CHAPITRE VI
CHALCBDOINB.
L'ancienne Chalcédoine est située entre Scutari et Kadi-Keui,dans la plaine qu'on appelle Doghandjilar méidani (la place des Fauconniers). C'est aujourd'hui le champ de manœuvres des troupes cantonnées à Scutari. Au fond d'une petite baie formée par la pointe de Kadi-Keui se trouve le jardin de Haïder Pacha avec une fontaine ombragée par un magnifique platane.
Dans l'antiquité cette fontaine portait le nom de source d'Hermagoras.
Kadi Keui, c'est-à-dire le village du juge, s'élève sur remplacement de l'ancienne Chalcédoine dont les ruines mdme ont disparu, et gui ne vit plus que dans le* souvenirs historiques.
Ch.ilcédoine fut fondée l'an «75 avant J.-C. par A renias, qui conduisait une colonie de Mégariens. Elle prit son nom du fleuve Chalcédon, qui arrose la plaine voisine, et oui lui-même tenait son nom soit d'un fils de Saturne, soit du fils du dev<n Çhalcas. Les autres traditions découlent probablement de l'oracle local, qui avait une grande célébrité. Il était placé dans le temple d'Apollon et n'avait pas moins d'autorité que l'oracle de Delphes.
Cette ville reçut aussi les noms de Procérastis et de Col pu sa, sans doute à cause de sa position devant la Corne d'or, qui est le golfe de Byzance. Elle était,
selon Pline, éloignée de soixante- de mille cinq cent pas de Nf comédie (l).
Les fondateurs de Byzance ayant <' consulter l'oracle pour lui demanc en quel lieu ils devaient fonder u| ville : Allez, leur répondit-il , établisse vous devant la ville des aveugles. Ce satyre contre les habitants de Ch4 cédoine fut répétée par Mégabyze (J général perse. Ces gens-là, dit-' étaient donc aveugles pour avoir choisir un territoire si ingrat lorsqu'il avaient devant eux une (-outrée si inj goifique. Byzance en effet fut fond^ dix-sept ans après Chalcédoine.
Sous le règne de Darius Chalcédoir fut soumise au pouvoir des Perses!
Pharnabase s'empara de la ville, et après avoir réduit tous les jeunes gens à rélaj d'eunuques, il l' s envoya à Darius.
Polyen raconte la manière dont les Perses s'emparèrent de la ville (8). lis creusèrent un souterrain de quinze stades qui avait son entrée sur le flanc d'une colline et qui pénétrait sous les murailles jusqu'à la place du marché.
Une nuit que les assiégés étaient dans la plus grande quiétude, Jes Perses entrèrent par le souterrain et la viUe fut prise.
Pendant la guerre entre les rois Prusias et Philippe, les Rhodiens, d'abord alliés des /Kto liens ensuite de Philippe, s'emparèrent de Lysimachie, ville de Troade, ensuite de Uns et enfin de Chalcédoine.
Dans la guerre contre Mithridale, cette dernière ville fut prise par le préteur Aurélius Cotta, 7G ans avant J.-C.
Lorsque Mithridate deviut de nouveau maître de la Bithynie, il marcha contre Chalcédoine; Cotta se retira dans la place, et laissa Nudus, le commandant de la flotte, occuper la plaine devant la ville. Chassé de cette position, ce dernier voulait se retirer vers les portes ; mais dans le tumulte de la retraite, il perdit beaucoup de moude (4).
La garde des portes fit descendre du haut des murailles un panier dans
(i) Pline, I.V,c. XXXII.
(») Hérod., IV, 114.
(3) Polyaous, Stratag., VII, XI, 5, ap. Hatomer.
(4) Appieu , BtlL Mitkr.
feoad firent bissés Nudus et quel- •râ officiers; le reste fut mis en dénué. Mithridate, qui ne perdait alloue occasion, vint le même jour se ptoer avec sa flotte devant l'entrée du tort, aria les chaînes qui le fermaient, Mb pure vaisseaux ennemis, amarra h race, au nombre de soixante , à la n* te siens, tandis au e Cou a et Nuan §« se trouvaient dans la ville ne pouvaient opposer aucune résistance; éas cette action, Mithridate ne perdit •* peu de monde.
Pierre Gilles emprunte à Denys de tance an récit qui montre à quelles fanVries avaient recours les devins de CWœdoinepour attirer la foule à leurs aeferadoes révélations.
