‹ AscensionChapitre 1 sur 4 · Ascension · texte numérisé non relu

Ascension

Le 22 septembre 1888, au moment même où la pendule sonnait le premier coup dé huit heures du matin, Abel Domyn entra dans son cabinet de travail; remarquant cette concordance de l'heure et de son arrivée à la besogné, il sourit, car l'exactitude était une de ses cdquetteries.

Depuis l'enfance, il s'était discipliné, rigoureusement astreint à mener une existence méthodique, régulière, conforme aux' divisions du jour; et ainsi pouvait-il donner une somnife de travail considérable. Levé en toute saison. à six heures, il se rendait, à six heures un quart, d'ans la salle d'armés où l'attendait soit un prê- \ùl de régiment, soit un professeur civil : es-

crime jusqu'à sept heures ; ensuite, douche, toilette, premier déjeuner d'œufs et de café; les affaires le tenaient de huit heures du matin à sept heures du soir, sans autre relâche qu'un repas frugal à midi précis, avec de l'eau comme unique boisson. La soirée appartenait à la famille, à des devoirs de société — réduits au strict minimum (car c'était par exception que Domyn prolongeait sa veille au delà de onze heures du soir).

Et c'est, vivant ainsi, qu'à quarante ans, dans la plénitude de l'intelligence et de la santé, il était arrivé à être seul propriétaire, sans associés ni commanditaires, de la maison d'armementaffrètement, transit et commission L Étoile.

Il dirigeait personnellement, effectivement, cette vaste entreprise, dans son ensemble comme dans toutes ses branches diverses, et aucun détail ne lui échappait; son fondé de pouvoirs lui servait peu, et, à de rares exceptions près, tous traités, comptes, correspondances, étaient conclus, revus et signés par lui-même.

Après avoir refermé la porte, il jeta un regard circulaire sur l'appartement et parut satisfait : tout était en ordre; sièges, tables, casiers se trouvaient à la place habituelle, ainsi que les quatre grands tableaux représentant, en élévation linéaire, des coupes de navires; au centre de la pièce, un très large et très long bureau-table en chêne, ayant en bordure deux

STNRICIllR 3

barres nickelées supportant des registres. Domyn regarda successivement, sur ce bureau, le papier à lettres, le papier à télégrammes, les crayons noir, rouge et bleu, les porte-plume bien essuyés et luisants étages sur leur support, les trois rouleaux-buvards à côté l'un de l'autre et par ordre de grandeur.

Après quoi, l'armateur s'assit; juste en face de lui, au milieu du bureau, se dressait la pile des dépêches, missives, papiers d'affaires, imprimés qu'un commis bien stylé avait soigneusement équilibrés, les uns au-dessus des autres. Il commença le dépouillement du courrier, méthodiquement, en prenant toujours la lettre du haut, de façon à ne pas déranger le petit édifice; chaque correspondance ouverte et lue était, par lui, lentement, replacée à gauche.

Une enveloppe, petite, oblongue, apparut qui, par son parfum de violette, par l'écriture fine et penchée de sa suscription, annonçait une femme. Domyn ne la décacheta pas, mais la mit dans son portefeuille; il continua ensuite à ouvrir la correspondance « sérieuse ».

Quand sa lecture fut achevée, il se leva et s'approcha d'une table où était posé un phonographe Edison ; alors, reprenant chaque lettre, il parla dans l'instrument, d'une voix lente et claire, dictant la réponse qui, mécaniquement, s'inscrivait.

. Puis il toucha un des cinq boutons électriques qui s'alignaient sur le bureau : tout aussitôt, parut un employé qui, sans rien dire, prit le phonographe et l'emporta, pour écrire, sous la dictée du mystérieux secrétaire, de l'airiomate, des lettres que Domyn devait retrouver le soir, prêtes à recevoir sa signature.

Resté seul, l'armateur prit la Shipping Gazette, tourna tout de suite à la troisième page où étaient les nouvelles maritimes, cherchant des indications sémaphoriques relativement aux routes suivies par les navires dont il était propriétaire ou affréteur; plusieurs fois, il alla prendre des points de contrôle et de repère à une très vaste mappemonde qui se dressait sur un socle, dans l'angle de la pièce.

11 ouvrit ensuite d'autres journaux, s'intéressa au cours des denrées diverses, aux mercuriales de marchés, à la Bourse.

Puis, comme il était seul et que les visiteurs et les clients ne s'annonçaient pas encore, il retira de son portefeuille la petite enveloppe parfumée.

Elle venait de sa femme.

Installée pour l'été aux bains de mer de H..., M™* Domyn écrivait tous les jours à son mari.

Yoici ce que contenait la lettre :

« Mon cher Abel, « Ta visite de dimanche m'a fait grand bien.

- « J'ai tant de plaisir à être seule avec toi, à l'entendre causer, à échanger les pensées communes qui font tout le charme de l'existence conjugale, telle que je la comprends! Si tu me vois quelquefois triste à tes côtés, c'est que je me figure que je ne puis être pour toi la compagne rêvée (au point de vue intellectuel s'entend) et que tu n'aimes point causer avec une pauvre petite intelligence si loin de la tienne. Je voudrais que tu ne me trouves pas trop nulle, recevoir tes confidences, te donner des conseils ; je voudrais être non seulement une femme dévouée qui t'adore, mais une amie en qui tu aies confiance, une collaboratrice à qui tu puisses raconter ces terribles « affaires ». Tu vas me trouver bien ambitieuse !

« je voudrais faire le bonheur de ta vie ; je n'ai pas d'autre souci que toi et ma fille.

« Oh! pourquoi n'avons-nous pas exactement les mêmes idées? Il me passe des chagrins immenses quand je pense que tu peux regretter le choix de la compagne dont le cœur t'appartient complètement.

. « Tes départs me causent toujours un grand vide; et ma semaine, sombre le lundi, le mardi, le mercredi, s'éclaircit un peu le jeudi et le vendredi, pour devenir bleu céleste le samedi à quatre heures, quand, à la gare, ce bon employé si laid annonce le train de Paris. Je compte les jours de ton absence et j'efface ligne à ligne

mon calendrier, comme les écoliers qui attendent les vacances. Cela te fait sourire, peutêtre, de m'entendre dire que je ne puis maîtriser un sentiment d'émotion toutes les fois que tu me quittes; il n'y a aucune exagération; j'ai le cœur serré et il me faut un effort de volonté pour ne pas pleurer; je ne voudrais point que cela s'atténuât, car il me semble que je t'aimerais moins; c'est une émotion douce et je plains les femmes qui ne l'éprouvent pas.

€ Après notre séparation, lundi, je suis allée me consoler avec le bon Dieu : c'était précisément l'heure des vêpres ; ma fille est venue me rejoindre et je l'ai fait prier avec moi; celte chère enfant est si gaie, si fraîche et §i jolie que tout le monde se retourne pour la voir.

Demain, cette délicieuse petite poule prend ses quatre ans; pense à elle qui est si gentille. Tu me parles d'acheter ce grand domaine des Bruyères : je n'y tiens que si c'est pour vivre avec toi; si quelque chose me console de ces séparations annuelles, c'est que ma vie entière se passera près de toi et que rien ne nous séparera plus jusqu'à la mort. Je ne mets rien audessus d'une vie de foyer heureuse; voilà tout ce que je demande à Dieu, et, s'il me le donne, qu'est-il besoin d'autre chose? La fortune me touche peu et le spectacle de ces mauvais ménages de riches que l'on a conlinuellement sous

les yeux n'est pas fait pour me changer les idées.

« Voilà toute ma philosophie, mon bon chéri.

Tu en as une autre, parce que les hommes raisonnent avec leur ambition et leur amourpropre.

« Écris-moi tous les jours, je t'en prie; que tes lettres soient longues, longues; donne-moi des détails sur ta vie; j'aime le détail, toujours; venant de toi, je l'adore. Même quand tu n'aurais rien à me dire, écris toujours. C'est si bon de recevoir le matin, à son réveil, quelques lignes d'affectueux souvenir de ceux que Ton aime. La vue seule de tes lettres me rend gaie; je trouve tout le monde aimable et tout ce qui m'entoure joli, même la pluie! Mais quand je n'ai rien reçu, je suis maussade, nerveuse, et chacun me fuit.

« Tu me dis que tu as été un peu souffrant.

De quoi? Depuis quand? Comment te soignestu? Explique-moi bien tout, tout; autrement, je prend l'express et j'arrive à Paris pour me rendre compte par moi-même de ta santé.

« Cette lettre te porte les baisers de ta petite Geneviève et de ta femme

« Hélène. »

Domyn remit en ordre les huit pages qui formaient cette lettre, et, tout de suite, de sa belle écriture large, écrivit la réponse.

a Ma chère femme,

« J'ai bien reçu ton honorée du... »

.C'était la formule commerciale qui, naturellement, s'imposait à cet esprit trop préoccupé. . A ce moment, un timbre retentit : le négociant porta vivement à son oreille un tuyau acoustique, qu'il mit ensuite à portée de ses lèvres pour dire : « Faites entrer », et la lettre commencée fut mise dans un tiroir.

• •' — Bonjour, mon armateur, dit une voix:

^tes-vous plus facile aujourd'hui qu'hier? Nous allons voir si vous vous défendez moins bien \e matin que le soir.

Le nouveau venu était M. Patrick, directeur d'une maison d'exportation parisienne.

Il apportait une suite d'affrètements sur Rio que Domyn jugea acceptables : car, en quelques minutes d'entretien, l'affaire fut conclue.

. Et, tout aussitôt, Patrick mit la conversation sur d'autres sujets, racontant à Domyn comme quoi il avait attelé hier en flèche ses deux juments, comme quoi son garde-chasse venait de lui écrire que les faisandeaux venaient bien, ^t comme quoi enfin « Merveilleuse», la jolie Monde, n'avait pour ainsi dire plus rien à lui refuser.

