‹ Aspirations et apaisementChapitre 1 sur 4 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le 20 mai 1889, vers dix heures du matin, les élèves de huitième année d'un lycée de Moscou se présentaient chez le censeur. Celui-ci leur avait promis qu'il se renseignerait et leur ferait connaître, dès la veille de la date officielle, le résultat des épreuves écrites du baccalauréat. L'avenir des élèves dépendait du succès de ces épreuves. S'ils y réussissaient, ils étaient admis à subir les examens oraux, d'une difficulté bien moindre. Au contraire, en cas d'échec dans les épreuves écrites, il leur fallait ou abandonner le lycée, ou bien y passer une année supplémentaire. C'est pourquoi les seize élèves qui, cette année-là, s'étaient présentés devant les examinateurs, étaient tous venus s'informer de leur sort.

Depuis une demi-heure déjà ils étaient réunis dans la salle de récréation, vaste et claire, et, tout émus, ils attendaient l'arrivée du censeur. Par groupes de deux ou trois, ils arpentaient le parquet ciré où le soleil printanier mettait des lueurs vives, et ils eau-

4 ASPIRATIOiNS

saient avec animation. Dans leurs visages pâles, fatigués, seuls les yeux brillaient. La plupart d'entre eux avaient les joues caves, résultat des insomnies, des efforts de mémoire et de la fièvre de préparation de tous ces derniers jours.

Près de la porte donnant accès de l'escalier dans la salle, et par où devait venir le censeur, se tenaient deux élèves, tous deux d'assez haute taille, tous deux bruns, les cheveux ras, et vêtus, comme leurs camarades, de courtes blouses noires serrées à la taille par une ceinture de cuir. Ils causaient avec volubilité. L'un d'eux s'appelait Mikheïev, ou « Mischka », ainsi que le désignaient ses condisciples ; l'autre était Kolia (i) Glebov. Mischka, avec des gestes nerveux et des paroles saccadées, allait et venait devant Glebov. Il zézayait, et ce zézaiement, ainsi que l'état de fièvre dans lequel il se trouvait, rendait sa prononciation incertaine. Malgré cela, Glebov le comprenait fort bien etl'écoutait avec une attention mêlée de tristesse. Et il songeait : « Aurait-il vraiment échoué, le pauvre r Non, cela n'est pas possible. »

— Comprends-tu, comprends-tu ? — faisait Mikheïev avec vivacité, — j'étais tellement, mais tellement ému que j'en demeurais comme abruti. J'avais même oublié tout ce que je savais. Je suis recalé ! oh, sûrement, je suis recalé !

(i) Diminutif de Nicolas.

— Je me demande seulement, — reprit Mikheïev, — pourquoi j'ai ressassé tout cela, pourquoi j'ai pourri ici pendant tant d'années. A quoi bon ? Qu'y ai-je appris ? Paiiis, piscis, crinis, finis ? Ou bien qu'il y a eu des guerres puniques, un pantalon de Pythagore ? Qn'est-ce que j'en ferai, dis-le moi !

— Tais toi un peu, puisque nous ne savons rien encore, — fit Glebov. — Attendons que Mikhaïl Ivanovitch soit venu nous renseigner.

— Mikhaïl Ivanovitch } Mais je le sais bien sans lui...

— Mikhaïl Ivanovitch î Mikhaïl Ivanovitch !... chuchota-t-on à ce moment dans la salle.

Glebov se tourna vers l'escalier et aperçut la tête blonde du censeur, qui montait à petits pas en rajustant son binocle d'or. Tous se turent et s'avancèrent vers la porte. Le censeur salua en entrant tous les élèves qui l'entourèrent et se mirent à le questionner tous à la fois :

: — Eh bien! Mikhaïl Ivanovitch r... Et mon ex-tempora grec ?

— Et ma composition russe ? Et mon problème ?

— Un instant, Messieurs, fit le censeur. Je vais procéder par ordre. Semen Pavlovitch (c'était le proviseur) m'y a autorisé. Demain, il n'y aura donc pas de proclamation motivée.

Ces paroles étaient prononcées par le censeur sur un ton tel que tous en comprirent l'importance. Et

chacun d'eux songea : (( Il y a donc lieu à des observations"? ))

Le silence s'établit dans la salle. On n'entendait que le froissement du papier retiré par le censeur de sa poche intérieure, et le roulement des voitures sur le pavé.

— Arbouzov, — commença le censeur, — a réussi a toutes les épreuves écrites. Sa rédaction est médiocre : il a cependant un 3 (1).

— Dieu soit loué ! s'écria un petit roux, fils d'un marchand, en faisant vivement un signe de croix.

— Briansky et Boureniev sont admissibles. Glebov entendit derrière son dos un profond sou--

pir. Il se retourna et aperçut la face ronde de Briansky, dont les grands yeux bleus, — des yeux de verre, — rayonnaient de joie. Puis Briansky leva un bras, exécuta une pirouette sur sa jambe gauche serrée dans un étroit pantalon à la mode, et fit un bond jusqu'à la fenêtre.

— Vassiliev et -Glebov admissibles, poursuivit le censeur. Vous, Glebov, vous avez donné du fil à retordre à Semen Pavlovitch.

— Et pourquoi ? demanda Glebov, se doutant parfaitement de quoi il s'agissait et sentant, à la nouvelle qu'il avait réussi à l'écrit, comme une chaude ondée d'infini bonheur lui courir par tout le corps.

- (1) Dans les lycées russes, la note maxima est 5.

Si bien qu'il eût été préparé et quoiqu'il eût étudié toutes les matières dans les moindres détails, il avait été, durant les examens, en proie à une telle surexcitation, qu'il avait douté du succès. Il avait été particulièrement ému quand il s'était agi de résoudre les problèmes : alors une sorte de stupeur l'avait envahi. Le tour venu de la dissertation russe, il s'était senti de si méchante humeur qu'une envie l'avait pris de se refuser à composer sur le sujet donné. Le thème était le suivant : (( Pourquoi une véritable œuvre d'art doit-elle répondre à l'esprit de l'époque et de la nationalité ? ))

Après en avoir pris connaissance, Kolia était resté longtemps a se demander si la question était, oui ou non, sérieusement posée. Que signifiait ce thème extravagant ? Que voulait dire : « répondre à l'esprit de l'époque et de la nationalité » 7 Une véritable œuvre d'art devait-elle donc toujours se préoccuper de questions à l'ordre du jour, et du peuple, c'est-à-dire être tendancieuse r Ou bien devait-elle refléter l'esprit du temps et l'actualité des événements qu'elle évoque? Evidemment, le promoteur de ce thème avait dû avoir en vue le premier sens, car le second découlait de soi.

Mais alors, d'après cette formule, les Tsiganes, de Pouschkine, sont-ils ou non une véritable œuvre d'art ? Boris Godounov (i), Guerre et paix, les tragé-

(i) Tragédie de Pouschkine.

dies de Shakspeare, etc. , etc. , autant de productions qui ne seraient pas artistiques ?

((Quelle œuvre se rapproche donc le plus de la définition du thème?» — s'était demandé Kolia. Il était, devant ce sujet, demeuré perplexe et sincèrement indigné. Il avait songé à se lever et à déclarer au proviseur et à l'inspecteur général, qui, en frac bleu foncé à boutons d'or, assistait à l'examen, qu'il ne saurait composer sur la question posée. Cependant, la sagesse avait pris le dessus et il s'était résolu non à faire une dissertation, mais une parodie, ainsi qu'il l'avait lui-même avoué à ses camarades après la composition.Toutefois, il avait combiné cette parodie de telle façon qu'on pouvait la prendre au sérieux. Il savait que le principal était de ne point faire de fautes d'orthographe et de ne pas présenter moins de trois ou quatre pages ; le reste était secondaire.

Il prit donc le Jouvenceau (r), de Von Wizine, et les Ames mortes, de Gogol, et, s'appuyant sur ces deux ouvrages il rédigea en langue correcte la composition prescrite.

Le proviseur s'était bien aperçu de l'état d'esprit dans lequel se trouvait le candidat pendant cet examen ; comprenant son hésitation, il avait, — comme le pensait Kolia, — partagé ses idées sur le sujet.

(i) Célèbre comédie russe du XVIIIe siècle.

A la question posée par ce dernier, le censeur répondit :

— Semen Pavlovitch a. tenu compte de cette considération que si votre composition avait quelque chose de terne, la faute en était au sujet, et que vous étiez un des plus développés de la classe.

Ce disant, il lui souriait avec bienveillance.

— Ah ! merci à Semen Pavlovitch, s'écria joyeusement Kolia. Je savais bien qu'il me soutiendrait. Mais aussi, quel sujet !

— Oui, Oui. Pourquoi ce «vraiment artistique)))... Ce n'était pas bien clair, fit le censeur.

Il voulait montrer que, lui aussi, avait une opinion littéraire et artistique. Puis il reprit la lecture des noms des élèves qui avaient subi victorieusement les épreuves écrites.

A présent, Glebov attendait avec impatience celui de Mikheïev qui, caché derrière les autres, demeurait anxieux. Il battait constamment des paupières, suivant sa coutume et comme il le faisait en classe, quand il ne savait pas suffisamment sa leçon. Glebov se demanda encore s'il était possible que Mischka fût réellement « retoqué », ce qui pour lui eût été comme un arrêt. Glebov savait combien Mikheïev avait peiné pendant les deux derniers trimestres, les deux derniers mois surtout, où il n'avait presque pas dormi, et combien son envie était grande d'entrer avec ceux de sa classe à l'Université et de coiffer enfin

la casquette d'étudiant. Et Kolia se sentait ému comme s'il se fût agi de sa propre destinée.

— Mikheïev, lut le censeur. Mikheïev. .. répéta-t-il. Puis il s'arrêta et regarda par-dessus son binocle.

Mikheïev, pâle, muet, baissait les yeux.

— Vous n'êtes pas admis aux épreuves orales.

— Et pourquoi cela î fit soudain et presque brutalement Mikheïev.

— La composition russe, les ex-tempora, les problèmes, tout est insuffisant.

- Ne pourrais-je racheter cela à l'oral ? demanda Mikheïev, comme cherchant une dernière planche de salut. Et son visage hâlé devint plus blême encore.

— Non. On a décidé de vous laisser encore une année dans votre classe, et vous n'avez plus d'autre espoir.

Le censeur se tut, tandis que les élèves, silencieux, regardaient Mikheïev, comme s'ils venaient d'apprendre la mort de quelqu'un.

Ils descendirent, franchirent la porte du lycée et, sans rien dire, gagnèrent la rue. Glebov accompagna Mikheïev chez lui, dans la crainte qu'il ne se livrât à quelque acte de désespoir. Il voulait aussi tenter de le consoler. Mais dès qu'il l'essayait, il sentait •combien ses paroles avaient peu de chance d'y réus-

sir ; d'ailleurs, lui-même qui était à peu prés assuré du succès de ses examens, éprouvait une sorte de gêne à prodiguer ses consolations à Mikheïev qui avait échoué. Aussi parlait-il peu, attendant que Mischka s'épanchât de lui-même et allégeât ainsi son chagrin. Mais celui-ci s'entêtait dans son mutisme et marchait rapidement, la tête basse, les mains dans les poches de son léger pardessus.

Devant sa maison seulement, se tournant vers Glebov et l'appelant par son petit nom, ce qu'il ne faisait que dans leurs entretiens les plus intimes, il dit:

— Inutile, Kolia... Si tu viens chez moi pour me consoler, je te remercie, mais c'est peine perdue.

Ils franchirent la porte cochère d'un joli pavillon, propret, peint en jaune, situé dans une ruelle entre Pretchistenka et Arbat. Les parents de Mikheïev, ainsi que la plupart des familles de Moscou, étaient déjà partis pour la campagne, et Mischka restait seul, en compagnie d'un jeune gas villageois, Vagnka, qui lui servait à la fois de cuisinier, de laquais et de bonne d'enfant.

— Si je t'importune, tu n'as qu'à me le dire, je m'en irai, murmura Kolia, tandis que Mikheïev sonnait à l'entrée.

— Non, mon cher, répondit Mischka. Entre, entre... Je pensais seulement que tu avais autre chose à faire.

. Kolia pénétra dans la salle à manger.

— Je voudrais savoir quels sont tes projets, dit-il en s'asseyant devant la table. Et d'abord, je veux que tu me promettes de ne faire aucune sottise.

— Tu m'as bien entendu, répliqua Mikheïev avec quelque humeur, je viens de dire à Vagnka que nous partirions demain pour la campagne. Là, je déciderai. Certes, je ne resterai pas dans notre maudit lycée... J'entrerai plutôt soit à l'Institut, soit au régiment.