Ua éiux devin, nommé Alexandre, tout associé à Byzance avec un chrowpipbe diffamé nommé Cocconas , roiett remarqué que les trésors pieunient dans les temples de Delphes, Oaw, DeJos, et que Part de la diviaai» donnait de grands profits; ils aatreprirent de fonder eux aussi un «de. Cocconas préférait Cbalcédoine «■■e on lieu fréquenté par les mar- *aaà. Alexandre penchait pour une *& 4e Paphlagooie nommée Aboni TeicBHfles murs d'Abon), et son avis rentorta. Us partirent donc pour Chal- «»«, et imaginèrent de faire défcw près du temple d'Apollon des toiles de bronze portant une inscripfeadont le sens était : que bientôt Es- «bpe avec son père Apollon arriverait <uas le royaume de Pont, et s'établirait <*» b vilke d* Aboni Teichos. La fraude ht assez bien concertée pour que te M de cet événement se répandît rapidement dans la Bithynie et arrivât {■fia la ville, qui s'empressa de faire wun temple à Apollon. Cocconas waàChakèdoine, distribuant lesorada avec succès. On pense, ajoute fare Gilles , qui rapporte ce fait d'ap*s Lucien, que les tables de bronze toevées dans les fondations des murs fc Chakédoine , quand Vnlens les fit démolir, remontent à cette époque.
EUei contenaient quelques vers hexamètres annonçant à Byzance des évé- «méats sinistres.
Cbalcédoine fut assiégée par Alci- Me pendant ta guerre du Pélopon-
nèse et en partie ruinée; mais l'invasion des Scythes dans le courant du troisième siècle, sous le règne de l'empereur Gallien , porta le comble à ses malheurs; la ville fut entièrement rasée.
Constantinople venait à peine d'être fondée, quand les Goths firent une irruption dont les ravages furent réparés par Cornélius Avitus.
Dans la vingt et unième année de son règne, le 28 juin 326, jour de la Saint- Pierre, Constantin fit détruire les temples de Cbalcédoine, ou les convertit en églises. L'oracle d'Apollon fut en-
§louti sous les décombres, et le temple e Vénus fut transformé en église de Sainte- Euphémie. Cette église était située dans le faubourg du Chêne (t)rys ). (Tétait le plus brillant quartier de Chalcédoine ; cVst là que Rufin, le ministre favori d'Arcadius, possesseur de richesses immenses, avait fait' construire une splmdide villa, qui englobait tellement les constructions environnantes que tout le quartier était appelé Rufinopolis; elle s'élevait sur la colline qui avait favorisé la prise de la ville par les Perses. Ses colonnes de marbre précieux se miraient dans les eaux du Bosphore. L'or et les mosaïques ornaient de somptueux appartements, et Rufin, quoique non baptisé, avait fait bâtir une église sous l'invocation des apôtres Pierre et Paul. Tout ce luxe et ces démonstrations religieuses plaisaient a Théodose, défenseur ardent de la foi orthodoxe. L'empire d'Orient était infecté d'arianisme depuis Valens; les ariens triomphaient; le désordre était dans l'Église; chaque église avait sa règle, et les evéuucs se lançaient mutuellement des anathemes.
Le polythéisme profitait de ces dissensions, et les sacrifices païens se multipliaient. Rufin, n'étant encore que néophyte, s'était déclaré avec vigueur pour le clergé orthodoxe ; mais il ne pouvait rester plus longtemps sans entrer dans le giron de l'Église, et le jour où le monastère et le temple qu'il avait fait bâtir furent achevés, la dédicace en fut faite avec une splendeur inusitée, et Rufin reçut le baptême le 24 septembre 394. Les évéques turent mandés des divers diocèses de l'Asie ; un concile de dix-neuf prélats procéda à la dédicace et au baptême. Les anachorètes de la Thé-
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baideet de l'Egypte avaient été appelés ; ils étaient arrivés sous la conduite de leurs abbés couverts de peaux de chèvres, d'autres presque nus, les cheveux et la barbe en désordre ; ils rappelaient les Bosci ou anachorètes broutans, qui vivaient dans les montagnes de Cesarée.
I*a cuve baptismale était entourée d'un rideau de pourpre, et RuGn y descendit soutenu par Ammonius, le célèbre solitaire du Pont.