En cela essentiellement Parisien, M. Patrick savait mener de front les affaires et les différents plaisirs de la vie. Empressé aux opérations

commerciales, il était cependant loin d'y apporter la même énergie que son ami Domyn, qui, lui, en faisait son exclusive occupation, très âprement.

Patrick aimait la table, le cotillon (de préférence, illégitime, mais pas exclusivement, car il se piquait d'aimer sa femme et de le lui prouver en toute occurrence), les théâtres, le sport ; il en résultait de clandestines saignées à l'inventaire annuel. Mais le négociant conduisait sa maison avec une telle intelligence que les bénéfices officiellement avoués satisfaisaient amplement aux besoins et fantaisies de M™* Patrick, laquelle en avait beaucoup.

Cette existence un peu bien intensive et compliquée avait déprimé les lignes de son visage, alourdi sa silhouette, et légèrement obnubilé ses scrupules; homme d'action, sybarite à ses heures, naïf à la fois et subtil, indulgent aux autres presqueautant qu'àlui-même, c'était un type excellent de ce Paris-Négoce, où il y a des dons si éminents unis à tant de frivolité, où l'on rencontre des gens si ingénieux et si redoutables.

.. La visite de Patrick se prolongeait, et, dix fois pendant la conversation, Domyn fut obligé de s'interrompre pour recevoir des clients, donner des ordres aux employés, décacheter ou écrire des télégrammes, causer dans le téléphone dont le carillon semblait incessant.

iO ASCENSION

— Vous voyez mon existence, dit-il à Patrick, et c'est ainsi continuellement, la journée entière.

— Tout exécuter par soi-même, selon votre méthode, c'est écrasant : faites-vous suppléer davantage ; à mon sens, le grand secret dans la direction d'une importante maison, c'est de savoir faire travailler les autres.

— Impossible, chez moi.

'— Alors, jouissez un peu de l'existence; liquidez.

— Ce n'est pas le moment: j'ai en vue des affaires superbes.

— Vous n'êtes donc pas assez riche?

— Jamais assez riche!

— Allons, allons, vous n'aimez point l'or autant que vous dites.

L'œil d'Abel Domyn jeta un éclair froid.

— L'or, s'écria-t-il, mais je le vénère, mon ami, tout simplement ! C'est à lui, c'est à sa puissance, que je devrai d'être libéré des trivialités, des basses mesquineries, de la lutte déprimante contre les nécessités. J'a;i connu la gêne, vous le savez ; eh bien, mon ami, c'est sordide, cela fait froid, cela est délétère à toute dignité humaine. La misère est avilissante, étant, pour moi, synonyme de sujétion. Au cours d'une existence qui a des besoins, les nobles et viriles pensées s'épanouissent mal, de même qu'un arbre ne pousse pas, ne fructifie pas, planté sur

S'ENRICHIR il

un terrain pauvre. Oui, je veux Topulence; je la veux pour moi, je la veux pour les miens; ils l'auront... C'est à mon or que je dois de pouvoir maintenir ma femme aux premiers rangs de la société parisienne, de pouvoir rhabiller de velours fin, de soies et de dentelles. Et puis, ce n'est pas tout : il y a une autre cause à cette fébrile activité qui vous étonne un peu; je suis orgueilleux et suis bien loin de m'en cacher. J'ai la fierté d'être parti de rien, il y a vingt ans, et d'avoir actuellement hôtel, somptueux équipages, galerie de tableaux, flotte de commerce. N'est-ce rien que de pouvoir mettre surl'en-têle de ses lettres : « Maison à Rio, à Montréal, à Melbourne, à Bombay, au Cap »? N'est-ce rien que de savoir qu'en ce moment mon pavillon bat les cinq parties du monde? Je veux que tout cela continue; et, comme tout cela est basé sur mon énergie, le repos m'est interdit. Je me représente une dynamo lancée en grande marche : le rendement du travail est excellent : impossible d'interrompre le courant qui l'actionne. Mais, du reste, vous-même êtes un travailleur, un négociant occupé.

— Oh! moi, je ne suis pas « à la grande marche » ; j'aime les afl'aires, certainement, mais avec du plaisir comme correctif et comme récompense; quant à l'argent, je ne tiens pas à l'accumuler sur moi en excessive quantité.

Au delà d'une certaine limite, l'argent est un

poids, non une puissance; el il vaut mieux laisser à des enfants une fortune restreinte que beaucoup de millions. L'aisance est un adjuvant, tandis que l'opulence constitue la plus dangereuse des charges.

— Ce n'est pas mon avis ; ma lîlle aura un million de dot et chaque nouvelle conception de ma chère femme sera une dette que j'aurai contractée vis-à-vis d'un être futur; je payerai royalement : ici, pas plus qu'ailleurs, ma signature ne sera protestée. Si mes enfants se laissent écraser, s'ils meurent intoxiqués d'or, c'est que la nature ne les aura point engendrés assez robustes ; cette faute éventuelle de la race ne m'exempte pas, moi, d'un devoir social.

— Vous avez aussi des devoirs à remplir envers vous-même. Votre existence est sombre, tragique, quand elle pourrait être ensoleillée. Dans la vie, voyons, il y a autre chose que du métal monnayé; il y ades fleurs sur le chemin : cueillez les fleurs du chemin ; il y a de beaux horizons : arrêtez un peu, pour les contempler, votre course anhélante; il y a des vins généreux, de jolies filles, de délicieuses oasis qui reposent du travail : vous mourrez sans vous en être jamais douté. Or cela n'est pas d'un sage.

— Mon cher, le travail est la loi du monde.

— Et le repos, donc! il est providentiel, lui aussi, puisque Dieu fit relâche le septième jour.

S^ENRICHIK i3

si j'en crois la Bible, qui doit être bien informée; l'existence humaine a besoin de moments d'inconscience.

— 11 y a le sommeil réparateur des nuits.

— Penh ! que faites-vous de la chanson :

« Midi, c'est la vie; minuit, c'est l'amour »?

— Je la laisse à l'opéra-comique ; ce n'est même pas une chanson, c'est une romance.

— Mais, sacrebleu, mon bon, l'amour c'est quelque chose, il me semble...

Un appel du téléphone interrompit la conversation.

— Je me sauve, s'écria Patrick; car voilà un particulier qui ne va pas vous parler d'amour, j'imagine ; vous ne voudriez pas le faire attendre pour écouter la fin de mon sermon païen : c'est peut-être 100000 francs qui vous arrivent; au revoir, mais j'en suis pour ce que j'ai dit: Enrayez, mon cher ami, variez, atténuez, interrompez votre terrible labeur : si vous ne voulez point trop vite épuiser votre dynamo, mettez le commutateur, ouvrez le circuit...

Et Patrick se retira, laissant Abel Domyn en tête-à-tête avec le téléphone dont la sonnerie appelait et faisait rage.

Le rêve de Jason.

Abel Dorayn était grand, d'aspect énergique, avec son visage mâle, la rigidité de sa tenue, son parler bref et rapide. Le travail acharné auquel il était assujetti se révélait aux lignes qui crispaient son front et creusaient ses joues, à la quantité de fils blancs que contenait sa barbe, originellement d'un blond roux.

L'angle facial légèrement fuyant, les yeux fauves, fibrilles, brillant d'une certaine lueur magnétique, le casque de cheveux plantés très en arrière sur le sommet du crâne, donnaient à cette physionomie un air un peu illuminé.

L'ascendance d'Abel comptait des êtres à caractère violent, extrême, des sujets « grandhypnotiques », comme disent les médecins. Son

frère était mort dans les convulsions; et un de ses aïeux avait péri sur la route, à la suite d'un accès de somnambulisme nocturne; lui-même subissait des évanouissements sans cause apparente, des migraines terribles, des rêves qui le tenaillaient et, au matin, le laissaient prostré, tremblant. Il éprouvait de subites colères, lesquelles étaient comme les raz de marée d'une volition trop intense.

Cette activité dévorante, cet amour des affaires, cette âpreté farouche au gain avaient quelque chose d'excessif, de morbide, par quoi était révélée l'anormalité, la fébrilité de cette nature. Tous les employés de sa maison admiraient ses facultés, sa puissance d'organisation, et, courbés sous sa volonté, obéissaient comme un régiment.

De sa vie, il avait supprimé tout ce qui n'était pas « action » ; aussi disait-il souvent : « Depuis^ vingt ans, je n'ai pas lu un seul livre ! » Et il était très satisfait quand, par un arrangement nouveau dans ses occupations, il parvenait a gagner un, demi-quart d'heure, pour le travail, chaque jour. Ce n'était pourtant pas là indigence ou infériorité d'esprit : tout au contraire, Domyn possédait ce don d'admirativité, qui indique une âme lyrique et haute, un désir de « plus grande vie ».

Cet homme était un peu plus complexe qu'il ne le paraissait; et sa nature vraie n'était pas;

tout à fait celle qui s'était révélée dans la conversation avec Patrick. Dans son cas, il y avait une élévation singulière, une aristocratie de la pensée; il faisait le commerce autant avec son imagination qu'avec ses calculs; ses décisions relevaient autant de Tintuition que du raisonnement; ses opérations n'étaient point le produit du hasard ni des événements, mais les légitimes résultats de ses prévisions. Et comme le mot « génie » peut s'appliquer à toutes les conceptions de l'esprit sous leur aspect floral et harnionique, en leur point culminant, on peut dire que Domyn était un commerçant « génial » ; c'était, en son genre, un idéaliste, un enthousiaste, un poète.

Quand les êtres atteignent leur maximum de vie, quand les principes se réalisent intégralenient, complètement, en mode suprême, cela s'accompagne toujours d'une sorte de splendeur morale; Abel Domyn était un tempérament « princeps », voulant réaliser toute chose par sa plus haute potentialité, se sentant l'égal des premiers, le pair du plus haut placé, étant curieux de connaître toutes les supériorités. On le vit donner de royales réceptions où était invité tout ce que Paris compte de célébrités dans l'art, les lettres et la science.

