CHAPITRE X
Destève avait trouvé un puissant adoucissement à ses épreuves dans la vue qui lui était donnée du bonheur de sa fille et dans l'admiration toujours croissante des nobles sentiments où elle puisait ce bonheur : admirer son enfant, le regarder monter plus haut que soi selon le chemin qu'il a choisi et où ses plus belles facultés s'épanouissent, — c'est un contentement intense qui remplit et dilate le cœur paternel. Trouvant juste la séparation d'avec sa fille, puisque seule une vie exceptionnelle avait permis à celle-ci d'atteindre des sommets où il n'aurait pu la conduire, Destève goûtait une joie sereine, reflet de la félicité qu'il allait contempler souvent sur le pur visage de la jeune religieuse.
Cette paix, animée de tendre extase, durait depuis quelques années déjà, lorsqu'un trouble grave survint : après diverses atteintes portées à la liberté de conscience par le parti au pouvoir, l'institution séculaire où le sentiment religieux a trouvé son suprême aboutissant, toute l'existence monastique fut menacée de destruction par le despotisme républicain. Destève ne pouvait croire à un tel excès de tyrannie; déçu par les tristes réalités politiques, il gardait cependant encore, comme un mirage, l'impression des idées généreuses dont avait été charmée sa jeunesse : « Non, pensait-il, ils n'oseront pas, ils ne commettront pas ce crime contre la justice et contre eux-mêmes. Ce beau mot de liberté avec lequel ils m'ont séduit jadis et qu'ils ont encore sur les lèvres, ils ne le rendront pas
aussi hypocritement menteur I Après avoir proclamé si haut des principes, ils n'iront pas se parjurer en usant de la simple force brutale! »
Inquiet tout de même parce qu'il avait vu l'ancien idéalisme remplacé chez quelques-uns de ces hommes par des pratiques toutes contraires, il venait plus souvent à Daumière, afin de suivre de près les événements qui pourraient atteindre sa fille. Là, malgré ses soucis, il se laissait aller, en certains moments et par surprise, à jouir des spectacles que lui offrait la nature dans son pays aimé. Une fois il était arrivé le soir, à la fin de septembre, et, après être entré un instant dans sa maison, il était ressorti, attiré par la lumière diaphane et comme épurée que répandait le suave déclin du jour. Afin de mieux goûter le calme de l'heure, il pénétra dans un vallon isolé, déjà baigné de mystère; il suivait un chemin le long duquel s'élevait une haie ; tout à coup il s'arrêta : à travers le treillis de cette haie claire et haute, apparaissait une humble prairie, toute parsemée de ces fleurs d'automne, à la douce teinte mauve, les colchiques, que leur lueur recueillie a fait appeller desveilleuses ; paisibles et comme enfermées en un étroit asile, elles étaient là, ingénues, toutes droites, ouvrant leur corolle à la rosée du ciel; un rouge-gorge, l'oiseau qui, d'après la légende, se posa au Calvaire sur la couronne d'épines et teignit sa poitrine du sang qui en découlait, semblait moduler pour ces fleurs solitaires son chant fin et doux... La pensée de Destève, occupée d'images pieuses, fut touchée de cette vision comme d'un frais symbole... Le lendemain, sous l'impression du charme qui avait ému son cœur, il revint pour voir encore la prairie close : la haie, qui faisait rêver d'une grille de couvent, était défoncée; des pas lourds, de grossières pesées avaient écrasé les fleurs pures dont les tiges étaient brisées et les corolles affaissées contre terre; un marchand de bestiaux était passé sur le chemin, et, tenté pour son troupeau par l'herbe fraîche où s'élevaient les veilleuses, il avait laissé rompre la clôture
par ses animaux avides ; le chant s'était tu, le mystique rougegorge s'était enfui avec l'âme des fleurs.
Cependant les événements politiques se pressaient; l'attentat, contre lequel le sentiment de la justice se révoltait trop chez Destève pour qu'il le crût possible, fut accompli sans scrupule. En quelques coups hâtifs de scrutin, la noble vie monastique fut condamnée à disparaître du sol de la France où elle avait mis une si belle parure, et l'exécution commença. La congrégation de Notre-Dame, que Lucile avait choisie comme un humble asile où elle pourrait soulager les malheureux en partageant de plus près leur pauvreté, cette association d'âmes douces qui fuyaient le bruit et l'apparat, ne put échapper au regard haineux de la tyrannie. Si elle ne fut pas des premières à subir ses rigueurs, c'est que la sympathie des populations croyantes, au milieu desquelles elle vivait, lui servit quelque temps de défense. Mais, en voyant la ruine des associations de religieux et des principaux instituts de religieuses, elle put comprendre que son tour viendrait. Les menaces ne tardèrent pas beaucoup à s'effectuer : la pieuse Communauté reçut l'ordre de se dissoudre, d'abandonner dans un délai bref les demeures qui étaient sa propriété, qui s'étaient élevées lentement, grâce aux sacrifices des sœurs, toujours prêtes à donner leur patrimoine et le fruit de leur travail, soit pour orner la maison de Dieu, soit pour mieux accueillir les enfants du peuple. Quand la supérieure eut reçu l'avis cruel, attendu avec tremblement par ces cœurs de femmes innocentes qui ne comprenaient pas pour quelle faute on les frappait, — elle assembla toutes les religieuses dans la salle du chapitre :
— Mes bien-aimées filles, leur dit-elle, Dieu nous éprouve avec rigueur. Par la main des méchants auxquels il laisse pour le moment la force, nous sommes chassées de l'asile où nous voulions mener une vie pure et charitable. Ce pays n'a plus de place pour les hautes vertus chrétiennes. Il nous faut donc retourner dans le monde en renonçant à nos aspirations, ou,
si nous voulons y rester fidèles, nous devons sortir de France... Retourner dans le monde, dans ce monde que vous avez fui parce que vous connaissiez ses médiocrités et que vous pressentiez ses bassesses! Les dangers qu'il offre ne se sont pas atténués; la foi s'amoindrit et par l'affaiblissement de la foi les bonnes mœurs qu'il pouvait garder encore s'altèrent. Quelle atmosphère allez-vous respirer hors du couvent, lieu placé au-dessus de toute contagion, vestibule embaumé où passent les souffles d'en haut!... Pour ne pas redescendre dans le monde, pour retrouver le voisinage du Ciel, il ne nous reste qu'un chemin, c'est le chemin de l'exil. Ce chemin mène à des contrées où vous pourrez garder entre vous le lien fraternel qui soutient, où vous pourrez accomplir vos œuvres de dévouement. Si vous suivez ce chemin, vous ne perdrez pas Jésus qu'on veut vous enlever; vous l'emmènerez avec vous pour le soustraire à ses ennemis, comme il fut fait lors de la fuite en Egypte; et quand vous serez parvenues avec lui sur d'autres bords, vous trouverez devant vous une belle mission : vous répandrez votre foi sublime, vous ferez connaître votre Dieu ! Pour remplir cet office auprès de lui, les grâces ne vous manqueront pas, car il vous reconnaîtra pour ses servantes aux insignes que vous garderez, les ayant préservés de toute atteinte, et ces insignes sont vos trois vœux : la Chasteté, la Pauvreté, l'Obéissance! Mes chères filles, ces attributs de votre vocation, avec le religieux costume que vous a donné votre Époux divin, par ce temps funeste vous ne pouvez les conserver dans votre pays. Pour les garder, vous devrez sortir de notre chère France... Sachez cependant de quelles douleurs s'accompagnera ce sacrifice et ce qu'annonce pour vous le départ. Ames aimantes, il vous faudra reconnaître que les fils de votre patrie, si souvent assistés par vous, vous poursuivent de leur haine au point de vous chasser du sol natal ! Faibles femmes craintives, vous vous enfoncerez dans l'obscur inconnu, où tout sera peine, incertitude, difficulté, isolement parmi le
vain bruit des langues étrangères! Corps délicats, maladifs peut-être, il vous faudra affronter tout à coup des climats nouveaux, brûlants ou glacés, qui blesseront vos organes frêles! Tendres filles, chez qui la grâce n'a pu abolir la nature, et qui tournez souvent vos regards vers le proche foyer familial, il vous faudra dire en partant un adieu éternel à vos mères désolées, et entendre peut-être de leur chère voix des reproches amers sur l'abandon où vous les laisserez! Voilà, mes chères filles, dans toute sa réalité, la double alternative : ou perdre votre saint état, ou le sauver par un exil plein de souffrances... Nos constitutions n'ayant pas prévu le cas d'un établissement à l'étranger, vous n'êtes pas liées sur ce point par vos vœux de religion, vous êtes libres. Dites ce que vous voulez faire. L'émotion qui vous étreint vous empêcherait sans doute de parler; répondez par un signe qui sera assez manifeste : comme l'officiant à l'autel baise avec respect ses habits sacerdotaux, celles d'entre vous qui veulent sauvegarder à tout prix leur vocation porteront à leurs lèvres un pan de leur voile. Par cette tendre marque d'attachement elles feront assez comprendre leur résolution de se réfugier au loin, puisqu'il le faut, en emportant avec elles la pure protection de cet abri.
