‹ Asie des moussonsChapitre 45 sur 84 · L'ÉTAT CHINOIS: GÉOGRAPHIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉTAT CHINOIS: GÉOGRAPHIE POLITIQUE

Nous ne savons aujourd'hui presque rien des origines chinoises. Les textes sont imprécis ou tendancieux; les recherches archéologiques sont à leur début. Le Paléolithique semblait manquer; or il vient d'être découvert par le Père Licent dans l'Ordos. Les fouilles d'Andersson dans le Ho-nan et le Tche-li ont révélé pour le Néolithique une industrie agricole très perfectionnée, avec des squelettes mongoloïdes. D'autres indices semblent confirmer que les Chinois occupent cette région depuis très longtemps; mais ils ne l'occupèrent pas seuls. Sous la couche mongoloïde dominante, il y aurait des éléments blancs analogues à ceux de l'Europe préhistorique, et, suivant le D'^ Legendre, des éléments négroïdes.

A maintes reprises on a cherché, d'après des coïncidences de vocabulaire, d'astronomie, etc., le berceau des Chinois dans les pays des plus anciennes civilisations, la Chaldée et l'Égypte. On ne peut songer à la moindre similitude de race. Mais il reste probable que la Chine archaïque fut en rapports avec des pays situés bien loin vers l'Ouest. Les poteries du Ho-nan ressemblent à des céramiques du Turkestan russe et, par cet intermédiaire, de l'Ukraine, de la Méditerranée, de la Chaldée. La zone des steppes qui prend l'Asie en écharpe a été suivie au Quaternaire par des migrations animales; elle se prêtait aussi, par ses espaces découverts, aux migrations humaines, et ainsi s'expliquerait l'unité que l'on croit remarquer, dans le Néolithique, du Fleuve Jaune à l'Asie antérieure. Il se peut que, au moins en partie, les Chinois aient appartenu à ce monde des steppes et des oasis asiatiques, qui fut en relations très anciennes avec l'Europe orientale. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans la tradition qui fait suivre aux migrations chinoises vers l'Est la ligne des oasis turcomanes sur le rebord septentrional du plateau tibétain jusqu'à la vallée du Wei, affluent du Fleuve Jaune^. Ici, semble-t-il, leur civilisation put s'épanouir. En effet, dans les oasis de l'Ouest, elle avait dû se resserrer sur les minces bandes de sols irrigables. Mais, arrivée sur la Terre Jaune, elle trouva à s'étendre largement; elle se fonda sur une base plus ample, moins fragile à mesure que la charrue défrichait les plaines fertiles capables de nourrir un grand peuple. Elle s'affermit lentement pendant des siècles, en conservant pour centres des terrasses et des vallées lœssiques, généralement fécondes malgré quelques marécages : celles du Wei, du Fen-ho, dans ce Sud-Ouest du Chan-si qui semble avoir été occupé bien avant le bas Fleuve Jaune et resta longtemps le siège d'un État puissant; celle, ensuite, du Lo-ho qui formait, moyennant un court portage, la meilleure voie vers le Fleuve Bleu. Ce fut le cœur de la vieille Chine que ces régions avoisinant le coude du Fleuve Jaune, aujourd'hui dépeuplées et frustes par suite d'un curieux déplacement d'influences (fig, 31).

Plus à l'Est, la conquête ne progressa que très lentement. Le pays était

1. Voir, en sens contraire, G. Maspero, Les origines de la civilisation chinoise (Annales de Géogr., XXXV, 1926, p. 135-154). Pour lui, la civilisation chinoise s'est cristallisée dans la Grande Plaine, d'où serait issue l'expansion vers l'Ouest comme vers le Sud. Il admet d'ailleurs, comme ses devanciers, que les Chinois ont recherché dès le début les sols de lœss; mais il s'agirait des terres basses, voisines des fleuves. On est un peu surpris de voir ainsi les régions humides occupées avant les régions plus sèches qui se prêtent mieux aux débuts de la culture. D'autre part, les abords du bas Houang-ho offraient des conditions de vie très précaires, à cause de l'irrégularité des pluies, des caprices des rivières; dès qu'on cessait d'y entretenir les canaux et les digues, ces pays retombaient toujours dans la barbarie. En somme, la zone la plus favorable est bien celle des terrasses, vers le coude du Fleuve Jaune, où serait née la civilisation chinoise selon la tradition suivie par la grande majorité des sinologues.