Et ses fêtes se distinguaient par leur prodigalité; car Domyn. par un contraste étrange, était aussi généreux, quand il ofl'rait, que friand de

DignizedbyCiOOQlC

bénéfice quand il était en affaires; il y avait chez lui du prince et du traitant, du Mécène et du mercanti; il était fastueux comme un Médicis et précis comme un caissier; mais cependant, si amateur de gain fût-il, jamais il n'eût consenti à être Shylock; l'honnêteté lui semblait la plus sûre des habiletés; le scrupule constituait une de ses coquetteries, et l'intégrité lui paraissait la meilleure formule pour parvenir au triomphe, au summum.

Mais il revenait bientôt à son plaisir favori : la chasse au million; à l'aimant de son activité: à l'or; il ne comprenait pas qu'on fût indifférent au beau métal fauve.

Un jour, sa petite fille tenait aux mains quelques pièces de vingt francs que son père lui avait données, un instant, pour l'amuser; pendant que l'enfant maniait et faisait rouler les louis, Domyn, qui la regardait, eut cette réflexion : « C'est curieux, elle n'a pas d'émotion!... »

Quanta lui, ses moments d'intime et puissante joie étaient ceux où il compulsait les inventaires, les relevés de caisse, les additions, les états de situation par quoi lui était indiquée la grandeur de sa fortune. Et aussi, quand il regardait la carte de la Planète, il s'extasiait secrètement à voir l'amplitude chaque jour croissante de son action commerciale.

Et, en fait, le spectacle de sa propre énergie

déployée sur la terre était beau à contempler pour cet homme, à la fois très personnel et très rayonnant; voyant son œuvre se prolonger, se pluraliser, il était fler d'envahir le globe.

Au début de la vie, quand il s'était agi du choix d'une carrière, Domyn avait considéré que les grandes fortunes furent et seront toujours basées sur le commerce international, Tintercourse, les mines, l'exploitation de comptoirs. Et c'était, cela, à ses yeux, « une permanente » dans I«s mouvants phénomènes de la protéiforme histoire : le banquier cosmopolite qui spécule sur le change « de place en place », le commissionnaire qui traite d'après le cours comparé des denrées ou des métaux précieux dans les cinq parties du monde, l'armateur qui conclut des affrètements, lui paraissaient tout semblables à l'ancien marchand qui équipait des flottes, faisait la piraterie, fondait les « emporiums ». Tous, anciens et modernes, depuis le dieu Mercure jusqu'au Shipowner anglais, jusqu'aux sociétés propriétaires de « dockyards », sont agents de la circulation générale, et trouvent l'énormité du gain dans la puissance des phénomènes auxquels ils participent.

Et Domyn s'était mis sur cette route, s'efforçant vers le gigantesque idéal entrevu.

Issu d'une famille pauvre de paysans, Abel avait été, dès l'enfance, remarqué à l'école communale par l'instituteur et l'inspecteur, grâce à

sa précoce intelligence. Admis comme boursier dans un lycée, il avait bien vite compris que l'étude du grec et du latin ne conduisait à rien qui fût moderne et fort. En quatre années, il se mit en règle avec les diplômes de la Faculté; puis, libéré des entraves, des programmes, des estampilles qu'il supposait bien devoir être inutiles à celui qui veut gagner sa vie et aider un peu à l'avancement des hommes vers l'avenir, il entra, sans autre préambule, dans l'action. Et, pour commencer, se sentant robuste et curieux, hardiment il s'expatria : d'abord petit employé chez des commissionnaires de Hambourg, de Rio, de New-York, de Gênes, de Barcelone, de Londres, il était revenu en France mûri, réfléchi, pourvu de cet inappréciable savoir qui s'appelle « la polyglottie » — téléphone qui s'adapte à toutes les oreilles, communique avec toutes les âmes; puis, fort de ses relations, il avait fondé, dans la capitale naturelle de l'Europe, Paris, une maison ayant des correspondants un peu partout.

La caractéristique de son négoce, c'était la diversité. Quand on lui demandait quel était son genre d'opérations, il répondait : « Aucun genre, tout. »

Il spéculait sur tous les produits de la terre ou de l'activité des hommes.

Son commerce était sans étiquettes comme sans bornes, véritable caractéristique de ce.

LE RÊVE DE JASON il

siècle complexe et nombreux; il suivait Timbrication croissante des peuples, leurs rapports, tous les jours pluralisés, vendant et achetant tout ce qui est négociable, tout ce qui a un prix, une valeur d'échange, depuis l'objet d'art parisien jusqu'aux pelleteries de la Plata, en passant par les diamants du Gap, les pétroles de l'Aniérique ou l'antimoine de Calédonie; si grandement qu'il remplît cet office, Abel voulait faire plus encore; il pensait que son activité, en son progressif développement, n'avait d'autres limites que le genre humain lui-même; son extensivité lui semblait devoir rester adéquate à la vie extérieure des nations, Qt continuer à remplir, sur la vascularité des peuples, l'office adjuvateur.

Était-ce de l'orgueil ? Oui, mais un orgueil légitime et justifié par la valeur du sujet; cette fierté-là était la manifestation d'une force; c'était la caractéristique d'un esprit ayant pris conscience de soi-même.

Domyn était ambitieux dans le sens favorable de ce mot, il voulait grandir, monter. Quo non ascendam était une de ses devises.

Parfois, aux moments d'accalmie, de retour sur lui-même, il se comparait aux anciens armateurs de Phénicie, de Gênes, de Phocée, de Venise. Il notait que ses prédécesseurs avaient englobé tout le commerce alors connu et ne s'étaient point confinés à une branche, s'occu-

f± ASCENSION

pant à la fois de fret, d'industrie, de change, de colonisation; et il voulait les imiter.

Or pour jouer, en notre civilisation élargie, le même rôle qu'eux, rôle de reliement entre les sociétés, il devait diversifier ses moyens, ses organes jusqu'au point d'embrasser la variété grandissante du labeur effectué sous toutes les latitudes : pour rester à la hauteur des armateurs antiques — il le voyait bien, pour demeurer leur égal, il fallait devenir leur multiple.

Abel aimait donc sa profession, cette profession anonyme et universalisée, cette activité vaste, non spécialisée; et, en son double sens physique et intellectuel, le mot « commerce > (échange des biens de la terre, relations entre les idées) lui paraissait noble, étant l'éqtiivalent de « sociabilité >. Il était heureux dans les gares, organismes où palpitent les nations confondues, viscères d'acier qui commandent la circulation générale; il se complaisait dans les réseaux télégraphiques et téléphoniques, intermédiaires et liens des races, communion de funiverselle pensée.

Le trafic, le négoce, les traités d'affaires, n'étaient-ce pas les raisons mêmes de la paix et de la fraternité ! Faire du commerce avec les hommes, avoir commerce avec eux, n'étaient-ce point là deux expressions diverses d'un même fait?

Envisagé de cette hauteur, le a commerce > prenait des aspects grandioses, un air d'épopée, une magnificence qui, philosophiquement, régalaient aux plus grands Phénomènes épanouis à travers le Temps. L'homme d'une seule profession est comme l'homme d'un seul amour : il est € consacré » ; il est assimilé à TUnivers en un point de sa vie, idéalement aussi bien que physiquement; il en saisit la poésie en même temps que la légitimité et la force; il l'exprime; il en connaît les racines et il en respire la fleur: Vabsolu des choses est toujours beau... Or Abel était le négociant en son absolu; aussi avait-il pris conscience de l'esthétique de son œuvre ; aux moments de solitude, il s'abstrayait du côté matériel de sa carrière et réfléchissait au sens profond. Acteur, il avait connaissance des raisons du Personnage : « Le commerce, se disait-il, répond aux bases cosmogoniques; il est primordial, d'essence; il est une Nécessité cardinale; et c'est pourquoi les anciens le divi- . nisèrent comme l'Amour, comme la Lumière, comme l'Océan. »

Et vraiment, quand il regardait ce Paris mesquin, frivole, il jugeait la valeur comparative de sa vie à lui, agissant robuste et jamais lassé. En effet, à côté des éminentes fonctions hominales qu'il remplissait, qu'étaient les occupations restreintes à la petite fraction parlant un idiome, et même à une infime minorité

n ASCENSION

de cette fraction? Sans orgueil, il se savait supérieur à l'ambiance.

Quant aux oisifs de tout genre qui encombraient la population, il ne pouvait les voir sans un mouvement de révolte, sans une nausée; les gens « sans profession » lui représentaient des parasites de la végétation humaine, le cambouis qui encrasse ce beau mécanisme vivant qui est une Civilisation.

... Comment un homme aussi complet appréciait-il les femmes? Sur ce redoutable chapitre, Domyn était d'une ingénuité parfaite : avant de se soumettre à la condition matrimoniale (et même après, bien souvent), on peut dire que les Français sont polygames, presque toujours. Domyn, au contraire, — était-ce une conséquence de sa jeunesse besogneuse?

était-ce un mépris inconscient pour la fonction sexuelle, ou lassitude d'homme trop occupé? — n'avait jamais, en sa jeunesse, perdu beaucoup de temps aux choses d'amour; et, depuis son mariage, il restait strictement Adèle à sa femme.

Cependant le mécanisme vital par quoi se manifestait son âme était trop vibrant et trop robuste en sa virilité pour ne point ressentir, parfaitement, l'émoi du doux fluide féminin.

Lorsque, dans le monde, il éprouvait ces coquetteries, ces agressivités très subtiles dont les jolies femmes sont coutumières et qui semblent

rayonner d'elles, inconsciemment, par un éclat spontané de la nature, comme une propriété de leur épanouissement floral, ses yeux étincelaient, et une pâleur venait à son front. Une attirance singulière le portait parfois à des jeux avec les femmes, à des frôlements, à de longs regards posés sur leurs bagues, leur chair nacrée, les frisons de leur nuque; parfois, au contact d'une main finement gantée, il frémissait, gardant les doigts, les serrant en un spasme extasié, prolongeant ce plaisir... et la femme le regardait fixement, tout ensemble choquée, méprisante et ravie.