A ces paroles poignantes de leur supérieure, un frisson courut dans les rangs habituellement si paisibles des sœurs; les unes baissaient leur front accablé, d'autres élevant leur regard imploraient les lumières divines ; on entendit des sanglots, on vit briller des larmes; mais, d'un mouvement plus ou moins rapide, tous les voiles furent ramenés sur le visage et pressés contre la bouche dévotement.
Transportée de joie et d'amour à la vue de ce geste unanime de ses filles, la supérieure, étendant les mains sur elles, s'écria :
— Douces victimes innocentes, âmes qui demeurez fidèles, vierges qui voulez rester pures, soyez bénies au nom du Seigneur 1
Cette religieuse fervente, à qui incombait la lourde charge de régir toute une Communauté en ce temps d'orage, était à la hauteur de sa tâche par ses qualités d'intelligence et de caractère comme par ses mystiques vertus. Destève, que l'ardent désir d'entendre parler de sa fille amenait vers cel'c qui disposait de son sort, avait pu l'apprécier en de fréquents entretiens. La supérieure de son côté reconnaissait la générosité du sacrifice accompli par ce père qui, voyant son unique enfant hautement heureuse, acceptait sans regret exprimé, sans récrimination troublante, l'existence à part qu'elle avait choisie ; elle éprouvait pour ce père qui savait bien aimer, pour cet homme de moralité sérieuse qui avait gardé dans le veuvage la constance du souvenir, une sympathique estime qu'elle ne craignait pas de laisser paraître sous les formes réservées de sa dignité religieuse. Entre ces deux âmes, placées dans des situations extérieures si différentes, une sorte d'amitié s'était établie, qui se manifestait de part et d'autre par un air de solide confiance. Destève trouvait toujours au couvent l'accueil offert à un visiteur dont la présence est naturelle et bienvenue ou même attendue. C'était une douceur pour lui de sentir sa fille sous l'autorité d'une personne qu'il pouvait considérer comme son alliée en une commune attention, une commune tendresse envers cette fille chérie, la supérieure, malgré un peu de scrupule, ne cachant pas la prédilection dont elle se sentait gagnée pour « ma trop aimable sœur Léonie », comme elle disait.
Destève, en allant prendre des nouvelles au couvent, s'aperçut d'une sorte de désarroi dans ce lieu si paisible ; les sœurs converses, placées près de la porte, ne lui ouvrirent qu'en hésitant et sans lui parler; il dut, contrairement à l'habitude, attendre quelque temps avant d'être reçu par la supérieure. Quand celle-ci parut, il lui trouva une expression de visage concentrée et triste. Aux questions déjà inquiètes qu'il lui adressa, elle répondit :
— Nous sommes condamnées; l'ordre de dissolution m'a été transmis depuis deux jours. Dans quelques semaines toutes les religieuses, si elles ne sont pas sorties volontairement, seront chassées de leur asile et jetées à la rue.
— Quelle infamie on ose commettre! fit Destève indigné. Quel abominable abus de la force contre de pauvres êtres sans défense!... Mais du moins presque toutes les sœurs trouveront un refuge dans leur famille. On les y accueillera avec tendresse et honneur ; on les préservera de ce contact du monde qu'elles redoutent ; parmi leur regret du proche voisinage de Dieu et de l'édification mutuelle dans la vie de communauté, elles pourront encore prier, adorer, s'il leur est interdit d'enseigner.
La pensée de reconquérir Lucile, de la voir de nouveau présente à son foyer, ne lui donna qu'un instant de joie rapide, si rapide que cet éclair fut à peine perceptible à lui-même : pour se réjouir véritablement d'une reprise de cohabitation, heureuse pour lui, mais résultant du malheur de sa fille, il s'était trop assimilé à elle par la tendresse, il avait fondu trop intimement son âme avec cette âme chère. Il sentait presque uniquement le chagrin cruel qu'éprouverait Lucile, arrachée au milieu mystique où se dilatait sa ferveur, et la diminution de dignité qu'elle subirait en vivant à l'avenir d'une vie religieuse mêlée de près ou de loin au monde vulgaire.
Aussi dans ces dispositions il ne se récria pas d'abord, lorsque la supérieure lui exposa l'extrémité à laquelle les religieuses persécutées étaient réduites.
— Vous pensez que les sœurs se réfugieront dans leur famille, lui dit-elle. La plupart peut-être trouveraient cette ressource; mais un assez grand nombre d'entre elles ont perdu leur père et leur mère, ou bien leurs parents, vivant d'une vie besoigneuse et précaire, ne partageraient pas volontiers avec elles un pain difficile à gagner. Les religieuses plus favorisées du côté de leur maison natale ne veulent pas profiter d'avantages qui manquent à leurs compagnes malheureuses, aban-
donner celles-ci : elles sentent que l'égalité fraternelle interdit cette trahison. Elles ont d'ailleurs bien d'autres motifs pour garder l'habit religieux. Le Dieu qu'elles ont juré de servir est chassé de France : elles veulent le suivre, comme, pour ne pas se séparer de l' Époux et pour continuer ses œuvres, l'épouse suit l'époux partout où il va. Toutes les sœurs sont résolues à prendre le chemin de l'exil.
Destève laissa échapper un cri :
— En exil! toutes! est-ce possible! et Lucile est décidée comme les autres ? elle consent à quitter la France ? L'étranger, même voisin de la patrie, est amer pour le cœur : Lucile ne le redoute pas?
