QUOD DEUS CONJUNX[T, HOMO NON SEPARET
Et, par instants, Domyn se sentait anémié, toute sa musculature énervée; il voyait, par ses pores ouverts, fuir sa force, s'extravaser l'énergie artérielle... Un accablement, infus à cette terre marécageuse, se communiquait à lui, pour lui faire une âme très antique, l'inclinait à la forme d'existence qu'avait l'Espèce, aux temps préhistoriques, alors que le pithécien vivait dans des cités lacustres, parmi l'animalité paludéenne... Des retours alors lui venaient, le regret des champs salubres de France, des formes harmonieuses, des sèves amies de l'homme, de la végétalité clémente ... la terre natale âprement fouettée par le vent frais venu de l'Atlantique!... la patrie, si claire, fille privilégiée des éléments!...
Mais bientôt, après les heures de lassitude et d'alanguissement, une fierté le soulevait, le restituait en ses rêves, en sa volonté! et il se complaisait à faire des projets, des plans, de^ combinaisons...
... Cette navigation était difficile à cause des hauts fonds, des bancs, des rochers, des rapides, et l'on perdait beaucoup de temps. Domyn s'indignait, remarquant que des dragages, des travaux élémentaires, des digues, quelques cartouches de dynamite auraient vite raison de ces obstacles, créeraient partout un chenal praticable. Alors, le Meï-Kong, actuellement suite de biefs inorganisés, de chutes, d'étran-
glements et d'anévrismes, annélide hydraulique, se transformerait en un Tout, en un fleuve ayant sa personnalité, prenant conscience de sa source, de son cours, et du cœurocéan qui vient battre en lui.
Mais cet œuvre n'intéressait guère les Annamites, sorte de population féminine, queDomyn voyait autour de lui. Le voyageur notait Thermaphroditisme moral et intellectuel révélé par ces robes, ces chignons, ces accroupissements au seuil des paillottes. Il fallait donc, par un éternel recommencement de Thistoire, que TArya apparût en ces lieux, fidèle à son rôle ordonnateur et disciplinant. L'Indo-Européen est en effet le classificateur de l'univers, le rectificateur de l'inorganique, roi dans l'olympe des Forces brutes... Et il existe toujours, dans ses rangs, des Hercules, des Thésées, victorieux des basses œuvres de la vie, demi-dieux de l'ordre, héros de la purification, destructeurs du miasme...
Mais notre siècle a des travaux et des problèmes centuples de ceux où s'illustrèrent les anciens; et l'œuvre proposé à nos ingénieurs est colossal à côté des légendes mythologiques, à côté d'Athènes-Lilliput.
Domyn devinait que cet empire indo-chinois serait le théâtre d'une gigantesque bataille contre la nature demeurée ici à l'état de chaos, contre les races inférieures. Et il voyait avec
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terreur l'Adversaire jaune, la Chine, un Être ayant 400 millions de têtes — Briarée stupéfiant...
Et, venant prendre hardiment le contact, se porter à la place d'honneur, à la brèche, en plein péril, il apercevait la France, toujours intuitive et nerveuse, fidèle toujours à sa fonction de précurseur, à son rôle d'enfant perdu, sacrifié!...
Féminilité.
— Avantage ! cria Lionel Comtat.
— Non, non, égalité, rectifia M. Patrick.
La partie de lawn-tennis, engagée entre ces deux messieurs, resta longtemps indécise, les adversaires jouant avec une égale animation et une semblable adresse.
Fantaisie de M™" Patrick, cette installation d'un jeu de tennis dans son propre hôtel de l'avenue Kléber. Pour obtenir un emplacement suffisant, il avait fallu sacrifier plus de la moitié du jardin et acheter, en surplus, une petite propriété voisine. Les choses n'avaient pas tout d'abord bien marché, quand M"^ Patrick fit part à son mari des projets qu'elle avait conçus.
« Du terrain à 2000 francs le mètre! vous n'y
pensez pas, ma chère! » observa celui-ci, qui savait compter autant qu'il savait rire. N'importe! Il fallut satisfaire M"" Patrick; elle trouvait très intéressant un sport qui lui permettait d'exhiber des toilettes de bains de mer, de montrer la finesse de ses attaches, de porter extrêmement échancrées les manches de sa robe, afin que l'on pût voir, très haut, son bras nu — et qui, de plus, lui procurait le plaisir d'avoir souvent à ses côtés son ami Lionel.
M. Patrick avait royalement fait les choses; et son tennis pouvait passer pour un modèle du genre. Salle très vaste et haute, sol spécial en aggloméré crayeux, plafond mobile, vingt lampes électriques, murs peints par grands plans, rouge sombre, paille et noir, avec des fresques très claires, le tout rappelant l'atrium d'un riche Pompéien... C'était remarquable, nouveau, original; et l'endroit devint rapidement célèbre, dans le Tout-Paris frivole.
Presque toujours, après dîner, c'était là que M"* Patrick et ses invités passaient la soirée.
Les dames se montraient enchantées de cette mode nouvelle qui ne les laissait plus seules, à se morfondre sur les fauteuils du salon pendant que les messieurs étaient au fumoir.
Au tennis, entière liberté, pour elles, d'agir, de marcher, d'être actrices ou spectatrices, de jouer ou de regarder; c'était commode et distrayant.
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Perpendiculairement, et de chaque côté de la salle où Ton jouait, il y avait : à droite, une serre, une salle d'escrime; à gauche, un billard et un hall-galerie, avec tableaux, pianos, tapisseries, objets d'art, tout le luxe parisien. Ces quatre appartements s'ouvraient sur le jeu, au moyen de baies faisant saillie et balcon, formant cette disposition appelée « bow-window». C'étaient des loggias comme à Florence, des loggias protégées contre les balles par des velums-fllets aux mailles étroites : de la sorte, assistants, joueurs, dames et messieurs participaient au même plaisir, ou bien s'isolaient, à leur choix ; chez M""" Patrick, on. pouvait entendre, à la fois, le choc des raquettes, lesVppels, les rires, le bruit des billes d'ivoire, le cliquetis des fleurets et un mouvement de valse.
Et c'étaient là, vraiment, des soirées très modernes, très complexes et très récréatives.
Il y avait de spacieux vestiaires, des salles de repos, des cabinets de toilette. La pièce réservée aux dames se distinguait par un éclat et un luxe particuliers; de très hautes glaces s'encadraient au plafond, dans les murs capitonnés, sous tous les angles ; c'était une grotte, éblouissante de lumière électrique, où M"*' Patrick et ses amies pouvaient se mirer dans toutes leurs coquettes inflexions.
Des parfums pénétrants étaient partout répandus ; sur les tablettes et les marbres.
apparaissait, rangé, tout un attirail de brosses, de menus ustensiles en vieil argent, ivoire et nacre. C'était un temple, celui de la déessefemme; c'était aussi quelque chose comme un foyer de la danse, ou les coulisses d'un cirque.
Naturellement, les messieurs trouvaient fort divertissante cette possibilité d'entrer ainsi dans l'intimité des femmes du monde; quel plaisir de les connaître, non plus comme de cérémonieuses personnes susceptibles et gourmées, mais comme de gentilles et familières camarades!... On comptait donc beaucoup de fidèles à ce tennis, sorte de gymnase qui avait des senteurs de gynécée...
... Nombreuse réunion, ce soir-là... Parmi les dames, assise à côté de Claire Patrick, se tenait M*"' Domyn.
... Les premiers mois qui suivirent le départ de son mari, Hélène s'était confinée chez elle, toute à son abandon, toute à son désespoir.
Mais enfin, sous peine de devenir hypocondre et de tomber malade, elle dut accepter cette séparation, s'accommoder de la vie qui lui était faite. L'éducation de Geneviève lui fut, tout d'abord, d'un grand secours, comme dérivatif à sa peine, comme correctif à l'idée fixe.
Puis elle avait reçu des nouvelles de l'absent qu'elle savait bien portant et toujours enthousiaste. Elle se disait, au surplus, que d'autres femmes se trouvaient dans une situation ana-
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logue à la sienne, celles, par exemple, qui avaient épousé des officiers de marine. Elles se résignaient aux longues absences, celles-là, contentes d'avoir uni leur sort à de hardis compagnons; elles attendaient le retour du mari, fidèles, patientes et ne songeaient nulle^ ment à mourir de chagrin. Vrai, par instants, elle s'accusait d'avoir été un peu trop sentimentale, exagérée... Allons, allons, il y avait un fait irrévocable, un bien peut-être; Domyn reviendrait bientôt, colossalement riche, apaisé; Geneviève aurait une dot superbe ; si le présent était morose, l'avenir s'annonçait magnifique : donc, les doléances n'étant plus de saison, il fallait se distraire, vivre, ne point fermer son âme aux consolations que le Temps lui offrait, en ce Paris si charmant, grand guérisseur des souffrances morales. Et c'est pourquoi elle avait accepté de venir souvent dtner et passer la soirée chez son amie, M"' Patrick.
Elle voyait et entendait là des frivolités^ des propos qui offusquaient bien un peu sa gravité naturelle; mais enfin, ce milieu était gai, sans souci, plein de rires; et, avant tout, c'était cela qu'il lui fallait, l'amusement, l'oubli des idées noires par la joie des autres.
... La partie à deux qu'avaient commencée MM. Patrick et Comtat se transforma bientôt en un quatuor où figuraient deux jeunes gens,.
Gaston Sulpice et René de Grestain.
,7.4 ASCENSIOiN
; Tous quatre étaient d'excellentes raquettes; et, comme les dames se pressaient au bowwindow du hall, spectatrices curieuses, la joute entre ces hommes qui se sentaient regardés devint tout de suite très serrée, très ardente : et chacun d'eux faisait assaut de souplesse, d'agilité, sachant bien qu'Héva contemple toujours avec joie les virils et qu'elle aime secrètement 'les vainqueurs.
Joli spectacle que. ce € ludus pro femina », rappelant les prouesses par quoi se manifeste, parmi les oiseaux et les fauves, le jeu des sexes; :les mâles veulent charmer leurs compagnes par des ébats, des fantaisies, de hurlantes et pé- . plantes querelles, par les défis, le battement .des ailes, le frémissement des échines et dés fourrures; surexcitées par la convoitise, lés formes animales se font belles, harmonieuses; il en est ainsi dans l'humanité; mais combien plus noble apparaît, animée du même désir, la stature de l'homme, active et bien vivante!
L! Et ainsi, les fenimes étaient songeuses ou ravies devant ces élans, ces voltes, toute cette détente des muscles et des reins,- en .face de cette force élégante qu'elles sentaient déployée à leur intention : quelques-unes demeuraient, devant ce tournoi, extasiées, les yeux fixesj les lèvres entr'ouvertes; un charme agissait sur elles, les épanouissait.
Hélène regardait, et une magnétique attirance
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ramenait ses yeux sur Lionel Comlat. C'était lui décidément le plus adroit et le plus fort; sa poitrine large, ses bras robustes et nervieux, le fier profil de son visage, sa taille bien droite, apparaissaient très en valeur, très en beauté, 50US la lumière électrique qui leur faisait comme un nimbe rejaillissant.
.' Hélène se tenait assise, très calme, les mains L'une sur l'autre, suivant le geste favori de là femme inoccupée ; immobile, mi-souriante, la bouche close, « hermétique », c'était bien l'être piuet, impénétrable, sphinx fermé aux échos d'amour.
Et elle s'intéressait beaucoup cependant à voir ce jeune être exubérant se livrer au jeu, passionnément...
Par Téternelle loi des contrastes, elle, impassible, réservée, avait un plaisir à le voir frénétique et hors de lui : attentive, elle ne perdait pas un de ses gestes...
. Hélène était blonde, avec ce teint très rare, bruni imperceptiblement, qui indique la richesse de la chair, la chaleur du sang. L'ovale fin et régulier de son visage, ses bandeaux à la vierge, son nez droit, ses larges yeux noirs très chastes, la pureté de son front lui faisaient une figure antique, le masque d'une Florentine derace, d'une Italienne blonde. Tout à fait modeste, elle ne cherchait point à gagner le suffrage masculin par des coquetteries : et il fallait un
èohïiaisseuf pour deviner répanouissement îém;inin, la savoureuse animalité qui palpitait eii cette Madone placide et charmante.
, Or Lionel Comtat était précisément ce connaisseur... Il l'avait remarquée, un jour qu'elle était sa partenaire au tennis; cette souplesse de la taille, cette aisance de mouvements, Vélasticité du pas, les bonds subits, lui révélèrent la vigueur secrète, l'harmonie des proportions.
Et aussitôt, prompt au désir, habitué à considérer toutes les femmes comme des maîtresses possibles, ce viril très ardent se représentait M"' Domyn dans un peignoir long, mou ; et, en imagination, il étreignait un corps très ferme sous les linons tombants, un corps de déesse, les courbes d'une Latine... Il pensait: «Quelle agile petite camarade cela ferait! Quelle adorable compagne de plaisir, robuste et fine, jamais lasse! » Stupéfait quand on lui eut appris que M. Domyn l'avait délaissée pour courir d'ambitieuses aventures, il eut alors une pensée : « Et, maintenant, qui est-ce qui va lui faire la eour?)Er Et il se répondit tout aussitôt: «Moi, par exemple. »
Il ne manquait donc jamais de venir au tennis quand il savait devoir l'y rencontrer; simple et sans prétention, Hélène ne refusait jamais de tenir la raquette avec ou contre lui : et, le jeu fini, quand elle prenait congé, il la contemplait:
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elle avait couru, s'était excitée..., elle était ravissante avec ses yeux vagues, ses joues pâliesi ses lèvres avivées de rouge; en ce visage ardent et blanchi, il y avait du vertige, de la fuite, de l'espace...
Et Lionel regardait fixement cette tête dressée, ces narines dont les dernières palpitations n'avaient point cessé. « Crânement gentille, tout de même, i» se disait-il, affirmant à nouveau ses projets de conquête... Mais, chose étrange, il remettait toujours à plus tard l'attaque si douce, la première déclaration : et ce ne fut pas sans surprise qu'il s'avoua un jour qu'avec celle-ci, par extraordinaire, il était timide I Plusieurs fois, trouvant ridicules ses atermoiements, il avait pris la résolution d'être hardi enfin; mais non: la façon franche dont M^'Domyn le regardait, sa réserve,, la dignité dé sa vie, une impression aussi puissante qu'indéfinissable, arrêtaient toutes tentatives galantes! Il avait devant lui une vraie honnête femme... Ce séducteur prévoyait quelque sèche et hautaine réponse, craignait la déroute pitoyable de ses projets: il attendait donc; et le plus qu'il pouvait faire, c'était de se montrer, avec M"* Domyn, très empressé et très respectueux.
' Hélène connaissait-elle ce secret? Rien ne le laissait supposer; mais les femmes, sur ce chapitre de l'amour, sont aussi impénétrables qu'elles sont intuitives : peut-être cette prudente
jeune femme, sachant tout, préférait-elle paraître tout ignorer...
,.. Ce jour-là, quand la partie engagée entre Patrick et ses amis fut terminée, dames et messieurs s'empressèrent au buffet où un lunch attendait. M"* Domyn ne les suivit point ; et, se trouvant seule dans un petit salon oriental qui attenait au hall, elle se mit au piano pour délasser un peu ses nerfs qu'elle sentait fébriles.. ^ Le piano est nécessaire à Ja femme moderne; car, avec lui, elle peut exprimer le mystère de son être, d'inexpliquées et confuses sensations. La musique s'épanouit, issue des doigs de Tarr tiste. Et, par action réflexe, les fibres du cœur féminin, la pulpe de sa chair, entrent en palpi* tation, en une communiante volupté...
Au reste, depuis l'antique Lyre des Muses, en passant par la cithare, la harpe, le clavecin, l'orgue et le piano, les femmes ont toujours aimé ces instruments qui permettent d'embrasser une plus grande quantité d'accords, de former un bouquet plus important de vibrations, ileurs atmosphériques. Ces mécanismes reçoivent l'âme d'Héva, ajoutent leur rectitude à son indécision, la revêtent d'une splendeur, l'articulent, la traduisient en un langage émotionnel. Passant à travers claviers, chanterelles, tuyaux, touches, cordes, registres, devenant harmonie, résonances précises et justes, transformé en mathématique des ondes, le souffle puissant,
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imprécis etinorienlé,quiest la Psyché féminine, se coordonne, se condease, devient un Verbe.
C'est ainsi que, dans la végétalité, les racines et la tige d'un épi, organismes ligneux, élèvent, canalisent et distribuent les sèves, le fleuve dé la vie, la marée sous terre fluctuante — pour en faire une moisson, gloire de la déesse Isis...
Ce que jouait Hélène, c'était un très mélancolique nocturne de Chopin. En unisson avec l'âme de ce génie pathétique entre tous, la femme, par d'harmonieuses phrases, disait la tristesse de son cœur, son navrement intime: sur les ondes, sa pensée flottait en des rêveries, en des aven^ tures prestigieuses... Elle était emportée dans l'espace... Qui donc l'emportait ainsi?... Oh! elle ne voulait pas voir, et fermait les yeux... Mais elle voyait cependant et demeurait amollie, perdant à demi conscience, en un ravissement, dans la griserie des sons....
Derrière elle, une tenture se souleva, et Lionel s'avança doucement, retenant sa respiration. . • M*"* Domyn était une pianiste, rem^irquable ; mais, en ce moment surtout, elle usait de toute sa science, de toute sa sensibilité; et l'œuvre musical se déroulait, sous ses doigts, en une incomparable virtuosité.
' — Ah ! mais, se dit le jeune homme, voilà une grande artiste, tout simplement: comment n'en sait-on rien, ici? Elle est si modeste!... Ce sont des ressorts de velours que ces doigts-là. - -
(JO ASCENSTON
Une impression, un frisson spécial et chaud avertirent M"" Domyn. S'arrêtant de jouer, tout à coup, elle se retourna et vit le jeune homme; dans Tétat d'esprit où elle se trouvait, à cet instant, Hélène faillit n'être pas maîtresse de son émotion et laisser voir son trouble; mais, à la pensée du péril, elle se ressaisit, et, en une seconde de volonté, redevint l'intangible, rimpeccable femme qui impressionnait tant Lionel.
— Madame, dit celui-ci, veuillez excuser mon indiscrétion; mais pourquoi faut-il que le hasard me révèle votre merveilleux talent?
— Vous aimez la musique? demanda-t-elle; Aux lèvres de Gomtat vint une réponse qu'il
ne prononça point : « J'aime la musicienne... » Il demeura silencieux, pâle. Mais, dans son mutisme, Hélène devina la terrible phrase, si douce... Et, quand il lui donna la main pour l'adieu, elle sentit entrer en elle un magnétisme qui la faisait défaillir.
Claire Patrick était fort courroucée contre Lionel qui lui faisait visite, officiellement, ce jour-là.
— Ah çà! mon cher, disait-elle, vous avez de l'aplomb. Oser m'avouer tout cela, en face, à moi!... C'est insolent, vous savez.
— Je suis franc.
— Ainsi, vous voilà toqué, pincé, bête?
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— Et bien heureux d'être tout cela...
M""* Patrick eut un soubresaut, comme si une vipère l'avait mordue.
— Ohl ne vous fâchez pas, poursuivit Lionel; restez mon amie : c'est étrange ce que je vous dis là, étrange et inconvenant.
' — La situation est singulière, en effet; mais je ne déteste point, vous le savez, l'imprévu, le paradoxe, l'original, quand tout cela est poussé jusqu'à l'extrême. Au milieu des plats événements, parmi les banalités de la vie, il faut bien un peu de sel. Le chagrin que me fait votre abandon, le plaisir que j'aurai àvous remplacer, les émotions nouvelles, ce sont les épices nécessaires à ma nature, qui aime, vous le savez, le rehaut, le piquant, le très savoureux... Je sais quelqu'un de vos amis qui va vous bénir, après vous avoir exécré... Donc, vous me voulez pour confidente, après m'avoir eue pour maîtresse? Soit... Mais, d'abord, laissez-moi vous dire que vous perdez très probablement votre temps :
Hélène est incapable de tromper son mari.
— Puisqu'il la quittée, c'est qu'il n'y tient guère.
— Voilà qui est assez pauvrement raisonné ; ne vous y fiez pas. Du reste, ce que fait là M. Domyn n'est pas vulgaire, après tout : c'est très grand, très fort, d'après ce que m'a dit M. Patrick. Et soyez certain qu'Hélène apprécie et admire beaucoup son mari.
— Je lui permettrais Tadmiration, si j'avais l'amour.
— Telle que je la connais, M"** Domyn n'est pas femme à se partager : il faudrait la dominer tout à fait, pour l'avoir entièrement : son corps et son âme ensemble iront à l'homme unique qui lui sera supérieur. Trop sérieuse pour flirter, trop grave pour accepter des amourettes, elle ne comprendrait que la passion, celle dont on meurt... Une intrigue avec elle, mon cher, ce n'est pas dans vos moyens! Ça ferait tout de suite du tragique.
, — Et, suivant vous, a-t-elle de la passion pour son mari ?
— Mariage et passjon s'excluent un peu ; mais Hélène aime trop Thomme dont elle porte le nom pour cesser de lui être fidèle.
— Au surplus, qu'importe ? Tenez, je vais bien vous étonner: je l'adore, je trouve cela très doux et je ne tiens pas à l'avoir pour maîtresse!
— Ah! par exemple, je n'y suis plus... Amoureux platonique, vous!... Alors, vous m'avez trompée ; vous n'avez pas trente ans, mais soixante-dix; je vais un peu moins vous regretter, mon sénile ami.
— Ne persiflez pas, je vous en prie. Il m'arrive quelque chose d'extraordinaire et d'exquis. Me voici plus juvénile que jamais; me voici revenu aux enfantillages d'un cœur ressuscité,
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d'une âme adolescente qui peut s'illusionner encore : j'en suis à embrasser secrètement les objets qu'elle a touchés ; j'ai des frayeurs pour avoir risqué un mot à double entente, pour un regard trop fixe, pour une pression de main trop prolongée : j'en suis à lui écrire des lettres que je déchire au lieu de les envoyer; le contact seul de sa main, le frôlement de sa robe me causent un plaisir infini; je tremble et j'ai la gorge sèche quand je lui parle. .Croiriez-vou& que si, dans la rue, j'aperçois de loin une silhouette qui lui ressemble, me voici éperdu, frémissant? une ondée d'émotion me jaillit au cœur, et, délicieusement, le crispe.
Claire était, à là fois, mortifiée et ravie. A la vérité, ce langage ne s'adressait pas à elle; mais il n'en était pas moins agréable à entendre. Raffinée, orgueilleuse de son sexe, elle constatait, avec joie, Ja souveraineté de la femme; les paroles de Comtàt, c'était la voix de la passion, l'éternel agenouillement du viril devant la Fé^ mihité... Et elle s'émerveillait de la puissance de cet amour qui donne de l'éloquence aux plù§ frivoles, du lyrisme aux moins poétiques.
— C'est à croire, continuait Lionel, qu'un génie bienfaisant m'a rendu la jeunesse, comme à Faust: ainsi que le légendaire Docteur, j'ai l'illusion de reconimencer la vie. . .
— Peste, quel emballement! Lé malheur est, mon bel ami, que vôtre Marguerite a déjà vu la
scène du jardin! Elle a eu «la bague au doigt», comme le lui a conseillé Méphistophélès...
Après cela, qu'elle vous ouvre sa porte, je n'y trouverai rien à redire, bien assurément : mais ne me parlez plus jamais de cette intrigue; au revoir, je vous laisse en pleine romance, pensant bien que vous me reviendrez; je vous donne, mon cher vagabond, une permission d'un an.
Rentré chez lui, Lionel Comtat monologuait toujours, retournait toujours son cas, sans fatigue, avec délices.
— Voilà, se disait-il, en quoi ce qui m'arrive est nouveau : je pourrais avoir pour maîtresse la plus jolie femme de Paris, la plus séduisante actrice : et pourtant, je donnerais les plus belles nuits de savante lasciveté, pour qu'il s'arrête un instant sur moi, cet éblouissant regard de femme chaste... Ahl oui, le poète a dit vrai: « La femme honnête est la fine fleur de la femme.» Assurément, celle-ci, je la désire, j'en suis fou; mais pourquoi la prendrais-je? Je n'aurais plus la contemplation de cette fleur pudique, l'émotion que me cause le son de sa voix, l'angoisse que me fait ressentir son approche, le doute sur ce que signifient ses yeux levés, ses yeux baissés, subitement voilés de leurs cils!... Toutes ces sensations me sont plus précieuses qu'une maîtresse de plus, qu'un
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spasme toujours le même et, réflexion faite, laid, odieux. Cette situation me plait; et voilà pourquoi je recule sans cesse Theure de la demande; voilà pourquoi je prolonge, tant que je peux, mon trouble, mon émoi, mes incertitudes. — Est-ce d'un novice? Est-ce d'un blasé? C'est, en tout cas, d'un homme qui aime les choses raffinées et les jouissances rares...
Il hésitait donc, demeurait indécis... Puis, tout à coup, un sursaut le prenait, à l'intuition très exacte, à la divination des dessous passionnés qui palpitaient en cette femme d'aspect si réservé... Il était bouleversé, à l'idée d'une possession possible!... Renoncer à une femme pareille, jamais I...
Alors, il en arrivait à souhaiter des événements extraordinaires, qui la lui livreraient, évanouissements, hasards, catastrophes, provocations magnétiques : il étudia les traités d'hypnotisme et de suggestion, les sciences occultes.
aPrincipiis obsta; sero medicina paratur.,.yi^ voilà un conseil bien ancien qui devrait servir surtout dans les choses d'amour ; incessamment sollicitée par l'homme, exposée toujours à la contagieuse folie, la femme devrait surveiller les « commencements» et ne point attendre que le mal soit incurable. Mais, voilà!... les débuts sont si agréables, tellement inoffensifs!... Et,
cependant, il est bien vrai de dire que la plus honnête femme qui se laisse faire la cour est certaine de tomber dans les bras de l'amant, une nuit ou l'autre.
Très sûre d'elle-même, Hélène ne pouvait se défendre de songer beaucoup, beaucoup, à ce grand garçon, si agile et si fort, qui, visiblement, éprouvait à côté d'elle tant d'émotion! Et, souvent, devant ses yeux fermés, dans le secret de son âme, surgissait ce joli visage mâle, ce teint chaud, cet œil d'Arabe, au globe hoir baignant dans le blanc tragique, ce regard impérieux avec les autres, doux, humble avec elle. Fluîdique mystère, incantation d'amour, transmis^ sion, à distance, d'une sollicitante et suppliante pensée !... A ce moment-là même, Lionel, là-bas, au loin, fortement pensait à elle, concentrait., sur l'absente chère, tous ses désirs, toute son énergie...
Hélène restait seule, d'entières après-midi, dans son salon, au milieu des Heurs .et des plaiiitQs.qui. lui yers^içat, à pleins .calices, un énervement, d'obscures pâmoisons : elle demandait à la musique ses tendresses diffuses, son opium, ses consolations si pernicieuses aux femmes souvent; et en effet, après cette communion aux ardeurs, aux extases, aux morbides et si douces tendresses de Mendelssohn,deGounod, de Mozart, Hélène s'arrêtait, lasse, frissonnante; en ce corps immobile, derrière cette
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pupille fixé et dilatée, il n*y avait plus de pensée, il y avait un trouble, une vapeur de .désirs imprécis et subtils...
Et puis, pourquoi M""* Patrick parla-t-elle? Fut-ce par perversité, par curiosité, parfattrait d'une sensation neuve, d'une excitation plus violente? Fut-ce pour une sorte de vengeance féline anticipée, que Claire révéla à Hélène le secret de sa liaison avec Lionel?- Par quel souvenir de l'antique promiscuité, pour quel voluptueux raffinement de péché, cette vicieuse, en l'espèce sorte de reine Candaule, voulutelle avoir une confidente — qui pût éprouver l'envie de devenir sa rivale?
A voix basse, ainsi qu'en un confessionnal, Claire fit des aveux, racontant à son amie les rendez-vous, les violences de ce beau garçon bien musclé, les extases ressenties...
Et ces images afl^olaient Hélène, la rendaient jalouse; et elle sentait courir, en ses veines, une maladive ardeur... Elle se voyait emportée inerte et souriante, perdant conscience sur cette robuste poitrine : elle cherchait à se figurer, sur sa bouche, le contact de deux lèvres aux fines moustaches..., l'enlacement nerveux du mâle sur sa chair alanguie... Ce qu'elle ressentait, ce n'était point l'aspiration vague de la jeune fille ignorante, l'appel de la vierge vers l'inconnu. Elle savait... et cependant les hâtives possessions éprouvées jusqu'ici ne l'avaient
point satisfaite... Un instinct l'avertissait qu'il existait autre chose, un secret qu'elle brûlait d'apprendre.
Elle s'était donnée volontiers, affectueusement, à son mari, mais n'avait point connu la folie passionnelle... et sa chair était ainsi que le «pain azyme» qui n'a point encore fermenté; or voici que le mystique levain commençait son effervescence...
Actuellement, en elle, une houle de désirs se levait, une soif se faisait sentir... Les entrailles de cette jeune femme, à la fois épouse et veuve, s'exaspéraient, réclamant l'invisible, aspirant à la vie, à la rosée de volupté.
Une conspiration générale de l'univers tendait, à cette chasteté, d'enivrantes, de subtiles embûches...
Réalisation.
Arrivé enfin dans la région qu'avaient étudiée ses ingénieurs, Domyn se mit à Tœuvre. Il vit, tout d'abord, combien sa présence était utile : car, n'agissant point pour eux-mêmes, directeur, contremaîtres et ouvriers travaillaient avec mollesse, indifférence, et conduisaient, peu à peu,. une excellente affaire à de médiocres résultats.
On fit voir néanmoins à Domyn une pépite de 2 kilogrammes qui avait été découverte quelques jours aupai'avant : mais des trouvailles de ce genre sont fort rares, et ce n'est point sur elles que peut être basée une exploitation méthodique. Sous l'impulsion du maître, le travail se fit énergique et les rendements grandirent avec
rapidité. Tout d'abord, Domyn établit solidement les bases de l'exploitation, en régularisant, d'après les coutumes annamites, ses titres de propriété, ses concessions, ses traités, ses engagements de coolies; en organisant la nourriture et le logement de ses ouvriers. Il distribua lui-même le fonçage des puits, la distribution des machines à vapeur et dynamos, le broyage des minerais, le boisement des galeries, les ateliers de chloruration et d'amalgamation.
Le centre des opérations était fixé entre les deux rivières SéSâne ei Sé-Kong, au sud d'Altopoeu, pays des Braous : on trouvait, en cet endroit, une vascularité de ruisseaux suffisante pour le travail hydraulique, le lavage de l'or, ï'actionnement des pilons, moulins et batteries.
Un matériel, construit d'après les derniers perfectionnements, permettait d'extraire et de traiter le minerai avec le minimum de déperdition : un jeune chimiste que Domyn avait pris à l'École centrale imagina même certaines modifications de la méthode au cyanide qui assurèrent une nouvelle économie dans les déchets : enfin l'exploitation minière prit son cours régulier. Et c'était un étrange aspect, un beau pano^ rama d'activité moderne que ce chantier, rappel des préhistoriques campements qu'établirent, les fondeurs de l'Altaï, ce peuple que la Bible appelle «Gain»; c'était une scène en un sens; antique, mais avec l'électricité comme à l'Opéra..
L'expédition de Tor avait lieu par une flotte de pirogues et de jonques partant deStung-Trêng, et descendant le Mei-Kong jusqu'à Saïgon.
C'était aussi par la voie du Meï-Kong que le placer recevait les envois d'Europe ou de Gochinehine, les charbons du Tonkin venus de Kehao\ les convois de riz vendus par les traitants de Bassac et de Luang-Prabang. Mais ces transports par le fleuve constituaient une méthode bien rudimentaire; il se produisait des retards, des mécomptes, des erreurs, des échouements sur des roches, sur des bancs ou sur des racines de gommier, des avaries causées par les débâcles d'arbres : les mariniers annamites, filous, menteurs et pillards, apportaient à leur service une mauvaise foi, une paresse, une malhonnêteté qui révoltaient Domyn «t le mettaient hors de lui. Il s'énervait, s'irritait de n'avoir pas encore livraison, malgré ses lettres et dépêches, des deux steamers démontables à fond plat com-^ mandés en France, par un traité ayant déjà dix-huit mois de date; il fut avisé enfin de leur départ; mais traversée et transport exigeaient encore bien du temps : et l'exaspération de Domyn croissait, à la grande surprise des Orien* taux, toujours indolents et fatalistes. Il n'y avait pas moyen d'employer les bateaux de Saïgon et du Bas-Fleuve, à cause de leur tirant d'eau. En attendant l'arrivée de ses paquebots, Abel fit l'acquisition, au Tonkin^ d'une des
chaloupes à vapeur calant 70 centimètres qui font le service sur le fleuve Rouge, depuis Hanoï jusqu'à Lao-Kaï : et cette chaloupe, par ordre de Domyn, put franchir la passe de Khône, sur le Haut-Fleuve. Enfin, le Français eut une grande joie quand il put voir ses deux navires neufs, battant pavillon tricolore, montés par des équipages marseillais, parcourir le fleuve. Alors l'exploitation devint très fructueuse; et Domyn vit se réaliser, en ses mains, de colossaux bénéfices. Le premier inventaire qu'il dressa, au placer, lui donna une balance de six millions ; — il répéta plusieurs fois ce chifl're, avec joie, le savourant...
Mais, bientôt, il ne se contenta plus de cette occupation restreinte à un seul objet, l'extraction et le transport du métal précieux; sa puissante intelligence commerciale se sentait à la hauteur de toutes les conceptions, s'affirmait capable de réaliser les plus vastes rêves.
Il apprit que, sur la rivière Moûriy à Onhône^ des missionnaires français avaient établi des exploitations agricoles, des fermes à mûrier, qui alors étaient en pleine prospérité; on lui dit que les Pères possédaient aussi des mines, qu'ils exportaient leurs produits par Bangkok, et que, pour atteindre ce port, ils étaient dans la nécessité d'organiser, à travers le Siam, des caravanes aussi lentes que coûteuses. A bord d'un de ses yapeurs, il remonta le Meï-Kong, entra dans la
rivière Moûnet se fit débarquer à Oubône. Immédiatement mis en rapport avec les religieux, il leur proposa d'exporter leurs produits, avec les siens, par la voie du Meï-Kong : l'économie du fret et du temps était si manifeste que les missionnaires acceptèrent volontiers le traité offert par Domyn. Celui-ci fut très heureux d'avoir inauguré ainsi une nouvelle voie commerciale au profit de la France; il démontrait ainsi la possibilité de dériver, vers la Cochinchine, les biens et marchandises de ces régions sud-asiatiques si riches et d'un si grand avenir, enlevant au Siam et aux Anglais établis sur le Salouen une bonne partie de leur clientèle.
En prévision d'autres traités qui lui mettraient aux mains une vaste entreprise de transports fluviaux, il fit ordonner d'urgence la construction de quatre autres steamers à très faible calaison destinés à naviguer en tout temps sur le Meï-Kong.
Et il envoya des exprès dans le Sanassaîy pays des mines de fer, dans le Dang-Reks, pays des mines de cuivre, chez les Bolivênes, pour attirer aussi, dans son orbite commercial, ces contrées de grande production.
L'excursion qu'avait faite Domyn à travers le Laos lui démontra quel parti une colonisation intelligente pourrait tirer de ce pays. 11 existait, dans le prix des denrées en Gochinchinç
et au Laos, d'énormes écarts qui pouvaient constituer les éléments d'un négoce multiple et très profitable. De plus, le sol et le climat se prêtaient à la culture de l'indigo, de la canne à sucre, du tabac, de l'arachide, du cardamone ; mais, ce qui l'intéressa principalement, ce furent les plantations de jute. Le précieux textile poussait avec une vigueur et une beauté qui l'enthousiasmèrent. Se souvenant que, au moment où ils se quittaient, Patrick avait mis à sa disposition 500000 francs, il lui écrivit pour lui proposer une participation sur 1000 hectares de jute.
Une autre richesse de ce pays, les bois pré* cieux, sollicita l'attention du négociant français : il parcourut quelques-unes des forêts laotiennes et put se convaincre qu'il y avait là encore une fortune à faire; l'arbre à vernis, le bois de tek, le bois de fer, le bois d'aigle croissaient partout, couvraient des régions entières.
Malheureusement, au cours de ces marches, Abel contracta la maladie du pays, connue sous le nom de « fièvre des bois », et dut revenir, épuisé, à son campement de la SéSâne.
Il retrouva là son placer lancé en grande marche, gardant l'impulsion première et donnant des résultats magnifiques.
Un repos de plusieurs semaines et des soins assidus lui furent nécessaires pour se guérir. Mais sa convalescence fut troublée; car, autour
de lui, à rencontre de son œuvre, s'élevaient les difficultés, les périls; il lui fallut se défendre, aviser, faire appel à tout ce qu'il possédait de sang-froid, d'énergie et de volonté.
L'entreprise de Domyn froissait les superstitions du pays. Le Laotien croit, en effet, que l'exploitation de certaines mines a pour effet d'irriter les mauvais génies, les farfadets (les /)i, les araks); et les prêtres du pays, devins et sorciers, prenaient des airs alarmés. D'un autre côté, un sentiment d'envie s'élevait contre cet Européen qui, établi sur les rives de la Sé-SânSy y trouvait des trésors et les envoyait dans son pays; les cupidités s'allumèrent; de sourdes rumeurs se propageaient à l'adresse de l'étranger qui venait, sans droit, fouiller le sol des aïeux. Abel reçut la visite d'obséquieux mandarins à l'œil sournois qui, visiblement, venaient l'inspecter, l'espionner, étudier des possibilités d'embûches,.. On voyait rôder, autour du placer, des Annamites aux yeux fuyants, au train bas, çorte de hyènes cauteleuses et féroces : des groupes menaçants s'approchaient...
Plusieurs fois, le matin, les ouvriers trou-vèrent brisées les machines qui servaient dans les chantiers.
Averti de ces faits, Domyn ordonna la construction de retranchements, de fossés, de redoutes; il créa, parmi ses hommes, des équipes de protection qu'il arma de fusils, de sabres,
achetés en toute hâte à Saigon : il ordonna des rondes de nuit, mit des sentinelles sur les fortifications et, sans pitié, fit passer par les armes deux Annamites qu'on avait surpris escaladant une palissade. Quelques ouvriers qui, soudoyés par les gens du dehors, avaient tetité une révolte, furent châtiés à coups de rotin et mis en prison, les ceps aux pieds.
Cette énergie en imposa dans toute la contrée; et les travaux continuèrent sans être désormais troublés — directement du moins, car Domyn se heurta alors à la grande force des Orientaux : l'inertie. Les paysans prétendaient n'avoir plus de vivres, et la famine menaçait les gens du placer. Alors Domyn fut obligé de faire des réquisitions, des razzias payantes; et ces populations pusillanimes, incapables de résister en face, obéissaient, haineuses. Un jour, comme il se disposait à prendre son repas, le fidèle Li- Hung, son interprète, entra vivement et dit : « Ne mange pas ce riz : ton cuisinier y a mis ce narcotique que nous appelons Sêng-beua; on veut t'endormir pour te piller et détruire ton œuvre.- »
Et Domyn remarquait qu'il était obligé de recommencer l'ancienne histoire, en plein dixneuvième siècle. Ce camp retranché, les fermes crénelées où il avait trouvé les missionnaires français d'Oubône, qu'était-ce autre chose que les châteaux forts de la féodalité, les couvents
k donjon du moyen âge? Il expérimentait cet état social où les hommes, enfin débarrassés de la lutte contre la Bête, tournèrent contre euxmêmes leurs fureurs, et devinrent, les uns pour les autres, des fauves...
Sa fièvre le fatigua extrêmement ; mais l'activité Intellectuelle du malade ne s'arrêtait pas, devenait, au contraire, par suite de l'inaction du corps, plus intense, exaspérée.
Ne pouvant plus conserver l'efl'ective direction du placer, il voulut néanmoins en garder la surveillance et l'avoir continuellement sous le regard. Installé dans une paillotte qui dominait l'exploitation tout entière, il contemplait, de là, son peuple d'ouvriers, et se caressait les yeux à cette vision... L'âme robuste du Français éprouvait une jouissance à embrasser ce tableau animé, cette foule qui s'évertuait, cette extériorité du travail.
Tous les soirs, du reste, un rapport général le tenait au courant de l'extraction accomplie dans la journée.
