‹ Aspects & figures de femmesChapitre 17 sur 18 · LES FEMMES (D'INGRES). ' IÇ · texte numérisé non relu

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les hanches distribuent et que rythment avec mesure les jambes et les talons. Ainsi la Stratonice naît de sa pensée ; elle jaillit d'un seul et beau jet, toute droite, appuyée de l'épaule, à la colonnade. M. Ingres anime là l'une des filles les plus pures de son génie ; son dessin s'assouplif, se développe en se précisant ; il a retrouvé le secret de cette grande beauté simple que ne connaissent plus les hommes. Stratonice, affligée et craintive, se tient près du lit d'Antiochus: elle souffre de sa souffrance mais, elle est fière de la causer ; elle est abattue et charmante ; son cou flexueux se penche sous le poids d'un amour qu'elle pense défendu, mais elle a le bras le plus beau du monde et, sa robe de lin blanc dont les lignes sont heureuses trahit le dessin de son corps sans défaut. Stratonice affligée, statue amoureuse de la douleur, se tient au seuil de l'œuvre de M. Ingres, comme une Vestale modeste. C'en est la « perle » et le «joyau », comme pensait Théophile Gautier. C'est, avec l'Angélique, la Vierge à l'hostie et la Jeanne d'Arc, l'une de ces filles pudiques que parfois le grand Ingres aimait à promener, ainsi que des colombes, dans le profond harem que ce pur voluptueux peuplait par ailleurs des Odalisques et des Baigneuses d'Orient.

M. Ingres avait le goût de la beauté à un point tel que la vue de la laideur le jetait hors de lui. Son élève préféré, Amaury Du val, a écrit, dans son livre de Souvenirs, que son illustre maître ne pouvait supporter, auprès de lui, dans l'atelier, la présence d'un squelette. Le spectacle de la mort dans la maison de celui dont tout le génie ne doit être que vie et que lumière lui semblait un outrage qu'il ne tolérait pas. Aussi M. Ingres ne s'inspirait-il que des modèles les plus parfaits qu'il pût rencontrer ; il était aussi difficile, sur le choix de ceux-ci que pouvait l'être, dans la Grèce ancienne, un sculpteur de Samos,

de Sicyone ou de Corinthe. « Il y avait une fois, dit Amaury Duval, dans l'atelier de M. Ingres, un modèle, un jeune homme admirablement beau... » Et, cela commence comme un conte, se poursuit comme un hymne et donne, à l'œuvre totale du grand artiste, les proportions d'un temple d'albâtre et de beau marbre. Ainsi M. Ingres se promenait pieusement, sur les longues voies romaines, en contemplant les ruines de la cité antique. Les fûts sveltes et droits, les colonnades et les pylônes rappelaient à ses yeux, dans leur fine élégance et par leur jet splendide, la souplesse du corps des jeunes femmes; mais, il était un lieu où ses pas ne pouvaient plus avancer qu'à regret ; et je pense à la route de Tivoli où se tenait sur les pierres, un pauvre mendiant aveugle et dévoré d'ulcères. La souffrance que causait à l'artiste la vue de ce misérable était si aiguë, devenait si intense que Mme Ingres, voyant la crainte qu'éprouvait son mari à passer devant cet homme, se portait au-devant du maître, l'enveloppait de son long châle, et, le prenant par la main, l'emmenait en toute hâte de ce lieu de terreur.

Ainsi, dès le début de sa longue et durable carrière, la prédilection de M. Ingres était vive pour les beaux modèles. Il en trouva à Rome quelques-uns d'accomplis. Je pense que c'est le lieu de parler des admirables portraits qu'il y peignit des femmes. Alors Mmes de Sénonnes et de Vauçay se trouvaient au nombre des belles Françaises que le succès des armées de Napoléon avait, comme autant d'amoureuses, jetées à la suite des aigles, sur le chemin de l'Italie. Mme de Sénonnes avait le profil charmant, la bouche adorable et les doigts effilés des brunes ; mais, en Mme de Vauçay, se voyait le cou flexueux des Vénus, le regard attirant, l'ovale parfait du visage. M. Ingres les peignit l'une et l'autre et donna, de toutes les deux, les plus achevées des images féminines. Le portrait de Mme de Vauçay, dit Théophile Gautier, qui a bien compris le secret de cette belle œuvre, offre

