IN MEMORIAM
TEODOR DE WYZEWA
C'est un plaisir maintenant assez rare, et d'autant plus choisi, celui dégoûter un auteur parlant dans un très pur langage français des grâces les plus ultimes de la sensibilité française. Ce livre est tout à leur honneur et leur consacre beaucoup d'amour. Il succède à d'autres qui ont depuis longtemps mérité à M. Edmond Pilon la plus sérieuse estime de cette partie privilégiée dit public en qui s'est conservée intacte la dilection passionnée des choses de l'ancienne France : et je pense qu'à ce public il n'avait pas encore offert le témoignage d'un art aussi parfait par la mesure, l'harmonie et le don d' évocation.
Issu de la poésie symboliste, de la douloureuse musicalité de Verlaine et de la noble eurythmie de Henri de Régnier, M. Edmond Pilon s'est lentement formé à l'écart, avec modestie, avec scrupule, avec un respect extrême du style: et c'est par degrés que cet écrivain dédaigneux de toute réclame, étranger à tout clan, ne cherchant d'autre récompense que la joie discrète de peindre ce qu'il aimait, est devenu un des Jwmmes de lettres les plus remarquables de notre temps. Pour recourir à ces expressions de jadis qui lui sont si chères, je dirai de lui qu'il peut être appelé « un gentil esprit » et « un honnête homme ». Mais entendez qu'il convient de donner à ces mots toute leur force. Ils s'accordeni à une intelligence sans sécheresse, ornée, curieuse de tout avec méthode, éprise de grâce, de tendresse et de beauté, et à un
laborieux qui honore dans toute sa conscience et tout son cœur l'idéal des lettres tel qu'il a illuminé nos grands morts.
M. Edmond Pilon a suivi l'inclination de son goût vers les choses du -passé. Elles ont exigé de lui, pour être plus profondément comprises, qu'il ne se contentât pas de la rétrospection de V imagination et du rêve, et qu'il devînt un historien et un érudit. Il avait d'abord infiniment chéri le paysage de France. Puis, il y avait évoqué quelques figures d'hommes illustres et de femmes délicieuses. La liaison entre les sites et les figures lui est ensuite apparue, comme à un bon peintre soucieux de composer. Et cela l'a conduit à étudier chaque personnage et à l'unir étroitement aux autres. Il est arrivé ainsi à un art très personnel, dont je le considère comme un véritable maître, un art où tout est vivant, où le poète domine toujours son thème, où le détail d'histoire, légèrement et sûrement donné, s'insère avec tact pour concourir à l'ensemble, et dont le résultat est exquis sans mièvrerie, savant sans pédantisme, habile sans vaine virtuosité. Je ne peux comparer de telles compositions qu'aux beaux essais de l'Anglais W aller Pater sur la Renaissance, et cet éloge a du moins pour moi le plus grand prix. Mais encore Pater était-il un esthéticien qui exprimait son amour pour une patrie spirituelle étrangère à sa race. M. Edmond Pilon est un Français d'élite qui parle de son pays, et cela lui donne une aisance qu'aucun raffinement de style ne peut assurer à un homme scrutant un pays où il n'est pas né.
En même temps qu'au cours des années M. Edmond Pilon, silencieusement, disciplinait ses curiosités et s'imposait un labeur méthodique jusqu'à acquérir et classer une somme de connaissances que très peu de nos confrères possèdent aujourd'hui, il perfectionnait son art d'exprimer. Il faut vingt ans pour se sentir à peu près assuré d'écrire en bon français : et je me hâte d'ajouter qu'on n'a jamais fini
d'apprendre, mais enfin je crois ne rien exagérer quant à la durée de ces « années d' apprentissage >>, pour quiconque prend la chose à cœur et ne considère pas le métier d'écrivain commeun moyen de gagner de l'argent, un prétexte à se pavaner et à jeter de la poudre aux yeux. M. Edmond Pilon a appris. Il n'a pas éprouvé ce maudit désir d'être original avant de rien savoir qui a gâté tant de jeunes gens et a, notamment, conduit tant de nos peintres et la peinture elle-même à l'inquiétante dégénérescence technique où nous les voyons. M. Edmond Pilon a commencé par écrire en imitant le style de ses modèles. «Il les a donc pastichés? me dira-t-on. Vous lui faites là un singulier compliment ! » Pas du tout. Un pastiche se fait soit par malice, soit par improbité et impuissance artificieuse. M. Edmond Pilon a imité comme les plus grands peintres ont fait des copies, pour saisir les mécanismes secrets et en prendre exemple. Il a composé des tableaux dans le style des écrivains du temps qu'il peignait, pour mieux s'identifier à leur âme. Il a essayé de penser et de dire comme ils eussent pensé et dit eux-mêmes, pour parvenir à une totale unité dans l'évocation. Il n'est pas un maître véritable qui, à ses débuts, ait procédé autrement. Mais, à mesure que M. Edmond Pilon travaillait, les imitations trop nettes s'atténuaient, ses façons d'exprimer s'attestaient plus personnelles. Nourri de nos classiques, il devenait fort, et capable d'un langage à la fois traditionnel et neuf.
