‹ Asie des moussonsChapitre 46 sur 84 · IV. — UNITÉ OU MORCELLEMENT? L'AVENIR DE LA CHINE · texte numérisé non relu

IV. — UNITÉ OU MORCELLEMENT? L'AVENIR DE LA CHINE

L'histoire de la Chine nous fait deviner que son peuple ne peut prétendre à l'unité de race. Le type originel lui-même, dès la colonisation de la Terre Jaune, devait être assez composite. A priori, on penserait volontiers qu'il a dû se conserver, mieux qu'ailleurs, dans les régions du bas Fleuve Bleu qui échappèrent à la plupart des invasions; qu'il s'est fortement altéré dans le Nord au contact des nomades, Mantchous ou Mongols, et, dans le Sud, par l'assimilation de bien des tribus aborigènes, parentes des Indochinois et des Indonésiens actuels. Mais il n'y a presque pas encore de vérifications anthropologiques précises, même pour des théories classiques comme celle qui oppose le Chinois du Nord et celui du Midi. Que les facteurs ethniques ne soient pas tous identiques, rien de plus vraisemblable; mais comment faire, avec une telle rareté de mesures somatiques, le départ entre l'influence de la race et celle du milieu? Le type septentrional est celui de paysans; le type méridional a presque toujours été décrit d'après des citadins, puisque la vie urbaine est beaucoup plus développée dans le Sud. Sous ces réserves, on peut retenir cette impression de diversité qu'ont notée tant de voyageurs. L'homme du Tche-li est plus grand, plus vigoureux, avec le teint plus Clair, la face souvent plus allongée; il a communément un caractère plus ferme, plus sérieux, plus conservateur. L'homme de Canton, plus intelligent, mais souvent plus amolli, meilleur marchand, a l'esprit plus mobile et plus entreprenant. Les dialectes du Nord (dont le « mandarin ») dilîèrent beaucoup de ceux du Sud. Dans les provinces du Sud-Est, peu sinisées il y a encore cinq cents ans, se sont constituées des langues aussi différentes du mandarin que le hollandais de l'allemand (pl. XXXIII, A, B, C, D).

Non seulement nous retrouvons dans la géographie humaine l'opposition fondamentale entre le Nord et le Sud, mais encore les diverses provinces ont chacune leur originalité très accusée. Certaines correspondent à des régions naturelles bien individualisées, comme le plateau du Chan-si, les polders du Kiang-sou, le Fou-kien adossé au faîte d'où les rivières descendent vers les rias, le Sseu-tchouan avec sa féconde dépression entourée de montagnes, le Hou-nan

LE PEUPLE ET l'ÉTAT CHINOIS.

et le Kiang-si entourant chacun une cuvette lacustre. Plusieurs ont été longtemps des principautés féodales ou des États indépendants. Aussi ont-elles développé leur vie propre. Richthofen a pu noter que parfois, dès qu'on quitte une province pour une autre, on remarque un autre dialecte, un autre type de construction, une autre mentalité. A la frontière du Sseu-tchouan et du Yun-nan, — celui-ci beaucoup moins bien administré que celui-là, — Gervais-Courtellemont découvrait un changement à vue : ici, des terres nues et ravinées, là, des terrasses bien entretenues et cultivées. A la frontière du Ho-nan et du Kiang-sou, le consul Mayers entrait dans une sorte de marche, où se réfugiaient les outlaws dans des villages fortifiés. L'autonomie si large accordée aux pouvoirs locaux a laissé subsister ces originalités provinciales, qui s'accusent plus vivement encore dans les périodes de troubles.

Pendant celle que vient de traverser la Chine, les chefs militaires ont souvent établi leur fief dans le cadre des provinces. On a pu penser que l'autonomie de celles-ci irait jusqu'à l'indépendance. Puis on a vu se constituer une Chine du Sud en face d'une Chine du Nord : c'est dé Canton, puis de Nankin qu'est parti le mouvement du Kouo-ming-tang, qui s'est donné pour but de régénérer la Chine et de l'arracher à toute ingérence étrangère. Après une avance lente et progressive, il a fini par triompher, en 1928, du gouvernement nordiste^. Le « Gouvernement national »se dit convaincu que «dans une période très prochaine la paix et l'unité de la Chine seront réalisées », Il doit cependant redouter encore les oppositions régionales et les dissensions des chefs militairës, voire même l'hostilité de certains généraux peu pressés de licencier leurs troupes et de se soumettre au pouvoir civil. Sans doute l'opinion publique, qui commence à compter, combat leurs ambitions égoïstes; mais il faudrait, pour qu'elle fût assurée de les contenir, qu'elle eût une plus large prise sur les masses. La situation actuelle peut évoluer vers l'établissement d'un pouvoir régulier, unissant les provinces tout en respectant leur autonomié — et il ne faut pas se dissimuler que tout gouvernement de ce genre Sera préoccupé d'éliminer le plus possible l'influence et les privilèges des étrangers. Elle peut tout aussi bien redevenir ce qu'elle était dans ces dernières années, semblable à la situation de la France du xv^ siècle, dévastée par les Grandes Compagnies. Il est moins probable aujourd'hui, mais il n'est pas exclu que l'État chinois sorte de la crise actuelle disloqué et morcelé. Cependant les patriotes chinois font remarquer que si, dans le passé, il a plusieurs fois succombé à des dangers analogues, il a toujours su refaire son unité, garantie par des liens qui paraissent encore solides.