Cette prédisposition de sa nature était augmentée par l'excessif travail auquel l'armateur se livrait; il existe de secrets rapports entre l'activité de l'homma et son aspiration vers la femme,. entre la fatigue et la volupté, entre l'esprit et la vie sexuelle ; parfois, après une journée de soucis, d'émotions, de travail passionné, une étrange excitation lui venait, qui était à la fois médullaire et cérébrale : l'extrême chaleur développée sous le front avait gagné les moelles, s'était propagée dans les nerfs, allumant partout les désirs, les appels aux pâmoisons.

Excitée par l'effort, incessamment galopée par des ondes de volonté, brassée par d'électriques courants de pensée, exagérément sensibilisée, sa chair demandait maintenant la femme molle et douce, les formes faites pour

26 ASGENSIOiN

un paroxysme de fatigue et de plaisir, Tapaisement suprême dans les bras d'Héva. Cette lutte contre les virils qui constituait l'existence d'Abel formait un élément cantharidique, produisait une exaspération spéciale, une fébrile ardeur qui voulait se calmer par la folie des baisers, être abolie sous des caresses, en le ruissellement des cheveux dénoués.

L'exténuation est un aphrodisiaque, une admirable préparation génésique : Tencéphale, las, attendri jusqu'à l'efTémination, jusqu'aux morbidités lourdes, jusqu'à l'hallucinante ivresse, toujours fait appel au Principe féminin, lui demandant les délices, la volupté réparatrice, l'oubli dans ce mystérieux sommeil magnétique qui s'appelle l'amour.

Finie la saison de villégiature, M"° Abel Domyn a rejoint son mari; et l'existence conjugale a repris son cours. Mais, incessamment sollicité au dehors, Domyn profite bien peu de son foyer, du calme domestique.

Et, quand, d'aventure, il consent à passer une soirée près de sa femme, au salon, c'est pour causer négoce; il communique à sa compagne les projets qu'il forme, ses enthousiasmes, ses espoirs et ses déceptions.

... Il était, un soir, particulièrement excité et nerveux. Depuis quelque temps, son attention s'était portée sur le phénomène géographique

qui amène à la civilisation les contrées sud-africaines, Transvaal et Bechualand. Il contemplait ce grand fait social avec ses yeux de négociant, avec ses convoitises de spéculateur, et aussi avec le lyrisme de sa puissante imagination.

— Vois, disait-il à sa femme, vois ce formîdable « rush », cet exode qui entraîne les Européens vers les plaines australes, vers la nouvelle Californie. Les richesses minières de Pretoria, de Johannesburg, la « Golden city », les splendeurs de Kimberley, la ville des Diamants, vont, de plus en plus, agir sur les foules d'Europe et recommencer la mise en marche que provoqua jadis le Far-West américain.

Remarque les dessous financiers de cette émigration ; considère les rendements des mines, Robinson, Langlaagte, Crown-Reef, Primrose, Jumpers; c'est prodigieux, presque incroyable, c'est fou. Tiens, en un mois, dernièrement, Tune d'elles a produit 8000 onces d'or, soit 248 kilogrammes ! Ces sociétés dédoublent leiir capital, et la hausse s'effectue toujours. Ah! si j'avais su plus tôt! Les premiers fonds mis dans ces affaires extraordinaires se sont, à l'heure actuelle, bien plus que centuplés; saistù bien, ma chère Hélène, que le capital industriel engagé là-bas monte à 2 milliards et que la valeur intrinsèque de ces districts aurifères est d'au moins 30 milliards?... A côté de pareils

â8 ASCENSION

résultats, je te demande quelle figure font nies petits inventaires annuels! Pourquoi n'ai-je pas songé plus tôt à cela? Quel malheur! Quel malheur!...

— Mon Dieu, interrompit M"* Domyn, comme te voilà parti, exalté! Tu n'as pas Tintention^ je suppose, d'ouvrir là-bas de nouvelles carrières d'or ou de diamant?

Domyn resta un instant muet; puis, se rapprochant de son interlocutrice, il dit :

— Non, mais... écoute bien : je prépare^ ailleurs, une opération du même ordre, plus belle encore; c'est un secret : mais à toi, ma confidente naturelle, je puis tout dire. Or, voici :- \\ existe en Indo- Chine, dans le Haut-Laos, des filons précieux plus, riches que ceux du Transvaal ou du Bechualand. Eh bien, actuellement, une mission d'ingénieurs et de chimistes étudie, pour mon compte et à mes frais, les gisements de la « Californie laotienne », comme l'appelle un explorateur; je sais que cette région est une des plus richement minéralisées qui soient au monde. Outre l'or et l'argent, on y trouve le cuivre, le plomb, le sel, le charbon, le mercure, le pétrole, l'antimoine, le cobalt... Dans son dernier courrier, daté de la rivière Sé-Sâne, le secrétaire de cette mission m'écrit que ses analyses de minerais d'or ont donné des résultats plus qu'excellents; si je ne suis pas devance par les Anglais ou les Allemands,

si je puis mettre en marche, seul, cette opération prodigieuse, notre fortune, ma chère Hélène, sera colossale d'ici quelques années; et c'est à peine si j'oserais préciser les chiffres éventuels que j'entrevois.

— Mon ami, dit M"* Domyn, n'as-tu point trop d'ambition, ou trop d'enthousiasme? A quoi bon tous ces rêves passionnants, ces désirs de milliards? Tout cela n'est point nécessaire au bonheur, et ces projets dont tu me parles m'effrayent, bien loin de m'enchanter. Garde ta santé; pense à moi, à ton foyer, à ta fille; ne cours point les aventures; reste dans ton nid; voilà mes vœux à moi; voilà ce que mes prières demandent à Dieu.

Et elle lui mit gentiment un baiser sur le front.

Polyandrie.

Si M. Patrick avait reçu quelque lettre anonyme pour lui révéler que sa femme avait un amant, il aurait assurément, dans un grand geste de mépris, jeté la lettre au feu. Et pourtant le fait était certain. La délicieuse M"* Patrick trompait son mari, effrontément. Oui, cela s'était décidé un soir où, par malchance spéciale, M. Patrick avait été un peu froid, quand il aurait dû être empressé.

A la suite de cette constatation, Claire Patrick réfléchit qu'un beau garçon de sa connaissance, Lionel Gomtat, lui faisait depuis longtemps la cour; par acquit de conscience, elle chercha quelque bonne raison pour continuer à lui refuser d'être sa maîtresse; mais elle n'en

trouva aucune qui fût excellente, péremptoire... Oui, pas une, ce qui s'appelle pas une!... Et alors... le beau Lionel obtint tout, tandis que la veille encore on lui refusait tout.

Discret, spirituel, Lionel Comtat était un homme à bonnes fortunes; la mort de ses parents Tavait mis en possession, très jeune, de 80 000 francs de rente, qu'il dépensait royalement; et l'entresol qu'il habitait, avenue de l'Opéra, avait déjà été le théâtre de bien des fêtes d'amour, avant le jour où M"" Patrick y fut introduite...

Après ce mémorable accident, Claire se dit que, par une juste compensation, elle devait être, vis-à-vis de son mari, aussi gentille que possible. Et, de fait, jamais cet homme charmant n'avait été plus heureux que depuis qu'il était trompé, — ce qui tendrait à prouver, entre parenthèses, qu'il existe des réparations providentielles et que l'univers n'est point, en définitive, aussi mal fait qu'on le dit.

Ce,tte existence féminine en partie double compliquait bien un peu la vie de M"* Patrick; mais elle faisait face à tout, ne.se refusait à. aucune des obligations qu'elle s'était créées, parfaitement à la hauteur de cette mission, et: convaincue qu'elle devait remplir tous ses devoirs, si multiples qu'ils fussent.

«Devoir»., « obligation », voilà, semble-t-il, (tes mots assez peu à leur place en pareille.

miatière; c'étaient cependant ceux que Claire employait mentalement quand elle se causait à elle-même.

En présence de ce qu'elle appelait « sa conscience », la fidélité qu'elle gardait à ses deux possesseurs, l'obéissance empressée à leurs désirs pouvaient passer pour une espèce de vertu relative, un satisfecit de conduite.

Au début, la chère petite avait bien été légèrement effrayée de cette nécessité d'avoir un mariage et une liaison : mais elle s'était asse^ vite aperçue que, pour une femme comme elle, deux hommes ne sont point plus difficiles à rendre heureux qu'un seul ...

- Quant à elle, il est certain qu'elle éprouvait un plaisir très vif à ces ruses, à cette hypocrisie, à cette ambiguïté de sensations qui mêlait deux virils à ses caresses — et à sa pensée, parfois la même seconde.

:: On pourra croire que cette nature eût été très à sa place en un harem d'Orient et qu'une pareille déformation de l'idée du bien indiquait un cas pathologique. Mais, dans cet effréné, dans ce licencieux Paris, la chasteté des femmes est si bien et de toutes parts induite en ten^ tationl... Certaines femmes, assurément, ressentent le « grand amour » qui les scelle irrévocablement à un homme; certaines autres restent monogames par religion . Mais les autres, quand elles sont jolies, bien sexuées, de sang

ardent, doivent fatalement faire le joli naufrage que vous savez, dans la polyandrie...

Et M"* Patrick avait sombré à pic, sans espoir de renflouement, si Ton peut écrire semblable irrévérence...

Lequel des deux était son préféré? Question qu'elle jugeait inutile de se poser; elle les aimait tous deux, alternativement, et de tout son cœur ; c'était une excellente créature que cette Claire, encore qu'un peu brouillée, depuis son enfance, avec la morale.

