... C'est dans ces têtes obscures, d'une ignorance toute primitive, qu'elles doivent faire pénétrer la lumière de la religion et les éléments de la connaissance. Les exilées de France s'acquittent de cette tâche avec zèle : elles veulent donner des âmes à Dieu, elles visent ardemment le salut de ces âmes et la gloire de leur Créateur! Pour se faire entendre en ce pays, elles ont appris le portugais, et Lucile parle cette langue avec sa facilité naturelle. Pour ma part aussi, je m'y suis exercé soigneusement, de sorte que, aidé par M. Mondego et par quelques personnes de sa famille, je peux remplir à l'école les fonctions d'inspecteur : je vois Lucile enseigner, j'admire avec tendresse sa bonne grâce, sa douceur, l'ingéniosité de son esprit, l'autorité qu'elle prend sur les petits barbares rebelles dont elle veut faire des enfants de Dieu.

Son charme rayonne au delà de ce petit monde, et c'est cette suave influence qu'avait prévue la supérieure de sa Communauté, en l'envoyant au Brésil. Les jeunes filles de Gaïba viennent visiter le couvent et s'empressent autour de sœur Léonie ; les filles de M. Mondego sont très assidues auprès

d'elle ; celles de quelques contremaîtres regardent comme une faveur de lui parler. Dans ces jeunes vies naturellement animées, mais séparées de tout et fatalement ignorantes, c'est une nouveauté ravissante de voir des religieuses, venues de si loin, de pays prestigieux, et portant un costume presque sacré, en des attitudes recueillies, avec des expressions de visage qui les font ressembler à la sainte Vierge, éclose comme elles là-bas vers l'Orient. Confinées dans un entourage de mœurs rudes, dans un milieu d'âpres soucis pratiques où manque toute poésie, les jeunes filles s'émerveillent devant ces êtres de piété idéale, de dévouement et de paix, et la blonde Lucile, aux doux yeux, au teint uni, au sourire empli de grâce, leur paraît l'image la plus pure de ces hautes vertus. Mon cher Guillaume, il vient de m'arriver une surprise qui, pour un bref instant, m'a donné la proche illusion de la patrie. C'est une rencontre extraordinaire; mais, après les événements déréglés qui ont sévi en France, on peut s'attendre à tout. J'étais chez moi, dans la petite maison que j'occupe entre l'habitation de M. Mondego et le couvent, dans une petite maison étrange qu'entourent des palmiers peuplés de verts et rouges perroquets, lorsque j'ai vu entrer... tu ne devinerais jamais... eh bien! j'ai vu apparaître un de nos voisins de jadis, le Père Delprat, le directeur du collège établi dans ce château de Lérac où naquit une de tes grand'mères. L'ordre religieux auquel il appartient ayant subi la persécution comme les autres, ce prêtre qu'anime un zèle infatigable est venu, successeur de tant de courageux missionnaires de jadis, porter au peuple du Brésil le bénéfice de son dévouement pour la foi. En résidence à Manaos, auprès de l'évêque, pour suppléer à l'insuffisance des secours religieux dans ce pays, il va vers les parties de l'immense diocèse où le culte fait défaut, et il prêche, il distribue les Sacrements, il entretient la connaissance de la doctrine catholique chez ces populations perdues au fond des solitudes. Il passait, remplissant sa mission ; il a voulu voir son

ancien voisin des campagnes françaises : nous retrouvant tous deux sur la terre d'exil, nous nous sommes embrassés, les yeux pleins de larmes. Nous avons parlé de Lérac, de Daumière, douces résidences situées en face l'une de l'autre dans le pays fortuné d'où nous sommes exclus. Je l'ai conduit au couvent, pour lui montrer ma consolation qui est en même temps la sienne, puisque, si j'aime ma fille, lui, il aime l'œuvre de Dieu. Ah ! quels fronts émus de respect attendri les pauvres religieuses ont inclinés sous le geste de bénédiction du prêtre français! Au prêtre et aux religieuses l'humilité chrétienne interdisait cette pensée, mais, moi, témoin de cette scène touchante, je songeais que, par la faute d'une tyrannie grossière, se trouvait relégué là, si loin de la patrie, dans un horizon de forêts, au bord d'un fleuve sauvage, tout ce que le passé de mon pays avait créé de meilleur.