De plus, il employait ses moments de loisir à étudier la langue du pays, voulant acquérir ainsi, sur le Laos, un moyen d'action direct et profond.
C'est ainsi qu'Âbel donnait satisfaction à sa nature si puissante, à son besoin d'activité.
Bien qu'un peu lasse et tremblante, sa main pouvait toujours tenir la plume. Li-Hung
exécutait, sur son indication, les messages adressés à l'intérieur, aux mandarins, les ordres que devaient exécuter les coolies.
Domyn rédigeait lui-même le courrier pour Saïgon, pour Haiphong et pour l'Europe. Un long mémoire fut envoyé par lui à Patrick relativement aux plantations de jute, qui avaient fait l'objet d'une précédente communication.
Une circulaire, adressée à toutes les Chambres de commerce de France, donnait des résultats d'ensemble sur la puissance d'échange du Laos. Abel écrivit aussi à sa femme.
« Je suis tout tremblant, lui disait-il, à l'idée des bénéfices que cette affaire nous apportera, quand elle iaura reçu tous les développements qu'elle comporte. Malheureusement, me voici entraîné plus loin que je ne pensais, comme temps et comme mise de fonds; j'ai cru prudent de renvoyer mon personnel européen, afin de ne pas initier à cette opération de futurs et possibles concurrents ; d'un autre côté, le moment n'est pas encore venu de passer l'affaire à une société d'actionnaires; alors, je reste avec les Annamites; mais, au milieu de ces gens si apathiques et si mous, mes nerfs sont continuellement irrités; galvanisés un instant par moi, ces ouvriers guettent une absence pour retomber à leur incurable fainéantise. Pour vaincre cette inertie, cet avachissement, il me faudrait cent activités comme la mienne. Je n'ose plus m'éloi-
gner et ne puis rien laisser au hasard; impossible de prévoir encore l'époque de mon retour : tu seras raisonnable, n'est-ce pas, ma chère Hélène? Tu connais la devise qui a fait la grandeur de ma maison : « Les âlhiires avant tout » ; tu comprends mon œuvre commerciale, bien que tu n'y participes pas de ta personne. Et, au fait, pourquoi cela? Pourquoi tes grands négociants n'ont-ils point, pour collaboratrices, leurs femmes? Les petits commerçants, les boutiquiers vivent ainsi pourtant, travaillant par couple, se complétant, se conseillant : ils sont plus que nous dans la vérité sociale ; ayant une existence selon la nature, ils sont heureux; leurs joies sont communes; et, s'ils éprouvent l'adversité, les souffrances, la maladie, ils se consolent et se soutiennent. Ne crois pas, bien entendu, que je te demande de venir me rejoindre ici : ce que je tente est une entreprise d'homme : je me réserve la rude besogne pour assurer ton bonheur et celui de ma flile ; c'est mon plaisir de vous savoir heureuses et fêtées dans notre adorable Paris :
l'avenir, que seul je vous prépare, sera mon orgueil à la fois et ma récompense... Pour le moment, je ne me plains pas, car les résultats obtenus sont superbes. Le rêve que j'avais conçu est bien près d'être réalisé; ce pays entier est à moi, je le couve de mon ardeur et le féconde de ma volonté. Comme Colomb,
Pizarre, Vasco, je serais, si je voulais, conquistador et roi!... »
Pour ne point troubler M"* Domyn, il ne lui dit rien de sa fièvre, et annonça, au contraire, qu'il était en excellente santé.
... Le malade allait mieux du reste, et son énergie recommençait à s'affirmer, plus vibrante que jamais. Cette lettre écrite, il se leva, sortit du a sala » qui était son habitation et, la tête haute, regarda au loin. Autour de lui montait une rumeur, ahan gigantesque, souffles, efforts de tous ces travailleurs qui exécutaient la volonté du maître... Une fierté vint à celui-ci, gonfla ses narines. Ce chantier était pour lui comme la vision d'une bataille où son intelligence continuellement attaquait les inerties basses de la terre.
Il éprouvait une maîtresse joie à se sentir victorieux, parce que sa vraie nature était celle d'un lutteur ; le travail n'était point, pour lui, une obligation, mais une satisfaction; agir, s'évertuer, s'acharner, c'étaient là propriétés de son être, fonctions amies, nécessaires. Il avait toujours pris un plaisir âpre à se mesurer avec les faits de l'univers et à déployer, à rencontre de tout, ses facultés « combatives », selon le langage phrénologique ; il envisageait les choses et les hommes comme objectifs, comme des sujets sur lesquels il exerçait sa cérébralité, comme une sorte de champ bon à
défricher. Et cette idée de champ lui suggérait une image, alors.
Il se représentait parfois lui-même comme le soc d'une charrue, fine et reluisante, faite d'acier bien trempé : il évoquait je ne sais quelle proue coupante, polie par l'usage et les résistances, ayant acquis (dans sa pesante besogne, dans son combat contre le sol) une lueur d'astre, une surface éclatante..., il voyait que ce métal était devenu un miroir où se reflètent les oiseaux et les météores du ciel...
Domyn est en effet cet < aratrum » à la fois symbole et instrument, fils du génie de Triptolème, révélation des dieux; le soc fend la glèbe, brise, défonce le tuf indigent, déracine, enterre les végétations coriaces et rampantes, pleines de vermine; il imprime, à travers la jachère, le tracé rigide d'une volonté réfléchie ; aux herbes de nature, aux flaques adventices, il substitue des sillons... Et, ainsi, le travailleur comme Domyn retourne, conglomère et assole l'humanité, en vue de moissons futures, dont les germes seront répandus par le Semeur...
Or, chaque jour, une fois son labeur terminé, la charrue, chaude encore de l'effort déployé, s'arrête enfin sous la lumière agonisante, au moment où, dans le ciel rafraîchi, surgissent les constellations...
C'était le soir aussi... Et, dans le silence, dans le repos, Domyn, las et virilisé, sentait
éclore, en son esprit voyant, des pensées lumineuses ainsi que des étoiles....
En présence du ciel constellé, il se tenait immobile, comme devant un Être énorme, multiple et Un, l'accablant Ouranos des Grecs :
mais ce qu'il contemplait, au-dessus de lui, ce n'était plus une divinité fictive; c*était llÉtenduef c'était la Durée ^ deux Choses redoutables, deux faces du même et incompréhensible Mystère...
Or, pendant que son esprit montait, extasié, vers rinttni, les pieds reposaient sur la terre scélérate... et quelque chose remuait, près de lui; un rampement se faisait parmi les herbes; à quel sinistre projet obéissaient deux yeux glauques levés vers lui, très attentifs?...
Les équipes d'ouvriers dormaient, écrasées dans un sommeil lourd, et Domyn seul restait debout, comme une vigie ; nul bruit maintenant, aucun souffle... L'extinction de la vie semblait absolue. Le Français se sentait seul, affreusement seul parmi tous ces jaunes, esclaves, travailleurs hostiles... Je ne sais quelle intuition, un froid survenant, présageait des malheurs... Une terreur plana sur lui...
« Je deviens superstitieux, se dit-il, rentrons. > Et il fit un mouvement...
Tout à coup il sentit un enlacement rapide à sa jambe droite et, aussitôt, une douleur, quelque chose d'atroce.... A l'instant même,
ses yeux dilatés par reflfroi virent une forme reptilienne glisser et s'enfuir.
Abel pousse un cri : « Le cobra!... » Il venait d^être mordu par un de ces dangereux serpents dont le venin fait tant de victimes parmi les Indo-Chinois.
A son appel, des Annamites, réveillés en sursaut, accoururent; ce fut bientôt autour du blessé une inexprimable confusion où perçaient des exclamations d'épouvante...
Tous savaient que la morsure du cobra ne pardonne pas; couché sur sa natte, Domyn avait gardé sa pleine connaissance, tout son sang-froid; mais, n!ayant aucune illusion, il sentait venir, s'insinuer en lui le sommeil du foudroyant poison... Avec désespoir, il songeait à sa femme... et à sa fille... Loin d'elles, périr misérablement! la chose abominable!...
Soudain, un ouvrier écarte les assistants, s'approche sans rien dire; il applique sur la blessure une compresse et porte aux lèvres du malade une gourde : déjà presque inconscient, Domyn se laisse faire et boit plusieurs gorgées...
Au bout de quelques secondes, il sembla que la vie rentrait en lui..., ses membres perdaient leur rigidité; le cœur avait moins froid..., les artères, les veines buvaient l'antidote ; le beau fleuve de sang bleu, un instant près de s'arrêter, figé, recommençait à frémir; recevant l'impulsif courant du fluide, l'encéphale palpitait;
et de nouveau s'épanouissaient les pensées à la surface du mécanisme intellectuel.
Domyn regarda son sauveur, lui fit signe d'approcher, prit sa main et dit : « Merci. » Il voulait parler, exprimer sa reconnaissance, mais l'ouvrier lui fit signe de rester calme, de dormir... En effet, presque aussitôt, le malade s'assoupit... et même, dans le sommeil, sa chair frissonnait encore au souvenir de la mort, du glacial contact...
Le lendemain de cette tragique journée, Domyn, bien qu'encore étourdi et brisé, manda ensemble l'ouvrier et Li-Hung, l'interprète. Il voulait connaître ce médecin anonyme, si savant dans l'art des simples et contrepoisons. Mais, à sa grande surprise, coolie et traducteur semblaient s'entendre fort peu; des monosyllabes s'échangeaient, coupés de silences, de signes dénégatifs, de gestes lassés.
Li-Hung dit à Domyn : < Il ne me comprend ni en annamite, ni en laotien, ni en siamois, ni en chinois, ni dans le dialecte des Muongs. »
Il fut impossible de lier conversation avec cet inconnu, qui paraissait n'entendre aucune langue.
Attentivement, Domyn considérait cet ouvrier : il ne lui trouvait point le type « célestial >, malgré son teint Jaune et son nez épaté. L'œil, le front dénotaient une intelligence et des facultés telles que l'impossibilité de commu-
niquer en aucun idiome parut à Domyn très étrange. Il y avait là une situation inquiétante, un problème, quelque chose de suspect. Pourtant, d'après ce que venait de faire cet homme, il était impossible de lui attribuer aucun mauvais dessein...
Mais, alors, pourquoi ce mutisme, trop évidemment simulé? Le coolie mystérieux s'était embauché, touchait sa paye, se nourrissait, et', par conséquent, interrogeait, comprenait, répondait... Pourquoi maintenant devenait-il muet? Toutes ces choses paraissaient inconciliables...
Aussitôt qu'il fut complètement remis, Abel, toujours préoccupé de l'incident, rechercha son sauveur; il le trouva bientôt, qui travaillait à l'écart, un peu loin de l'équipe où il était enrôlé.
Mais, aux premiers mots que lui adresse Domyn, voici que l'inconnu prend un air irrité et lance à son interlocuteur stupéfait l'apostrophe que voici, en excellent français :
— En récompense d'un service rendu, pourquoi persécutez-vous ceux qui veulent se taire? Pourquoi cherchez-vous à surprendre les secrets?
Domyn reste un instant muet, pâle.
— Alors, dit-il enfin, vous êtes Français ?
— Oui.
— Pourquoi vous cachez-vous?
L'ouvrier eut une hésitation; puis, redressé de toute sa hauteur, devenu arrogant, il jeta ses outils, disant :
— Je suis un évadé de Nouméa ; faites-moi arrêter si vous voulez.
— Quelle odieuse pensée!... s'écria Domyn, révolté. Pourquoi vous trahirais-je? Dites-moi plutôt en quoi je puis vous être utile !
— En rien ; nous devons rester étrangers l'un à l'autre. Vous êtes l'affirmation vivante d'un principe que j'exècre : vous êtes bourgeois; je suis forçat pour avoir voulu supprimer la bourgeoisie. Le but de votre existence, je le vois ici, c'est d'amasser des millions pour vivre oisif; or je veux supprimer l'or et le fainéant. C'est bien vrai que, sans moi, vous étiez un homme mort; et alors, n'est-ce pas? pourquoi vous ai-je secouru?... Vieux reste de sentimentalisme français! Peut-être aussi l'idée qu'on n'achève pas les blessés sur un champ de bataille!... Enfin, le fait est là; il ne me gêne nullement pour l'avenir; inais je ne veux pas recevoir de vous un bienfait qui me forcerait à la reconnaissance envers un membre de cette caste infernale pour laquelle je n'ai que haine et mépris... Tout cela vous scandalise, vous étonne, parce que, habitué à tout résoudre par des écrits, des billets de banque, ou des palabres entre députés, philosophes, anarchistes pour littérature, vous ne pouvez comprendre la terrible sincérité d'un
révolutionnaire « actif », ennemi juré de tout ce que vous aimez. Contre la famille, contre la société, contre la patrie, contre le capital, j'ai eommis ce que vous appelez des « crimes ». Or, voyeï ma scélératesse, je ne le regrette pas... Je suis, au contraire, tout prêt à recommencer! Vos juges m'ont condamné à mort; c'était logique ; puis on a commué ma peine; ça m'a fait rire! On supprime les gens convaincus comme moi, on ne les prêche pas; les coupables seuls, les scélérats, ont du repentir — pas moi. Il faut vraiment que les riches soient aveugles ou fous pour parler de pitié à des combattants déterminés, à d'irréconciliables adversaires qui, eux, veulent et proposent une guerre sans merci; on nous appelle bandits..., nous sommes les apôtres d'une rénovation sociale; moi et quelques autres conspirateurs avons fait le sacrifice de nos corps pour tenter l'établissement d'une société où il n'y ait plus de pauvres mourant d'inanition. Or, pour cela, pas d'autre moyen que de vous anéantir, vous autres, lés capitalistes, les voleurs, les repus qui laissez souifrir et périr vos frères plus faibles que vous.
Un instant dominé par cette fougue, Domyn sentait grandir en lui une colère devant tant de blasphèmes. Il dit :
— Et pourtant vous êtes ouvrier ; vous gagnez de Tor en exécutant mes plans, en exploitant
une idée que j'ai eue, moi bourgeois infâme; et quand vous aurez assez gagné, quand vous aurez, à mes dépens, et néanmoins avec mon consentement, acquis de l'expérience, "j'imagine que vous m'imiterez et deviendrez chef d'exploitation, capitaliste, bourgeois!...
— C'est assurément une des ironies de ma vi^ que me voici obligé de collaborer à la création de votre capital, forcé de grossir la néfaste Somme, le métal maudit qui est la perdition des humains. Mais il fallait bien subvenir à mon existence; il fallait surtout amasser le prix d'un billet de retour en Europe, gagner les premiers fonds qui serviront aux entreprises futures contre cette citadelle dont vous êtes un des défenseurs. Vous le voyez, il ne doit rien rester de commun entre nous...
—Vous, personnellement, vous m'êtes sacré; mais d'autres forcenés me trouveraient devant eux; car, tout ce que vous haïssez, c'est tout ce que j'aime. D'ailleurs, la citadelle dont vous parlez est si bastionnée, tellement solide qu'elle ne craint pas les attaques d'une poignée d'énergumènes.
— Voilà où est votre illusion ; pourtant... rappelez-vous... quelques-uns des nôtres, des hardis, se sont promenés dans votre capitale avec des marmites de fulminate ; et alors votre orgueilleux Paris s'est affolé!... Une société qui menace de s'écrouler devant quelques gaillards
audacieux, n'est-ce point là une démonstration par l'absurde? Vos yeux ont dû être dessillés, ce jour-là; vous avez connu le peu de solidité de vos privilèges. Ah! c'est que l'explosif égalise joliment les chances de combat pour la vie entre le prolétaire et le rentier; plusieurs kilos de nitroglycérine, et tout ce qui protège le bourgeois disparaît : tribunaux, armée, bourreau, tout s'effondre... Or, où est votre droit, à vous autres, dès que vous n'avez plus la force?
— Il est dans la résolution de nous défendre, dans le serment que nous avons fait de nous rallier, corps et biens, à la vindicte publique... Mais, au surplus, laissez-moi vous dire qu'au fond nous ne craignons guère vos amis. Ces foudres de guerre civile annonçaient que tout tremblait devant eux. Voilà que, virilement, crânement, nos magistrats leur tiennent tête...
Alors, plus personne; vos prétendus héros étaient de vulgaires assassins, des escarpes qui, devant la police, ont filé comme des chevreuils... Ils n'ont même pas le courage d'attendre la justice, une fois accompli leur forfait; ils se posent en martyrs et ne sont que des lâches!...
— Nous sommes, ainsi que les fauves, obligés encore de nous cacher, parce que nous serions trahis, vendus, dénoncés par ceux-là mêmes que nous voulons sauver; mais tout novateur rencontre haine et malédiction en échange de
ses tentatives- Pour le moment, nous sommes les proscrits, les outlaws, les hors la Zot, — oui, hors la loi inique, hors les jugements scélérats. Mais, un conseil, voulez-vous?... Ne vous endormez pas dans une trompeuse sécurité; connaissez la puissance, la vitalité, la virulence des haines qu'a créées l'exploitation capitaliste. Par exemple, méditez sur le fait que voici : je me tire à grand'peine de l'esclavage, du bagne, des chiourmes, de la mort... et pourtant je n'ai qu'un but, qu'une soif : la vengeance... Ne me croyez pas fou, quand je vous dis ces paroles : « Si j'avais un explosif capable de faire sauter une de vos grandes capitales, avec quelle joie j'allumerais la mèche, quand même je devrais être tué le premier dans la catastrophe ! je m'ensevelirais avec le temple infâme, comme Samson... Et il me semble que ma dépouille tressaillerait de plaisir en sentant sur elle s'effondrer les ruines de la cité moderne, ainsi qu'un gigantesque cercueil!...
Puisque la vie est une lutte, comme disent vos princes de la pensée, j'aurais un plaisir profond, une ivresse à m'engloutir sous deux millions de cadavres ennemis!... Quelle sépulture! quel mausolée ! »
Domyn regarda le fanatique qui prononçait ces abominables paroles; il vit son front crispé, ses lèvres tremblantes, ce visage qui avait la
RÉALISATION ill
pâleur de la cendre, ces yeux étincelants à pupille fixe.,, et recula épouvanté : c'était la personnification de la Haine, je ne sais quelle face de Méduse incarnant le génie de laDestruction ! , . . Il reconnaissait les déclamations des sophistes scélérats, le poison intellectuel distribué aux âmes naïves et violentes, aux simples d'esprit, aux crédules, par des malfaiteurs philosophiques...
Celui qui parlait ainsi était un ignorant intoxiqué de paradoxes ; on ne pouvait méconnaître sa sincérité ; c'était à la fois un abusé et un apôtre, un Jacques Clément du nihilisme, que sa folie raisonnante, que les mots frénétiques vibrants en sa cervelle pouvaient conduire au parricide, à l'assassinat de la patrie — fût-ce au prix d'un martyre inutile et sanglant !
Domyn s'absorbait : « Ainsi, pensait-il, telles sont les fureurs engendrées par là richesse!... L'énergie acquisitive des uns a pour rachat ces effroyables sentiments des autres ! Mais moi, alors, suis-je sur la bonne voie, en m'acharnant à la conquête de l'or? Les paroles de ce sauvage, l'étrange coup de destinée qui met en travers de ma route l'homme sinistre que voici, est-ce un avertissement, un signe?... »
Que faire vis-à-vis de cet égaré, de cet enthousiaste du crime, pour lequel il ressentait encore plus de pitié que d'horreur? Quelque répugnance qu'eût Domyn à garder au placer un
halluciné hanté d'une idée fixe, il ne pouvait songer à l'expulser, à lui supprimer ce travail qui le faisait vivre. Le congédier avec de l'argent, c'était lui donner les moyens de préparer de nouveaux attentats!... Alors, à quoi se résoudre?
Après hésitation, Abel s'en remit au sort pour décider ce que seraient les événements futurs... Il écrivit un chiffre sur son carnet, déchira la feuille et, la remettant au forçat :
— Tenez, dit-il, voici un chèque de 20000 fr. sur Saigon ; et je ne suis pas quitte avec cela de ma reconnaissance; si vous n'en \oulez pas pour vous, employez cet argent à soulager des misères; la charité, croyez-moi, vous donnera plus de joie que la vengeance.
— Gardez cette somme, dit l'inconnu, et employez-la vous-même, au mieux de vos convictions. Moi, je ne fais pas la charité, parce que je ne la demande pas. L'aumône est un palliatif, un habile moyen de perpétuer l'iniquité sociale; or, moi, je veux la supprimer : il faut exaspérer la plaie et non point l'endormir. J'ai gagné assez d'argent ici pour aller jusqu'à Hong-Kong; là, je vendrai à un médecin anglo-chinois le remède que j'ai expérimenté sur vous contre la morsure du cobra; avec le prix de cette vente je continuerai ma carrière qui prometd'être tragique...
Il était nuit. Les deux hommes se séparèrent. ... Domyn voyait au tour de lui la brousse, l'on-
duleuse plaine, les plis des montagnes au loin spectralement illuminés par le reflet lunaire... Il songeait au Mal dans Tunivers, à Tlronie qui plane sur les humains... Un mysticisme Tenvahissait; il avait une chaleur au cerveau, et, dans le cœur, je ne sais quel frisson... Derrière le firmament irréel que voyaient ses yeux, son esprit devinait de redoutables Choses. Cette Lune au ciel, claire et pâle, c'était bien Tétincelante, la funèbre Déesse que les anciens exaltaient et maudissaient tout ensemble..., c'était Astarté, la Triple Hécate glacée, l'infernal Esprit rie l'univers...
Sur le chemin de Damas.
Mais il n'eut pas le temps de beaucoup demeurer dans le domaine philosophique, parce que des difficultés pratiques le réclamaient.
Pour se concilier les bonnes grâces du résident siamois de Stung-Strêngy port d'attache de ses navires, Domyn avait pris l'habitude de lui faire remettre, à chaque départ, quelques pesées d'or. Ce personnage, jusqu'alors obséquieux, devint tout à coup insolent et exigea qu'on doublât l'offrande. De plus, le poste des douanes émettait la prétention de décupler les droits à payer.
Domyn résista, menaça de s'en référer à la cour de Bangkok. Venu lui-même h Stung-
Strông pour parlementer, il fit des représentations au résident et aux douaniers : « Si vous persistez dans vos vexations, dit-il, je choisirai pour mon embarquement le port absolument cambodgien de Sambor ou, mieux encore, STomrane, ville annamite, sur la mer de Chine, dont mes placers ne sont pas très éloignés. Du reste, j'y vais déjà, à Tourane, chercher le charbon de Nong-SoUj que je veux substituer à celui du Tonkin. A Stung-Strêng vous n'avez aucun droit sur mes marchandises qui viennent d'Annara, pays de protectorat français, pour entrer au Cambodge, également territoire de protectorat. Des traités anciens assurent à la France toute la rive gauche duMeï-Kong; parconséquent,Stung- Slrêng lui-même, géographiquement annamite, n'est soumis au Siam que par une usurpation qui ne" saurait durer. La cour de Bangkok poursuit un but et veut s'avancer jusqu'à la côte du Pacifique pour couper en deux nos possessions indo-chinoises. Mais tenez-vous pour assurés que l'entreprise est vaine, parce que la longanimité de la France aura un terme..., etc. » Malgré toutes ces excellentes raisons, les fonctionnaires siamois maintinrent leurs prétentions et mirent l'embargo sur les navires. Furieux de cette iniquité, Domyn prépara un mémoire qui devait être remis en double au Résident général français de Saigon et à la cour de Bangkok.
Mais Li-Hiing, tout en recopiant, tout en rédigeant, faisait remarquer à son maître que ces plaidoyers, apparemment, ne serviraient guère, puisque les mandarins de Bangkok, évidemment d'accord avec les fonctionnaires de Stung-Strêng, ne les mettraient point sous les yeux du roi.
— Alors, que me conseilles-tu? dit un jour Domyn.
— D'y aller toi-même, à Bangkok.
Très hardie, cette idée plut à Domyn, qui commença bientôt ses préparatifs de départ. Sachant que, pour réussir une négociation avec les Orientaux, il convient d'avoir tout Tappareil de la puissance, le Français organisa une caravane somptueuse.
Il eut cinquante éléphants de charge, des buffles, des chevaux, cent coolies porteurs de bagages, une escorte de miliciens annamites, renforcés par un parti de dacoïts siamois engagés spécialement et à gros salaires. Domyn emportait, pour le roi et les mandarins, de riches présents, dès animaux entravés, une grande quantité de barres d'argent, des cassettes pleines d'or extrait des mines, plus cinquante mille ligatures. Un orchestre de flûtes et de gongs, des femmes balançant, en signe de paix, des rameaux d'aréquier, faisaient cortège au Français.
Et quand la caravane, en son ordre de départ,
fut déployée dans la campagne, Domyn, la contemplant du haut de l'éléphant qui le portail, eut un sourire de triomphe.
Il lui vint le souvenir de ces entrevues, demeurées légendaires, entre les satrapes asiatiques ; il revit des époques où figuraient Darius, Alexandre, des monarques puissants,.. Était-ce orgueil exagéré? Il lui sembla bien que non.
Car ce camp de mineurs, son œuvre, qu'il allait quitter, ne lui donnait-il pas des visions grandes, une évocation des travaux faits à Ninive, en Egypte, à Babylone, à Palmyre, par des peuples esclaves, sur Tordre d'un souverain?...
... Voici enfin que, devant lui, se dresse Bangkok, l'étrange et formidable capitale, baignant dans le Mei-Nam, comme Venise dans l'Adriatique... Que de pagodes! que de palais! que d'incomparables édifices! Parmi les sycomores et les palmiers, cette ville nacrée, miroitante, faite de porcelaines, de vitrifications, de faïences, de marbres, de porphyres, d'émaux, de laques précieuses, d'ivoires, de bois de sandal et de tek, étincelante sous la lumière, ressemble à un joyau de cristallerie serti dans la verdure.
Domyn fut ébloui, parcourant cette cité de rêve, rose, bleue et blanche, vraie ville orientaie, féerique apparition des Mille et une Nuits... Une capitale est toujours l'image d'un peuple; or celle-ci représente bien le Siam, nation forte, Ame ethnique d'une vigueur et
d'une beauté surprenantes... Et elle mérite son orgueilleux surnom : « Grande ville royale des Anges. >
Ce fut avec une émotion véritable qu'Abel parut en la présence du mystérieux Monarque, auquel on rend les honneurs d'un dieu !
Quelle force secrète, quelle curiosité, quel dilettantisme amena un négociant froid et fort comme Domyn à s'incliner, à se prosterner devant ce Potentat-Pontife, devant ce « Maître des existences » comme on l'appelle, qui se tenait fier, assis sur un trône, dans son palais resplendissant d'or et de pierreries?
Mais Domyn n'était déjà plus le même — tout affiné, tout pénétré déjà par la subtile puissance de cet Orient faiseur d'âmes; autrefois il voyait l'univers positif; maintenant il appréciait la valeur émotionnelle et artistique des choses ; à son ancienne netteté de vision s'ajoutait le don d'admiration, la possibilité d'enthousiasme, la faculté supériorisante , l'aperception de l'esthétique, de cette splendeur qui s'appelle le «Beau».
Le roi fut très sensible à la courtoisie extrême que mit Domyn dans ses entretiens, goûta ses flatteries délicates, volontiers accepta ses présents: mais,rapace ainsi que tous les Orientaux, avide autant que sournois, flairant l'or, il répondit évasivement aux réclamations du Français, affirma, sur ses ancêtres, qu'il ferait
justice, mais ajouta qu'il devait consulter ses ministres.
Domyn savait qu'en Orient toutes choses se résolvent lentement, parce que la notion du temps y est partout oblitérée. Aussi ne pressaitil point trop l'indolent monarque. Il passa son temps à parcourir les pagodes, les rues, les canaux, à observer cette singulière population.
Il vit des merveilles, des richesses accumulées, des trésors ; il traversa des temples, des cryptes, vraies cavernes d'or et d'argent..., il contempla une idole dont le revêtement d'or fin vaut plus d'un milliard ! Il put toucher la statue d'un Bouddha qui avait la tête faite d'une seule émeraude, avec un casque de saphir I... Et ce qui Tétonnait au-dessus de tout, c'était de voir les bonzes, les talapoins circuler au milieu de ces richesses dont ils sont les gardiens, avec leur marmite de fer et leurs haillons, satisfaits de leur misère, sans un regard d'envie; il constatait aussi avec curiosité que tous les Siamois vivent avec quelques sous de riz et de poisson : « La richesse ne leur est pas nécessaire, à ceuxlà, » pensa-t-il.
Dans les temples, Abel voyait des Bouddhas qui avaient un doigt sur leurs lèvres, comme s'ils gardaient une mystérieuse parole réservée aux seuls initiés. « Quel secret ont-ils donc sur les lèvres? » demanda Domyn à un des bonzes.
— «Celui du renoncement. . . , » répondit le prêtre.
SUR LE CHEMIN DE DAMAS m
Domyn reçut quatre messages du palais de forme pompeuse, et très insignifiants quant au fond. Le roi l'envoya plusieurs fois quérir sur un palanquin, l'introduisit dans la salle du Trône, lui tint d'exquis propos qui ne signifiaient rien, lui ouvrit son temple particulier, lui montra ses Bouddhas, lui présenta même quelques femmes de son harem; puis, il le fit reconduire en grande pompe par une escorte d'amazones portant le drapeau du Siam, écarlate avec l'Éléphant Blanc.
Mais tout ce déploiement diplomatique n'avançait point les affaires de Domyn. Le conseil des mandarins et le roi avaient évidemment une arrière-pensée, et voulaient, dans un but caché, traîner les choses en longueur.
Les Siamois sont très déliés, très retors, modernes autant que les Japonais dont ils se piquent d'être les émules comme finesse. Des mandarins venaient rendre visite au Français, se prosternaient devant lui ; mais celui-ci n'en pouvait rien obtenir de précis : ces atermoiements, ces regards sournois qui se dérobaient à ses yeux, ces façons obséquieuses, hypocrites et fausses l'irritaient : cela sentait l'astuce, la fourberie.
L'interprète Li-Hung, voyant que son maître s'impatientait, s'énervait, alla discrètement aux informations, écouta, devina.
— Retiens bien mes paroles, dit-il à Domyn,
cette COUP de Bangkok est menteuse et rusée ; on te trompe : je sais qu'un message est envoyé, à ton sujet, dans TOuest; on est parti prendre le mot d'ordre sur le Salouen, où se trouvent les Anglais, dont l'influence est prépondérante ici; tu es Français; un conseil, mauvais pour toi, viendra de Birmanie, et l'on rira de tes réclamations.
Ces paroles de Li-Hung confirmaient les soupçons qu'avait déjà Domyn. Très courroucé, il se fit conduire au palais du roi et demanda une entrevue immédiate au callaoûm, premier ministre de la couronne. Celui-ci le reçut cérémonieusement, répondit peu aux accusations de duplicité que Domyn lui adressait, et poussa même l'honnêteté jusqu'à off'rir à son visiteur une légère collation. Mais celui-ci refusa net et déclara qu'il ne se laisserait point bafouer davantage, qu'il partait, qu'il en référerait à qui de droit, et que le gouvernement de Siam entendrait parler de lui.
Le callaoûm eut un léger plissement des paupières qui révélait une gaieté intérieure; puis, toujours silencieux, toujours bienveillant, il reconduisit processionnellement le Français jusqu'à la porte extérieure du palais, en signe de grande considération.
Ainsi éconduit et berné, Domyn, acceptant sa mésaventure, donna aussitôt l'ordre du dé-
part ; mais, très pressé de sortir du Siam pour entrer sur le Cambodge, territoire de protectorat, il dirigea sa caravane vers le Sud, dans la direction de Sime-Reape et de la rivière Samké.
Redoutant quelque embûche ordonnée par la cour de Bangkok, il força les étapes, et, passant près des ruines d'Angkor sans les visiter (tant il avait hâte d'être en sécurité), il atteignit enfin le lac Tonlé-Sap, frontière du Cambodge.
Une fois la caravane en sûreté sur le sol colonial français, Domyn revint au Nord, avec Li-Hung et quelques coolies, pour contempler ce célèbre Angkor, capitale ruinée des inoubliables et mystérieux artistes qui s'appelaient Kiners.
Le voyageur s'attendait à voir du grandiose, du gigantesque ; mais ce qui lui apparut dépassait toutes ses prévisions; cette architecture démesurée, c'est une débauche de la pierre et du marbre; ces formes, ces êtres minéraux sont des conceptions entrevues dans un cauchemar, exécutées dans une fièvre, détruites dans une folie.
Devant cet Énorme, devant ces prodiges de la construction, devant ces fantaisies géantes, devant ces formidables sculptures représentant des monstres, des Nagas aux sept têtes, des Apsaras célestes, des visions d'Apoca-
iU ASCENSION
lypse, nulle autre impression possible que la stupeur. Domyn songeait à Baalbek, à Ninive, à Memphis, à Thèbes, et saluait la puissance matérielle des aïeux. Il pensait que si les capitales actuelles du monde, Paris, Londres et Chicago étaient renversées par un cataclysme, •elles ne survivraient pas autant que les cités de Mysraïm, du Liban, de la Perse et de Tlndo- Chine. Il s'émerveillait à ces montagnes de débris et de tumuli, qui jonchaient les campagnes depuis Promkol et Srah, jusqu'à Angkor- Watt, Angkor-Tom, Pnom-Bôk, Atweï.
D'autre part, il notait l'absence d'idéal, dans ces élucubrations architectoniques. Le temple égyptien rappelle une grotte. L'édifice ionien et corinthien représente la tente pastorale ou bien la retombée des feuilles et des fleurs. La cathédrale gothique imite la forêt, les voûtes des arbres. Tandis que l'art kmer» cette végétation de maçonnerie, ces assises régulières et monotones, ces étages superposés à façon d'excroissances, ressemblent à un champignon, à une clownerie de la nature; cet équilibre lourd, donnant l'idée de puissance, ne suggère point celles d'harmonie et de majesté.
Et ainsi, par la comparaison des édifices, la supériorité des races européennes apparaissait, à Domyn, très claire... Sur les ruines d'Angkor- Watt, le voyageur trouva une caravane de pèlerins cambodgiens venus ici dans le but de
relever une partie de l'antique métropole sacrée.
Parmi eux, un bonze prêchait.
— Rebâtissez les sanctuaires, s'écriait-il; que les villes saintes du bouddhisme renaissent de leur poussière! Nous voulons revoir notre Jérusalem, la céleste Vien-Chân. Laotiens, allez à votre pagode de Dathou-Pennom ; Cambodgiens et Siamois, reconstruisez Angkor-Watt, et, dans le temple, œuvre de vos pieuses mains, venez célébrer encore les mystères de votre belle religion. Revenez aux mœurs antiques. Apprenez, de vos prêtres, la sagesse des aïeux; elle est supérieure à la science des Européens; n'est-ce pas du Laos, en effet, du Thibet et de la Birmanie que sont partis les grands dogmes des cultes occidentaux? La langue annamite n'est-elle point l'aïeule de tous les idiomes? Ces régions, les nôtres, sont l'éternelle source de vérité, le témoin et la mesure des sociétés de l'Ouest; aussi, voyez: les Européens reviennent à vous, c'est un symptôme et un hommage... Vous êtes meilleurs qu'eux, gardez-vous donc de les imiter. C'est d'Occident que nous sont venus les crimes ayant pour mobiles le vol, le culte de l'argent, les malsaines convoitises : par mon ordre. Bouddha vous enseigne l'amour de la pauvreté...
Pendant que l'orateur continuait son discours, Domyn avisa un étrange personnage qui
se tenait à l'écart, étendu à terre, semblant écrasé.
Aux explications de Li-Hung, Domyn comprit que celui-ci n'était pas un bouddhiste, mais un musulman, derviche, grand voyageur, «Errant»
à travers la terre et l'humanité. C'était un exemplaire sporadique de cette vaste évangélisation islamique qui tend à remplacer, dans les races inférieures, le bouddhisme et le christianisme.
Il était, ce solitaire, presque nu, d'une maigreur effrayante, semblait respirer à peine, ayant l'aspect de quelqu'un qui meurt d'inanition.
Ému de pitié, Domyn s*approcha, lui tendant une poignée de dattes et un gâteau de riz. Le Derviche, alors, leva sur le nouveau venu ses yeux, ses grands yeux caves, fiévreux... et, muet, le regarda un instant... Puis, fouillant dans le sable... il en tira quelques amandes et dit : « Voilà, mon fils, de quoi je nourris ce corps mortifié. »
Et le fakir, fermant à nouveau ses yeux, se replongea en cette méditation qui semblait être une agonie.
Li-Hung expliquait à son maître que ce Derviche appartenait à l'ordre de Naymetel-Allahiy secte très intransigeante, qui a pour dogmes le mépris des biens de la terre, le détachement de toutes les jouissances.
Et Domyn demeurait devant ce fakir, solution vivante d'un problème qui le hantait depuis
quelque temps: « La richesse est-elle un bien... et la misère un mal?... >
Tout à coup, le Derviche parla, d'une voix sonore et pure qui ne semblait point sortir d'un corps pareillement émacié. S'adressant à l'étranger qui le contemplait, il dit ces paroles que Domyn comprit tant par lui-même qu'avec l'aide de Li-Hung :
— N'es-tu pas un de ces Meghebims (Occidentaux), agités et frénétiques, dont l'existence consiste en une activité folle, en une. tempête de mouvements? Oui, alors, écoute... Votre vie est une aberration, un vertige mauvais. Je la vois ainsi qu'un torrent impétueux, dévastateur et trouble... La nôtre, c'est le calme, la sagesse, l'éternel repos, la victoire de la pensée sur le fracas. Je les connais, vos foules d'Occident, hurlantes, se heurtant, précipitées vers un but qui se dérobe! Tous ces agités ne peuvent s'arrêter, se recueillir, s'interroger pour savoir ce qu'ils sont, ce qu'ils font, quel est le but à atteindre pour un être de raison... Toute leur énergie se dépense à la poursuite de l'or, et cette poursuite est la cause de mille maux, de forfaits, d'abjections sans nom!... Et, dès qu'ils ont cet or, les fous meurent sans comprendre pourquoi ils l'ont amassé? Est-il possible de voir insanité plus grande! J'ai visité votre Bourse de Paris, le temple du Veau d'Or! C'était une caverne où criaient les damnés!
J'en suis sorti, épouvanté.. • Votre civilisation, c'est un mensonge, une illusion maudite... Elle consacre la lutte pour l'existence, l'impitoyable acharnement, l'écrasement des vaincus ! Vos sociétés sont difformes, étant bâties à l'image de votre âme qui est laide : avec des citoyens aux âmes cupides, on ne peut avoir d'harmonieuses institutions: chez vous, tout est pour le capital; nulle hideur plus grande!...
Alors, le Derviche, tournant la tête vers les pèlerins qui l'entouraient, continua :
— Et, cependant, les Meghebims vous proposent leur civilisation comme modèle, comme exemple! Ils veulent que, vous aussi, fassiez du commerce; mais leur commerce est l'art de vendre les objets plus cher qu'ils ne valent; c'est un vol, par conséquent. Ils viennent à vous pour vous « créer des besoins », c'est-à-dire des infirmités. Ne les imitez pas : vous êtes plus heureux qu'eux ! Leur vie se complique en proportion de leurs découvertes et des résultats de leurs travaux; le malheur est au bout de leurs efforts. . . et ils s'obstinent, continuant à ne point voir leur erreur!... Pourtant, de sanglantes révolutions sont venues les châtier, les avertir! La lueur des incendies, le fracas des explosions n'ont point encore éclairé, fulguré leurs cerveaux! Leurs yeux sont couverts d'une taie, et leurs oreilles sont des grottes obstruées... Or, depuis vingt siècles, leur Écriture sainte répète
ironiquement : « Ils ont des yeux qui ne voient point, des oreilles qui n'entendent point ! ! ! » Leur intelligence ténébreuse est celle d'embryons, de têtards. Absorbés par les soucis matériels, ils ne confessent point la détérioration de leur être, la gangrène qui pourrit leur cœur ! Ils sont fiers de leurs tours en acier, de leurs mécanismes, du fluide qu'ils ont discipliné. Leur état social nous inspire-t-il l'admiration ou l'envie? Il nous inspire le dédain!... Je sais bien que les Européens sont les maîtres aux Indes et en Indo-Chine : eh bien, ils sont nos intendants, les gérants d'une fortune que nous consentons à laisser entre leurs mains : ils nous volent; assurément, nous ne réclamons point, parce qu'une grande famille noble doit savoir fermer les yeux sur les faits et gestes de la domesticité!... Les Meghebims, je vous le dis encore, sont dévoyés et corrompus : ils nous apportent des fusils, de l'eau de feu, des maladies qui infectent le sang. Le sage Rishi doit demander à Allah de les détruire; car ils troublent la terre, et leur vie est un perpétuel blasphème contre le Créateur, qui veut que l'homme demeure en paix, en santé et en joie... Puis, revenant à Domyn, il poursuivit :
— Toi, cependant, qui es venu à nous par une inspiration de Djahraîl, l'ange favorable, loi qui as eu pour moi, tout à l'heure, une volonté compatissante, un mouvement secou-
rable, écoute mes paroles, disciple du Christ ; moi, le Derviche Mahamed-Abbas-Jadgé, je t'adresse, en récompense, un conseil : « Si tu es riche, donne ton bien aux pauvres; abolis le désir; réduis ton corps au minimum de besoins, de vie matérielle; c'est le point culminant de Tâme. »
Et il termina par cette altière devise des imans : « Haq mandjoud » (la vérité existe).
