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LES FEMMES (D INGRES

Seules, peut-être, les mains de Mme de Sénonnes, que Charles Blanc comparait à celles de l'Anne de Clèves, ont la fine raideur des mains strictes d'Holbein ; pour les autres, pour les petites mains grasses de Mme Panckoucke, les mains plus allongées de la comtesse d'Haussonville, ce sont autant de fleurs d'une forme adorable et dont le galbe merveilleux et nacré attire le regard et le retient captif, comme, en son frais mystère, une coquille marine !

« Il est beau, écrivait M. Ingres, de noircir les paupières des vieillards : voyez le Jules II de Raphaël ! Il est beau de décolorer les paupières des yeux des femmes ! Observons la nature ! » Et, c'est de l'observation de toutes les mêmes grâces, de tous les gestes furtifs de cet être onduleux et changeant qu'est la femme que M. Ingres compose ces portraits admirables. La beauté passe, chaste et voilée ; mais l'oeil de l'artiste a percé son mystère ; il la veut toute à lui. Ainsi advint-il pour Mme Moitessier. « Ingres la vit chez moi, un soir, écrit Marcotte, son ami, et frappé de sa beauté, il désira la peindre. » Dès lors Mme Moitessier devient toute sa vie. Il tremble à l'idée de la première séance « de cette terrible et belle tête ». Mme Moitessier est-elle souffrante, il craint pour son teint comme un amant. Il écrit d'elle, timide devant sa visite : « A deux heures, elle vient de Villiers exprès, priant Dieu qu'une saignée ordonnée par Magendie n'ait rien altéré à ses beaux yeux, à ce divin visage. » Et voilà M. Ingres — cet homme qu'une légende a représenté comme le plus froid et le moins ardent des peintres ! — tremblant d'émoi comme un éphèbe, à l'approche vivante de la Beauté !

Les femmes dont M. Ingres a peint les corps et les visages ne lui inspirèrent point que des portraits ; toutes ne sont point vêtues ; beaucoup ne sont plus que des

nymphes et des sultanes et se tiennent dans l'attente voluptueuse du sommeil ou du bain, de l'amour et du plaisir. La plupart de ces femmes sont nues ; mais, toutes ne le sont pas de la même façon et, tandis que plusieurs, comme la Source et l'Angélique, sont encore virginales, d'autres, comme la Vénus Anadyomène, offrent la certitude de leur épanouissement ; certaines, enfin, comme les nonchalantes Odalisques, expriment avec orgueil, dans leur abandon, le poème incomparable de beaux corps sans défaut. « Ingres, a dit justement Charles Blanc, est, je crois, de tous les peintres modernes celui qui a le mieux exprimé non pas la volupté des chairs, mais la volupté des formes. » Le fait est que nul ne sut jamais mieux que M. Ingres, dans les temps actuels, tracer delà beauté, par un choix de lignes heureuses, la forme idéale. Alors que beaucoup de grands maîtres du même siècle, un Manet par exemple, ne goûtent de la femme que le charme réaliste ou pervers, lui n'entend point choisir, pour épouse à son rêve, quelque actuelle amoureuse ; mais de ses doigts émus, ce muet adorateur couche sur la toile et les coussins d'Orient la nerveuse élégance des maîtresses en qui, comme un sculpteur de l'ancienne Athènes, il aime à réunir le plus de perfections. Ainsi, tandis que l'Olympia offre devant nous, avec un froid orgueil, l'ardeur chaude et tenace de son corps menu, de forme un peu grêle, la grande Odalisque de la salle des Etats tourne vers nos regards, par une flexion douce, l'un des plus harmonieux visages de jeunes femmes que peintre ait jamais fixés. La douceur du cou mince d'Olympia, sa bouche et son nez d'enfant retiennent captif le désir, mais, que peut celui-ci devant la sereine quiétude de cette grande Odalisque dont l'oeil calme et limpide ressemble au ciel clair d'un été sans nuage?