— Ah ! seigneur Dieu ! s'écria-t-il aussitôt après, d'une voix pleine de larmes, en s'asseyant devant la table et enfouissant sa tête dans ses mains. Songe seulement combien j'ai traîné là d'années inutiles, à piocher tout ce fatras, toute cette saleté î Et pour quoi faire ? Quant à y rester encore un an, ma parole, c'est au-dessus de mes forces.

Il releva la tête.

— J'espérais toujours, poursuivit-il en regardant devant lui. J'ai espéré jusqu'au dernier moment. Et puis voilà : (( insuffisant » !

Il se dressa et, ainsi qu'au lycée, il se mit à aller et venir, comme pour se soulager.

Kolia resta chez Mischka durant une couple d'heures, puis il prit congé et s'en retourna chez lui, où il avait encore beaucoup à faire pour se préparer à la première séance des examens oraux, qui devait avoir lieu le surlendemain. Il espérait qu'à présent

Mikheïev était suffisamment calmé pour se décider à quitter Moscou et à se rendre chez ses parents, où il oublierait plus facilement son malheur.

L'amitié de Glebov pour Mikheïev avait plusieurs raisons et datait de leurs premières années de lycée. Bien que leurs familles ne se connussent point, euxr non seulement se fréquentaient, mais ils se faisaient des visites réciproques dans les propriétés de leurs parents. Leur liaison était la conséquence de ce que, pendant de longues années, ils s'étaient assis sur les mêmes bancs, un peu aussi de la similitude de leur caractère et de leur éducation, et de ce qu'ils avaient la même façon de voir sur bien des choses. Tous deux aimaient la chasse et, au printemps, ils s'en allaient ensemble battre les buissons dans les environs de Moscou. Tous deux étaient des patineurs émérites, et maintes fois ils avaient pris part à des courses sur les étangs du Patriarche. Tous deux aussi lisaient les mêmes ouvrages et .s'en formaient une opinion analogue.

Enfin, seuls des seize élèves de leur classe, Kolia et Mischka étaient arrivés jusqu'à la dernière année des cours sans avoir succombé à la tentation que tous leurs camarades considéraient comme fatale et qui, parfois, plongeait certains d'entre eux dans la débauche dès la quatrième année. Ils avaient vu tous les élèves, sous l'influence de leurs aînés, s'enlizer dans cette boue. Eux seuls s'étaient toujours indignés

contre ceux qui pervertissaient les plus jeunes, ceux qu'on appelait les <(. fillettes )) et qui étaient encore vierges et purs ; et toujours ils avaient résisté à cette pernicieuse influence.

Après avoir lu le Gant, de Bjœrnstjerne Bjœrnson, ils avaient décidé de garder leur pureté jusqu'au mariage, et ils avaient toujours professé cette opinion devant leurs camarades. Mais ceux-ci, en général, et surtout ceux des classes supérieures, les en raillaient et, en raison de cette conduite «particulière », les tenaient à l'écart.

Rentré chez lui, Kolia travailla tout le jour à traduire les tragédies de Sophocle, en s'aidant d'une traduction, puis à repasser ses verbes grecs.

« Dans dix jours, — songeait-il avec une sorte de rage, qui n'avait cessé de croître d'année en année contre ces classiques fastidieux, — dans dix jours, je vous jetterai à l'égout, là-bas, dans la cour!... Et Zeifert, et Tcherny, et les tragédies de Sophocle, et Cicéron, et Tite-Live, et Euripide, tous, tout ce qui pourrait, à un degré quelconque, me rappeler le lycée. ))

Et il avait peine à croire qu'il serait libre un jour, qu'il n'aurait plus l'obligation, ni d'aller au lycée, ni de songer à tous ces livres.

« Mais pourquoi, pourquoi nous torturer ainsi pendant tant d'années ? se demandait-il. — Dans cette prison, on vous torture à ce point que la tête vous

tient à peine aux épaules, que les yeux se troublent et que les veines du front et des tempes se gonflent à se rompre. Est-ce donc si nécessaire ?

» Oui, c'est probable, s/il n'existe rien autre chose, si l'on a besoin du baccalauréat, si l'Université est indispensable... Mais pourquoi l'Université est-elle indispensable ? ))

A cette question, Kolia ne pouvait trouver aucune réponse satisfaisante. Il se disait que l'Université était nécessaire pour les hautes études, pour s'ouvrir une carrière ; mais sachant que les études supérieures peuvent se faire en dehors de l'Université, par la simple lecture, et ne songeant lui-même à aucune carrière, il trouvait ces raisons insuffisantes.

« C'est donc, — se dit-il encore, — que le baccalauréat est inutile, de même que le lycée. »

Mais si, pendant huit ans, il y avait étudié pour se préparer à l'Université, il eût été stupide de ne pas aller jusqu'au bout. Et cette pensée le contraignait à poursuivre ses études.

(( Mais, mon Dieu, comme tout cela est absurde, douloureux et dégoûtant ! Quand donc les hommes vont-ils enfin trouver quelque chose de meilleur, de plus sensé ? Combien de générations va-t-on torturer encore dans ces lycées-prisons, lieux de souffrance inutile ? »

Ainsi raisonnait Kolia, non pas seulement en cette dernière année, où il lui était particulièrement pénible

l6 ASPIRATIONS

de tirer sur son harnais de lycéen, mais comme il avait raisonné toujours, dès la cinquième et la sixième année. Déjà alors, il aspirait à vivre, à agir, à apprendre des sciences plus pratiques ; déjà alors il avait vaguement conscience de l'insanité de ces maisons d'éducation et du mal qu'elles causent. 11 cherchait à s'étourdir, à se consoler par la lecture de tous les ouvrages qui lui tombaient sous la main, par le patinage, la chasse, les visites et les flirts innocents. Toute sa vie, depuis l'âge de dix ans, il avait été amoureux de quelqu'un ; mais, en cette dernière année, il. n'avait plus qu'un amour: celui de la liberté qui suivrait ses examens de sortie. L'aspiration vers cette liberté l'empêchait de penser et de s'intéresser à toute autre chose.

Après avoir pioché jusqu'au mal de tête, il décida d'aller faire une promenade réparatrice. Il était onze heures du soir. Dans l'appartement de son oncle Pierre, frère de sa mère, chez qui Kolia demeurait, depuis que ses parents étaient à la campagne, tout, était silencieux. Sans doute, il n'y avait à la maison que sa cousine Katia, lycéenne de dix-sept ans, qui se préparait également aux examens. L'oncle et la tante, étaient probablement allés, suivant leur coutume, jouer aux cartes quelque part.

Kolia quitta sa chambre, basse de plafond, et, pour ne déranger personne, descendit par l'escalier de service en passant par la cuisine où, devant le samo-

var, étaient attablées la cuisinière et la femme de chambre.

La ruelle était déserte. La soirée était douce et tiède, le ciel de printemps clair et étoile. Mais une odeur désagréable était répandue, et Kolia se rendit compte de sa provenance en rencontrant des tonneaux de vidanges qui roulaient avec fracas sur le pavé. Et cette odeur était particulièrement déplaisante à côté de celle d'un tilleul parfumé qui embaumait l'atmosphère. Après cette rencontre, Kolia accéléra le pas en se dirigeant vers la porte d'Arbat et les boulevards. Un désir irrésistible d'espace et d'air s'empara de lui.

Devant les portes cochères se tenaient les concierges ; aux carrefours, des agents, — déjà coiffés depuis le ier mai de leurs casquettes d'été, — se promenaient, silencieux ; des cochers rentraient au pas à leurs dépôts, d'aucuns chantonnant, d'autres se balançant de fatigue sur leur siège ; les pâtisseries et les magasins de primeurs étaient encore ouverts.

Kolia franchit la porte d'Arbat et déboucha sur le boulevard Nikitsky. Il résolut de le longer en entier, ainsi que le boulevard Tverskoï, et de revenir ensuite. Le boulevard était éclairé et fort animé. Un y coudoyait des étudiants et des ouvriers, des officiers et des femmes coiffées de fichus ou de chapeaux. Quelques-unes de celles-ci causaient avec des hommes assis près d'elles, et rien qu'à leur ton et à leurs ma-

l8 ASPIRATIONS

nières vicieuses, on devinait aussitôt leur métier ; d'autres étaient assises par deux, ou isolées. Deux ou trois essayèrent d'adresser la parole à Kolia, sans même qu'il se tournât.

« Pourquoi suis-je venu ici ? songea-t-il. J'aurais mieux fait d'aller sur le boulevard Pretchistensky. ))

Il fit encore quelques pas sur le boulevard et tourna à gauche par un passage qui menait à la Tverskaïa. Une fois sur le trottoir, il remonta de nouveau la rue.

Avant d'arriver à la pâtisserie Philippov, il prit à gauche et traversa la rue. La pâtisserie était brillamment éclairée à l'électricité. Devant le café qui en dépendait, se pressaient des clients qui entraient ou sortaient. Là encore, il y avait des étudiants et quantité de femmes attifées et maquillées. La grande salle était remplie de consommateurs assis autour de petites tables de marbre. On prenait du thé, du café, du chocolat, et Ton fumait. Dans l'angle de gauche, un groupe nombreux : trois dames, dont deux en mantes de velours et grands chapeaux, et l'autre plus modestement mise. Près d'elles, deux élèves-officiers, dans lesquels Kolia reconnut les Narejnov, et un homme en civil. Celui-ci, avec sa tête ronde à cheveux ras, se penchait pour parler à l'une des dames en mantelet de velours. Kolia le fixa et sentit tout son sang lui affluer au visage.

« C'est Mischka » !

Rien qu'à le voir, on s'apercevait qu'il était pris de boisson ; jamais Glebov ne l'avait vu dans cet état. Il était toujours penché vers la femme, dont chaque sourire accentuait, au coin de la bouche et des yeux, les rides de la peau vieillotte et fardée.

« Mischka ! Mischka ! Est-ce possible r » murmurait machinalement Kolia.

Mais il ne savait à quoi se résoudre. Après un instant d'hésitation, il entra résolument dans le café et, d'un pas décidé, se dirigea vers la table où était assis Mikheïev. Lui posant la main sur l'épaule, il lui dit à à haute voix et tout en se penchant jusqu'à son oreille :

— Mikheïev, sors un instant avec moi ; j'ai à te dire quelque chose d'important.

— Pardon, fit l'autre en s'excusant auprès de ses compagnons.

Les Narejnov se levèrent en saluant Kolia avec un aimable sourire. Us le connaissaient pour l'avoir rencontré sur la piste du patinage, ou chez Mikheïev. Il ne prit même pas garde à leur salut, tandis que son ami tressaillait et se tournait vers lui en battant des paupières. Tout d'abord, il ne comprit pas bien qui l'interpellait ; puis, ayant reconnu son camarade, il se leva avec un sourire confus et en vacillant sur ses jambes. Kolia s'étant dirigé rapidement vers la sortie, suivi de Mikheïev, ils se trouvèrent dans la rue.

— Mischka ! — put seulement dire Kolia. — Rentrons, laisse tout cela.

— Que me veux-tu ? demanda Mikheïev, d'une voix étrange et désagréable.

Il s'était déjà ressaisi et se tenait sur le trottoir, ferme, la tête et les }^eux baissés.

— Que fais-tu là ? Pourquoi ? dit Kolia, tout en sentant que l'attitude de Mikheïev lui ôtait toute possibilité de le moraliser.

— Va-t'en, je t'en prie ! fit brutalement Mikheïev. Tu n'as rien à me dire.

Et il rentra dans le café. Kolia avait envie de l'arrêter, de le saisir par les épaules, de le supplier, de le convaincre. Mais il ne put remuer ni bras, ni langue. Il savait que tout serait inutile.

Lentement, mélancolique et songeur, il suivit la Tverskaïa. Il était arrivé ainsi jusqu'au couvent Strastny, quand soudain il fit volte-face et revint brusquement sur ses pas. A mi-chemin entre le couvent et la pâtisserie, il s'arrêta de nouveau. Sur le côté opposé de la rue, il aperçut toute la société qui venait de sortir du café. Elle gravissait le perron d'une maison : les dames d'abord, puis les élèvesofficiers, et enfin Mikheïev. Et la porte se referma derrière eux.

Kolia lut l'enseigne : (( Hôtel d'Italie. — Chambres meublées. »

Et alors, avec plus d'évidence que jamais, il sentit

autour de lui toute cette boue de la débauche nocturne de Moscou ; une impression de terreur devant cette licence et ce cynisme du vice, une sensation de dégoût, de dépit et, en même temps, de douleur l'envahirent, comme si lui-même eût été coupable de quelque forfait et se fût trouvé plus malheureux que tous.

((Vite, vite, sauvons-nous d'ici», se dit-il. Et il s'éloigna presque en courant.