Domyn demeurait muet, à la vue du Derviche qui, en proie à une excitation, à je ne sais quel enthousiasme funèbre, s'était alors levé, se tenait la tète haute, les bras tendus, en une attitude impérieuse. C'était saisissant, ce squelette, celte tète décharnée, ce moribond qui prêchait !
Abel s'éloigna, pensant à tout ce qu'avait prononcé, de sa voix harmonieuse, cette macabre statue de l'éloquence. Bien des fois, en Europe, il avait déjà entendu ces paroles : « Donnez votre bien aux pauvres», sur les lèvres des prédicateurs chrétiens; et, toujours, il leur avait fait une ironique réponse : « Ces messieurs des couvents en parlent bien à leur aise, de l'argent; mais s'ils devaient assurer l'avenir d'une famille!... »
En son for intérieur, il avait donc rejeté ces préceptes, pour s'en tenir à la formule des philosophes : « Lutte pour l'existence »...
Or, voici qu'actuellement, par suite de je ne
sua LE CHEMIN DE DAMAS 131
sais quel attendrissement de sa conscience, il accueillait ce Verbe avec un mélange d'inquiétude et d'émotion.
Gravement, il s'interrogeait sur ces affirmations qui étaient directement contraires à l'eiTort de sa vie. Elles représentaient exactement l'inverse des notions qu'il avait, jusqu'alors, trouvées normales et régulières... Tout cela lui paraissait extravagant, faisait scandale avec les pensées qui formaient sa personne morale. Et, cependant, les anciennes convictions semblaient ébranlées, chancelantes... Domyn demeurait ainsi, l'âme très troublée, se demandant, avec angoisse, pourquoi la vérité d'autrefois commençait à lui paraître une erreur.
Et il s'intéressait aux bonzes qui, tout le jour accroupis devant des lotus sacrés, ne se levaient le soir que pour aller mendier. La mendicité n'était-elle point l'affirmation philosophique d'un principe, une formule sociale?... D'autre part, une mélancolie le prenait, au souvenir des Kmers, de ces grands artistes morts dont le génie créa une ville habitée maintenant par les chauves-souris, en signe de dérision. La vue de ces ruines qui attestent la fragilité des œuvres humaines le rendait indiciblement triste. Le long bruit que faisaient les ailes membraneuses voletant au crépuscule, cette volière funèbre sur la nécropole..., tout cela formait une impression physique désagréable, lui communi-
quait un malaise, éveillant un frisson de sa toujours inquiète pensée...
... Longtemps après qu'il eut quitté Angkor, Domyn pensait toujours aux mendiants qui nient et raillent la civilisation, à Tironie des destructions, à l'énigme du trépas, aux âmes mortes...
... A travers les champs cambodgiens, le voyageur continua sa marche vers le Grand Fleuve.
A rhorizon, quelque chose d'énorme, couché là-bas, s'annonce par les nuées, par les oiseaux, par des échos, des rumeurs... C'est enfin le Meï- Kong, majestueux en sa vie fluviatile, grande forme blanche, être limoneux et fluide qui a mille lieues. Domyn regarde cette coulée, cette nappe aux reflets d'étain,que des barques, ressemblant à des insectes, égratignent de leurs rames. Voici qu'un tornado s'abat sur la rivière ; on dirait que les eaux sont frappées par les coups d'invisibles ailes : des millions de vagues éphémères et bruissantes lèvent leurs têtes, clament dans l'espace et meurent en un sanglot. . . Mais bientôt le fleuve reprend son cours indolent; et des radeaux, des sampans dérivent ainsi que des épaves, les mariniers couchés au fond, rêvant, chiquant le bétel, le ventre en l'air... Et Domyn comprenait, enviait le bonheur de ceux qui, soumis à Thypnotisme des choses lentes, s'abandonnent au fil de l'eau, sur cette veine de la Terre, emportés par le mouvement même de la vie tellurique...
A Pnom-Penh,le Français s'embarqua sur un de ses navires pour remonter le Cambodge ; et, quelques jours après, il était revenu au campement de la Sé'Sane où il se reposa de ses fatigues.
On lui remit des lettres de Paris, une de sa femme notamment, qui contenait quelques paroles étranges.
M"* Domyn écrivait: « Je sais que tu travailles beaucoup pour nous deux et que tu nous payes de notre affection par tes efforts et ton énergie. Mais cette séparation est triste... Mon bon chéri, ne fais pas trop attention aux yeux des Cinghalaises, Javanaises, Laotiennes et autres Extrême- Orientales, ou tu éprouveras mon courroux! J'ai confiance en toi : mais enfin, par moments, je suis inquiète et jalouse : la nature de l'homme est tellement exigeante, si loin de la nôtre, si incompréhensible parfois ! Tu aurais pu épouser une femme plus attrayante que moi, plus coquette, plus intelligente : et celle-là, tu ne Taurais pas quittée, peut-être!... C'est mal, ce que je te dis là ; excuse-moi : tu t'es éloigné de nous par dévouement: je me répète cela souvent...
Pourquoi ai-je besoin de me le répéter?... Je suis indécise, moralement malade, pas heureuse...
et j'ai peur... Reviens vile. »
Geneviève racontait à son papa qu'elle l'aimait bien mieux que sa maîtresse de piano et qu'elle avait fait toutes ses punitions.
iU ASCENSION
Patrick portait à la connaissance de son associé que les affaires allaient bien, et que l'exercice courant serait magnifique. D'autre côté, Domyn constata que l'extraction de l'or était en croissance: les mineurs avaient attaqué un Qlon d'une richesse extraordinaire, et le Français supputait sa fortune actuelle, ne l'évaluant pas à moins de 50 millions.
En d'autres temps, de pareils résultats l'eussent comblé d'une joie délirante.
Mais voici qu'à sa grande surprise il se découvrait, pour son propre triomphe, encore plus d'indifférence que de fierté... Était-ce l'habituel désenchantement qui saisit l'homme, toujours, une fois ses désirs satisfaits, une fois atteint le but longtemps poursuivi? Était-ce lassitude physique ou morale, griserie de l'air et de la lumière, contagion irradiée de ces hommes et de ce pays? Était-ce l'excitation du système nerveux, l'électrolyse occasionnée par les orages continuels du ciel laotien? Domyn se sentait très changé : il appréciait maintenant les longues siestes, les repos pleins de songeries, le rappel du passé, des souvenirs: une torpeur voluptueuse, en lui insinuée par ce climat, amollissait, exténuait sa chair, et communiquait, à son esprit, un affinement maladif, je ne sais quelle ardeur confuse, une tendance aux contemplations, à l'extatisme.
Il avait des accablements le jour, et des insomnies la nuit, de telle façon que sa vie intellec-
sua LE CHEMIN DE DAMAS 135
tuelle s'écoulait ainsi qu'une suite de minutes crépusculaires, où les ombres étaient claires et la lumière obscurcie... Ses pensées prenaient ainsi du vague et de Tacuité, devenaient rêverie et divination, acquéraient un flottement et un éclat en quelque sorte somnambuliques...
Un interne mouvement d'isomérie modifiait son âme; et cet Européen, peu à peu, devenait Asiatique. Autrefois scandalisé par l'étrange liberté des mœurs qui régnait en ce pays, il s'intéressait maintenant aux ébats de la jeunesse, aux effrénées amours consommées à la face de la nature indulgente. Ses yeux suivaient parfois des filles qui, lentement, se promenaient, en un balancement de hanches provocateur; coquettes, parées de bijoux d'or, leurs nattes piquées d'éclatantes fleurs, ou bien épinglées à la mode du Japon, le langouti ou le « Sin » bien serrés à la taille, la gorge à demi découverte, comme les Bethlémitaines, elles passaient... Un groupe de jeunes gens les croisait, les environnait; des lazzi, de doux propos s'échangeaient; il y avait, entre les deux troupes, des couplets alternés, ainsi que des cantilènes, des danses au son du ^éne (flûte laotienne semblable à la flûte de Pan, aux sons très doux).On entendait quelques exclamations, des rires, un bruit de baisers..., puis, sous la poussée des hommes, la troupe féminine était dissociée, se dispersait : et, aussitôt, filles et garçons s'accouplaient, s'en allaient, dispa-
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paissaient au tournant des sentiers, se hâtant vers l'ombre des bois... Cette vision évoquait d'antiques souvenirs, des théories d'éphèbes et d'adolescentes, en je ne sais quels champs mythologiques... C'était la bucolique, Téglogue comme aux temps heureux d'Athènes; c'était l'Éden tiède, peuplé de bergers, de satyres et de nymphes folles ; c'était l'impudeur anacréonlique acceptée comme sagesse, comme morale de la vie. Et, avec une stupeurquilui était douce, Domyn s'entendait dire, par l'interprète Li-Hung, que, d'après un proverbe laotien, très en honneur ici, les jeunes gens ne devraient avoir d'autre occupation que de rendre les jeunes filles heureuses, en les comblant de caresses...
Parfois, encore, il voyait les bonzes et talapoins attirant dans leurs cellules des femmes, ainsi que firent les prêtres de Bacchus et de Silène.
Et toutes ces choses agissaient profondément sur lui, l'attendrissaient, le jetaient en une irritation qui était sans force, lui inspiraient un ambigu sentiment qui tenait de l'indignation et de l'envie. Était-elle abjecte vraiment, celte lubrique société! Était-elle selon Dieu, ou contre lui? Pour la Planète, vivre ainsi que des bêtes souples et lascives, est-ce un outrage, ou une obéissance pieuse à sa Loi?...
Alors, des regrets, des désirs confus, des appels aux voluptés, les nudités d'irréelles femmes.
peuplaient ses sommeils, troublaient ses travaux... Mais les jolies Laotiennes ne le tentaient point, malgré leur gentillesse assez piquante, en dépit des avances non déguisées qu'elles lui faisaient... C'était l'orgueil de l'Arya qui répugne à se mésallier; c'était l'horreur secrète du sang vermeil qui recule devant le fleuve jaune; c'était la répulsion de la chair blanche qui ne veut point s'unir à l'argile pour créer, sous les doigts du grand sculpteur, la statue vivante.
Et puis, trahir Hélène? Non... L'honneur conjugal fut, par lui, aussi rigoureusement respecté que l'honneur commercial... Mais il pensait que, là-bas, une femme l'attendait, qui était la sienne, une souple créature, aux formes blanches...
il hâtait alors ses travaux, cherchait des combinaisons, faisait des tentatives, voulait essayer si le mécanisme industriel qu'il avait fondé ici pourrait marcher sans lui.
Il avait des instants de spleen, à se voir seul, parmi tous ces jaunes, au milieu des figures plates, en celte atroce humanité : oh! le visage aryen, le rire français, Paris!... C'est au fond du Laos qu'on apprécie bien la capitale de l'Occident civilisé, la Merveille!... Comme il y a loin, d'ici à un concert du Conservatoire, à Notre- Dame, au musée du Louvre... Et puis, ce climat lourd, cette monotonie du ciel, ces mornes firmaments!... Domyn aspire à revoir les ciels fuyants du Nord, les grands vents irrités, cet
appareil de puissance et de majesté, que revêt la Terre près le Septentrion...
Et, tout à coup, en plein jour, des distractions le prenaient, des immobilités de fakir, une sorte d'hypnose subie en regardant avec fixité le soleil... Que voit-il donc, en ce Réflecteur qui, le soir, s'engloutit dans l'Ouest, et se lève àcet instant même sur l'Europe?.., Il voit, dans un lit, une femme qui dort encore, ses beaux cheveux épars... Et une place est vide, à côté d'elle...
Tout à l'heure, elle se lèvera... Quelle sera son occupation? Oh! il la devine bien: leur fille, Geneviève, objet de tous les soins maternels... et puis, le soirviendra: l'enfant couchée, Hélène se mettra au piano...
Il se souvenait alors d'une soirée où sa femme faisait de la musique, pour lui tout seul; que jouait-elle donc?... quelles sont ces phrases qui, confusément, s'agitent dans la profondeur de sa mémoire, qui se cherchent, tressaillent et s'évanouissent en un crépuscule?... Impossible de renouer ces tronçons... Enfin, Domyn se rappelle, et demeure tremblant, ému... Oui, voilà bien l'air qui se déploie à la face de son intelligence extasiée... C'est l'Adagio de la Sonate Pathétique! La voici ressuscitée, cette mélodie plaintive et lente, sanglot qui parle de douces choses mortes, qui raconte l'inexprimable, qui dit les regrets, la mélancolie des heures perdues,
des bonheurs qu'on a dédaignés et qui ne revient dront plus...
Cette symphonie renaît, comme si une fertilité miraculeuse la faisait surgir, germer tout à coup hors d'un sol mystique, en jachère depuis longtemps, subitementdevenu fécond... Et ce champ autrefois aride, c'est bien son âme inquiète et désolée, dévastée par l'effort et la lutte, glacée par les frimas de l'égoïsme, privée d'enthousiasme — ce soleil; privée de larmes — cette rosée...
Or, maintenant, cette âme est pénétrée de fluides et de lumière: voici qu'une semaille oubliée, inerte jusqu'ici dans la glèbe durcie, palpite et sent lui venir des racines... Quelle est cette source jaillissante sous le rocher? Quelle est cette ondée de vie nouvelle? Salut à l'éternelle Siloé, fontaine invisible et jamais tarie !...
... Puis, d'autres airs apparaissent aussi, épanouissant leurs tendres végétations d'harmonie. Et ce sont bien, en effet, des fleurs, de toutes frénétiques fleurs, que ces ariettes, romans, scherzos, menuets, qui, gracieusement, s'ouvrent, éclosent, s'éploienten l'astral jardin du souvenir. Ainsi que dans un rêve, une neige de pétales et de désirs, de souffles et de pensées d'amour semble glisser, tomber sur le cœur d'Abel... Par tout son être s'insinuent les mystiques parfums, des félicités, provoquant une moisson douloureuse et passionnée...
Sur ces entrefaites, il reçut d'Hélène une nouvelle lettre qu'il trouva plus laconique et plus froide que les précédentes. Domyn avait acquis, par rémaciation, une pénétrante acuité de pensée, des sens d'Oriental, subtils et divinateurs... Les termes de cette lettre étaient toujours affectueux, certainement; mais il y avait, entre les lignes, derrière les mots, une gêne que Domyn sentait sans pouvoir la définir, et qui lui causait une impression très pénible.
Une impulsion, je ne sais quel instinctif mouvement de défense l'amena devant son bureau pour écrire:
« Ma chère femme, je travaille toujours pour toi et pour Geneviève. Le succès est colossal; j'aurais le droit d'être orgueilleux, mais je ne vois, dans cette opération, que la triste nécessité, pour nous, d'être séparés l'un de l'autre, quelque temps encore. Oh! pourquoi n'es-tu pas près de moi ? Pour une Parisienne, je le sais, toute autre existence que celle de Paris est un exil, une demi-mort; mais je t'assure qu'il existe, de par le monde, d'autres modes de vie, d'autres façons de sentir, d'autres points de vue sur la terre et les hommes. Des choses te semblent impossibles qui paraissent normales à d'autres femmes; vois, par exemple, l'Anglaise : ne suit-elle pas son mari sous toutes les latitudes, aux Indes, au Cap, en Birmanie et ailleurs, partageant ses dangers ainsi que ses
joies, faisant comme lui œuvre d'énergie? Cette dualité inséparable et migratrice, c'est le ménage de l'avenir, conforme aux préceptes de l'Écriture : « La femme doit suivre son mari »; c'est le couple, enfantant sous tous les climats; c'est THomme-Femme, deux âmes unies en un infrangible faisceau, TÊtre-Double, souverain de toute la Terre... Mais je me laisse entraîner à des rêveries que tu qualifieras d'orientales, d'exaltées, d'impossibles et qui sont peut-être tout cela, en effet... Souvent, je regarde le portrait de notre fille, cette tête où se marient nos traits confondus ; je pense à ce mystère de l'engendrement qui réalise la fusion des natures, la consomption des amours et leur triomphe, la résurrection de deux êtres en Un. C'était donc là le but caché que poursuivaient nos désirs, la soif d'être unis qui nous tenait enlacés!...
Maintenant, nous vivons ensemble, d'un même souffle, en une même pensée; l'ineffable lien est scellé en le cœur de cette fleur humaine qui est notre enfant : rien ne peut plus nous séparer, tant que vivra la fleur... mon épouse chérie, je revis par ta féminité; c'est toi qui es, suivant les paroles bibliques, la « résurrection et la vie »... Je t'adore pour ta chasteté, ta fécondité, pour la foi conjugale que tu m'as gardée; ne sois point surprise de ces ardentes paroles que je ne t'ai jamais dites et qui me jaillissent des lèvres, avec des baisers... Je
comprends, à cette heure, d'exquises choses que je ne soupçonnais pas... Être le mari d'une femme honnête, en être sûr; pouvoir la regarder loyalement, profondément, jusqu'au fond du cœur, et n'y point trouver une autre pensée que la sienne; recevoir en échange ce beau regard pudique, ce beau regard fidèle, cette étîncelante pureté d'âme... Oh ! cela est doux... Et voilà, pour un homme, la vraie force, le refuge, l'inestimable joyau que lui gardait l'univers... Je te reviendrai bientôt, bientôt... Je réparerai le temps perdu... et, le soir de la vie, il fera bon se serrer l'un contre l'autre, pour marcher au tombeau... »
Bailla.
€ ... Et le soir de la vie, il fera bon se serrer l'un contre l'autre.. . »
M"*Domyn relisait cette phrase, et un flot d'amertume lui venait au cœur.
— Ah! prononça-t-elle, s'il avait toujours été ainsi ! Mais puisqu'il comprend si bien la mort, pourquoi a-t-il si mal compris la vie ?
Et d'autres idées lui venaient encore ; certainement son mari avait maintenant d'étranges façons de penser et d'écrire, une sensualité, un mysticisme qu'elle ne lui connaissait point... Cette lettre n'était plus d'un négociant, mais d'un amant passionné, d'une sorte de philosophe prompt aux émotions, enclin à la volupté.
lU ASCENSION
Quant à la demande peu déguisée qu'Abel lui adressait de venir le retrouver, elle en fut très gênée, très contrariée.
Était-ce Tennui de quitter Paris, de compliquer sa vie, de renoncer aux chères habitudes, aux heures tranquilles? Était-ce la peur d'affronter des fatigues, des dangers? Était-ce Tindécision de savoir si elle devrait emmener avec elle safille ou la mettre au couvent?... Ou plutôt, n'était-ce pas un sentiment tout autre qu'elle n'osait s'avouer et qui lui faisait monter, du cœur au visage, un flot pourpre?...
A ce moment môme, la porte du salon s'ouvrait : on annonçait M. Comtat.
Une commotion secoua M"*' Domyn, qui fut ainsi, brusquement, éclairée sur l'état de son cœur, en admettant qu'elle eût conservé encore un doute. Voilà ce qui la retenait à Paris:
c'était ce jeune homme dont elle se sentait adorée.
Lionel ignorait les tumultueuses et douces pensées dont il était l'objet. Très maîtresse d'elle-même, Hélène ne laissait rien paraître du trouble où l'avait mise cette entrée subite.
Le jeune homme ne manquait jamais le jour de réception de M"*' Domyn; il venait toujours avec l'intention bien arrêtée de profiter d'un instant propice pour se déclarer. . . Mais toujours il repartait sans avoir rien dit, sans avoir rien osé qu'une pression de mains un peu, très peu,
appuyée... M*"* Domyn avait, depuis longtemps, deviné le secret de Lionel, et elle savourait la timidité que manifestait, vis-à-vis d'elle, ce grand vainqueur. Ce que la femme moderne apprécie, particulièrement, d'un homme qui la désire, c'est le respect. Elle a gardé, dans sa chair, le souvenir des abaissements historiques du passé, les impérieuses et brutales prises de possession : aussi l'humilité du mâle, l'hommage de sa force, est-il pour l'adorée quelque chose d'exquis; une sensation de reine...
Lionel était très pâle, ce jour-là, devant elle, demeurant muet « pro magnitudine amoris », comme dit la Bible, a tant il l'aimait ! » Silencieuse aussi, Hélène le regarda quelques secondes... Elle reconnaissait l'amour... et son ravissement était sans bornes !
Mais la femme eut bien vite conscience du danger que présentait ce mutisme à deux ; et elle engagea la conversation, sans que sa voix eût le moindre tremblement.
Ce furent d'insignifiantes choses, théâtre, tennis, soirées, informations sur les amis communs; mais, tout cela traînait, était dit avec effort... Voulant mettre Lionel sur un sujet qui le forçât à causer seul un instant, W^ Domyn lui posa cette question :
— Avez-vous été heureux, au dernier tir aux pigeons?
— Je n'y suis pas allé, dit le jeune homme,
d'une voix un peu sourde ; je fuis mes anciens plaisirs.
— Pour de nouveaux?
— Pour un chagrin!...
Elle sentit que ce niot, approfondi, recelait un péril; il valait mieux pour elle, c'était certain, ne pas l'avoir entendu... Mais il lui parut doux de s'approcher du danger aussi près que possible...
Après une courte hésitation, elle dit :
— Un chagrin, à vous?
— Un bonheur, aussi...
Bien qu'elle saisît à merveille, Hélène prit un air étonné...
Lionel continua, s'enhardissant un peu.
— Oui, n'est-ce pas ? j'ai l'air de ne pas savoir trop ce que je dis; c'est pourtant vrai, un même événement de ma vie est pour moi une torture et une infinie joie.
M""* Domyn demeurait les yeux baissés, interdite, attendant quelque chose qui était délicieux et terrible, l'irréparable parole... Lionel n'entendait pas les coups sourds, qui bouleversaient ce cœur de femme ; il ne voyait pas la lueur que voilaient les paupières; il ne pénétrait pas la folie qui gagnait peu à peu cette àme, la passion qui brûlait cette chair par lui tant convoitée... Et cependant, un instinct l'avertissait que le moment était venu d'oser... Au surplus, il était à bout de patience, à bout d'attente, énervé.
las de cette indécision, de ces doutes, de cette aspiration; Tambiguë situation que lui créait son désir inavoué lui avait d'abord paru charmante, elle lui semblait maintenant douloureuse; l'amour avait grandi, devenait intolérant, s'affirmait tragique et résolu... Dans les veines de Lionel grondait une virilité qui exigeait, qui commandait, qui se révoltait devant les timidités de Tesprit.,. Une voix lui disait : c Prends-la, cette femme charmante ; elle ne t'en voudra pas... »
Et, tant à coup, il méprisa sa prudence, voulut risquer tout, aimant mieux être chassé, connaître son sort définitif que d'hésiter une minute de plus. Mais l'audacieux parti qu'il allait prendre lui crispa le cœur, serra sa gorge, et c'est d'une voix sourde que ces paroles furent prononcées :
— Pardonnez-moi..., madame, n'avez-vous pas deviné que c'est de vous que me vient le tourment qui m'est si cher? Depuis longtemps, je prononce tout bas des paroles que je n'ose vous dire... Aujourd'hui, c'est trop tard pour reculer..., je ne puis plus résister... Ohl il n'y a rien d'offensant pour vous...
Il allait continuer; mais ces ardentes paroles, subitement, dissipèrent la torpeur d'Hélène; le danger lui apparut menaçant, tout proche; un instant de trouble, d'oubli, de silence, et elte était perdue! Gomme un voluptueux incendie,
Tamour Tatteignait, l'enveloppait. En un éclair de réflexion, elle vit les conséquences d'une faiblesse, la chute, l'adultère, le mensonge, les souillures... «Jamais,» se dit-elle.
Faisant appel atout son sang-froid, à l'empire qu'une honnête femme possède sur elle-même, en ces circonstances, M"' Domyn se leva, et, hautaine, glaciale, dit, très lentement :
— Rien d'offensant pour moi? Vous trouvez, monsieur!... Ainsi, parler d'amour à une femme mariée, supposer qu'elle ne s'en fâchera pas, admettre qu'elle sera sans honneur et sans foi, ce n'est pas lui manifester du mépris? J'en juge autrement; et je vous prie de ne plus me tenir des discours que je ne puis entendre.,.
... Demeurée seule, encore vibrante de l'effort qu'elle avait dû faire pour rompre ce mauvais et délicieux rêvé, Hélène se sentit calme, soulagée comme d'une oppression.
Fière d'avoir pu se délivrer elle-même d'une tentation, elle goûta le «je ne sais quoi d'amer» qui est la saveur du devoir accompli...
La voici enfin, triomphante du mal, de la faute, chaste toujours, soustraite aux contraintes, aux bassesses, aux peurs hideuses, aux rendez-vous clandestins!...
Elle connaît la joie d'être restée honnête, paisible, supérieure : elle se sent précieuse et se veut intangible : il lui vient cette notion bien
exacte, à savoir que, lorsqu'une femme a été effleurée par la main d'un homme, elle est à rinstant diminuée : au toucher, une partie d'elle-même, la meilleure, s'évanouit; la féminité n'est divine qu'autant qu'elle demeure immaculée... Resplendissante de fraîcheur et de pureté, Héva n'est plus femelle : c'est la suprême floraison de la créature. Possédée, fécondée, toute fleur se fane : des besognes créatrices intérieurement s'accomplissent...
Voici tarie la source des effluves, voici expirants les parfums...
Toutes ces choses, elle les sentait, les savourait; mais, cependant, l'incoercible sanglot des fibres charnelles durait toujours..., toujours la femme désirait Tamant... Pour vaincre l'importune et chère pensée, pour se refuser alors qu'elle consentait à se donner, pour fermer ses bras qui allaient s'ouvrir, il lui avait fallu beaucoup d'énergie, un effort qu*elle n'était pas sûre de pouvoir renouveler, le hasard d'un mouvement d'orgueil qu'elle ne retrouverait pas toujours.
Maintenant qu'elle avait couru le danger, elle en connaissait toute l'imminence et, jamais plus, ne voulait s'y exposer.
Pourtant, dans le monde, elle reverrait Lionel, c'était nécessaire; leurs regards se croiseraient encore; leurs mains se toucheraient; des paroles chargées de magnétisme s'échange-
raient... El, contre tout cela, elle se savait faible, voulait un secours.
Eh bien, son mari n'était-il pas le soutien, le refuge, la pacification des sens? Elle lui écrivit:
« Mon cher Abel, j'ai lu ta lettre avec autant de joie que d'émotion : te voici enfin tel que je t'aurais toujours voulu; mais qu'attends-tu pour revenir? Laisse là-bas tous ces millions ; ils ne valent pas le bonheur que nous perdons, notre jeunesse qui s'en va. Je sens que tu m'aimes; et moi, je te réclame et t'appelle : je suis ta femme : garde-moi, je t'en supplie. »
Lionel rentra chez lui, désolé, très sincèrement malheureux; car le sentiment qu'il éprouvait pour M"" Domyn était profond, ressemblant si peu aux autres tendresses vécues déjà!
L'échec qu'il avait subi, l'obstacle, cet «impossible» mis entre lui et la femme convoitée, transformaient son amour en passion.
Ce qui donnait, pour lui, un prix spécial à cette conquête, c'était la vertu d'Hélène. Comme maîtresse, au point de vue du plaisir physique, la femme honnête est bien inférieure souvent à la femme de mœurs légères : — pourquoi alors don Juan attache-lTil à sa possession un prix spécial? Toutes les courtisanes qui comptent dans les « mille e Ire » n'ont pas laissé, en la chair du séducteur, la même émotion que le premier baiser de «l'innocente Zerline»... C'est
qu'en amour le sexe n'est pas tout, ni la beauté, ni la science de Tobéissance et des emportements : il y a cet élément mystérieux qui s'appelle le «bien». Transformer la pudeur en frénésie, la raison en passion, faire tomber les voiles de la chasteté, est-il rien de plus exquis? L'homme éprouve un pervers plaisir à voir ce qui lui est sacrifié, à connaître tout ce qui est perdu à cause de lui. C'est par un sentiment du même ordre que les puissants de la terre aimaient tant autrefois qu'à leurs pieds fussent répandues de riches essences pour être réduites à rien, et que des vases précieux fussent brisés. Madeleine jetant des parfums sous les pas du Sauveur, c'est plus qu'une histoire et mieux qu'une légende; c'est un symbole...
Eve a été la faute en même temps que l'amour : ô perversité de l'univers, Tattrait sexuel n'acquiert toute sa valeur d'émotion, tout son charme que s'il est accompagné d'une certaine quantité de mal! C'est la chute qui fait adorable la femme, encore plus que le don de sa beauté : et sainte Thérèse eût été, pour Lovelace, la plus alliciante des maîtresses, avec ses sanglots, son désespoir, avec la conscience du péché de luxure, avec l'idée que «l'œuvre de chair» est sacrilège, profanatrice...
Lionel ne raisonnait peut-être pas très bien tout cela, mais il le ressentait vivement; et sa peine était extrême d'avoir perdu celle qu'il
désirait si follement.. • Il chercha dans les galantes liaisons, dans les excès, dans les exercices violents, un dérivatif qu'il ne trouva point.
M"* Domyn eût bien voulu ne plus reparaître chez M"* Patrick où elle redoutait de se trouver face à face avec Lionel. Mais c'eût été provoquer des étonnements, des suppositions, des demandes d'explications ; et cela, elle ne le voulait pas.
Un soir donc, elle vint au tennis, mais, à sa grande surprise, n'y trouva personne : cependant, tout était allumé, des raquettes étaient éparses, pêle-mêle avec des gants, des voilettes, des chapeaux, des balles : on avait joué certainement, et la partie semblait avoir été interrompue par quelque chose d'imprévu, un accident peut-être...
Hélène traversa le salon pour entrer dans les appartements privés de M. et M"* Patrick. Tous les habitués étaient là, groupés, parlant à voix basse, l'air consterné : elle sentit un malheur : avant même de regarder en détail les assistants, elle s'aperçut que Lionel n'était pas là...
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
Un grand froid lui jaillit au cœur, avec la réponse :
... « M. Gomtat grièvement blessé en faisant de l'escrime..., transporté chez lui..., mort peut-être, en ce moment! »
Inerte, glacée, elle apprit les détails de l'accident :
Faisant assaut avec de Grestain, Gomtat était très nerveux, demeurait muet, semblait parfois pris d'une sorte de rage qui le poussait à des coups subits, furieux : de Grestain perdait aussi un peu le sang-froid; voici que la lutte était devenue acharnée : de Grestain avait eu son fleuret démoucheté sans qu'on s'en aperçût; et, soudain, un cri sourd... Lionel s'abattait le haut de la poitrine traversé de part en part!
Hélène eut la force de ne point trahir l'intérêt passionné que lui inspirait le blessé, et sa pâleur fut mise sur le compte de l'émotion.
Une impulsion plus forte que sa volonté la dirigeait maintenant; et voici que, prenant rapidement congé de son amie, elle se fait conduire, sans hésitation, chez Lionel. Démarche inconsidérée, assurément; mais il s'agit bien de prudence! Elle veut connaître l'issue de cet accident dont elle se sait la cause : oui, c'est par sa froideur... par son dédain que ce jeune homme a été poussé à des emportements, au désespoir : c'est volontairement, elle en est sûre, qu'il a cherché la mort — ne pouvant plus vivre sans elle!.. Il avait l'air si désolé, si malheureux en la quittant, l'autre jour! Oh! comme cette pensée lui est cruelle ! Pourquoi avoir été si dure envers lui, lui qui l'aimait tant? Ne pouvait-on lui parler doucement, tout en se refusant? Oh!
i54 ASCENSION
s'il était mort, maintenant, que de regrets pour elle!.. Mais non. Dieu ne permettra pas cela...
Voici la maison ; c'est à peine si M"* Domyn peut entrer, demander des nouvelles :
« M. Lionel est encore évanoui : les chirurgiens sont là; on ne sait pas ce qui va arriver... > réponse qui bruissait dans ses oreilles, tombant sur son cœur, la suivant jusque dans l'église où elle va prier.
... Tous les jours, elle vient, anxieuse, les artères battantes, la respiration suspendue; et toujours des réponses navrantes : c'est l'incertitude, une catastrophe possible, une fièvre violente, le délire...
Enfin, voici qu'un peu de mieux se déclare, se confirme; voici que les médecins répondent du blessé; voici la convalescence... Rassurée alors, redevenue circonspecte. M*' Domyn cesse des visites qui pourraient la compromettre, attend que la guérison complète la remette en présence de Lionel, dans le monde.
Avait-elle été reconnue par quelqu'un, dans ces démarches imprudentes? L'avait-on devinée, suivie? Probablement non, car M"* Patrick, son intime amie, n'eût pas manqué d'y faire allusion : au surplus, se sentant irréprochable, Hélène ne se repentait pas d'avoir suivi l'élan de sa nature...
A quelque temps de là, cependant, elle décachetait la lettre suivante:
« Madame,
« Mon cœur me dit que c'est bien vous qui êtes venue tous les jours prendre de mes nouvelles : personne ne connaît votre nom, ici; mais moi, je sais, je sens, c'est sûr; et je vous dis merci de votre pitié: vous avez compris, n'est-ce pas? Oui, c'était volontairement... J'ai cherché des distractions dangereuses, des révulsifs à mon chagrin; je savais bien que j'exposais ma vie; mais cela m'était bien égal, puisque vous ne vouliez pas de moi !... Je suis encore faible, pardonnez-moi de ne point vous écrire plus longuement : mais, maintenant, j'ai une prière à vous adresser : je voudrais vous voir, près, de moi; cela hâterait ma guérison, cela me ferait tant de bien! Je n'aurais pas osé vous écrire; mais, puisqu'un adorable mouvement de votre âme vous a portée vers moi, soyez indulgente, secourable..., ne me repoussez pas : je vous ai offensée, c'est mon pardonqueje veux entendre de votre bouche. Ne craignez rien pour votre réputation : le jour que vous viendriez, il n'y aurait personne : je reprends des forces et j'irais moi-même vous recevoir à la porte d'entrée... Puisque vous me portez intérêt, pourquoi me refuseriez-vous?... »
Hélène demeura longtemps perplexe, irrésolue: elle voulait tant faire plaisir au blessé!... mais comme c'était grave!... Seuls, tous les deux, dans une chambre... Oserait-elle? Quelle
inconséquence! Non, non, une pareille folie... impossible !... Et, la seconde d'après. M"" Domyn se disait, voyant cette écriture tremblée, que Lionel était encore bien malade et que sa vue lui serait un soulagement...
Et une voix, venue de son cœur de femme si douloureux, compatissant, lui soufflait : « Sois bonne ; il t'aime tant ! Pourquoi toujours résister aux impulsions charitables et n'avoir que des pensées de défiance, d'égoïsme? Il te respectera, puisqu'il t'adore... Ce beau regard attendri et reconnaissant qu'il aura en te voyant, ne sera-ce pas délicieux?... »
... Éternelle faiblesse des femmes, toujours perdues par la pitié ! Hélène le vit, ce beau regard attendri ; elle vit ces paupières où parurent des larmes^ quand elle entra!... Et ce fut, comme elle l'avait pensé, une exquise sensation... Quelle émotion ressentie à l'aspect de cet homme autrefois si robuste, maintenant si pâle et si faible!... Et elle laissait sa main dans les siennes, heureuse de son bonheur, heureuse des confldences qu'il lui faisait et qui, n'ayant point les dehors inquiétants de la passion , étaient le plus subtil des amours.
M"*' Domyn se sentait parfaitement tranquille, sans crainte, très à Taise dans ce rôle de sœur de charité... Oh ! bient sûr, il n'y avait pas de danger...
Et c'est parce qu'il n'y avait pas de danger
qu'elle consentit à renouveler ses visites... Hélène eut-elle conscience de l'heure où l'ancienne sécurité se trouva remplacée par un péril?... Non : la contagion l'enveloppait si bien, toute, qu'elle n'avait plus de révolte, plus de surprise, qu'elle perdait peu à peu le sentiment de la défense; venu d'une dynamo puissante, le fluide agissait sur cette sensibilité nerveuse, induisant en magnétisme toutes les fibres...
Après les premiers soubresauts, après un tumulte et une confusion, l'aimantation avait orienté, saturé la substance féminine; Hélène était « aimante », à l'unisson; et rien ne venait plus interrompre ces ondes de tendresse qui, peu à peu, noyaient son co6ur, submergeaient sa volonté, faisaient frissonner sa chair...
Assurément, l'esprit, farouche et lucide, se serait toujours révolté à l'idée d'un consentement réfléchi, formulé en paroles : mais des vapeurs de désir obscurcissaient la raison et créaient secrètement, en cet organisme, l'atmosphère de volupté, la « nuée ^ mystique sous laquelle doit être consommé le plus grand des miracles — la création... Les voies étaient préparées... Parfois, Hélène était alanguie, molle, la gorge oppressée, les lèvres entr'ouvertes... Cette faiblesse béante, fait providentiel, a été, mythologiquement, représentée par la génisse qui appelle le mâle ardent, Hathor-Isis, déesse symbolisant la Femme-Nature.
Complètement guéri, redevenu fort, Lionel, par une petite supercherie, prolongeait artificiellement cette convalescence qui lui procurait de si douces heures... Et, quant à Hélène, enlacée déjà par d'invisibles liens, elle ne songeait point à interrompre cette idylle, ce roman fait d'adoration muette, exempt de souillures.
Avec sa pudeur, ses résistances, sa fuite, ses ondoyantes duplicités, la femme défend et dérobe à l'homme l'accès des grottes sacrées, des cryptes de la vie. Et elle demande des serments à l'amoureux qui supplie, comme autrefois la pythonisse à l'initié qui voulait participer aux puissances du Verbe, qui voulait soulever le voile d'Hécate...
... Elle attend que l'homme soit emporté, exalté, vis-à-vis d'elle défaillante; elle exige que tous deux soient pâlis, lui de désir, elle d'effroi : tremblante, elle lèvent frénétique ; passive, elle le veut fougueux, vibrant du mal béni... Il lui faut entendre les appels fous du mâle, ses cris d'amour, pour être sûre de son énergie créatrice...
Et, tout à coup, elle-même, la prêtresse du genre humain, troublée par les effluves génésiques qui montent des abîmes de l'être, elle devient inconsciente, s'égare... Elle est alors possédée... Son délire, ses paroles sont de Dieu... mystiques, écoutez ses soupirs; plongez vos
DALILÀ 159
yeux en ses pupilles frémissantes, extasiées : buvez, sur ses lèvres, l'amour; recueillez les mots expirants; voyez ce regard qui lentement s'éteint, ces globes que noie l'océan des larmes... et, dans ces larmes, contemplez la submersion, le naufrage de la pudeur, le ciel reflété.
Hélène, inconsciemment, remplit cette fonction excitatrice du Principe viril, ce sacerdoce de volupté. De même que le souffle d'air, entrant dans un orgue, ressort harmonieux, de même un courant, un epphéta, venu de plus loin que la femme, traverse son cœur, organisme divin, et de là, devenu amour, s'irradie en la chair de l'homme... Et, lui, commence à comprendre l'appel si doux : une chaleur court en ses veines ; une rumeur emplit ses tempes; ses mains tremblent; et, dans ses prunelles, une lueur s'allume...
En une irritabilité de toutes ses fibres, la femme s'étonne un peu que l'adorateur ne se soit pas, depuis longtemps, transformé en maître... Comme ils sont longs à la prendre, ces bras musculeux! Comment ne se sont-ils pas encore refermés sur elle, l'enserrant éperdue et pâmée?
Enfin, un soir, subitement détendus, les deux bras musculeux l'enveloppèrent, furent scellés autour de sa taille; la pointe d'une moustache effleura sa joue; et, à ce premier contact, un
frisson très doux se propagea dans ses nerfs : les yeux fermés, elle sentit, sur sa chair, la pluie des baisers...