Ici les pas s'arrêtent ; on est enchanté ; on ne conçoit rien de plus beau que cette hanche longue et tendue comme une harpe, semblable à celle de la grande Diane

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de Jean Goujon ; que ce bras d'un contour délicat et, sur la blanche poitrine, aperçu de profil, ce sein adorable et de la plus parfaite forme qui soit au monde. Là, le maître a donné l'expression la plus haute de son génie, là se trouve réuni, avec magnificence dans le modelé limpide et la moelleuse souplesse de ce corps noble et beau, le plus svelte assemblage de fines proportions.

Rien de comparable au geste de ces longs et beaux membres, à la flexible mollesse de ce torse plus souple qu'une liane des forêts, à ce sein doux et renflé, au tour de ces épaules, à la tranquille grâce de tout le corps entier. Ici tout est charmant, limpide, coloré, et, devant le spectacle de cette femme onduleuse, reviennent dans le souvenir, à propos de M. Ingres et de son art parfait, ces mots de M. Taine sur le pur Raphaël : « Le Sanzio est un vigoureux et magnifique sultan. S'il a aimé, il n'a aimé que les contours de la belle chair nue ; ses immenses femmes nues ont une tranquillité d'impudeur sauvage, semblable à celle des cavales. » Ainsi est la grande Odalisque ; elle a de clairs et doux yeux de gazelle ; ses jambes ont la finesse de race de celles de l'antilope et, sous la lente quiétude de son corps charmant, sommeille la fièvre active de l'ancienne liberté.

Mais, il est une autre odalisque ; celle-ci n'a point la même majesté calme, et M. Ingres la montre dans la molle attitude d'une beauté endormie. Sa tête fine et blonde, comme colorée du rêve mystérieux qui l'habite, repose avec langueur sous le bras replié ; les seins sont saillants, la hanche découverte et tout le corps offert repose, avec une impudeur provocante, dans le désordre du lit' que ne visite aucun maître. Ici le décor oriental, l'esclave abyssinienne accordant sa musique et la silhouette bronzée de l'eunuque méfiant ajoutent, à l'ensemble de ce fameux tableau, un charme captivant de mystère et d'amour. On songe devant cette femme sensuelle et prisonnière à la Fille aux yeux d'or,

à cette enfant lascive du génie de Balzac, agenouillée devant Marsay ou couchée à ses pieds et disant, dans l'entière soumission de son cœur : « Prends-moi, comme on goûte, en passant, une fleur dans le jardin d'un roi. » L'odalisque est cette fleur d'un Orient séducteur qu'a connu M. Ingres (i) ; mais ce n'est point la seule, avec sa grande aînée, des captives charmantes de tout le beau harem. Il y a la Baigneuse au turban de la salle du Louvre, d'un contour si nerveux et si fort, d'une si chaude couleur que Gautier disait d'elle que c'est comme une statue grecque « brunie avec les tons fauves du Giorgione ». Ici tout concourt à donner de la beauté l'image harmonieuse : le geste oblique de la tête, l'abandon des bras et des jambes, enfin la plénitude de ce dos magnifique, plus poli que celui des statues. Qui n'a vu la Baigneuse, assise, humide encore de l'eau du bassin, sur le bord de sa couche, ne peut concevoir à quel point d'affectueux raffinement, d'adoration émue M. Ingres poussait son culte de la femme.

J3'est devant cette Baigneuse, cette Baigneuse dessinée et modelée avec amour, d'une carnation si vivace, si chaude, d'un contour puissant et souple à la fois, qu'on peut admirer, comme l'a dit Gustave Geffroy, à quel point