Toute la journée du lendemain, il demeura enfermé dans sa chambre, se préparant à l'examen du grec. Celui-ci se passa heureusement et lui valut une bonne note. L'une après l'autre, toutes les épreuves orales eurent lieu avec un égal succès, d'abord parce que Kolia y était bien préparé, et aussi parce que les examinateurs le traitaient avec bienveillance.

Enfin, il subit la dernière épreuve orale et les élèves furent invités à venir retirer le lendemain leurs diplômes de bacheliers. Tous ceux qui avaient été admis à l'examen desortie étaient reçus, à l'exception de Mikheïev.

Le proviseur remit aux élèves leurs diplômes tout frais, munis des cachets et des aigles réglementaires, puis leur serra la main.

Alors, Kolia descendit rapidement par l'escalier de

fonte dans le vestibule qui lui était si familier. Après avoir distribué tout l'argent qu'il avait dans sa bourse aux garçons qui le félicitaient d'avoir terminé ses études, il bondit dans la rue sans regarder derrière lui, n'ayant plus besoin de rien ni de personne dans les murs du lycée.

(( Enfin, enfin, me voilà libre ! Me voilà un homme comme tout le monde ! » se disait-il en pressant contre sa poitrine la précieuse feuille cachée dans sa poche intérieure, cette feuille qui lui avait coûté tant d'années de souffrances et d'ennuis.

Oui, pendant toutes ces années d'études, il n'avait pas été considéré comme un homme, mais comme un (( collégien ». — Que pouvait-il y avoir de plus offensant, de plus vil, déplus méprisable que cette qualification ? A quoi pouvait-on la comparer, sinon à celle de forçat, de prisonnier ? Oui, il avait été un prisonnier, un véritable prisonnier, pieds et poings liés par les grammaires, les classiques, les six heures d'études quotidiennes au lycée et la préparation des leçons et des devoirs chez lui, toute la soirée. Et cette contrainte imposée par l'opinion publique, tenant pour indispensable que tout jeune homme instruit ait acquis pour le moins le titre de bachelier. Eh bien ! c'était fait ! Il avait passé cet examen ; il était étudiant !

(( Pourquoi ce bonheur ? » se demandait-il encore. Et il n'y croyait pas ; sa joie n'était pas encore abso-

lument complète. Il avait cru devoir ressentir plus vivement le sentiment de la liberté. Il lui semblait que quelque chose lui manquât, sans qu'il pût savoir quoi.

Il résolut de partir le jour même rejoindre sa famille à la campagne ; en prenant le rapide, il serait dès le lendemain à midi à Dolgoïe.

(( Là, aux champs, ce sera la vraie vie ; là, je trouverai tout ce qu'il me faut », songeait-il, tout en se hâtant de rentrer pour ne pas manquer le départ du train, qui avait lieu deux heures après.

« Là, je trouverai des hommes, de l'air, du peuple, tout cela vrai, naturel, et j'ai mon diplôme dans ma poche. Grâce à Dieu ! grâce à Dieu! » répétait-il machinalement.

Iï monta dans l'appartement de son oncle et fit ses paquets en dix minutes à peine, entassant pêle-mêle dans un grand panier et dans une valise son linge, ses vêtements et des volumes qu'il avait achetés pour les lire pendant l'été ; cela fait, il prit ses livres de classe que, le matin, avant d'aller chercher son diplôme, il avait rangés à dessein sur une étagère ; quand il en eut plein les deux bras, il descendit l'escalier, sortit par le perron de derrière, et s'élança d'un trait vers la grille qui recouvrait l'égout rempli d'immondices.

« C'est peut-être stupide, ce que je fais-là, songeat-il en se réjouissant intérieurement. C'est possible,

mais je le ferai tout de même. Je me le suis promis. . . et j'en ai tant envie ! ))

A chaque bout de la grille il déposa un tas de livres ; puis, les prenant un à un, il se mit, avec volupté, à les lancer dans le trou profond, en savourant le (( flac ! )) produit par leur chute dans la boue liquide. Des deux tas, il ne resta bientôt que deux volumineux bouquins, qu'il se fit un scrupule de détruire. C'était une Chrestomathie russe et un Traité dephysique. Il les remonta dans sa chambre et les replaça sur l'étagère.

<( Je tiens à ces livres, se dit-il, en souvenir des deux excellents professeurs qui m'ont enseigné ces matières. Et d'ailleurs, nous n'y avons pas pioché de ces choses dont on ne doive jamais avoir besoin. Ces deux ouvrages sont intéressants... Eh bien! maintenant c'est tout, je crois, ajouta-t-il, avec la conscience d'avoir achevé sa besogne et procédé à un nettoyage. Je vais faire mes adieux. »

Et il se mit à la recherche de son oncle, de sa tante et de Katia.

Tous les trois étaient réunis dans la salle à manger. L'oncle venait de rentrer des bureaux de la ville, où il était employé et, comme toujours, il était assis, son journal à la main, et fumait, sa tête chevelue et grisonnante appuyée sur son coude. Petite, sèche, silencieuse et insignifiante, avec de rares cheveux châtains sur une tête menue, la tante Marie était assise

près du samovar. Sur ses traits semblait toujours se figer la crainte de n'avoir pas bien fait. Katia, maigre, longue, — et qui venait aussi d'achever ses examens, se tenait près de la fenêtre.

— Adieu, dit Kolia en entrant dans la salle à manger. Bonjour et adieu, je pars.

— Comment, tu pars r fit l'oncle avec surprise, en déposant son journal sur la table.

— Mais oui : voici mon diplôme, répondit Kolia en exhibant son parchemin. Je n'ai plus rien à faire ici.

— Ah !.. . Eh bien, compliments, compliments ! . . . dit l'oncle en embrassant Kolia. On sera content de toi à la maison, hein ?. . . Quand part le train ?

— Veux-tu du café ? proposa la tante Marie.

— Non, merci, je n'aurais pas le temps. Je crains d'être en retard.

Kolia s'approcha de sa tante et lui baisa la main.

— Merci, ma tante, pour votre bonne hospitalité.

Il serra ensuite la main petite et molle comme de la ouate de Katia, qui le considérait avec mélancolie. Puis il embrassa encore son oncle et se dirigea vers la porte.

— Bien des choses à tous de notre part, lui dirent en même temps Katia et sa mère.

— Je n'y manquerai pas, répondit-il. Et, sans savoir pourquoi, il se souvint d'une plaisanterie de sa sœur Varia qui, au printemps, lorsqu'il était venu s'installer pour la durée des examens chez les Dou-

bensky, lui avait dit que certainement Katia s'amouracherait de lui.

« Eh bien ! cela n'est pas arrivé », songea-t-il.

Et, se retournant, il vit, dans l'encadrement de la porte, Katia qui le regardait de ses grands yeux bleus attristés.

Aidé de la femme de chambre, il transporta ses bagages sur la voiture d'Iliouchka, remercia une dernière fois son oncle qui, avec Katia, l'avait accompagné jusque sur le perron, puis il monta dans la voiture et partit.

En route, il s'arrêta chez un chapelier de la Tverskaïa pour y faire l'acquisition d'une de ces casquettes d'été, à fond de toile blanche, que portent les étudiants. L'envie le prit de s'en coiffer aussitôt, mais réflexion faite, il la laissa dans le carton.

Quand le train eut enfin quitté Moscou pour s'engager dans la campagne, Kolia, ainsi qu'il arrive dans tous les départs, sentit qu'il laissait derrière lui tout le passé et qu'il s'en allait vers quelque chose de-plus brillant.

H sortit sur la plate-forme du wagon et, tout en contemplant les coupoles dorées des églises qui s'éloi-

gnaient, principalement le dôme éclatant du Temple du Sauveur, il se prit à songer. Tout d'abord, il pensa à lui-même, à son avenir, puis à sa mère, à sa sœur et à ses frères.

(( Je suivrai les cours de la Faculté de médecine, se disait-il avec une sensation joyeuse et légère ; je deviendrai un docteur célèbre ; puis je reviendrai dans notre village, à Dolgoïe, et j'y soignerai les gens du peuple, comme Varegnka. J'y fonderai un hôpital, je trouverai une bonne, une excellente jeune fille, et je me marierai. Nous nous aimerons et nous aurons des enfants... Je deviendrai un savant illustre. Quoi de mieux ? Oui, mais ce ne sera pas de sitôt ! Il y a les cinq ans d'Université. Et puis, où rencontrer une femme telle que Je la souhaite ? Car, ma foi, je n'en ai pas encore découvert une que j'aurais pu réellement aimer...

11 regardait les fils du télégraphe qui, tantôt plongeant, tantôt se relevant au-dessus du talus verdoyant, filaient avec rapidité.

(( En attendant, je lirai beaucoup cet été. Ah ! que de choses il faut étudier, lire, comprendre ! Car, en somme, je ne sais rien.; . Qu'ai-je appris au lycée r Rien... Mais demain, je verrai Dolgoïe ; j'entendrai les rossignols, je retrouverai tous les miens... Que font ils ? Que fait cette chère petite Varia ? Il va sans dire qu'elle prodigue ses soins aux moujiks, comme avant ; qu'elle joue du piano... Quelle excellente fille !

On la comprend, elle sait ce qu'elle fait. La pauvre maman est probablement toujours en souci de Gricha. Que c'est malheureux ! »

Ses pensées revinrent vers son père, qui souvent, dans ces petites discussions de famille, prenait le parti de Kolia et chez qui, en ces dernières années, se produisait peu à peu un changement dans les idées, depuis surtout qu'il s'était lié avec Voronine, dont il subissait l'influence.

« Voronine, lui aussi, doit être maintenant dans sa petite propriété. »

Et l'idée qu'il verrait bientôt le vieux peintre le réjouit. Il aimait sincèrement Ivan Ivanovitch Voronine, dont la société et les conversations le charmaient.

(( Sa nièce est venue passer l'été avec lui, songea-t-il, se souvenant de ce que Varegnka lui avait écrit récemment à ce sujet. C'est une jeune fille excellente et sérieuse. Nous verrons cela. »

Et soudain, il devint tout joyeux ; mais cela dura peu. Il se mit à songer à une chose qui l'intéressait tout particulièrement ? son attitude vis-à-vis des femmes en ces dernières années. D'abord, il se rappela son amour niais, enfantin, pour Vera Slavina, puis pour Mania Vorontsova, rencontrée en soirée chez des amis ces deux derniers hivers ; enfin, son inclination, l'automne précédent, pour la villageoise Tatiana. Et il en éprouva quelque gêne.

(( Qu'est-ce donc, se demanda-t-il, que ce sentiment de rancœur qui nous reste après toutes ces amourettes, chez nous tous, chez moi, chez tous mes camarades et chez nos sœurs ? La sensation de quelque chose de bête, de déplacé. Nous nous amourachons, nous brûlons dé nous voir, nous souffrons, et puis cela se termine par rien. Il n'en résulte qu'un souvenir de dépit, souvent de gêne. Il y a là quelque chose qui cloche, se dit Kolia en concentrant toute son attention sur ce qui le tourmentait de plus en plus.

(( Il est vrai que je ne connais pas encore la femme, mais qu'est-ce que cela fait) S'ensuit-il que je sois plus pur en imagination ? Beaucoup prétendent même le contraire. Mais pour se purifier, faut-il donc se salir? C'est tout aussi inepte. Non, non, répéta-t-il avec fermeté, je lutterai jusqu'au bout, tant que je le pourrai. Un jeune homme qui a fréquenté des femmes avant son mariage n'a pas le droit d'épouser une jeune fille pure. Je le sens, je le sais. Et méconnaître cette simple vérité engendre tout le mal. ))

Tard seulement dans la soirée, Kolia s'étendit sur une banquette devenue libre et s'endormit dans le wagon, plongé toute la nuit dans l'obscurité. Lorsqu'il se réveilla, le train n'était plus qu'à une faible distance de la gare où il devait descendre. Il avait télégraphié de Moscou l'heure de son arrivée, sans toutefois mentionner le résultat de ses examens.

Il se débarbouilla dans le lavabo d'une propreté douteuse, puis, regagnant sa place, il ne put résister au désir de se coiffer de sa casquette neuve à passepoils bleus. Un monsieur assis en face de lui s'en aperçut et sourit, tout en peignant sa tête chauve.

Vers dix heures et demie du matin, le train approcha de la station si familière à Kolia qui, bien avant le signal du mécanicien, avait évacué tous ses colis sur la plate-forme du wagon et regardait avidement les endroits connus qui défilaient devant lui. A droite, la grande iorêt domaniale de l'Etat ; à gauche, plusieurs villages ; puis la forêt de Zalejny, suivie de vastes bourgs, et enfin Dolgoïé.

. Le train se mit à mugir et ralentit sa marche. Voici la caserne ; voici la propriété du marchand Timofeïesky ; là, au bord de la chaussée, l'auberge ; puis bientôt le trottoir de la station.

« Eh bien ! qui est venu au devant de moi ? )) se demanda-t-il en se penchant sur la rampe.