La diversité des éléments ethniques qui entrent dans sa composition n'empêche pas qu'il n'y ait un peuple chinois, parce qu'ils ont été cimentés par le même genre de vie, les mêmes idées. Si l'unité politique est en Chine un idéal récent et fragile, l'unité de civilisation est vraiment profonde 2. Tous les dialectes attachent le même sens à chacun des caractères idéographiques que les lettrés lisent dans leur langue propre, non seulement en Chine, mais au Japon et en Indochine. Les caractères constituent ainsi une langue commune, comprise

1. La victoire des Sudistes entraînera sans doute le transfert de la capitale à Nankin.

2. Elle est menacée aujourd'hui dans deux classes encore peu nombreuses, mais très actives : 1" les travailleurs des entreprises modernes, où la révolution économique entraîne une rapide évolution intellectuelle; 2* les étudiants, dont beaucoup tentent la critique des règles traditionnelles. La société chinoise est beaucoup plus démocratique, moins conservatrice que celle de l'Inde avec ses castes ; il se peut qu'elle se transforme beaucoup plus rapidement.

GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Asie dcs Moussons, I.

LA CHINE

dans toute la Chine. Et, comme ils s'apprennent dans les écrits des anciens, tous les Chinois instruits reçoivent la même formation intellectuelle, l'héritage de la vieille sagesse confucéenne, de sa morale avisée, pratique, peu soucieuse de l'audelà, le même respect pour les traditions et pour le gouvernement de leur pays. Au positivisme de Confucius s'ajoutent des emprunts au taoïsme et au bouddhisme, mais surtout le culte des ancêtres, le seul qui aille au fond de l'âme chinoise. C'est sur lui, comme dans la Cité antique, que reposent la famille et la société, avec une constitution de la commune qui groupe étroitement tous ses membres par un lien religieux et matériel ; peut-être une partie de sa forte cohésion lui vient-elle de l'union que nécessitent les travaux d'irrigations et de l'habitude de vivre en villages agglomérés? Grâce à la décentralisation de l'ancien Empire, elle conservait assez de vie pour résister, même quand celui-ci s'écroulait : c'est la cellule indestructible d'où sont partis les efforts de rénovation après chaque tourmente. Le Chinois a l'esprit grégaire; il aime à s'unir en guildes, en sociétés commerciales ou politiques. Certains de ces groupements élargissent aujourd'hui leur horizon jusqu'à embrasser l'ensemble de la Chine et à la concevoir comme une patrie. Très fiers de sa civilisation millénaire, ils réveillent le souvenir de son antique puissance, et le cor^raste leur rend plus amères encore les atteintes portées par l'étranger à son intégrité ou à son prestige. Ces idées se répandent peu à peu même dans le peuple, comme l'ont montré les accès de xénophobie et les boycottages des marchandises étrangères. Les périls du dehors tendent à créer — très lentement sans doute — un sentiment national, qui s'appuiera peut-être sur l'aristocratie économique, les grands marchands et banquiers du Sud, les négociants et les étudiants instruits par leur séjour à l'étranger. Peut-être sera-ce la Chine extérieure qui guidera la métropole dans les débuts de son émancipation, en lui fournissant les capitaux et les exemples des méthodes administratives modernes?

Sans doute, il y a bien des difficultés : la routine du caractère chinois, l'incompréhension des masses pour les intérêts généraux, leur pauvreté accrue par les troubles récents, la puissance des chefs militaires, les brigandages de leurs bandes. L'étendue même de la Chine et sa variété, principes de force dans la paix, ralentissent les efforts que peut tenter une élite pour l'unifier et la régénérer. Une rénovation comme celle du Japon en 1868 demanderait plus de temps. De bons observateurs n'osent l'espérer de sitôt. Du moins, la Chine ne paraît plus menacée par la politique des partages. Au moment où elle tombait dans l'anarchie, les puissances blanches s'entre-déchiraient, et la rivalité des États-Unis arrêta les ambitions japonaises. C'est peut-être à la guerre mondiale et à la situation où elle a laissé l'Europe que la Chine devra d'avoir conservé son indépendance. Peut-être ce répit lui permettra-t-il de retrouver sa paix et sa prospérité, en s'adaptant aux conditions du monde moderne? Que la Chine ait son réveil, comme le Japon de Meiji, comme la Turquie d'Angora, c'est possible, mais nul ne peut l'affirmer, pas plus qu'en prévoir les conséquences formidables pour l'humanité.

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RENSEIGNEMENTS STATISTIQUES

provinces ou PAYS vassaux

Tche-li

Kan-sou

Chen-si

Chan-si

Ho-nan

Chan-tong

Sseu-tchouan

Hou-pei

Hou-nan

Kiang-si

Ngan-houei

Kiang-sou

Tcho-kiang

Fou-kien

Kouang-tong (avec-Hai-nan)

Kouang-si

Kouei-tcheou

Yun-nan

Les 18 Provinces

Mantchourie

Sin-kiang (Turkestan chinois)

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Mongolie ] ...

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Tibet

Total

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