(i) Voir: YOdalisque (du Legs Roger Galichon, au Louvre). « Son idéal féminin fut tout oriental », dit, parlant de Ingres, M. Henry Lapauze {les Porlraiis dessinés de J .-A .-Dominique Ingres). Et, M. André Tontainas [Histoire de la peinture française au xixe siècle) : * Amoureux de la pulpe de la chair, Ingres l'est visiblement ; il adore les fraîches nuances du tissu de la peau, les traits sains, élégants d'un corps jeune, ferme et robuste. » A ce point de vue, l'œuvre féminin de M. Ingres contient deux portraits saisissants de grâce, expressifs de jeunesse. C'est le portrait de Mme Panckouïe, née Bochct, exécuté à Rome, et ce surprenant portrait de il/me Aymon, dite la Belle Zêlie. actuellement au musée de Rouen, daté de 1806, d'un caractère étonnamment libre, oriental et qui, par la fraîcheur même du visage, l'extraordinaire simplicité avec laquelle sont peints les yeux ardemment noirs, la bouche ouverte sur l'émail des dents, les accroche-cœurs ramenés sur le front, à la Chinoise, annoncent déjà Manet, le Manet d'Olympia et de Lola de Valence l

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« les femmes nues de M. Ingres sont plus nues que les autres femmes de la peinture » ; à quel point aussi l'artiste, en les dévêtant, a su témoigner dans son art de cette passion sourde, de cette chaleur secrète que les poètes d'Arabie et de Perse enfermèrent jadis dans des strophes gonflées de sève comme des fruits mûrs mais que lui, le magnifique maître, garda toute sa vie cachées sous « cette froideur apparente » dont Gauguin a parlé, cette froideur qui n'était qu'un voile pudique jeté, devant les sots et les ignorants, sur les épaules de ses modèles.

Ainsi, voilà bien cette maturité de la beauté, cet épanouissement de la femme en son âge balzacien le plus embelli d'amour et de joie, voilà bien le « régal sensuel » dont les Goncourt parlaient à propos de ses œuvres ; il existe tout entier dans le dos et les genoux, dans le geste et le regard de la Baigneuse du Louvre !

Les odalisques reposent, couchées dans l'allongement de leurs beaux corps charmants ; la Baigneuse est assise ; mais YAnadyomène du musée de Chantilly, la Source et Y Angélique du Louvre sont nues et debout, dans l'attitude des nymphes. Certes, de toutes les trois, Y Angélique, enchaînée au rocher de l'île des Pleurs, est la plus virginale. « Le jet correct d'une Andromède, ainsi que Paul de Saint-Victor l'a écrit, s'y mêle à la sveltesse d'une fée gothique » ; les seins sont petits et soulevés d'effroi, la belle gorge est émue et le visage en larmes, mais les hanches fines et minces sont comme les hanches des vierges. Dans la Source, au contraire, elles sont plus évasées, les jambes sont plus fermes, et « cette merveilleuse ligne du torse vivant » que Théodore de Banville admirait en elle court, au long de son corps et, de l'eau de l'urne renversée à celle du bassin, descend avec une grâce souple et tranquille jusqu'aux pieds de la jeune nymphe. Cependant YAnadyomène se dresse sur la mer ; elle tord ses longs cheveux et l'accent de sa beauté est d'une telle séduction que les Amours vaincus s'assemblent autour

d'elle, embrassent ses genoux et proclament la merveille de son triomphe.

Voilà les femmes de M. Ingres, les filles de son génie ; elles se tiennent, devant nous, dans les attitudes que le peintre leur a données. Qu'elles soient vêtues ou sans voiles, toutes sont des sœurs identiques ; elles ont le même air et la démarche égale : elles sont sans défaut comme leur noble et grand maître. On a dit souvent d'elles qu'elles sont le témoignage d'une sensibilité plus voluptueuse qu'ardente. Il est vrai ; mais cette volupté est d'une qualité rare; elle trahit, chez l'artiste, un sentiment des formes, une connaissance si pure de la beauté que c'est comme un chant limpide et d'une onde très parfaite.