Les religieuses sont condamnées à l'exil pour longtemps, pour toujours peut-être. Elles s'y résignent en pensant que leur rôle, dans quelque contrée que ce soit, est de répandre l'amour divin et d'assister les malheureux. Les sœurs, sur la terre étrangère comme dans la patrie, visitent les pauvres. Cette mission incombe d'habitude à Lucile et à une de ses compagnes. Il y a quelques jours, celle-ci étant très occupée, Lucile me demanda d'aller avec elle voir un Indien malade, batelier et pêcheur qui habite au bord de l'Amazone une misérable case couverte en palmes. Attirée par les plaintes de l'homme qui gisait sur le sol fangeux, au fond de la cabane, elle s'avança droit vers lui, lui indiqua comment il devait prendre la quinine qu'elle lui apportait, et en déposa près de lui une provision suffisante jusqu'au lendemain. En remplissant cet office d'infirmière, elle portait sur le visage ce rayonnement de paix animée qui accompagne chez elle l'action charitable. Quand elle se retourna et qu'elle vit la pauvre Indienne, créature à peine digne du nom de femme, quand elle vit les enfants tout nus, spectacle que supportent malaisément les

yeux des vierges voilées, quand elle vit les animaux, demiprivés, demi-sauvages, qui vivent familièrement avec les Indiens et semblent presque leurs égaux, sa douce figure s'attrista, et ses pieds la portèrent vite hors de la cahute, comme si elle voulait fuir un lieu de scandale. Au bord du fleuve, peu à peu sa démarche se ralentit, comme lasse; l'esprit visiblement occupé d'un rêve, elle ne tarda pas à s'asseoir. L'Amazone, venant d'un lointain mystérieux, coulait, jaunâtre, énorme, démesurée, entre des rives où verdissait une végétation inconnue. Placé non loin de ma fille, je l'entendis qui psalmodiait à demi-voix ces versets du psaume sacré :

« Près des fleuves de Babylone, nous nous sommes assis et nous avons pleuré en nous souvenant de Sion.

« Nous avons suspendu nos harpes aux saules des rivages étrangers. »

— Ah! chérie, m'écriai-je, tu regrettes ta patrie, notre douce rivière, nos bois hospitaliers, nos coteaux qui semblaient nous entourer d'une caresse. Viens! retournons chez nous, à Daumière! Cela t'est permis : quand tu as prononcé tes vœux, tu n'avais pas prévu l'exil.

Sa tristesse et son aspiration allaient plus loin que je ne pensais, car elle répondit :

— 0 père, c'est toute la terre, Daumière même, qui est un lieu d'exil. Le Ciel est la vraie patrie! On ne nous prendra pas celle-là, et elle est si belle!

— Mon enfant, dis-je, comme tu es rêveuse 1

— Oh ! non, je ne rêve pas ; je crois, je sais !

Que ne puis-je imiter son détachement du monde, me grandir jusqu'à sa foi absolue I

Elle se leva pour rentrer au couvent. Nous passâmes près d'un marais qui, recelant sans doute de hideux crocodiles dans ses profondeurs, étalait à sa surface de splendides nénufars épanouis, corolles immenses d'un rose pourpré ou d'un blanc de neige. Au soleil des tropiques qui brillait ce jour-là,

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des papillons, grands comme des oiseaux, palpitaient de leur aile colorée sur les pétales de ces vastes fleurs. A notre venue ils prirent l'essor et allèrent en voltigeant devant Lucile. C'étaient des êtres magnifiques : l'un d'eux surtout noir avec une grande tache bleue, semblable à un coin d'azur céleste, portait sur lui un étrange prestige, une apparence d'au-delà.