Trois fois on lui plonsea la tête dans l'eau baptismale, et au sortir des fonts, Ammonius lui donna l'accolade. De riches eulogies (les présents baptismaux) furent envoyées aux principaux habitants de Chalcédoine. Cette cérémonie fut illustrée par l'homélie de Grégoire de Nysse, plus que par la pompe théâtrale qui l'accompagnait. Ce fut pour ainsi dire le dernier éclat de la splendeur de Cltateédoine (l).
Sur le promontoire Herœon s'élevait un somptueux palais qui appartenait à Théodose ; ce lieu était célèbre chez les Byzantins. Cest de là que Théodose écrivit aux chefs des ariens de Constantinople, qu'ils eussent à rentrer dans la communion de Nicée ou à abandonner les églises dont ils étaient en possession. Une assemblée de ces sectaires ayant eu lieu, les ariens se soumirent à la sentence de Théodose et quittèrent les édifices qu'ils possédaient dans la ville, pour s'installer dans ceux du faubourg. D'après cette maxime qu'ils avaient adoptée : Si vous êtes persécutés dans une ville, retirez-vous dans une autre.
' L'église de Salnté-Etiphémie, décrite par Évagrius (2), fondée comme nous avons dit par Constantin, était distante de deux stades ( 368 m. )du Bosphore, sur le penchant d'une colline dépendant d'un faubourg de Clralcédoiue. On1 avait voulu mie4 lès fidèles qui se rendaient ' à ' Pegfise plissent en même temps jouir 'du spectacle de la nature, du murmure des flots et de la verdure de la campagne. Son plus bel ornement, ajoute Técrivain, était l'admirable t&bleaU qUe présentait la vue de Constautinople qui s'élevait directe-
!i) Améd. Tbierryfy}w.f 186©.
a) Gilliu*, D& H ■'/ . Thrae., lib. m.
ment en face. L'ensemble des eons»
trustions se composait de l'église et 4e deux vastes monastères avec des portiques et des promenoirs. C'est là qu'on l'année 451 se tint le concile contre l'hérésie d'Kutycnès et qui prit son nom de la villr où il eut lieu. Hiéroclès classe Chalcédoine parmi les villes de la Ponlica prima, et lui assigne le premier rang parmi les évêches de la province.
Dans la seconde année du règne de Justinien, en 563, le 21 mars, le général sarrasin AlmuQzar s'empara d'un faubourg de Chalcédoine, et le réduisît en cendres. Cest de ce moment qu'une croyance s'établit dans Chalcédoine que le vingt et unième jour du mois était un jour malheureux. On se rappelait de sinistres événements arrivés a celle même date.
L'invasion des Perses suivit à peu près la même marche que celle des Sarrasins ; ils se présentèrent devant Chalcédoine, la cinquième année du règne d'Héraclius, en 715, et comme ils ne pouvaient pas s'en rendre maîtres immédiatement , ils laissèrent un corps d'observation, et 1 année d après ils remportèrent (1). Enfin la ville étant tombée entre les mains des Turcs peu de temps avant la prise de Constautinople, ils détruisirent les derniers vestiges de ses riches monuments pour bâtir daqs leur nouvelle capitale des mosquées çt des bains. Aujourd'hui on cherche en vain l'emplacement de ses murs et de ses édifices ; irais la fontaine d'Hermagoras continue de rafraîchir le sol ; et le petit fleuve Chaleédon, sous le nom peu poétique de Kadi-Keui-Souiou , porte toujours ses eaux à la mer après avoir arrosé quelques jardins.
Pierre Gilles vit détruire les derniers vestiges du palais de Ruflu,qui fut plus tard occupe par Bélisaire. Les pierres de taille étaient transportées à Constant inople pour construire la mosquée de Soliman le Grand. Cette destinée des pierres de Chalcédoine inspire au savant écrivain de Hàmmer une triste monodie dans le genre de celles de Libanius sur Nicomédie! « Ah si ces pierres
4?) Xhéppbane, «et S et ? de Hrnchus.
