‹ Aspects & figures de femmesChapitre 4 sur 18 · OU LES SOUVENIRS D'UN ENFANT · texte numérisé non relu

OU LES SOUVENIRS D'UN ENFANT

Ce qu'on dit de soi est toujours poésie. Renan (Souvenirs).

C'était dans un petit pensionnat qui était bien humble et dans lequel il y avait peu d'élèves. J'étais à l'âge où l'on voit tout en beau, où le cœur s'éveille, où la fraîcheur des yeux, qui n'a rencontré que la fraîcheur de l'univers, n'a pas encore été souillée par la laideur du monde et la bassesse des actions des hommes.

A ce moment, la nature prenait déjà possession de ma pensée. J'aimais à contempler, par les vitres de l'étude, le grand balancement des peupliers et des chênes ; la senteur du buis des préaux me ravissait à l'instant de l'orage ; durant l'avril, le chant d'un oiseau, en pénétrant par la baie ouverte, au fond du dortoir assoupi, montait dans le silence et m'émerveillait ; mais, l'odeur du lilas, portée sur l'aile des brises, avait presque autant de pouvoir sur mon cœur.

Il me semblait — cette odeur lointaine, légère et comme aérienne — qu'elle venait du parc ainsi que d'un abîme et se répandait partout avec pénétration. Jamais nuits parfumées ne me furent plus heureuses. J'étais bien jeune encore, mais riche de souvenirs et, c'étaient ces souvenirs que j'appelais à moi, des limbes de mon bref passé, tandis

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qu'autour de moi le sommeil avait clos les yeux des autres pensionnaires.

Ce n'est pas que ces souvenirs, à l'âge où j'étais parvenu, fussent poignants ou magnifiques ; mais, ils avaient cette nouveauté qui rend tout merveilleux et cette intensité qui provient de la limite de leur nombre. La senteur des grains du cassis écrasés dans ma main, lors d'une dernière promenade dans la campagne, la fraîcheur de l'eau qui coulait sur mes lèvres dans la fontaine, les bras blancs de cette fille qui lavait du linge et se penchait en riant sur l'écume, composaient, au milieu de bien d'autres, quelques-uns de ces souvenirs.

On voit que c'était bien peu et que les enfants, seuls, sont capables de donner du prix à des impressions aussi passagères. C'est qu'alors le cœur est comme une urne vide. Rien n'y a pénétré encore de puissant, de mâle ou de désespéré ; de même qu'à ce moment de la vie la plus brève image suffit pour les yeux, il suffit au cœur de peu d'instants pour battre. Ce n'est que vers onze ou douze ans que ces battements commencent à s'accélérer ; alors de simples images, des reflets fugitifs étonnent plus qu'ils ne contentent ; et, dans la nuit plus lourde, au fond du dortoir plus silencieux, la chaleur du sang commence à frapper d'un avertissement la tempe et le pouls de l'enfant ; dans l'odeur du lilas passe une inquiétude et cette inquiétude n'est pas loin de préparer à la connaissance.

M. Dupont-Deslandes, pauvre pion lamentable et touchant, à qui il appartenait de garder notre sommeil autant que de conduire nos études, je dirai comment je me trouvai, bien malgré moi, amené sur le bord du rivage heureux où le garçon qui s'éveille aperçoit, pour la première fois, une ombre ineffable passer dans la lumière et laisser, à sa suite, une odeur divine.

Comme à travers le trouble d'un verre dépoli, debout dans mon passé d'enfant, je revois M. Dupont-Deslandes. Grand, roux, pâle et résigné, M. Dupont-Deslandes ressemblait à ces chefs gaulois que l'orgueil des Romains retenait captifs loin de leur nation. Une résignation infinie, une incurable tristesse et le regret d'une vie pauvre et sans grandeur donnaient à sa personne une attitude d'abattement et de consternation.

Indifférent à tout, aux reproches de son directeur comme aux sarcasmes de ses élèves, M. Dupont-Deslandes ne trouvait, durant les heures d'étude, de consolation que dans les travaux de la géographie. Avec une sorte d'envie rageuse, l'âpre et sourd désir de ceux que la nécessité retient à jamais attachés et qui ne peuvent pas quitter l'ombre de leur maison, le pauvre homme ne rêvait que de départs à bord d'illusoires navires, de périples nombreux et d'escales lointaines.