Et, pourtant, au milieu de ces exquises sensations, ce qu'elle éprouvait, par-dessus tout, c'était une immense angoisse, une torture — le regret de l'irréparable, le remords, l'idée de la chute...
c C'est mal, » dit-elle gémissante... Lionel la regarda. . . et, avec une émotion profonde, s'aperçut qu'elle sanglotait... Il aurait voulu renoncer à elle, s'éloigner..., mais c'était trop tard... Ellemême, pantelante et affolée, lui rendait déjà ses caresses... et, toujours, la souffrance grandissait avec les frissons d'amour, formait une impression à la fois délicieuse et cruelle, qui était un désespoir et une extase, une a passion )», un spasme alliciant et suppliciant... Et il en était ainsi parce qu'il est écrit que, pour la chair féminine, la douleur est la condition suprême de volupté... Et, enfin, ce qui lui fut révélé, par l'amant qui l'étreignait et qui la possédait, ce fut l'ineffable ardeur du plaisir partagé, l'épanouissement, la folie dont on ne guérit pas...
Et ces noces passionnées se prolongèrent des jours et des nuits; les deux amants oubliaient l'univers, en ce bonheur absolu que n'arriveront pas à faire regretter et oublier toutes les expiations de l'avenir.
Hélène fut pour Lionel la plus affolante des
compagnes; une sorte d'hymen illégitime avait uni Virginie à des Grieux; et Virginie était devenue Manon ; la femme qui s'éveille à l'amour sent en elle d'étranges énergies se développer : des tempêtes galopent ses nerfs, brisent son corps... Ardente, lascive, elle devient alors, pour l'homme, l'impérieuse, la redoutable Circé dont l'effluve, chargé de sensualisme, trouble la raison; elle est souveraine de l'homme, sa « maîtresse », comme excellemment il l'avoue
Malgré sa jeunesse et sa complexion de faune Lionel se livrait trop pour n'être pas rapidement émacié... L'innervation, trop sollicitée sans repos vibrante et fouettée , devenait irri table, très fébrile, exagérément se bouleversait en des orages de volupté; la substance s'exté nuait, se faisait contractile et douloureuse, ainsi que la chair d'une sensitive. Arrivée au paroxysme de la passion, Hélène goûtait je ne sais quelle joie féline à prodiguer des caresses au mâle épuisé; ces baisers-là avaient, pour elle, un mystérieux et tout -puissant attrait, une saveur violente qui lui donnait l'exaltation, l'ivresse suprême.
... Il y a, dans sa frénésie, comme la sensation d'une victoire; et ces yeux brillants, ces narines qui palpitent, ces lèvres avides, ce charmant visage, pâli et grave, devenu rigide par l'excès du plaisir, tout cela ne suggère-t-il point, effectivement, l'idée de sentiments hos-
tiles, d'une lutte? L'amour est, en effet, un combat, un duel, la déflagration des fluides; éployés jusqu'aux dernières limites de l'épanouissement, les sexes semblent faire effort pour s'absorber, se dominer; un homme et une femme qui vont s'unir, c'est, en quelque sorte, aussi tragique qu'une rencontre de gladiateurs : les amants font office d'adversaires; leurs embrassements ressemblent à des corps à corps; leur râle ne fait-il point penser à !'« ahan » d'ennemis qui s'étreignent, veulent s'étouffer? et leur paradisiaque extase n'est autre qu'une agonie...
Hélène s'était donnée sans réserve, tout entière. Attentive aux moindres caprices de Lionel, elle se pliait à toutes les exigences, prévenait tous les désirs; et c'était ainsi la plus idéale des maîtresses; elle employait mille ruses pour s'attacher à jamais ce viril tant aimé, pour interrompre le moins possible les blandices de cet adultère.
Les rendez-vous quotidiens ne lui suffirent bientôt même plus : elle voulut être continuellement près de Lionel; or il y avait à leurs épanchements un témoin gênant, Geneviève.
Arrivée à l'inconscience, à l'immoralité sor ciale par l'excès de la passion, Hélène se décida enfin à mettre l'enfant en pension. Et alors elle fut plus libre de voir son amant à toute heure de jour et de nuit. 11 eût fallu beaucoup
de circonspection pour cacher cette liaison; au contraire, tous deux faisaient assaut d'imprudences, semblant vouloir confier leur bonheur au monde entier.
... Or une vengeance couvait près d'eux, une vengeance de femme. M™* Patrick avait tout d'abord cru à un caprice de la part de Lionel; mais une colère froide lui monta au cerveau quand elle vit que cette liaison constituait bel et bien une passion partagée ; lasse d'attendre le retour de Tinconstant qu'elle aimait toujours, ht jalouse médita, caressa des projets, ourdit des perfidies...
Et, un beau jour, elle mit à la poste cette lettre qui portait l'adresse de M. Domyn :
« Monsieur,
« Les nouvelles de France sont en ce moment très intéressantes, et je gage que vous n'en n'avez point. On jase beaucoup, dans mon quartier, sur une femme mariée et un jeune homme qui s'affichent avec une particulière impudence. Il paraît qu'ils s'adorent. « Mais, me direz-vous, et le mari? » Eh bien ! cher monsieur, le mari ne s'en aperçoit pas, comme toujours. N'avez-vous pas remarqué que les maris de ce temps-ci sont extraordinaires? 11 est vrai que celui dont je vous parle a, pour ignorer son infortune, une bonne raison : il est absent; il gagne des sommes énormes quelque part, je ne sais pas bien où, entre Bornéo et les îles Pescadores.
Il a, dit-on, un milliard! En voilà une chance! Vous le connaissez ; voyez-le, je vous prie ; mettez, pour lui apprendre l'accident, tous les ménagements possibles; et, s'il vous paraît préoccupé du sort de sa petite Geneviève, rassurez-le tout de suite : on l'a mise au couvent, la pauvre; et, en définitive, cela est tout naturel; car ses yeux devenaient, je suppose, indiscrets; elle est toujours très gentille avec son sarrau, sa petite robe de pensionnaire; seulement, on dit qu'elle prend un peu de chagrin; mais vous devez comprendre, vous qui êtes un homme réfléchi, que la mère ne pouvait pas mener de front l'instruction de sa fille et sa propre éducation à elle — éducation amoureuse, vous m'entendez bien. Tout cela s'arrange donc le mieux du monde; et peut-être bien qu'un autre enfant viendra prendre la place de la petite exilée! Quelle surprise, dites-moi, pour le mari! Qu'est-ce qu'il fera, maintenant, de sa femme et de son milliard? Je meurs d'envie de le savoir! »
...Et la lettre anonyme, l'engin pernicieux, chargé de venin, s'en fut, commença la route, ainsi qu'une torpille bien montée, vers l'homme visé, là-bas... Et ne croyez pas qu'un accident, un obstacle, un naufrage l'arrêta; non. L'Ironie qui gouverne l'univers la guidait avec sollicitude!... Elle arriva et fit explosion... en plein cœur!
vGooQle
La fleur qui tombe.
Comme Hélène rentrait au salon, elle eut un recul violent, un cri de terreur!... L'homme qui était là devant elle, debout, muet, c'était son mari!
Angoissée, anhélante, elle le dévisagea. Dans le premier sentiment d'effroi, en une vision fausse, elle lui trouva l'air peu rassurant, la face mauvaise, l'aspect de quelque aventurier; cette barbe hirsute, cette tenue négligée, ces yeux durs la frappèrent ! Et des réflexions folles assaillirent en un instant son cerveau. « Bien sûr il savait tout et nourrissait de mauvais desseins, des projets de vengeance; un drame était devant elle... » Lâche, sous le coup d'une peur irraisonnée, la femme voulut fuir...
Mais Domyn étendit les bras, et, très calme, dit :
— Ton effroi est le plus sûr des aveux, n'est-ce pas?
La voix n'était point irritée, mais plutôt brisée, sourde. Un peu rassurée déjà, Hélène se retourna; et, droite, hardie, répondit vivement :
— C'est une calomnie !
— Allons, pas de faux-fuyants ; sois comme je t'ai toujours connue, franche; le mensonge est plus vil encore que la faute : tu es la maîtresse de Lionel Comtat.
L'incoercible mouvement de défense qui l'avait d'abord poussée aux discussions, à la négation, à la lutte, tomba soudain; son mari était fixé; il ne prendrait pas le change facilement; le sentiment de l'irréparable pesait sur elle... Et puis, au surplus, l'aveu valait mieux : ce serait une situation nette, claire, ayant la brutalité d'un fait. Hélène s'assit, molle, inerte, et murmura :
— Oui.
... Domyn fut étourdi comme d'un coup reçu à la poitrine, et respira fortement en un souffle très long... Les yeux fermés, il songeait...
Ce « oui » avait été le mot fatidique qui avait ouvert sous lui l'abîme des ironies où sombraient ses rêves, les espoirs, les efforts de toute une vie... Perdre sa femme au moment où l'on pense la retrouver; chez celle qu'on avait jus-
qu'ici respectée, rencontrer la duplicité, la basse trahison; quand on aspirait au repos près d'une épouse fidèle et robuste d'âme, être condamné à errer encore seul, abandonné, comme une épave, dans cet élément hostile à l'homme qui s'appelle le destin!... Pourquoi tant de malheurs immérités? N'avait-il pas été vaillant, sincère, en son désir de gravir les échelons sociaux, d'arriver jusqu'au sommet, de s'y maintenir, lui et les siens? Or, voici que la compagne le trahissait, préférait l'abjection! Pourquoi était-il si cruellement frappé, et à quelle faute répondait pareil châtiment?
11 croulait en un désespoir, parmi des pensées de deuil et d'agonie...
Le génie du mal est donc jaloux de ce qui est pur et veut toujours qu'Héva soit déchue, chassée de l'Éden familial, traînée parmi les ignominies ! Pourquoi s'acharne-t-il à faucher cette belle fleur qui s'appelle « chasteté » pour la faire tomber dans la boue?
... Le silence continuait. Tout à coup, Hélène fut secouée d'un sursaut, en voyant des larmes glisser sur les joues amaigries de son mari ; elle se leva, en proie à une émotion qui la faisait trembler.
Une incommensurable pitié la saisit devant cet homme affligé à cause d'elle. Elle aurait tant voulu le consoler, partager son chagrin, lui être secourablel... Mais non, il lui était
interdit de réparer le mal qu'elle avait fait; car toute parole d'elle maintenant paraîtrait odieuse... Hélène ne pouvait suivre l'élan de son cœur qui la poussait à se mettre à genoux aux pieds de celui qu'elle avait blessé, mortellement peut-ôtre, et qu'elle ne haïssait point...
— Tu... vous pleurez, dit-elle à voix basse... Et c'est moi qui en suis cause ! C'est ainsi que j'ai reconnu votre dévouement, votre courage au travail... Je vois maintenant la grandeur de mon ingratitude, ma faute ; allez ! ne me regrettez pas, je ne valais pas tant d'amour !
— Je ne pleure pas sur moi, dit Abel, sur mon honneur outragé; je pleure sur toi, sur cette honnête femme que j'ai connue et qui est morte; je pleure sur la souillure de cette âme exquise que tu as été.
Ces paroles furent dites d'un ton si doux qu'elles allèrent droit au cœur d'Hélène; très pâle, les traits altérés, une oppression dans la gorge, elle parla enfin.
— Que m'ordonnez-vous?
— Rien... Laisse-moi..., va-t'en!
H demeura seul.
Domyn n'était pas l'homme inquiétant qu'Hélène avait cru voir en quelques secondes d'effarement et d'épouvante. Mais certainement il était beaucoup changé, devenu presque méconnaissable. La fatigue, les émotions de cette vie de trappeur qu'il avait menée, si dure et si
poignante, Tanémie que tant d'Européens contractent en Indo-Chine, l'atroce douleur qu'il avait éprouvée en recevant la lettre... les lignes infâmes par quoi lui était révélé son opprobre, toutes ces choses l'avaient usé, avaient creusé sa figure, ridé son front, voûté ses épaules. De plus, les hautes doses de quinine absorbées pour guérir sa fièvre lui avaient complètement blanchi la chevelure ; il semblait un vieillard...
Longtemps, longtemps, il songea... Et parfois il s'étonnait d'être calme, de pouvoir encore raisonner... L'ineffaçable tache, la honte, était là ! ... Que faire ? Provoquer en duel le séducteur ! Allons donc ! cela lui semblait par trop ridicule de figurer en ce jeu sanglant, en ce tournoi qu'on proclame noble, et qui n'est que barbare. Se battre pour des questions sexuelles!... Bon, cela, dans le règne animal... Le coq saute à la crête d'un rival qui lui dispute sa poule; deux cerfs brament et s'attaquent à coups d'andouillers, en l'honneur d'une biche inconstante.
Oui... Mais, pour l'homme, nul autre parti à prendre que de s'éloigner, avec dédain, de la traîtresse. Tout plutôt que s'acharner en des vengeances contre le complice de l'adultère, en des combats dont une alcôve sera le prix...
Et tant mieux pour l'homme outragé, si cette basse aventure a pu lui faire bien voir, au point de l'en dégoûter, ce qu'il y a de Lestial sous
l'amour... Tant mieux s'il peut enfin adresser l'odieux et ravalant mot de « femelle » à l'épouse qu'il chérissait! Est-il alors assez dégagé des liens de la chair pour ne point courir à d'autres unions? Qu'il monte jusqu'à la chasteté, jusqu'à l'état complet d'Adam-Ève; ce sera un commencement d'ascension vers les régions supérieures, vers l'idéale vie.
Et, à cette pensée du renoncement altier, à cette vision de l'existence austère et pure qui l'attendait, une fierté le prenait, la conscience d'un grandissement, d'une élévation...
Peu à peu, il en venait à considérer ces choses comme s'il y était étranger déjà ; et, mentalement, il s'adressait à un mari trompé pour lui dire : t A l'aide de déclarations civiques, de bénédictions, de serments, tu te flattais de maintenir, en ta possession exclusive, une femme. Eh bien! la femme en a suivi un autre, voilà; et qui te dit que sa préférence n'avait point d'excellentes raisons? C'est humiliant pour toi, bien sûr; c'est abominable au point de vue social; au point de vue mundial, cela ne l'est pas. Tu affichais l'exorbitante prétention d'imposer ton office viril à une femme qui n'en veut plus; et tu voulais faire ce beau miracle, rien qu'avec des formules légales ! Mais ces formules tombent en désuétude dès qu'elles ne sont plus conformes à la nature... Et du reste, au point de vue de la nature, tout cela est de minime
importance... Au surplus, la faute a été provoquée par toi; si l'épouse a violé le commandement, c'est que tu Tavais d'abord négligé toimême; délaisser une jeune femme pour aller à la poursuite de l'or, est-ce assez extravagant! Supposons Jason marié, il apparaît tout de suite, n'est-ce pas? comme un niais... »
Ultérieurement, une entrevue nouvelle eut lieu entre les époux, afin de régler à l'amiable leur séparation; ils avaient jugé plus digne de ne point révéler leur honte intime au monde du Palais et de la ville.
— Votre droit, dit Domyn, est d'avoir une part de ma fortune; c'est pourquoi le notaire de votre famille recevra demain cinq millions : vous lui donnerez vos instructions pour l'emploi de cette somme; j'ai signé en son étude un acte d'autorisation pour vous laisser toute liberté dans la gestion de votre fortune; quant à notre fille, vous l'avez abandonnée, je la recueille, elle me sera un soulagement... Vous trouvez cela juste, n'est-ce pas?
— Oui, mais... je la verrai?
— Il ne me sied pas d'être inexorable ; vous êtes la mère, je ne l'oublierai pas.
Hélène comprit l'énormité de son crime; ses yeux subitement se dessillèrent, et elle eut un gémissement : « Quoi! c'était elle qui avait commis cette incroyable chose, elle autrefois si
aimante, si dévouée à sa Geneviève! Un maléfice l'avait donc changée !..• » Elle contemplait son œuvre, et se prenait en horreur... Enfin, le sort en est jeté, il est trop tard... Elle aura pour se consoler le bien-aimé, celui pour qui elle s'est perdue... Peut-être mourra-t-elle de l'amour sacrilège, et l'excès de sa peine lui vaudra-t-il un pardon du Dieu Miséricordieux...
... Avec quelle intensité d'affection Abel s'empara de Geneviève! C'était une concentration de toute sa sensibilité, une frénésie, une tendresse presque religieuse. La féminine enfant ressuscita Tépouse perdue, mais dans une forme plus haute, éthérée, virginale, vers qui pouvait monter Tencens épuré de son cœur.
Geneviève fut l'objet d'un culte, la Maya bénie, une divinité sur l'autel intérieur.
L'éducation de sa petite adorée devint l'exclusive occupation d'Abel : des institutrices de choix se partagèrent la culture de cette jeune intelligence ; le père assistait à toutes les leçons, participa aux examens, fit les devoirs, assis à la même table que sa fille ; et les maîtresses s'étonnaient, s'attendrissaient à voir leurs deux écoliers, à voir les boucles blondes mêlées aux cheveux blanchis... Domyn retrouvait dans l'enfant ses goûts, ses joies, son ardeur. Oh! c'était doux de recommencer ainsi l'enfance, de revenir aux heures matinales de la vie, à des
sensations de printemps, à des pensées qui furent comme Taube d'un beau jour!
Et Geneviève s'épanouissait, sous la chaleur de cet amour paternel, ainsi qu'une fleur en la caresse des rayons.
Et lui, extasié, contemplait ses jeux, son sommeil; et il se regardait revivre par le mystère de l'incarnation ; des paroles bibliques lui venaient qui avaient célébré ce miracle : ossa exossibus meis, caro de carne mea. Et c'étaient des prévenances, d'incessants soins, une sollicitude féminine. Domyn en effet sentait éclore en lui des facultés maternelles, par une sorte de substitution morale voulue par la nature, qui réunissait en une même pensée deux fonctions, qui faisait éclore, en le même cœur, une double fleur de tendresse; seul maintenant il devait être père et mère...
Pas un instant, il n'eut l'idée de retourner en Orient où son entreprise devait pourtant bien péricliter sans lui; mais l'épreuve qu'il venait de subir l'avait à jamais guéri de Vauri sacra famés.
L'or, cause de son infortune, lui inspirait du ressentiment, un commencement d'horreur.
Domyn regrettait cependant, au point de vue national, de n'avoir point un continuateur pour affirmer le droit de la France en ces régions si riches. Il proposa donc à Patrick de lui céder gratuitement tous ses droits, concessions, traités en cours, machines, etc.; c'était un superbe
cadeau, puisque Topération, sortie des premières difficultés, lancée maintenant en pleine marche, ne pouvait que donner des gains énormes et assurés.
Patrick apprécia beaucoup le procédé, mais demanda un temps de réflexion; il était trop Parisien pour comprendre le très grand côté des choses, pour avoir une certaine sorte de vaillance. Paris, assurément, raffine et mûrit les hommes, mais leur assigne une forme d'intelligence dont il leur est désormais interdit de sortir : il les façonne à son image, et cette image n'est point vaste : il les « finit », au point de vue dynamique, comme au point de vue esthétique; l'homme né rue de Rivoli ou boulevard Montmartre ressemble à une pièce de monnaie frappée qui n'a plus qu'une perspective, l'usage et l'usure, incapable de recevoir une effigie autre que celle de la cité capitale, l'empreinte d'une pensée nouvelle : l'existence de Paris, encore que bien frivole, est trop intense pour qu'il soit facile d'échapper à sa tyrannie.
Les satisfactions, en un sens mesquines, que Paris prodigue à ses enfants exercent sur eux une sorte « d'usucapion », comme disaient les Romains ; elles neutralisent leurs facultés de désir, rétrécissent leurs horizons, les mettent dans l'impossibilité de comprendre les faits d'extérioration. Le Parisien est le plus casanier de tous les Français, confiné en un petit parti-
cularisme qui le rend très inférieur, comme énergie, aux gens de littoral ou de frontière.
Les Londoniens et les Yankees ont conservé une admirable vertu d'essaimage, toute leur plasticité, Tentière « virginité » de leurs ambitions : cela s'explique par un certain état de malaise, une condition inharmonique, un déséquilibre de structure sociale. Or Paris est, plus qu'aucune autre ville, près de l'harmonie, du repos par conséquent.
En bon fils de Lutèce, Patrick avait un exclusivisme qui ne lui permettait guère de s'intéresser à ce qui n'était pas le commerce, la richesse, le luxe, les usages de sa ville natale. Or donc, imiter Domyn, mettre des fonds au Laos, en un endroit fabuleux, dont il ne voulait même pas connaître au juste la situation, cela Ini sembla rempli d'extravagance.
— Mon ami, répondit-il à Domyn, merci de votre offre : mais, voyez-vous, aller tout là-bas, là-bas, fréquenter parmi les faces jaunes, parmi les poussahs, les culs-de-jatte, les magots, qui sentent mauvais, non, ça ne me dit guère !... Je sais bien qu'il y a des mines, vous l'affirmez, n'est-ce pas? Mais, mon bon, entre nous, le plus riche filon du monde, c'est encore Paris — quand on sait « extraire ».
Quelque temps après, Domyn apprit que le gouvernement siamoisavait confisqué son exploitation pour ensuite l'affermer à une Compagnie
anglo-birmane de Mandalé... Ce procédé abusif lui faisait perdre la plus grande partie de sa fortune, et cependant, à cette nouvelle, il ressentit une sorte de soulagement : c'était la définitive rupture du lien si affaibli déjà qui l'attachait désormais aux questions d'argent. Il n'eut plus dès lors qu'une pensée, un souci, une joie : sa fille.
Engendrée dans la fièvre des affaires, issue d'un père au sang brûlé, à la chair émaciée, l'enfant était frêle. Domyn surveillait sa santé avec une anxiété particulière; et, au moindre malaise, dès qu'il voyait le teint un peu plus pâle, ou les yeux légèrement fatigués, aussitôt que la gouvernante lui signalait une insomnie de l'enfant, le père sentait en lui passer un frisson de terreur... Petite plante parisienne, charmante et délicate, n'avait-elle pas besoin du soleil? Ne demandait-elle point l'air des champs, la salubre et tonifiante houle d'oxygène? Cette promenade au Bois de Boulogne que Domyn et sa fille faisaient, autant que possible, chaque jour, était-elle suffisante pour maintenir le sang de l'enfant actif et vermeil?... Paris, serre surchauffée, n'a que des fleurs de chair pâlie, des plantes à pulpe molle. Cette atmosphère à trop haute tension humaine est funeste aux bourgeons, dessèche et corrode les jeunes pousses du Genre Humain.
Sous l'empire de ces préoccupations, Abel rechercha si le château des Bruyères, qu'il avait
jadis voulu acheter, était toujours à vendre : en fait de propriété, c'était à celle-ci qu'allaient ses préférences. Domyn était né dans ce village même de « Saint-Paul » où s'élevait le château autrefois bâti par les comtes qui portèrent ce nom ; il se complaisait à l'idée d'en devenir possesseur, et de couronner ainsi une existence toute de labeur et d'énergie ascensionnelle.
L'antique castel lui parut un point culminant pour « l'accomplissement » de sa destinée — un accomplissement qui aurait pour témoins les amis d'enfance, les survivants de sa famille, le pays natal tout entier!...
Cette « Terre » patrimoniale des Bruyères dominait la commune, formait la personnification de la race qui l'avait bâtie, maçonnée, charpentée : n'était-il pas juste qu'elle fît retour à l'enfant du sol, robuste toujours? Oui, cela était dans l'ordre; cela était bien...
Ainsi, lui, ancien paysan, parti de la glèbe, s'installerait au foyer, dans la demeure écussonnée et blasonnée des seigneurs anciens; il recevrait les clefs de ce porche altier, devant lequel il se souvenait d'avoir été intimidé, très humble, aux premiers jours conscients de sa vie ; il se tiendrait sur ce perron au pied duquel ses aïeux avaient peiné, s'étaient évertués ainsi que des larves!... Certes, l'aventure était belle, prenait une sorte de magnificence ; l'entrée de la race longtemps opprimée, dans le logis des
anciens maîtres de la terre, en vertu du droit intellectuel, supérieur au droit d'héritage, cela lui parut constituer, pour sa vie, une péripétie pleine d'ampleur.
La prise de possession de ce domaine était l'échelon par lequel il montait en une région supérieure, la phase suprême qui le haussait au premier rang parmi les humains.
Et, au surplus, un désir guidait Domyn, désir qui était mieux et plus que de l'orgueil : c'était la légitime volonté de tenir le lieu, de remplir la fonction, de l'antique noblesse, d'être en sa place, en la mission directrice, lumineuse et charitable... Faire le bien, conduire ses semblables, les secourir, les faire profiter de son expérience et de la sagesse acquise, n'est-ce point là le privilège ineffable, n'est-ce point le rôle entre tous a excellent » — pour ne pas dire « aristocrate », mot qui implique dégénérescence?
L'aristocrate qui possédait alors les Bruyères était réduit à la gêne, par son inaptitude à tout travail; et il se confinait aux jouissances d'ordre inférieur, de la chasse, de la table et de la politique de bouderie. Épave d'une ancienne formule sociale, cette famille de Saint-Paul ne parvenait point à se fondre dans la France nouvelle, résistait à l'absorption par la démocratie. Soustraite, depuis longtemps, au mouvement créateur de richesse, elle s'acheminait sans gloire vers l'appauvrissement, l'existence médiocre.
Eu égard à la valeur actuelle de rimmeuble en France, Domyn fit des offres tellement avantageuses que les dernières fiertés de M. de Saint- Paul durent s'évanouir. Et, le jour où il signa son contrat d'acquisition, Abel ne put s'empêcher de rendre un hommage dernier à la puissance de cet or qui consacrait et légitimait, en ses mains, la maîtrise sur une contrée entière, qui lui permettait de mettre son destin à la hauteur de sa nature, en une sorte de glorification. L'ancien négociant n'avait plus l'amour du gain; mais il concevait encore la beauté de la richesse, sa valeur esthétique ; et il lui rendit grâces.
Domyn fut bientôt distrait de ces satisfactions, en un sens égoïstes, par d'autres épreuves; il fallait que sa vie fût de nouveau ravagée ; il était écrit que son âme serait encore forgée sur l'enclume mystique qui s'appelle « la douleur ».
Geneviève était alors une charmante fillette de dix ans, avec des cheveux blonds bouclés, des yeux pers, un sourire si bon que les paysans se sentaient le cœur ragaillardi quand la « demoiselle du château » venait au milieu d'eux, ce qu'elle faisait souvent. Peut-être n'avait-elle pas eu pleine et lumineuse conscience du drame qui l'avait privée de sa maman ; mais une douleur obscure l'avait avertie que, sur elle, pesait une fatalité, que son enfance s'écoulait au milieu de sombres secrets, parmi des choses mau-
m ASCENSION
vaises, des afflictions qu'il ne fallait pas dire... Voyant sa mère à Paris, un jour par mois seulement, elle concevait bien que cette situation si peu naturelle, ces entrevues contraintes cachaient un mystère, quelque faute, elle ne savait au juste quoi, qui la rendait triste, endeuillait sa pensée... Son père était bien attentionné, bien tendre avec elle; mais il ne pouvait remplacer l'absente, Tàme maternelle éployée. Et Geneviève, après chaque baiser d'adieu que lui donnait M™* Domyn, se retrouvait plus seule, exilée d'un cœur qui l'aimait, révoltée contre la séparation... et c'étaient ensuite de longues heures mélancoliques, des pleurs longtemps réprimés, qui devenaient d'amers sanglots quand l'enfant était enfermée seule dans sa chambre.
Mais, très délicate et très fine déjà, elle s'observait devant son père, s'efforçait d'être gaie, afin qu'il n'eût ni chagrin, ni inquiétude, afin qu'il conservât l'illusion qu'elle était heureuse complètement.
Les petites paysannes ne venaient guère jouer avec elle, trop environnée d'apparat, malgré sa simplicité naturelle. Alors Geneviève se distrayait par des promenades à travers champs et forêts, à la recherche de fleurs, de papillons, à la recherche surtout de la solitude.
Par une après-midi d'octobre qui promettait d'être belle, la jeune fille faisait avec sa gouvernante une excursion en break découvert, Le
LA FLEUR QUI TOMBE 18ii
temps se rafraîchit tout à coup; une pluie glacée tomba ; et Geneviève, très mouillée, rentra grelottante au château. Elle ne put dîner et se coucha le soir, avec un frisson, tout en affirmant qu'elle n'avait rien, pour ne point trop alarmer son père.
Mais, le lendemain, c'était la fièvre avec des douleurs par tous les membres. Le médecin diagnostiqua «rhumatisme articulaire d et ordonna les frictions, le salicylate de soude.
Voulant se rendre compte de toutes choses par lui-même, désireux de se protéger scientifiquement, lui et les siens, contre la maladie, Domyn possédait, dans sa bibliothèque, un Dictionnaire de médecine. Il ouvrit aussitôt le livre et demeura épouvanté en voyant que Tafl'ection dont l'enfant était atteinte pouvait être mortelle, en apprenant de plus que le salicylate employé était un remède fort dangereux.
Alors, il s'installa au chevet de la petite malade pour défendre jour et nuit, sans sommeil ni repos, cette existence si chère. Avec une inexprimable douleur, il entendait les gémissements, les cris, que la douleur arrachait à Geneviève : en une terreur croissante, il voyait les cheveux emmêlés, l'œil hagard, les joues humides, rosées d'une mauvaise ardeur fiévreuse... Le pouls accusait 100 pulsations et le thermomètre 40 degrés... Il fallut forcer la dose du salicylate, afin de vaincre le mal actuellement
circonscrit aux articulations, à la synovie, aux vertèbres.
Mais, en le chassant, n'allait-on pas le déplacer, le reporter sur des organes plus précieux?
Le docteur venait trois fois par jour, et^ à chaque visite, collant son oreille à la paroi thoracique, écoutait, attentif...
Or Domyn savait parfaitement ce qu'il surveillait..., le cœur!... Il avait appris que, si l'endocardite ou la péricardite se déclarait, ce serait une redoutable complication. Et, quand le praticien se redressait, après l'auscultation faite, le père attachait sur lui un regard fixe, angoissé, tremblant de découvrir une trace d'inquiétude... Mais ce médecin était impénétrable... Et le malheureux père n'osait interroger, préférant le doute...
Il y avait déjà dix jours que duraient la fièvre, l'érythème, les douleurs ; l'enfant s'exténuait visiblement; une nuit, elle se dit un peu sufl'oquée par la position horizontale ; en la maintenant assise, avec des oreillers derrière les épaules, on put la soulager, mais sans réussir à lui procurer du sommeil.
Domyn eut l'intuition qu'un symptôme grave venait' d'apparaître... Il fallait savoir! Alors, imitant le docteur, il se pencha sur la poitrine de l'enfant, pour écouter... Il entenditdes battements, des coups prolongés, sourds, le cœur soufflant et râlant. . . Un froid lui traversa toute la
chair; ce qu'il entendait là, c'était la lutte de l'organe vital contre la mort qui le strangulait; il se représentait le viscère, cet Être-Hiéroglyphe attaqué parle mal, assassiné par l'incompréhensible ennemi, étouffant en un confus sanglot, en une suite de sinistres soupirs...
Appelé en hâte, le docteur se montra très inquiet, annonça une endocardite subaiguë, et prescrivit le salicylate à la dose de 10 grammes; sous l'action du médicament, le cœur parut se dégager de l'étreinte mystérieuse et recommença son rythme, ce battement de primordial pendule qui marque la fuite du Temps...
Et Abelse reprenait à l'espoir, croyant entendre, dans son propre cœur, les pulsations régulières et libres.
Mais, quelques heures après, l'attaqué de l'invisible armée recommença ailleurs, projetée en masse sur le cerveau; le délire, les cris, les plaintes de la patiente, faisaient mal à entendre; sur le front brûlant, à la nuque, avaient lieu sans discontinuer des applications de glace; mais la température se maintenait toujours audessus de 40 degrés ! . . .
Elle atteignit enfin 41 degrés. « Avec cette chaleur dans le sang, dit le docteur à Domyn, la vie ne peut pas tenir; il faut à tout prix l'abaisser; > et il ordonna de mettre la malade dans un bain à 20 degrés.
...On vit alors une chose lamentable : la
m ASCENSION
garde portant dans l'eau ce pauvre petit corps amaigri, cette tête égarée, branlante sur le cou si faible; Abel tomba écrasé, secoué de convulsifs sanglots!... Et, devant ce désespoir, devant ce spectacle atroce, le médecin lui-même ne put retenir des larmes qui lui emplissaient les yeux...
L'immersion rafraîchit la peau brûlante, fit tomber un peu la fièvre, et une dose de chloral réussit à assoupir Geneviève...
Domyn veillait... Une efi'royable peur affolait sa pensée. « Allait-elle mourir vraiment? Le Destin allait-il s'acharner sur lui? Allait-on lui enlever son adorée Geneviève, l'unique amour, la seule consolation de sa vie brisée? Oh! non, ce serait un crime que Dieu ne pouvait per- - mettre... »
Et, à genoux, prosterné, il supplia les Êtres Forts, les Principes qui nous dominent... Il implora les ancêtres, sa mère, les appelant au secours, à l'aide..., il parla au Dieu de son enfance, miséricordieux...
Et tout à coup il s'accusa d'impiété : « Pourquoi le prêtre n'était-il pas là? Lui, le ministre de l'Éternel, invoquerait le Maître, et peut-être le fléchirait-il... »
. Quelques instants après, le curé entrait, et les deux hommes, à mains jointes, ardemment priaient. Le prêtre, de temps en temps, levait Ips yeux sur l'enfant, comme s'il épiait quelque
signe redoutable... Tout à coup, il se leva, écartant les pans jusqu'alors fermés de sa soutane, et apparut à Domyn revêtu de Tétole, du surplis, funèbres... Avec un indicible effroi, Domyn comprit qu'il donnait à l'enfant l'extrême-onction et qu'il récitait les prières des agonisants!...
Le curé avait bien vu; une agitation fébrile soulevait la pauvre enfant ; les dents claquaient, les bras tremblaient, frémissaient, étaient secoués ainsi que par un grand vent... Comme hallucinée, tout à coup, Geneviève se mit à parler très fort, se leva sur son séant, et, d'une voix stridente, qui glaça le sang de Domyn, cria : « Maman, maman... » Elle tomba en arrière, inerte!
Abel se pencha vivement sur elle, toucha le front, regarda le prêtre, l'interrogeant de ses prunelles dilatées... Celui-ci prit le pouls, mit une glace devant la bouche, et dit : c Elle est morte! »
Domyn reçut ces mots comme un coup de massue et s'affaissa par terre, évanoui.
Quand il reprit ses sens, l'abominable souvenir lugubrement engloutit sa pensée: « Morte, ma fille!... mortel... » Et il se promenait dans la chambre, halluciné, disant des choses incohérentes.
Mais il eut un sursaut, tout à coup; le der-
im ASCENSION
nier mot qu'avait prononcé la trépassée, sa pensée suprême, c'était : « Maman... » Pourquoi, en vertu de quel droit scélérat, par suite de quel oubli criminel n'avait-il pas appelé M"' Domyn au chevet de la moribonde?... Priver une mère de recevoir le dernier soupir de sa fille, c'était une usurpation sacrilège à rencontre de Dieu; c'est au Justicier suprême qu'il est réservé d'infliger de pareils châtiments, d'accomplir une aussi atroce vengeance.
L'enfant devait expirer dans les bras de celle qui l'avait engendrée, telle était la vérité ; telle était la Loi, contre laquelle il avait péché... Quel compte terrible n'aurait-il pas à rendre de cette impiété à la face du Créateur!...
Voulant réparer, autant qu'il le pouvait, cette faute, Domyn envoya un exprès à Paris, afin de prévenir sa femme du malheur qui les frappait. Mais, quelques heures après, un télégramme lui apprenait que M"" Domyn était partie pour une destination inconnue, par l'orient-express^ trois jours auparavant... Abel comprit... L'orient-express conduit à Vienne; or il savait que Lionel Comtat possédait de grandes chasses en Autriche; Hélène l'avait accompagné, ignorant tout à fait la maladie de sa fille... Alors Domyn, élevant sa pensée vers la Fatalité qui le poursuivait ironiquement, lui rendit grâces ; son malheur n'était donc pas assez complet? il avait fallu l'avilir, le rendre plus odieux en l'unissant
'à IsL hdntei'àropprobrô! Ainsi, la tragédie devait être souillée par Tignominieux souvenir?
Maintenant, Domyn s'absorbait en la contemplation de sa petite morte : elle reposait, calme, délivrée de la vie, des souffrances, de la pensée... rheureuse enfant défunte!... Abel enviait ce sort... et ridée lui vint de mourir, lui aussi, de s'étendre auprès de sa fille, afin qu'on les enterrât tous deux, dans la même tombe...
Ne valait-il pas mieux l'accompagner sous terre, en la région ténébreuse, dans le terrible voyage vers l'Astralité?... Ce serait la fin de tout, l'holocauste qui apaiserait le courroux d'En haut... Le suicide n'était-il pas une réponse plausible aux persécutions que l'on ne comprend pas?... Tous deux, l'enfant et le père, les maudits, poursuivis on ne sait pour quel crime, se présenteraient au sinistre Tribunal; et, brisés, rendus à merci, humblement demanderaient pardon, la fin des misères... Et, peutêtre, l'Ennemi de la créature aurait-il pitié de ce groupe lamentable ; peut-être recueilleraitil, en son cœur, cette triste race fauchée qui s'abandonnait à lui...
Mais non! Une défense mystérieuse lui fut faite, venue de l'Etre implacable, de la Pensée aux impénétrables desseins... Ne pas se tuer, attendre l'heure fatidique, en homme courageux, debout sous l'infortune; voilà ce qu'il fallait... Cela seul était digne de lui...
m ASCENSION .
... Maintenant, les derniers préparatifs de rinhumation... Le visage très blanc, les lèvres serrées, les yeux secs et éclatants, un pli farouche au front, Abel regarde le cercueil qui n'est point clos encore... Le père veut être là jusqu'aux dernières secondes, ne point perdre un instant de cette contemplation qui lui fait tant de mal et lui est si douce... «Ainsi donc, le voilà détruit, ce petit chef-d'œuvre de raison et de tendresse ! Adieu les étreintes de ces deux bras; le regard si bon ne luira plus!... ces boucles blondes vont aller sous terre, enfouies... Pourquoi est-elle née? Pourquoi l'a-t-on chérie? Qu'est-ce que tout cela veut dire, mon Dieu?... »
C'est l'heure enfin... Abel soulève, une dernière fois, sa fille entre ses bras, arrange autour de son cou, dans ses doigts tant aimés, les fleurs qui vont la suivre, les fleurs qu'elle préférait... « Adieu, ma pauvre petite, murmure-t-il... Te voilà donc morte... et je ne te verrai plus! > Il l'embrasse en ce baiser suprême, si déchirant... Mais, au contact de cette chair inanimée, un frisson le parcourt jusqu'aux moelles — le froid de la mort...
Et la petite face exsangue de l'enfant semblait le regarder, lui glisser, à travers les paupières demi-closes, cette prière, cet ordre : « Suismoi... toujours. »
... l'appareil de cette cérémonie lugubre !
Sur ce drap des morts, les larmes d'argent, la
figure camarde... Les torchères voilées où la lumière paraît verdâtre,.. Les chevaux funèbrement caparaçonnés ! Ces palefrois de la Mort sont très impressionnants sous leurs draperies noires, sous leurs capuchons d'où filtre le regard éclatant! Ik ressemblent à je ne sais quels dominos, à des pénitents en cagoule... Les voyant ainsi, panaches en tête, un sehsitif pense vaguement qu'ils vont conduire quelque roi — oui, le cadavre, roi dérisoire du monde, qui, porterons un dais, après une station d'apparat dans le catafalque, ira prendre place au sombre palais, à THypogée...
A l'église, l'humanité angoissée répète ses supplications, son long sanglot; entendez ce que disent ces phrases éplorées : « Et clamor meus ad te Veniat (Que mes cris arrivent jusqu'à toi) — Domine, exaudi orationem mcdim (Maître, exauce ma prière) — Eleison {Aie pitié!) — Dona ei requiem (Accorde-lui repos!) — Dies irae (Jour de colère) — Libera(Z)éiit;re-nows...). Éternels gémissements des hommes devant le terrible Dieu...