— Oh! fit-elle, on dirait des esprits qui m'appellent silencieusement !

Moi, comme elle, j'éprouvais la ressemblance de ces êtres ailés avec des âmes. Jamais l'antique symbole ne fut mieux représenté que par ces merveilleux papillons du Nouveau- Monde; mais, malgré leur abondance dans ce pays, malgré leur extraordinaire beauté, — éclos dans une contrée sauvage, entourée de déserts, où personne encore n'avait pensé, vaine splendeur d'une nature où le cœur humain n'avait pas mêlé son rêve, leur signification mystique était sentie pour la première fois.

D'Etienne Destève à René Cadars.

Manaos, février 1906.

Mon cher Cadars,

D'après votre réponse unique à mes diverses lettres, je comprends qu'elles ne vous sont pas toutes parvenues. Gaïba, rivage perdu d'où je vous les ai écrites, est tellement en dehors de la civilisation ! Je me trouve ici en un lieu bien écarté encore, mais cependant un peu plus policé. J'y suis venu, accompagné de Lucile, afin de poursuivre certaines négociations avec l'évêque et avec le président de l'État d'Amazonas. Un religieux exilé, que j'avais connu dans mon pays, nous a appelés pour nous faire part d'un important projet conçu par l'évêque et par lui. Ce religieux, ancien éducateur de la jeunesse en France, s'est fait missionnaire auprès des pauvres populations brési-

liennes perdues dans les solitudes. En s'enfonçant au loin pour entretenir la foi chez les colons avancés qui exploitent la forêt, il s'est approché des tribus indiennes restées idolâtres ; il s'est mis en rapport avec elles; au péril de sa vie il a bravé leur défiance, et il a si bien apaisé leur hostilité par sa douceur qu'il a obtenu d'assembler leurs enfants dans des écoles, établies par lui au bord des hauts affluents de l'Amazone. Quelques Pères de son institut, chassés comme lui de France, et comme lui héroïquement dévoués, dirigent ces établissements, désignés sous le nom de catéchèses, où les jeunes sauvages sont amenés peu à peu à la civilisation par le prestige de la noble religion chrétienne et peuvent devenir ainsi, au lieu de nuisibles nomades, d'utiles travailleurs, des travailleurs d'autant plus utiles que, grâce à l'habitude, ils sont préservés des dangers d'un climat souvent meurtrier pour les hommes des autres races. Le Père Delprat a été puissamment aidé dans cette œuvre par le président de l'État d'Amazones; cet administrateur, au nom des intérêts qu'il représente, l'a félicité de son zèle, si favorable au bien de l'État, et lui a accordé, outre toutes les facilités possibles, une subvention considérable en argent. Une bonne volonté si manifeste de la part du gouvernement civil a encouragé le religieux français et lui a donné l'espérance qu'une œuvre d'une autre sorte, d'une sorte plus relevée peut-être, dont il s'était entretenu avec l'évêque, pourrait être appuyée aussi bien, et c'est pour la préparation de cette œuvre que Lucile s'est rendue dans la capitale de l'État, où je suis venu avec elle.

Il s'agit de créer à Manaos une maison d'enseignement secondaire pour les jeunes filles, qui serait tenue par les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame. Les sœurs de Gaïba, connaissant les mœurs et possédant la langue du pays, seraient remplacées au bord de l'Amazone par une nouvelle colonie venue de France, et elles seraient appelées ici pour s'y adonner à l'œuvre de grand avenir qu'on a en vue. Mettant toute sa