Correspondant de plusieurs petites sociétés savantes, M. Dupont-Deslandes, qui n'avait jamais porté ses pas plus loin que Gonesse et Montmorency, écrivait d'abondance des récits de voyages. Ses lectures étaient toutes exotiques, et c'est ainsi qu'il avait peuplé notre petite bibliothèque d'élèves des récits fictifs de ses explorations. Mais, par un malheur qui tenait de l'ingratitude de~sâ nature, M. Dupont-Deslandes, dans le regard de qui vivait la nostalgie des mondes les plus merveilleux, ne trouvait pas les mots qui forcent l'attention et donnent mx lecteurs qui franchissent le seuil des livres, le désir l'aller jusqu'au bout du récit. Rien n'était plus insipide jue ces écrits où son pauvre esprit, retenu comme un Diseau dans le filet, se débattait vainement parmi des iorêts sans profondeur, des mers sans mouvement ni

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cadence et le désespérant désert d'un style avare et pauvre.

Seuls, parmi ces plaquettes poussiéreuses, ces communications pédantes, quelques tomes dépareillés du Voyage du jeune Anacharsis, des Ruines et des Œuvres de Chateaubriand s'étaient égarés. Et, c'est là l'un des livres que j'eus l'audace de demander, un Jour d'étude récréative, en communication à M. Dupont-Deslandes. M. Dupont- Deslandes, surpris, leva vers moi ses yeux larmoyants, fit un geste évasif et nettement me refusa ce que je sollicitais.

Il n'y eut désormais rien au monde que je désirasse avec plus d'ardeur que ce petit tome poussiéreux, à dos déchiré, flétri, piqué de vers, que j'apercevais, comme dans un rayon de gloire, au-dessus du bureau inaccessible.

Je me souviens fort bien de ce que faisait M. Dupont- Deslandes- ce jour-là.

Il avait relevé le pupitre de son bureau, de façon à s'isoler complètement de la classe et, la tête cachée dans ses mains, se livrait en silence à la lecture d'une vieille liasse de lettres mystérieuses. Plusieurs de ces lettres, nous le savions à force de l'avoir observé, étaient écrites avec une sorte d'encre sympathique, et M. Dupont- Deslandes ne pouvait les déchiffrer qu'après les avoir présentées à la flamme d'une petite lampe qu'il tenait en réserve à cet effet.

Tandis qu'il se livrait à cette tâche difficile, il semblait que notre maître ne fût plus de ce monde ; tout le bruit de l'étude devenait inexistant pour lui; C'est alors, tandis qu'il était disparu, comme enfoui dans les profondeurs de son pupitre, que la classe, autour de lui, prenait un étrange aspect.

11 n'y avait pas, à ce moment curieux, d'élève qui ne simulât de contorsions ou ne se livrât aux mouvements d'une pantomime éperdue. L'élève Toudoux et l'élève Crinbleu notamment se signalaient, parmi les plus pétulants d'entre nous, par leur enthousiasme à mal faire, par les ressources toujours imprévues d'une imagination fertile en grimaces. Se coiffer d'un mouchoir ou d'un casque en papier, se garnir le nez d'un porte-plume et d'un crayon, se retourner les paupières de façon à montrer l'intérieur d'yeux hideux et rouges, voilà quel était le rôle de Toudoux. Crinbleu, plus acrobatique, se haussait sur son pupitre, se croisait les bras et les jambes en un enchevêtrement singulier, se barbouillait le nez avec de l'encre et donnait à ses pitreries une sorte d'expression stupéfiante et simiesque.

Une vagUe de rire soulevait alors la classe entière. L'hilarité, en courant de banc en banc, se communiquait à tous ces gamins emprisonnés, et ce. rire, comme un murmure de petits flots, montait, montait, gagnait jusqu'au bureau de M. Dupont-Deslandes.

D'ordinaire, M. Dupont-Deslandes demeurait fermé à ces bruits extérieurs et continuait de vivre, à la lueur de sa lampe, le drame inconnu de sa correspondance. Mais, il advint que, cette fois-là, dépassant la mesure, Crinbleu et Toudoux, se haussant sur le pied, se défiant l'un l'autre, entreprirent, au moyen de leurs règles, une manière de duel.