Sur la demande de Geneviève, Domyn avait fait don, quelque temps auparavant, d'un orgue à l'église du pays... et c'était cet orgue qui, sous les doigts d'un artiste exprès venu de Paris, disait les répons ; blotti en son arche de pierre, avec ses bouches luisantes, il semblait une bête sonore, exprimant à la morte le chagrin, le désespoir de ceux qui l'avaient aimée...
Et l'orgue, tout à coup, jouant seul, redit en ses sons voilés, faits pour le. sanctuaire, une phrase de Mendelssohn que Domyn avait entendue au piano sous les doigts de sa fille : c Doux souvenir... » Et la mélodie, exhalée ainsi par Tinstrument sacré, avait un charme poignant, une poésie navrante et consolatrice... C'était indicible, c'était douloureux, et c'était divin. Cette musique étreignit le cœur d'Abel... Sa fille elle-même, la petite âme douce, flottait immatérielle et dilTuse en ce souvenir ; elle lui parlait, lui souriait, lui disait d'ineffables choses, des tendresses... Il aurait voulu que cet instant durât toujours; mais la voix de l'enfant, magnifiée par l'orgue, se tut ; et Domyn retomba en l'atrocité du réel...
Il pensait au grand fleuve des morts qui avait traversé ce parvis, qui s'était écoulé entre les rives de cette église, au fleuve où sa fille était maintenant une goutte, tout à l'heure dissociée, où lui-même entrerait bientôt... pour, s'écouler au Néant... 11 s'humiliait devant Dieu qui ordonne ces choses !
Les enfants de chœur, les chantres disaient des psaumes, des versets qui signifiaient des pensées, qui affirmaient, qui enseignaient... et toujours une phrase de plain-chant revenait, ironique et implacable refrain : « Sicut erat in principio et nunc et semper et in sœcula sœculorum. Amen.., »
Gela faisait, sur l'esprit de Domyn, Teffet d'une pierre sépulcrale, sans relâche mise sur tous les rêves, tous les enthousiasmes, toutes les afflictions... C'était une faulx inerte et monotone qui abattait les hauteurs d'idées, les élans,qui tranchait les fleurs vivantes, les bourgeons humains, pour replonger le tout en Tillusion, parmi les bas-fonds de l'inconscience et de rinsensibililé.
Ainsi, cette horreur d'une enfant morte dans les bras de son père était de tous les temps, durerait toujours, toujours!
L'office continuait... et, par je ne sais quel prodige de sonorité, c'était l'église elle-même pleine d'échos, peuplée d'ondes vivantes, qui semblait chanter, avec ses pierres, ses basreliefs, ses vitraux, ses cavernes brillantes, ses voûtes, ses absides, ses chapelles, la bouche de ses saints et de ses vierges... Colossal instrument de musique en forme de « croix», l'église exerçait une multiple action sur l'âme pantelante d'Abel... Elle était pour lui harmonie et pensée, soufl'rance et suggestion..., elle l'opprimait, pesait sur lui, semblait le supplier, le menacer, en un Verbe impérieux...
Interlocutrice apocalyptique, douce et tonnante, elle parlait à l'homme agenouillé, et lui donnait cet ordre : « Obéis; renonce aux jouissances d'ici-bas; dépouille-toi, ainsi que l'ordonne Notre Sauveur. Vois..., tous ces person-
nages dont j'ai fait des saints étaient pauvres, dénués de tout; mon Christ n'avait pas une pierre où reposer sa tête... Deviens mendiant; méprise la Terre, et tu seras allégé. Ne maudis point le malheur qui t'atteint; comprends-le et apprécie mieux la main qui t'a frappé; c'est par ton infortune que tu seras délivré des entraves, des désirs, des richesses... Tu es seul maintenant : débarrasse-toi de la fortune, ce fardeau de la pensée; laisse tomber à terre le luxe, ainsi qu'un oripeau de foire, ainsi que la forme usée du « vieil homme »... Excelsior!... Tu ressusciteras ainsi en pleine vie : tu entreras dans la voie parfaite, dans le sentier... Ce sera l'Ascension... $
Paternité retrouvée.
De longs mois de prostration suivirent.
Or, les épreuves subies, si terribles qu'elles eussent été, loin d'abattre cette vaillante nature, la fortifièrent, au contraire, la grandirent.
De cette âme, ravagée par le malheur, s'élevaient en foule des pensées rares et précieuses, de nobles aspirations. C'est ainsi qu'après avoir été labourée, déchirée par le soc brutal, après avoir reçu les pluies d'orage, les coups de foudre, après avoir éprouvé la morsure des frimas, la glèbe sent en elle frémir des germinations... Et bientôt, détruites les toisons adventices, les frondaisons sauvages, voici que pointe, hors de terre, une moisson, une levée de verts épis, espoir de Tété qui s'apprête...
Cette fortune, fruit de son activité personnelle, qu'il destinait à sa fille, Abel prit la réso-
lution de s'en servir pour de bonnes œuvres, pour secourir les malheureux. Il fit la charité avec une largesse extraordinaire, ne refusant personne, soulageant les vraies misères, heureux de donner : la bienfaisance n'est-elle pas, pour les âmes blessées, la meilleure des consolations, le remède entre tous excellent?
L'or, Domyn ne Taimait plus; mais l'appréciait encore pour le bien qu'il permet de faire.
Le métal — Abel comprenait cela maintenant — est un élément somptuaire et corrupteur, tant qu'il demeure stagnant, mais acquiert sa valeur philosophique et morale aussitôt qu'il est dépensé, dès qu'il rejaillit sur le Genre humain. Et, dans cette répartition de la fortune, Domyn voyait bien le rôle du riche qui crée et qui répand, a L'or, pensait-il, est un beau fleuve fauve, fertilisateurdes sociétés; nécessairement donc, il lui faut un système, un fonctionnement pour assurer son cours et sa distribution; la source ne doit jamais être tarie, afin que tous les vivants puissent y venir s'abreuver, étancher leur soif, réparer leur misère sociale. Le riche participe à cette fin, concourant à la bonne vascularité du fleuve... Telle est sa justification.»
Un matin d'hiver, Abel fut tout bouleversé... On venait de lui apprendre que, dans une commune voisine, deux petits ramoneurs avaient été trouvés morts de froid sur la route. Il se fit conduire sur le lieu du drame : c'était vrai! Les
pauvres Savoisiens étaient là encore, dans leur charrette, glacés; ils se tenaient embrassés... et des larmes avaient gelé sur leurs joues !... A cette vue, une émotion extraordinaire s'empara de Domyn; par quelle fatalité les enfants n'avaient-ils pas pris le chemin de son château! Pourquoi ne le leur avait-on point indiqué? Les paysans assemblés répondirent que ces malheureux avaient demandé rhospitalité à une fermière qui les avait brutalement congédiés!... Alors Domyn, révolté, se figure cette horreur : les enfants, rebutés, s'en allant tête basse, dans la nuit, par la tempête de neige, sanglotant et s'arrêtant pour mourir, après un dernier baiser fraternel...
Et la femme inhumaine qui a fait cela n'est pas présente! Et l'on ne peut la fustiger, la crucifier, là, devant ses victimes, devant ces deux lamentables, pour apaiser les Mânes irrités, les Pères de l'Espèce!...
Abel ordonna les funérailles, acheta une concession perpétuelle, suivit les cercueils jusqu'à la tombe; et, quelque temps après, au cimetière, s'éleva un monument sur lequel était cette inscription : « Deux enfants inconnus, morts de faim et de froid — 4892... » Et Domyn voulut que, par contraste, pour une leçon douloureuse, le mausolée fût richement construit en marbre et en porphyre, avec la cruelle phrase gravée en lettres d'or...
Plus tard, il apprit que la femme, cause du malheur, avait dû quitter le pays, poursuivie par la réprobation générale. — Sa maison était à vendre : Domyn l'acheta, la fit raser; puis, sur l'emplacement scélérat, en signe d'expiation, il ordonna la construction d'un hôpital qu'il appela € Villa des pauvres », et dont il fit cadeau à la commune, avec une dotation de 50000 francs.
Sous cette idée fixe de charité, d'amour du prochain, sa sensibilité devenait maladive, s'exaspérait. Un jour, la voiture qui le conduisait heurta, sur la route, un vieux mendiant qui ne s'était point rangé assez vite devant les chevaux un peu excités...
L'homme roula par terre, sans se faire mal, du reste. Et Domyn, un instant très effrayé, rapidement descendu de voiture, put se convaincre que le vieillard n'était pas blessé.
Avant de le quitter, Domyn lui remit tout l'or qu'il avait sur lui... Le mendiant n'avait jamais tant vu de louis et s'extasiait, remerciait, enchanté de l'aventure.
La nuit suivante, Abel ne put dormir... En cette exagération de pensée et de sensation que procure à l'homme le temps des ténèbres, il se représenta son désespoir s'il avait écrasé le pauvre : il eut la vision d'un vieillard tué par l'équipage, par le luxe imbécile de M. Domyn !... Et, tout à coup, une pensée s'impose à lui.
l'opprime... « Peut-être le mendiant est-il blessé et n'a-t-il pas osé le dire, la bouche close par tant d'or offert... Sûrement il Test, grièvement sans doute... On ne reçoit pas sans souffrance, sans contusion, sans lésion interne, un choc aussi violent... et lui, l'insolent châtelain, est parti sans plus se soucier du misérable! Oh! cela est le fait d'un mauvais riche! » Et, amèrement, il se reprocha la dureté de son cœur!... En vain il cherchait à s'assoupir..., toujours il voyait le pauvre se relevant éperdu, avec un reproche muet dans ses yeux — dans ses yeux d'humble chien battu, résigné.
Cette vue lui fut intolérable, le poigna tout à coup ; il voulait attendre à demain, jusqu'à l'aube, pour satisfaire sa curiosité si douloureuse ! . . . Impossible. Une volonté s'imposait à lui, qui disait: « Tout de suite... » et il dw^ se relever, descendre dans le parc, monter au premier étage des communs où logeaient cochers et gens de service. Ceux-ci, réveillés en sursaut, s'entendirent, avec stupeur, intimer l'ordre d'aller à l'instant, dans le village, ailleurs, n'importe où, à la recherche du mendiant. . . « Comment ! se disaient-ils entre eux, ce galeux, ce malpropre et abominable birbe, monsieur s'en inquiète!»
— Mais, dit un palefrenier, monsieur est trop bon; que monsieur ne se tracasse pas : je sais où il est, le bonhomme : il dort bien tranquillement dans la grange d'une des fermes.
— Bien, dit Abel; allez le chercher et amenez-le au château.
Une heure après, dans la salle à manger bien chauffée, le vagabond, « le chercheur de pain », comme disent les paysans, était assis à une table chargée de mets succulents; timidement il mangeait et buvait, ne comprenant pas très bien ce qui lui arrivait...
Domyn le regardait... et il s'absorbait en des méditations : a Celui qui est son hôte, en ce moment, il ne le voit pas comme un mendiant, mais comme « le Pauvre », redoutable symbole, énigme, personnage à qui rendirent hommage les grandes Ames du Passé, Bouddha, Jésus, Jean l'Hospitalier... C'est l'humain déshérité, dénué de tout sur la terre, l'être pitoyable que Dieu suscite et dont il prend parfois les traits pour attendrir le cœur des hun>ains,pour éprouver leur faculté de compassion... »
Et, de ses propres mains, il le servait... Très ému de ces soins, de ces attentions, le vieillard a terminé vite son petit repas : et il se tient maintenant debout devant Domyn, humble et modeste, interdit, les lèvres tremblantes, ses yeux fixés sur le bienfaiteur... Abel, délicieusement, savoure cette béatitude qui est son œuvre, cette adoration timide, la reconnaissance qui jaillit vers lui de ces prunelles... et il comprend l'exquise valeur de la miséricorde, de la bonté, de la fraternité des hommes... Ah foui,
la vue de ce pauvre qui a reçu la charité et qui ne sait comment dire merci, c'était, pour Abel, plus doux mille fois que toutes les satisfactions, que les plaisirs les plus raffinés, que n'importe quel triomphe...
Et il pensait que, si la richesse possède une vertu, c'est de pouvoir être donnée, que sa vraie fin est la consomption en la- besace d'un mendiant, et qu'elle est vraie cette parole évangélique : « Donnez votre bien aux pauvres, et le Royaume du Ciel est à vous. » Le Royaume du Ciel, c'est-à-dire cette région mystique, ce beau champ d'idéalité où s'épanouit la fleur paradisiaque, la félicité qui s'appelle ^ bienfaisance », où vibre la surhumaine joie qui s'appelle « sacrifice ».
Domyn voulut que, cette nuit-là, le mendiant fût couché au château, dans une chambre de maître, à la grande stupéfaction desservantes, qui se dirent entre elles : « Monsieur est vraiment extraordinaire — un peu fou! »
Le médecin du village était devenu son ami ; et souvent Abel l'accompagnait dans ses visites, heureux d'assister à cette lutte de la science contre le mal, contre lasoufl'rance, de participer au soulagement des misères. Toujours, dans les maisons peu fortunées, il ajoutait, à l'ordonnance, un billet bleu afin que le malade ne manquât de rien; et, le lendemain, on voyait
arriver la voiture du château, apportant des vivres de choix, un panier de vieux vin pour la convalescence.
— Voyez cette maison en ruine, dit un jour le docteur à Domyn ; croiriez^vous qu'elle est habitée?
— Habitée? Mais elle n'a pas de toit!
— C'est égal, habitée tout de même, par une vieille de quatre-vingts ans.
— Entrons, dit Abel.
Effectivement, les chevrons du toit étaient tombés, pourris, usés, entraînant la couverture; c'était lamentable et piteux, cette masure trouée, cadavre de bâtiment dont on voyait les os... Or, dans l'angle, à l'abri du chaume qui restait, il y avait un grabat, au pied duquel se tenait une femme assise... Domyn eut un sursaut d'émotion : elle était moins bien logée que les animaux, cette malheureuse ; car les écuries, les étables sont closes, au moins, soustraites aux intempéries!... Elle, n'a pas d'abri ! Il demeurait muet, éperdu, saisi de pitié; ..* c'est d'une voix mal assurée qu'il interrogeait la pauvresse et le médecin.
De quoi vivait-elle? — Elle avait sa chèvre qu'elle conduisait paître le long des routes et qui lui donnait du lait. De plus, la fabrique lui faisait remettre quatre livres de pain par semaine; le conseil municipal permettait qu'elle logeât gratis dans cette ruine qui était commu-
PATERNITÉ RETROUVÉE âÔl
nale; et puis, elle allait chercher du bois mort dans la forêt.
— Mais, ajoutait la femme, ma chèvre n'a plus de lait, il faiit que je la vende; malheureusement, on ne m'en offre que quarante sous : c'est pas assez...
— Ici, continua Domyn, vous avez froid, les nuits d'hiver?...
— Je me mets dans le lit avec ma chèvre sur les pieds.
— Et quand il pleut?
-r- Ah ! oui, le larmier dégoutte sur nous...
— Vous trouvez-vous malheureuse?
— Non, c'est ma pauvreté, mon existence à la dure qui m'ont prolongé la vie : je ne demande au Bon Dieu que de ne pas me faire mourir encore.
— La vie est bonne, alors?
— Oui, mais le sommeil vaux mieux : quand on dort, on ne pense pas.
Il y avait, en ces mots, du désespoir et de la résignation..., il y avait l'amour tenace de la vie, même misérable, en dépit des éléments homicides. Et Domyn ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle, de cette vieille toute blanche et ridée, en haillons, qui était moins bien logée que les animaux...
— Votre misère va finir, dit-il.
En effet, quelques jours après, la malheureuse était installée à la « Villa des pauvr«3 » , et, comme
elle était pieuse, quand elle allait à la messe, le nom du bienfaiteur était dans ses prières.
Ces bénédictions des pauvres gens secourus et sauvés, ces larmes de joie constituaient, pour Domyn, des jouissances, de pures voluptés dont il ne pouvait plus se passer. C'était un aliment mystique pour sa sensibilité : et celle-ci voulait palpiter encore, toujours, aux émotions que procure le bien. Quand l'âme a une fois participé à cette eucharistie, il lui est impossible d'y renoncer, impossible de retourner aux jeûnes de Tégoïsme et de l'isolement. Toutes les passions s'augmentent, deviennent impérieuses, à mesure qu'on les satisfait:.,, la bienfaisance est une passion plus belle et plus forte que toutes les autres; ses exigences sont en proportion de sa noblesse, et croissent toujours... « Crescii eundo », ces paroles faites pour le feu s'appliquent excellement à la charité, — sentiment si chaleureux qu'on l'a comparé à une flamme.
Domyn se vit donc dans la nécessité de trouver de nouveaux objets pour sustenter son besoin de charité, jamais pleinement satisfait. Et il cherchait une Œuvre qui fût grande, à la hauteur de sa Bonté.
Il la rencontra en lisant les navrantes statistiques de la mortalité infantile, à Paris : c Comment, se demandait-il, n'empêche-t-on point cette hécatombe, ce massacre des Innocents?
Pourquoi TÉlat n'institue-t-il point partout des asiles pour enfants, des Maternités ! ]>
Et, alors, cette pensée lui vint de fonder, lui, généreux citoyen, une crèche pour les enfants d'ouvriers. Enlever à la mort, chaque année, des petits Français, peut-être de futurs génies, des inventeurs, des devins.,., n'était-ce pas là une entreprise digne de lui? Sa résolution prise, il se mit à la tâche.
Achat de terrain, plans, devis, constructions, traités, tout fut mené par lui avec la précision, la méthode, l'énergie dont il avait fait preuve autrefois, pendant sa vie commerciale, mais, en plus, avec une largesse qui lui venait des idées nouvelles où il vivait maintenant.
Sur sa demande, la Faculté de médecine indiqua les derniers perfectionnements que devait réaliser une crèche modèle; améliorations, desiderata, innovations, tout fut exécuté; et le monde médical, les philanthropes, les administrations hospitalières transmirent au fondateur le témoignage de leur admiration.
Une fois l'établissement en marche, avec son personnel de directrice, médecins, gardes, nourrices, Domyn fit le compte de revient, et vit qu'il avait dépensé un million; c'était justement la dot qu'il avait destinée à sa petite défunte. Et cette concordance des chiffres, voulue par le hasard, lui fut singulièrement douce au cœur; alors, se reportant à l'absente, il lui
parlait... Le souvenir de Geneviève devint plus présent, plus vivant que jamais, quand Domyn acheta le matériel intérieur, le mobilier, les objets de toilette, les lits, la lingerie, les mousselines, les robes; il lui semblait participer à la confection d'un trousseau. Et l'idée suivante lui vint : « Cette crèche n'est-elle pas, en un sens, ma fille, une Pensée d'amour issue de mon cœur mutilé, vivace toujours cependant ! Et les enfanteletsquise presseront en cette Entité Maternelle ne seront-ils point mes petits-enfants? Oui, je serai leur aïeul; j'ai l'âme d'un aïeul. »
Son imagination effervescente lui suggérait d'autres réflexions en abondance, une diversité d'images philosophiques.
« Je vais me consacrer à cette crèche, pensaitil encore ; je veillerai sur elle avec toute la sollicitude d'un époux, et elle sera ma consolation, mon «repos du septième jour », ainsi qu'une épousée. Eh bien! pour qui sait voir la profondeur des choses, entre mon Œuvre et moi, n'y a-t-il point une sorte de mystique hymen? N'est-ce point ainsi que les psaumes chrétiens l'entendent, quand ils célèbrent les noces de Jésus et de son Église?... »
Et il se complut longtemps à cette mémoire du prophète nazaréen, à cette Figure qu'avait adorée sa pieuse enfance. Maintenant n'était-il pas dans son sillage? Ne marchait-il pas tout près de lui?
H se disait encore : « Lui aussi, le petit prolétaire de Galilée, dont toute la vie fut un symbole, vécut ses premières heures en une crèche, comme ces enfants d'ouvriers qui m'entourent. Seulement, ici, la grotte qui recueille l'Enfant, ce n'est plus une étable, mais un organisme puissant et doux ; c'est un berceau, annonciateur de ce qu'exécutera l'Avenir, de la grande Couveuse, du Giron où l'État maternel élèvera la collectivité de ses enfants. »
Abel se rendit témoignage qu'en fondant sa crèche il avait fait œuvre de Précurseur.
... € L'Asile Domyn » fut un vrai secours pour les pauvres, pour les ménages d'ouvriers où la mère est obligée de travailler à la journée. Les mamans apportaient leurs bébés dès le matin et les reprenaient le soir, avec permission de les voir à toute heure, quand elles le désiraient. Et lorsque ces femmes rencontraient Domyn, c'étaient, à son adresse, de beaux regards reconnaissants, des remercîments ou des silences plus éloquents que tous les discours... Quelques-unes prenaient sa main pour la baiser.
Domyn s'était fait installer, dans l'asile, une demeure personnelle, — aussi exiguë que possible, pour ne point gêner le fonctionnement des services. Le père adoptif voulait vivre près de ses enfants, au sein de la grande famille anonyme. Et, dès qu'il entrait parmi eux, les bambins accouraient tous, cahin-caha, tendant vers lui
leurs bras inhabiles, posant sur ses joues leurs petites lèvres chaudes, et bégayant ce doux nom que ses oreilles avaient désappris : « Papa » . Il était leur père, en effet, non selon la chair, mais selon l'esprit... Et ce lui était un plaisir infini de laisser t venir les petits enfants»... Il leur installait des jouets, des arbres de Noël, des tombolas... Alors, quel orchestre que ces fanfares de rires, ces cris joyeux! Oce gazouillis qui ressemblait à un vaste pépiement d'oiseaux!...
Abel présidait souvent le repas des grands, au réfectoire, et se réjouissait de sustenter ainsi la chair française, de donner à la patrie des organismes de premier ordre, d'élever des fils qui seraient sains et forts. A la nourricerie des «tout petits» il y avait choix, abondance d'aliments primordiaux, de mets fluides, lactés et sucrés, appropriés à ces bouches imparfaites, pendant que certaines mamans donnaient le sein elles-mêmes... Et Domyn songeait : « Voici réalisé un mythe des anciens : c'est ici, bien vraiment, la Terre Promise où coulent des ruisseaux de lait et de miel. »
Mais ce qui, par-dessus tout, l'intéressait, c'était le dortoir : c'étaient les berceaux alignés, où l'on voyait blotties des figures d'anges ; c'était ce clair nid de laine et de mousseline où reposait la couvée, où respiraient les petits de la race humaine, en la félicité parfaite du sommeil.
Et, dès qu'un des dormeurs était réveillé,
Abel s'approchait et regardait ces yeux glauques où n'avait point encore lui la pensée, la tragique aurore de la connaissance; et il enviait cette forme de vie, crépusculaire, à peine sortie du Giron Créateur, cet esprit environné d'inconscience, ainsi que d'un lange intellectuel... Domyn avait un léger tremblement de mains, en touchant ce nouveau-né, qui, vivant et ne le sachant pas, demeurait là, emmailloté comme une chrysalide en son cocon, comme une graine en son écorce... Oui, c'était bien là une graine qui avait été répandue par les mains du Divin Semeur, qui allait prendre racine dans le Temps et dans l'Espace, par une culture dont lui, Domyn, serait l'ordonnateur très vigilant... Et avec une sorte de piété recueillie, il songeait à ce mystère de la nature auquel il participait...
Ge rôle lui semblait grand, et il était fier de son cœur qui, spontanément, lui avait inspiré une si généreuse initiative. Sa destinée se peignait à lui, en toutes sortes d'images nobles, très exquises, dont Tune, s'imposant, dominait les autres... Sa famille représentait une suite d'ancêtres dont la lignée symbolisait un arbre; lui, Abel, privé d'enfants, formait un arrêt dans la croissance, un point culminant; mais il était mieux que la plus haute tige, mieux que la frondaison, plus que la fleur : il était le fruit, le fruit qui n'a point de consécutif autrement que
par la chute, la transformation et la mort; il était le fruit dont la double destinée est, ou bien Técartèlement (pour les semailles du germe que sa pulpe tenait caché), ou bien la sustentation des autres êtres qui le mangeront, l'assimileront à eux. Ainsi, Abei Domyn, nourricier des hommes, parvenu à l'état supérieur d'oblation^ remplissant l'auguste fonction de manne, était la réalisation du Mythe de Vhostie. C'est surtout au point de vue symbolique et social (il voyait cela maintenant) qu'on doit envisager la Gène et les grandes Paroles : t Ceci est mon corps et ceci est mon sang... y^ « Je vous donne ma vie... »
... Mais, d'où lui venaient ces révélations, cette acuité de vision dans la Mysticité des choses?... « Il y a, se disait-il, au sein de l'Univers, d'ineffables secrets, des lumières sur le grand problème, l'explication de l'Être... Et le talisman pour deviner le Sphinx Dieu, c'est la Bonté : la clef pour pénétrer en ces arcanes, pour ouvrir les cryptes du Monde, c'est le sacrifice, L'Ultime Félicité des hommes, la Divinité, veut être cherchée. Elle ne se refuse pas, mais ne se prodigue point et demeure cachée sous de triples voiles : je soulèverai complètement les voiles, si je demeure fidèle à l'amour du prochain, si je me dévoue aux frères de l'humanité, complètement sans réserve, jusqu'à la fin. »
Les voix de la terre.
Domyn aurait voulu demeurer toujours en cette idéale vie : il ne le put, malheureusement.
Le retentissement de son œuvre avait été si considérable que les amis anciens lui écrivirent, envoyèrent des cartes, firent des visites; il y eut des rencontres nécessaires, des conversations, des allusions, des airs apitoyés. Alors, au cœur de Domyn remonta la nausée d'un passé plein de vulgarités et de honte: le retour aux Bruyères s'imposait.
Avant de quitter Paris, il fit don de sa crèche à l'Assistance publique, en y ajoutant une dotation de 500000 francs, pour assurer la marche dés services. Et ce fut avec un vrai serrement de cœiir qu'il passa le seuil de cet asile où lui étaient
venues des joies si pures el d'un caractère si élevé.
... Mais, dans le trajet qu'il fit de la gare de X... à son château, Âbel éprouva la puissance de consolation que possède la Terre.
C'était en juin : autour de lui, des faucheurs coupaient l'herbe des prés, rasant le sol de leur monotone geste circulaire; et, des foins coupés, s'élevait un parfum qui était l'adieu des calices expirants; plus loin, des paysans sarclaient les sillons, binaient le sol... A chaque tour de roue, le spectacle changeait en une infinité de tableaux; par illusion d'optique, la Terre défilait devant le voyageur comme un panorama; elle infléchissait des lignes, des horizons, en un souple mouvement de marche, en une suite d'apparitions dont chacune était une symphonie de couleurs et de formes. Domyn entra dans un bois où s'enfonçaient les sentiers ainsi que des scolopendres : parfois, la route dominait une ondulation de forêt; et, alors, les arbres, pressés par leurs cimes, apparaissaient comme un vaste moutonnement : les yeux d'Abel se caressaient à tout ce vert attendri, à cette toison, à cette laine de verdure, douce infiniment sous la rejaillissante lumière. . . , puis, la campagne reparaissait, vaste, avec ses lointains bleuissants, avec ses frontières faites de chênaies et de montagnes. Des chevaux au piquet levaient leurs têtes, au bruit de la voiture qui passait, hennissaient, tiraient
LES VOIX DE LA TERRE 2il
sur les longes, faisaient une courte galopade de manège; quelques vaches amarrées au «tiers»
paissaient, entaillaient des pièces de luzerne, de foin, de trèfle i c'étaient des convives réunis, ainsi qu'en un festin, autour de tables roses, vertes, lilas, mauves, écarlates. Sur le cristal des rivières, des insectes à longues pattes couraient, chassant l'être microbien, le pollen inorganique ; et le soleil, attentif à leur course, mettait partout mille éclairs zigzaguants; cela faisait comme une ébuUition de feu. Il y avait des fossés couverts d'une guipure verte, végétation aquatique; sous la montée de la sève, les arbres semblaient de multicolores bouillonnements, des vagues d'écume vivante; des bourgeons faisaient comme des bulles, imitaient le pétillement d'un flot de Champagne; Abel reconnut certains vallons, sortes de nids d'où s'élevaient pour lui des ressouvenances, des pensées pépiantes ainsi que des oiseaux; au bout d'une avenue, enfin, il revit sa maison, le toit familier autour duquel les vols d'hirondelles, à cris aigus, s'élevaient : on eût dit des fusées crépitantes, des lassos projetés de toutes parts, ou l'essaim de je ne sais quelles comètes animées...
... Alors, le temps passa, fluide et doux, sans que Domyn eût presque conscience des heures et du calendrier.
Sans but et sans fin, il faisait des promenades, de longues marches à travers la campagne aimée,
parmi les spectacles renouvelés toujours, parmi les visions philosophiques sans cesse diversifiées.
Il passait: les seigles, les avrillets chevelus le frôlaient de leurs barbes, flexibles comme des antennes, de leurs épis qui avaient des formes d'insectes. Les avoines balançaient leurs clochettes, bruissaient. Les orges, avec leurs feuilles lancéolées, ressemblaient à je ne sais quels samouraïs japonais, luisants, hérissés de glaives. Dans les sillons, bluets, nielles et coquelicots épanouissaient leurs sourires multicolores.
Perdu dans l'étendue mouvante des blés, Abel contemplait cette assemblée, ce peuple de froment, ces êtres graminés, qui, en foule, à Tenvi, tous, dressaient, comme des hampes de drapeaux, leurs tiges, au flanc desquelles pendaient de végétales oriflammes toutes bleutées... Et les petits arbustes tenaient, fermes et droites, leurs têtes grenues, comme s'ils eussent conscience de leur rôle, rôle auguste qui est l'alimentation des êtres supérieurs, comme s'ils eussent connu qu'ils étaient la Plante eucharistique consacrée, sanctifiée par les hommes, — la plante qui réalise, sans cesse, le miracle de la a multiplication des pains ».
Et, regardant l'épi, Abel, peu à peu devenu visionnaire, trouvait, en cet alvéole de paille, des aspects d'autel, une signification sacerdotale: n'était-ce point là un petit temple, un édi-
cule, un tabernacle où étaient placées les offrandes de Cybèle — la Déesse-Terre ?
Suivant les chemins sinueux, ombragés d'ormes, emplis par les émanations fortes du sureau, il scrutait le pied des fossés, y découvrait de beaux êtres pourpres et bleus, des êtres qui sont des fleurs, — des fleurs dont on ne sait pas le nom et qui meurent anonymes, ayant vécu ignorées : il enviait la vie de ces éphémères...
Lui qui avait voulu autrefois s'élargir, s^étendre, s'envoler en des régions hautes, il sentait, maintenant, la joie d'être petit, de vivre tout près de la terre. Qui a la meilleure part, qui est le plus sage, Icare, Ashavérus, ou. le grillon parcourant toujours d'interminables sentiers, parmi les herbes, et trouvant, dans l'infime, la sensation de l'infini?...
Tout l'intéressait, tout lui semblait nouveau et admirable : le ciel de la nuit, silencieux, formidable et très doux; l'opéra qu'exécutent chaque matin les oiseaux; les versets du vent dans les bois; les prairies où paissent des bandes d'animaux, parmi les bruines nacrées du matin; l'éternelle procession des nuages; les pleins midis dans leur gloire; l'apparition, au milieu du jour parfois, dans l'azur du ciel, d'une Lune blanche j Ombre lumineuse. Face pâlie, qui faisait penser au regard de je ne sais quel fantôme erraut, promené par le vide, en violation du cours naturel des choses...
Surtout, il aimait la contemplation des ensembles, les lointains, le velours tellurique, l'inexprimable grâce de la Terre faite d'horizons, de bleu et d'espace : et tout à coup, en cette imagination de mystique, un éploiement se f0isait par quoi se transfigurait l'objet regardé: Abel voyait la Terre, non plus comme un paysage, non plus comme des lignes et des couleurs, mais comme un Astre. . . Il lui jaillissait à l'esprit la vision d'une Planète blondissante et charme-
;resse emportée dans l'univers par l'Époux Soleil... Cette image était ravissante, féerique, ipais plus tragique encore ; car elle dévoilait, sous. les poétiques apparences, la Fatalité, la Gravitation, le Réel effroyable; elle montrait ce qu'est le Présent,. un écroulement, l'aspect d'une fuite éperdue, le vertigineux engloutissement
' qui ne cesse pas!... Abel fermait les yeux, alors, et demeurait face à face avec son esprit, hanté par d'apocalyptiques figures.
A ce pèlerin de l'idéal, l'heure qui précède l'aube semblait particulièrement exquise... Autour de lui, dans les ténèbres, de seconde en seconde moins épaisses, des form.es imprécises s'estompaient, arbres, bêtes, gerbes, charrues, vols- d'oiseaux... Peu à peu, êtres et choses se découvraient, émergeant de la nébulosité, semblant sortir des gangues du Néant...
Abel contemplait ce changement à vue qui
semblait une création surgissante, avec les pupilles émerveillées d'Adam quand, pour la première fois, il vit la Nature, rimmortelle... •
Voici, tenu par des chaînes, un taureau sordide, pollué : le mufle court et baveux, la corne basse, l'œil sanglant et torve, le rein très large, il personnifie la puissance génésique : c'est le mâle, le fécondateur, auquel la préhisto-» rique féminité dressa des autels... Il renifle vers un point de l'horizon, passe lentement sa langue sur ses lèvres sensuelles, et se tient,droit, fixe... Qu'attend-il et que sent-il? Il sent venir, là-bas, un troupeau de vaches — son harem.., Les voici apparues, les indifi'érentes et molles génisses, pâturant : au milieu d'elles, semblant les conduire, marche un bouc blanc à barbiche, bête hiératique, coifi'ée de ses cornes ainsi que d'une mitre : la superstition populaire a fait, de ce bouc, un talisman pour les bovins, une sorte de mystérieux berger, vainqueur du maléfice, uni aux puissances occultes... Il passe, tournant vers Domyn ses yeux ardents, très clairs, ses yeux de diable, sa face bestiale et fine, les traits du dieu Pan lui-même... Obliquement frappée par la lumière qui, là-bas, à l'Orient, se lève, la tête couronnée de l'animal s'allonge en une ombre fantastique, en une silhouette très agrandie qui rampe sur les sillons...
D'autres groupes de vaches apparaissent, que dirigent les bouviers ; puis, voici des parcs à mou-
tons, quelques chevaux en liberté, la crinière au vent. Alors le spectateur pense à des scènes de rusticité très antique ; il voit les migrations des hommes et des bètes réunis en hordes, suivant les pâturages... L'esprit d'Abel entrevit la permanence qui gît sous l'apparente variété des cycles : en cette heure moitié réalité, moitié rêve, des visions flottent devant lui, ressuscitant, comme par une sorte de mémoire des yeux, d'anciens tableaux évanouis, de lointains états de conscience où se brouillent, s'assimilent passé et présent... Gesvillottes d'avoine liées à leur sommet, posées ainsi que des tentes, ces meules coiffées d'un toit de chaume, lui rappellent les paillottes laotiennes, en même temps qu'elles évoquent l'extériorité d'un camp où dormirait quelque peuplade endormie... Et, précisément, cette maison ambulante du berger, n'est-ce point la demeure du chef, le char d'un Roi-Pasteur?...
Il vit encore, à la lisière du bois, des huttes de terre enfumées, des cabanes de branchages où s'abritent les forestiers, les bûcherons, identiques à. celles que bâtissait l'anthropoïde...
Et voici la Forêt, toujours forte en sa verte existence, toujours semblable à elle-même, qui contemple le civilisé ainsi qu'elle contempla les Aryas en exode ou l'ancêtre pithécien.
... La lumière est maintenant épandue par tout le firmament. Le soleil a dépassé l'horizon, mais demeure invisible derrière un grand appa-
reil de nuées. Soudain, plusieurs faisceaux de rayons, trouant les vapeurs, semblant tomber, viennent s'appuyer sur la plaine : très divergents, ces jets forment comme les arêtes lumineuses d'un cône... Alors de nobles mentalités s'emparent d'Abel : n'est-ce point ici la représentation d'un Temple surnaturel subitement établi sur la Terre, la triangulaire Demeure où loge le grand Symbole, l'Image fugace et terrible de l'Omniscient... Tout à l'heure, la draperie gris perle des nuages ne va-t-elle pas s'écarter pour découvrir l'étincelant visage de Yaveh, de l'Éternel, du Mystère?...
Voici que la campagne, au loin, se découvre emperlée, toute brillante; et l'on voit que, pendant cette nuit, des myriades d'insectes tisserands se sont mis à l'œuvre pour broder à la Terre un voile de mariée... Et, en effet, couverte de fils de la Vierge , de tissus arachnéens qui lui font une robe impalpable, parée de tous ses joyaux, la Planète s'avance vers le lumineux Fiancé... Les fleurs répandent leur encens; les insectes, les oiseaux entonnent l'hymne des Noces suprêmes...
... Domyn, ce jour- là, rentrant au château, rencontra des groupes de glaneurs qui cueillaient les épis perdus, ramassaient le pain du pauvre. Abel se dit : « Ceux-là §ont dans le dénûment et le besoin; la misère les tient; secourons-les. » Et, s'approchant d'eux, il leur
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donnait des pièces d'or. Les glaneurs le virent qui s'éloignait ensuite silencieux, le front penché... et ils se regardaient entre eux, saisis d'une stupeur interrogative.
Traversant une de ses fermes, il croisa une « attelée » de cinq étalons harnachés de peaux et de laine, qui traînaient vers la grange une voiture chargée; et, en vrai fils de paysan qu'il était, il fut saisi par la beauté dé ces formes, par la solidité de ces croupes et de ces garrots. Massives et fières, les bêtes hennissaient, s'ébrouaient, arrondissant leurs encolures, secouant leurs crinières touffues, levant vers le ciel tout à coup leurs naseaux fumants ; le poitrail couvert d'écume, elles semblaient défier le valet de ferme qui les conduisait.
Ces chevaux avaient les yeux obturés à demi par des plaques de cuir; etDomyn se représentait je ne sais quels Samsons de l'animalité prudemment aveuglés par l'homme — pour tirer des fardeaux ou des meules sans voir arriver les coups...
En ces bêtes admirables, dans le rustre trapu qui les commandait, Abel reconnut le sang généreux, la plastique, les tréfonds puissants de la terre. Et, par un retour vers Paris, il vit là-bas une fin de race, visages jaunis ainsi que les feuilles à la veille de leur chute; il se rappela des chevaux de course efflanqués, para-
doxaux, bêtes névrosées, fragiles, emmaillotées comme des malades.
Appuyé sur la barrière, à la limite de son parc, Domyn regarde la cour de ferme qui s'étend, jaune et verte, ensoleillée, avec des plaques d'ombres mouvantes projetées par les pommiers. Dans les hautes herbes, des poules picorent et soudain s'interrompent pour courir, effarées, à l'appel, au cri aigu d'un coq. A cet instant même, une ombre glisse sur l'herbe :
c'est un tiercelet qui passe en l'air ; c'est l'oiseau corsaire, la mort... Des servantes tirent de l'eau, s'évertuant autour delà roue du puits; d'autres jettent le grain aux volailles piaillantes; des domestiques, des journaliers boivent à même les brocs de cidre, ainsi que dans les kermesses de Teniers; un enfant conduit les bœufs à l'abreuvoir, tandis que des bandes d'oies entrent dans les mares, pachydermes tout à coup devenus nacelles ou caravelles; cela était d'une animation et d'un charme particuliers. Domyn en jouissait comme d'un retour aux impressions de son enfance, à la vie simple, à l'élémentaire.
Et il rêvait d'achever sa vie où il l'avait commencée, dans cette cour qui avait vu ses premiers pas, d'y être inhumé comme un débris de végétal, comme les êtres frustes, parmi les racines d'arbres, dans l'humus vierge et vorace, purificateur, — loin des charniers gor-
gés de pourriture, où grouillent des reptiles, d'immondes bêtes.