— Après avoir parlé aux religieuses réunies, j'ai vu chacune d'elles en particulier. Quelauej-unes, quoique résolues comme leurs sœurs, ne peuvent cacher leur profond chagrin, elles sont cruellement affligées et, parmi celles-là, sœur Léonie; elle, c'est à cause de son père. J'ai l'âme déchirée de sa peine et... oh! croyez-le bien!... je compatis profondément à la douleur dont vous serez pénétré. J'aurais voulu l'adoucir en quelque manière. Depuis bien des jours, depuis les premières menaces que nous sentions peser sur nous, nous délibérions, mes sœurs du conseil et moi, au sujet des divers lieux d'asile qui pourraient nous être ouverts à l'étranger. Parmi le bouleversement où des lois tyranniques jettent toutes les congrégations, rien ne nous est facile. Après examen nous avons dû reconnaître que les régions rapprochées de la France seront envahies par la fuite des religieuses de tous les Ordres : en raison de cette affluence, si on peut faire recevoir quelques sœurs dans ces contrées, on ne peut y établir aucune fondation importante qui puisse faire durer une Communauté... C'est le contraire pour l'Amérique et spécialement pour le Brésil.
Destève, sans bien comprendre encore, tressaillit à ce mot, devant la vision d'effroyable distance qu'il lui présentait. La
45o ASCENSION
supérieure, gagnée par l'émotion du malheureux père, reprit rapidement :
— Nous avons reçu de ce pays des offres considérables qui nous font espérer le salut pour l'œuvre sainte de la Mère Amélie. A cause de ces précieuses espérances, je dois diriger vers ces contrées lointaines les meilleures parmi nos religieuses. Vu les propositions qui nous sont faites, elles doivent partir en assez grand nombre, au nombre de sept, avons-nous pensé. La religieuse, désignée pour le gouvernement de la pieuse colonie, est douée d'un esprit pratique, d'une volonté ferme et d'un cœur courageux. Les autres sœurs, animées d'un zèle ardent, sont toutes dignes de la mission capitale qui leur est confiée. Mais nous devons compléter cet ensemble en adjoignant aux exilées une compagne que Dieu ait pourvue de grâces spéciales ; il faut, parmi les ouvrières de cette fondation, une personne, s'il en existe parmi nous, qui se signale par des dons comme ceux-ci : une instruction profonde et diverse, un goût éprouvé pour l'étude qui lui permette d'apprendre rapidement les langues locales, une vive lucidité d'intelligence, une exquise douceur de caractère, la paix habituelle de l'âme, et même, certes sans frivolité, l'agrément du visage et des manières, par lequel elle représentera la colonie religieuse avec distinction.
Destève, à ces traits, s'écria, plein d'angoisse :
— Mais... c'est de ma fille que vous parlez!... C'est elle que vous voulez envoyer aux extrémités du monde, loin de mes regards, loin de mon amour!... Comment! elle me sera ravie à cause de ses qualités et de ses charmes que vous venez de décrire! et ce sont ces grâces, ces vertus qui m'attachent à elle par une tendresse passionnée 1 Oh ! cet arrachement serait trop injuste! il serait trop cruel 1
— Pauvre père! oui, s'il faut une élite, votre Lucile en fait nécessairement partie ; c'est bien elle dont le concours est indispensable à l'œuvre de salut. Songez que Dieu, l'Être
souverain, a considéré en elle ces mêmes mérites dont vous êtes touché; songez qu'il aime, lui aussi, par prédilection, une âme ainsi douée et qu'entre toutes il la choisit pour soutenir sa sainte cause. Vous êtes respectueusement pénétré de la Majesté suprême; vous ne voudrez pas résister au Tout- Puissant, vous ne voudrez pas comparer ni surtout opposer vos droits profanes aux droits sacrés de Dieu! En résistant à la volonté divine, vous augmenteriez encore le chagrin de sœur Léonie. Je lui ai fait connaître la part qu'elle est destinée à prendre dans l'importante fondation. Devant cette perspective, elle a été sur le point de s'évanouir ; elle a fondu en larmes, elle a sangloté; elle m'a dit : « Oh! si cela se peut, éloignez de mon père ce calice!... » Mais, à l'exemple de son Divin Maître, elle s'est soumise. Faites de votre côté votre sacrifice ! il facilitera grandement le sien I
Une douleur aiguë torturait l'âme de Destève. Tout son bonheur s'effondrait sous ce choc des événements publics qui venait l'atteindre. La loi d'oppression lui avait inspiré de vives craintes; mais il n'avait pas imaginé d'aussi affreuses conséquences; il s'illusionnait de l'espoir que la communauté à laquelle appartenait sa fille, cette congrégation modeste, confinée dans une province, serait épargnée. Tout en suivant l'appel d'en haut, Lucile avait évité, par une filiale délicatesse, de se lier à un institut monastique possédant des maisons dans les diverses parties de la France et dans les pays étrangers. Et voilà que ces tendres ménagements du cœur étaient rendus vains : des mains cruelles, des mains brutales de tyrans enlevaient sa fille à son proche voisinage, à ses assidus regards, et la jetaient dans les ténèbres de l'inconnu le plus lointain! Il ne pouvait pas supporter un tel excès de malheur. 11 sentait déjà son existence désolée par la glaciale solitude; son pays aimé, si riche de vie, si peuplé de sentiment, si fleuri d'impressions heureuses, allait perdre pour lui toute sa parure et se
changer en un désert. Et elle, sa fille tant chérie, sa joie, sa lumière, il ne la verrait jamais plus ! Il ne verrait plus sa figure enchanteresse, ses doux yeux, son teint suave où s'annonçait la couleur blonde des cheveux voilés sous le bandeau ; il n'entendrait plus sa voix finement harmonieuse, sa voix dont le timbre unique révélait tout son être ; il ne recueillerait plus les effusions de son âme charmante, il ne sentirait plus se propager jusqu'à son cœur à lui les mouvements vifs et paisibles de cette âme, dont il avait suivi le souple élan depuis l'innocence enfantine, cause de sa tendresse, jusqu'au grand amour mystique, objet de son admiration... Elle-même serait livrée à toutes les angoisses de l'exil, à tous les hasards redoutables d'un séjour dans un pays mystérieux, semé d'embûches! Quelle épouvante pour sa faiblesse! Malgré l'appui de Dieu, la crainte naturelle reviendrait, elle se sentirait comme perdue, abandonnée! Elle avait tant aimé jadis les abris cachés, les humbles coins protecteurs; maintenant, pauvre oiseau chassé par l'orage, elle allait être jetée dans le vaste monde, dans l'espace vertigineux où les vents déchaînent leur furie!
La destinée de sa fille apparaissait à Destève comme saisie par une convulsion du monde, par une de ces crises de l'histoire où les nœuds les plus chers sont violemment rompus, où tous les biens sont saccagés, où sont abolies toute pitié et toute justice. Il revoyait, dans un sombre rêve, sous la menace de féroces vainqueurs, des fuites de femmes éplorées, comme les jours d'autrefois en présentèrent trop souvent le spectacle. On avait cru que ces violences et ces terreurs étaient reléguées dans le passé, et voilà qu'elles sévissaient de nouveau dans la pleine lumière de notre temps. Et par qui le forfait à présent était-il commis ? par ceux-là, par ceux-là même qui en avaient le plus vivement condamné les anciens exemples. Destève, de toute sa pensée et de tout son cœur, s'était associé à ce blâme que semblait inspirer l'équité; de toute sa pensée et de tout son cœur il avait adopté un idéal de douce concorde
dans l'universelle liberté. A cet idéal adopté en commun avec d'autres hommes il était, lui, demeuré fidèle; et les autres, ceux qui avaient le plus haut proclamé leur foi, qui la lui avaient communiquée à lui-même, ils s'étaient parjurés; arrivés à détenir la force, ils s'en servaient avec la même inique rudesse que les violents d'autrefois. Il voyait les adeptes du même culte, les amis de sa pure jeunesse mentir à la croyance qu'ils avaient professée de concert avec lui ; et quand ce reniement entraînait comme conséquence dans l'ordre privé, à son foyer même, la destruction de son bonheur, l'exil de sa bien-aimée fille, il avait le droit de laisser échapper ce cri de douleur indignée : « Ah 1 les misérables traîtres! les exécrables tyrans! »
Destève aurait voulu parler à Lucile, mais il se sentait si bouleversé qu'il craignit de ne pouvoir pas lui dire à ce moment sa douleur en des termes mesurés qui ne la fissent pas trop souffrir, et il revint à Daumière sans l'avoir vue.