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confiance en sœur Léonie, sûre que par elle cette fondation serait bien préparée, la supérieure de Gaïba lui a délégué les pleins pouvoirs qu'elle avait reçus elle-même. Vous devinez, cher ami, avec quelle ingéniosité et quelle grâce Lucile s'acquitte de son importante mission. Pour moi, en voyant ses facultés s'épanouir, je me dis que, en dehors de la vie religieuse, n'ayant pas l'occasion de déployer ses puissances virtuelles de penser, de sentir et d'agir, elle serait restée fatalement inférieure à elle-même; je songe que, grâce à sa belle et féconde vocation, il m'est donné d'admirer ma fille dans tout le plein essor de son être, qui m'est si cher. Je collabore de mon mieux avec elle à l'œuvre qu'elle est venue poursuivre ici, mais sa part d'activité et d'influence prévaut sur la mienne; malgré la modestie qui la retient, elle est plus en avant que moi dans ces négociations que nous poursuivons ensemble ; le rang qu'elle occupe, tout en cherchant à rester dans l'ombre, est sensible en particulier à un léger signe : souvent, quand on parle de moi ici, on néglige de m'appeler par mon nom, et on m'appelle volontiers « le père de sœur Léonie ». Qu'elle se manifeste par ces menus indices ou par d'autres plus importants, la prédominance de ma fille m'est très douce à sentir : il est si doux de tout rapporter à l'être qu'on aime, de s'effacer devant lui, de se perdre en lui !

L'évêque de Manaos se montre visiblement édifié par l'exemple des vertus mystiques qui transparaissent en toutes les manières d'être et toutes les actions de sœur Léonie, et, en me parlant d'elle, il exprime aussi l'admiration qu'il a conçue pour sa claire intelligence ; il désire ardemment trouver les moyens de donner une telle éducatrice aux jeunes filles de sa ville et de son diocèse. Le prélat a voulu nous introduire lui-même auprès du chef du gouvernement local ; le président de l'Etat a fait à la personne et au projet de Lucile un accueil plein de sympathie; il a nettement manifesté l'intention d'aider de tout son pouvoir à l'accomplissement de l'œuvre

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religieuse proposée, intention qui m'a paru, dans un entretien particulier que j'ai eu avec lui, inspirée par une philosophie très impartiale et compréhensive. Cette façon de voir et d'agir d'un homme de gouvernement, quoique très différente des procédés employés actuellement chez nous, ne vous étonnera pas : vous savez que la république a été établie au Brésil par des hommes de pensée, des esprits qu'avait éclairés le rayonnement lointain des doctrines d'Auguste Comte et qui avaient appris à reconnaître la nécessité sociale de la religion; en outre, la liberté constituait un droit absolu aux yeux de ces hommes, et ils auraient considéré comme un coupable abus de pouvoir d'empêcher ou de restreindre la naturelle expansion des diverses forces morales dans leur pays. Ces principes de justice et de raison continuent à inspirer la politique pratiquée au Brésil. C'est pour moi une confusion douloureuse de trouver chez un peuple étranger le beau spectacle de l'indépendance individuelle, de la dignité, du respect mutuel, de la concorde, et d'y montrer malgré moi la preuve certaine, la preuve trop évidente, que ma patrie est privée de ces biens ; aux peines déjà assez cruelles des exilés s'en ajoute une autre, celle de s'apercevoir que leur seule présence sur le sol où ils ont reçu asile est un blâme inévitable pour le pays toujours cher qui les a injustement rejetés. On serait tenté parfois de respirer à l'aise et longuement, ici, dans cette heureuse organisation sociale où l'on sent que personne n'est opprimé; mais, pour moi, je m'en fais scrupule, en songeant à la pesanteur du joug subi en France, et, loin de me réjouir l'âme, le sentiment de liberté générale éprouvé ailleurs, en pays étranger, afflige mon cœur patriotique.