Tout lui plaisait en cette existence rustique ; et, marchant à travers les jardins, il s'extasiait aux épanouissements de la végétalité, à ces formes vivantes dont chacune était, tout ensemble, un problème et une harmonie. Il notait la valeur philosophique et hominale des essences semées ici, cultivées parle jardinier, nourries par le limon et le soleil. Les légumes pansus, les racines bulbeuses, les fruits des espaliers, les plantes potagères étaient des serviteurs à lui, qui préparaient avec habileté ses aliments, rafflnaient pour lui les sucs, les principes volatils ou substantiels dont la diversité est nécessaire à la manifestation d'un cerveau complet. Parmi tous ces fils de Pomone, dans cette plèbe d'échansons et de panetiers, qui travaillaient pour la table du roi humain, se dressaient des fleurs de parterre, aristocratiques personnes faites pour le plaisir des yeux. Les roses étaient parées comme des dames de la cour. — Les lis faisaient songer à des vierges. — Des œillets tout en guipure, au corselet vert, s'ébouriffaient ainsi que des ballerines d'opéra. — La fraise, les collerettes empesées, tuyautées des dahlias évoquaient les chevaliers pimpants qui entourèrent jadis le trône. — Les chrysanthèmes chevelus et paradoxaux ne sont-ils point les fous du roi qui agitent leurs grelots ou les
LES VOIX DE LA TERRE ^2t
lanières du fouet satirique? — Les rhododendrons, au teint frais comme celui d'adolescents, aux campanules délicates, semblaient les pages des règnes raffinés, les mignons. — Il y avait certaines fleurs qui portaient même des noms réservés d'ordinaire aux hommes : poètes, muguets. — Les ombellifères semblaient des citadins à la promenade, sous des parasols. — Les gloxinias en éclatante et coquette parure, les azalées artistement drapées dans leurs atours faits d'étamineset de corolles représentaient les élégantes, les « professionnal beauties », les Phryriés de ce peuple gracieux. — Les pivoines en falbalas pourpres ou violets étaient les douairières en amples robes largement étalées, qui se pavanaient au milieu de leurs feuilles opulentes, comme assises en des carrosses de gala, — Et, s'il est vrai de dire que vibration des parums, rythme de la pensée, ondes harmoniques sont d'identiques choses, on peut se figurer verveines, héliotropes et résédas comme des trouvères, conteurs ou ménestrels répandant leur griserie, Tessénce, l'exquis parfum, la musique de leur âme. — Les dahlias simples étaient éblouissants comme des soleils et doux comme des regards de femme...
Ces fleurs, ces fruits, Abel les admirait tous, les connaissait tous individuellement, les portait à ses lèvres ; et ils étaient les compagnons de sa vie contemplative — eux, et aussi les grands
Etres minéraux dont la face éclatante apparaissait, le soir venu, dans Téther...
Parce que son besoin de miséricorde s'élendait jusqu'aux bêtes, il eut un jour une grande colère. 11 venait d'interrompre en leur cruelle occupation des enfants qui dénichaient des nids; les gamins s'étaient sauvés, jetant par terre une couvée de mésanges qu'à l'instant même ils tiraient hors d'un pommier creux.
Huit oiselets, demi-nus encore, voletaient, grelottaient, rampaient parmi les herbes froides, faiblement pépiaient, tandis que le père et la mère se désolaient autour d'eux, poussaient des cris de terreur, affolés, impuissants. C'était la mort prochaine pour les petites victimes...
Ému de pitié, Abel ramassa les mésangettes, avec précaution, les plaça dans un minuscule panier où, préalablement, il avait mis le foin et les plumes du nid détruit; recouvert d'une écorce d'arbre en guise de toit, le panier fut attaché à la branche même, près du trou qu'habitait la nichée avant la catastrophe.
Caché derrière un bâtiment voisin, Domyn regarda ce qu'allaient faire maintenant le père et la mère... Et, avec une joie inexprimable, il les vit, avec des hésitations, des reculs, des effrois, des regards circulaires, s'aventurer enfin sur ce nid artificiel, pour donner aux petits la becquée.;.
Et, une quinzaine après, il eut le bonheur de voir la couvée entière s'envoler à la suite des parents. Toute la famille piaillait, grimpait, picorait, picotait, sautillait, folle de vie, agile et véloce : les petites ailes bleues et jaunes joyeusement froufroutaient, battaient comme des éventails. On eût dit que les oiseaux regardaient et fêtaient leur grand ami secourable... Domyn se dit : « De ceux-là aussi je suis le père, puisque je les ai sauvés... » Et, en ces remerciements des oiselets, il contempla sa propre bonté.
Or il voyait l'univers, toujours sous son aspect de Bonté, et admirait la nature en tant que Mère. Les agnelets, les marmots, les ânons, les pouliches, les chevrettes, tous les petits; les insectes éclosant; dans les étables, les génisses tétant les trayons des vaches; dans les^ nids, des becs grands ouverts; les têtes pelées de poussins débordant l'aile élargie d'une couveuse; les nourrissons s'endormant gorgés de lait sur le sein des femmes; voilà ce qui l'intéressait : et il s'absorbait devant la natura naturala, devant la gésine, devant le rôle générateur d'/sis... Et la campagne, étalée sous l'ardente coupole du ciel, semblait une gigantesque couvée de graines, germes qui palpitaient.. •
Dans les parcs à moutons, il voyait les agneaux butter, heurter violemment le ventre
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des brebis, comme s'ils donnaient un ordre... Et celles-ci, obéissantes et bonnes, soumises à Tenfant, offraient leur mamelle... Domyn se rappelait une parole d'église : Ecce ancillà Domini.,. Ici, le Seigneur, le maître, c'est le fils, parce qu'il est la Postérité... Et la Mère, humblement, heureuse et docile, se donne à lui, verse en lui sa propre vie.
Le château de Saint-Paul était un édifice classique genre Versailles, faisant belle figure avec ses nobles lignes, ses futaies, ses avenues qui se coupaient à angles droits. Cette architecture, régulière et robuste, est l'équivalent de l'alexandrin, ayant, comme lui, la pondération du rythme, la somptueuse tenue, l'équilibre académique. En toutes leurs manifestations, les esprits du grand siècle aimaient la mathématique normale, la simplicité et l'ampleur de la structure, l'accord parfait des proportions.
Le goût actuel veut composites les styles, les architectures, la pensée.
L'édifice était bâti au centre d'un vaste plateau que la Forêt domaniale de B... encadrait à l'Est et à l'Ouest : et cette Forêt, aux deux bouts de l'horizon, complétait l'ordonnance du tableau, achevant sa symétrie.
Le Domaine entier, avec ses prairies el ses labours, formait une Esplanade assurément plus belle que les Invalides ou la Concorde —
square immense que le Bois environnait d'une enceinte vivante bien autrement magnifique que toutes les façades de palais. Abel aimait à s'y promener. Il retrouvait, en face de cette plaine, l'impression qu'il avait ressentie, au large, en son voyage vers l'Orient. La Terre lui semblait liée, par son extériorité, par le rayonnement de ses effluves, à la manifestation intel^ lectuelle de l'homme.
Comme la mer Rouge, cette campagne était inspiratrice, formait un décor, une scène appropriée à l'éclosion de son génie, à la naissance de son être philosophique; ses pensées devenaient de plus en plus idéalistes, prenaient des aspects de rêve. Le germe de mysticisme, contracté en Orient, grandissait, déterminait l'évolution de l'esprit; et de très étranges figurations peuplaient cette ànie deve^ nue un peu visionnaire. Sa puissante intellectualité amplifiait tout, donnant au réel Téclat des choses surnaturelles, prêtant aux objets une sorte d'hominalité, unissant l'imaginaire au positif, et faisant surgir ainsi, devant sa pensée somnambulique, un Univers transfiguré.
Au ras de terre, par exemple, là-bas, vers le Nord, voici quelques têtes d'arbres, dont on ne voit point les troncs, qui pointent et dépassent les confins du paysage; voici des bouquets qui, situés eh de lointaines ondula^ tions, émergent seulement par leur sommet.
Domyn regardait, en ce moment seul humain dans la campagne, et il se disait : « Ces végétaux, vivant d'une autre vie que la mienne, ce sont des ennemis qui m'entourent. C'est cela... Posés sur Tinvisible, en dehors du plateau, les voici qui surveillent l'homme et son palais : n'est-ce point un investissement, un travail de circumvallation qui amène ces êtres sylvestres à cerner ainsi l'Animal jusqu'ici triomphant? Ceux-ci ne sont-ils point des ouvriers, des soldats travailleurs qui, après avoir achevé les mines, la sape souterraine, dressent leurs têtes au-dessus des tranchées?... Voici bien les sentinelles supputant l'assaut prochain. De ce côté, des peupliers élancés, formant peloton, rappellent, par leur fine silhouette, les éclaireurs de Tannée sinistre, des uhlans piqués droits sur l'horizon...
Et puis, vers l'Est et l'Ouest, comme des armées marchant à une rencontre stratégique, les deux parties de la Forêt complétaient l'apparence de quelque panorama de bataille rangée. Alignés en une sorte de front de bandière, chênes, frênes, ormes se pressaient comme des grenadiers, des dragons chevelus, des hoplites en cohorte; et, choquant leurs troncs, leurs branches, comme si c'étaient des lances, des fusils, des boucliers, balançant leurs panaches ainsi que des drapeaux, ils
semblaient vraiment prêts à s'ébranler, tous ensemble, au signal attendu... Et, d'eux, s'élevait déjà une rumeur, un tumulte semblable à ta mise en marche de je ne sais quelle foule.
La pensée de Domyn se conformait, de plus en plus, à cette vision déformée; la réflexion s'harmonisait chez lui à l'hallucination, transformant Tartiflciel en vérité, donnant un corps aux chimères. Et il songeait : « Le réel n'est rien de plus que l'illusion; il n'y a pas de diff'érence essentielle entre le néant, l'hypothèse et les choses manifestées dans l'ordre visible; je peux donc modifier l'uni- ^ vers, détruire ses aspects et le rebâtir au gré de ma fantaisie : tout existe quelque part :
la Création est encore plus grande que nos indigentes suppositions... »
Et il continuait : « Mes pensées de tout à l'heure ne sont pas vaines, ne sont point folles : oui, la végétalité est l'ennemie de l'homme ; elle est en lutte éternelle avec lui, et toujours, jamais lassée, pose à son adversaire le problème de la victoire, l'invite à la bataille, à cette lutte pour l'existence qui est la Raison du monde... L'assemblée, sourde et muette, des végétaux est en rébellion contre celui qui s'intitule : c roi de la création » ; les arbres, séculaires créatures, menacent l'Adamite, combattent son éphémère génie par leur multiplication, par leur durée; chaque gland qui prend racine ne
peut-il point être envisagé comme une « guerre de cent ans » qui se déclare? »
Et Domyn voyait ainsi, observant avec les yeux de l'esprit, l'antagonisme des règnes naturels. La Forêt lui semblait avoir des voix hostiles, avoir des yeux méchants... Et ces yeux étaient ceux des fauves, des renards, des éperviers, races habitant depuis la création cette € cité très antique », la première de toutes, la primordiale demeure des êtres terriens. Avec ses ramiers, ses solennels corbeaux, ses piesgrièches à la renommée fatidique, ses geais à l'œil clair, ses busards pirates de l'air, ses martres, ses vipères, ses loups, ses renards, ses sangliers, ses chevreuils, ses belettes, avec tous ses hôtes sauvages, avec tous ses fils aimés, le Bois observait l'homme, l'intrus qui, le premier, attaqua la végétalité avec la hache, la cognée, le feu ; le Bois se souvient des assassinats, des défrichements acharnés... 11 garde « patience et longueur de temps »; il conserve l'espoir d'une revanche contre cet usurpateur qui trône, insolent, dans son château fort, servi par les animaux traîtres, nourri par la nature domestiquée...
Des voix criaient : « Sus au roi fainéant qui, peureusement, vit sous la garde de nos transfuges, des félons de la vie libre. Notre tyran est faible, nu, et ne vivrait pas s'il était seul, réduit, à ses propres ressources. Ses fusils, ses pièges,^
ses assommoirs, ses poisons, nos déserteurs,, sont moins forts, moins subtils que notre instinct, l'aiguillon de la faim, les ruses que nous souffle la nature immortelle. Ne sera-t-il donc jamais renversé, ce roi qui gouverne avec l'aide de nos parjures, qui exploite et massacre ses sujets, qui les mutile pour les mieux tenir en son pouvoir? Sacrilège portant les ciseaux sur l'arbre de vie, n'a-t-il point castré tous les mâles, taureaux, coqs, ânes, étalons? N'est- il pas vrai qu'il se plaît au milieu des eunuques, des hongres, des bœufs, des chapons? N'a-t-il pas créé, à coups de sécateur, une hybride végétalité, en greffant la racine sauvage des églantiers, cognassiers,, et autres espèces genuineSy directement engendrées par la Terre? N'avezvous point connu qu'il estropie tous les jours la Création, amputant les arbres; émondant les membres sains qui voulaient vivre sur le tronc dont ils étaient nés, tonsurant les frondaisons; décapitant au gré de sa folie les végétaux qu'il dépouille de leur parure de feuilles; substituant sa misérable esthétique, son indigence de jardinier, à la luxuriance harmonieuse des branches, à l'épanouissement conçu et voulu par le germe; troublant, partout et toujours, la normalité des essences, l'œuvre de la Nature artiste? Il déshonore aussi le règne. îtnjinial, faisant, d^éyier Is^ croissance, des êtres, accommodant le développement
de leur vie aux exigences de son estomac perverti.
« De cette chair animale, le plus glorieux de tous les fruits, pulpe vivante issue du Verbe, n'a-t-il point, avec ses gaveuses, sa nourriture intensive, sa pharmacie, fait quelque chose d'immonde, la graisse? Bien plus, ne rend-il point artificiellement malades certains oiseaux, pour se nourrir ensuite de leur tissu cellulaire gâté, d'une viande à demi nécrosée? Et puis, voyez-le avec ses étables, ses poulaillers, la fiente, le fumier de ses pourceaux, le purin de ses écuries... Voyez-le, penché à d'ignominieuses besognes, domestique abject de ses esclaves!...
« L'homme n'est-il pas la nausée, le vomissement de la Terre? C'est un fléau : qu'il soit maudit!... »
Et les fauves aiguisaient leurs crocs. . . , le groin des sangliers fumait, bavait; les crapauds avaient d'afi'reux sourires, des gueules bâillantes ; des centaines d'yeux dardaient la haine; les insectes distillaient leurs venins ; les plantes élaboraient toutes sortes de poisons ; les digitales agitaient leurs clochettes mortelles à l'homme détesté; les champignons laissaient suinter leurs gouttes vénéneuses ; des reptiles tressaillaient et lentement se mouvaient, pleins de virus...
Telles étaient les voix tragiques que Domyn
prêtait à la nature sauvage ; telles étaient les imprécations qu'il croyait entendre à l'adresse de l'homme, de sa prétendue civilisation, de ses œuvres. Était-ce morbidité d'esprit? Ou sagesse, commencement d'humilité? Était-ce un avertissement secret au roi de la création, une vision sur la fragilité de son pouvoir, un conseil d'abdication?
Le soir, il aimait à se tenir à Torée des bois. Les bêtes et les champs s'endormaient dans la paix crépusculaire ; c'était l'heure où l'on voyait sur le ciel le vol silencieux des bécasses, sortant des taillis pour aller boire aux rivières.
Le jour se diluait, s'atténuait, s'évanouissait en la Ténèbre grandissante, qui est une sorte de Mer, un Vide énorme... On entendait quelques souffles, d'indistincts échos, des frissons, des bruissements, les dernières effervescences de l'amour solaire, la rumeur des germinations... Le ciel disparaissait... Ce spectacle, à la fois solennité et agonie, avait une inexpressible mélancolie et mettait dans l'esprit d'Abel des pensées fantomales, très tristes...
Peu après, on voyait les astres... Lune, planètes, étoiles semblaient les palets d'argent ou d'ivoire, les billes d'or et de feu que se lançaient là-haut des jouteurs surhumains, en je ne sais quel jeu de paume, devant ce grand Public qui s'appelle Lactée, Nébuleuses!...
Rien n'est plus propre que Theure vespérale pour faire comprendre à l'homme le Néant, giron des choses, le songe universel d'où est éclose la vie... Voyez : cette campagne semble mourir, disparue sous l'ombre, élément incompréhensible, — ce lac de brume dans la vallée n'est pas l'océan qu'il paraît être, — cette forêt au loin imprécise et noyée, est-ce une chose réelle ou bien une vapeur fugace qui > tout à l'heure, s'évanouira, sera effacée? — Ces feuilles tombantes volent et ne sont point des oiseaux, — ce firmament, illusion de coupole, annonce une voûte et n'est qu'un abîme, — ces nuages, simples apparences, on les croirait des êtres, des cathédrales, des colosses, d'envahissantes foules, — ces étoiles filantes, ne les appelez point des astres, — cette lumière de Lune n'est qu'un reflet, — ces planètes brillent et pourtant ne sont point lumineuses, — ces constellations, que l'on dirait fixes, tombent éperdunient, — entre les étoiles, ces distances visibles sont de fausses perspectives...
Tout cela, toutes ces choses procuraient à Domyn l'angoisse philosophique, cette peur de l'homme savant qui sent tout sombrer autour de lui, et dont la pensée se noie!...
Abel songeait encore aux épanouissements, aux floraisons qui sont des trépas, aux regards de femme qui promettent l'amour et qui donnent le mensonge, aux petits enfants qui meure^nt !
N'étant pas assez puissants pour dissoudre la^ nuit, les astres ne réussissaient qu'à l'éclairer. Lumière et ténèbres coexistaient : et c'était bien plus saisissant que le jour. Le firmament formait un paysage astronomique d'une sinistre beauté. Les nuages se drapaient sur fond d'obscur infini, et la lugubre Profondeur était là, visible en la demi-clarté, — le Noir, où tous les flamboiements de soleils sont ainsi que des lumignons fumeux.
... Domyn était dans le parc; la pendule de sa bibliothèque sonna l'heure ; les vibrations coururent, devinrent plus faibles, s'éteignirent. Et ensuite, la Nuit s'élargit, le Temps continua d'être... Abel réfléchit à cet appel de cloche, à cette horloge faite pour mesurer les heures, la Succession des instants : il vit l'homme immémorialement acharné à cette illusoire tentative, et construisant sabliers, clepsydres, cadrans solaires, pendules, montres, chronomètres, faisant l'addition des jours, des semaines, formant des calendriers, des almanachs, établissant le comput des années... Et, toujours, cet effroyable élément, la Durée, glissait, s'échappait — abîme où doivent s'engoufi^rer les âmes, éternellement, sans conscience et sans regard ! . . . Au ciel, les Êtres de Lumière prétendaieat, eux aussi, avec leurs orbes, leurs révolutions, leurs rayons, mesurer ce qui n'a point de
bornes!.,. Ne voulaient-ils pas remplir Tlnsondable Étendue? Et, dans ce but dérisoire, ils élargissaient leurs formes, posaient leurs dimensions, ajoutaient des volumes à des cubes, marquaient des limites, des parallaxes, des distances angulaires, établissaient une trigonométrie... Mais Domyn voyait bien que tout cela ne servait pas, en face de l'Incommensurable et du Trou sans fond... Globes, constellations. Zodiaque, tout cela n'est rien : tout cela tombe dans rinvisible, à travers Tlnfini, au sein de l'Éternel...
A cette vision, les yeux d'Abel battirent, puis se refermèrent, comme blessés... et son âme demeurait dans l'épouvante!...
« Misère de l'homme! pensa-t-il. Dans quelles futilités ai-je jusqu'à présent vécu !... J>
Il se mit à genoux, adorant la Nature solennelle; et il restait ainsi, les bras levés.
... La Nuit posait toujours son sinistre Problème. Les astres se regardaient de toute leur lumière, rayonnaient l'un vers l'autre de toute leur vie, s'attiraient sans pouvoir s'étreindre, se sentant mourir dans le froiij!...
Et cependant les Globes sont des graines de feu dans le champ du Vide, représentent une semaine prodigieuse dont la chute est une forme de germination...
Méditation.
Après les grandes douleurs, le repos d'esprit est une condition favorable pour l'incubation méditative.
Toutes sortes de volitions hautes naissent en Domyn, des velléités, des desseins, des résolutions d'holocauste. D'où lui viennent ces belles et singulières idées? Sous quelle ondée de larmes, sous quel soleil mystique ont-elles germé? Domyn se sent appelé à une parturition intellectuelle. Une joie le pénètre à l'intuition de la noble moisson qui grandit, va mûrir, du fruit d'amour que son cœur a conçu, et qui palpite déjà, vivant, conscient... C'est ainsi que les femmes ont un frémissement à la révélation du secret... C'est
ainsi qu'après rAnnonciation elles adorent le mystère de leur sein...
L'évolution, qui emportait l'âme d'Abel vers les sommets, avait aussi beaucoup modifié son corps : il avait les joues creuses, les traits émaciés des anachorètes ; et, un jour, se voyant dans une glace, il crut reconnaître le Derviche mendiant jadis rencontré au pays des Kmers.
Il pensait souvent à ce fakir. D'abord bafouées, les paroles qu'il lui avait dites : « Donne ton bien aux pauvres; réduis ton corps au minimum du besoin », semblaient maintenant à Domyn évangéliques et prenaient, peu à peu, la direction de sa volonté... Ce conseil, cet ordre, lui avait été renouvelé par l'Église chrétienne, en un jour de terreur et de lamentation... Et, dès • lors, une obsession s'était produite...
Du reste, à cette époque, Abel vivait comme les ascètes d'Orient, heureux de se réduire à peu, et trouvant dans cette quasi-abstinence, un allégement, une idéalisation de l'esprit.
Il expérimentait que la Corne d'abondance est un symbole de servitude, tandis que le renoncement, les privations, l'extrême frugalité, les « vaches maigres », le cénobitisme sur des colonnes, les retraites en des grottes, l'isolement farouche au milieu des forêts, toutes les pratiques pénitentielles auxquelles se condamnèrent les grands solitaires du passée sont les signes et les conditions de l'affranchissement*
L'homme qui rejette loin de lui les joies de la table, l'art culinaire, les caves bien garnies, la bonne chère, celui-là est comme un enfant sevré qui va grandir maintenant indépendant de la Terre nourricière.
Les penseurs sont toujours d'une absolue sobriété : il demandent à la terre le moins de substance possible, et sont les précurseurs d'un mode de vie oùTalimentation matérielle tiendra une moindre place. Spinosa vivait avec six sous par jour.
Imbu de ces idées, Abel s'essaya au repas unique à l'heure de midi, s'astreignit aux carêmes longtemps prolongés; et, avec joie, il s'aperçut qu'il devenait plus intellectuel, plus immatérialisé. L'émaciation produisait, ainsi que l'ivresse, un sentiment de plénitude, d'allégresse triomphale. Le soir d'une journée sans nourriture, il ressentait ce qu'il avait jadis éprouvé à la suite des festins : cette inconscience légère et si douce, ce rayonnement, ce bienêtre, cette sensation que le corps est absent, dissous, cet optimisme que produisent les vins généreux, les mets succulents. L'organisme en état de vacuité possède, comme l'organisme très en vibration, une finesse aiguë, manifeste une sorte d'enivrement subtil et délicat. Domyn pénétrait en des régions resplendissantes, dans un vide peuplé de prophétiques virtualités, d'hallucinations. Par cet arrêt qu'il imposait
aux fonctions mécaniques du corps, au sein de cette quasi-mort, il ressentait une forme quintessenciée d'extase, il découvrait que la pensée s'épanouit mal en un corps trop gorgé de sucs. L'âme est une fleur qui ne peut pas vivre dans l'humus gras, les serres, les limons composés : il lui faut l'air vif et âpre, le sol pauvre des montagnes. Les mentalités du jeûne sont plus belles, bien autrement fluidiques que celles excrues de la prospérité charnelle; c'est une vérité physiologique, qu'ont de tout temps connue les contemplatifs, les travailleurs du cerveau. Dans un corps épuisé, affiné par les macérations, s'incarnent aisément les vastes conceptions, les pensées sublimes... Du reste, n'est-ce point par une loi que le fait créateur (si l'on en croit les médecins qui ont du mysticisme) semble lié à l'exténuation du générateur ? Par ses lectures, il cherchait à connaître l'âme de ceux qui furent contempteurs de la vie plantureuse; ayant lu un jour la vie de François d'Assise, il fut confondu d'admiration et demeura songeur, longtemps... Ce jeune patricien abandonnant son palais, ses plaisirs, les honneurs, les femmes parées, et descendant au cloître, pour vivre dans la chasteté et dans la pauvreté, quelle extraordinaire et superbe aventure ! Quelle force d'âme un pareil sacrifice ne supposait-il pas! Mais, au surplus, y avait-il bien là un vrai sacrifice? Ktail-il donc si difficile
de renoncer à la richesse? N'était-ce point, au contraire, le fait d'un homme devenu sage enfin?
Bouddha, Jésus, Job, les Saints de l'Église ont trouvé dans le dénuement la plus haute potentialité de leur esprit, un repos et un bonheur à peu près complets.
Abel s'interrogeait, en des dialogues où il faisait lui-même demandes et réponses : « Est-ce que vraiment, moi-même, j'y tiens tant que cela, maintenant, aux millions? A quoi me servent-ils? — A me procurer des jouissances. — Eh bien, quelles sont les jouissances de la vie? Examinons :
Posséder un château, avoir un nombreux domestique, des voitures, des chevaux? Qu'est-ce donc que cette maison du riche encombrée de personnel, de laquais, de valets, de femmes de service ? Qu'est cette institution, foyer bâtard, qui a pour base l'esclavage et pour conséquence la haine? Le maître qui a beaucoup de serviteurs ajoute à ses besoins les besoins de ces serviteurs ; et il surcharge sa vie au lieu de l'alléger. Je ne tiens pas à tout cela. El je vivrais si bien dans la chaumière où je suis né!
... Voyager? Mais j'en ai vu des pays, et encore, et encore; j'ai pétri la Terre de mes semelles... Or qu'est-ce que la diversité des points de vue ? qu'est-ce que la différence des proportions? — Rien. — L'Himalaya? Une motte de
no ASGEiNSlON
terre ? c'est la même chose, pour un esprit bien philosophique. Quant à l'humanité, elle est abjecte quand elle est chinoise, égoïste quand elle est anglaise, idiote quand elle est nègre, féroce quand elle est russe, féodale et arriérée quand elle est allemande, frivole quand elle est italienne ou espagnole, insignifiante au point de vue des idées quand elle est américaine... Alors, demeurer où Dieu vous a fait naître; savoir que là seulement on est en harmonie, reconnaître que rhomme n'est pas un oiseau, n'est pas un poisson, et que pour lui la locomotion est moins nécessaire que le repos contemplatif: telle est. la vraie conduite à tenir. D'ailleurs, cette légende du «Paradis Terrestre )> ne veut-elle pas dire que la vraie destinée de l'homme, celle dont il n'a été déchu qu'après son péché, c'est le calme épanouissement au sein d'une nature appropriée à son corps — et non point la locomotion? Cette locomotion, du reste, dans la suite des légendes qui forment l'antique sagesse, n'estelle pas le symbole du châtiment? N'est-elle point représentée par un maudit, par le Juif- Errant? Ésotériquement, la perpétuelle marche e§tun supplice. Aller devant soi, toujours, sans, trêve et sans^ oasis, vers un horizon qui se détruit lui-même, avec une vitesse ironiquement égale à la marche du condamné, voir partout des mirages et des cieux fuyants, être » témoin de la fragilité et du néant universels, ne"
s'attachera rien, n'entrer jamais en l'intimité de la Terre, être pour elle un passant, un étranger qui vit en dehors d'elle, roulant sur la surface... voilà une étrange condition ! Pour le patient, cela doit aboutir à Tanesthésie ou au désespoir: l'homme toujours en marche devient un inconscient quand il ne demeure pas un splénétique. Assurément, le voyage peut guérir les chagrins, mais aux dépens de la sensibilité; c'est un analgésique, mais aussi un dissolvant; et le globe-trotter mérite l'épithète « capite minutus », déchu bientôt du rang intellectuel qu'il «ût occupé parmi ses semblables. Dans les corps humains, les atomes entraînés dans la circulation ne sont point ceux qui servent aux hautes fonctions cérébrales, sous forme de matière grise.
S'adonner aux beaux-arts, devenir un grand collectionneur, un Mécène? Les archéologues font grand état de leur fonction; or, moi, je trouve cette fonction légèrement inférieure... Eh ! quoi, s'extasier devant des restes de civilisation, des détritus informes, exhumés de la terre où ils pourrissaient, devant des lambeaux de statue, des étoffes, des bandelettes, toute une friperie, des cercueils, des vieux sous; déposer tout cela solennellement sous les vitrines d'un musée; avoir, pour des bahuts, pour des fûts de fauteuils, pour des pots, de vieilles salières et des
soucoupes, un culte de fétichiste; être en grande ferveur devant des monuments abandonnés, en face de maisons qui tombent en ruine, nids d'oiseaux morts ; se prosterner devant un passé détruit; s'en tenir aux imitations; proclamer l'indéfectible supériorité des antiques ; chausser les souliers des défunts; déclarer que le génie humain est atrophié, qu'il ne trouvera plus rien pour exprimer le Beau ; affirmer que la série des inventions, des formules et des formes artistiques est close ; enseigner qu'une société doit s'ajuster aux vêtements des sociétés qui l'ont précédée..., tout cela est d'une esthétique et d'une humilité également singulières; tout cela dénote une particulière indigence d'idéal. .., tout cela constitue un aveu d'impuissance, un outrage à la Logique qui gouverne le monde... Les tableaux? — Eh bien, j'ai dépensé de grosses sommes pour me composer une galerie... Or, voici que, parcourant cette galerie, j'en suis arrivé à pouvoir me dire : « Tout cela est grossier, inférieur à mon rêve; ces artifices en terre délayée choquent mes yeux, et je vois la Planète bien plus belle que ces caricatures qui se prétendent des portraits ; voici une toile qui représente des « Faucheurs » ; je l'ai payée 50000 francs : or, là-bas, dans la campagne, se déploie le même sujet, vivant sous le soleil, incomparablement plus beau et qui ne coûte rien. Ce fameux art de la peinture, qui a fait
tourner tant de têtes, dépenser tant de capitaux, couler tant d'encre, qui nourrit tant de vanités, n'a été en définitive qu'une béquille, une pédagogie du beau. Si le Français a maintenant le sens de l'esthétique assez développé, si l'éducation de son œil est achevée, il peut jeter sa béquille, ses lunettes, et admirer sans intermédiaire les traits ravissants de la Planète, les météores, les jeunes frondaisons, les ondes de chaleur et de lumière qui baignent les lointains, les clairières du bois, les vagues de la mer, la Nature entière en son rayonnement. Pen suis là; et c'est pourquoi j'ai la plus parfaite indifférence pour tous les musées, y compris le mien.
Les bibelots, les objets précieux que j'ai accumulés dans les appartements de ce château, la moire, la soie, les velours ne valent pas le calice d'une fleur, les yeux mordorés ou pourpres qui décorent l'aile des papillons. Ces étoffes moelleuses et riches sont des nids à microbes réprouvés par les savants qui veillent à la santé publique. Les tapisseries, les « verdures » appendues au mur, ne sont-elles point d'atroces et lourdes choses, en comparaison de la cour de ferme épanouie sous mes fenêtres?
L'art n'est rien à côté de la nature. La campagne me tient lieu de tout, parce que, contemplant un épi, une fougère, une reine des prés, je suis arrivé à les voir comme des symphonies ou des
Ui ASCENSION
poèmes. Isis m'a dit des choses délicieuses par quoi j'ai été consolé de tant d'affreux secrets que m'avaient révélés les villQs souillées...
Ces statues de bronze, de marbre et d'albâtre, que signifient-elles, quand on sait apprécier la beauté des êtres vivants?... Et, au fait, d'où est venu ce besoin de nous représenter nous-mêmes en des formes minéralisées, pétrifiées? Ne serait-il pas mieux de s'en tenir à la prescription religieuse de l'Islam qui interdit de copier la face et la stature humaines, qui défend dé reproduire « ce qui est à l'image de Dieu » ?
Les théâtres? Eh! quoi ; des foules s'amusent encore à ces frivolités, à ce prétendu miroir de la vie qui est toute fausseté et toute convention, à ces œuvres artificielles autant qu'artificieuses, à tous ces paradoxes ridicules et captieux! Originairement moralisateur, le spectacle n'est-il pas devenu le conseiller infâme, l'ennemi le plus insidieux de la famille, le déoravateur des femmes?... Combien d'épouses, combien de vierges se sont prostituées, par actions ou par pensées, après ces paroles séduisantes, venues de la scène, où l'amant est déifié? Par quelle pièce romantique et passionnée, par l'exemple de quelle «ingénue», par quelle phrase capiteuse ou chargée de poison, la malheureuse qui porte mon nom a-t-elle été poussée vers l'abominable fait que nous expions tous deux?
MÉDITATION m
théâtre ! tu n'es plus un art ; tu es le fléau, tu es la contagion pernicieuse; tu es la pourriture où toutes les âmes françaises viennent se gangrener... Muses, Melpomène etThalie, vous fûtes des déesses : vous êtes des proxénètes, maintenant !
Les plaisirs de la table? Mais les gros mangeurs finissent dans l'obésité, la goutte, la gravelle ; il faut les vider, les dépurer, les nettoyeur : longs repas, libations, digestions pénibles, tout cela détériore Thomme et l'amène à l'état àe^ ruminant. Rome fut perdue par ses cuisiniers. Et cette légende est très significative qui dé^ grade jusqu'aux étables les compagnons d'Ulysse : « Ah ! disait Abel, je ne veux point êtreainsi que les pourceaux! » :
Continuant cette revue des jouissances que peut procurer la richesse, Domyn en arrivait aux femmes — car, en ce siècle lubrique, la femme est un objet précieux, est une valeur, pour ne pas dire une denrée... Mais il n'avait plus cette vibration enthousiaste qui revêt la femme d'une auréole poétique, d'un nimbe d'illusion. Sous la claire lumière, dans la froide vision de ses yeux dessillés, il ne contemplait plus Héva, élégante et parée, l'être ambigu, insaisissable et délicieux, la créature mystérieuse, voilée... Il voyait la martyre d'ineoni-
préhensibles lois physiologiques, vouée aux désordres de la chair, aux déchirements : il songeait à cette c enfant malade et douze fois impure > dont parle le poète... Et une inexpressible mélancolie réfrigérait, en lui, l'ardeur du sang; une pitié énervait ses désirs... Il disait à voix basse des paroles qui ressemblaient à des sanglots, et gémissait sur l'amie douloureuse, promise à tous les navrements de la vie animale.., 11 aurait tant voulu retrouver l'être idéaf, la sœur rêvée, dans les linons et les dentelles!... Hais non!... C'étaient toujours des langes, des emménagogues, importunes et lamentables visions, devant lesquelles s'exténuait toute virilité... C'étaient des afflictions... Il ressentait le besoin d'être consolateur — et non plus conquérant...
€ J'oublie peut-être, se dit-il un jour, le plaisir le plus intense que puisse donner la richesse : c'est la possibilité de se multiplier elle-même.
< En efi'et, la passion des millionnaires, c'est l'ivresse du chifl're, l'étrange attrait du nombre grandi par sa propre vertu, devenu « puissance, » dynamisme, beauté... Mais, c'est ici la plus funeste des illusions, un fléau, le plus grand des périls pour l'âme I
€ Thésauriser, être esclave de pièces jaunes, de billets salis, c'est un désordre mental, un rapetissement, je ne sais quel hypnotisme mor-
MÉDITATION 2i7
bide qui remet l'homme civilisé au rang des fétichistes... Harpagon comptant sa bourse, anhélant à cette besogne, c'est une sorte de prêtre sacrifiant au plus abject des dieux: le métal; c'est l'infidèle à Dieu, adorant le Veau d'Or! »
Ainsi, c'était un écroulement, un krach de toutes les certitudes, de tous les désirs, de toutes les affirmations qui, jusqu'ici, avaient composé son être pensant.
Sa fortune lui donnait droit de tout obtenir : et il ne savait plus quoi demander... Pour lui, donc, la fortune n'avait plus de prix.
Mais, serrant d'un peu plus près la question, il se disait : « L'aventure où me voici constitue un cas particulier, une exception; la fortune dont je ne sais que faire demeure précieuse, utile, nécessaire, aux autres hommes. »
Et il se répondait : « Eh bien, non, la fortune est délétère à tout le monde ; un riche, quel qu'il soit, est toujours dégradé par sa propre opulence. Voyez en efl*et les gens fortunés: les uns ont le spleen, les autres poussent au dévergondage quelques fillettes de plus, séduisent les honnêtes femmes, aident ainsi, de tout leur pouvoir, à la dissolution sociale. Quelques-uns se consacrent au cheval ou combattent les fauves dans les bois. Certains même, par une singulière perversion, redeviennent cochers de diligences ! Considérez ces podagres libidi-
neux, cette prostitution des boulevards, ces fils de famille, vauriens qui attendent cyniquenient l'héritage, stagnant en cette convoitise qui est un parricide !.. . Tout cela, n'est-ce point Tceuvre de la fortune, œuvre abjecte et scélérate?
« Ceux qui s'enrichissent, ceux. qui « amassent 5>, pourraient-ils imaginer la quantité de néant par quoi leur réussite est annulée, la quantité d'affaiblissement par quoi est expié leur triomphe? Or, cela est bien clair, cependant: à mesure que l'effort d'une famille établit et consolide une fortune patrimoniale, la progéniture s'appauvrit, la descendance s'exténue. Gognats et agnats, tout l'arbre généalogique se flétrit et se penche. Les enfants rétrogradent vers la servitude, la détérioration et les misères, d'un mouvement inversement égal à celui créé par les parents pour atteindre le pouvoir, la liberté, les jouissances. Le processus d'une race vers le bonheur par la richesse est pareil aux sinistres expéditions vers le pôle, illusoires et décrétées de folie, dans lesquelles on voit l'homme s'évertuer du côté du Nord, tandis que la banquise, où il est, se dérobe et fuit vers le Sud... L'effort est annihilé; l'explorateur marche furieusement... et n'avance pas! »
Et puis, dans cet examen critique, Abel rencontrait mieux que des raisonnements abstraits ; il trouvait des faits, des œuvres. Un milliardaire
américain, pris de doute, de terreur ou de dégoût, n'avait-il point employé son opulence à donner trois mille fermes aux victimes de la guerre de Sécession? Un autre nabab, sur son lit de mort, n'avait-il point fait cet aveu mélancolique : a Ma richesse m'a écrasé et je n'en ai tiré aucun bien... »? N'était-elle point précieuse, cette confession faite par un Roi de l'argent?
Tels étaient donc les résultats de la richesse, navrants et mauvais. Alors, Domyn voulut examiner la légitimité de cette richesse, et il lui fut impossible de trouver cette légitimité. Tous les livres qu'il interrogeait, ceux du philosophe, ceux du politique, ceux du prêtre, faisaient tous la même réponse. L'homme n'a pas de droit privé, individuel, à la possession des biens de la Terre : les institutions sociales sont basées sur l'éphémère, sur le provisoire, et non point sur. le certain : le citoyen doit assurément les respecter; mais le sage doit connaître leur fragilité, doit savoir qu'elles ne sont point l'absolu.
Alors! Alors, en face de ces constatations, dans la lumière de ces vérités nouvellement surgies en son âme, il s'accusa, se méprisa d'avoir accumulé de l'or et des billets de banque^ Il se fit l'effet des accapareurs de blé contre lesquels se souleva la plèbe en 1789; pendant qu'il recueillait des millions, une tourbe de faméliques avait crié misère. Et puis, les statis-
tiques lui apprirent qu'en une seule année quatre-vingt-dix-sept mille personnes étaient mortes de faim! Cela lui fut affreux à penser; il eut une angoisse, des cauchemars; il se voyait responsable de tous ces cadavres!...
Il comprenait maintenant la fureur du prolétaire contre le capitaliste et se rappelait l'épouvantable dialogue qu'il avait eu, au Laos, avec l'anarchiste: appelé « brigand » par Domyn, cet homme lui avait répondu « Voleur j>.
€ Alors, s'il n'y avait pas de richesses, il n'y aurait point toutes ces haines fratricides : si la bourgeoisie pouvait s'élever au renoncement, les périls seraient conjurés, les orages sociaux se dissiperaient; ce serait la pacification des hommes... Pourquoi ne se lèverait-il pas quelqu'un, pour donner l'exemple du sacrifice? »
De tous côtés, un témoignage unanime s'élevait vers lui, l'environnait; les voix d'en haut et celles d'en bas, toutes, clamaient, opprimant la volonté d'Abel, et disant : « Reconnais l'inanité delà richesse, sa nocuité, son illégitimité; là seulement est le Vrai qu'il faut confesser ; épouse la pauvreté, ainsi que firent les grands Aïeux... » Et ces voix concordantes étaient la Voix, toujours pareille, d'un Dieu omni-présent...