Aussitôt il aperçut, derrière la gare, la troïka de chevaux gris et, sur le siège, le cocher Anton, coiffé d'une toque ronde ornée de plumes de paon. Son regard quitta Anton pour se porter vivement vers le débarcadère, où lui apparut la silhouette haute et élancée de son père, se détachant en avant des autres. Alors, Kolia ôla sa casquette et se mit à l'agiter. Mais Nicolas Vassilievitch, parcourant des yeux les fenêtres des wagons, ne l'aperçut pas tout

d'abord. Dès qu'il le vit, il sourit de tout son visage rond, frais et rasé, aux moustaches grisonnantes, et se dirigea de son côté. Les freins grincèrent et le train stoppa.

Kolia courut se jeter dans les bras de son père et l'embrassa chaleureusement sur les lèvres.

— Eh bien ! te voilà étudiant ! Je vois, je vois ! Nous nous y attendions, du reste, dit Nicolas Vassilïevitch d'un ton affectueux et enjoué. Tu te portes bien?

— Et vous? demanda Kolia. Et maman? et Gricha ?

— Toujours la même chose, répondit le père avec mélancolie. Je ne puis pas dire que cela aille mieux. Nous comptons beaucoup sur toi.

— Comment cela?

1 — Parce que tu distrairas ta mère, et ainsi elle pensera moins à Gricha. Maintenant, il a toujours mal dans le ventre. Hier encore, on a envoyé chercher le médecin. A propos, tu ne sais pas que Boris Slavine est venu hier soir nous surprendre, ajoutat-il en jetant à Kolia un rapide regard qu'il reporta aussitôt après sur les chevaux.

— Et il est encore là ? fit Kolia avec étonnement.

— Mais oui. Nous ne savons à quoi attribuer Thonneur de cette visite. Voici bientôt deux ans qu'il n'était venu, sinon une fois à Moscou, avant notre départ.

— Ah ! c'est étonnant. Je ne savais pas. Eh bien ! comment est-il ?

— Comment ?...

Et Nicolas Vassilievitch demeura songeur, ne sachant que répondre.

— En somme, ce n'est pas un mauvais garçon, fitil enfin. On dit quil travaille beaucoup et qu'il se conduit fort bien depuis quelque temps. Mais...

— Mais..., interrompit Kolia, c'est un immoral. Je connais sur son compte des choses qu'il serait même honteux de dire. Ce qu'il en a fait, un moment, il y a dix-huit mois environ !

— Tu veux peut-être dire qu'il n'est plus innocent, comme certains autres garçons, fit M. Glebov avec quelque ironie. Mais, à mon sens, ce n'est vraiment pas un si grand crime...

— Au mien, c'est pire qu'un crime, répliqua Kolia avec chaleur. Tout calme que soit maintenant Boris, et d'une conduite irréprochable, comme tu l'asssures, cela ne rachète en rien ses torts d'autrefois. Si nous sommes si tolérants pour la débauche, jamais nous ne la ferons disparaître. Il me répugne de serrer la main de Boris après ce que je sais de lui, et il me répugne aussi de penser qu'il est revenu chez nous, en la présence de notre pure Varegnka.

Kolia s'échauffait à ses propres paroles et sa voix frémissait d'émotion.

— Tu es trop exigeant, répliqua son père. Je sais ce

que tu veux; c'est bien, je t'approuve. Mais, si un jeune homme se laisse entraîner pendant quelque temps, on peut le lui pardonner. Lui-même peut se ressaisir...

— Si un jeune homme, interrompit Kolia, s'est laissé entraîner pendant quelque temps, c'est-à-dire débauché, rien n'empêchera qu'il soit débauché. Il est matériellement impossible de faire la noce et de ne pas être en même temps un noceur. Le mariage seul exclut la débauche. S'il a fréquenté de mauvais lieux et connu des femmes de mauvaise conduite, il est pire que ces femmes. Et moi, je méprise des hommes comme lui.

— Alors, tu méprises tout le monde, objecta Nicolas Vassilievitch, toujours calme. Car qui donc agit comme toi ?

— Il est possible qu'ils soient peu nombreux ; mais il y en a, je le sais.

Kolia songeait non seulement à lui, mais à deux camarades de son frère aîné qui, au dire de ce dernier, étaient restés chastes. Il les nomma à son père : l'un était Odouniev, fils de ces Odouniev chez qui il avait dansé ; l'autre, son cousin Slesarsky.

— Tout cela, mon ami, est un peu singulier. Mais enfin, j'approuve ; j'approuve cette opinion et cette abstinence. Il faut avouer cependant que c'est plus difficile à un homme qu'à une femme.

— Et pourquoi cela ? Où est la différence ? Je n'en vois pas.

— Tu le verras, mon cher. Heureux ceux qui croient comme toi et se laissent bercer par de tels rêves.

Kolia se rappela Mikheïev et, en ce moment, ce souvenir lui fut fort désagréable.

— A propos de rêveurs, tu sais que Voronine est ici, dit Nicolas Vassilievitch après un silence. Depuis quelque temps, il peint beaucoup, et cela m'a gagné aussi. Je m'y suis remis, il est déjà venu me voir à deux reprises et, cela va sans dire, il m'a apporté le dernier ouvrage de Tolstoï. L'as-tu lu ? Varegnka a éprouvé grand plaisir à le lire. A présent, c'est mon tour, et Voronine a recommandé qu'on te le fasse tenir.

— C'est intéressant ? demanda le jeune homme, sérieux et attentif.

— Oui, bien que ce soit toujours de la négation, mais avec une puissance vraiment extraordinaire. A vrai dire...

Et Nicolas Vassilievitch exposa son opinion sur Tolstoï et sur ses idées, opinion assez vague et banale, quoique plutôt sympathique qu'hostile.

— Peut-être est-ce vrai, tout cela, conclut-il, mais le malheur est que c'est une vérité irréalisable.

Kolia écoutait son père et se promettait bien de lire ce nouvel ouvrage de Tolstoï, comme il avait lu les autres l'hiver passé. Cette lecture avait produit sur lui une impression si profonde qu'un moment il

avait songé très sérieusement à quitter le lycée pour venir s'installer à la campagne, afin d'y travailler avec le peuple et d'y vivre en vrai chrétien. Mais il y avait renoncé. Il avait compris que cela n'eût été ni sensé, ni utile à lui-même et aux autres. Il savait comment ses parents l'eussent accueilli, et ce qu'était l'existence au village ; il pouvait facilement se représenter ce nouveau genre d'existence au milieu des Ivan et des Matrevna, et grâce à cette faculté d'évocation, il avait pu comprendre l'impossibilité de réaliser sur-le-champ, dans la pratique, les bonnes idées puisées dans ses lectures. Avant tout, il faut les digérer, afin que, dans les conditions de la vie actuelle, elles puissent être utilisées pourie bien de l'homme et de ceux qui l'entourent.

En dépit de ce raisonnement, il se laissait quelquefois emporter au point d'être prêt à se sacrifier pour une bonne action, oubliant que ce dévouement n'est rien en comparaison de tout le mal qui existe, qu'il ne disparaît point par le fait de ce sacrifice isolé, et même d'un certain nombre, mais qu'il diminue peu à peu par suite du lent travail en commun de toute l'humanité.

— Tout cela est fort intéressant et j'aime beaucoup Tolstoï, dit-il à son père. Je lirai sans faute son nouvel ouvrage... Mais, au fait, pourquoi penses-tu que la vérité préconisée par Tolstoï est irréalisable? N'estce pas parce que nous ne voulons pas' changer notre

genre de vie, mensongère du commencement jusqu'à la fin ï... N'est-ce pas parce que nous avons peur de le faire ? La vérité, si elle est irréalisable, ne saurait être la vérité.

— C'est bien cela, fit Nicolas Vassilievitch satisfait, c'est ce qui arrive à Tolstoï : plus son enseignement ^st impossible à suivre, et plus il a tort, plus il est dans Terreur.

— Ah ! mais non ! s'écria Kolia avec animation. En raisonnant ainsi, nous n'entreprendrons jamais une nouvelle vie.

Cette conversation entre le père et le fils se poursuivit pendant tout le trajet. Quand elle toucha à la question de médecine, que Kolia voulait étudier, son père lui objecta qu'il avait tort- de choisir cette Faculté, pour laquelle, selon lui, il n'avait pas de dispositions.

— Varegnka elle-même aurait plus de capacités que toi pour cette besogne ; il me semble qu'en général, les femmes sont appelées dans l'avenir à remplacer presque complètement les hommes comme médecins. Vois ta soeur : elle comprend cent fois mieux que le plus savant docteur, celui par exemple qui est venu chez nous hier. D'instinct, les femmes reconnaissent les maladies et devinent ce qui peut les soulager. Bien que simple infirmière, Varegnka raisonne sur le mal de Gricha avec plus de justesse que le médecin le plus patenté ; et je ne parle pas de

son activité vis-à-vis du peuple, activité pour laquelle nous ne sommes pas faits, nous autres hommes. ..

Puis, changeant tout à coup de sujet, Nicolas Vassilievitch se tourna brusquement vers son fils et iui demanda :

— Tu ne sais pas que Marinka l'idiote est enceinte ?

— Marinka ! Pas possible !

— Oui, et l'on prétend que c'est des œuvres de ce tailleur, qui a passé l'automne dernier à Dolgoïé. Varegnka va la voir tous les jours et attend avec inquiétude l'accouchement.

— Quelle abjection, tout de même ! s'écria Kolia. Et il se représenta aussitôt la hideuse Marinka, toute grêlée, avec ses cheveux ébouriffés, ses yeux de porc dans son visage bouffi et bestial.

Marinka était connue de tout Dolgoïé. C'était une fille de vingt ans, qui, avec les plus petits enfants du village menait paître les veaux. C'était là tout ce dont elle était capable, et encore. Constamment les bambins la tournaient en ridicule et la tourmentaient, ce qui la mettait en colère. Et cette Marinka, ce monstre, était enceinte !

« Tudieu ! quel produit cela va être ! se dit Kolia, et quel odieux animal a pu la désirer ! »

Maintenant, la voiture roulait, légère, sur une route vicinale plane et molle. Les chevaux, bien

nourris, encensant de la tête, sans grelots ni sonnettes, allaient d'un trot égal. Anton, en cocher bien stylé, se tenait raide et silencieux sur son siège. Des deux côtés fuyaient les champs verdoyants de blé d'hiver ; ceux, d'un vert plus tendre, d'orge peu élevée, clairsemée en raison de la sécheresse de ce printemps; puis, en longs sillons, les plants de pommes de terre récemment poussés. On avait dépassé déjà le premier village aux pauvres chaumières de bois ; restait à traverser la forêt, puis deux grands bourgs plus opulents et après, en bas de la côte, Dolgoïé.

— Et Varegnka se mêle à toute cette boue, fit Kolia avec dégoût . Elle est au courant de tout, de cet exploit du tailleur }...

— Je ne sais comment, mais cette boue, qu'elle remue pourtant, ne l'atteint pas : « Ce qui est pur ne saurait être souillé. »

— C'est vrai..

Après avoir dépassé la forêt de Zalejny, on approcha du bourg de Nikolskoïé, dont presque toutes les maisons étaient en briques, et beaucoup recouvertes en fer. Les habitants transportaient du fumier et sur la route on croisait à tout instant des charrettes vides ou chargées.

En passant, les moujiks ôtaient poliment leur casquette, par habitude de saluer tous les messieurs en voiture et surtout parce que le barine Glebovo était

récemment encore une autorité : en effet, il n'avait quitté que depuis deux ans les fonctions de maréchal de la noblesse du district, auxquelles il avait été élu pendant deux périodes triennales.

Après avoir traversé le bourg de Kroutoïé, du même genre que celui de Nikolskoïé, les Glebov pénétrèrent dans la principale rue de Dolgoïé. Tout en entrant, à gauche, s'élevait l'église, toute blanche, et le presbytère, sur une éminence et caché au milieu des arbres ; puis des izbas bien connues de Kolia : celle de Nicolas Okoutchine, pauvre et indolent philosophe ; celle des frères Kournossov ; la grande izba de briques à neuf fenêtres de Yeremeï Ziabrev, père de quatre garçons déjà en âge de travailler ; celle, également en briques, de Philip Vlasytch, dont le fils Segnka (diminutif de Simon) venait chez Kolia chercher des livres de lecture.

(( Est-il au village, Segnka } Que devient-il ? » songea Kolia.

Autour de lui, tout l'intéressait ; tout lui était si familier que son regard ne savait où se fixer. Il répondait aux saluts joyeux des habitants qui le reconnaissaient et il n'avait plus le temps de s'arrêter à tout ce qui lui passait par la tête.

— C'est Kolia ! c'est Kolia qui arrive ! criaient les enfants.