Lucile, aux négociations dont elle est chargée, apporte d'autant plus d'ardeur qu'elle vise en son esprit un but placé au delà de l'enseignement scolaire, cet enseignement fût-il tout imprégné de religion. Déjà, à Gaïba, l'exemple des sœurs, le sien surtout, la délicatesse de son être, la douceur de ses paroles,

son air de pur esprit, cette apparition de vierge presque divine attiraient vers elle les jeunes filles élevées dans le rude milieu du travail pratique et suscitaient dans leur cœur des rêves tout nouveaux. Quand elle est partie pour Manaos, deux des filles de M. Mondego et quelques autres adolescentes lui ont déclaré avec larmes que, si elle ne revenait pas, elles iraient la rejoindre afin de vivre avec elle et comme elle. Elle exerce le même charme de suave spiritualité sur les jeunes filles de Manaos avec qui l'évêque, non certainement sans une intention secrète, l'a mise en rapport. Les commerçants, les banquiers, les hommes d'affaires spéciaux, appelés ici aviadors, qui font aux exploiteurs du caoutchouc l'avance des ressources nécessaires, tout absorbés par le profit matériel, ne mettent pas autour de leur famille l'atmosphère propre à contenter de très nobles aspirations. 11 est des âmes vivantes et pures qui volontiers quitteraient ce milieu d'âpre négoce, si un asile de recueillement et de prière leur était ouvert. La race qui a conquis le Brésil a apporté du Portugal, si voisin de la mystique Espagne, des ferments d'exaltation religieuse, toujours vivants dans l'âme féminine, et que les soucis positifs des colons ne peuvent étouffer. Il ne s'agit que d'encourager ces dispositions natives, et Lucile y songe de tout son cœur, de tout son jeune et ardent désir.

Au-dessus de Manaos, soustraite à l'agitation du port, préservée du bruit du commerce, se trouve une petite colline adossée à la forêt : forme rare, mouvement du sol qui charme les yeux dans ce pays indéfiniment plat, cette colline s'élève avec une douce lenteur, comme la prairie qui porte, là-bas, ma maison de Daumière. A ses pieds, avant de se perdre dans le vaste Rio Negro, coule une rivière étroite, tranquille, dont les eaux sombres et pourtant transparentes baignent une épaisse végétation d'une richesse merveilleuse. Quand on sort de la ville aux murs neufs et blancs qui renvoient une lumière aveu, lant i, il est doux de suivre en bateau cette route liquide :

le passage où elle se glisse parmi le mystère de la forêt forme une voûte de hautes branches entrelacées, une nef baignée de vague demi-jour ou ponctuée çà et là de poudre d'or, entre des piliers géants qui se voilent à moitié sous une draperie de souples lianes retombantes, constellées de fleurs. Lucile, fidèle à son goût pour les humbles coins secrets, aime ce chemin couvert, si calme, qui lui paraît mener harmonieusement vers l'asile dont elle rêve.

Elle rêve d'un couvent bâti sur ce bord ou sur la colline prochaine, qui recevrait les jeunes filles de la contrée et qui servirait d'abri aux vocations religieuses prêtes à s'épanouir Établies près d'un centre civilisé, les sœurs goûteraient la joie dans leur exil d'avoir à enseigner, à faire aimer la douce langue de France, tout en parlant celle du pays. Du nom de sa mère et de la grande âme qui a le plus honoré la vie mystique, elle appellerait ce couvent Sainte-Thérèse. Mais les ressources manquent pour accomplir un si beau projet. Restée en France, la supérieure de la congrégation de Notre-Dame a vu sa communauté dépouillée de tous ses biens; malgré sa conviction que son institut serait sauvé, qu'il continuerait à se recruter et à vivre, s'il pouvait s'établir fortement au Brésil, malgré la confiance qu'elle met en Lucile pour cette œuvre, elle n'est pas en mesure de lui envoyer de secours important. Ici, les riches de Manaos, pris par la fièvre des spéculations mercantiles, s'y donnant tout entiers, cèdent avec parcimonie aux demandes de leurs filles qui les sollicitent passionnément en faveur des religieuses françaises. Le zèle de l'évêque est très grand, et la bonne volonté du gouvernement de l'État n'est pas moindre; il se trouve malheureusement que les ressources dont l'État et le diocèse pouvaient disposer en faveur des écoles religieuses ont été très réduites par la fondation des stations lointaines, engagées là-bas, au cœur des solitudes, pour tirer de la barbarie les jeunes Indiens.