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occupé par des populations aujourd'hui refoulées en Indochine, Chan, Birmans, etc. La charrue et le char de guerre des immigrants durent s'arrêter aux limites des cantons accidentés ou marécageux qui formèrent longtemps des enclaves non assimilées. Même la colonisation de la Grande Plaine, avec ses puissants fleuves vagabonds et ses immenses étangs, posait de tout autres problèmes que celle des terrasses Icessiques, et l'un des faits les plus curieux de l'histoire chinoise, c'est cette adaptation à un milieu si différent. Elle se fit sans doute à l'imitation des indigènes, quand les Chinois des pays secs, cultivateurs de millet et de légumineuses, entrèrent en rapports avec les gens des alluvions submersibles, les peuples du riz et peut-être du mûrier. Dans la formation de la civilisation chinoise, le rôle de ces peuples a été trop négligé au profit des émigrants de l'Asie centrale : il y eut là, de très bonne heure, des États maritimes, comme le Tsi (Chan-tong), par lesquels s'exercèrent des influences méridionales bien avant la conquête du Midi chinois.

Vers le milieu du premier millénaire avant J.-C, au moment où sont attestés les premiers rapports entre les riverains des fleuves Jaune et Bleu, les terres chinoises étaient divisées en une multitude de principautés minuscules, isolées au milieu des « barbares » qui étaient parfois de même race, mais qui n'avaient pas voulu accepter l'organisation urbaine très développée à cette époque. Les luttes de ces principautés finirent par l'absorption des plus faibles. Les plus fortes, ce furent les pays de Tsin et de Tchou, l'un et l'autre des marches, excentriques par rapport à la Chine du Ho-nan, aguerris par leurs combats contre les étrangers. Le premier, né dans le Chen-si au contact des nomades, annexa peu à peu toutes les cités du Fleuve Jaune et le Sseu-tchouan; son nom, seul connu des Occidentaux, est devenu celui de la Chine. Le second, parti du Hou-pei, abattit les principautés maritimes de l'aval. Alors ils se trouvèrent face à face. La ténacité toute romaine de Tsin repoussa son rival vers la côte et l'absorba; puis ce fut le tour du Chan-tong encerclé. Bientôt la dynastie des Han, les vrais fondateurs de l'unité impériale, entreprit la conquête du Sud, dont les régions maritimes n'avaient jamais été soumises complètement par Tchou, trop éloigné. En 108 avant J.-C, tout le Sud était réduit à merci, sauf le Yun-nan qui forma un État indépendant jusqu'en 1680. A cette exception près, l'unité chinoise était donc achevée un siècle avant notre ère.

Cette conquête du Midi ouvrait un nouveau champ à l'expansion du peuple chinois. Elle lui proposait cette œuvre de colonisation intérieure qui n'est pas encore achevée, puisqu'elle a laissé subsister des tribus non assimilées, Miao, Si-fan, etc., et qu'elle s'étend encore dans les confins de l'Asie centrale. Dans les régions frontières, nous voyons des colonies militaires analogues à celles qui, dès le ii^ siècle avant J.-C, ont été créées dans le Nord du Chan-si et au Kan-sou. Les soldats défrichent, règlent le cours des eaux, tirent leur subsistance de la terre qu'ils sont chargés de défendre. Ils épousent des femmes indigènes; leurs enfants adoptent la religion, les coutumes chinoises, et il est possible que, dans le Sud, une grande partie de la population provienne de métissages analogues. Si de nombreuses tribus indigènes sont encore peu soumises, beaucoup d'autres cèdent à l'attrait d'une civilisation supérieure. Parfois les deux populations coexistent côte à côte; les immigrants laissent aux autochtones toutes les régions montagneuses ou d'accès difficile, ne recherchant que les rizières. Là où ils sont moins nombreux, les mandarins maintiennent leur auto-

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rité par la possession des grandes routes, surveillées par des fortins, et par celle des marchés où se ravitaillent les « barbares ». Les Tibétains résistent mieux à cette emprise, parce qu'ils sont mieux encadrés par leurs lamas, et surtout parce que la rigueur de leur climat ne permet guère aux fils de Han d'afiluer en grand nombre à leurs confins. Dans le Sud et l'Ouest du Yun-nan, c'est, au contraire, la chaleur humide qui empêche ceux-ci de disputer aux Chan la plupart des vallées inférieures à 1 200 mètres. A l'extrême limite de leur expansion, ils viennent comme colporteurs, commerçants, avant de prendre de la terre à cultiver. Ainsi ils poursuivent méthodiquement leur travail de colonisation intérieure, aussi puissant que leur émigration au delà de leur territoire ^.