— Bonjour, fit, campé au milieu de la rue, un petit gamin joufBu, nu-pieds et la tête toute blonde.

Les femmes, vieilles et jeunes, que Kolia connaissait presque toutes de visage et de nom, le saluaient en inclinant gracieusement la tête et en souriant.

Les chevaux descendaient la côte à une allure rapide.

— Voici Mademoiselle, dit Anton en se tournant à demi vers les voyageurs. Elle vient de sortir de chez Marinka l'idiote.

— Varegnka ! s'écria joyeusement Kolia. Allons, Anton, rejoins-la vite !

Mais Varegnka accourait déjà à leur rencontre. Vêtue d'une blouse d'indienne claire et d'une jupe droite foncée, serrée à la taille par une ceinture de cuir, elle était nu-tête et ses cheveux sombres, presque noirs comme ceux de Kolia, apparaissaient épais et légèrement ondulés. Son expression était franche et simple. En la voyant, chacun pouvait se dire : (( Voici cette Varegnka Glebova, ou cette Varvara Nicolaïevna, qu'il est si agréable de regarder (i). »

(i) En russe, la première appellation, avec le diminutif du nom, marque la familiarité, tandis que le nom, accompagné de celui du père (Nicolaïevna, fille de Nicolas), indique le respect ou des relations peu suivies. {Note du traducteur.)

La voiture s'arrêta, et la jeune fille, toute rieuse, sauta sur le marchepied.

— Mon Dieu ! quelle terrible casquette ! Un vrai général ! s'écria-t-elle en riant de toutes ses jolies dents. Et* elle se mit à embrasser son frère qui, joyeusement, lui rendait à pleines lèvres ses baisers.

Il céda sa place à sa sœur, tandis que lui même s'asseyait en face d'elle, sur sa valise. Un instant, ils se contemplèrent avec attention.

— Tu as maigri, mais en revanche tu es devenu vraiment beau garçon, fit d'un ton enjoué Varegnka. Et sincèrement elle le trouvait bien, avec le duvet qui, depuis quelques mois, estompait sa lèvre supérieure et ses joues, et aussi son front bombé, comme celui de sa mère, ses yeux sombres, intelligents et expressifs.

— Il n'y a que le nez qui cloche, fit en riant Kolia. N'est-ce pas qu'il est trop long }

— Oui, un peu, répondit sa sœur sur le même ton.

— Par contre, toi, tu es la perfection même, reprit Kolia en continuant à fixer le visage de sa sœur, si resplendissant de santé et si agréable à voir. — Et Marinka, est-elle encore vivante ?

— Mais oui, mais oui. Papa t'a déjà raconté?... Et que se passe t-il à Moscou } Katia a-t-elle passé ses examens ? Est-ce qu'elle s'est amourachée de toi } Non }

— Quelle bêtise !

Et les questions continuaient à pleuvoir. La voiture descendit vers la rivière, dépassa la digue bruyante du moulinet remonta vers le château des Glebov. Les deux lévriers anglais, vieux déjà, et les seuls que Nicolas Vassilievitch eût conservés du temps où il chassait, sortirent en bondissant de la maison. Derrière eux, ce fut, comme une boule noire, Tob, le barbet frisé de Varegnka, relevant sa queue tondue terminée par Un panache ; et enfin, sortie on ne sait d'où, Laska, la chienne pointer de Kolia.

La voiture fit halte devant le perron d'une grande demeure seigneuriale en bois, surmontée au centre d'un belvédère et entourée de quantité de dépendances peintes en gris clair, comme la maison elle-même. Un domestique roux, Alexeï Petrovitch, vieil ami de Kolia et qui buvait parfois un coup de trop, s'en vint, avec des mouvements précipités et en saluant très bas, décharger les bagages.

— Je vous souhaite la bienvenue, petit père, disaitil familièrement et suivant la coutume ancienne. Je vous félicite de votre nouvelle casquette... étudiant...

A la porte de l'office, apparaissaient des têtes curieuses.

Derrière Alexeï était accourue, tout essoufflée et se dandinant de tout le poids de son corps, Vera Semenovna elle-même, cherchant de ses yeux myopes son fils et demandant :

— Mais où est-il donc ?Où est-il 2. Il est reçu ?

— Me voici, fit Kolia, se précipitant pour embrasser les joues grasses de sa mère.

— Ah? tout de même, tu es reçu, dit-elle d'une voix que sa tendresse rendait douce. Allons, grâce à Dieu !

— Et vous ? comment vous portez-vous ? interrogea Kolia, qui disait vous à sa mère, comme tous les aînés. Gricha seul la tutoyait.

L'arrivée du jeune homme à Dolgoïé mettait tout le monde en joie, depuis sa mère jusqu'aux moutards du village et au palefrenier Filka. Chacun d'eux semblait avoir avec lui quelque affaire particulière, et lui avec chacun d'eux.

Dès qu'il fut là. toute la maison sembla se réveiller. On courait, on s'agitait, on dressait le couvert pour le déjeuner ; dans la cuisine, on entendait comme un roulement de tambour, les couteaux du cuisinier Vassili, qui hachait la viande des côtelettes. Toute la famille s'était groupée autour de Kolia^ dans le salon meublé simplement, dont la porte et les trois fenêtres donnant sur le jardin s'ouvraient sur une vérandah, derrière la maison. Gricha accourut embrasser Kolia. C'était un enfant de cinq ans, petit, chétif, aux jambes grêles, aux cheveux blonds peu fournis et longs, et vêtu d'un costume marin. Il était accompagné de son institutrice, MlIe Rasché, une Suissesse courte et brune. Derrière eux, le maigre Boris Sla-

vine, qu'on avait logé dans la bibliothèque. Kolia était très animé. Il riait, se tournait tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, avec le désir d'être agréable à tous. Quand sa mère se mit, d'une voix attristée, à parler de l'indisposition de Gricha, de son mauvais estomac gâté par la quinine, il se leva vivement, saisit son jeune frère dans ses bras et se dirigea avec lui vers la fenêtre en criant :

— S'il est toujours malade comme cela, nous allons le jeter par la fenêtre.

— Aïe ! piaula Gricha, laisse-moi.

— Je veux bien te laisser, mais à condition que tu ne sois plus malade. Va courir au jardin, ajouta-t-il en donnant à son frère une légère tape sur le derrière.

Gricha, cabriolant et riant, si bien que Vera Semenovna se mit à rire elle-même, s'en alla à clochepied jusqu'à la porte.

— Tu as déjà passé les examens de la quatrième année r demanda Kolia à Boris en s'approchant de lui.

— Oui. Et toi, dis-moi, je te prie, où en est mon frère ?

— Il est reçu, mais il n'oubliait pas les tziganes, même entre les séances d'examens.

— C'est un galopin, fit Boris. Rien à y faire. .. J'ai entendu dire que tu veux être médecin.

. — Oui, je le pense... Allons, ajouta aussitôt Kolia,

allons nous promener au jardin, à l'écurie, dans la forêt. Cela vous va-t-il ?

— Mais nous allons déjeuner tout de suite. Où voulez-vous aller maintenant ? se récria Vera Semenovna avec une vivacité qu'on ne lui avait pas vue depuis longtemps. Un déjeuner fait exprès pour Kolia.

— Maman, maman, je veux aller aussi dans le jardin, dans la forêt, criait de sa voix fluette Gricha, ranimé lui aussi, et tirant sa mère par la main.

Varegnka, étonnée et souriante, considérait ce qui se passait autour d'elle et constatait avec joie les changements d'humeur qui déjà se produisaient dans la maison : dès son apparition, Kolia avait complètement transformé sa mère et Gricha. Peut-être que, grâce à sa présence, la situation allait changer : Varegnka serait délivrée des soucis qui la harcelaient depuis quelque temps ; Vera Semenovna et Gricha sortiraient enfin du cercle vicieux dans lequel ils étaient enfermés. La mère s'affranchirait de son inquiétude maladive au sujet de son enfant ; celui-ci de l'impossibilité où il était de se rétablir, en raison même de cette inquiétude de sa mère, et aussi delà médication continue à laquelle il était soumis.

Le soir, comme tout le monde était à table pour le souper, on entendit tout à coup le roulement d'une voiture qui s'arrêtait devant le perron et l'ébrouement sonore d'un cheval poussif.

Varegnka et Kolia se levèrent aussitôt et coururent aux fenêtres ouvertes.

— C'est Voronine, s'écrièrent ils ensemble. Bonjour, bonjour !

— Bonjour, mes enfants ! cria d'en bas la voix grave de Voronine. Voyons, qui donc va prendre mon cheval ?

— J'y vais, dit Kolia en s'élançant dans l'escalier.

Son père et sa sœur le suivirent. Tout le monde était heureux de l'arrivée du vieux peintre, sauf peutêtre Vera Semenovna qui, sans bouger de sa place, dit d'un air mécontent à Boris, comme si celui-ci eût dû l'approuver :

— En voilà une idée de s'en venir à la nuit ! Que vais-je lui offrir, à ce végétarien ? 11 mangera des pommes de terre ; il n'y a rien autre chose... Le connais-tu r

— Je l'ai rencontré une ou deux fois à Moscou, répondit Boris.

On entendait la voix joyeuse de Voronine sous le vestibule :

— Eh bien ! eh bien ! voici mon ami Kolia qui est arrivé ! Et comment cela va-t-il à Moscou, au lycée ? On s'y ennuyait à mourir, hein }

Il prononçait ce mot lycée sur un ton si méprisant et si drôle que Kolia pouffa de rire.

— C'est fini, répondit-il gaiehient.

- — Comment > C'est la clôture ? définitive ? • Et Voronine s'arrêta, comme tout étonné, et agitant ses bras.

— Eh bien ! j'en suis content ! Ah ! je suis bien content ! Compliments, compliments ! Viens, que je t'embrasse, mon cher gamin...

Il s'approcha de Kolia, le prit dans ses bras et l'embrassa sur la bouche.

— On t'attend ici depuis longtemps, ajouta-t-il. Il faudra venir chez moi ; tu y verras une jeune fille, une jeune fille telle...

Et, sans achever, il se mit à rire.

Après souper, on passa au salon, suivant la coutume, et Voronine, réconforté, s'y montra encore plus loquace et plus gai. I! demanda à Nicolas Vassilievitch son avis sur le livre qu'il lui avait envoyé et, sur quelques réticences de celui-ci, il se mit à parler et à s'animer pour de bon.

— Il n'y a que de la négation > s*écria-t-il si haut qu'Alexeï, qui desservait dans la salle à manger voisine, loucha de son côté. Eh bien, oui ! la négation de toutes nos turpitudes. N'empêche qu'à leur place y soit préconisé ce qu'il y a de plus positif au monde : l'amour chrétien... Et toi, l'as-tu lu } demanda-t-il à tour de rôle à Varegnka et à Kolia. Et vous ? continua-t-il en s'adressant à Boris.

— Je l'ai lu, fit Varegnka, tandis que Boris et Kolia répondaient négativement.

— Et voilà la jeunesse ! Cela s'appelle notre jeunesse moderne, notre espoir, notre avenir ! s'écria Voronine indigné.* Voyons, vous n'avez pas honte ?

— Mais je n'ai même pas encore vu ce livre, grandpère. Ne vous tourmentez pas, nous le lirons, répliqua Kolia.

— Je sais, je sais, fit Voronine radouci. A toi, Kolia, ce livre est aussi indispensable que l'Evangile. Ah ! quelle force, quelle vérité ! On ne l'apprécie pas encore chez nous, ce grand homme, ce géant; on ne le comprend pas, ni chez nous, ni dans le monde entier, d'ailleurs... Je l'ai rencontré une fois en ma vie, dans une gare de Moscou, et sans plus hésiter je me suis approché de lui, et je l'ai embrassé en lui disant, non point ce que Napoléon a dit à Gœthe : (( Vous êtes un homme ! » mais : « Vous êtes un homme... étonnant ! Vous êtes celui qui m'a donné la vie Vous êtes le meilleur, le plus grand de l'univers.. . )) Parole d'honneur... Ah ! grand Dieu, si je redevenais jeune, si j'avais les dix-neuf ans de Kolia, comme je suivrais cet homme, ses idées, son enseignement. Comme je me jetterais dans la lutte pour le bien, pour défendre ceux qui ont besoin de nous !...

Voronine s'emballait sur son thème favori et, quand il en était à ce diapason et qu'il prêchait ainsi, les jeunes Glebov l'écoutaient avec plaisir et sans l'interrompre. Il aimait à discourir et il y était habi-

tué, aussi bien à Pétersbourg qu'à Moscou, où il avait de nombreux amis qu'il venait voir pendant l'hiver. Il savait cependant aussi écouter quand il le fallait et quand cela en valait la peine ; mais, comme cela arrivait rarement, il préférait parler lui-même. Seule, Vera Semenovna ne prisait point son « verbiage )), comme elle disait : d'abord, parce qu'elle n'était en rien d'accord avec lui, et ensuite parce qu'il l'empêchait de causer elle-même, ce qu'elle aimait aussi beaucoup.

