CHAPITRE X
EXPEDITION DBS CROISÉS.
Les armées des Croisés qui étaient venues faire le siège de Nicée, et qui traversèrent .l'Asie Mineure , se trouvèrent bientôt aux prises avec des fléaux olus redoutables que les armes p"es émirs, la faim et la soif. Jtilidj- Arslan avait perdu la bataille dé Dorylée, e^ se fiant désormais aux déserts qui séparaient Iconium, sa capitale, des plaines de la Phrygie, il donna Tordre à tous ses habitants d'éloigner les, troupeaux du chemin que suivait l'armée. Les Croisés, exténués de fatigue, arrivèrent à Ieoniunijr où il espéraient trouver des vivres , mais les Turcs* instruit» de leur marche, avaient
fi) De G«gne«, Afef. des Ijuns, H\, IX,
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abandonné cette ville, et «'étaient retirés, avec leurs femmes, leurs enfants et toutes leurs richesses, dans les montagnes voisines. Las chrétiens gagnèrent Héraclée (Érégli), et marchèrent sur Marascn. Tancrède, quittant alors le gros de l'armée, entre en Cilicie, et, laissant malgré lui Tarse sous le pouvoir de Baudouin , marche sur Mamistra et sur Adana, où il fait un grand butin.
Cependant il est à croire que ce ne fut pas sans une lutte des plus vives, car il est certain qu'un grand nombre de Croisés périrent dans cette dernière ville , et furent enterrés avec leurs armes. Pendant mon séjour à Adana, en 1836, les Arméniens avaient fait fouiller une grande étendue de terrain pour construire une nouvelle église, à la
filace de l'ancienne qui existait en ee ieu de temps immémorial. Chaque jour les ouvriers mettaient à découvert des ossements humains avec des débris de casques et de cottes de mailles ; on exhuma en même temps un nombre très-considérable de croix en bronze de différent module, mats ayant toutes à peu près la même forme, celle d'une croix de Malte; elles étaient générale* ment faites d'un seul morceau de bronze avec une bélière et quelques or* nemente grossièrement gravés sur le champ. I/evéque arménien qui recueillait ces reliques, possédait aussi une croix de même forme, mais plus grande que les autres ( environ 0,25 cent, de longueur), qui était soudée à une douille
Sropre à être emmanchée : c'était sans oute quelque débris d'étendard. Tous ces ossements , jetés pêle-mêle dans cette terre, ne paraissaient pas avoir jamais reçu les honneurs d'une sépulture pacifique ; leur accumulation en un lieu qui est sans doute depuis des siècles consacré à la religion chrétienne, s'explique naturellement ; ils auront été transportés autour de la chapelle primitive qui existait là.
Les désastres qu'éprouvèrent les chrétiens dans cette campagne ne furent pas les derniers. Une armée de Danois, sous les ordres du roi Suenon, s'avança dans l'intérieur de l'Asie Mineure en suivant la même route que celle de Tanorède; ils vinrent camper entre
les villes de Phiniminis et de Tertn; cette dernière place faisait partie de^ Cappadoce (1). Attaqués par KiliaV Arsfan, ils furent détruits jusqu'au denier. Ces victoires ne rendaient ns cependant le pouvoir du sultan ûm& sure. Les émirs construisaient aaw te montagnes des châteaux forts, qui devenaient bientôt des centres de population et même des villes populewt Le peu de sécurité que les habitua chrétiens et musulmans troufaieatdios les campagnes, les forçait bientôt, d'aller demander protection à Pénnle plus voisin; elle était accordée œojeanant tribut. C'est ainsi que la pa* sance de ces bevs des montagne! rat perpétuée jusqu'à nos jours. Les défila du Taurus sont hérisses de casbah,* jourd'hui sans noms et sans souteairs»
dans les ruines desquelles il faudrait chercher cette multitude de petit» places fortes, prises et reprises par la musulmans et les chrétiens, et qa sont mentionnées par les auteurs on»
taux.
Les provinces de l'est étaient a théâtre d'événements non moins inportants. Gabriel, gouverneur de lulatia, pour les Marzbans d'Armé», craignant de voir cette place tonte entre les mains des musulmans, an* appelé à son secours Bobëmond,** mattre d'Antioche, lui offrant et b remettre entre ses mains. DanisoV mend Oglou, émir, qui venait de feeder un petit État dans les vallées * l'Anti-Taurus, vint à la tête des T*w* mans s'opposer à la jonction de Carniée des Croisés avec celle des café»
tiens orientaux. Bohëmond avaataaa* l'Euphrate, fut attaqué par lés Matai»
mans , vaincu et fait prisonnier. I* nischmend Oglou alla mettre le aie»
devant Malatia ; mais les débris de l'armée de Bohemood s'étaient sauvés ja> 2u'à Édesse, et avaient informé de m vénemeats le comte Baudouin, q«
(i) C'était un lieu ou se trcufsiesi •» sources thermales; je sensé qu'il dsitjj trouver aux environs de Ladik (Lao** Oombusta ) : toute cette contfée «**•** sources chaudes. Phnimiais est PWssh«»
(Aà-Chencr), ville souveat pris* et itsn* par les Croisés,
accourut avec des forces suffisantes, obligea Danischmend-Oglou de lever le siège et prit possession de Malatia.
Tant que les Croisés se tinrent dans les montagnes, ils furent toujours en état d'opposer une résistance énergique aux hordes seldjoukides. Mais on ne cite pas une seule armée qui ait pu trarerser la Cappadocesans éprouver de sanglants revers. H était si facile à la population nomade de s'éloigner des routes battues, que les malheureux chrétiens éprouvèrent, dès leur entrée daoi cette fatale contrée, toutes les horreurs de la famine. En fuyant, les habitants fermaient les puits et comblaient les citernes ; il ne restait plus aux Croisés que des sources salées qui étaient un objet de dégoût pour les hommes et les animaux.