Des objections naissaient. A supposer que tout le monde en vînt à mépriser la fortune, qu'adviendrait-il du mouvement civilisateur qui, lui, est basé uniquement sur la création
des biens de la terre? Qu'adviendrait-il du progrès?... Mais ce progrès, qui n'est pas l'amour et qui est la lutte, cet état social qui est la bataille et qui n'est jamais la paix, cette formule ethnique qui institue le déchaînement des appétits, la glorification de Tégoïsme, l'écrasement du faible par le char de Jaggernauth, ne sont-ce point là des errements qu'il est permis de mépriser?
« La civilisation, pensait-il, est l'art de compliquer sa vie; or je veux la mienne aussi simple que possible. Il faut débarrasser l'être de tous ses besoins factices et dévorants, de même qu'il faut soulager l'arbre des branches inutiles, voraces, qui s'appellent « gourmands ».
(L Est-ce antisocial, anti-humain, de nier, ainsi que je le fais, la civilisation? Mais cette civilisation démontre, par ses propres œuvres, son absurdité, la condition vicieuse qui sera sa ruine. En effet, l'épouvantable falsification d'aliments dont les villes et leurs habitants sont victimes, forcera bientôt les hommes à revenrr à l'élémentaire vie des champs, à la nourriture loyale, à l'œuf, à l'eau de source, au lait sorti fumant des trayons, au miel de la ruche, aux végétaux que l'on sème, que l'on soigne soimême, au. fruit resté vermeil et blanc cueilU dans l'arbre, n'ayant point passé par les boues du marché, au pain sincère que pétrissent dans le four de famille des serviteurs liés à vous par.
t'affection, aux poissons ruisselant encore d'eau salée. Qui nous rendra la race agreste, saine et forte, les mères allaitant elles-mêmes leurs enfants, l'ancienne « chair » française, autrefois robuste, si appauvrie maintenant?... Le groupement urbain sur quoi repose, en quoi se résume la « civilisation », ne peut subsister davantage, puisqu'il dégrade, affaiblit et décime la population; si cette scélératesse continue, si « homo » est toujours « homini lupus », les sociétés du vingtième siècle devront, sous peine de mort, se désagréger. Et chaque homme devra recommencer la vie tout seul, comme Robinson Grusoé.
« Au surplus, la civilisation est-elle le progrès ? Je puis en douter, car je vois que les villes ressuscitent la polygamie et la polyandrie antiques ; je constate que les capitales reproduisent, de plus en plus, le souteneur, le mâle qui vit des femmes, le chourineur qui a les stigmates de la bestialité; je rencontre en plein boulevard le crâne fossile; je croise tous les jours, bien vivant, l'homme sinistre de Saint-Acheul !...
« Logiquement, je puis donc, dans la reconstitution de ma vie, ne pas tenir compte de la civilisation. Je vais bien plus loin que le groupement social actuel ; je plonge en . un âge futur où l'or sera vil, où la . richesse, phénomène évidemment passager, se sera évanouie, où les rapports sociaux auront des
agents autres que des effigies, des papiers à vignettes.
« Me voici, je crois, assez haut parvenu pour rejeter tout ce qu'autrefois j'ai ardemment convoité, et que j'ai obtenu, enfin. J'ai péniblement gravi, degré à degré, cette échelle qui s'appelle une société; et, maintenant, je veux bien redescendre de ce prétendu sommet, où l'on ne trouve que vanité, illusions morbides, alliciantes douceurs qui sont des poisons...
« J'aurai passé par Tamour de la Terre et fini par son mépris, ayant, alors et ainsi, parachevé la compréhension intellectuelle de la Planète, pour vivre au-dessus d'Elle... J'irai jusqu'au minimum de vie, après avoir atteint son maximum, et, par conséquent, j'aurai terminé le cycle. Je manifesterai à notre Astre ma satiété en même temps que ma satisfaction; après avoir été comblé de richesses, il sera beau de faire œuvre de supériorité, vis-à-vis de ces richesses mêmes. Je renoncerai à la fortune que j'ai conquise. Je laisserai tomber avec dédain cet élément, ainsi qu'une fleur que j'aimais à respirer, au point de m'en presque enivrer.
« La fin de ma vie, je le sais, donnera un démenti à son commencement. Qu'importe, si j'ai été sincère dans les deux phases!... L'Égyptien avait un tel amour des biens de la Terre, qu'il ordonnait de mettre, dans son sarcophage, des objets matériels, des trésors, qui devaient
l'accompagner dans l'hypogée, vers la lumière astrale! Eh bien, moi, ô Planète, quand je te quitterai, je t'aurai, volontairement, tout rendu. Je serai l'homme fort, revêtu de sa volonté et de son orgueil ainsi que d'une armure infrangible. Et j'entendrai cette Parole qui a retenti sur la tête de tous les Élus : « Celui-ci est mon fils de prédilection. i>
Avant de mettre à exécution les projets qu'il avait résolus, Domyn se demandait encore si la privation de l'opulence constituerait, pour lui, bien vraiment, un sacrifice, si des regrets ne lui viendraient point. Abdiquant la fortune, perdrait-il le bonheur? Le millionnaire estil heureux? « La richesse ne fait pas 1^ bonheur », voilà une banalité courante, que chacun de nous accepte comme axiome et à laquelle personne ne conforme sa vie. On médit de Tor, et on continue à l'amasser avec fureur. Pareille contradiction vient de ce que nous n'avons point pensé pour nous-mêmes cette vérité, et que, par suite, nous ne l'acceptons pas. Mais Domyn n'était point frivole : ayant examiné cette grave question avec sincérité, il projetait d'obéir, par des œuvres^ aux décisions de son esprit.
Il se disait :
« Ceux qui s'acharnent après l'or risquent leur vie souvent, compromettent leur santé, durcissent leur âme, méconnaissent le devoir
fraternel qui devrait régir les humains, n'ont que de la haine pour leurs semblables et n'en reçoivent que de la vengeance. Moi, à la poursuite de Tor, j'ai sacrifié l'honneur de mon foyer : j'ai abrégé mon existence et j'ai gâté ce qui m'en reste. Voilà mon bénéfice! J'ai été fou et j'ai tout perdu par ma folie : si je m'étais contenté à une aisance médiocre et suffisante, je serais encore le mari d'une femme respectée; et peut-être ma petite Geneviève ne serait point morte!... Les autres? Ils ne voient point encore leur erreur, mais ils se trompent comme je me suis trompé. Pour devenir riches, ils se sont volontairement condamnés aux galères, pensant que, derrière le bagne, pour prix des travaux forcés, il y avait le paradis : or, derrière le bagne, ils ont trouvé le bagne encore : il n'existe point de commutation de peine pour ces travaux forcés... Pour garder son or, le millionnaire vit dans les soucis, l'inquiétude et les transes : esclave de sa caisse, préoccupé des cours de Bourse, à la merci des fluctuations et des manœuvres, environné d'embûches, il n'a plus de sommeil; son existence est un enfer : il est un forçat...
« Ceci est la vérité : aux mains de l'homme, la richesse est un don funeste : je le crois, absolument; et, par conséquent, pour l'abandonner je n'aurai pas même besoin de courage : un peu de logique me suffira. »
Il n'eut point, tout d'abord, la pensée de vivre comme Diogène dans un tonneau, de jeter ensuite son écuelle, de s'asseoir, ainsi que Job, sur un fumier, ou de se complaire en l'abjection de Labre. Il répugnait au sordide et ne voulait point être un « cynique » ni un a pouilleux i^. Il prétendait se réduire, non point à la misère, mais à un minimum décent de subsistance, sans compromettre pour cela la dignité de sa personne. Son désir n'était point de s'exposer à mourir de faim, car il n'acceptait pas le suicide comme solution du t problème de l'être ». Il ne pouvait songer à travailler manuellement, étant vieilli, et souvent repris par des accès de cette fièvre des bois contractée au Laos.
Dévenir mendiant, tendre la main, faire vœu de pauvreté, cela comportait un certain degré d'exaltation méridionale ou levantine, une hystérie de la volonté, qui n'étaient point dans la nature de cet homme si bien équilibré.
Puisque son désir philosophique eût été de supprimer, sur la terre, le paupérisme, il ne lui convenait pas de donner lui-même l'exemple de ce paupérisme : la chose eût été, de toute évidence, illogique.
Il ne faisait point un coup de tête, mais bien une œuvre longuement préparée et mûrie; ce n'était pas en dissipateur, en prodigue, qu'il voulait descendre; c'était en homme réfléchi, qui sait où il va, qui raisonne, qui décrète, et
qui acccomplit. Il voulait disposer de sa fortune avec discernement et se ruiner comme un philosophe, après s'être démontré à lui-même que chaque pas qui l'éloignerait de la richesse serait un degré vers le bien, une progression vers l'excellence.
Pour le moment donc, il prétendait seulement reporter vers les autres son superflu, c'est-àdire presque toute sa fortune ; et il s'agissait de procéder à cette distribution, méthodiquement, avec prudence, en sage.
Domyn fît d'abord son bilan et trouva qu'il possédait actuellement quatre millions. 11 fut étonné de trouver un chifl're pareil, eu égard aux sommes importantes qu'il avait déjà distraites de son capital. Mais ses dépenses personnelles étaient maintenant si minimes que les revenus vite s'accumulaient, réparant toutes les brèches, comblant tous les vides.
Et, alors, dans sa volonté de ne s'appauvrir que par des moyens choisis, nobles, dignes de lui, il se trouva en face d'un singulier embarras, et dut constater que les voies usuelles de la ruine lui étaient fermées.
Ne se rebutant point devant cette difficulté, Domyn s'avança dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée.
Depuis longtemps, ses domestiques s'étonnaient de voir les chevaux demeurer inutiles à l'écurie et les voitures briller sans emploi dans
les remises. Domyn fit vendre tous ses équipages et remit intégralement le produit de cette vente à ceux qui l'avaient servi. Puis, il les congédia tous, ne gardant auprès de lui qu'une vieille servante qu'avait affectionnée autrefois Geneviève.
Ensuite, choisissant, dans son département natal, vingt des cantons les moins riches, il fonda, au chef-Ueu de chacun d'eux, une « Villa des pauvres » semblable à celle qu'il avait établie en souvenir des deux enfants morts de froid. Avec la dotation nécessaire à la marche ultérieure des services, chaque établissement revenait à 100000 francs, ce qui fit un total de deux millions.
Un jour, il eut l'idée d'appeler au château tous ses camarades d'enfance, ceux qui avaient été ses condisciples à l'école communale. Beaucoup étaient morts. Un banquet réunit les survivants; et, après cette Gène d'un nouveau genre, IJomyn remit à chacun d'eux 50000 francs, en expliquant que lui et eux, ayant été réunis par le Gréateur en un même point du Temps et de l'Espace, se trouvant issus d'un même Cycle, d'une même parturition de la Destinée, étaient, en un sens, frères, et se devaient mutuelle affection. Les paysans comprirent imparfaitement, mais trouvèrent néanmoins le procédé fort honnête.
En même temps, il augmentait le budgJet des
pauvres d'une façon jusqu'alors inusitée : ses extraordinaires largesses attirèrent à Saint- Paul l'entière collection des vagabonds de la contrée; il en vint même des départements voisins où la bonne nouvelle s'était propagée, grâce à la franc-maçonnerie qui unit tous les mendiants. Et, à ce propos, le maire de Saint- Paul, inquiet de voir sa commune transformée en cour des Miracles, adressa des observations à Domyn, puis fit une plainte à la sous-préfecture.
Mais Domyn reconquit les bonnes grâces du maire en lui offrant, pour son bureau de bienfaisance, une somme de 100000 francs.
Et il continuait ainsi à jeter cet or qui n'avait plus pour lui aucune valeur, ces billets auxquels il tenait maintenant à peu près autant qu'à de vieux assignats n'ayant plus cours. Parfois, il se faisait l'efTet de recommencer en sens inverse, en voie rationnelle, cette histoire célèbre de l'Enfant Prodigue, légende tout à la gloire de l'or.
Dans cette rétrogradation, dans cette descente d'un chemin que tout le monde veut gravir, Domyn employait la méthode et l'ordre qui avaient caractérisé sa vie de négociant. Il dressait des inventaires, faisait des balances, des soustractions, et suivait la diminution de sa fortune avec le môme intérêt passionné qu'il avait éprouvé, naguère, en contemplant son
accroissement, en voyant la hausse des valeurs, l'ampleur de son portefeuille, les bilans de fin d'année.
Un jour vint où, à force de se dépouiller, Domyn vit qu'en fait de valeurs mobilières il ne possédait plus que sa part sociale dans la maison d'armement et commission par lui cédée à Patrick. Elle rapportait en moyenne, net de tous frais, 350000 francs par an. Résolu à s'en défaire, il en proposa le rachat à Patrick.
Celui-ci offrit 1500000 francs, décidé à augmenter son offre s'il le fallait. Mais, à son grand étonnement, il s'entendit objecter par Domyn que l'offre était trop élevée et que le prix serait d'un million seulement 1 Cela était tellement inusité que Patrick éprouva un instant d'hésitation. Qu'y avait-il dans cette volonté? Que signifiait une pareille négociation? Était-ce aliénation mentale? Était-ce le désir de se ruiner par vengeance contre sa femme?... Patrick ne trouvait aucune explication. Enfin, il se dit : ^ Baste! A quoi bon tant de scrupules? Domyn est vendeur et moi acheteur; il est maître de ses droits et actions : cela me suffit... » Le marché fut ainsi conclu.
Or, voici qu'au moment de clore à jamais cette carrière commerciale qui avait été sa vie, Domyn se rappela, tout à coup, les paroles que lui avait adressées le Derviche, sur les ruines
d'Angkor-Watt : « Votre commerce est l'art de vendre les objets plus cher qu'ils ne valent. » L'ancien négociant eut un sursaut : il avait retenu ces mots, sans en comprendre le sens pratique, l'impérieuse signification, et ne les avait point appliqués. Mais, que faire à cette heure où il était courageusement entré dans l'exécution de ses principes philosophiques?
Pendant vingt ans, il avait donc abusé des humains qui se confiaient à lui : (i: Mes calculs, pensait-il, ont été des tromperies, ont fait des dupes, des victimes : tous me considéraient comme un habile, un fort : dans la réalité, j'étais un parasite spéculant sans vergogne sur le besoin d'autrui, un voleur! Mes gains ont eu pour contre-partie les pertes de ceux qui contractaient avec moi : mes bénéfices furent donc illégitimes, dolosifs, frauduleux. Ce furent des abus de confiance! Et le remède? Il n'y en a pas d'autre que le remboursement du lucre indûment perçu, la restitution du bien mal acquis...»
Alors, revisant ses livres de commerce, il donna ordre, à Patrick stupéfait, de répartir le million que celui-ci avait à payer, entre les correspondants et clients dont il lui donna une liste. Patrick trouva la chose tellement bizarre qu'il ne voulut point s'en charger. Alors, Domyn lui-même prépara des chèques « valeur règlement de tout compte »» qui furent expédiés aux
quatre coins de Tunivers. Or, ces envois anormaux causèrent naturellement un certain émoi à leurs destinataires. Il y eut des demandes d'explications, des objections; c'était le renversement du cours ordinaire des correspondances d'argent : le créancier écrivant à son débiteur pour lui signifier non une réclamation, mais un refus ! Domyn allégua que c'étaient là des erreurs de comptabilité, des oublis sur lesquels il ne lui convenait pas de s'expliquer. La plupart des négociants en cause acceptèrent l'aubaine, tout en ne la comprenant point, et firent passer cela au compte des < profits et pertes ». Mais quelques-uns, les plus sérieux, protestèrent contre cette restitution qui semblait mettre en doute la sincérité de leurs propres écritures. D'autres prirent des informations, connurent les dépenses peu justifiées que faisait Domyn depuis quelque temps, et crurent deviner, dans l'extraordinaire payement que proposait leur ancien correspondant, un commencement de folie.
Il advint de cette situation qu'une majorité des chèques fut retournée et que 600000 francs restèrent disponibles aux mains d'Abel; celui-ci fit alors deux parties de cet argent dont il ne voulait décidément pas. Une moitié fut par lui versée à l'Académie de médecine, avec indication que le capital serait remis comme récompense à celui qui découvrirait le remède héroïque de la phtisie, ce fléau qui décime
la France. L'autre moitié alla aux Sociétés maternelles, à des institutions ayant pour but Tassistance, la nourriture et Téducation de Tenfant.
Bientôt, il lui fallut aussi vendre le domaine des Bruyères, et ce fut le plus dur de tous les sacrifices. Cette terre était bien à lui; il l'avait achetée avec le fruit de son travail; il l'avait conquise ; il l'avait aimée : à tous les coins du parc, était imprimé le cachet de sa personnalité ; regardant ces pommiers plantés là par son ordre, il lui sembla être uni à eux par un invisible lien dont la rupture causerait, à eux, un obscur regret, et à lui, un chagrin cuisant. « Et pourtant, se disait-il avec sévérité, c'est là du bien usurpé; si je ne m'en sépare pas volontiers, ]e n'ai pas franchi le seuil de la moralité... grand solitaire d'Assise, comme toi, je veux être pauvre. »
... Après que Domyn eut signé la vente, le notaire rédacteur du contrat lui adressa timidement une observation. M' Barvillé, qui estimait et aimait profondément Domyn, avait cru comprendre que son client se ruinait par désespoir d'avoir perdu sa femme et sa fille. Il était respectueux de cette grande douleur, mais envisageait avec appréhension l'avenir réservé à Domyn quand celui-ci aurait tout dissipé, tout semé jusqu'au dernier sou. N'était-ce point dans son rôle de notaire de glisser un conseil, de tenter un effort en faveur de Domyn contre lui-même?
Il voulut être égoïste pour le compte de cet homme excellent qui lui paraissait se griser un peu de chagrin, de générosité, et qui s'exagérait beaucoup Toubli de soi-même. «Cette douleur, cette outrance dans la charité passeront, se dit-il. M. Domyn reconnaîtra qu'en ce siècle féroce, c'est une erreur de se montrer à ce point prodigue et de ne se rien réserver. Mon client regrettera sa conduite; et, revenu de son lyrisme sentimental, il me remerciera d'avoir été prévoyant à sa place. Ce faisant, je remplis le vœu de la loi, ma fonction étant justement de diriger ceux qui ne savent pas défendre leurs intérêts. » Et c'est pourquoi, s'excusant de la liberté grande, il suggéra au vendeur l'idée de placer à une Compagnie d'assurances, en rente viagère sur sa tète, une partie du prix, si minime qu'elle fût, afin de ne point demeurer absolument dénué de ressources :
« L'idée est juste, répondit Abel : puisque je me dépouille en faveur de la collectivité, celle-ci me donnera du pain pour mes vieux jours; mon cher maître, je vous autorise à prélever, sur le prix de vente, capital nécessaire pour m'assurer une pension annuelle d'un franc par jour, c'est suffisant. »
Le notaire se récria : « Un franc par jour !
Mais c'était une dérision... M. Domyn n'y pensait pas sérieusement! 11 n'y avait pas là de quoi se loger, se vêtir, se nourrir, etc. »
Voyant quMI se heurtait à un parti pris, l'officier ministériel comprit qu'il devait user de quelque stratagème pour prendre les intérêts de Domyn, malgré lui.
— Je n'insiste pas, dit-il, et j'exécuterai vos volontés ; mais accordez-moi une grâce : vous désirez faire la charité, n'est-ce pas? Eh bien, je vous demanderai, au moment de la quittance, somme nécessaire pour soulager une grande infortune qui désire rester anonyme.
— Oh ! bien volontiers, repartit Domyn. Combien vous faut-il?
— 25 000 francs.
— La misère n'a pas le temps d'attendre. J'ai cette somme dans mon secrétaire ; je vais vous la remettre tout de suite.
M* Barvillé reçut l'argent et en fit, sans tarder, le dépôt à la Recette particulière pour acquisition d'un titre de rente sur l'État au nom d'Abel Domyn. 11 n'eut garde de révéler la chose à son client, se contentant d'attendre les événements.
Et il se félicita d'être à même maintenant de réparer l'iniquité du sort, si la vieillesse de Domyn connaissait la misère.
Celui-ci continua de s'acheminer vers cette misère qu'il pressentait bien ne devoir pas être, pour lui, le malheur : au contraire. En effet, au fur et à mesure qu'il diminuait la quantité de satisfaction accordée à ses désirs, la qualité du
plaisir augmentait : par exemple, la dégustation d'un peu de vin lui semblait bien équivaloir, comme jouissance, à la déglutition d'une bouteille de ce même vin : la quantité, c'est-à-dire la substance, n'existe pas; il n'y a que l'essence. Il voyait bien que l'homme avilit ses joies en les multipliant, en se les octroyant par excès, et que, par contre, le bonheur peut être très grand, en absolu, pour une minime satisfaction.
Les sensations de l'homme, en soi, ne représentent rien de réel; elles sont déformées en plus ou en moins par une sorte de mise au point rectificative, par un correctif qui démontre l'équiUbre par quoi l'univers est régi. L'illusion divine toujours vient se mêler aux faits et gestes des hommes pour les réparer par son adjuvant, ou bien pour les corrompre par son ironie. Le Genre humain et ses impressions sont, de la sorte, maintenus en cette médiocrité qui est la formule d'ici-bas.
Abel se félicitait d'être entré dans la voie du renoncement, se trouvant allégé de ses idées mortes, ayant retrouvé l'ingénuité d'âme, la faculté des juvéniles émotions. Quelle détente, quel calme, quelle insouciance, maintenant qu'il n'était plus riche ! Combien cette quiétude était douce, comparativement aux luttes, aux affres naguère subies en cette période acquisitive dont il était heureusement sorti.
Quand il rencontrait des hommes affairés,
marchant rapidement, la tête basse, un pli au front, ou encore courant à des fêtes, à des plaisirs, il avait un flot d'intime joie à se sentir affranchi de leurs tourments, libéré de leurs joies : « Ceux-là se trompent, disait-il : je leur suis supérieur; avec mon détachement des choses, moi seul suis dans le vrai : ils sont fous, et moi je suis sage; ce que j'ai résolu, ce que j'accomplis, est bien, »
La véritable « Ascension » (il le voyait maintenant), ce n'était pas la grande situation sociale, — ce n'était pas la fortune, — ce n'était pas le château féodal, — ce n'était pas même la douleur, — c'était la Pauvreté. Le plus haut degré d'élévation, c'était de rester humble, sur la terre prostré... Infimité, sublimité: deux Pôles de l'existence, l'un à l'autre semblables!...
Et ainsi se démontrait l'ironique Circuit des choses; ainsi apparaissait bien cette Roue de la Fortune, où le haut est la même chose que le bas — tous deux se résolvant l'un dans l'autre, étant identiques bien qu'adverses...
Vengeance de l'or.
Une fois la rupture accomplie entre M. et M"' Domyn, celle-ci ne réfléchit pas bien longtemps sur le parti qui lui restait à prendre.
Elle s'était perdue pour Lionel Comtat :
c'était à ses côtés qu'il lui convenait de vivre désormais. Et celui-ci accepta la chose avec beaucoup d'empressement; car il était plus épris que jamais de cette charmante femme.
Fallait-il dissimuler une liaison qui avait été leur faute et qui était maintenant leur consolation? Ils n'en eurent la tentation ni l'un ni l'autre ; et, ouvertement, à la face du grand Paris indulgent, ils vécurent ensemble.
Lionel exprima le désir que cette situation
fût régularisée par un divorce qui lui permît de donner son nom à Hélène. Mais celle-ci répondit par un refus; et, sans s'expliquer davantage, demanda qu'il ne fût plus jamais question entre eux de ce sujet.
Lionel ne comprit pas bien cette réponse, et ne parvint point à deviner pourquoi une femme honnête comme Hélène préférait demeurer une maîtresse que devenir une épouse.
Qui peut se flatter de connaître l'énigme féminine? Il existe, dans le cœur d'Héva, une intimité, des replis, un mystère, qui demeurent toujours fermés, même à l'homme adoré, même à l'amant.
Dans cette détermination d'Hélène, il y avait certainement l'obéissance à Tordre donné par son mari qui voulait éviter le scandale des tribunaux. Mais il y avait encore la crainte de rendre claire une situation que la femme adultère désirait au fond garder trouble — trouble comme son âme. Elle avait trompé Abel et n'était point pour cela son ennemie ; au contraire, elle rendait hommage à sa puissance intellectuelle et à sa bonté : alors, pourquoi le contristerait-elle, après l'avoir blessé à mort? D'un autre côté, Hélène savait qu'Abel l'avait adorée, et qu'en dépit de tous les mépris, il l'aimait encore peut-être!... Dans son désastre, ce doute, ce « peut-être », constituait un souvenir et un espoir, quelque chose d'ineffable-
ment doux, une relique chère, qu'elle ne voulait perdre, à aucun prix. Escomptait-elle, de la part d'un homme épris toujours, un pardon, un retour, je ne sais quels oublis de l'outrage, je ne sais quel oubli de lui-même? La femme sait que la chair de Thomme est aussi faible que la sienne propre est molle et passive. Agissaitelle par cet instinct qui révèle à Eve l'abject mystère des convoitises sexuelles? Savait-elle que répoux outragé a encore quelquefois un sanglot des fibres vers la femelle souillée, et qu'une malsaine ardeur peut l'avilir jusqu'aux compromissions, peut mettre sur ses lèvres, en une heure de bestial égarement, les supplications au lieu de la malédiction? D'autre part, si elle avait analysé ses propres sentiments, n'y eût-elle point trouvé une perverse satisfaction à se sentir la femme de deux hommes, à être en même temps légitime et pécheresse, à doubler son plaisir de je ne sais quel piment de licencieuse félinilé!...
Et puis, ne ressentait-elle pas un étrange sentiment de jalousie, de révolte, à la pensée qu'Abel, rendu libre par le divorce, pourrait l'oublier dans les bras d'une autre?
Au surplus, à ces pensées de stupre, peut-être se mêlait-il une idéalité, quelque chose de pur, un rayon de la Divinité ! Sa conduite ne lui étaitelle point dictée par un élan de sa Maternité? Si elle prétendait rester M'^'Domyn, n'était-ce point
parce qu'elle voulait rester la mère unique, la maman, de son adorée Geneviève?...
Hélène ne cherchait point à démêler tous ces sentiments confus, d'une singulière ambiguïté : mais il lui eût été très douloureux, il lui était impossible, de permettre que Lionel lût en elle toutes ces pensées rampantes ou ailées, ces tumultes et ces rêves, ces désirs de crime et de rédemption... Et elle fermait son âme, avec la même pudeur qu'une jeune fille qui, chastement, dérobe aux regards les secrets ravissants de sa virginité, les innocentes fleurs d'amour écloses en son cœur...
Lionel crut se montrer galant homme en n'insistant point : et le pseudo-ménage continuacette irrégulière existence qui prit bientôt les dehors conjugaux, l'apparente respectabilité des unions légitimes.
Mais ce n'en était pas moins là un faux ménage qui avait toutes les réticences, les silences subits, les contraintes qu'entraîne toujours une situation anormale.
L'établissement des dépenses collectives, par exemple, se fit avec des appréhensions, des paroles gênées, une crainte réciproque d'occasionner des froissements involontaires, d'éveiller des susceptibilités. Hélène voulut remettre les titres de sa fortune à Lionel ; mais celui-ci crut devoir refuser, « ne désirant mettre entre eux, dit-il, aucune question d'argent ». D'un
autre côté, Hélène ne pouvait accepter de vivre aux dépens de Lionel, sous peine de déchoir, ainsi, au rang des femmes entretenues. Dans ce mutuel embarras, il fut convenu que Ton remettrait la gestion des intérêts communs à un tiers, à une personne discrète qui fût au courant de la position.
On choisit donc un intendant qui fut chargé d'imputer l'ensemble des dépenses par moitié sur chacun des deux patrimoines, dont il réunissait, en ses mains, l'administration. Et, grâce à cette précaution, la vie des amants fut délivrée, ainsi qu'ils l'avaient désiré, de tout embarras ou préoccupation ayant pour objet la question pécuniaire.
Mais il était constant que la situation d'Hélène et de Lionel était en plein déséquilibre. Être satellite, Héva ne vaut que par l'homme qui la dirige. Donc, la maîtresse du frivole Comtat n'était rien, comparativement à l'épouse de Domyn, âme de premier ordre. Et c'est pourquoi Hélène, menant une vie instable, dénuée de ses assises normales, privée de ses coordonnées, fermait les yeux, préférant ne pas voir...
... L'appartement de garçon que Lionel occupait avenue de l'Opéra avait été jugé insuffisant pour l'installation du couple; et l'on prit en location un hôtel au Cours la Reine.
Mais des dissentiments survinrent avec le propriétaire, relativement aux frais, à la mise en
état des constructions, au bail. Enfant gâté par la fortune, être de luxe, Lionel était incapable de supporter les difficultés, les contradictions, incapable de suivre une discussion d'affaires. Pour couper court à tout, il proposa à sa compagne d'acheter l'immeuble, afin de l'approprier à leur goût. Le prix demandé était naturellement fort exagéré; mais, pressé de finir, Comtat l'accepta tel quel.
Étant, en affaires, l'inexpérience même, il avait pensé qu'Hélène serait copropriétaire avec lui de l'hôtel ; mais il lui fut expliqué que, la communauté d'entre M. et M"' Domyn n'étant point dissoute, l'épouse ne pouvait, en l'état, se constituer une fortune personnelle et privée.
Cette entrave mise par la loi à sa volonté frivole, au caprice d'un célibataire ayant toujours vécu à sa fantaisie, l'irrita contre Hélène ; c'était elle qui, par son refus de l'épouser, avait ainsi créé une position équivoque, bâtarde et, en définitive, très désagréable. Il eut le bon goût, néanmoins, de ne pas faire sentir sa contrariété à son amie; mais, à ce sujet, les pseudo-époux durent encore causer argent, malgré leur répugnance. Le prix total, 1200000 francs,- fut trouvé un peu lourd pour la fortune de Lionel, qui avait été largement ébréchée par une vie de garçon conduite très à l'étourdie. On décida que, l'acquisition étant faite au nom de Comtat seul, une moitié du prix serait cependant fournie par
Hélène. Du reste, celle-ci spécifia bien à Lionel qu'elle n'attachait aucune importance à ces questions d'intérêt et qu'elle le suppliait d'en faire autant. Mais Lionel garda une impression fâcheuse de cet incident, qui l'avait forcé à accepter les capitaux de sa maîtresse.
Dans cet iiôtel, Hélène fit une installation somptueuse, voulant se créer un intérieur plus que confortable, recevoir le Tout-Paris mondain, mener une existence gaie. Elle avait tant besoin d'oublier, de s'abstraire, d'être hors d'ellemême!...
Pas un instant, bien entendu, elle n'eut l'idée de risquer des invitations dans le monde de la haute bourgeoisie auquel Comtat et elle appartenaient. Paris est indulgent aux fautes d'amour, mais seulement quand elles sont hypocritement voilées; Hélène le savait, et n'ignorait point qu'en cette société prude et dissolue la femme qui, résolument, avoue une liaison, qui, strictement fidèle à son erreur, suit l'amant qu'elle aime exclusivement, est à l'instant proclamée déclassée, déchue, et que ses « amies » prennent aussitôt avec elle des airs méprisants ou apitoyés ; or il ne lui convenait point de recevoir des visites ou des saints, comme des faveurs. Elle n'acceptait point d'être plainte ou morigénée par les femmes de son monde qui, pour la plupart, avaient bien des légèretés à se reprocher. Assurément, elle eût pu faire comme
elles, dissimuler, mentir. N'était-ce pas volontairement qu'elle avait tout dit à son mari? Et cependant celui-ci l'aurait crue, si, tenant tête à l'accusation, elle avait nié effrontément. Eh bien ! avec son loyal aveu, elle s'estimait supérieure à ces femmes qui n'avaient pour vertu que leur habileté à sauver les apparences. Oui, en son âme et conscience, Hélène s'affirmait plus honnête qu'elles. Particulièrement, elle ne voulait point s'exposer aux façons de condescendance et de supériorité qu'aurait eues, vis-àvis d'elle. M"** Patrick, demeurée à son rang social, restée officiellement respectable, en dépit de ses débordements secrets.
Très franchement, donc, elle s'entoura d'artistes, d'hommes et femmes de lettres, de poètes, de musiciens, toutes agréables et spirituelles personnes qui, ne considérant point le mariage comme un sacrement, pratiquaient une polygamie tempérée par un peu de philosophie et beaucoup de tolérance. On trouvait, chez elle, les irréguliers, les déserteurs, les corps francs de la grande armée matrimoniale — où, de par la loi, notre population entière devrait être enrégimentée.
En ce salon qui ressemblait à une cour galante, on disait des vers, on faisait de la musique, du flirt, du marivaudage, on valsait, on débitait le madrigal et Ton improvisait des comédies. Cette société représentait une vraie fleur parisienne,
pétillante de rires, étincelante de jeunesse, débordante de capiteuses odeurs et de griserie, une fleur vénéneuse autant que charmeresse, une végétation, à l'éclat malsain, comme Paris seul peut en faire éclore, avec son limon composite et sa température trop surchauffée.
Vivace, pernicieuse, cette réunion ne ressemblait pas plus au groupement normal des humains sous la froide clarté de la loi, dans le plein air de la vie sociale, qu'une orchidée ou une digitale ne ressemble à la fleur des prés ou à un champ de blé mûrissant. Mais, qu'importe à la nature, pour qui toutes les formes manifestées, tous les êtres, sont légitimes; les sucs de la planète, ses fécondités nourrissent, indifféremment et généreusement, les venins d'un champignon, la plastique d'un grain de froment, la chair d'un fruit...
Une femme ne pouvait rester vertueuse au milieu de cette ambiance chargée de langueur, amollie par une diffuse sensualité : en ce temple de l'union libre, toute innocence se serait fanée au souffle des virils, aux corrodants effluves de leurs convoitises, sous les enlaçantes ondes de leurs frénésies.
Aussi n'y voyait-on pas de vierges, ni de matrones, mais des jeunes femmes élégamment parées, coquettes, presque toutes jolies, auxquelles on pouvait faire la cour, — mais avec décence, néanmoins, sans nulle grossièreté.
Hélène était en effet trop raffinée pour accepter autour d'elle la licence et l'orgie : il lui suffisait de n'y point voir la fausse pudeur et les préciosités; elle voulait que l'on restât femme, tout en écoutant les galants propos; elle admettait que Ton fût indulgente aux hommes, sans pour cela tout leur permettre et devenir impudique.
Elle brillait au premier rang, par sa beauté, sa réserve, son sourire énigmatique de Joconde, son admirable talent de pianiste. Des compositeurs, des artistes de l'Opéra, du Conservatoire exécutèrent avec elle de la musique de quatuor ou d'accompagnement; on entendit à l'hôtel du Cours la Reine les nouveautés non encore parues à la scène; des jeunes y produisirent leurs œuvres, leurs essais.
En cette société mille fois plus voluptueuse qu'un harem d'Orient, on voyait aussi des hommes d'élite, des poètes, des peintres, des penseurs qui venaient respirer Va odor di /emina ». Ils réalisaient ainsi le vœu de Platon, lequel enseignait que les dialogues des philosophes devraient toujours avoir un auditoire de femmes, — la femme étant, pour la pensée, l'excitatrice par excellence, étant la cantharide du cerveau. D'après l'avis du grand Athénien, pour exalter le génie de l'homme, pour allumer la flamme animique, rien ne vaut les belles formes féminines, les yeux rayonnant de lumière
et d'amour, l'éclat nacré de la chair, l'émoi sexuel qui rejaillit au front, sur les lèvres... Et de fait, poésies, sujets de tableaux ou de romans, mentalités de tout ordre, scénarios, sonnets, plans de pièces, harmonies musicales, prônaient facilement naissance s'épanouissaient, en ce charmant et intellectuel cénacle où Ton coudoyait Manon, don Juan, M"' de Lenclos, Musset, Rachel, Fragonard, Mendelssohn, le docteur Faust et sa Marguerite du troisième acte, La Fontaine disant ses contes tout bas, etc.
Cette existence, digne d'une Médicis en l'antique Florence, coûtait naturellement fort cher ; mais Hélène avait interdit qu'on lui causât argent; et elle s'en remettait totalement à son intendant. Si intelligente qu'elle fût, M^'Domyn était femme, c'est-à-dire sensitive, s'en rapportant aux impressions de surface; donc, elle avait été conquise par l'extérieur de cet intendant, par ses façons à la fois respectueuses et autoritaires. Augeret (c'était son nom) possédait l'entière confiance d'Hélène ; et c'est pourquoi , ayant vu que sa gestion n'était jamais contrôlée, il se mit à exploiter sa mandante, sans vergogne.
Lionel, de son côté, menait un train de vie bien au-dessus de ses ressources, qui étaient alors réduites à 40000 francs de rente. Pour se ruiner, il rie rencontra point les mêmes difficultés que Domyn; car il avait, lui, tout ce qu'il faut pour cela : amour du jeu, habitude des prodi-
galîtés, écurie de courses, yacht, chasse en Hongrie, etc.
Ce dernier sport le passionnait; il emmenait parfois avec lui, par TOrient-Express, une caravane de bons fusils et de joyeux drilles; peu après, les journaux du boulevard annonçaient que les invités de M. Comtat avaient occis quatre mille perdreaux, en deux jours! Et Lionel alors était dans une joie!...
Lui non plus ne comptait pas, se contentant de transmettre ses ordres de payement à Augeret. S'aperçut-il de l'instant où ce fut la fortune d'Hélène qui subvint à ses dépenses? Qui sait à quelle oblitération du sens moral, à quelle obscurité de la conscience, à quel abaissement du caractère conduit la vie de plaisir?... Augeret faisait des «virements », comme on dit dans la finance, établissait une confusion des balances, au milieu de laquelle lui personnellement se créait une petite fortune.
Or, Augeret, régisseur infidèle, présentait ce singulier mélange, assez commun dans la vie, de finesse et de naïveté. Certains individus, très déliés, très retors, habiles à voler les autres, se laissent eux-mêmes attraper, piper, dépouiller, avec une surprenante facilité ; ces maîtres filous sont parfois des niais extraordinaires. Augeret, pour arriver plus vite à l'opulence, voulut faire fructifier son pécule à la Bourse. Et il devint bientôt la proie des tripoteurs véreux,
des banquiers marrons, des flibustiers qui composent les bas-fonds de la coulisse; sous prétexte de déports, reports, achats à terme, etc., par de fallacieux mirages soigneusement renouvelés, le régisseur courait après des gains illusoires, des chimères, de décevants espoirs ; et le produit de ses rapines fondait, aussi rapidement qu'il se formait
Dès lors, les deux patrimoines qui lui étaient confiés s'effondrèrent, furent dilapidés, dévorés par la tribu des écumeurs, des rastaquouères de la finance, des pirates, des aigrefins. Tel est le cours ordinaire des choses, que le légiste déplore, que le philosophe contemple avec curiosité. Dupeurs et dupés, grecs rusés et riches imbéciles, parasites qui rongent les fortunes, microcéphales qui se laissent berner, tous, voleurs et victimes, ce sont les agents du même phénomène social : c'est l'acharnée et perpétuelle destruction de l'oisif, l'élimination du rentier, la fusion du capital, la dissolution de ce conglomérat sans cesse renaissant qui s'appelle «l'héritage». Le Palais de la Bourse, ce hurlant mécanisme, remplit excellemment l'office de concasseur, de broyeur, qui remet dans la circulation les fortunes, divisées, hachées menu.
Et c'est ainsi que, moins de deux ans après le commencement de leur vie en commun, Lionel et sa maîtresse étaient absolument ruinés. Ils connurent la catastrophe par la fuite
inopinée d'Augeret qui, ne pouvant payer ses différences, était parti faire le classique voyage de Belgique. Ce désastre laissa également atterrés les deux imprévoyants qui se trouvèrent en face de la gêne, tout à coup substituée au luxe princier. Et, alors, commencèrent les réalisations, les ventes à vil prix, les expédients.
... — Madame, dit la femme de chambre, entrant dans Tappartement d'Hélène, il y a en bas un huissier qui désire parler à madame, personnellement.
Hélène eut un sursaut, ne put réprimer un geste de terreur. C'était la fin, la saisie peutêtre!,.. Courageuse, voulant savoir, ne reculant point devant l'humiliation prévue, elle descendit dans le cabinet de Lionel, où attendait Tofficier ministériel annoncé.
— Madame, articula ce dernier, je vous prie de m'excuser si je suis importun; il s'agit d'une signification que la loi m'oblige à faire, parlant à votre personne. Je vous remets donc cette pièce de procédure de laquelle il résulte que M. Domyn, vendant ses immeubles, vous met en demeure d'inscrire ou de ne pas inscrire votre hypothèque légale.