Voronine, assis maintenant dans un fauteuil, la tête renversée sûr le dossier, les mains sur les genoux, continuait à parler :

— Les voici donc, ces adolescents, assis devant moi : Kolia, Boris Sergueïevitch... c'est bien cela, n'est-ce pas ?

— Parfaitement, répondit Boris.

— Excellents jeunes gens, pleins de force, libres de leurs actions, intelligents...

— Oh ! combien ! interrompit Kolia.

— Mais oui, mais oui : forts, jeunes, intelligents, bons. Eh bien ! je vous le dis, moi vieillard : si vous ne luttez pas, si, toute votre vie, vous ne vous indignez pas avec la dernière énergie, votre existence ne signifiera rien... La vie, c'est la guerre constante, sanguinaire, contre tout et tous... Et il la faut mener sans la moindre hésitation...

— Mais contre quoi guerroyer ? Voilà ce que je ne

saisis pas, demanda soudain, avec une pointe d'ironie, Boris assis sur un divan, un peu à l'écart.

Voronine stupéfait releva ses sourcils et plissa son tront. Un instant il considéra son interlocuteur sans mot dire.

— Il le demande, encore ! fit-il enfin en hochant la tête. 11 demande, ce cher, contre quoi guerroyer ? répéta-t-il avec une nuance de tristesse. Dites-le lui donc : toi, Varegnka, et toi, Kolia, bon gamin comme je te connais, dis-le lui donc.

— Vous le ferez mieux que moi, fit remarquer Kolia.

— C'est bon, c'est bon, repartit le vieillard apaisé. Alors, tu considères, toi Boris, qu'on ne saurait faire la guerre à rien, que tout est pour le mieux sur cette terre, n'est ce pas ?

Boris trouva singulier que Voronine, le voyant pour la deuxième fois seulement, le tutoyât déjà.

— Non, répliqua-t-il, je ne le crois pas. Certes, il faut lutter contre bien des choses, mais pas contre tout et tous, comme vous l'avez dit.

— Contre tout et tous, car tout et tous, l'univers entier, croupissent dans le mensonge et le mal... C'est pourquoi il faut faire la guerre à tout et à tous» Il faut s'opposer à la puissance des ténèbres... Tu sais cela ? As-tu lu ce que c'est 7... A la puissance du mensonge, à la puissance de l'argent, à la puissance de la boue dans laquelle nous nous vautrons, à la

puissance des préjugés et des superstitions... Seigneur Dieu ! Et il dit encore que ce n'est pas contre tout qu'il faut lutter ! . . . Regarde : voici pour toi un exemple.

Il montrait Varegnka.

— Elle sait, elle me comprend, elle sait ce que je veux !... Tu peux aller à son école.

Boris se mit à rire d'un air gêné.

— Oui, mon ami... Ne vous refroidissez pas, ne vous refroidissez jamais, vous autres ! Dès vos plus jeunes années, attisez sans relâche le feu qui est en vous, et servez-vous en pour enflammer le cœur des hommes... Mon Dieu ! quel avenir se dresse devant vous, devant nous tous, tant que nous respirons encore...

Boris regretta à part lui d'être intervenu et il cessa d'interrompre le vieillard.

— Laissons-le, se dit-il avec condescendance. Voronine parla encore longtemps, et d'abondance,

Tous l'écoutaient, Kolia surtout, avec une attention particulière. Jamais les paroles du vieux peintre ne l'avaient touché autant et n'étaient entrées si profondément dans son âme. Délivré du souci de ses études, prédisposé ce soir-là à la joie, à la bonté, se sentant loyal, le cœur pur, l'esprit honnête, et l'avenir grand ouvert devant lui, il sympathisait de tout son être aux idées de Voronine et il était prêt à le suivre partout et sans délai. Impressionnable comme il l'é-

tait, il se sentait tout agité, et son existence lui semblait désormais stupide et vaine. Il comprenait la nécessité de la modifier, de l'améliorer, sous peine de penser, comme Boris, que tout est pour le mieux et qu'on peut vivre tranquille à la condition de tout accepter.

Après minuit, on alla se coucher. Varegnka était remontée dans sa chambrette, ménagée dans le belvédère. Là, seule, elle se mit à songer à Boris avec un sentiment pénible. Elle se sentait coupable envers son cousin. . .

« Pourquoi est-il si triste, bien qu'il fasse tous ses efforts pour paraître enjoué ? Pourquoi est-il venu ? Pourquoi est-il si maigre et si pâle r Serait-il malade, le pauvre ? »

Et, malgré elle, elle se souvint, comme il lui était arrivé "bien des fois, de son attitude envers Boris, de l'amour qu'il avait eu pour elle et qui, — elle l'avait su plus tard, — avait été pour lui une cause de désespoir. Et se rappelant comment ce roman avait fini, elle se sentit plus peinée encore.

« Pourquoi, pourquoi est-il revenu ? )) se demandât-elle de nouveau.

Cela datait de deux ans, alors que Boris était étudiant de première année et qu'elle-même commençait

à suivre les cours de l'école des infirmières. C'était au début du printemps. Un soir, comme il le faisait souvent cette année-ià, Boris était venu chez les Glebov. 11 ne s'y trouvait que Varegnka, tous les autres étant absents, à l'exception de Gricha, qui dormait depuis longtemps.

La jeune fille ne se sentait pas bien. A l'arrivée de Boris, elle lisait dans le salon, étendue sur un bas divan du Caucase. Lui était rentré comme à l'ordinaire, sans se faire annoncer, privilège dont il jouissait à titre de parent et aussi en raison de la familiarité avec laquelle on l'accueillait dans la famille. Vera Semenovna surtout le choyait et l'aimait.

— Ah! c'est toi! avait dit Varegnka en l'apercevant.

— Eh oui ! on peut entrer }

— Oui, je suis toute seule. Je ne me sens pas bien aujourd'hui.

— Cela ne te gène pas que je reste un moment ?

— Pas du tout, répondit Varegnka, rejetant pour se soulever le châle qui couvrait ses jambes.

Elle se souvenait aujourd'hui de l'émotion qu'elle avait éprouvée ce soir-là. Elle avait pâli et s'était effrayée en apercevant Boris, qu'elle attendait cependant, et, à ce seul souvenir, son cœur battit plus fort. Elle s'approcha de la fenêtre ouverte, donnant sur le jardin plein de pommiers en fleurs et s'assit dans un fauteuil. Le ciel était tout étoile et semblait pâlir. Sous le moulin, prés de la mare, un râle d'eau

poussait son cri aigu, dominant le bruit monotone de l'eau qui tombait dans le bief et le chant des rossignols dans le jardin.

— Oui, oui, se dit Varegnka comme si elle répondait aux sentiments qui l'envahissaient et cherchait la solution de quelque problème vital. Si satisfaite qu'elle fût de ses occupations, elle se rendait compte que quelque chose d'important lui manquait, l'empêchant ainsi de trouver la paix.

Et les souvenirs du passé commencèrent, d'un courant égal, à défiler dans sa mémoire.

— Oui, cette soirée !

Boris, en s'excusant, s'était assis dans un fauteuil auprès d'elle, tandis qu'elle-même reprenait sa place sur le divan. Il lui parlait de ses études, de ses examens, de cette vie universitaire qui lui pesait ; sa voix était étrange, rapide et saccadée, et ses yeux se posaient souvent sur elle. Puis il s'était tu ; elle aussi demeurait silencieuse ; et tout, dans l'appartement, était muet. Alors, elle s'était tout à coup levée, en disant qu'elle avait envie de jouer. Passant dans la salle à manger et oubliant son indisposition, elle s'était assise devant le piano et avait entamé le Aufsehwung, de Schuman, le morceau préféré de Boris. Celui-ci l'avait suivie et s'était installé auprès d'elle.

Après la dernière note, elle avait posé ses mains sur ses genoux et l'avait regardé.

— Encore, avait-il dit à voix basse.

Alors, elle lui avait joué un Nocturne de Chopin, que tous deux affectionnaient. Puis, ils avaient regagné le salon.

— A présent, me voici bien portante, s'était-elle écriée. Eh bien ? je vais t'offrir du thé. Veux-tu ?

— Volontiers.

— Avec des brioches, des confitures, n'est-ce pas ?

— Mais oui, avec tout ce qui est de règle.

Elle s'était mise à rire, puis elle était sortie pour donner des ordres.

Tous deux, bavardant, étant restés ainsi jusqu'à minuit. Boris lui avait parlé encore de ses projets d'avenir, de son rêve de vivre et de travailler dans sa propriété de Repievka, où étaient morts son père et sa mère, et de se rendre utile au peuple. Puis il s'était plaint de nouveau, et comme il lui arrivait souvent, de sa vie actuelle, de sa solitude, de l'Université, de la science. A présent, ils étaient assis à chaque bout du divan et, quand ils se taisaient, par le vasistas, les bruits de Moscou ne leur parvenaient qu'étouffés et •lointains.

— Il est temps de m'en aller, avait-il répété déjà plusieurs fois, mais sans le faire.

— Reste encore. Bientôt mes parents vont rentrer.

Et de nouveau ils s'étaient tus.

— Non, il faut que je parte, avait-il enfin déclaré.

— Allons, puisque tu y tiens. . .

Il s'était levé en lui tendant la main. Elle lui avait donné la sienne, qu'il avait serrée fortement, jusqu'à lui faire mal. Et, se rasseyant tout près de Varegnka, sur le divan, il s'était mis à lui parler d'un ton passionné qui l'avait effrayée :

— Qu'il ferait bon rester toujours ainsi, bien près l'un de l'autre!... De te sentir à moi, toute à moi ! . . .

Il l'avait prise dans ses bras, en l'attirant vers lui. Tout d'abord, elle ne s'en était point étonnée et ne l'avait point repoussé.

— Chérie ! disait-il d'une voix entrecoupée, en lui baisant la main avec chaleur. Promets-le-moi... A l'instant même, pour toute la vie... N'est-ce pas ? disle moi...

Elle l'avait écarté doucement... Et lui s'était repris.

— Eh bien ? réponds-moi. Alors je serai heureux et ma vie aura un but.

— Il ne faut pas... Pourquoi? Comment te promettre...

Aussitôt il avait desserré ses bras et s'était levé, pour demander d'une voix altérée :

— Alors, c'est non 7 Tu ne m'aimes pas ? Je me suis trompé }

— Non... seulement..., avait-elle répondu sans savoir pourquoi elle avait prononcé ces deux mots. Elle ne comprenait pas ce qu'il, lui demandait, ne

savait pas si elle l'aimait et ce qu'elle avait à promettre.

Lui promettre sur-le-champ de devenir sa femme était un tel pas à franchir qu'elle ne pouvait s'y décider ni si vite, ni si simplement. Elle n'avait jamais songé à Boris à ce point de vue. Elle le savait excellent garçon, de bonne conduite, du moins chacun le tenait pour tel, assez intelligent et bien doué, d'extérieur agréable, d'apparence robuste.

Mais, au moment où elle-même venait d'entreprendre une vie indépendante et studieuse, se lier, ne fûtce que par une promesse qu'elle considérait comme une loi, unir à jamais sa vie à celle d'un autre, cela lui semblait étrange et impossible.

Boris était resté devant elle, pâle, mécontent, semblant attendre. Elle, confuse, s'était tue, ne sachant où poser son regard et sentant qu'elle avait fait quelque chose d'impardonnable. Enfin, Boris avait repris d'une voix irritée :

— S'aimer ainsi serait sot et laid. Comment peuton aimer sans savoir pourquoi ? Du moins, je le comprends ainsi. Si aujourd'hui même nous nous étions promis l'un à l'autre, dussions- nous ne nous marier que quand tu l'aurais voulu, quand cela eût été possible, notre amour eût pu continuer. Car c'était pour moi des plus sérieux... Mais tu ne m'aimes pas...

— C'est si inattendu, avait-elle répondu. Jamais je n'y avais songé.

— Tu n'y as pas songé et tu m'as rendu fou, s'étaitil écrié brusquement avec colère. Adieu ! je ne suis ni une chiffe, ni un mannequin qu'on puisse manier à sa guise. Je me suis trompé. A n'en pas douter, tu es comme toutes les autres.

Très agité, il s'était mis à chercher sa casquette sur les meubles et, l'ayant enfin trouvée, il s'était rapidement dirigé vers la porte sans se retourner.

— Pour l'amour de Dieu ! Boris, un instant... Il s'était arrêté sur le seuil :

— Tu ne m'aimes pas, avait-il répété avec un geste et d'un ton désespérés. Puis il était parti.