Très franche, du reste, fantasque plus qu'à souhait, elle avait parfois, à l'adresse de son amant, des aveux qui auraient fait réfléchir Lionel sur l'énigme féminine s'il avait été philosophe ; mais celui-ci se contentait d'être admirable, au point de vue plastique.

— N'est-ce pas curieux? lui disait-elle au début d'une après-midi qui promettait d'être tumultueuse. Je t'aime; je pourrais dire qu'en certains jours je suis folle de toi; et cependant...

— Et cependant?

— J'ai souvent le désir de ne point t'être fidèle... pourvu que je ne te perde pas.

— Un peu subtil pour moi, chère amie.

— Je suis femme, mon cher, et c'est pourquoi je me sens à la fois inconstante et jalouse. Si je savais que tu fais la cour à une rivale, j'en aurais un chagrin violent. Et, d'un autre côté, il

me semble doux d'être courtisée par d'autres hommes. Les romans ne disent pas vrai quand ils affirment que l'amour exclusif suffit aux femmes ; un seul homme peut-il me procurer le plaisir d'être prise et la joie d'être désirée? Or je veux connaître toujours cette joie et ce plaisir... à la fois.

— Madame Patrick, permettez-moi un peu de mythologie ; le dieu Jupiter se métamorphosait en plusieurs hommes; c'était un féministe consommé... et c'est pourquoi il a eu d'assez retentissants succès.

— Jupiter, n'était-ce pas cet Olympien qui avaitpour femme Junon? Oui! Eh bien, si j'avais été Junon, Jupiter me serait demeuré fidèle.

— Et auriez-vous trompé Jupiter avec moi?

Oui, n'est-ce pas? Soyez bonne; laissez-moi le croire... Mais nous nous égarons; il s'agit de vous, de vos sentiments intimes; et ce que vous me dites n'est guère rassurant pour un amant très épris comme moi.

— Je suis vraie, voilà tout. Je te dis crûment mes pensées; je veux toujours entendre à mes oreilles la voix de la passion et si, pour cela, il faut avoir plusieurs romans, je les aurai...

Elle continua, fermant un peu les yeux.

— L'extase d'une nouvelle approche, les frissonnements si doux d'un premier contact des lèvres, la lueur qui brille aux yeux d'un homme

suppliant, dont on est la madone désirée, la fougue d'un amant bien viril..., toutes ces exquises sensations ne me paraissent pas exclusives Tune de l'autre.

— En voilà une morale !

— Ah! tu es amusant comme tout en parlant de morale, ici, dans notre chambre de rendezvous... Mais la morale n'est que de l'hypocrisie, quand elle n'est pas conforme aux aspirations de l'esprit, aux sincères appels du corps.

— Alors, vivent les animaux!

— Eh bien, ils vivent, et paraissent prendre à l'existence un singulier plaisir. Mais, sans aller jusque parmiles moineaux, je me rends compte que je ne suis pas à ma place dans la bourgeoisie monogame et prude. J'aurais dû être chanteuse d'opéra; représenter pour une soirée Salammbô prêtresse et courtisane, incarner Marguerite, Manon, Salomé, Madeleine, Juliette, toutes les pécheresses, toutes les victimes mortes d'amour, quel rêve!... J'envie ces femmes, les actrices courtisées par le public, obéissant, dans leurs amours, à leur seul caprice : il m'aurait fallu Fantasio, Fortunio, le Passant; j'aurais eu l'accueil et l'oubli faciles; voilà !••. j'aurais été hors la loi, mais non point hors le plaisiç, non point hors la vie. Appartenir toujours ail même homme, être soumise à ses besoins... pouah! sort répugnant, condition de femelle; moi, je yeux toujours me reprendre, afin de rae

redonner quelquefois ; la femme n'est supérieure à l'homme qu'au moment où il la désire ; eh bien, ce moment, je veux le prolonger.

— Avouez, chère madame, que, de vous à moi, cette profession de foi anacréontique est d'une originalité singulière! Mais en dites-vous autant à votre mari, Adolphe? Qu'est-ce qu'il pense de toutes ces théories, Adolphe?

— Je vous défends d'appeler mon mari par son petit nom; je consens à le tromper, mais point à le ridiculiser.

— Tiens, au fait, vous allez peut-être me dire que vous l'aimez aussi?

— Mais certainement.

— Je le lui dirai... ou plutôt, si nous lui écrivions la chose?

— Il sait à quoi s'en tenir, là-dessus.

— Pourquoi alors suis-je ton amant?

— Parce que tu es joli garçon, donc!

— Cynique ! Cocotte !

— Des gros mots! Allez-vous être fâché maintenant, parce que je ne vous cache rien?

Il eut un grand éclat de rire.

— Mais non... Sais-tu, ma Clairette chérie?

Eh bien, je pense et je fais tout comme toi; une franchise réciproque vaut mieux que toutes les déclarations lamartiniennes. Le droit à l'infidélité, voilà notre devise. Et, par suite, si je rencontrais quelque blonde pas trop farouche, tu ne te vengerais pas, ma brune mignonne?

— Grand serin, va ! je me serais vengée avant !

Et, comme dans Françoise de Rimini, ils ne parlèrent pas «plusavantî> ce jour-là... « Originale petite femme! pensait Lionel, quelques heures après; perverse et loyale;... c'est égal, elle me tient bien, précisément parce qu'elle paraît toujours prête à me tirer une révérence de congé; au surplus, il est impossible de savoir si elle me trompe, si elle nous trompe, Adolphe!... L'homme est un fameux imbécile, tout de même!... »

Claire était une femme épanouie en pleine lumière, ayant la naïve impudeur des déesses antiques, une fleur de chair amoureuse de la vie, écartelant, jusqu'au cœur, ses corolles, jusqu'aux tréfonds d'un sexe avide et sain, étalant, sans réserve comme sans honte, l'intimité de son être, sa chaude et rayonnante animalité.

Cette féminité à la fois béante de désir et molle d'indifl'érence était comme un calice ouvert :... il attend que les souffles du vent, les rythmes de la destinée lui apportent des pollens flottants..., il demeure incapable de se dérober aux aventureuses et insinuantes graines.

Mais Claire était inféconde : nature de courtisane, fleur sans fruit uniquement parée pour le plaisir des yeiix, pour le régal des papillons et le butin des abeilles.

Cette secrète condition de stérilité en faisait

une maîtresse parfaite, toute à son ardeur, aucune crainte de maternité ne venant paralyser Talliciant don de sa personne; c'était la femme affolée et affolante, se nouant à l'homme, s'unissant à lui, amoureuse et tout entière; voilà pourquoi Lionel l'aimait; voilà pourquoi il avait un battement des artères, un frisson des nerfs, quand lui parvenait l'habituel billet parfumé fixant l'heure du prochain rendez-vous.

Physiquement, c'était une brune aux cheveux légèrement crépelés, au profil caprin ; ses yeux noirs avaient des feux de diamant, et la pâleur chaude du teint, les lèvres rouges indiquaient la nature voluptueuse. Quoique très bien faite, elle avait les hanches étroites et la poitrine un peu grêle; la ligne du corps indiquait des attributs féminins peu développés, je ne sais quelle forme hybride faite pour donner un plaisir ambigu. Elle accentuait encore cet aspect équivoque en portant ses cheveux coupés à la mode des hommes; et, sur cette chevelure de jeune page, le peigne d'écaillé tranchait étrangement. Ses baisers avaient un piment de perversion; « Mon petit gamin, » disait parfois son amant; et ce mot masculin la choquait, la charmait.

Ses goûts, ses habitudes n'étaient pas ceux d'une femme ordinaire, satisfaite en son ménage. Elle conduisait elle-même tous les matins, au Bois, un phaéton ou un dog-car attelé de deux chevaux; à la campagne, elle chassait,

40 ASCEiNSION

heureuse d'être avec les messieurs, de se montrer revêtue d'un costume court, chaussée de brodequins, d'exhiber des guêtres montantes.

Elle fumait et jouait au billard. Elle aurait voulu se figurer l'âme d'un homme, ses passions, ses plaisirs, ses fureurs, connaître ses causes d'exaltation; enfant, quand elle lisait des récits historiques, il lui semblait participer aux batailles, à l'acharnement des massacres.

Quant à Lionel Comtat, c'était un fort joli homme, trop joli, « distingué », j'allais dire banal; ses cheveux châtains, sa barbe bien étirée à double pointe, la caresse de ses yeux, la peau très blanche qui faiblement se teintait aux moments d'action ou d'émotion, faisaient tourner bien des têtes de linotte. Or M™* Patrick, mise en émulation de coquetterie par les ruses, et les rivalités féminines qui convergeaient vers Lionel, gardait son amant avec jalousie, allant même jusqu'aux imprudences afin que l'on soupçonnât bien sa liaison.

Elle affichait même un peu l'intimité qui l'unissait à Lionel et prenait vis-à-vis du jeune homme des façons légèrement plus que cordiales ; et cela lui était bien égal d'en être un peu compromise.

Était-ce assez apparent pour offenser ou inquiéter M. Patrick?

Non, il était optimiste et pensait : a Je lui suffis — trop... >

POLYANDRIE il

Ah ! monsieur Patrick, monsieur Patrick ! Lassala, nunquam satiata, disaient les Latins, parlant de la femme. Gomment, vous, un Parisien, en savez-vous moins que les antiques Romains?

Quod Deus conjunxit, homo non separet.

Depuis quelque temps, Domyn était silencieux, plus que d'habitude, enfermé dans son cabinet pour un travail qui semblait l'absorber, compulsant de volumineux courriers qui lui arrivaient d'Extrême-Orient ou du Sud-Afrique.

Remarquant cette préoccupation croissante, Hélène demanda à son mari s'il n'avait aucune inquiétude dont elle pût être la confidente; mais celui-ci éludait les questions ou faisait des réponses évasives.