Ses pensées tumultueuses le suivirent dans sa maison. Il était dominé et terrifié par une image, l'image de la distance immense qui allait s'étendre entre sa fille et lui. Voir sa fille partir pour s'enfoncer dans une perspective si lointaine, non, il ne pouvait pas accepter ce supplice, c'était au-dessus de ses forces! Un seul moyen s'offrait pour écarter l'horrible malheur : c'était que Lucile renonçât à sa vocation. Après tout, elle le pouvait sans blesser sa conscience religieuse : par les vœux qu'elle avait prononcés, elle s'était liée à une congrégation établie dans son pays natal, et non pas à une communauté qui allait maintenant vivre au delà des mers. Par ce changement, sa fille était dégagée de ses promesses ; il lui était permis d'être la fille tendre qui, après un vain essai de vie monastique, trouvant close la porte du couvent, revient sous le toit de son père; sœur Léonie redevenait Lucile... Elle redevenait Lucile : oui, par les dehors, par le costume, cela pouvait être; mais par le cœur ?... Ce cœur paisible avait conçu un grand amour, il
avait brûlé d'une ardente flamme; cette Lucile, si tranquille jadis, avait, comblée d'extase, goûté l'amour qu'en échange de son amour elle inspirait à un Époux adoré, elle avait suivi cet Époux, elle avait habité avec lui dans sa demeure. Pourrait-elle oublier ces enchantements? Ce bonheur, en outre, était plus que du bonheur; c'était une dignité très haute, dans le rayonnement de laquelle le père avait admiré sa fille. Voudrait-il maintenant la faire descendre de ce sommet glorieux? la vierge consacrée voudrait-elle abandonner la cime où la vie pour elle avait brillé d'un incomparable éclat?
Le rêve de recommencer une existence ancienne, comme si rien depuis lors ne s'était passé dans le cœur de sa fille, parut à Destève irréalisable et même, en quelque manière, digne de blâme ; il se repentit de l'avoir un instant accueilli... Eh bien ! donc, qu'elle partel qu'elle aille vers l'existence choisie par elle, vers l'avenir où la conduit son cœur! Pour lui, le sacrifice sera absolu : il dira un adieu éternel à son enfant, et il restera seul, seul à jamais!... Ah! quel horrible sort!
Et elle, que deviendra-t-elle loin de lui, dans l'inconnu où il allait l'abandonner? Il avait tellement l'habitude de s'inquiéter d'elle et de la protéger! Son passé était presque tout rempli d'elle; il se souvenait que, lorsque, petite enfant, elle était dehors, s'il ne l'entendait pas jouer dans le jardin, il ouvrait la fenêtre et l'appelait, effrayé, impatient de la revoir; elle se montrait aussitôt et lui souriait. Maintenant aucun appel, aucun cri ne résonnerait assez fort pour faire surgir du fond de l'espace cette figure bien-aimée, et le père passerait ses jours dans une incertitude, dans une anxiété constantes, avide des rares nouvelles, à date toujours éloignée, qui lui apporteraient de vagues lumières sur l'état d'âme, sur la santé, sur la vie de son enfant.
Cette enfant, même grandie, même jeune fille, était faible, craintive, sujette à de prompts découragements. Le père connaissait dès longtemps ces défaillances; il en avait, par la
pénétration intime de l'amour, scruté la cause, et il avait appris le moyen de les relever. Qui le suppléerait dans ce rôle de soutien expérimenté? Dieu sans doute et la supérieure qui l'emmenait seraient auprès d'elle pour lui servir d'appui. Mais, dans certains cas de sa vie mystique, il avait bien vu que les sentiments naturels gardaient ou reprenaient un pouvoir sur elle, que, par exemple, dans les obscurcissements de la lumière divine et les dessèchements de la source religieuse, elle tournait son âme vers les affections où l'effort était moins grand que dans l'amour de l'invisible; alors un flot de tendresse humaine la baignait, et elle avait vers son père de charmants retours. Si, à ces moments, ils se trouvaient séparés l'un de l'autre par d'énormes distances, quelle tristesse pour la fille et, pour le père, quelle perte irréparable du bien le plus précieux!
Les crises inévitables d'aridité n'étaient pas l'unique trouble que Lucile eût à subir dans sa sainte vocation. Sa tendresse filiale et sa conscience inquiète la tourmentaient parfois d'un doute sur le droit qu'elle avait eu de laisser son père seul pour embrasser la vie monastique. Ce doute n'agitait pas longtemps son cœur; Dieu lui avait fait la grâce de disposer son père à l'acceptation de sa vie exceptionnelle, et elle voyait souvent ce père venir vers elle, elle avait la douceur de le sentir heureux de cette fréquentation, content de la part que Dieu ne lui avait pas prise. Maintenant tout allait changer. Lucile, en partant, aurait la douleur d'abandonner son père à la noire solitude, sans la consolation des fréquentes entrevues, dans l'absolu dépouillement de toutes les tendresses. Quel conflit s'élèverait alors entre son devoir religieux et son devoir filial! quel déchirement dans sa conscience délicate! La clarté de sa vocation s'obscurcirait ; la base de sa vie, de sa noblesse morale, de tout son avenir, serait ébranlée. Ah ! comme l'enfant bien-aimée serait malheureuse!
Sa fille malheureuse! Voilà la conséquence vraiment into-
lérable : voilà ce qu'il fallait éviter à tout prix... Devant ces images multiples et désolantes qui lui montraient Lucile atteinte de tant de manières par leur séparation, et dans son ardent désir de la préserver de tous ces maux, une pensée commençait à éclairer de sa lueur l'esprit de Destève : sa fille le quittait pour aller en exil... eh bien! s'il la suivait! s'il s'exilait, lui aussi ! De cette sorte, d'une part elle serait protégée, et, d'autre part, sa vocation ne serait pas 'troublée! En voulant l'abandonner, elle lui infligeait, il est vrai, une douleur cruelle ; mais il aurait eu horreur de paraître se venger malicieusement de sa fille, en la laissant souffrir elle-même des conséquences de son abandon. Il l'aimait pour elle, non pour lui ; avant tout il souhaitait, il souhaitait passionnément qu'elle fût heureuse, et elle ne pouvait l'être que si des tiraillements, des oppositions entre deux amours lui étaient évités. Comme sœur Léonie aimait Dieu, lui il aimait sa fille d'une dilection qui semblait vraiment aussi désintéressée, aussi parfaite. Était-ce le voisinage du couvent, de cette profonde école d'amour qui avait rendu sa tendresse irréprochable et sans ombre? Dans tous les cas, il aimait au point de s'effacer totalement devant l'être aimé, il se sentait prêt à tous les sacrifices pour servir sa fille si chère.