- L'huissier parti, M"*" Domyn, bien soulagée de sa première appréhension, réfléchit. Alors, lui aussi^ Abel, se ruinait, lui pourtant si prudent, si capable en affaires! Comment cela pouvait-il
se faire? L'huissier avait parlé d'une hypothèque, d'une garantie pour elle... Ne connaissant rien à la loi, Hélène se présenta le même jour chez un avoué, ami de sa famille, et le mit au courant de la situation.
— Effectivement, dit celui-ci, je savais que M. Domyn faisait des dépenses incompréhensibles; mais j'ignorais qu'il fût réduit à vendre ses propriétés. La conjoncture ne manque pas de gravité : je vais aller un peu aux informations et je vous renseignerai exactement; mais, dès maintenant, avisons : voici votre dot en péril : il faut inscrire l'hypothèque légale, faire régulariser votre séparation, liquider et toucher vos reprises.
M"* Domyn fut satisfaite: ce remboursement annoncé de ses 200 000 francs de dot constituait une chance inespérée qui lui permettrait de retrouver l'aisance, de réparer une situation qu'elle et Comtat avaient si follement compromise.
Quelque temps après, elle fut mandée à l'étude de l'avoué, M'X..., qui lui donna les explications suivantes :
— Madame, la petite enquête à laquelle je me suis livré, sur la situation pécuniaire de votre mari, m'a révélé des choses bien extraordinaires qui, de l'aveu général, semblent indiquer chez lui un dérangement d'esprit. Auriez-vous de la répugnance à provoquer, dans son propre inté-
rêt, Tinte rdiction de M. Domyn? Vous apprécierez.
Fort troublée de cette perspective, Hélène demanda le temps de la réflexion.
Après le mal qu'elle avait fait à Domyn, se reconnaissait-elle le droit de s'ingérer encore dans sa vie? La loi pouvait le permettre..., mais sa conscience? N'avait-elle pas, du reste, touché plus que sa part légitime, en recevant cinq millions! Que demandait-elle de plus? Si Abel se ruinait, n'était-ce point par désespoir d'amour — d'amour pour elle?... Cette dernière idée lui était douce infiniment... Non, il fallait respecter cette victime, ce martyr...
Mais, ensuite, d'autres idées lui venaient.
D'abord, l'obligation d'améliorer sa situation pécuniaire, un grand besoin d'argent. Et il n'est rien de tel que la nécessité pour oblitérer le sens moral des gens, pour transformer en âpre convoitise les sentiments originellement délicats et désintéressés d'une femme, si bien née qu'elle soit.
Hélène se fit, à elle-même, des raisonnements captieux: € Elle devait intervenir pour le bien même de Domyn... Gelui-ci était certainement irresponsable... Elle possédait un droit à cette fortune qu'il gaspillait ; c'était écrit dans son contrat de mariage... Se laisser tomber dans la misère, ne serait-ce pas un scrupule déplacé, une exagération que tout le monde blâmerait et dont
il était inutile de se donner le ridicule?.. . Le bouleversement de leur vie conjugale avait eu pour première cause le départ d'Abel... Quant à elle, sa culpabilité n'était pas un crime, c'était une conséquence de l'abdication maritale, etc., etc.
Et alors, elle supputait, faisait des chiffres: avec sa dot, les épaves de sa position actuelle, sa part dans le prix des Bruyères, elle se ferait encore 50000 francs de rente; c'était suffisant... Quant à Comtat, il s'arrangerait de son côté... Oh! lui, il avait été vraiment par trop imprévoyant; elle commençait à le prendre en secret mépris — tant il est vrai que, chez certaines femmes, l'amour ne survit pas à la foi en une supériorité chez l'homme choisi.
Longtemps, elle avait eu un prisme sur les yeux et avait contemplé son amant à travers une lueur d'arc-en-ciel; mais, actuellement, elle voyait cette mollesse navrante, elle constatait l'indigence de ce cerveau qui n'était qu'un cervelet. Devant les désastres causés par son incurie, ce beau garçon, qui n'avait jamais connu l'effort et le travail, restait inerte, sans ressources, sans énergie, faisant, en vérité, piteuse figure. Obligé de montrer, en cette occurrence, de l'initiative pour deux et d'assumer la direction du ménage, à demi naufragé, M"** Domyn prenait en pitié cet homme veule, incapable de sauver la femme qu'il avait perdue. Et il lui apparaissait maintenant, non plus comme l'idéal don Juan,
mais comme un bellâtre insignifiant. Des récriminations furent échangées qui révélèrent un hideux prosaïsme, des vilenies d'argent : elle connut enfin que son amant avait vécu d'elle, qu'il s'était entretenu à ses dépens... et, alors, une nausée lui vint... pouah !...
Quelle différence avec Abel, si vaillant dans la lutte, si généreux dans le pardon, si grand dans Téloignement, si fier dans le sacrifice! Les femmes ont d'étranges ondoiements de volonté : elles sont promptes aux volte-face du sentiment, s'illusionnent en une sorte d'action réflexe provoquée et multipliée par elles-mêmes. Hélène, s'exaltant à ses propres raisonnements, se disait qu'il fallait maintenant reconquérir celui dont elle était l'épouse, à force de dévouement, le toucher, à force de repentir. Sa place était près de lui; son devoir était de le consoler, de le guérir, de l'arrêter sur la voie fatale où il glissait. Les gens de loi avaient affirmé que, si Domyn était interdit, elle pourrait être sa tutrice. Quelle fonction! Quelle occasion de racheter les fautes, de réparer tout le mal qu'elle avait fait ! Elle se voyait l'ange « tutélaire » du pauvre égaré, à ses genoux le jour, à son chevet la nuit, demandant son pardon, et le méritant: elle apercevait, dans l'avenir, un mari et une femme, autrefois poursuivis de malheurs sans nom, réconciliés maintenant. Avec une sorte de piété, elle répét?^it la phrase qu'Abel lui avait écrite d'Orient :...
« Et, le soir de la vie, il fera bon se serrer l'un contre l'autre... »
... La procédure suit son cours. Et, avec stupeur, Domyn vient de lire un exploit par lequel il lui est signifié : 4* que sa femme, en vertu de l'article 490 du Code civil, a présenté requête à M. le président afin d'obtenir l'interdiction de son mari ; 2° que le conseil de famille a donné un avis conforme ; 3** qu'un de messieurs du tribunal a été commis pour l'interroger et faire un rapport sur son état mental.
Les faits articulés par la requérante, et desquels il est donné connaissance à l'intimé, sont les suivants :
A la suite d'événements de famille, notamment après la mort de sa fille, M. Domyn a fourni d'irrécusables témoignages de trouble cérébral. — On l'a vu dans la campage donner des pièces d'or à des glaneurs qui ne lui demandaient rien. — Il a remis à ses cochers ou palefreniers leprixdeschevaux et voitures qu'il avait vendus* — Il a fait des dépenses extravagantes pour des fondations que personne ne réclamait. — Il a construit un mausolée pour deux petits vagabonds. — Il a acheté la maison d'une paysanne pour détruire cette maison, sans aucune raison plausible. — Il s'est entouré de mendiants et en à même servi un à table, lui-même! — Après les libations d'un copieux banquet, il a ofl'ert une somme énorme aux paysans qui étaient ses con-
vives, et cette prodigalité extraordinaire, véritable fait de démence, a excité la stupéfaction de tout le pays. — En cédant sa part d'association, il a refusé Toffre de M. Patrick, et a exigé, lui vendeur(ce qui est incompréhensible), que le prix fût abaissé. — On Ta vu reconstruire un nid tombé et y appeler des oiseaux. — Il a envoyé à d'honorables commerçants des chèques basés sur des restitutions, des erreurs qui n'ont jamais existé, autrement que dans son imagination de malade.
Tous ces faits ne sont point d'un homme sensé; ils représentent plus que des bizarreries : ils sont inexplicables s'ils ne révèlent pas un cas très confirmé de folie raisonnante, etc.
Cette lecture finie, un sourire crispa la bouche de Domyn... Eh! quoi, telle était la réponse qu'adressait la société à son immolation ! Il n'était plus jugé digne de participer à la vie civile de ses compatriotes ! C'était le comble, l'ironie dernière du sort !,..
Que devait-il faire?Défendreàrinstance, faire voir l'indignité de cette femme qui, après l'avoir déshonoré, le poursuit de sa haine, exposer les larges vues sociales, les raisons d'ordre, mystique qui l'ont amené à cette conduite incompréhensible pour le vulgaire, mettre à nu son cœur de martyr, tout brûlant de charité et d'amour, apparaître enfin comme un Grand de la Terre, comme un Saint?...
Hélas! Le comprendrait-on? Non, il serait bafoué; il servirait de risée, comme le Galiléen, « dans le prétoire >... et il serait condamné!... Il avait voulu dire au monde : « Je vous donne ma vie. » Et le monde répondait : « Celui-ci est fou : destituons-le; enfermons-le; la sagesse, c'est Tégoïsme. »
Et alors, oui, ces lamentables choses eurent lieu : il fut interrogé; il vit ses réponses accueillies par un sourire de pitié et de condescendance : il entendit un médecin dire de lui : « C'est un névropathe, un neurasthénique, qui s'est mis, d'instinct, dans les conditions mêmes où la science place les malades de ce genre pour les guérir, dans l'isolement : mais il serait mieux encore dans une maison de santé. )>
Il entendit même cette cruauté qui voulait être une objection, une défense : « Cependant, il a été relevé à l'enquête un fait qui indiquerait, chez M. Domyn, plutôt de la ruse que de la faiblesse d'esprit : Nous avons, devant nous, un cas assez obscur de psychologie, qui s'éclaire par l'observation suivante : toute la vie de M. Domyn est remplie et déprimée par un sentiment d'une très vive intensité : il exècre sa femme : on aura l'idée de ce que peut être cette haine quand on saura que M. Domyn a volontairement empêché une mère d'assister aux derniers moments de sa fille! Oui, il n'a pas craint de commettre cet acte impie!... Eh bien, son
ressentiment est implacable et va jusqu'au sacrifice de sa propre personne. Si M, Domyn se ruine, c'est pour frustrer l'épouse qui Ta trahi. En se rendant insolvable, il n'a pas d'autre but que de lui faire perdre sa dot et ses reprises. Du reste, ses dilapidations ne sont pas réelles et ne regardent que la galerie. Dans la vérité, M. Domyn se crée un patrimoine occulte, par des placements dissimulés. En effet, il est ayéré que, tout récemment, un capital important vient d'être placé à son nom, en rente sur l'État, incessible et insaisissable; cette vengeance contre une femme, abhorrée toujours, représente une machination fort bien ourdie, quelque chose comme une escroquerie. Ce machiavélisme, cette ruine apparente systématiquement consommée avec une entente parfaite de la loi, tout cela est exclusif d'un affaiblissement des idées. »
Ce à quoi les partisans de l'interdiction répondaient :
« Certaines monomanies présentent d'extraordinaires lucidités, beaucoup de logique , et n'en sont pas moins de la démence pure; l'idée fixe est une morbidité de l'esprit. En tout cas, la justice ne doit pas hésiter à retirer l'administration de ses biens à un homme qui les dilapide et qui continu)era,it ces errements en connaissance de cause, dans un but frauduleux, avec des intentions dolosives contre les droits . toujours respectables de l'épouse. »
VENGEANGE DE L'OR 29l
les nàvrements. . . , ô les pensées suppliciantes qui assaillirent cet homme outragé, méconnu, profané!...
... C'était la Toussaint. L'église sonnait le glas des morts, en cette demi-mesure boiteuse, inquiétante et plaintive, faite de deux cloches fêlées, qui se répondent en accord faux... Abel écoutait. Cet appel monotone et têtu, ce deuil musical versait en son âme un désespoir, une infinie souffrance...
Les paysans allaient au cimetière, pour planter du buis sur les tombes des défunts... Alors, Abel pensa à Geneviève et voulut se rapprocher de la chère petite morte... Comme au temps des aïeux, au temps des mœurs farYiiliales, les mains jointes, hommes et femmes, pieusement, parlaient aux morts»..
Et, lui aussi, Domyn, priait, agenouillé sur la tombe de l'adorée... Avec ferveur, tout bas, il disait :
— Mon enfant chérie, pourquoi m'as-tu quitté!... Je n'avais plus que toi au monde! Et me voici seul, tout seul, poursuivi, traqué par les âmes mauvaises, les ennemis qui me voudraient mort... Oh! moi aussi, je voudrais être mort... Assez, c'est assez vécu sur cette terre atroce...
Et, avec égarement, il baisait des jouets, des bouts de ruban, des broderies qui avaient appartenu à l'enfant...
Et cet esprit profondément religieux s'élevait alors vers Dieu :
— Me suis-je trompé, Seigneur? Mon âme vacille en ses résolutions. Cet excès de châtiments dont vous m'accablez est-il un signe pour retourner en arrière? Est-il la couronne d'épines?... U m'a semblé que c'était par votre ordre que je quittais la vie réelle et facile, la quiétude, le doux abri de la fortune... J'ai cru bien faire en me lançant dans l'inconnu; j'ai voulu monter vers les hauteurs sublimes entrevues... Or, me voici gisant dans les fondrières, parmi les labyrinthes de la haine. Comme le Christ, j'ai quitté la plantureuse Galilée. J'ai même dépassé Jérusalem. Et me voici au plus bas de la route, dans le torrent du Cédron, parmi les boues et les ronces, dans l'impaludisme moral... Mes yeux ne voient plus...
Quelle parole lui fut dite alors?... Un instant après, il se relevait, le front très pâle et les yeux éclatants.
— Il faut traverser, prononça-t-il ; on ne revient pas en arrière : il faut aller là-bas, plus haut, vers l'altière montagne, jusqu'aux Oliviers Saints; je vois très proche maintenant la Cime, l'Endroit mythique de l'Ascension, de l'Assomption... /n manus tuaSy DomineyCommendo spiriium meum,.. Dans les mains, Seigneur, je remets mon esprit...
.De sa belle mort.
La loi a prononcé. Abel Domyn est déchu; et sa tutrice c'est Hélène, la femme, Tadultère, la prodigue... Cette chose extraordinaire vient de lui être notifiée sur du papier au timbre de la Nation I... Il a donc été condamné par la sagesse du temps.
Que pense-t-il, à ce propos? S'indigne-t-il?
Non, pas même. La chose lui paraît monstrueuse, folle, mais elle ne saurait le choquer... Tout cela, au fond, lui est égal, et n'a point d'impor^tance... Son esprit est maintenant si loin dés choses d'argent, parvenu si haut!...
La tutrice de cet < incapable » est venue enfin prendre possession de la fonction dont le Gode l'investit. Elle tremble un peu. Cette première
entrevue lui a toujours semblé redoutable, à cause de son invraisemblance, de son énormité ! . . . Hélène a conscience de l'abus de pouvoir qu'elle a commis, de l'usurpation qu'elle va perpétrer. Elle hésite un peu, au moment d'être mise en présence de sa victime, de l'homme qu'elle va gouverner et auquel, humblement, elle devrait bien plutôt obéir... Mais quoi? va-t-elle reculer, maintenant, compromettre les résultats acquis? Non, elle veut sa place; elle a soif de la légitimité, des amours honnêtes et permises. Trop longtemps, elle a vécu dans Tillicite, dans les choses louches, parmi les chevaliers d'industrie, les hommes sans aveu, les femmes sans foi, les gens tarés, parmi les bohèmes... C'est laid, tout cela, c'est sale, indigne d'elle... Il faut demeurer à son rang, à cette place si péniblement reconquise, garder la considération du monde, vivre dans sa vraie classe, la tête haute : allons, du courage...
Et, quand elle voit Abel, sa bouche prononce des paroles de paix; ses lèvres frémissent et l'émotion blanchit son visage.
— J'ai fait cela, dit-elle, pour notre bien commun; je ne viens pas en victorieuse, je viens en femme coupable qui se repeni et qui implore. Ma vie future, toute de dévouement, expiera les fautes de mon passé. Laissez-moi vivre de votre existence, partager vos joies et 'VOS peines, être votre servante : ne serèz-vous
pas assez grand pour pardonner à celle qui a tant souffert?...
— Des phrases de roman! répondit Domyn, de sa voix profonde.
Elle voulut parler : il s'éloigna, disant :
— Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?...
Ce sont les paroles mêmes de la tradition évangélique qu'instinctivement Abel a prononcées : en effet, il pense maintenant beaucoup à ce grand Christ, Étoile dans le firmament moral... Celui-là méprisa les richesses et dédaigna la femme... Ce fut le Juste, THomme qu'il faut imiter...
M"' Domyn s'attendait à une scène terrible, à des fureurs auxquelles elle répondrait par des larmes, une crise de nerfs, un évanouissement peut-être : tout finirait par une réconciliation, un de ces doux raccomnlodements dont la femme est si friande et qui terminent, d'ordinaire, si gentiment les ruptures. Mais non : l'indifférence, évidemment non simulée, avec laquelle son ex-mari l'accueille, cette quasi-inconscience qui semble lui faire dédaigner son propre malheur, cette attitude extraordinaire d'un homme injustement condamné et qui ne réclame même pas, ce calme, cette froideur, ces grands yeux fixes avec lesquels Domyn la regarde, toutes ces choses ont un air d'étrangeté qui déroute complètement Hélène. *
Et puis, derrière l'adversaire décontenancé, il y a la jolie femme dépitée. Gomment! Elle se sait charmante, désirable, désirée; elle est en possession de toutes les séductions féminines : sa toilette est de bon goût, seyante, légèrement provocs^trice !. . . Et, à tout cela, Domyn ne semble même pas faire attention! Il n'a qu'un mot à dire, pour qu'elle se livre, folle, prête..., il n'a qu'un signe à faire, un acquiescement, rien... et il reste muet, insensible!... «Il est bien en démence,» se dit-elle...
Cyniquement, donc, avec sérénité, elle oublie le passé, la souillure, le stupre! Elle pense que ce corps adultère est encore convoité et que cette bouche parjure, qui ne proférera plus de serments, peut encore donner des baisers!...
Quel instinct de femelle lui permet ces suppositions abominables? D'où lui vient cette croyance aux lâchetés viriles?...
Eh bien, voilà..., cet instinct a raison..., il ne trompe pas, cet obscur tressaillement qui lui donne confiance dans l'ignominie du mâle...
Malgré son apparente impassibilité, Abel est ému corporellement; une vase obscure est remuée aux racines de son être, aux racines bestiales qui, confusément, palpitent, cherchant leur aliment de volupté...
Par ordre de la loi, une nouvelle communauté de vie a recommencé entre les époux. Et ce continuel voisinage de la femme finit par
allumer aux veines d'Abel je ne sais quelle malsaine ardeur.
Il méprise cette femme qui s'est prostituée à un autre; une horreur le soulève à la seule idée de toucher ce corps qui a été maculé, qui a reçu le baiser d'infamie, qui a contracté une tache que rien, que nulle eau lustrale ne saurait effacer : la mystique fête de la « Purification ^ n'est point destinée aux adultères.
Et cependant... une oppression lui monte à la gorge; une rumeur gronde en ses tempes, à la vue, à la proximité de cette femme si séduisante avec les richesses de son biiste, ses narines frémissantes, sa pulpe ambrée, ht fascination de ses yeux pervers !
Ah! ce n'est plus la jeune épouse modeste d'autrefois, la femme d'intérieur effacée, toute simple, la petite bourgeoise préoccupée des soins domestiques, la compagne de l'ordinaire train de vie, la poule tout à sa fonction maternelle.
C'est une créature de plaisir à qui les caresses viriles ont révélé son mystérieux pouvoir, une impudique Salomé, une raffinée possédant toutes les coquetteries, tous les artifices de son sexe, une courtisane enlaçante et damnatrice, épanouie en sa splendeur, dans tout l'éclat de ses trente ans; c'est une enivrante fleur de chair que les hommes ne peuvent respirer sans devenir fous.
Après un long et rigoureux célibat, Domyn retrouve la femme molle, nerveuse, l'être passionné, lascif et caressant; la longue continence qu'il a observée Ta rendu très sensible au sortilège d'amour — sensible jusqu'à la douleur... Un cénobite, un prêtre éprouvera pour la femme des désirs d'une maladive violence. — Un reclus en état d'abstinence charnelle sera, bien plus qu'un libertin, bouleversé par l'approche d'une femme, surtout si elle est vicieuse... C'est le drame, toujours renouvelé, du sage et de l'hétaïre : c'est le mythe de l'anachorète et de la tentatrice, de saint Antoine et de la Sabéenne... Ds sont vrais, ces tableaux où l'on voit le moine haletant et pâli, adorant et chassant des visions nues, exorcisant l'Eve corruptrice, Tinsiiltant, l'appelant « démon », et baisant ses pieds, maudissant le Féminin, monstre délicieux. Ils sont toujours vivants, les chastes qui, frénétiquement, repoussent Héva et, l'instant d'après, lui tendent les bras avec désespoir, râlant d'envie en même temps que d'effroi...
Donc Hélène, voluptueuse et flétrie, était, pour Abel, un insidieux piège de l'univers, l'embûche... La voix de cette femme le troublait, en lui s'insinuait, éveillant le désir.
Aux moments de calme, il se méprisait : c Eh ! quoi, se disait-il, mes résolutions de philosophe étaient à ce point fragiles que l'œuvre de chair puisse encore les perturber!... l'abjection du
mâle devant la femelle béante et stupéfiée... le rut animal victorieux de TAme... »
Alors, de farouches résolutions le soulevaient, des serments de révolte et de pénitence : . il songeait à ceux qui se terrassèrent euxmêmes par la douleur. C'était Benoît, l'ermite saint, qui se roulait sur des épines pour étouffer, les lancinants appels — l'aiguillon de la chair, et qui se faisait des plaies pour créer un révulsif aux alliciants désirs. C'était encore saint Martinien qui, pour éloigner de lui les idées de fornication, îiiarchait dans le feu! Voilà ce que ces grands Virils osaient faire ! Afin de rester fidèles à leur vœu de Célibat, à la Pureté sacerdotale, afin de résister à « Satan » ; ils se suppliciaient : .le déchirement, les cilices, le sang, les mortifications, et, au besoin, la mort, tels étaient les seuls remèdes contre le péché de Luxure!...
Et, alors, faisant un retour sur lui-même, Domyn s'adressait de virulentes apostrophes.
— Corps de chien ! Salacité de bouc ! Plante de chair, plante maudite, lingam, je le reconnais : tu es l'arbre de vie qu'il ne fallait pas semer, ni laisser croître, l'arbre de la science du bien et du mal. C'est toi la cause des catastrophes humaines et de la plus grande de toutes, y existence : tu es la tare originelle de l'être... Ainsi que Bouddha l'ordonne, il faut arracher les « ra.cines saignantes du désir » ; il faut extirper
l'arbre funeste et le jeter, tout sanglant, aux pourceaux. C'est cela que conseille la sagesse antique, en ses légendes : le berger-dieu Athys se mutila, et les filles de Byblos venaient pleurer sur son corps... Au sens profond des choses, cela veut dire que rhomme saint doit trancher tous les liens qui l'unissent au Féminin souillé...
Il eut ridée de se retirer dans un couvent d'hommes et de demeurer ainsi soustrait à l'impureté, confiné en un rôle de lévite. Mais il connaissait Tétroitesse de cette existence monacale, les bigoteries, les bréviaires ânonnés, les rosaires, les offices, toute cette cabalistique qui aboutit à une pétrification des idées et des sentiments. Cette forme de vie, indigente, rétrograde, fossile, ne l'attirait point.
Alors, que résoudre? Car il ne pouvait rester davantage près d'Hélène. Celle-ci avait bien vite compris l'empire qu'elle exerçait sur l'époux retrouvé; et des ruses de femelle germaient en elle pour hâter le dénouement... La résistance que lui opposait Abel animait ses désirs, exaspérait le tumulte, les sourdes palpitations de son sein. Une lutte s'engageait entre les deux principes, un combat de fluides dans lequel, orgueilleux de sa puissance, le Féminin usurpait, prenant un rôle provocateur... Consumée d'amour, l'ardenle « succube » couvait le mâle frigide, épiant en lui l'éclosion des germes, les premiers frissons de la virilité...
Parfois elle le regardait fixement, tendre et dominatrice.-. Souriante, elle fixait sur lui ses yeux troubles, embués, où brillaient des fibrilles de feu... Et, d'elle à son mari, un courant s'établissait, un courant de vapeurs animales, un rayonnement lourd, une sorte d'épais magnétisme qui excitait en lui l'appétence sexuelle; il recevait d'Hélène un opium, où la volonté, la conscience peu à peu s'ensommeillaient... Et Domyn, à demi vaincu, murmurait : « Ah ! bête venimeuse, tu me possèdes bien : tu m'as empoisonné le sang »...
« Fuir >!... Telle était l'unique solution, telle était maintenant l'idée fixe de cet homme qui se sentait trop faible, et ne voulait point succomber dans l'ignominie...
Et ainsi, par une nuit d'hiver, le voilà sorti du château, avec précaution, comme un voleur; rasant les m urs, il sort du parc et prend la route de Paris. Sans argent, insuffisamment vêtu, mais confiant en son énergie physique, il espère arriver, après quelques jours de marche, dans l'énorme cité, où grouille la multitude des gens qui n'ont plus de nom... En route, il mendiera... Une fois là-bas, dans la foule, dans la tourbe, il sera soustrait aux recherches, à la persécution, à la famille, libéré de tous les liens sociaux; il se perdra de vue lui-même ; un individu anonyme qui ne sera plus lui, achèvera l'ancienne
3(fâ ASCENSION
vie d'opulence dans la vraie misère... et, enfin, enfin, mourra, ignoré, lamentable, parmi les parias. Cela sera bien..., c'est cela qu'il ambitionne maintenant... Et il marche, hâtant le pas.
... Il y avait de la houle dans les airs; et Ton entendait un fracas qui ressemblait à des lames s'écroulant. Le ciel était noir, sauf, à rhorizon,; un liséré blanc céruse, une lueur tragique. . . Les arbres avaient des frissons, des torsions de branches qui ressemblaient à des gestes, à des signes; la forêt exhalait des soupirs qu'on eût dits à l'adresse de cet homme qui s'avançait^ un bâton à la main. Les futaies qui, de leur vie luxuriante, avaient si longtemps fait un nid à ses pensées, parurent frémir en une sorte de prescience ; la grande soufflée du vent sembla l'écho d'un désespoir, un sanglot qui ne cessait point : une voix venue de partout, confuse et forte, annonçait au pèlerin des choses sinistres, chantait la mort...
Et Abel marche, joyeux, comme s'il obéissait à quelque grande Figure, visible pour lui seul, dans l'Étendue, dans la Ténèbre... Il marche, se sentant pénétré d'une ivresse, se grisant à ce mouvement qui, de lui-même, s'accélère. Il est légèrement éperdu, ayant l'illusion de monter, de monter encore, de devenir plus léger, de respirer un air plus pur, comme s'il gravissait une montagne; ses sensations se brouillent;
il ne sait plus trop où il est, en quel point de l'Espace et du Temps...
Le froid devient plus vif, mordicant; tout à coup une moucheture de neige touche le front nu d'Abel. Et bientôt c'est autour de lui une pluie blanche qui descend toujours, toujours, de Tobscurité, une cataracte venue de sources invisibles.
... Flottant dans Tinfini du vide, laLune apparut, la morne Déesse Astarté, répandant au ciel le poudroiement cendré de sa minéralité : la Terre reçut, de l'Astre-Satellite, un reflet féminin, celto mélancolique demi-lueur qui est à la lumière du jour ce qu'en musique un ton € mineur » est à un c majeur if.
Au loin, la plaine est étalée, tout immaculée, sans un être, dans l'absolu silence... La Lune s'est cachée derrière les nuages, irréels monstres, et cependant les ténèbres ne se répandent pas : la Terre luit encore, comme si la neige était par elle-même lumineuse. Abel ressent l'horreur de la solitude : contemplant ce paysage sublunaire, ce crépuscule blanc, le noctambule s'étonne et s'effare; dans cette lumière anormale, on ne sait d'où réfractée, les objets prennent des proportions plus grandes que nature : les arbres paraissent des géants assis, des cyclopes dormant... et un chien errant, qui tout à l'heure l'a frôlé, semblait une bête énorme...
Le soleil se leva; toute cette journée, et la nuit encore et l'autre jour, Abel marcha : ne voulant pas mourir, deux ou trois fois, il s'était approché des habitations pour demander du pain; et ceux qui lui donnaient furent stupéfaits à la vue de ce mendiant qui n'était point, comme les autres, en haillons, et qui avait l'air si étrange...
Enfin, là-bas, au bout de l'avenue, voici la porte de Paris ; Abel est épuisé ; et maintenant que son but est atteint, il sent tout à coup et violemment la fatigue; ses jambes fléchissent; tout son organisme semble se détendre, s'effoadrer; l'énergie l'abandonne : ne pouvant plus avancer, le voyageur s'assied au revers du fossé, en une sensation de lassitude affreuse, en un repos qui tient du bien-être et de la douleur ; d'elles-mêmes, lourdement, les paupières tombent sur les yeux : le corps s'étend , s'écrase ; et le malheureux s'assoupit, ne sachant trop s'il entre dans le sommeil ou dans la délivrance suprême...
... Quelles sont ces mains qui, brutalement, le touchent, le fouillent; en sursaut, Domyn se réveille et pousse un cri à la vue des hommes sinistres qui l'environnent : ce sont des voleurs, des rôdeurs de barrière, La bande se rue sur lui, déchire ses vêtements, cherchant l'or, les bijoux; mais Abel est pauvre lui-même, dépouillé et n'a rien que Ton puisse voler. Alors,
désappointés, furieux, les brigands s'acharnent, le frappent à coups de poing et de pied, avec des bâtons, des pierres... et ils le laissent pantelant, blessé, à demi mort.
..• Or, pendant que ces fauves à figure humaine le martyrisaient, il ne songeait pas à résister; car une pensée d'une douceur infinie était venue le consoler : « Me voici comme le Christ, flagellé, lapidé... Eh bien! il faut aller, comme lui, jusqu'au bout, achever le chemin de la Croix... »
Alors, il se relève et va devant lui, dans lé matin blafard, supportant l'atroce et multiple souiîrance de la faim, de la fatigue, des blessures.
Mais il a tout à coup un arrêt brusque : cet édifice qui se dresse devant lui..., n'est-ce point la crèche par lui jadis donnée à l'Assistance publique? Oui. Quelle suggestion du ciel, quelle miséricorde l'a conduit jusque-là? Ne doit-il pas obéir au mystérieux conseil du Hasard et demander à l'asile qui est son œuvre un abri, un endroit pour le repos, des soins pour ses plaies, du pain!... A demi inconscient, il touche le timbre de la grille.
Un gardien vient ouvrir; mais à la vue de ce quémandeur, dont les vêtements sont en lambeaux, il referme rapidement la porte, disant : « Ce n*est pas un refuge de nuit, ici. »
Abelx^omprend Tironie de la Destinée; en une
sorte de joie douloureuse, il voit que son malheur n*est pas fini et que l'Univers n'est point encore apaisé... Appuyé au mur, inerte, sombre, il pense...
— Qu'est-ce que vous faites là? dit une voix. Suivez-moi au poste.
C'est un sergent de ville qui exécute sa consigne en arrêtant le vagabond.
Domyn le regarde et doucement lui dit :
— Je ne suis pas un malfaiteur.
Il y a, dans ce visage, dans ce beau front, dans ces cheveux blanchis tant de noblesse, dans ces yeux tant de majesté, que le policier s'écarte un peu... Une appréhension lui vient d'avoir mal fait, un étonnement de se trouver en face de quelque chose d'inusité... Ce monsieur-là, ce n'est pas un escarpe, bien sûr... Qu'est-ce que cela signifie?...
— Vous êtes probablement, dit-il, un bourgeois qu'on a attaqué et volé... Eh bien! circulez, rentrez vite dans votre domicile.
Domyn s'éloigne, reprend -sa marche au hasard, revenant sur ses pas, roulant, en son cerveau vide, des incohérences : «Son domi^ cile!... » a dit l'homme dç la police. Il n'en a pas!... Et il continue d'errer sur la terre Jiostile, longeant les maisons inhospitalières où, frileusement, férocement, sont claquemurés les humains...
. De nouveau, le voici en r?ise campagne, dans
le froid, sous le ciel obscur, boréal, au milieu de la neige qui tombe — Ashaverus lamentable, suivant une c via dolorosa ».
Il était seul, seul, n'ayant plus pour interlocutrices que les étoiles,.. Il lui sembla qu'elles scintillaient à son adresse, éperdument... C'est l'aurore, maintenant : la tombée de givre est illuminée parle soleil oblique; les cristaux ont un éclat diamanté, des feux; ils apparaissent rosés comme par un sang mystique qui serait leur âme... Et ainsi, vivant encore d'une chaleur illusoire, d'un reflet menteur qui s'éclipsait, les flocons tombaient dans la mort... Ils s'abîmaient, revêtus, en leur trépas, d'une auréole... et, l'instant d'après, ces petites âmes célestes n'étaient plus qu'une indistincte boue, une souillure terrestre...
... Sur le bord de la route, voici un petit calvaire élevé par la naïve piété des paysans. Dômyn, n'en pouvant plus, épuisé, s'approche et s'assied sur la première marche...
Il regarde les flocons tomber, tourbillonner, ainsi que des morceaux du ciel; et cette jonchée qui ne cesse pas est une joie funèbre pour ses yeux à demi hallucinés déjà par l'inanition. Il lui semble assister à l'écroulement de je ne sais quels Êtres foudroyés, mis en lambeaux, pulvérisés... Cette lente précipitation, qui est un vol et une chute, produit en l'esprit d'Abel une sorte d'épouvante mêlée d'allégresse...
'àÛH ASGËNSlOiN
... Les cristaux de glaee tombaient sur lui, peu à peu le recouvraient, semblaient vouloir Tensevelir... C'étaient des formes géométriques, des pointes, des rayons qui, réunis, avaient l'apparence d'étoiles. On eut pu penser que les constellations du firmament, gelées par une catastrophe sidérale» mortes, toutes ensemble s'abattaient sur la terre, réalisant l'ancienne menace de l'Apocalypse... < Les étoiles tombent comme sous un grand vent. »
A demi-voix, maintenant, à mots entrecoupés, Domyn parlait...
— Vous êtes des fleurs, disait-il aux gouttes de neige, et vous êtes aussi des astres... Vous êtes le repos, le linceul pour les cœurs qui vont cesser de battre... brindilles, végétations folles de l'Espace, ô roses, je sens avec délices vo3 petits baisers froids qui me vont jusqu'aux moelles, vos alliciantes morsures... vous tous, irréels oiseaux, messagers du Néant, soyez les bienvenus si vous m'apportez la mort... Que votre contact est doux! Il est le toucher délicat de la Nature, du Dieu qui tue et ne veut point faire souffrir... croix du gel, croix du Galiléen, vous m'êtes apparues déjà, à l'aurore de ma vie... Je vous retrouve au crépuscule... N'êt.esvous pointle Labarum, pour qui lagrande parole fut dite : « Hoc signa,., vinces.,. moriarvs... »? Ce signe, qui est la victoire et la mort, n'est-U point l'avertissement dernier, T Annonciation ?. . ^
Le fpoid le^ pénétrait de plus en plus, en ondes frémissantes qui étaient les négatives des ondes de chaleur : il gagnait, envahissait la chair en un rayonnement inverse et semblable aux rayons caloriques, formant une vibration qui était une extinction. Et cette venue du froid semblait ineffable, étant le retour àrinconscient, étant l'action directe du Nirvana qui annihile l'être naguère suscité par le soleil perturbateur.
En une singulière perversion des sens, Abel recevait, de. la glaciale atmosphère, l'illusion d'une chaleur; douloureusement, le corps se rétractait comme sous une impression de brûlure; le sang paraissait courir dans ses veines, impulsif et vermeil; dans la réalité, il s'arrêtait, figé, agonisant...
Une sorte de délire, maintenant, tenait le malheureux... N'ayant presque plus la force de parler, mais pensant toujours, il murmurait, très bas...
— Le Froid et le Feu sont les deux pôles de la création; et le Froid est plus fort... Froid, grand Dieu terrible. Normalité de l'univers, étincelanle Pureté, tu m'appelles et je suis obéissant. Je ne me défends plus d'aller à toi; mon cœur ne luttera pas davantage..., ses battements s'arrêtent, vaincus, dociles... Et, pieux, me voici...
Il se souleva, voulut voir une dernière fois la
Terre, élargir son âme jusqu'aux bornes de rhorizon. De tous côtés, la neige... Abel avait devant lui un bel Astre du ciel revêtu d'une robe de fèt6, d'une parure sidérale. Autour de lui se déployait une cérémonie toute blanche, celle de sa mort!...
Les derniers effluves d*un cerveau, les pensées suprêmes d'une âme qui va s'éteindre ont souvent une acuité, une variété extrêmes* Et cette plaine immaculée évoqua tout à coup, devant Domyn, l'idée d'un grand Être, d'un Juge auguste vêtu d'hermine, Éaque formidable devant lequel il allait paraître...
Et, alors, dans sa religion de philosophe, il fit son examen de conscience, il se confessa à la face de lui-même, il fit l'Acte de Contrition, il dit l'Acte de^ Foi.
— Seigneur, pardonnez-moi mes fautes involontaires, je vous supplie... Ayez pitié de l'être que vous avez créé, que vous avez si durement châtié... Je crois en votre infinie miséricorde... Je suis fils de votre volonté... et ne suis point responsable du Mal dans l'univers... Je n'ai peut-être pas été le Juste, mais je me suis efi'orcé d'être bon... et j'ai tant, tant souffert!... Reprenez en vous votre fils épuisé; réunissezmoi à mon enfant chérie.
Puis, s'adressant à l'effigie du Crucifié qui, au-dessus de lui, étendait ses bras lamentablement, il ajouta :
— Et toi, Jésus, aux pieds de qui je meurs, intercède pour moi, ô Médiateur!... C'est toi qui m'as appris que la Vie Éternelle se gagnait par Tamour et le sacrifice; courageusement, je t'ai suivi et j'en meurs..., mais tu ne m'avais pas trompé... Commencée ainsi qu'une bataille, ma vie finit comme une expiation. C'est bien.
Il se renversa en arrière..., eut un souffle long, long...
Les autres.
Quelques jours après, les journaux publiaient rinformation suivante :
« //ter, on a ramassé, sur le bord de la route, un malheureux qui agonisait de froid et de faim; on Va transporté à Vhôpital X... Il y est arrivé vivant encore, mais il a expiré quelques instants après. On n'a trouvé sur lui aucun papier de nature à établir son identité. Voici son signalement : cheveux blancs, front haut sur lequel une blessure récente, taille 1",75, vêtements en lambeaux : chose étrange, le défunt ne paraissait pas appartenir à la classe des pauvres, car ses vêtements dénotaient une certaine aisance... >
M"' Domyn avait été très inquiète de la disparition de son mari, et eût voulu mettre tout
aii ASCENSION
en œuvre pour retrouver le fugitif, le sauver. Mais elle avait trouvé, sur le bureau de l'absent, une lettre dans laquelle Domyn lui disait : « Je pars: je vous demande de ne point chercher à retrouver mes traces; et si le hasard vous met jamais en présence de mon cadavre, je vous intime Tordre de ne pas le reconnaître; à ce prix, je vous pardonne le mal que vous m'avez fait... » Et elle avait attendu les événements, les nouvelles, prostrée dans une angoisse, ouvrant avec terreur les journaux pour chercher un indice heureux ou le terrible dénouement.
Dès qu'elle a lu le fait divers, aucun doute. La victime inconnue, c'est Abel... Lui, mort, mort de froid et de faim! Horreur... Elle s'accuse, et tombe à genoux, gémissante... Maintenant, sa faute lui paraît un crime, puisqu'elle a causé mort d'homme!... Sa vie est maudite..- Elle est un drame sombre, une tragédie, un jeu de la Fatalité!
— Oui, madame, dit l'infirmier, le corps est encore là, dansl'ensevelissoir : vous voulez le voir?
Muette, la femme fait un geste d'assentiment.
Et tous deux montent les escaliers qui conduisent à l'appartement sinistre... Une grande pièce largement éclairée, puant le . phénol^ pleine de ce relent, de cette fade odeur de chair nécrosée, qui, toujours, soulève, dans la chair vivante, un dégoût, un effroi, une vibration