— Il est pourtant certain, lui dit un jour sa femme, que tu es tout changé; je te voyais occupé autrefois, absorbé même, mais actuellement tu as des soucis, je le sens, j'en suis sûre ; je te connais, je t'observe attentivement et je mMn-

4i ASCENSION

quiète, car aucun sujet ne m'est plus cher que ton repos. Pourquoi me cacher quelque chose?

Si c'est une catastrophe, un malheur, tu comptes donc pour rien mes conseils et mon dévouement? Je n'appelle pas l'adversité sur nous, bien sûr ; mais, si pourtant venaient les mauvais jours, tu trouverais à côté de toi une femme que peut-être tu ne connais pas tout entière. Domyn lui prit les mains.

— Tu es vaillante, dit-il, autant que bonne et belle, je le sais ; mais ton imagination et ta sollicitude t'égarent,fort heureusement; cependant, puisque tu es préoccupée à mon sujet, je ne veux point garder pour moi seul un secret que tu désires connaître. Je t'ai appris, n'est-ce pas? que, justement frappé des résultats donnés par les mines d'Afrique, je faisais étudier au Laos une opération du même ordre. J'ai actuellement la certitude qu'il y aurait là pour moi une affaire plus que de premier ordre, absolument prodigieuse; seulement...

— Seulement?

— Il faudrait que je sois là-bas : mes ingénieurs ont obtenu une promesse de concession, engagé les premiers ouvriers, creusé des puits : ils me demandent maintenant des machines :

et c'est là le point grave, parce que la mise de fonds va être énorme ; et je ne voudrais pas m'engager plus loin sans avoir vu, expérimenté, par moi-même.

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 45

M"* Domyn eut un soubresaut.

— Mais je ne puis supposer que tu songes à faire ce voyage?...

— Il le faudrait bien, cependant...

— Gomment! quitter ta maison de Paris, où ta présence est une nécessité de toutes les minutes!... Nous abandonner, moi et ta fille! Ah! mon ami, tu me permettras de n'être point flattée : ainsi nous occupons dans ta vie une place tellement étroite, l'afl^ection que tu as pour nous est à ce point fragile qu'une aff'aire commerciale puisse la détruire!

— Quelle exagération! Mais c'est justement pour vous, pour l'avenir de notre fille que cette magnifique opération me séduit tant.

— Il m'est pénible de voir combien nos façons de sentir sont difl^érentes sur certains sujets. Au surplus, brisons là; toute discussion sur un projet qui t'éloignerait de ton foyer pendant un an au moins est une offense pour moi.

A la façon irritée dont M*"' Domyn prononça ces paroles, Abel comprit qu'il ne fallait pas insister.

... Mais un désir était né; une idée fixe poussait en son âme des racines, impérieusement.

Immobilité du regard, pâleur du front, incoercibles distractions, mutismes, insomnies, tout indiquait la force, les progrès de cette « possession ».

M™* Domyn assistait à ce drame de la volonté;

et une immenâe tristesse lui venait, un navrement...

— Eh quoi ! pensait-elle, voilà donc comment j'étais aimée !! Voilà ce qu'il me rendait en échange de mon exclusive adoration I

Ce fut sa première grande douleur : au seuil de la vie conjugale, elle faisait cette découverte, cette affliction lui était révélée, à savoir que, dans le cœur de son mari, elle, l'épouse, était primée par la passion des affaires, le goût du lucre, le souci des choses mortes! Elle se trouvait en balance avec des intérêts; elle figurait au-dessous des chiffres, et il lui fallait céder le pas à des inventaires, à des préoccupations mercantiles!...

Et elle reculait, ainsi que devant la vision de je ne sais quel Pays Pétré, aux bises froides, aux horizons tragiques et durs... les séjours aux pays d'illusion, dans le tiède printemps des croyances, aux jeunes floraisons du Temps!... les rêves de l'épousée, les beaux rêves d'éternel amour!...

Comment s'était-elle abusée à ce point! Se donner tout entière, éperdue, sans réserve, à un homme, prêter à l'être choisi ses propres sentiments... et découvrir la sécheresse, l'indifférence, à la place de la tendresse supposée!... Le réveil était cruel... La femme doit donc toujours souffrir par l'homme, être blessée par son abandon, après avoir été meurtrie par son

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 47

amour?... Longtemps, Hélène avait cru que les travaux d'Abel, ses heures de solitude étaient un sacrifice : tout au contraire, c'était un besoin ; les airs assombris, les repas écourtés, les soirées interrompues, les nuits passées dans les correspondances, dans Tacharnement des chiffres, tout cela ne représentait pas TaccompUssement pénible d'un devoir; c'était une passion,... c'était la passion, la rivale... Hélène ne se sentait point jalouse; mais humiliée!...

Et pourtant, son mari n'était pas une exception, un égoïste : il se montrait bon pour elle, affectueux, fidèle à sa foi, certainement. Alors, tous les hommes étaient ainsi, même les meilleurs! Son esprit se troublait alors comme devant un sinistre problème!... C'était cela, le mariage ! Abominable malentendu, quand ce n'était pas trahison, adultère... Tous les raisonnements qu'elle tentait sombraient en une stupeur; et, de cette stupeur, rien ne la pouvait guérir : elle pleura sur sa détresse morale, sur ses croyances blessées à mort... Cœur exquis, cerveau nécessairement borné, la femme ne comprend pas certaines fatalités, certaines catégories hautes de l'univers. Gomment M"' Domyn aurait-elle pu deviner cette condition qui fait que l'homme, destiné par le Dualisme fondamental à l'action extérieure, n'apporte point au foyer le même dévouement absolu, la même chaleureuse sollicitude que la femme? Dans tous

les règnes de la nature, le mâle ne doit-il pas rester hors du nid, dans le plein air et dans les houles, aux intempéries?...

Comment aurait-elle su que, pour les virils solidement trempés, la bataille contre les activités hostiles, le triomphe sur les éléments ou sur les ennemis sont, plus que la paix domestique, sources vives de joie? Comment aurait-elle pu imaginer qu'aux caresses de ses lèvres, à Tenlacement de ses bras, un homme pût préférer le déploiement de l'énergie, reffort, la lutte, les blessures même, attestations d'une nature valeureuse contre laquelle se brise le Destin?

Hélène ne voyait rien de ces choses, et sa peine restait sans consolation.

Des semaines, des mois s'écoulèrent pendant lesquels la seule pensée de cette séparation proposée lui demeurait cuisante. Mais, enfin, cependant, M"' Domyn s'aperçut que ses idées prenaient, d'elles-mêmes, une autre orientation.

Ce fut d'abord un mouvement de fierté; en dépitde toute atténuation, de toute explication, un fait subsistait qui était outrageant pour elle, et que nul oubli, nulle prescription ne pourrait couvrir: une situation nouvelle était née dès l'instant où son mari avait formulé un désir qu'elle jugeait offensant; résister, se lamenter, supplier, tout cela n'était-il pas indigne d'une femme bien née, d'une jolie femme comme elle?

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 49

En face de l'irréparable, rien n'est plus convenable que la résignation ; Hélène le sentait, et il ne lui convenait pas de s'abaisser au rôle d'une Ariadne criant aux échos ses litanies de femme abandonnée. Digne, hautaine, accepter le fait accompli, cela constituait une attitude morale qui, de jour en jour, lui plaisait davantage.

Au surplus, la femme n'est pas faite pour le combat; une longue faiblesse séculaire incline vite notre jolie compagne terrestre à l'hypocrisie patiente et souriante; assez faciles à enlever de haute lutte, ses acquiescements dissimulent mal de félines espérances, des révoltes ondoyantes et vagues; dans le duel des sexes qui constitue la vie, la tactique préférée d'Héva est toujours la soumission.

Une autre raison amollissait encore la volonté de M"'' Domyn, énervait sa résistance : à l'heure des premières effusions, elle s'était juré d'entièrement se consacrer au bonheur de son mari ; et toujours, jusqu'à présent, elle avait tenu cette promesse; or voici qu'il était malheureux maintenant à cause d'elle ! et ceci la troublait profondément.

— 11 se résigne, pensait-elle; il ne me parle plus de son désir, parce qu'il est bon, parce qu'il ne veut pas me contrarier : il est meilleur que moi; car je lui suis une occasion de souffrance, et pourtant il ne se plaint pas; mais enfin, il voit en moi un obstacle à ses projets ;

et, de ce fait, un ressentiment peut lui venir : alors, si je ne cède pas, la douleur d'être odieuse viendra s'ajouter à la mortification d'être vaincue !

Au cours des nuits sans sommeil, des longues après-midi, elle sentait faiblir sa résolution...

Et puis, dans sa pensée, flottaient des possibilités, des hypothèses, des espoirs, de tenaces fugacités...

Peut-être que, ne se sentant plus contrarié, il renoncerait de lui-même à ce départ : les hommes sont si singuliers ! Il tenait peut-être à son voyage un peu en raison de l'entrave qu'elle y mettait. Au dernier moment, à la cruelle minute qui le séparerait d'une épouse et d'une fille, pourquoi son cœur ne faiblirait-il point?... Qui sait s'il ne tomberait pas dans les bras de la femme accueillante, attendrie, indulgente toujours?...

Alors, voici qu'Hélène pre'nd l'initiative de revenir sur le sujet détesté. Aux premiers mots, Domyn protesta, disant qu'il aimerait mieux ne point reprendre une conversation pénible pour tous les deux, ajoutant qu'il avait enfin pris son parti et fait son deuil du million aventuré déjà dans l'entreprise.

— Quoi, dit M"*' Domyn, une si grosse somme!

Tu te résignes à la perdre?

— C'est dur : mais le moyen de faire autrement? Avant tout, j'ai à cœur de ne point

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 51

l'attrister; or, Tautre jour, je t'ai vue si révoltéel...