Est-ce à dire que, dans l'œuvre du peintre de Montauban, la nature corrigée ne soit plus offerte à l'œil qu'embellie par l'artiste? Certains morceaux de nu, comme la Baigneuse du Louvre, les portraits d'une intensité de vie si fiévreuse, ainsi que ceux de Mmes de Sénonnes et de Vauçay attestent, au contraire, le souci qu'avait Ingres de fixer sur la toile, à côté de celle des déesses, l'image des mortelles. Comment un grand artiste, animé d'une probité si scrupuleuse, eût-il aperçu, autrement qu'à travers la nature, les formes de la Beauté? Certes Ingres a compris, devant les chefs-d'œuvre de la Renaissance, cette magnificence de l'impudeur païenne dont Raphaël est plein et que lui n'apercevait qu'à travers les corps souples et les traits charmants des dames du romantisme ; mais, c'est autour de lui que ce contemporain de David et de Prud'hon, puis, plus tard, de Nanteuil et de Constantin Guys, découvre la merveille de ces visages choisis que tant d'autres ajustent à la mode de leur temps, mais que lui, le grand divinateur, ne voit que par le regard de la beauté durable. Les nombreux

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croquis, crayons rapides, esquisses, profils d'album qu'il a laissés de beaucoup de jeunes femmes de la Restauration et de l'époque suivante, coiffées de façon surannée et toutes délicieuses, indiquent assez bien le soin qu'il avait de chercher autour de lui, pour servir de modèles à son art, des figures vivantes.

« Ces minutieux portraits à la mine de plomb, où se fait le mieux apprécier (pour parler comme Baudelaire) le dur et pénétrant talent de M. Ingres », datent, pour la plupart, du séjour à Rome de ce grand artiste. Le portrait au crayon de Paganini est bien — dans cette manière — expressif de ces sortes de chefs-d'œuvre que le peintre accomplissait, ainsi qu'en se jouant, à la perfection. Il en est de même de certains dessins collectifs à la façon de ceux où il représente la famille Forestier, la famille Gatteaux, la famille Stamaty, Mme d'Agoult et sa fille. Mais où ce crayon, ce crayon si délié, si fin, au trait sobre et délicat atteint à la pureté, au charme le plus rare, c'est quand M. Ingres choisit comme modèles quelques femmes belles et jeunes de la société au milieu de laquelle il vit ou fréquente à Rome ou à Paris. A ce point de vue, il n'y a rien de si charmant que le portrait de la première Madame Ingres représentée sous son chapeau en cabriolet à la mode de 1813, que Madame Gatteaux, que Madame Leblanc, surtout que Madame Destouches, « cette jeune femme que coiffe (écrit M. Henry Lapauze) un chapeau fastueusement empanaché » et dont l'ensemble un peu pompeux, mais si caressant, si velouté, a tant de grâce pénétrante, exprime une séduction de la femme vraiment élégante, exquise et de tous points heureuse.

Là encore, dans le dessin autant que dans la peinture. M. Ingres apparaît l'admirateur intelligent, le dévot attentif et respectueux de la beauté des femmes. Au reste, le culte qu'il avait de celles-ci, quand elles étaient belles, se trahissait souvent — et cela jusqu'à l'extrême de sa verte vieillesse — par un respect exquis, une galanterie

admirative dont elles étaient confuses. Ainsi/ écrit dans ses Souvenirs Amaury Duval, « une charmante fille qui posait pour M. Ingres, me disait un jour : « Si vous saviez tous les cris d'admiration qu'il pousse quand je travaille chez lui ! J'en deviens toute honteuse ! Et, quand je m'en vais, il me reconduit jusqu'à la porte et me dit : «Adieu, ma belle enfant», — et me baise la main. » Une autre fois M. Ingres disait, à propos de la même fille ou d'une autre, à son élève le bon peintre Jean Brémond : «Vois-tu, comme cette épaule s'attache à la poitrine? Quels jolis petits plis de la peau près du sein ! » Et Jean Brémond ajoute : « M. Ingres aimait ces petits plis... »

Ces traits, pris au milieu de tant d'autres, témoignent assez que, chez M. Ingres, la religion de la beauté était, comme pour les Grecs, la première de toutes. L'art n'était, pour lui, que le subtil moyen d'en rendre plus durable la grâce et la magique puissance.

Aussi fut-ce le meilleur du génie de Jean-Dominique Ingres de s'employer, jusqu'au seuil du tombeau, à défier la mort dont l'image abhorrée lui causait tant de souffrance et de lui opposer dans les plus achevés de ses ouvrages, avec une ferveur inlassable, les formes nues et vivantes de la beauté des femmes.

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