Aujourd'hui, il a sa forme. C'est un délice de le lire. A quelque page qu'on ouvre son livre, on reste étonné et ravi par des qualités qui ne sont ni anciennes ni modernes, mais françaises de tous les temps, sans que pourtant rien « sente le bouquin », sans que rien décèle le lexicologue, le grammairien, l'êtymologiste, le technologue, l'érudit de dialectes et de sémantique. L'artiste a effacé toutes les traces
de son long et scrupuleux travail. Son parler est le doux parler de France, riant, souple, harmonieux, subtil, diapré de fleurs fines et de fins reflets, comme cette rivière de Marne dont il a célébré la lente beauté avec tant de poésie, d'esprit, et de frémissante adoration pour le génie de l'Ile-de-France. Les ouvrages de M. Edmond Pilon sont déjà nombreux. Ils sont les chants d'un vaste poème décoratif à la gloire de notre pays, et il les a peuplés peu à peu d'un monde de « portraits tendres et pathétiques » selon le titre d'un de ses recueils. Il a commenté la vie et l'art de Chardin, de Watteau et de Greuze en trois volumes qui le placent, pour l'érudition et la compréhension, au tout premier rang des critiques d'art modernes dignes de ce nom. Son morceau sur Le dernier jour de Watteau est un chef-d'œuvre. C'en est un autre que celui sur Le voyage de La Fontaine ; un autre que celui sur l'assassinat de Madame de Brézé ; un autre que celui sur la vie de Daniel de Foe. Et je dis « chefs-d'œuvre » en prétendant être pleinement conscient de la responsabilité d'écrire une telle expression malgré l'usage si déréglé qu'on en a fait. M. Edmond Pilon connaît à fond les xvne et xvme siècles et, ce qui est mieux, il les ressent, il les vit, il sait que là s'unirent les beautés culminantes de la France. Il a été sensible à la nostalgie des « Isles » telle qu'elle s'est transmise des temps de Cook aux temps de Chateaubriand. Il a été sensible au romantisme et plein de pitié délicate pour ses «muses plaintives » et ses héros malheureux. Tout ce qui a touché Barrés, Henri de Régnier, Francis Jammes, Mme de Noailles, l'a touché, mais son originalité de sentiment et de forme demeure entière: il est «passéiste» avec vénération, mais avec le sourire de la vie. Il ne refuse pas son temps pour se réfugier parmi des ombres. Pour lui, tout cela c'est la France, et ces ombres nous animent et nous assistent. En 1914, elles ont
combattu avec nous aux champs de la Marne, elles ont formé l'armée invisible qui, auprès de l'autre, a arrêté les Barbares.
L'œuvre de ce rare, docte, pur et généreux écrivain est tout entière un acte de foi. La relire, c'est se remémorer toutes les grandeurs et tous les charmes de notre race, et je ne proposerais pas de meilleur modèle à un étranger délicat, soucieux de s'initier au sens le plus fin du génie de la France. Elle compose dans le scrupule de l'histoire un conte de fées « qui est arrivé ». Elle captive et invite au rêve par la magie de la langue, la légèreté de la trame, l'esprit, le piquant, l'ironie et la mélancolie. Elle est due à un être pour qui la beauté a un sens et à qui elle sert d'optimisme, heureux des paysages et des femmes, curieux, amusé, ému, devenu un maître par sa facidté d'aimer.