— Oui, mais enfin je ne suis pas déraisonnable : je sais, moi aussi, qu'il existe certaines nécessités auxquelles il faut se soumettre. Combien durerait une absence qui te permettrait de sauver ta mise?

— En ces sortes d'affaires on ne sauve pas sa mise ; on la centuple ou on la perd entièrement. Le temps qu'il faut pour cela? C'est beaucoup trop aléatoire pour qu'on puisse d'avance le connaître. Mais, cependant, je suppose qu'avec un an... ou deux...

Un silence se fit.

— Eh bien! prononça lentement Hélène avec effort, j'accepte la devise du négociant : « Les affaires avant tout; » es-tu content de moi?...

Domyn eut une hésitation.

— Bien sûr? Bien sûr? Sans regret?

— Avec regret..., mais avec courage : le dévouement d'une femme à son mari se manifeste aussi bien par le sacrifice que par l'action.

Si M"""* Domyn avait espéré que la suppression de tout empêchement amènerait, dans l'esprit d'Abel, un revirement quelconque, elle fut vite désabusée; le transport avec lequel son mari Tembrassa, la joie qui éclatait dans ses yeux, la hâte qu'il apporta aux préparatifs du voyage, cruellement lui révélèrent combien peu elle comptait dans cette âme d'époux. Reconnaissant

52 ASCENSIOIN

que Tallégresse de son mari était basée sur une interruption de la vie commune, et que ce divorce librement consenti paraissait être pour lui le bonheur, une sorte de soulagement, la pauvre femme fut plongée en un désespoir; mais elle sut composer son visage, ses attitudes, et Tarmateur ne soupçonna point sa propre cruauté : s'il avait su, s'il avait deviné, une pitié l'aurait pris; mais il ne voyait rien, agité,. trépidant, pareil à quelque prisonnier qui attend l'heure de la levée d'écrou.

Joyeusement, rapidement, l'armateur prit ses dispositions pour le départ. Mais, si pressé qu'il fût, Domyn, toujours méthodique, toujours prudent, ne voulut point se livrer au hasard et abandonner la proie pour l'ombre.

Entendant bien ne point sacrifier ni délaisser sa maison de Paris, qui lui avait donné jusqu'alors de si bons résultats, il demanda à Patrick, en qui il avait pleine confiance, de créer avec lui une association pour continuer les affaires. Patrick savait l'opération excellente et n'eut garde de refuser.

Ainsi rassuré de ce côté, Domyn commanda des machines nouvelles d'après les plans que lui envoyaient ses ingénieurs, et aussi deux navires démontables, à fond plat, destinés à la navigation du Meï-Kong.

...Au moment où Domyn montait dans un compartiment du rapide qui devait l'emporter,

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 53

il ne fut pas peu surpris de voir sa fille Geneviève gravement s'installer en face de lui.

— Eh bien! dit-il, bébé chéri, vas-tu venir avec papa?

— Oui, dit Tenfant, espiègle, joyeuse.

Domyn regarda sa femme, qui, elle non plus,

ne descendait point du wagon.

— Nous avons voulu, dit celle-ci, te faire une surprise et te conduire jusqu'à Marseille, afin de rester avec toi le plus longtemps possible.

Abel sentit des larmes lui venir, à cette délicate preuve d'attachement, à celte douceur tenace : une minute, il eut conscience du chagrin qui se cachait sous l'apparente résignation de sa femme : une ombre passa sur son front; et, très ému, il regarda longtemps ces deux êtres féminins qui auraient dû être tout pour lui, qui, discrètement, s'attachaient à lui jusqu'aux dernières secondes, et qu'il allait abandonner, pourtant... Eut-il une hésitation? Vit-il sa dureté, son erreur, sa folie? Eut-il conscience de son outrage à l'amour, à la paternité, à la nature?... Le train, commençant ses premiers tours de roue, l'emportait vers l'irréparable, vers l'accomplissement de l'obscure destinée...

... A bord du Saghalien, M"* Domyn veille ellemême à l'installation de son cher voyageur:

après avoir mis tout en ordre dans la cabine, passant le seuil pour sortir, elle embrasse d'un coup d'œil, une dernière fois, ce petit apparte-

5i ASCENSION

ment où doit habiter, pendant de longues nuits, ce mari dont elle a cru ne jamais se séparer avant la mort... Une pensée s'impose à elle, en ce grave moment; cette douloureuse se retrouve femme : « Voici donc la cellule de moine qu'un homme préfère à son appartement à elle, à sa chambre nuptiale I »

On allait retirer les passerelles; c'était l'heure de la séparation ; voici toute proche la seconde fatidique, qui marquera le Temps d'une brisure ineffaçable!...

Dans ses deux bras fermés, Domyn serre convulsivement sa femme et sa fille, comme s'il voulait les faire pénétrer en sa poitrine... Puis, au moment où elles vont s'éloigner, il les reprend encore, avec frénésie, dans une étreinte passionnée, à pleins bras, à lèvres tendues... Il échange tout bas avec sa femme de doux et navrants mots: « Adieu... Adieu... >

L'enfant, très grave, comme devant un danger, se tait..., sentant un drame qu'elle ne comprend pas... Hélène, inerte et glacée, a, sur les joues, deux sillons de larmes... Et enfin, le navire partant, Domyn seul, accoudé au bordage, l'œil fixe, le front pâli, regarde sa femme dont les yeux ne le quittent point, et sa fille qui, gentiment, lui envoie des baisers...

Le Saghalien s'éloigne, s'estompe peu à peu dans la brume, devient imprécis, disparaît enfin...

QUOD DETS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 55

Un déchirement se fit alors dans le cœur d'Hélène, puis un vide... Quelqu'un en était sorti... Son mari était « absent >, comme dit la loi : et cette veuve d'un vivant, en face de la solitude, devant la détresse, éclata en sanglots violents...

Navrée, elle songeait : « Lui, n'a pas pleuré : j'ai vu ses yeux, ils étaient secs... » Elle ignorait que, chez les grands virils, la souffrance se révèle, non par les larmes, mais par une excessive rigidité du visage, comme si le malheur, qui amollit la femme, durcissait l'homme, ainsi qu'une stupeur, comme s'il le pétrifiait perinde ac cadaver...

Elle ne savait pas que, au moment dernier, Domyn avait presque fléchi, que son cœur s'était troublé et qu'un effort de volonté presque surhumain avait été nécessaire pour l'arracher d'elle.

... Comme M""* Domyn rentrait à l'hôtel pour se préparer au retour vers Paris, la grande glace du salon lui renvoya son image : et, si bouleversée qu'elle soit, voici qu'il lui est doux de constater que cette jeune femme est fort jolie, sous son affliction: bien des hommes, elle le sait, voudraient baiser ses yeux, cette pulpe nacrée, avoir pour oreiller les boucles déroulées de ces cheveux, enserrer cette taille... Alors, mon Dieu, pourquoi son mari l'a-t-il à peu près répudiée ?

Là-bas, sous Thorizon, le Saghalien glisse.

Mécanisme d'horlogerie remonté pour douze cents heures, il s'avance en cette marche qui devra durer jusqu'au mois prochain sans repos; créature de métal et de bois, participant de l'oiseau et du poisson, le navire déploie quelques voiles pareilles à des ailes, tandis que l'hélice brasse l'eau de ses quatre nageoires d'acier; et le Léviathan répercute aux rivages le souffle de ses 2900 chevaux-vapeur.

... Passèrent des jours et des nuits pendant lesquels Domyn eut tout le loisir de contempler la Terre gigantesque, à ses yeux dévoilée.

Amateur des larges visions, il suivait, sur des cartes, la route du navire, et se regardait avancer à la surface du Globe, dépasser l'Equateur, franchir, l'un après l'autre, les méridiens: et, levant les yeux, il pouvait retrouver sa marche, reflétée, en sens inverse, au ciel, écrite sur la coupole, sur la grande concavité d'IUusion : en efl'et, à mesure qu'on descendait vers l'Hémisphère austral, les officiers du bord signalaient d'autres constellations.

Le Firmament semblait chavirer en arrière, reculer comme un pendule, avec sa Voie lactée, son zodiaque, dont le déplacement était visible de jour en jour : et cette oscillation de l'énorme sphère, ce balancement de l'espace poudré de lumière cosmique, était, pour les yeux du

QUOD DECS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 57

voyageur, une féerie, quelque chose de prodigieux...

Et Domyn trouvait cela très beau de participer au mouvement des astres, d'écrire un itinéraire libre au milieu des fatalités sidérales, d'avancer vers un but défini et conscient, au sein de cette gravitation qui s'ignore.

C'était là un vaste fond de tableau, une scène digne du drame de la pensée qui se jouait en son cerveau. La Terre faisait ici son office ordinaire qui est de grandir ses contemplateurs, de leur inspirer le mysticisme, d'élargir et de magnifier leur âme. Un poète s'éveillait en Domyn auquel naissaient d'imprévues et nobles mentalités. Il avait foi en son œuvre; de miraculeuses conjonctures se préparaient pour lui dans l'avenir; il en était certain, il en frémissait tout entier. Les fortes convictions créent, autour d'elles, un resplendissement des choses : et c'est pourquoi la confiance que Domyn avait en son entreprise rayonnait hors de lui, donnait à l'univers transfiguré des aspects amis, des voix favorables. Tout lui semblait propice : l'ensoleillement de la si pure lumière était une fête pour son intelligence; le langage mystérieux des sémaphores, les cabalistiques signaux qu'adressaient les cités flottantes croisées en route, c'étaient, sans doute, des encouragements, des auspices secourables... Des bandes d'oiseaux migrateurs venaient du Nord,

fuyaient les climats ténébreux et les âmes frigides, allaient de conserve avec lui, faisant assaut de vitesse vers je ne sais quelles Terres promises; c'étaient des augures, des conducteurs, des messagers indiquant la bonne route... Leur instinct, voix de Dieu, n'était-il pas d'accord avec le désir qui l'avait pris, lui, d'aller vers d'autres cieux? C'était aussi le souffle des alizés qui l'induisait, démontrant l'universalité du grand Tout, conseillant à l'humanité de s'unir en un seul élément, à tous les points cardinaux... Toujours surgissaient, à la proue, des étoiles nouvelles, comme si, à son approche, elles se fussent levées pour lui faire honneur... Et ces étoiles étaient plus larges, plus claires que les constellations jadis vues par lui au-dessus de l'Europe; l'éblouissante « Croix du Sud » était apparue, remplaçant, à ses yeux, 1' « Ourse ^,la « Polaire » si frêle, les autres, petites étincelles, pâles, frileuses, à peine distinctes dans les brumes du Septentrion, timides paillons à demi éteints, semblant venir d'un ciel très, très lointain, douteux... Et cette substitution frappait Domyn; ses yeux s'extasiaient à la contemplation de tous ces archipels de feu... Il y avait, dans son âme, comme une montée lumineuse, une grandissante allégresse, une aurore de certitudes et d'espoirs, un jour nouveau... Et cette « Croix » lumineuse, à laquelle ses yeux revenaient toujours, lui semblait un « Labarum >;

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 59

il se rappelait alors une grande parole symbolique : Hoc signo vinces... Ainsi que les mages, n'était-il point guidé par les signes célestes?...