Devant tous ces obstacles accumulés, Lucile qui croyait

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toucher le but s'attriste. J'ai le chagrin de l'entendre soupirer, de la voir lever vers le ciel des yeux remplis de larmes. Pour elle, pour lui épargner le remords de me laisser seul au loin, je l'ai accompagnée dans l'exil, j'ai quitté mon pays, mes amis, la noble profession qui m'était chère; j'ai tout fait pour le bonheur de ma fille bien-aimée, et je constate avec une surprise accablante que mes efforts, que mes sacrifices ont été vains, puisqu'elle n'est pas heureuse. Cette âme patiente et paisible est en proie à une de ces crises, rares chez elle, mais qui la bouleversent entièrement, lorsqu'elles se produisent. De même que, jadis, une sorte d'orage intérieur l'emporta vers la vie monastique, maintenant, sur le sol étranger, elle est possédée par la passion qu'on peut appeler celle des missionnaires. Aimer Jésus-Christ ne lui suffit pas, elle veut propager cet amour, indéfiniment le répandre; il est nécessaire à son cœur que son aimé soit aimé par d'autres, par des âmes nouvelles qui ne le connaissaient pas ou qui ne lui donnaient pas toute la fervente adoration dont il est digne : tant l'amour pour l'Être divin s'épanouit avec une générosité heureuse, contrairement à cet amour physique qui, étroit, jaloux, dispute son objet et se torture toujours de crainte.

D' Etienne Destève à Guillaume Issalys

Manaos, avril 1906.

Le rôle de notre Lucile a beaucoup grandi, depuis que nous séjournons ici tous les deux, dans la capitale de l'État. Dans ce milieu où s'agitent de vives forces d'avenir, prêtes à prendre des directions diverses, la religion est très vivante, mais manque des organismes élevés qui lui permettraient de produire ses plus belles conséquences. La petite colonie de Gaïba étant bien à l'écart, vers l'Ouest profond, la chère sœur Léonie

représente ici à elle seule les Ordres monastiques de femmes, presque entièrement détruits en France et cherchant à se reconstituer dans un pays nouveau. Cette région, qui n'a aucun passé, reproduit pour elle la situation où se trouvait dans notre petit pays la pieuse Amélie de Druelle, au lendemain de la Révolution, qui avait fait place nette des œuvres religieuses. L'ardente mystique, honneur de notre province natale, avait tout à créer. Dans la contrée du Brésil, où l'a menée l'appel de Dieu, sœur Léonie a tout à reconstituer sur le modèle qui lui a été laissé. Héritière de la fondatrice de la Communauté de Notre-Dame, elle a reçu pour mission de refaire sur un terrain nouveau l'œuvre ancienne, balayée du sol primitif. Elle se sent animée d'un zèle égal à celui qui inspira la création inaugurale, et elle rencontre des obstacles pareils aux difficultés qui embarrassèrent cette fondation. Sœur Léonie, délicate créature, est peut-être plus faible, plus accessible au découragement que sa glorieuse devancière; dans tous les cas, son champ d'action, si éloigné de son lieu natal, lui présente un inconnu, bien fait pour l'impressionner. Il est donc juste qu'il lui soit accordé le soutien dont fut dépourvue Amélie de Druelle.