ASIE MOtEUJLÇ.
paraient parler, s'écrie-t-il, elles nous rediraient les hymnes chantés daos les 0tes nocturnes de Vénus, les psaumes •ai retentirent dans l'église de Saiute- Enpbraie; aujourd'hui, au lieu des ex- VmxUûms des Pères de l'Église, elles DOtesdent plus gue la voix du mollah
S'Jmr crie cinq fois par jour : // n'est tire Dieu que Dieu, et Mahomet est Mtpropkéte.... Jusqu'à ce qu'un tremblement de terre ou une révolution atttrndue leur donne une autre desti-
Les anciens écrivains attestent aue (•habitants de Chalcédoine ne se aistispèrent jamais dans les lettres ; mais il s'adonnaient avec ardeur à la pêche As thoos et des pélamides, et étaient èttnus très-adroits dans l'*irt de faariquer et de tendre les filets. Les poissou du genre scombre sont en effet tris-nombreux dans le Bosphore; à certaines saisons ils remontent le cou- . rant pour aller frayer daus la mer toàe, et redescendent ensuite pour 1er la Méditerranée et continuer pérégrination autour du globe, La de Chalcédoine avait deux ports par deux promontoires; l'un* t Aeritas, portait à son extrémité en temple de Vénus Marine; faatre, qui s appelle aujourd'hui Faaar touroun, e>t regardé par Pierre GiBes comme l'ancien Hœreum pro»
mamtarium. Le grand port fut défendu par un môle, ouvrage du questeur et iroctispalhaire Eutrope, qui lui donna ion nom. L'autre port plus au nord t'ouvrait sur le Bosj hore, Justinien y Il taire quelques ouvrages et notamment des casemates pour les barques ' ave Ton tirait à sec sur le rivage. Cet asane est encore suivi à Constanuaopie, et ces sortes de remises sont appelées KalkHané, maisons de bateaux.
JnUinien fit construire un palais non loin du promontoire Hœreon, nous avons dit que Théodose en possédait , déjà un au même lieu. On y voyait aussi ose église de Saint Jean ; et comme le mage était rouvert de plantes marines, on appelaitcette plage CaJamotum. Proeose nous apprend que par les ordres de Justiuien uu môle, supporté par des arcades, fut construit dans le but de vendre le grand port plus sûr. De nom-
breuses constructions en ornèrent les abords. * '
Lorsque les habitants du moderne village de Kàdî Keui font Quelques fouilles pour planter des arbres ou élever quelque muraille, il est rare
Îju'ils ne tombent pas sur d'antiques ondations. Tous les fragments qu'on a mis a découvert datent des temps by**' zantins; il y a longtemps que le dernier vestige de la ville grecque a disparu.
Les médailles qu'on exhume à de rares intervalles sont aussi du bas empire ; il ' est même difficile de s'en procurer.
IA FONTAINE ZABETA.
Il y aurait aux environs de Chalcédoine une curiosité archéologique et naturelle à rechercher : c'est la fontaine Zaréta, citée par pli sieurs écrivains anciens et qui nourrissait de petits crocodiles.
Etienne de Byzance la mentionne en ces termes (I) : « Il y a une fontaine audessus delà merde Chalcédoine nourrissant de petits crocodiles, » et Strabon (2), « on trouve dans la Bithynie la ville de Chalcédoine..., le bourg de Chrysopolis et le temple chalcédonien ; au dessus de ces lieux et non loin delà mer la fontaine Azarétia, qui nourrit de petits crocodiles. • D'autres écrivains, notamment Stace(3) et Antigonus de Caryste (i), parlent aussi de ces animaux ; le premier les appelle des lézards byzantins ( Byzantiacos lacer tos). C'était sans doute une espèce de salamandre et non pas de lézards (5), car ces animaux ne vivent pas dans l'eau.
Le faubourg de Drys à Chalcédoine avait pris l'accroissement d'une ville ; aussi est il désigné par les écrivains du temps comme une ville et un port de mer (6). Cédrénus n'en parle que comme d'un faubourg . qu'on nommait de son temps RuGniana. Du temps de N. Caliste, il gardait encore le nom de Kufin.
(i) V. Zareta.
(a) XII, 563.
(3) Liv. 4.
(4) H'itor. fflrahi cap. 164.
(5) Fojr. Strabon, traduction frrnçabe, tom. 4, p. 79-
(6) Socrat., HUt. tectes., L TI, eh. 14.
I/UN1VKRS
Le faubourg de Drys ou du Chêne avait pris son nom d'un chêne gigantesque qui en faisait l'ornement. On disait alors le faubourg de Ruphin.