Ce travail est d'autant plus remarquable qu'à bien des reprises il fut gêné ou interrompu par de longues périodes d'insécurité. Bien des dynasties se sont succédé, débutant chacune par de vrais chefs, dont la postérité amollie suscitait par ses fautes la révolte ou les invasions. Celles-ci furent nombreuses, car la prospérité du sédentaire chinois tentait les nomades qui erraient dans les steppes mantchoues ou mongoles. Plusieurs fois, malgré la Grande Muraille, ils pénétrèrent par les trouées historiques de Jehol (Tche-li), de Tai-tong (Chan-si Nord), ou par la gorge du Fleuve Jaune, que garde la forteresse de Tong-kouan. Il fallait alors quitter cette région du moyen Fleuve Jaune où si longtemps a battu le cœur de la Chine, près des vieilles capitales de Si-ngan, de Ho-nan, de Kai-fong illustrées par les poètes et les peintres. Au xii^ siècle, le gouvernement se reporta à Hang-tcheou, qui devint aussi l'une des terres saintes de l'art chinois; d'autres fois, ce fut à Nankin, à l'abri derrière le Yang-tseu qui est une ligne stratégique de première importance, avec son cortège de lacs, avec les vastes lagunes de son embouchure où vinrent souvent s'embourber les cavaleries ennemies. La Chine du Sud conservait d'ordinaire son indépendance, alors que celle du Nord subissait le joug des nomades. Terre de colonisation récente, le Midi tendait à devenir le refuge des traditions. C'est du moins l'opposition que Marco Polo décrit entre le Manzi (Sud) et le Cathay (Nord), celui-ci devenu la Chine militaire, celui-là resté commerçant et lettré. A deux reprises seulement, les conquérants étrangers purent réaliser à leur profit l'unité de la Chine : en 1257, lorsque Gengis-khan tourna les défenses du bas Fleuve Bleu par une longue randonnée à travers le Sseu-tchouan et le Hou-nan; en 1651, quand les Mantchous triomphèrent de la dernière dynastie nationale, les Ming, pour établir celle qui gouverna jusqu'à la Révolution républicaine de 1911.

Maintes fois vaincue, la Chine eut toujours ce bonheur de séduire et de transformer ses vainqueurs les plus farouches, sitôt sortis de leurs steppes. Ainsi une peuplade de race mantchoue ou toungouse, les Toba, qui s'installa au ive siècle après J.-C. dans le Nord, s'assimila rapidement la civilisation de ses sujets et la défendit contre l'arrière-ban des Barbares, à la façon des Francs en Occident; peu à peu la ressemblance devint complète entre les Toba de Ho-nan et les Chinois de Nankin. Au x^ siècle, les Turcs Khitaï, qui ont donné leur nom au Cathay, acceptèrent intégralement la culture des sédentaires. Au xiii^ les Grands Khans mongols pacifièrent le pays, firent réparer les routes et achever le canal Impérial. Au xvii^ siècle, dès la chute des Ming, les Mantchous confirmèrent les mandarins dans leurs charges et remirent les belles-lettres en hon-

1. Sur l'émigration chinoise, voir la Conclusion, à la fin du deuxième volume. ;

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neur. Ainsi la civilisation chinoise s'est conservée malgré tant d'orages, depuis plus de quatre mille ans, tandis que toutes les civilisations antiques se sont effondrées, de la Chaldée à l'Hellade. Elle le doit sans doute en partie à ce qu'elle avait une base beaucoup plus large dans l'étendue du territoire agricole et dans le nombre, la ténacité d'une robuste population rurale.