Lorsque Lucile est entrée dans la Communauté de Notre- Dame, toi, mon cher Guillaume, qui ne lis pas beaucoup, préférant sentir, tu as voulu connaître cependant d'un peu près cette Mère Amélie dont l'inspiration allait diriger la fille de Thérèse. Te rappelles-tu, dans l'histoire de sa vie, au début de sa fondation, ce cruel épisode : la sainte fille, appelée à servir Dieu, cherchant les moyens de suivre l'ordre d'en haut, rencontrant mille obstacles, conjurant alors son père et sa mère de lui fournir les ressources nécessaires à l'œuvre rêvée, et subissant de leur part un refus qui désola son cœur?... Est-ce possible! Quel égoïsme contre nature! Quelle froide insensibilité! Comment purent-ils repousser la demande de leur enfant?... Oh! pour moi, non! je ne serai pas inexorable

comme cesparents-là! j'aiderai ma fille, je viendrai à son secours dans ses tourments! Je n'attendrai même pas sa prière; cette prière, je le devine, monte de son cœur à ses lèvres, sans qu'elle ose la formuler; je lui en épargnerai l'expression qui pourrait être pénible à sa délicatesse, je la devancerai, je satisferai son désir assez tôt pour qu'elle soit dispensée de m'en faire l'aveu.

Quel est donc l'acte douloureux que ma fille souhaite de ma part, si douloureux qu'elle hésite et qu'elle tarde à me le demander? Je vais te désigner ce sacrifice, cher Guillaume, et c'est toi qui m'aideras à l'accomplir. Puisqu'il faut des ressources pour la fondation d'un grand couvent de Sainte- Thérèse à l'étranger, et puisque je n'en ai pas d'autres à offrir que ma terre... écoute-moi sans te récrier, puis exécute avec courage la résolution que j'ai prise de bon cœur... Eh bien, voici : pour que Lucile soit heureuse... vends, oui, vends Daumière, la maison, le bois, les champs, les formes harmonieuses, les hauteurs, les pentes, les aspects, la couleur, la lumière, mon passé, mes rêves, mes souvenirs ! Vends la tradition de ma race, l'amitié avec mes voisins, les vestiges de mes devanciers, l'Ombre même de mon père!... Ce cruel arrachement est un malheur privé, mêlé à tant d'autres, et qui se perd dans le flot des événements publics. Seulement on avait espéré, au temps de ma jeunesse, que ces événements publics se feraient moins affreux et que les duretés de l'histoire ne recommenceraient pas toujours. Elles n'ont pas cessé, je suis un proscrit, et, comme les proscrits de toutes les époques d'oppression, je ne peux pas garder de terre sous le soleil de mon pays. La tyrannie m'oblige à enfreindre l'ordre vénérable qui me commanda jadis de conserver tous nos biens. En les vendant, je m'excuse à mes propres yeux par la violence qui m'est faite, et je dis à l'Ombre de mon père : « Père, pardonnezmoi 1 c'est pour ma fille! pour l'unique enfant de notre racel Elle est persécutée, chassée de France : ne faut-il pas que je

vienne à son secours!... Ah! si vous l'aviez connue, vous l'auriez aimée comme je l'aime, vous auriez eu pour elle toutes les complaisances, vous l'auriez admirée et favorisée dans sa sainte vocation. Voyez! depuis son noble élan, notre Daumière n'était plus destinée à une seule famille, elle était vouée à quelque chose de plus haut, elle devait abriter tout un essaim de vierges, servantes des pauvres et amantes de Dieu. Eh bien, sous un ciel nouveau, ce couvent de Sainte- Thérèse que notre Lucile rêve de fonder remplacera notre maison et notre domaine, il en sera comme une nouvelle figure, transmuée et idéalisée. Père, votre cœur me comprend, n'est-ce pas? et me pardonne! »

Guillaume, avant de livrer ma maison à des étrangers, retires-en les archives de ma famille ; les mains de mes ancêtres se posèrent sur ces papiers, il ne faut pas que des mains indifférentes les effleurent. Mais ne m'envoie pas ces vieux parchemins ici, dans ce pays neuf où n'existe aucun souci du passé; ces témoignages d'autrefois seraient trop dépaysés et trop isolés dans une région sans histoire. Prends mes archives à Mirole : je te les donne à toi, le frère de Thérèse. Reçois-les en mémoire d'elle, de cette âme admirable qui vint décorer ma famille d'un si prestigieux ornement.