Donc il l'accompagnerait sur sa route lointaine... Ou plutôt non, ceci ne serait pas la manière la plus efficace de la protéger : il ferait mieux, il la précéderait, il irait là-bas au loin lui préparer les voies, afin qu'à elle et à ses sœurs les pesants soucis matériels, le désarroi de l'inconnu fussent épargnés... Mais comment ferait-il? saurait-il forcer sa nature? Il n'avait rien d'un homme pratique; homme de pensée et de rêverie, il avait toujours fui l'action. Pourrait-il soutenir ce genre de contrainte, si nouveau pour lui?... Oui, il le soutiendrait, il supporterait cet effort, grâce au courage qu'il puiserait dans sa tendresse. L'amour ne lui avait-il pas inspiré jadis des actes inaccoutumés, lorsqu'il s'était jeté dans une bataille sociale,
pour plaire à Thérèse, pour conquérir celle qu'il aimait et assurer par là son propre bonheur? Pourrait-il reculer maintenant devant la peine, lorsqu'il s'agissait d'assister son enfant, de l'arracher à tant de périls et de conserver la joie de sa présence? 11 n'admettait pas que, dans leur différence infinie, un des deux amours fût plus fort que l'autre, ou même, s'il les comparait, la délicatesse d'une spiritualité absolue lui semblait donner à l'amour paternel un prix plus haut et plus pur.
Il est vrai qu'en partant il délaisserait la tombe de cet être admirable qu'avait été Thérèse. Mais il devinait bien quel conseil cette tombe lui ferait entendre : ce serait de ne pas rester dans un chagrin inerte et d'aller là où leur enfant avait besoin d'être appuyée, là où une œuvre religieuse devait être accomplie.
Il fallait renoncer à la carrière de l'enseignement, à cette profession qu'il aimait et où ses aptitudes, sa ferveur d'admiration littéraire le rendaient utile. Ce sacrifice n'était pas le plus malaisé : ne plus propager la gloire des grands hommes par la parole publique, aller perdre dans un milieu étranger son ardeur expansive, vaine désormais, c'était sans doute une perspective affligeante; mais l'indignation et l'honneur lui défendaient de garder un lien, si léger fût-il, avec un gouvernement qui employait la force de l'Etat français à persécuter des femmes, à exiler sa fille.
Toutes ces pensées multiples confirmaient Destève dans sa résolution : il ne se séparerait pas de sa fille, il irait vivre dans les lieux où elle vivrait; le pays, quel qu'il fût, où elle irait s'abriter serait aussi le sien...
Pendant que se passaient en lui tous ces mouvements de l'esprit et du cœur, pour mieux les suivre il était resté assis dans son cabinet d'étude de Daumière, en tenant ses paupières mi-closes. Quand, bien décidé, bien sûr de son vouloir, il leva les yeux, les formes épanouies au dehors frappèrent immédiatement sa vue. Par l'ouverture des larges fenêtres, toute la campagne familière apparaissait. Sans éclat de soleil, recevant
une lumière atténuée et partout égale, elle étalait au regard de fins sommets liés par de douces pentes à des fonds ouverts, d'où partaient en montées faciles d'autres hauteurs, harmonieux ensemble que les prairies herbeuses, les grands chaumes roux et les frondaisons vertes revêtaient de leur parure colorée. Destève se leva, les yeux fixés sur ce spectacle ; le cœur lui battait, il s'écria :
— Ah! Daumière! mon pays! ma terre! mon horizon!... Comme c'est beau! et que cela m'est intime! que cela m'est cher! O visage unique de ma patrie!
Il alla vers une fenêtre, il regarda, charmé, et il se souvint. Par suite des traditions de sa famille depuis longtemps fixée là, il sentait ce morceau de terre tout recouvert, tout imbu de passé sous le ciel... impressions pieusement émouvantes! Lui-même, il était toujours resté confiné dans cet étroit pays, il n'avait jamais voulu en sortir pour des voyages; même les plus renommés et les plus prestigieux ne le tentaient pas : les beautés, supérieures sans doute, mais étrangères, le laissaient indifférent. Le coin de terre où il était né lui suffisait ; les grâces qu'il savait voir dans ses aspects l'enchantaient assez, il n'en rêvait pas d'autres; ces lieux représentaient pour lui toute la nature avec toutes ses merveilles et tous les plaisirs dont elle peut charmer les regards épris de ses spectacles. Sans sortir de ces limites, son goût du nouveau pouvait trouver contentement. Sur cette terre vue dès l'enfance, il faisait sans cesse des découvertes ; il lui semblait toujours qu'il ne la connaissait pas entièrement; ri se disait qu'à lui et à lui seul était échue la mission de prendre conscience de tous ces aspects, d'amener toutes ces formes à la lumière de l'esprit; et il les contemplait ou les parcourait sans cesse. L'infinie variété des choses le récompensait et l'animait : dans un petit espace il voyait tout changer d'après les heures, si différentes, le vif matin, le clair midi, le calme soir, d'après les saisons, si variées de figure, le printemps,
l'été, l'automne, l'hiver, et, dans le cours même d'une part de journée, son pays revêtait une expression à chaque instant nouvelle, d'après l'ornement passager du ciel, l'alternance du soleil et des nuages, d'après les jeux infinis de la lumière. Il savait le moment précis du jour et de l'année où, tour à tour, chaque partie de son domaine montrait le mieux sa nuance de beauté, et tour à tour il allait revoir la place où, il en était sûr, le charme connu l'attendait. Comme on aime une personne dont l'être toujours identique montre sa vivante richesse en se diversifiant et laisse sur un fond toujours le même s'épanouir des attraits à chaque instant nouveaux, ainsi il aimait sa terre, profondément, ardemment... Et être arraché de ce sol, de cet horizon, quelle effroyable perspective! C'était pour Destève sentir se déchirer les racines de sa vie, se rompre toutes les chères habitudes de ses yeux, c'était se jeter hors de l'atmosphère toujours respirée, pour trouver au loin un air auquel ne pourrait pas se mêler son souffle ! C'était perdre les éléments primitifs et nécessaires de l'existence...
Oui; mais... Lucile!... Lucile! oh! l'âme exquise, l'être adorable, la fille chérie! A Lucile qu'est-ce qui pouvait être comparé? Quel agrément extérieur pouvait être mis en parallèle avec sa beauté morale et avec le doux visage qui manifestait si suavement cette beauté ? A elle seule, dans l'âme de Destève, dans la balance frémissante de sa sensibilité, comment sa fille ne l'emporterait-elle pas sur tout le reste? Le reste, c'està-dire la face séduisante de sa terre, ne présentait que des attraits bien inférieurs, ou même il fallait y voir un simple charme de reflet : cette face si connue était précieuse à Destève, parce qu'elle lui gardait l'empreinte de son passé, de ses rêves, de ses tendresses; et Lucile, c'était l'objet même de son tendre amour, c'était de son cher passé le fruit et la douce image, c'était le présent directement ressenti en de pures manifestations vivantes, incessantes, et c'était aussi l'avenir, le bel et unique avenir 1
46o ASCENSION
Si cette supériorité d'un être, d'une âme sur les choses avait besoin d'être démontrée, l'épreuve en avait déjà été faite dans la vie de Destève. Quand le père et la fille habitaient ensemble à Toulouse, et quand le père respirait dans l'âme de son enfant l'ingénuité, la fraîcheur, les lumières et les parfums, toutes les grâces printanières, il ne sentait plus cette inquiétude qui l'avait agité parfois au retour prestigieux du mois d'avril ; le cœur et les yeux pleinement satisfaits, il oubliait d'aller voir reverdir et refleurir Daumière. Maintenant, de combien l'épanouissement des plus hautes clartés dans l'âme de sa fille allait-il dépasser pour lui les splendeurs estivales qui paraient le mieux sa terre !