Les dynasties étrangères ne se montraient pas moins jalouses que les dynasties indigènes, dès leur avènement, non seulement de restaurer dans son intégrité la Chine proprem-ent dite, mais encore d'assurer sa domination en Extrême- Orient. La majeure partie de l'Asie centrale semble, par son aridité, dévolue aux pasteurs. Mais, au moins sur leur bordure, ces steppes tentent le paysan chinois; elles sont traversées par d'antiques routes de commerce, et surtout leur possession seule pouvait mater l'éternelle convoitise des nomades. Aussi, dès le 11^ siècle avant J.-C, les troupes des Han traversèrent le Gobi, soumirent le Turkestan oriental, rendirent tributaires le Sud de la Mantchourie et la Corée. Dès cette époque la conquête chinoise avait son caractère essentiel, cette liaison avec la colonisation par la charrue, qui fit la solidité de son expansion. Bien des fois depuis, la Chine a perdu ces possessions lointaines, qui lui échappaient dès que faiblissait le pouvoir central. Bien des fois aussi elle a su les reconquérir, soit par ses propres forces, par ses légions d' « hommes des frontières », frustes, mais endurcis aux combats, soit par les cohortes qu'elle levait parmi les nomades. Son gouvernement a toujours allié à la force les ruses d'une politique informée et cauteleuse; il les a souvent préférées aux armes, mais il y a eu — rarement sans doute — une Chine guerrière, qui se réveillera peut-être. Les Mantchous de sa dernière dynastie rendirent à leurs sujets la primauté dans l'Asie orientale. Aux xvii^ et xviii^ siècles, ils accomplirent à nouveau et assurèrent définitivement la conquête de la Mantchourie, de la Mongolie, du Turkestan oriental. Les Tibétains, jadis si redoutés, restèrent soumis à leur théocratie bouddhique, mais le Dalaï-Lama fut lié à l'Empereur, comme Napoléon I^"^ aurait voulu s'attacher le pape, et la Chine devint maîtresse des routes commerciales qui traversent les hauts plateaux. Elle envoya ses armées jusqu'au delà de l'Himalaya, dans le Népal qui dut reconnaître sa suzeraineté, ainsi que la Birmanie, l'Annam, la Corée. Si lâche que fût ce lien, il donnait des garanties aux émigrants et aux marchands chinois. L'Empire n'avait plus rien à craindre en Asie. Entouré de hordes soumises, de principautés feudataires ou d'États endormis, comme le Japon, c'était bien réellement la « Terre du Milieu », et l'on comprend l'orgueil des Fils du Ciel (pl. XXXIV, A, B, C).

Brusquement il fut abattu au xix^ siècle, lorsque la Chine se heurta aux puissances qui avaient suivi l'évolution du monde moderne. Le premier choc eut lieu en 1840, dans la triste guerre de l'opium. Elle eut du moins ce mérite de mettre en rapports deux civilisations qui s'ignoraient, d'ouvrir la Chine à l'influence des étrangers en lui faisant accepter leur établissement dans certains ports. Peu à peu, la liste des « ports ouverts » s'allongea; les privilèges consentis d'abord aux Anglais furent étendus aux autres nations. Mais une incompréhension réciproque provoqua plusieurs expéditions de l'Angleterre et de la France qui dut envoyer la flotte de Courbet pour obtenir la cession des droits de la Chine sur l'Annam (1885). Puis le Japon imposa le traité plus onéreux et plus humiliant de Shimonoseki (1895). Alors commença la grande curée : les puissances se firent céder à bail quelques territoires d'une importance capitale,

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stratégique comme économique. La fin du Céleste Empire semblait si proche qu'on crut le temps venu de se partager ses dépouilles, d'y tailler des « sphères d'influences » où les visées de la politique s'associaient à celles des financiers pour arracher des concessions d'emprunts et de travaux publics. Et cela semblait d'autant plus facile que les régions les plus riches, les plus tentantes sont généralement les plus faciles à détacher par leur position périphérique (Mantchourie, Chan-tong, Fou-kien, Yun-nan, Sseu-tchouan). « L'homme malade » fut sauvé, en Extrême-Orient comme dans le Levant, par la guerre mondiale.

La fragilité d'un empire qui formait le plus vaste État de la Terre n'est pas surprenante. Il n'avait jamais eu qu'une unité nominale, sauf sous quelques souverains énergiques. Et au xix^ siècle il était tombé dans cette décadence dont les voyageurs ont signalé tant de marques sur le sol même : chaussées non. entretenues, ponts croulants, remparts tombant en ruines. Lors de l'attaque européenne, l'administration étalait les vices qui ont marqué le déclin de chaque dynastie : cupidité, insouciance de l'intérêt général, surtout routine.