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« une intensité de vie effrayante : ces yeux noirs et tranquilles sous l'arc mince de leurs sourcils vous entrent dans l'âme comme deux jets de feu. Ils vous suivent, ils vous obsèdent, ils vous charment, en prenant le mot au sens magique. » Et Théophile Gautier ajoute : « L'imperceptible sourire qui voltige sur les lèvres semble vous railler de votre amour impossible, tandis que les mains affectent de jouer distraitement avec les feuilles d'écaillé d'un petit éventail, en signe de parfaite insouciance. » Les cheveux sur le front sont partagés en bandeaux, les lèvres sont fines, le nez est droit et les deux seins sont enfermés dans ces ceintures du temps qui donnaient aux femmes de l'Empire la longue mollesse flottante des modes grecques et romaines. Le portrait de Mme de Sénonnes ne coûta pas au peintre moins de génie ni d'amour. Il est de la même époque que celui de Mme de Vauçay (i) et n'offre pas moins que son rival les qualités rares de la peinture. D'abord M. Ingres avait pensé à donner de son modèle la figure étendue, à coucher sur un lit de repos, à la façon de Mme Récamier, Mme de Sénonnes. Mais il laissa ce projet, et, de peur de rappeler David, assit simplement la jeune femme, dans la pose d'un mol abandon, sur un canapé de soie jaune. Une glace, placée derrière la figure, en reflète le profil perdu. Un châle à fond blanc, jeté négligemment sur les coussins, contraste avec l'incarnat du costume; mais, tout l'attrait réside dans le visage, le charme de l'expression et la beauté du sein que voile, en le montrant, une guimpe de gaze. Ce portrait, plus que celui de Mme de Vauçay peut-être, affirme, chez l'artiste, outre une science sans rivale du dessin, une vigueur des tons qu'il est rare de trouver dans les tableaux du même maître. Ici le visage est ardent, la pulpe de la peau est douce et colo-

(i) Le portrait de Mme la vicomtesse de Sénonnes est au musée de Nantes ; celui de Mme de Vauçay au musée Condé, à Chantilly.

rée, une secrète vie de l'âme anime ces beaux traits (i). En l'une et l'autre de ces deux œuvres, M. Ingres apparaît vraiment, pour la première fois, ce qu'il est en réalité : « un amoureux de la vie, un divinateur de caractères » (2). En vain ce grand artiste disait-il : « Un portrait de femme, rien au monde n'est plus difficile ; c'est infaisable. » Il est vrai ; mais c'était un défi que se portait à soi-même ce grand volontaire ; et nous savons qu'il est peu d'oeuvres, si ce n'est la grande Odalisque, où le peintre n'ait trahi aussi bien le respectueux amour qu'il avait de la femme agréable et jeune. Alors il n'est point jusqu'à son pinceau qui ne se fasse caressant, menu, dont la molle expression ne donne aux contours cette ligne enveloppante, dont le trait ne communique aux mains (comme chez Mme de Sénonnes, comme chez MI!ie Rivière) cette grâce effilée, comme longue et subtile des mains orientales ; dont le geste élégant ne dresse, de ses modèles, ces cous longs et charmants, d'une belle plénitude, qui sont comme la marque même de son génie. Le cou, chez M. Ingres, c'est, comme chez Raphaël, le cou svelte et parfait de la Vierge à la chaise ou de Jeanne d'Aragon, cette tour d'ivoire que l'épouse du Cantique portail, devant l'époux, avec un bel orgueil. Ainsi est celui de Mme de Sénonnes, de Mme de Vauçay, ainsi seront ceux de la Vierge à l'hostie, de la Théthys implorant Jupiter, de l'Angélique, et le beau cou amoureux, svelte et blanc comme celui des colombes, que dresse Paolo vers Francesca da Rimini. Mais les mains (ah ! les mains de ces portraits), ces petites mains potelées, fines et légères d'enfant ont la mollesse exquise des mains de courtisane.

(1) M. Gustave Babin {Gazette des Beaux-Arts, ier janvier 189S) a retracé l'histoire de ce tableau. La jeune femme du portrait n'est autre qu'une belle Transtévérine, une simple fille du peuple qu'épousa le vicomte de Sénonnes. Ingres, dit M. Babin, peignit dans tout l'éclat de sa beauté « cette opulente fille d'Italie, brune et savoureuse, à la poitrine et aux hanches larges, aux attaches minces, aux yeux veloutés •>.

(2) Gu?tave Geffroy.

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