Sa terre, oui, de la terre, des rochers, de l'eau, des gazons, des arbres, des formes, des couleurs! tout cela, outre l'empreinte de ce passé qu'un être humain comme Lucile représentait mieux encore, c'était de la beauté sans doute, mais de quelle sorte? n'était-ce pas une beauté tout extérieure et matérielle? Lui, il aimait cette terre mêlée à la vie de ses ancêtres et à sa vie, il avait mis son cœur sur elle; quant à elle, malgré de vaines apparences, — enveloppement par certaines lignes souples, tiède abri fortuitement offert contre le vent, — malgré ces faux semblants c'était un être insensible, une chose, une chose sans pensée, sans amour : il l'avait bien sentie telle, à l'heure de ses malheurs, lorsqu'il l'avait vue, éclatante, demeurer inattentive à sa tristesse, insulter à ses désespoirs ! C'était un être indifférent, se suffisant à lui-même, ne demandant pas à être aimé, bien que le maître qui l'aimait se fût persuadé parfois qu'il avait des devoirs envers elle, par exemple, l'hiver, quand le soleil l'abandonnait, le devoir d'aller la visiter dans son délaissement, de lui porter la lumière de son cœur. Non, malgré ses imaginations de rêveur attendri, complaisamment chimérique, malgré sa tendance à spiritualiser la nature, cette part, cette forme délimitée de nature, sur laquelle il voulait voir flotter comme un esprit, n'était pas apte à
s'émouvoir, restait incapable de jouir ou de souffrir ; elle n'avait pas besoin de son assistance, elle ne s'apercevrait pas de son départ, elle ignorerait leur séparation, elle continuerait sans lui à épanouir ses charmes, l'absence d'un cœur humain ne répandrait pas la moindre nuance de tristesse sur son rayonnement d'été.
Quelle différence entre cela et une âme, une âme vivante, qui appelait la réciprocité de l'amour, une âme douce et tremblante à laquelle on pouvait verser la joie, qu'on pouvait protéger dans le péril, à laquelle on pouvait apporter secours et consolation dans la douleur! Entre une nature familière et un être humain adoré, quelle infinie différence 1
Et cependant, tout à l'heure, la vue de son domaine largement étalé devant ses yeux avait troublé la résolution de Destève, sa résolution de partir pour jouir de la présence de Lucile tt pour écarter d'elle dangers et chagrins ; il devait le reconnaître, il avait été troublé dans sa détermination, pourtant si juste : il avait un moment hésité presque. Eh! quoi! il avait, entre sa fille et sa terre, hésité! était-ce possible!... A cette pensée, Destève sentit dans son âme confuse la pointe intime d'un remords. En quelle défaillance de son amour paternel et aussi de ses convictions les plus fermes, les plus inhérentes à son esprit, il était un instant tombé! Le prestige du paysage, la puissance de la nature qui dispose de tant de moyens, chaude lumière, forces vivantes, riche variété d'aspects, infini de l'étendue, pour produire l'impression du beau, l'avaient un moment subjugué. En lui l'artiste touché par les formes, l'imaginatif porté à supposer en elles le sentiment, avait subi une rapide séduction; un instant ébloui, il avait chancelé comme en ivresse. Si on y songe pourtant, cette beauté extérieure, qu'est-elle? quelle valeur est la sienne? Elle flatte matériellement le sens de la vue, et après cela elle n'est rien ou si peu de chose! c'est une simple apparence, un mirage, un vain symbole, une allusion de hasard à des qua-
lités que la nature ne possède pas et qui appartiennent uniquement à l'âme. Il est donc frivole de tant priser ces grâces du dehors, de tant s'y attarder, au lieu d'aller directement vers la source qui renferme les vrais biens ainsi figurés, c'està-dire vers l'âme elle-même, vers le cœur humain. Trop goûter les impressions de nature, c'est rester encore pour une part trop grande sous l'empire des sensations. Ainsi jugeait maintenant Destève, et lui qui avait toujours tendu vers la spiritualité, il se surprenait ayant manqué à son idéal dans une circonstance grave, où son sentiment le plus profond, sa tendresse paternelle, était intéressé, et il s'adressait des reproches pour ce manquement qui offensait à la fois ses croyances intellectuelles et son amour. Cet amour avait pour objet une âme qui, elle, vivait entièrement et purement dans le monde de l'esprit, qui n'avait pas besoin d'impressions matérielles ni de beauté visible pour s'éprendre, et qui s'était donnée à un être dont les perfections ne touchaient jamais son regard. L'essor spirituel de sa fille, envisagé avec une admiration nouvelle, acheva de délier les attaches qui retenaient Destève dans le monde sensible, et, s'il s'attrista parfois encore, rien ne vint plus ébranler sa résolution.
Le lendemain de ce jour, il alla faire part de son dessein à la supérieure du couvent. Il lui représenta de quelle utilité il pourrait être à la pieuse colonie envoyée au Brésil, en partant avant elle, afin d'examiner avec soin les conditions qu'elle rencontrerait, pour les améliorer, s'il y avait lieu. La supérieure, qui n'était pas sans crainte devant les incertitudes d'un établissement si lointain et devant sa responsabilité, approuva. Elle était émue d'ailleurs de ce dévouement d'un cœur humain, dans lequel elle voyait un reflet de la paternelle Providence de Dieu et un instrument de sa bonté. Avec une sensibilité visible elle remercia Destève au nom des sœurs; puis elle ajouta vivement :
— Il faut se hâter de faire connaître votre projet à Lucile,
je veux dire à sœur Léonie. La pauvre chère enfant! malgré sa religieuse obéissance, elle est accablée à la pensée de votre chagrin. Empressons-nous de lui enlever ce poids! Je vais la faire appeler.
Elle donna un ordre à une sœur converse. Sœur Léonie parut au bout de quelques instants, avec un visage navré de tristesse, tout altéré de larmes. Apercevant Destève auprès de la supérieure, elle s'arrêta et détourna instinctivement la tête; elle n'osait pas regarder son père, elle tremblait de lui voir une expression de figure malheureuse, désespérée, irritée peut-être.
Dans un élan de pitié pour son enfant, Destève s'écria :
— N'aie pas peur de moi, ma pauvre chérie! regarde-moi, et sois heureuse, reprends ta douce paix ! Tout n'est pas perdu ; je t'apporte une bonne nouvelle. Pour ne pas t'infliger le chagrin de m'abandonner dans la solitude, et pour veiller sur toi, sur tes sœurs aussi, dans vos épreuves cruelles, — c'est convenu avec madame la supérieure, — je pars comme vous pour le Brésil, et je pars avant vous; tu me trouveras là-bas, au terme du voyage, au delà de la mer, au seuil du pays mystérieux.
Délivrée en une fois de toutes ses craintes, illuminée de bonheur, sœur Léonie s'élança dans les bras de Destève, et, se serrant toute contre lui, levant son doux visage imbibé de rayons, elle s'écria :
— Mon père! mon bon père!... comme vous savez aimer!... Vous avez, vous aussi, cette science ineffable !... Ah! comme maman au Ciel doit vous remercier et vous sourire !
