Plutarque, Anton., LXXX, LXXXI ; Dion, LI
n'avait pas écouté sans attention les confidences de Thyréus. Une femme croit aisément à ces sortes de déclarations, surtout quand elle a été beaucoup aimée. Cléopâtre, il est vrai, avait alors trente-sept ans, mais en gardait-elle moins de confiance en sa beauté, si souvent victorieuse? Il est vrai aussi qu'elle savait qu'Octave ne l'avait jamais vue, sauf, peut-être, treize ans pïUs tôt, à Rome, après la mort de César. Mais son universelle renommée de séduction ne suffisait-elle pas à inspirer sinon précisément l'amour, du moins un vague désir et une ardente et attractive curiosité? Cléopâtre avait aimé Antoine avec passion, mais, autant que sa force et sa mâle beauté, la gloire et la puissance du triumvir avaient provoqué, affermi, exalté cet amour. Maintenant, Antoine était vaincu, fugitif, trahi par ses amis, abandonné par ses légions; lui-même sans espérance et sans courage, semblait se courber sous la destinée. Sa ridicule retraite dans le Timonion, après la défaite d'Actium, alors que Cléopâtre prise d'une activité
fébrile préparait tout pour une suprême défense, avait mis au cœur de la reine plus de mépris que de pitié. Les femmes ne comprennent ni ne pardonnent ces crises de découragement qui à certains jours abattent les plus vaillants. Si peu d'amour qu'elle conservât pour son amant et si troublée qu'elle fût par les révélations de Thyréus, Cléopâtre ne pensait cependant pas à faire tuer Antoine, ou à le livrer à Octave. Mais qu'Antoine menacé dans Alexandrie, abandonné par ses derniers légionnaires, et n'ayant plus que des troupes égyptiennes d'une fidélité suspecte, s'enfuît en Numidie ou en Espagne et la délivrât de lui, c'est peut-être ce qu'elle ne pouvait se défendre d'espérer.
Vers le milieu du printemps de l'année 30, on apprit à Alexandrie qu'une armée romaine avait franchi la frontière occidentale de l'Egypte. Antoine rassembla quelques troupes et marcha à la rencontre de l'ennemi. Une bataille s'engagea sous les murs de la ville forte de Paraetonium, qui
était déjà tombée au pouvoir des Romains.
Antoine, luttant avec une poignée d'hommes, fut repoussé. Quand il revint à Alexandrie, Octave n'en était plus qu'à deux marches.
Pendant que son lieutenant, Cornélius Gallus, pénétrait en Egypte par la Cyrénaïque, lui-même y était entré par la Syrie et avait pris Péluse après une résistance feinte ou réelle, mais en tous cas fort courte. A la nouvelle de la reddition de Péluse, les derniers Romains restés dans le parti d'Antoine crièrent à la trahison, disant que Séleucus avait livré la ville d'après les ordres mêmes de Cléopâtre. Est-il vrai que la reine eût donné de pareilles instructions? On en peut douter. Toutefois, le trouble d'esprit où se trouvait alors Cléopâtre et ses secrètes espérances provoquent ces soupçons. Pour se justifier, l'Égyptienne remit à Antoine la femme et les enfants de Séleucus et lui proposa de les faire mettre à mort. C'était donner une preuve très peu certaine de son innocence. Antoine dut s'en contenter. Sa colère tomba devant les protestations de
Cléopâtre et les larmes, vraies ou fausses, qu'elle versa devant lui*. Au reste, il n'était plus temps de récriminer : il fallait combattre.
Octave avait assis son camp sur des hauteurs, à vingt stades à l'est d'Alexandrie.
Antoine ayant poussé en personne une forte reconnaissance de cavalerie dans cette direction, se heurta, non loin de l'Hippodrome, contre toute la cavalerie romaine. Un furieux combat s'engagea où malgré leur grande supériorité numérique, les Romains furent rompus et mis en pleine déroute. Antoine les poursuivit jusqu'aux retranchements du
1. Plutarque, Anton,, LXXXU; Dion, LI, 9; Florus, IV, 11. — Dion accuse formellement Cléopâtre d'avoir livré Péluse. Plutarque, plus circonspect et en général plus véridique, dit seulement qu'elle en fut soupçonnée. Rabirius ni Florus ne parlent de cette trahison. Rabirius dit, au contraire (fragm. I-II), que Tassant de Péluse fut meurtrier et qu'après la prise de cette ville les légionnaires furieux voulaient la démolir et qu'ils en furent empêchés par un discours de César. Mais le poète Rabirius n'est point digne de foi et, dans un poème écrit à la louange d'Octave, il eût été bien mauvais courtisan en disant que l'empereur avait dû ses succès À la trahison.
camp, puis il rentra dans la ville, retrempé par cette victoire, peu importante, sans doute, mais brillante cependant et de bon augure. Il sauta à bas de son cheval devant le palais, et sans prendre le temps de quitter ses armes, il courut, casqué, cuirassé, encore couvert de sang et ruisselant de la sueur du combat, embrasser Cléopâtre. La reine, s'abusant sur Timporlance de cette escarmouche, se sentit renaître en même temps à l'espérance et à l'amour. Elle retrouvait son Antoine, son empereur, son dieu de la guerre. Elle se jeta avec passion au cou d'Antoine, se meurtrissant les seins contre sa cuirasse. En cette minute d'effusion sincère, elle se reprocha douloureusement, si elle l'avait commise, la trahison de Péluse ; et les confidences qu'elle avait souffertes de l'envoyé d'Octave lui revinrent à la pensée comme un poignant remords. Cléopâtre voulut passer les soldats en revue. Elle les harangua, et s'étant fait désigner celui qui s'était montré le plus vaillant.
elle lui donna une armure d'or massif*.
Antoine revenu à l'espoir n'avait plus ridée de négocier. Dans cette même journée, il envoya un héraut à Octave, mais c'était pour l'inviter à vider leur querelle dans un combat singulier, en présence des deux armées. Octave répondit dédaigneusement a qu'Antoine avait plus d'un autre chemin pour aller à la mort». Cette parole, qui indiquait tant d'assurance chez son ennemi, frappa Antoine comme un présage funeste.
Soudain précipité de ses espérances chimériques, il vit sa situation dans sa sombre réalité. Résolu, cependant, à livrer le lendemain une dernière bataille, il commanda un repas somptueux. « Demain, dit-il, il sera peut-être trop tard! » Le souper fut triste comme un banquet de funérailles.
Les rares amis qui lui étaient restés fidèles, gardaient un silence oppressé; quelquesuns pleuraient. Antoine, affectant une confiance qui n'était plus en lui, leur dit pour