Il avait repris son pardessus dans le vestibule et, ouvrant la porte lui-même, il s'était élancé dans la rue.

Dès qu'elle avait pu se ressaisir, Varegnka s'était précipitée derrière lui. En bas de l'escalier, elle l'avait rappelé, mais déjà il était loin. Une fine pluie de printemps descendait du ciel gris et morne. La jeune fille était restée quelques instants sur la porte extérieure, puis l'avait refermée et, remontant dans le salon, elle s'était jetée sur le divan. Et des sanglots avaient secoué tout son corps.

« Qu'ai-je fait ? Dieu, qu'ai-je fait ? se demandaitelle. Courir après lui } Aller chez lui ? Non, c'est trop tard !... ))

Huit jours après, Varegnka avait entendu dire par ses frères que Boris s'était ((lancé dans la débauche)).

Et il avait continué ainsi tout ce printemps-là, jusqu'à l'automne suivant.

Quelle était cette vie } En quoi consistait-elle ? Varegnka l'ignorait ; elle ne pouvait ni ne voulait y songer.

« Mais à qui donc en est la faute ! » se demandaitelle aujourd'hui pour la centième fois. Et elle se sentit si triste, si malheureuse, que l'envie de pleurer comme l'autre fois la reprit. Elle se leva et, répétant tout haut : (( Mon Dieu ! mon Dieu ! » elle se mit à arpenter sa chambre. Mais pleurer la faute qu'elle avait commise, elle ne le pouvait plus.

Depuis ce jour mémorable, Boris avait cessé de fréquenter chez eux. Tout le monde en avait été surpris et l'on s'était douté que quelque chose avait dû se passer entre lui et Varegnka. En effet, après avoir remarqué leur entente mutuelle, on remarquait à présent leur désaccord. Kolia et André s'étaient alarmés du brusque changement survenu dans l'existence de Boris ; mais nul autre que la jeune fille n'en connaissait le véritable motif.

Et Boris était revenu les voir. Il était ici, à la campagne, où il ne s'était pas montré depuis deux ans. Varegnka l'avait seulement aperçu deux ou trois fois à Moscou, chez des amis communs, et une dernière fois, presque à la veille du départ des Glebov pour la campagne. Boris était revenu passer chez eux une soirée, et, au moment où il se retirait, M. et Mrae Glebov

l'invitèrent à venir les voir à Dolgoïé. Varegnka, pour ne pas garder le silence, ajouta affablement : « Venez donc ».

Il était venu ; il était étendu en bas, sur le divan de la bibliothèque, maigre, les joues caves, les yeux pleins de regrets et, comme elle sans doute, songeant, incapable de dormir.

« Ah ! mon Dieu ! ah ! le pauvre garçon ! répétait Varegnka tout émue. Et c'est de ma faute, à moi seule. Mais pouvais-je faire autrement ? L'aimais-je, alors ? »

Longtemps encore elle resta débout, sans abaisser les rideaux de la fenêtre. Et, une fois couchée, elle fut longue à s'endormir. Elle songeait à Boris, à Kolia, si gai et si beau, à sa mère, à Gricha, à Voronine, à ses malades qui, dès le matin, allaient venir pour la visite, à Marinka l'idiote et à ses couches prochaines. Et tout cela se heurtait, se mêlait dans sa tête, l'emplissant d'inquiétude.

Le lendemain matin, Kolia crut être très matinal en se levant vers huit heures ; mais, arrivé dans la salle à manger, il eut le désagrément d'apprendre par Alexeï que Voronine était parti déjà depuis une heure.

ASPIRATIONS 6l

— Trop tard, mon petit barine, — fit Alexeï, occupé à essuyer le piano.

Kolia prit seul son café, comme c'était la coutume à Dolgoïe, puis il descendit sur le perron.

(( Belle journée ! songea-t-il. Il faut que j'aille aujourd'hui même faire à cheval le tour de Dolgoïé. Grâce à Dieu, le temps ne me manque pas et je n'ai le souci de rien. »

Et de nouveau, sa complète liberté lui procura du bonheur et de la joie. Il ajusta sur sa tête sa casquette neuve d'étudiant et sourit. Mais, chose étrange, à ce sentiment de satisfaction se mêlait une sensation pénible, comme une désillusion ou une fatigue morale, dont il souffrait quand même, bien que toute cause eût disparu, puisque la fin de ses études au lycée lui avait rendu sa liberté. Et. sous cette impression, il disait plus qu'il ne pensait :

(( La journée est belle, c'est vrai, mais qui me rendra les années dépensées au lycée ? Tout de même Mischka s'est perdu et, malgré tout, on se sent mal à l'aise ; il vous manque quelque chose qui ne reviendra plus jamais. »

— Eh ! Kolia ! fit tout à. coup la voix de Varegnka. 11 tourna la tête et aperçut sa sœur qui s'avançait

de son pas léger. Elle venait de la cour et portait des rouleaux et divers autres objets. Kolia lui trouva le visage fatigué.

— Mes malades m'attendent déjà, dit-elle. Je t'en

ai parlé hier. Veux-tu assister à la consultation ? Boris avait promis de venir, mais probablement qu'il dort encore.

Elle se dirigea vers un pavillon qu'on apercevait à travers les arbres, à deux cents mètres environ de la maison, et dans lequel elle recevait ses malades. Les moujiks le nommaient « l'hôpital ». Après avoir hésité un instant, Kolia rejoignit sa sœur et marcha à ses côtés .

— Alors, tu reçois dans ce nouveau pavillon ? demanda-t-il. Et maman ne dit rien ?

— D'abord, elle s'y est opposée, mais elle s'est rassurée bien vite. Après chaque séance, je me lave et je me change. Il y a donc moins de danger. Et puis, peut-on se garder contre la contagion ? Pour moi, la craindre, c'est comme si on craignait la vie ?

Le pavillon était un bâtiment d'un étage, à quatre fenêtres, construit l'an dernier par Nicolas Vassilievitch en partie pour en faire son atelier de peinture, en partie pour servir aux consultations de Varegnka. Devant le perron se tenaient déjà une dizaine de personnes. A la vue des jeunes châtelains, ceux qui étaient assis se levèrent et tous les saluèrent, Varengka répondit en inclinant la tête et Kolia souleva sa casquette, tout en examinant le groupe. En avant se tenait un vieillard à barbe verdâtre, un bâton à la main. Tout près de lui était la bergère Agafia, avec son fils Vaska, qui portait à la joue une large plaque

rouge. Puis c'était Ivan Davidov, long et maigre paysan de Dolgoïé, le bras en écharpe, son cafetan de drap grossier jeté sur ses épaules. Derrière Ivan, deux femmes : une inconnue déjà d'un certain âge, et l'autre... En croisant soudain ses regards avec ceux de celle-ci, Kolia se sentit pâlir et la respiration lui manqua. C'était Tatiana, la toute jeune femme du moujik Mikhaïlo Pidjac (1), ainsi surnommé parce que, depuis son jeune âge, il avait toujours rêvé de porter un veston ; et son vœu s'était réalisé, puisqu'il était devenu définitivement cocher à la ville. Tatiana était vêtue d'un justaucorps de peluche noire qu'elle portait les jours de fête et qu'elle avait probablement mis pour venir là, d'une jupe de laine verte et d'un fichu rouge ; son opulente poitrine, comprimée par un tablier à bavette orné de dentelle, apparaissait dans l'entre-bâillement de sa veste dégrafée ; ses pieds étaient, chaussés de bottines neuves. Elle jeta vers Kolia, comme autrefois, un regard rapide de ses yeux gris, sourit, baissa d'abord ses longs cils, puis la tête. C'était cette Tatiana, tant remarquée par Kolia l'automne dernier, que, lorsqu'il était seul, il se tourmentait de ne pouvoir oublier. Il avait commencé par chercher les occasions de la rencontrer, puis s'était persuadé qu'il l'aimait. Heureusement, il était parti peu après pour Moscou et n'avait plus songé à elle.

(1) Veston.

Néanmoins, cet oubli n'était que superficiel, puisqu'il venait de s'émouvoir si fort à sa vue. Cela allait donc recommencer ? Mais, pourquoi était-elle venue ici 7

Varegnka gravit le perron et ouvrit une des portes du pavillon.

— Sais-tu, dit-elle à Kolia, comment nous appelons ce pavillon ? C'est l'Académie. Et, à vrai dire, il y a ici trois académies dans une : deux à moi, l'Académie de médecine et l'Académie de musique, et une a papa : l'Académie de peinture.

— Et pourquoi de musique ? demanda Kolia qui sentait sa pâleur et craignait que Varegnka ne s'en aperçût.

— Nous y avons installé le vieux piano ; le voici... c'est pour mes exercices ; on ne peut pas toujours jouer à la maison...

Ils avaient pénétré dans une salle spacieuse et claire, à deux fenêtres ; dans un angle, une cloison ménageait un cabinet noir où se trouvaient un divan et la pharmacie. La grande pièce était meublée, outre le piano, de quelques chaises et de deux [fauteuils. Sur des rayons étaient posés des livres et des papiers.

La jeune fille entra dans le cabinet, y revêtit un tablier blanc, puis rangea les chaises, ouvrit les fenêtres et revint sur le perron. Un instant après, elle rentra avec les premiers de ses clients, Agafia et son

fils. Kolia s'assit à l'écart près de la fenêtre, afin d'assister à la consultation sans gêner personne. Il n'était pas venu dans ce pavillon depuis l'automne dernier et il le revoyait avec plaisir. Par la fenêtre, qui ouvrait sur le potager, il jeta un regard vers les platesbandes de concombres et d'oignons en fleurs.

« Quel calme, quel bonheur ! » songeait-il.

Pendant ce temps, Varegnka examinait avec attention la tache d'eczéma qui marbrait la joue de Vaska.

— Rien n'y fait, Vera Nicolaïevna, disait Agafla. Que n'ai-je pas essayé? Je l'ai conduit chez la bonne femme, j'ai conjuré le sort, j'ai arrosé de la braise, je l'ai frotté avec du goudron, de l'huile... rien n'y fait !

— Au lieu de toutes ces sottises, il fallait me l'amemer, fit Varegnka.

— Je n'osais pas, ma petite mère barichnia (1) ! Pourquoi déranger) Je pensais que cela allait se passer...

— Ce ne sera rien ; je te donnerai une pommade. Tu frotteras deux fois par jour et la tache disparaîtra. Seulement, il faut tenir ta maison un peu plus propre, pour qu'il n'y ait pas de saletés ; les lits aussi, tout.

— Je vous remercie. . . Alors, ça va se passer ?. . .

( 1) Mademoiselle.

Et la bonne femme, qui me disait que cela resterait toujours. Cela arrive quand on marche à l'endroit où s'est couché un cheval où il y avait un tonneau ; alors le même rond se reproduit sur la joue. Et il y en a tant de tonneaux, chez nous.

— Ne dis pas de bêtises, fit sévèrement Varegnka en la regardant dans les yeux. Tu feras beaucoup mieux de laver plus souvent le plancher de ta maison.

— Mais, est-ce que nous savons, barichnia ? repartit placidement Agafia en rajustant sur sa tête son fichu de laine sale. Un rond, c'est un rond.. .

Et elle soupira profondément.

Varegnka entra dans sa pharmacie et remplit de pommade de zinc un petit pot qu'elle donna à Agafia.

— Voici, répéta-t-elle ; tu frotteras un peu, deux fois par jour, matin et soir.

La jeune fille la reconduisit jusqu'à la porte. Kolia souriait en pensant à la braise et au tonneau et contemplait le visage calme et sérieux de sa sœur. Celleci fit entrer ensuite deux femmes, dont Tatiana. Kolia sentit de nouveau un choc intérieur et se troubla. Les deux femmes, confuses, s'arrêtèrent sur le seuil et saluèrent encore. La plus âgée se tourna vers un coin et fit un signe de croix.

— Bonjour encore, dit-elle avec embarras, en passant sa langue sur ses lèvres et en lissant ses cheveux.

— C'est ta sœur } demanda Varegnka à Tatiana.

— C'est ma sœur, ma bonne demoiselle. Elle est de Kroutchinoé, où on l'a mariée, répondit Tatiana. Elle se plaint toujours de se mal porter ; alors, je vous l'amène.

— Et qu'as-tu ? demanda la jeune fille à la malade.

Celle-ci remua longtemps ses lèvres sèches et, après les avoir, à plusieurs reprises, pourléchées de sa langue chargée, elle finit par dire, après un rapide regard du côté de Kolia :

— Voici, Mademoiselle : c'était à Noël ; le soir, je suis allée voir ma belle-mère... Nous vivons séparés, pour ainsi dire... Alors, j'y suis allée... et le temps était...