Et puis, on avait rencontré Adulis, Myos- Hormos, les villes fondées par les armateurs égyptiens, arabes, sabéens. Ses prédécesseurs avaient glorieusement réussi : pourquoi ne ferait-il pas comme eux? « Oui, oui, se disait-il, allons 4 toujoursplusoultre »... Me voici, comme Jason, allant à la conquête de la Toison d'or... Je suis sur le sentier qui mène au sommet de la vie, à la félicité, au triomphe : je vais à Taccomplissement, à l'ascension. »

Il avait passé la mer Rouge, calme et torride, Tocéan Indien, tout nacré le matin, éblouissant à midi, rutilant le soir. La marche du navire, parmi la fluidité de l'atmosphère et des eaux, était douce, si douce qu'on ne la sentait point : et c'était délicieux, cette vitesse qui donnait la sensation du repos.

Des escales eurent lieu pendant lesquelles le voyageur vit défiler devant lui continents et peuples divers. Les aspects se modifiaient, et aussi les pensées du spectateur. Il lui semblait s'avancer vers des terres tragiques, vers d'inquiétants horizons ; les faces entrevues se faisaient plus mornes, moins éclairées : basanées et froides, elles paraissaient recouvertes de je ne sais quel parchemin bistré, dénotaient la stupeur de l'être intime, l'obscurité de l'âme

60 ASGEiNSlON

négroïde; combien dissemblables des visages aryas, blancs, mobiles et significatifs, empourprés ou subitement pâlis, reflets d'une âme ardente, très sensible !

Domyn remontait l'histoire de l'Être, contemplait une humanité torpide et dure ; il s'enfonçait dans un passé plus opaque, vers la ténébreuse origine d'où sortit l'Adamite.

... Puis, la mer se fil moins transparente, moins bleue, eut des reflets jaunis, s'attrista : on entrevit des plages de boue ; on doubla des caps tourmentés, qui semblaient de mauvais présage : dans le ciel se déroulèrent des cyclones, des moussons, acharnés ainsi que des colères, des « typhons », dont on ne savait s'ils étaient des météores ou des monstres conscients : les matelots montrèrent à Domyn « l'œil de la tempête », ouvert tout grand au ciel, comme si la tempête était la manifestation d'un Être. Le voyageur était peu à peu gagné par la superstition diff*use en ces régions d'Extrême-Orient; parfois, son âme se troublait:

dans son cerveau, à la fois ensommeillé et fébrile, les pensées venaient, poussaient, comme des plantes de songe, excrues d'un mystère menaçant. En punition de son entreprise téméraire, ne serait-il point châtié comme Prométhée, ou précipité comme Icare? Cherchant si loin le bonheur, allait-il réaliser une vision de son âme? Était-il le jouet d'un mirage?... Était-il

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 61

halluciné ou inspiré? Ayant au-dessus le ciel assombri et, au-dessous, les abîmes, pourquoi voguait-il ainsi entre Tlllusion et la Mort?

On arrivait en rade de Saigon, et la dernière nuit de cette traversée fut ténébreuse... Des nuages noyèrent le ciel, qui disparut « ainsi qu'une tente repliée », comme dit la Bible : les étoiles, les beaux compagnons d'or, les Astraux s'éclipsèrent... Domyn se crut seul sur la Terre obscurcie, pèlerin allant à la poursuite d'un rêve, sur la mouvante Étendue où se tordaient des vagues, mugissantes ainsi que des bêtes.

... A bord d'un sampan saïgonnais, le voyageur s'engagea dans le dédale de fleuves qui constitue le bas Meï-Kong. Comme tous les marécages fluviatiles et marins, cet estuaire forme une vascularité très enchevêtrée de rivières qui, coulant dans tous les sens, baignent l'aïluvion, la divisent en des milliers d'îles... Soï-rap, Hambong,Bassac,Giang, Vaïco, Cambodge, Donnai*, affluaient, confluaient, étalaient partout leurs coulées, se répandaient en nappes, en un réseau de ruisselets gonflés.

Ayant tout le temps de méditer, au cours de cette très lente navigation, Domyn songeait... Le pays qu'il traversait, vaguement éveillait en lui l'idée de ce conglomérat de veinules et de substance organique appelé par les naturalistes placenta. Il lui semblait bien, en efi'et, que les embouchures des grands fleuves (Indus, Gange, Nil,

Meï-Kong, Peï-Ho, Mississipi, Amazone, etc.) jouent le rôle éminent de placenta vis-à-vis des Êtres ethniques qui s'appellent les peuples. Continents gorgés du sang planétaire, les deltas sont le point de contact des eaux douces, des eaux salées, de la Terre, et développent excellemment l'électricité vitale...

... Et puis, des jours et des nuits, et encore, et encore, il s'avança sur la grande artère indochinoise, torrent limoneux ; et cela paraissait interminable, cette montée dans un paysage toujours uniforme et sans caractère ; plaines basses et nauséabondes, lagunes, golfes de boue, vastes solitudes d'eau, toujours, toujours, c'était navrant. On aurait cru voir ce qu'était la Terre au lendemain du déluge... C'était ce que les Cambodgiens appellent Veal-Poë (région de la vase).

Le pays n'est qu'un polder à peine émergé des eaux, une bande grise où se détache seulement un peu la note des rizières, verdure pâle, végétation lavée, aqueuse, décolorée. Les plantes se sont trop gorgées d'eau, en ces champs qui sont flaques spongieuses, limon liquide, plutôt que sol arable.

Dans cette atmosphère humide, le soleil matinal semble une lampe de hammam, éteinte à demi par la buée, par les blanches ténèbres d'une étuve; des odeurs (aromates de cette boîte à sudation) flottent, des odeurs afl'adies, que l'on sent être des poisons et des venins exha-

QUOD DEUS CONJUNXIT, HOMO NON SEPARET 63

lés par des bouches et des fleurs funestes; mais, rapidement, le brûlant foyer pompe les brouillards; les voiles se dissipent; tout s'éclaire; et Ton voit des étangs où flottent l'iris et le nénuphar, où se reflètent les aigrettes des flamants roses, où se mire la silhouette des aréquiers, pandanes, manguiers, bambous, borasus et palétuviers; il y a, dans les airs, des vols d'ibis, de pélicans goitreux, de Tautours à tête pelée; à midi, c'est une chaleur torride, la pluie des rayons dévorants, l'universelle pâmoison dans l'embrasement des choses: et les rives, les bancs, toute cette molle contrée paraît être en effervescence, sous l'action combinée de l'eau et du feu, par un concours des forces plutonienne et neptunienne ; il court, en tous sens, des dénivellations; on voit le terrain, par larges plans, se boursoufler, s'affaisser, comme si des volcans ou des explosions marines le travaillaient, comme si le pays tout entier était un geyser...

Puis, vient l'heure du « serein ^ : alors, dans la vespéralité, l'état hygrométrique ambiant se modifie : sous une tension vite décroissante, le point de saturation se trouvant dépassé, voici •que la vapeur d'eau se précipite, devient visible, s'épaissit, tombe : de toutes parts, une condensation s'établit qui a des allures de cataracte nuageuse : la terre, un instant séchée, s'humecte à nouveau sous la bruine, devient moite ;

6i ASCENSION

et les arroyos, qui débordent, lui font comme une sueur... Inondée, ruisselante, la glèbe forme un pays de fange, une contrée alluvionnaire, une bouillie sur laquelle les calices, les feuilles des plantes pleuvent ainsi que des gouttières.

Et, bientôt, la nuit tombe, atroce, embuée, sans étoiles; une rumeur s'élève, alors, indistincte et profonde, venue des marais, planant sur la contrée.

On soupçonne alors un fourmillement d'insectes aquatiques grouillant par myriades, une genèse de sauriens, têtards, crapauds, araignées, reptiles sans nom, vivant dans les bourbiers tièdes, et râlant...

L'époque diluvienne entendit cette vaste voix clamée par les bêtes rampantes, les amphibies, les plantes fluviatiles, les amours chimiques d'éléments dissociés. Ces cloaquements, ces murmures, ces soupirs énormes annoncent-ils d'immondes larves vautrées, des monstres en couple s'ébattant parmi la vase, échangeant des baisers? N'est-ce point plutôt l'ébullition des gaz méphitiques, les fermentations de l'humus pourri, le cri étouffé d'êtres qui s'enlisent?

Des appels très lointains flottent; il y a des souffles mystérieux, certains frissons de l'air qui donnent l'intuition de choses formidables, d'embûches qui se trameraient dans l'ombre, là-bas, on ne sait où...

Page 1