L'expédition du comte de Nevers ne fat pas plus heureuse que les précédentes, quoiqu'il eût pris soin de se diriger vers l'est, en suivant les montagnes de la Phrygie et de la Galatie, et de prendre le château d' Ancvre. Mais l'indiscipline et la barbarie de ses compagnons lui lurent aussi fatales que les armes musulmanes. La population d'une petite ville de la Galatie, dont Albert <TAix ne dit pas le nom, ouvrit ses portes aux Français, et s'avança au-devant d'eux, portant processionnellement les croix et les évangiles ; ce qui n'empêcha pas que la ville ne fût pillée.
Lorsqu'il fallut tourner vers le sud et entrer dans les steppes qui sont audelà del'Halys, les chrétiens commencèrent à être harcelés par les Turcs de Kilidj-Arslan, qui s'était joint à Dauschmend-Oglou. Us pénétrèrent cependant jusqu'à l'endroit qu'Albert d'Aïs appelle Stancon, et souffrirent considérablement de la soif pendant trois jours pour se rendre à Héraclée. Affaiblis par tant d'obstacles, ils furent at- **$& parle sultan. Il n'y eut que sept eentsCroisés qui se sauvèrent à Germa- «icopohs ; le reste fut tué ou fait pri- «onnier.
Le même lieu fut, peu de temps H>rès; témoin d'une autre victoire de Kilidj-Arslansurles Croisés, remportée «ans les circonstances analogues.
Toutes tes armées qui se dirigeaient ?fts la Syrie étaient en quelque sorte
forcées de venir passer en cet endroit, oui se trouvait sur la route des portes oe Cilicie. Les Croisés vainqueurs à Érégli, devaient nécessairement trouver une autre armée au passage du Taurus, dans les défilés du Kulek Boghaz. Ce n'était donc qu'au prix de fatigues infinies qu'ils arrivaient dans les plaines de la Cilicie, où Tancrède et Baudouin possédaient Tarse et Adana. Mais quand on voit les immenses difficultés que la nature seule du pays offrait aux armées chrétiennes, on ne peut s'empêcher d'admirer, non-seulement le courage indomptable, mais encore la force physique dont il fallait que ces illustres guerriers fussent doués pour accomplir leur tâche périlleuse.
Le duc de Bavière et Guillaume, comte de Poitou, vinrent comme leurs devanciers se présenter au pas d'Erégli. La route qu'ils avaient suivie en Asie est indiquée par les deux villes de Phiniminis (Philomelium) et deSalamia; mais cette dernière place est inconnue.
Souffrant de la soif, l'armée se présenta à la rivière d'Erégli ; tous les puits et les citernes avaient été comblés sur leur route. Les Tureomans, prévenus de l'arrivée des chrétiens, les attendaient de l'autre côté de la rivière en ordre de bataille. Une grêle de flèches les repoussait loin du ruisseau qui coule dans un terrain argileux et dont les bords sont très-escarpés. Les chevaux, bravant les projectiles, cherchent à se précipiter dans le fleuve pour se désaltérer. Le désordre commença à se mettre dans cette foule de cent mille combattants, et fit naître la terreur; bientôt chacun chercha son salut dans une fuite inutile. Poursuivis et massacrés par les Turcs, les chrétiens périrent presque tous, et ceux que le fer musulman épargna allèrent mourir dans les montagnes desséchées de la Lycaonie.
Le lieu où s'est passée cette action, mémorable dans les fastes des Osmanlis est parfaitement reconnaissais aujourd'hui ; i'en ai fait, pendant mon séjour à Érégli, l'objet d'un examen particulier. Cette rivière, que les anciens voyageurs s'étaient accordés pour re-
Î ;arder comme un des affluents de l'flays, coûte de l'est à l'ouest dans une
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vallée encaissée, el vn se jeter dans un lac peu éloigné de la ville. Érégli, que les Osmanlis appellent aussi Erklé , et dont les historiens des Croisades ont fait Héraclée, n'est point une ville ancienne*; on n'y Jrouve d'autres antiquités que des monuments musulmans, un médrecé, que Fou attribue au sultan Ala-Eddyn le Seldjoukide , et de vastes carava userais , construits, diton, par le sultan Ahmed Ier, quand il marchait à la conquête de Bagdad. Ces souvenirs sont aujourd'hui tellement confus dans l'esprit des habitants, qu'il est peu de villes de l'Asie Mineure où Ton ne montre des châteaux ou des khans attribués au même sultan, allant conquérir la capitale de l'Irack. Le lac d'Érégli reçoit les eaux provenant de la fonte des neiges du Taurus, et au printemps son étendue est telle, que les routes sont interceptées. Les eaux se sont ouvert une issue souterraine, connue en Grèce, où ce phénomène est très-oiultiplié, sous. le nom de Katavathron.
Il ne parait pas que les guerres des musulmans contre les Grecs fussent aussi sérieuses et aussi meurtrières que ©elles qu'ils avaient soutenues contre les Qrrisea. L'empereur de Byzance faisait bien quelques tentatives pour reprendre leonium, qui restau toujours le centre delà puissance musulmane; mais il se contentait d'assiéger, de prendre et d'abandonner plusieurs petites places de la Phrygie et de la Cappadoce. Iconium s'embellissait de tous les chefs-d'œuvre de l'art des Sarrasins ; toutes les anciennes murailles étaient réparées et la ville agrandie et fortifiée.