Un coup droit, porté par Crinbleu, atteignit Toudoux à l'épaule. Le gaillard, poussé un peu fort, perdit l'équilibre, chancela ; la chute de son corps amena celle de son dictionnaire et de son atlas ; il en résulta un bruit épouvantable et, dans le tumulte que cela fit, M. Dupont- Deslandes leva, du fond de l'ombre, sa tête éplorée de Gaulois malheureux. Notre stupeur fut grande de voir que, le long des joues du pauvre homme, coulaient encore des larmes ; mais, ni Toudoux ni Crinbleu n'avaient le

respect du malheur. Ils partirent d'un grand éclat de rire. C'est ce qui fait que, malgré sa mansuétude, son amour des mappemondes et des lettres intimes, M. Dupont- Deslandes entra dans une rage folle.

Je me rappelle fort bien que Crinbleu et Toudoux, privés tous deux de promenade, furent condamnés à rester enfermés, ce jour-là, dans l'étude. Epris comme je l'étais de lecture, j'obtins alors, sous je ne sais plus quel prétexte, la faveur de rester auprès d'eux...

A peine fûmes-nous seuls que Toudoux, coiffé à la marmotte, entra dans le sommeil. Crinbleu, de qui la curiosité était plus tenace, s'efforça, mais vainement, de faire sauter, d'un coup d'épaule, le pupitre de M. Dupont- Deslandes ; le pupitre résista. Alors Crinbleu, déçu, reporta son dépit du côté de la bibliothèque, à l'aide d'une clé de fortune en fit jouer le ressort; et c'est ainsi que nous fûmes en présence des livres. La plupart offraient des portraits de sauvages agrémentés des modes les plus exotiques : arêtes de poissons, plumes multicolores, pagnes longs et bariolés, armes meurtrières trempées dans le poison.

Crinbleu raffolait de ces spectacles, et la joie infinie qu'il ressentait à contempler ces figures peintes et barbares était si profonde que la punition qui l'avait frappé devenait, à ce moment, pour lui, une manière de récompense. Pour moi, qui m'attachais moins aux images qu'au texte, je me saisis, pendant que mon camarade était en contemplation devant les merveilles du Pôle ou de l'Equateur, du livre tant désiré, du livre inaccessible qui portait le titre d'Atala et sur la première page duquel on voyait l'auteur, M. de Chateaubriand, dans l'attitude de Napoléon, la main droite passée dans le gilet, debout devant la

mer et livrant, au vent brûlant des Florides, un front tourmenté.

Je puis dire que je sus pour la première fois, ce jour-là, ce que c'était qu'un livre ; je puis définir maintenant, après tant d'années, le bouleversement que cela fit dans ma nature. Je n'avais pas, jusqu'alors, conscience qu'on pût écrire des livres pour autre chose que pour instruire ou pour ennuyer. Je ne soupçonnais pas qu'on pût en écrire pour plaire, mais, surtout, je ne concevais pas qu'on pût en composer pour quelque chose de plus doux.

Jusqu'alors, j'avais eu ceci de commun avec M. Dupont- Deslandes que je considérais les atlas comme les plus heureux des ouvrages. On n'a qu'à les contempler, et, sur leurs mers d'azur, à travers les hachures des montagnes, dans la paix des golfes, on prend un plaisir extrême à promener sa pensée mobile. Et — toujours comme M. Dupont-Deslandes — je pensais aussi que les herbiers sont beaux d'où le goût des herbes pressées entre les pages prend, avec le temps, quelque chose de la vieille odeur des noisettes. Mais, M. Dupont-Deslandes couvrait tout cela d'un voile pédagogique opaque ; et, l'aile de la mouette battant sur la mer, la senteur fanée du fenouil des prairies ne semblaient plus vivre ou s'exhaler, après les explications fatigantes que le bonhomme aux crins roux nous donnait de l'univers. Quant à nous suggérer que le regard de l'enfant peut se porter avec surprise et satisfaction ailleurs que sur les plans d'un atlas ou les feuillets d'un herbier, c'était une pensée monstrueuse à laquelle il ne vint jamais à notre maître l'idée de s'arrêter.

Un instant je pensai à la fureur farouche qui ne manquerait pas de secouer les cheveux flambants, les moustaches fauves et toute l'échiné dorée du bonhomme, s'il parvenait jamais à surprendre comment, çrâce à la complicité criminelle de Crinbleu, j'étais parvenu dans un monde semblable à un paradis et sur le seuil duquel un

cacatoès, suspendu aux branches d'un azaléa, semblait, en battant de l'aile, m'indiquer le chemin défendu de la Savane.