Je m'aperçois que le désir de rendre franchement et simplement justice à M. Edmond Pilon m'a presque fait risquer de fatiguer la patience du lecteur: il attendait de moi une préface au présent livre, on avait bien voulu me la demander et je n'ai encore rien dit de mon sujet. Cela prouve, à ma confusion, que je compose aussi mal que M. Edmond Pilon compose bien, et que le souci d'essayer le portrait de ce portraitiste m'a égaré. Il est bien tard pour revenir à ce livre lui-même, et il n'a, au fond, guère plus à être présenté que son auteur. Toutes les qualités de M. Edmond Pilon s'y concentrent, et il y atteint, me semble-t-il, plus heureusement, plus fortement que jamais, à l'unité dans la diversité. C'est ce qui est le propre d'un poète, lorsqu'il a été amené à être mémorialiste, érudit, historien, biographe : tous ces aspects interchangeables de son talent le ramènent à la seule chose qui contente vraiment son âme. Le premier morceau de ce recueil nous dit toute la genèse de la sensibilité de l'auteur, et de quelle exquise façon !
Il semble que Mlle des Œillets, Mlle de la Force, Armande Béjart, Manon Le Cler, certaines créoles, certaines Allemandes ayant plu à ce grand et libre sensualiste de Stendhal, les figures imaginées par M. Anatole France, ou celles que peignit M. Ingres et dont M. Edmond Pilon parle avec tant de sagacité critique, soient de provenances et de psychologies aussi diverses que leurs attifements. Cependant elles sont de la même famille, et le fil d'or dont un patient et parfait artiste de lettres les unit ne saurait se rompre.
Cet artiste, je voudrais que tout le monde l'admirât comme je le fais, et qu'il fût partout vanté et remercié pour les joies spirituelles qu'il nous donne. Mais je me défends d'insinuer par là que, malgré une réputation sérieusement confirmée par tous les bons connaisseurs, il n'est point encore à sa vraie place. D'abord, quand tout le public de qualité dit d'un artiste qu'il n'a pas la place qu'il mériterait, cet artiste a par cet aveu même sa place, et très belle, et la plus digne de lui: il y a tant et trop d'écrivains dont chacun s'exclame qu'ils ont la place qu'ils ne méritent pas l Et puis, un artiste de ce savoir et de ce rang va droit aux cœurs et aux esprits créés pour l'apprécier et l'aimer. Et quelle récompense n'a-t-il pas reçue d'abord de lui-même ! Il a beaucoup travaillé et semble écrire et peindre pour se divertir. Il se plaît dans le commerce des plus jolies et des plus touchantes choses, dont son goût sagace a su extraire foutes les joies. Il est paysagiste et peintre de femmes, il passe des musées à la nature, il garde dans la maturité l'âme fraîche du jeune poète qu'il fut, et aucune des passions mauvaises de l'arrivisme n'a diminué sa puissance de songe, sa contemplation patiente et pure. Comme l'enfant divin dont parle Novalis, il joue avec les forces et les apparences, et toute la magie de son talent vient du culte de la patrie. La belle et ingénieuse existence ! Elle est riche de toutes les
élégances morales et de toutes les vertus de l'ordre français ; et en ces heures de fiévreux désordres, où tant d'inquiets cherchent pour le tourment de chercher, voici quelqu'un qui est, homme et œuvre, un exemple, quelqu'un qui s'est trouvé. Il a choisi la meilleure part, et il peut être bien tranquille : à de plus bruyants il survivra, dans sa perfection calme. Les théories enflamment, déçoivent et se délaissent, mais les écrivains qui pensent et écrivent bien semblent être tous du même temps. Il y a des pages de M. Edmond Pilon qui dans de longues années apparaîtront aussi fraîches que des pastels de ce grand La Tour dont il est le disciple littéraire, et dont il a fervemment aimé et appris l'art « de descendre au fond des modèles et de les remporter tout entiers »•
Camille Mauclair.