Envoie-moi seulement le portrait de cette noble créature. Qu'elle vienne régner ici dans la maison sainte qui va s'élever en son honneur et qui portera son nom ! Qu'elle y apparaisse comme la véritable fondatrice! Ce sera juste, puisque c'est elle qui a déposé dans l'âme de sa fille ses sublimes inspirations. Et moi, comme je l'ai toujours fait, j'irai m'instruire et m'édifier à la vue de son image : comme toujours le brouillard de la matière, les ténèbres du doute se dissiperont au pur rayonnement de son idéale beauté.

Encore un mot, bien que ceci soit d'ordre inférieur, plus négligeable. Tu rencontreras peut-être mon ami rustique, Pierre Unal; alors dis-lui qu'une tyrannie brutale ne m'au-

rait pas exilé, si lui et ses pareils avaient assez aimé la justice. Je souhaite que le futur maître de Daumière leur fasse tout le bien dont ils ne manqueront pas de rêver à sa vue, et puissent les maîtres de la France tenir la promesse des bonheurs matériels, déclarés, on ne sait pourquoi, inconciliables avec la liberté 1

Après cela, cher Guillaume, dépouille-moi entièrement, ne me laisse rien; vends tout... Tout? ah! non! Garde-moi quelque chose de ma terre aimée, presque rien, mais quelque chose qui aura fait partie d'elle et qui restera comme une relique lointaine, où pourra se concentrer mon sentiment de tendre possession... Garde-moi... tu sais... ce coin écarté d'où l'on ne voit pas la maison, cette pente rocheuse et déserte, qui se vendrait si peu, qui ne vaut que par un charme presque immatériel, une couleur, la fine nuance de la pierre de mon pays. Par son étroitesse et sa stérilité, c'est un bien de pauvre, un humble petit bien que m'aurait laissé, sans doute, même la révolution sociale, si elle était venue et qu'elle eût conquis les champs. Elle aussi m'aurait pris Daumière, cette belle étendue imprégnée de mes rêves ; mais je lui aurais cédé ma terre plus volontiers, car le socialisme implique l'amour, un amour des malheureux que j'approuve du cœur et que je partage, tandis que les hommes dont la violence m'a banni et me dépouille de mon bien sont inspirés uniquement par l'aveugle haine.

Guillaume, le bateau qui prendra cette lettre va partir; déjà il chauffe dans le port ; je vois sa vapeur flotter sur l'immense nappe du Rio Negro, monter au-dessus du plat horizon que dessine la ligne monotone, indéfiniment prolongée de la forêt. Quand ce bateau naviguera vers l'Amazone et vers la France, emportant mon message, ce sera fini, ce moment m'aura exilé pour toujours dans une région étrangère à mon cœur; Daumière ne m'appartiendra plus, je ne serai plus rien pour cette terre aimée, choyée, qui parfois semblait me rendre

un peu de mon affection!... Mais, avant, je vais montrer ma lettre à Lucile; elle apprendra, tout à coup, la mission que je te confie, elle saura que bientôt le pieux édifice de ses rêves pourra s'élever sur la colline; ses aspirations seront comblées, la joie entrera dans son cœur, son doux visage s'épanouira, je la verrai heureuse : ma fille heureuse, heureuse par moi, par mon sacrifice et par ma tendresse! C'est une perspective délicieuse pour mon cœur dévoué : que me faut-il de plus?

J'aimais ma terre, mais je préfère mon enfant, une âme que j'admire, qui s'est élevée très haut au-dessus de moi, audessus même de sa mère. Je dois, pour l'aider dans son ascension, tout faire, tout subir, rompre, puisqu'il le faut, des liens qui m'étaient profondément chers.

Adieu, Guillaume, adieu!

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