Destève commença ses préparatifs de départ. Les principaux, pour lui, étaient les adieux. Il voulait bien abandonner Daumière, il ne pouvait pas accomplir brusquement cette séparation. Lorsque, allant à Toulouse, il quittait seulement sa terre pour quelques mois, il la visitait entièrement. Cette fois il fit cette visite avec un soin plus anxieux, craignant d'où-
blier une forme, un aspect, repassant par tous les plis de terrain, longeant tous les contours sinueux de bois, marchant avec lenteur dans les sentiers, s'arrêtant en face des lieux les plus beaux et de ceux où s'étaient déposées pour lui le plus d'impressions anciennes, si denses que ses pas en étaient comme embarrassés... Il rêvait douloureusement... Reverrait-il ce pays qui s'étendait là encore sous son regard?... Il ne reviendrait des régions étrangères qu'avec sa fille et avec la liberté. Avant le triomphe, tardif sans doute, de la justice, il serait mort, là-bas, en exil. Donc, et dès le moment où il aurait perdu de vue sa terre aimée, ce ne serait pas la distance seule qui l'en séparerait; ce serait un abîme plus profond, infini celui-là et infranchissable, qui se creuserait entre ce pays de sa jeunesse et lui, ce serait l'éternité! Les êtres humains qu'il avait eu la douleur de perdre, il espérait bien les retrouver dans une autre vie : ces chères âmes étaient allées vers Dieu, Dieu les lui gardait là-haut 1 Mais les humbles choses matérielles auxquelles le cœur s'est attaché, elles restent dans ce monde inférieur, et, quand il faut les quitter, c'est fini ; l'âme, les laissant dans ce monde, s'envolera vers le Ciel et ne les reverra jamais.
Aux abords de sa terre, il chercha son compagnon d'enfance, son ami rustique, Pierre Unal. Il le trouva qui labourait. L'homme, à la vue de Destève, s'arrêta et l'attendit, les pieds enfoncés dans le sillon ouvert : il ne quittait pas sa terre, celui-là! Destève lui expliqua pour quelle raison il s'en allait, lui, très loin, extrêmement loin, sans bien savoir s'il reviendrait jamais.
— Je reviendrai pourtant, si vous le voulez, si le peuple le veut.
Et, s'attendrissant devant cette bonne figure rude qui lui était si familière et qu'il ne reverrait peut-être plus, il dit, en contenant avec peine son élan intime :
— C'est un grand chagrin pour moi de vous quitter; car
je vous aime, toi, Pierre, et les autres, mes voisins, mes vieux camarades; sauf ma fille, je n'aime personne plus que vous. Et vous autres, me rendez-vous un peu de mon amitié ? Vous souvenez-vous de notre longue union? N'allez-vous pas vous fâcher contre les hommes qui me chassent de chez moi et qui nous séparent ? Vous êtes le peuple, vous êtes le nombre, vous avez la force. Eh bien! remuez- vous, marchez, renversez les tyrans, et le chemin sera libre pour le retour 1
Le paysan, ému, mais plus embarrassé encore, hocha la tête sans répondre.
— Quoi ! Pierre, fit Destève, tu ne dis rien ! tu ne veux pas prendre la défense de ton vieil ami et de sa fille 1
Alors, le paisible laboureur :
— Moi et quelques-uns, nous ferons bien ce que nous pourrons ; mais voyez-vous, les autres, presque tous, ils pensent à leurs affaires, ils seront pour le parti le plus fort, celui qui pourra les servir.
Destève sentit la triste vérité de ce propos ; il constata aussi le peu d'ardeur de l'homme positif, lequel cependant, il le savait, n'était pas sans affection pour lui... et, n'ayant plus le cœur de lui parler, il le quitta, après avoir serré sa forte main.
A la limite de leurs champs, il se retourna, pensant rencontrer encore et pour la dernière fois le regard de son ami d'enfance. Mais, tout le corps penché vers son attelage, le paysan avait repris son travail ; le soleil déclinait, et l'homme voulait terminer son sillon avant le soir.
Navré de ce matérialisme, Destève alla chercher quelque réconfort de sentiment et d'idée sur la tombe de la noble Thérèse, puis parmi ses beaux souvenirs du jardin et de la maison de Mirole. Il embrassa Guillaume, le serrant très fort contre son cœur, et lui recommandant de veiller sur le sort de Lucile, de l'accompagner jusqu'au vaisseau qui l'emporterait hors de France.
De Mirole, il monta sur la montagne d'où l'on voit se déployei
en amphithéâtre tout le pays. Il distingua d'un regard de tendresse les maisons de ses grand'mères dans cet ensemble si plein pour lui de passé, si riche de présent et si vide d'avenir ! Car toutes ses racines qui plongeaient là profondément allaient se rompre. Mais la douleur de cet arrachement était adoucie : sa famille ancienne, ramifiée dans tout ce sol, avait donné en Lucile sa fleur, et cette fleur était surnaturelle, elle n'avait pas besoin de racines terrestres pour s'épanouir.
Enfin, l'heure étant venue, l'exilé dut quitter sa maison. Avant d'en sortir, il fit le tour de toutes les chambres, regardant, se chargeant l'esprit et le cœur de tous les souvenirs accumulés, faisant de douloureux efforts pour abandonner ces murs, chauds encore de tendresse, qui semblaient vouloir le retenir. Lui-même, en avançant, il les touchait de la main pour une caresse dernière. Il ferma lui-même les fenêtres et les portes; dans ce mouvement elles firent entendre leur bruit accoutumé, qui n'était autre que leur voix. Quand sa maison, naguère si transparente au jour, fut plongée dans l'obscurité, il lui confia les Ombres de ses ancêtres, qui allaient dormir là sans être jamais éveillées par le pas d'un être vivant. Il se demanda s'il emporterait avec lui ses archives de famille : il se résolut à les laisser; il ne convenait pas de changer les morts de place, pensa-t-il. Il prit seulement la lettre tachée de larmes, qui portait la marque de malheurs anciens, amenés par des guerres religieuses; c'était encore une guerre de semblable sorte qui le chassait lui-même hors de sa patrie ; par sa souffrance actuelle, si dure, il recommençait les douleurs des plus cruellement atteints parmi ses devanciers; c'est pourquoi il voulut emporter avec lui, comme signe de leurs communs destins, ce papier où étaient inscrits des pleurs.
Sauf ce reste lamentable, tous les liens de Destève avec sa famille, avec sa maison, avec son pays, étaient déchirés; il en sentait comme une blessure physique au cœur. Mais, en s'éloignant de Daumière, sans regarder derrière lui, il alla
vers sa fille qui l'attendait au couvent. Il lui annonça son départ immédiat ; ils parlèrent ensemble de l'Amérique et de la liberté. Il dut bientôt quitter Lucile. Il venait, s'adressant à son pays, à toutes les chères images de son passé, de murmurer ces tristes mots : « Peut-être jamais plus!... » Quand il quitta sa fille, elle lui dit joyeusement : « Au revoir, père, au revoir bientôt ! » et dans le regard de la jeune Sœur brillait une telle lumière de tendresse et de reconnaissance que Destève vit le soleil à travers les nuages éclairer la route de l'avenir.