On connaît tant de preuves de cette routine qu'on est porté à y voir un trait permanent, essentiel de la Chine. C'est oublier son passé. Non seulement l'humanité doit nombre d'inventions à l'esprit ingénieux et pratique de ses na%agateurs, de ses artisans, de ses paysans; mais encore la Chine a su parfois faire siennes les découvertes et les idées des autres peuples, non, il est vrai, sans bien des lenteurs. Les recherches récentes nous la montrent jadis en rapports beaucoup plus fréquents et plus intimes qu'on ne le supposait avec l'étranger. Lorsqu'elle eut conquis la Kachgarie, elle se trouva aux portes de ce Ferghana où les négociants romains venaient chercher la soie. Cette route de la soie qui aboutissait en Chine, la Sérique de l'antiquité classique, à travers les oasis égrenées sur le rebord du Tibet, fut souvent coupée par les révoltes des nomades. Mais, à chaque réveil de la force chinoise, celle-ci se tournait vers l'Occident; la politique des Khans mongols visa à assurer la sécurité de cette voie continentale. Une autre route conduisait par mer vers l'Inde, le golfe Persique, la mer Rouge, l'Abyssinie. Elle ne fut suivie que plus tard, car, si les anciens Chinois ne furent pas exclusivement les terriens que l'on dit et s'ils eurent un cabotage actif, la navigation lointaine dut se développer surtout après la conquête du Midi riche en ports. La Chine connut le monde de l'Inde et celui de l'Iran, vestibule de la Méditerranée. Elle laissa se propager une hérésie chrétienne, le nestorianisme, qui recruta de nombreux adeptes dès le vii^ siècle, bien avant l'époque où les missionnaires catholiques furent si bien reçus par la cour impériale que, sans l'affaire des rites, ils auraient gagné une partie de la Chine à l'Évangile et à la civilisation occidentale. Surtout, dès le ii^ siècle de l'ère chrétienne, commença la propagation du bouddhisme, destiné, il est vrai, à se modifier complètement. Du iv^ au vii^ siècle, un mouvement ininterrompu porta les moines hindous, par la Kachgarie, le Tibet ou l'Annam, vers le Céleste Empire; les pèlerins chinois, vers les docteurs qui interprétaient la doctrine de Çakya-mouni. Ce va-et-vient fit de la Chine et des États voisins les élèves de la sagesse aryenne et de ce curieux art gréco-bouddhique du Gandara (région de Péchaver), qui donne à certaines sculptures chinoises un reflet de l'Hellade. Il est probable que le bouddhisme apporta aussi de l'Inde bien des progrès matériels. De même, les Jésuites du xvii^ siècle furent fêtés pour leurs connaissances en astronomie, en optique, voire en artillerie. La Chine s'est donc montrée relativement assimilatrice pendant

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les périodes où elle fut en contact avec l'Inde et avec l'Occident. Elle ne commença à se replier sur elle-même qu'aux époques où des empires barbares coupèrent ses communications avec le reste de l'Eurasie, et surtout après la conquête mantchoue de 1651 : c'est de celle-ci seulement que date l'hostilité contre l'étranger, jusqu'alors bien accueilli et souvent imité. Sans doute, il y a dans la mentalité chinoise, et dans le Confucianisme qui lui a donné sa forme, un instinct puissant de la tradition, un respect du passé, une préoccupation de la règle et de l'ordre, qui aboutissent aisément à un esprit conservateur très étroit. Mais l'isolement de la Chine, lorsqu'elle en fut arrachée par l'Europe, était de date récente dans un pays qui compte par millénaires. La routine, si durement secouée, ne l'a pas si profondément desséchée qu'elle ne puisse redevenir capable d'évoluer, d'absorber ce qui lui convient dans la civilisation occidentale, et par là de recouvrer sa force. Reste à savoir si l'orgueil de la Chine lui permettra de se mettre à l'école de l'Occident le temps nécessaire pour s'initier à ses techniques et pour s'assimiler leur principe vital, cet esprit scientifique si différent de ses habitudes intellectuelles.

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