O fleurs séchées, fougères mortes, lianes brisées, comme vous semblâtes alors vivre et rayonner dans les, pages du livre ! Splendeur ! Splendeur ! Etonnement d'une nature où l'homme tourmenté marche en comprimant sa poitrine et tremble au parfum d'un être qui n'est pas semblable à lui ! Ravissement ! Ravissement ! Il y avait donc cela^ que j'ignorais ! Il y avait donc autre chose que des collèges, autre chose que des études, autre chose que tout ce qui existe dans le monde étroit d'une école, autre chose que le plaisir d'un enfant, autre chose ! autre chose !

Quand les légions d'abeilles bourdonnent au fond des bois du Kentucky ou du Tennessee, elles ne font pas plus de bruit que n'en faisait, à ce moment, mon sang en battant dans mes veines. Je voyais le Natchez enchaîné chez les Muscogulges ; je l'entendais qui disait: «J'étais attaché an pied d'un arbre; un guerrier veillait impatiemment auprès de moi. J'avais à peine passé quelques instants dans ce lieu, qu Atala parut sous les liquidambqrs de la fontaine... >> Et peu après, c'était le divin passage : «Atala écouta ma prière; comme un façn semble pendre aux fleurs de lianes roses qu'il saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne, ainsi je restai suspendu aux lèvres d\e ma bien-aimée... >>

A la lecture de ces mots, le vol des abeilles se fit plus bourdonnant, plus fort. Un voile de feu semblait couvrir ma vue, un souffle ardent gonflait ma ppitrine ; je perdais la notion du temps, du lieu ; l'odeur ancienne, l'odeur si fade de noix sèche, de poussière et de vieux livres qui s'échappait à l'ordinaire de l'étude avait fait place à l'enivrant parfum de la forêt ; rien de ce qui m'entourait, niToudoux qui ronflait coiffé à la marmotte, les poings sur les yeux, ni Crinbleu agité de surprise et poussant de grands cris à la vue des dessins barbares, n'avait plus le

pouvoir de m'étonner. Mais seulement, devant le vieux tableau noir, au-dessus des pupitres, au-dessus de la ligne des bancs et des encriers, je voyais la fille de Simaghan. Elle avançait en foulant les violettes ; Chactas l'avait couronnée de mauves bleues ; un collier, fait des grains rouges de l'azaléa, entourait son cou délicat. Je la voyais belle et je la sentais nue, je la comprenais rougissante et je la devinais proche ; et pour la première fois, dans un décor morose, au fond d'un petit pensionnat d'enfants, le trouble de la femme entrait dans mon cœur...

Et maintenant, voilà que c'étaient les danseuses de la tribu ! Je ne savais ce qu'admirer le plus de l'œillet de leurs lèvres ou du magnolia de leur chevelure. Cependant qu'elles dansaient, le pompadoura étendait son ombre audessus d'elles ; elles tâchaient à s'arracher une baguette de saule ; et, les boutons de leurs seins se choquaient comme ceux des églantiers quand la brise est douce ; sur leurs flancs polis, sur leurs bras ambrés couraient les rayons du jour, et, leurs talons nerveux, en frappant le sol américain, semblaient se disputer la possession des fleurs dont le gazon s'était émaillé pour elles.

Divin spectacle ! Il eût duré longtemps, et longtemps encore je fusse demeuré sous le charme et dans la lumière ; mais, un coup de sifflet strident, parti du préau, vint déchirer mon rêve. Sous la commotion que cela détermina dans l'étude, Crinbleu poussa son grand cri de guerre, referma son livre et, comme il vit que Toudoux, plongé dans le sommeil, demeurait étranger à tout son tumulte, il prit sa vieille grammaire déchiquetée par plus d'un combat, la lança, telle une flèche, du côté du dormeur. Sous le coup, qui lui arriva sur son crâne oblong pareil à quelque œuf poilu, Toudoux releva sa mince figure d'enfant de chœur piquée de petits points roux. Puis, ce furent les pas traînants des élèves, la voix nasillarde et triste de M. Dupont-Deslandes se faisant plus menaçante, plus aigre.

Quand l'étude reprit, je n'étais plus tout à fait le même. Un monde nouveau vivait en moi; mes mains tremblaient, mon front brûlait, mon souffle même oppressait ma gorge ; et, tandis que, sous ma blouse d'écolier, je glissais à la dérobée le troublant petit livre, il me semblait, tant j'étais ému, sur mon cœur d'enfant cacher mon premier amour d'homme.

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