Cadars était allé, le jour de l'embarquement, rejoindre Destève à Bordeaux pour lui dire adieu. Les deux amis marchaient ensemble le long de la jetée. Pendant que Destève attachait ses regards sur le pays, sur ce dernier aspect de France qui allait disparaître, Cadars lui dit :
— Cher ami, quelle tristesse que tous ces liens rompus, et cette nécessité de vous faire une vie toute nouvelle, à votre âge qui n'est plus la jeunesse! Cette nouvelle existence, c'est l'action, emploi des facultés auquel répugnaient tousvosgoûts. Vous vous contraignez avec courage à ce changement qui vous coûte, et vous tendez toutes vos forces vers le but désormais imposé. Malgré le chagrin que je sens à me séparer de vous, je vous approuve hautement : votre conduite est noble et belle.
Dans votre déférence envers les grands hommes et votre extrême modestie, il vous semblait parfois que vous occupiez un niveau moral médiocre; vous désiriez vous élever au-dessus et accomplir un jour quelque chose d'exceptionnel. Vous pouvez vous rendre le témoignage que cette aspiration n'a pas été vaine; pour en suivre l'essor, vous n'avez pas cherché la supériorité du côté du type nouveau ou nouvellement vanté, le surhomme, qui se développe aux dépens du prochain ; au contraire, c'est par le sacrifice que vous vous êtes élevé, et la vieille morale, qui vous a indiqué cette voie ascensionnelle, reste toujours juste. Non, ce n'est pas une marque d'infério-
46ê ASCENSION
rite que d'aimer; aimer est un pouvoir, une force, plus puissante parfois que les impulsions égoïstes, et incomparablement plus belle ; or aimer porte au dévouement : c'est d'aimer que sont venus tous vos sacrifices. Lors d'une tentation dont vous m'avez fait le récit, vous avez repoussé la volupté pour maintenir en vous une noble conception de l'amour et pour ne pas porter atteinte à la tendresse. Maintenant, c'est encore à la tendresse que vous immolez votre respect de la tradition sur place, votre profond attachement à votre domaine et votre penchant favori pour le rêve.
Vous êtes bien inspiré et vous grandissez fort, en renonçant à la contemplation que n'admet plus votre sollicitude paternelle, et en vous donnant résolument à l'action. Nous avons en effet reconnu ce principe que les hommes nés pour penser doivent agir quelquefois. La division du travail humain est permise, utile même, et on a le droit de choisir une spécialité, mais à la condition de garder harmonieusement intact en soi l'homme complet et de le retrouver disponible, prompt à s'éveiller, quand il le faut. La nécessité suscitera en vous des pouvoirs cachés, et, par leur mise en jeu, elle vous procurera des satisfactions dont vous ne vous doutez pas : combien de fois, au long des âges, le milieu ayant changé, la vie souple et féconde s'est accommodée à des conditions imprévues qui paraissaient devoir la détruire! et elle est sortie plus forte de l'épreuve!
D'ailleurs, vous conservez un point fixe, lumineux, la présence de votre fille,, et vous possédez la réconfortante conscience que vous serez un secours heureux pour elle, et non seulement pour elle, mais aussi pour ses compagnes d'infortune... Et ce n'est pas encore assez dire : vous n'envisagez pas uniquement ce groupe de religieuses qui va s'expatrier avec votre fille; vous généralisez selon votre tendance, vous voyez des yeux de l'âme toutes les victimes que fait la force à l'heure présente, et, puisqu'il y a des opprimés, des persécutés, un élan vous porte à vous mettre de leur parti, vous goûtez une
joie à vous confondre avec eux. Vous avez le cœur désintéressé •et l'esprit chevaleresque : mêlé avec les puissants, vous vous sentiriez mal à l'aise; vous préférez les faibles, ils vous attirent invinciblement!...
Et les faibles, aujourd'hui, quels sont-ils? Par le malheur des temps, les faibles, les opprimés, ce sont les hommes et les femmes qui représentent la spiritualité parvenue à son sommet le plus haut. La valeur de cet idéal, réalisé dans la vie monastique, est méconnue par la démocratie; uniquement préoccupée d'intérêt matériel, elle est indifférente au droit d'association exercé sous la forme religieuse, de même qu'au temps du second Empire elle n'ambitionnait pas la liberté parlementaire et ne revendiquait nullement le règne de l'opinion. Sous le régime démocratique, pourvu qu'on satisfasse les appétits, on peut détruire les plus hauts biens, la foule laisse faire, non qu'elle y soit hostile, mais parce qu'elle les ignore, et elle les livre sans défense à leurs ennemis. Car la vie de l'âme a des ennemis : ce sont les voluptueux, les charnels, si nombreux à notre époque; ceux-là ne se reconnaissent pas dans le religieux, cet être supérieur, bizarre à leurs yeux, qui a aboli l'animalité en lui, et ils le haïssent en tant qu'étranger, trop différent de leur nature; ils ont réussi à en débarrasser leur grossier regard, en le chassant du sol de la France...
Vous, en accompagnant sur les chemins d'exil les nobles proscrits, vous aiderez à une œuvre nécessaire et très belle. Les congrégations religieuses étant détruites en France, vous contribuerez à en maintenir une quelque part dans le monde. Songez donc! il s'agit de sauver l'antique, la merveilleuse vie mystique, de ne pas la laisser finir de nos jours, d'éviter cette perte et cette honte à notre temps. Selon votre pouvoir, vous aurez fait effort pour que les magnifiques créations de saint Bruno, de saint François d'Assise, de sainte Thérèse et de leurs pieux imitateurs laissent encore quelque trace, pour que la plus haute spiritualité garde des asiles, et pour que, si la
47o ASCENSION
vénérable forêt du recueillement et du silence tombe sous les coups de bûcherons sans âme, il reste une racine, un germe, d'où toute la noble végétation, avec ses troncs robustes et ses branches délicates, pourra reverdir.
— Oui, cher ami, fit Destève, les motifs que vous me donnez pour me soutenir dans ma nouvelle vie, en s'ajoutant à ceux que je me suis donnés à moi-même, me seront, je le crois, un puissant réconfort. Cependant, jusque dans ma ferme résolution que mon départ va accomplir tout à l'heure, je garde un regret, une faiblesse : ce symbole de forêt silencieuse, par lequel vous désignez la création monastique, évoque en moi, malgré moi, un objet bien plus humble, mais sensible et réel, et qui me fut très cher, je veux dire : mon bois de Daumière. Si j'avais choisi ma destinée, c'est sous son ombre familière et caressante que j'aurais continué à vivre. Mais, malgré l'apparence d'église qu'il prend parfois, le soir, aux rayons du couchant, ma fille, ma Lucile, ma rose mystique n'y brille plus. Puisqu'elle va resplendir plus loin, à l'Occident, il faut que je l'y précède, afin de la retrouver, elle, la reine lumineuse de mon cœur... Adieu donc, cher ami. Ohl quelle peine de vous quitter! Combien je perds en vous perdant 1 L'union profonde de deux esprits, leur développement l'un par l'autre, l'apport réciproque des idées, de manière à en faire un trésor commun, c'est fini, je ne retrouverai jamais cette mâle douceur! Du moins je n'oublierai pas que je l'ai connue par vous : vous le savez, je suis fidèle. Si nous ne devons pas nous revoir, écrivons-nous; s'écrire, cela contente un peu l'intelligence, et la satisfaction de l'intelligence, c'est quelque chose entre amis. Hélas! ce n'est pas tout, et la privation du reste, de l'affection témoignée à tout instant, me sera bien douloureuse. Que de fois, et avec quel regret, quel sentiment de perte cruelle je me souviendrai des jours passés auprès de vous!
Ils se séparèrent. Quelques heures après, Destève monta sur le bateau qui partait pour le Brésil.