— Voyons, dis-moi ça en quelques mots, interrompit Varegnka, voyant à quel genre de malade elle avait affaire. Si on l'eût laissée, elle eût raconté toute sa vie depuis sa naissance, et sans jamais en finir.

— Oui, reprit la femme, quelque peu décontenancée, j'ai mal comme qui dirait au côté, ici, par ici. . . Alors, recommença-t-elle, j'étais allée chez ma belle-mère, et il gelait, il gelait à tout fendre. Mais, vois-tu, nous venions de prendre le thé à la maison...

— Tu as mal au côté ? Et où encore ? Es-tu allée voir le médecin communal ?

— Ah ! ma bonne demoiselle, laisse-moi raconter, fît la paysanne avec un regard navré.

— Je n'ai pas le temps, ma bonne ; il y en a d'autres qui attendent. Réponds plutôt à mes questions.

La femme acheva de se désorienter.

— Eh bien ! quoi, le médecin ? J'y suis allée : il m'a donné des cachets.

— Manges-tu facilement ?

— Comment cela, facilement, ma petite mère ? Mon cœur ne supporte rien. Ça vous brûle, ça vous creuse les entrailles, et c'est tout. Je ne peux avaler que du thé.

Et la bonne femme loucha du côté de Kolia.

— Y a-t-il longtemps que tu es comme cela ?

— Mais voilà, que j'ai dit, depuis Noël. Je me suis donc rendue chez ma belle mère...

Varegnka l'interrompit de nouveau en lui posant encore quelques questions. Puis, en mots précis et clairs, elle lui prescrivit tout un régime.

— Et des cachets ou des gouttes, il n'y en aura pas ? demanda la femme.

— Tu n'as besoin d'aucun médicament. Il te faut seulement une vie bien réglée, et pas seulement pendant un an ou deux, mais toujours. Alors, tu iras mieux. Ne prends pas beaucoup de thé, et pas du tout de kvass (i). Bois du lait avec du pain, mange de la

(i) Boisson faite d'un mélange d'eau et de farine d'orge qu'on laisse fermenter.

kacha (1) et un peu de pommes de terre. Et, si l'occasion se présente de boire de l'eau-de-vie, sache que pour toi c'est du poison...

— Que dites-vous là, ma bonne demoiselle ?... De l'eau -de- vie ! Peut-être à la fête, quand les moujiks vous régalent d'un petit verre.

— Non seulement il ne te faut pas en prendre un petit verre, mais pas une goutte. Eh bien ! allez avec Dieu ! ajouta la jeune fille.

— Nous vous remercions, dit la femme, se retournant à demi et ne pouvant se décider à partir. Elle s'arrêta encore pour demander :

— Alors, il ne faut pas boire beaucoup de thé ?

— Pas plus de deux petites tasses, et sans lait. Tu peux prendre le lait à part et le thé à part, répéta Varegnka avec un tel accent d'autorité que Kolia en fut émerveillé.

— Je comprends, dit la femme en se dirigeant enfin vers la porte où l'attendait Tatiana toujours troublée, levant et baissant alternativement les yeux.

Après avoir accompagné les deux femmes, Varegnka introduisit Ivan Davidov, avec son bras en écharpe.

— Qu'as-tu ? lui demanda-t-elle. Allons, défais cela.

Ivan, après un nouveau salut à Kolia, se mit à défi) Bouillie de sarrasin.

nouer le chiffon sale qui lui entourait le bras près du poignet.

— J'ai marié mon fils, commença-t-il avec le sourire d'un coupable qui avoue sa faute, et alors, pour dire la vérité, j'ai voulu déboucher une demi-bouteille d'eau-de-vie. J'ai cogné le cul de la bouteille et, comme j'avais déjà bu un peu, la bouteille s'est cassée en mille morceaux, et je me suis coupé au bras. Mais, je ne sais pourquoi, ça continue à me faire niai ; même que ça me tire jusqu'à l'épaule.

Après avoir examiné rapidement la blessure, Varegnka alla chercher dans le cabinet noir un tabouret chargé d'un bassin et d'un pot à eau et, d'une main experte, se mit à laver la plaie. Kolia se leva et s'approcha pour voir de plus près .

— Ça te fait mal ici } interrogea la jeune fille en tâtant l'enflure sous laquelle se montraient des abcès. Et ici aussi ?

— ■ Ici aussi, répondait Ivan, brièvement et avec soumission.

Varegnka se pencha, fit une pression de ses doigts habiles et, à l'étonnement d'Ivan et de Kolia, elle retira de la blessure un grand morceau de verre.

— Voilà pourquoi ta blessure a persisté si longtemps, dit-elle.

— Voyez-vous cela ! Je ne m'en doutais pas, s'écria Ivan, tout joyeux. Je me sens déjà mieux.

— Attends, reprit-elle, je crois qu'il y en a encore.

En effet, après avoir tâté et appuyé encore sur les bords de la plaie, elle en fit sortir deux autres fragments de verre. Alors seulement, elle fut complètement satisfaite, lava soigneusement la blessure avec de l'eau phéniquée, s'assura qu'il ne s'y trouvait plus aucun corps étranger, et enfin banda le bras.

Ivan rayonnait :

— Bien des remerciements, bien des remerciements, répétait-il en sortant avec un grand fracas de bottes. Que vous m'avez soulagé, barichnia ! Je croyais déjà perdre le bras. Je ne me doutais guère qu'il était resté des morceaux.

La jeune infirmière fit entrer ensuite le vieillard au bâton, que Kolia avait remarqué en avant des autres.

— Eh bien ! vieux père ? lui demanda-t-elle. Où est ton mal ?

— Eh! que dites-vous ?

— Où as-tu mal ?

— Partout, partout, ma petite mère, s'écria le bonhomme, comme s'il avait lieu d'en être fier. Et, branlant la tête, il poussa un gros soupir.

— Mais quoi donc ? questionna encore Varegnka, retenant un sourire.

— Eh bien ! je n'entends pas. Cette oreille-ci, c'est comme si elle n'était pas à moi ; et celle-ci, c'est comme si elle était en fer-blanc.

Et, alternativement, il portait à chacune de ses

larges oreilles l'une ou l'autre de ses mains hâlées, aux veines saillantes, de vieilles mains de travailleur.

— Et puis } demanda Varegnka très haut, à l'oreille du vieillard.

— Et puis ? Mais tout, ma petite mère, tout me fait mal, lui répondit-il en criant très fort à son tour.

— Eh bien, vieux père, ce n'est pas commode de te soulager.

— Je sais bien que ce n'est pas commode ; c'est pourquoi je suis venu, fit le vieux en dodelinant de la tête. Donnez-moi au moins un peu de pain blanc. Dans notre pauvreté, nous mangeons toujours du pain noir ; alors, comme on est vieux, on voudrait quelquefois en goûter du blanc.

— C'est bien ; va t'asseoir-là, sur le banc. Quand j'aurai fini, je te donnerai du pain blanc.

— Bien, ma petite mère, parfaitement, j'attendrai. Que Dieu vous garde, ajouta-t-il en s'éloignant.

Varegnka le suivait lentement, tout en regardant son frère, dont un sourire clair et bon illuminait le visage.

Kolia se leva.

— Allons, dit-il, maintenant je m'en vais. Merci de la représentation. C'est fort intéressant ; et tu es un tel Zakharine (i) que vraiment je commence à me

(i) Médecin fameux de Moscou.

demander si je dois me faire médecin... Papa a bien raison : jamais je ne saurai t'égaler.

— Eh bien ! cela t'ennuie ?.. . fit-elle en riant.

— Non, pas du tout ; c'est très amusant, au contraire. Mais, puisque je ne saurais faire comme toi... D'ailleurs, voici Boris qui vient me remplacer, ajoutat-il en suivant sa sœur sur le perron.

Il descendit les marches, salua Boris et se dirigea vers l'écurie pour y faire seller son cheval Krassavtchik. Il voulait faire le tour de Dolgoïé, où il n'était pas revenu depuis une année.

(( Quel brave homme, cette Varegnka ! songeait-il. Elle sait beaucoup et elle donne de si bons conseils !... Eh bien ! et moi ? Si, un jour, je suis médecin, pourrai-je me contenter de l'activité de Varegnka ? Et pourquoi pas ? conclut-il en arrachant une branche de lilas qui commençait à se flétrir. Ne fait-elle pas du bien ? n'est-elle pas utile } »

Et il pensa qu'indépendamment de la pratique, il pourrait aussi s'occuper de la théorie médicale ; de répandre ce qu'elle avait de sensé, ce qu'il avait entendu développer par le professeur Yanov ou même par Boris Slavine et par Varegnka ; de lutter contre les préjugés et les superstitions de cette médecine surannée à laquelle s'en tenait encore sa mère, par exemple. Et cette besogne lui parut si importante et si bonne que l'envie le prit de s'y consacrer sans retard. De nouveau, son cœur se remplit de bonheur.

Un alezan hongre anglais, demi-sang, aux jambes fines, fut rapidement sellé d'un harnachement anglais et sorti de l'écurie ; Kolia l'enfourcha et partit au galop vers la forêt.

Il fit le tour de Dolgoïé, c'est-à-dire de toute la propriété des Glebov. Il visita les étangs, plus loin, la forêt, le petit village de Vortchovka, ancien domaine de la famille aujourd'hui vendu à un marchand. Afin de tout revoir déjà dans cette première tournée, il résolut de revenir par le bourg, et déboucha dans la rue principale qui descendait vers la rivière. Comme le jour de son arrivée, les paysans étaient tous occupés au transport du fumier et toutes les portes étaient grandes ouvertes. Des charrettes le dépassaient ou le croisaient, et hommes et femmes le saluaient avec affabilité. Les travaux étaient en pleine activité et Kolia, tombé au beau milieu de cette vie des moujiks, en sentit une fois de plus la force et la grandeur. Il éprouva une sorte d'envie, voire même une envie véritable, à constater cette existence saine, régulière, ce travail puissant, indiscutablement utile, et par là même sérieux.

Il traversa une partie du bourg et s'arrêta devant la porte cochère ouverte de l'izba de briques habitée par son ami Segnka. Celui-ci était dans la cour et, dès qu'il aperçut Kolia, il se précipita dans la rue à sa rencontre. Il était vêtu d'une blouse d'andrinople

rouge et d'un pantalon d'indienne rayée. Ses pieds nus étaient maculés de taches de purin ; sa face ronde et imberbe s'épanouissait, pleine de santé, et il souriait en montrant ses dents blanches. Il ôta sa casquette, découvrant sa tête aux cheveux noirs bouclés, et dit bonjour à Kolia qui, de son cheval, lui tendait la main.

— On travaille, fit gaiement Segnka en s'essuyant les mains dans sa blouse. Alors, on est sale comme des diables. Excusez... et joyeuse bienvenue ! . . .

— Bonjour, bonjour... Eh bien ! comment cela va-t-il ?

— On vit comme ci, comme ça... Et vous) Vous avez passé l'examen, m'a-t-on dit. . . Vous voilà étudiant, à présent... C'est bien, cela ! Vous voici avec votre nouvelle casquette...

Et Segnka partit d'un éclat de rire guttural si sincère qu'il semblait ainsi exprimer toute sa joie de ce que Kolia avait passé ses examens et mis une nouvelle casquette.

— Et nous autres, nous sommes toujours à retourner le fumier, ajouta-t-il soudain en secouant la tête. Ah ! là là .!...

— Eh bien ! moi, je vous envie, vous autres, répondit Kolia. Vois comme tout est animé, chez vous. . . Vous êtes plus heureux que nous.

— Ah ! oui... animation, bonheur !... Vous plaisantez toujours, Nicolas Nicolaïevitch... C'est vrai ! vous êtes farceur... « Je vous envie!... »

Segnka se remit à rire et fît un geste comme pour dire qu'il était inutile d'insister.

— Tu né me crois pas? demanda Kolia d'un air étonné. Mais, je ne plaisante pas du tout. C'est avec plaisir que je transporterais du fumier.

— Regardez donc mes pieds, fit Segnka ; et mes mains : ces durillons... et à table, c'est du kvass, avec de l'oignon et du pain.-.. Voilà notre vie : . . . Et vous nous enviez }... Moi, je n'ai qu'une idée : me sauver d'ici au plus vite, ajouta-t-il en arrangeant sa blouse.

— Tu as encore passé l'hiver à la ville ?

— Tiens!... Mon père n'a même pas assez pour acheter du sel. Quel plaisir de grignoter ici des croûtons secs !... Et puis, il faut aussi aider à la maison. Ici, c'est un trou, c'est à se perdre... Je me suis loué de nouveau comme dvornik (i) chez le marchand Zimine et je ne suis revenu ici que pour les travaux des champs. Savourez ce bonheur !

Kolia se taisait, ne sachant que répondre à toutes ces objections.

— Pourrai-je un de ces jours aller chez vous pour causer un peu et chercher un livre ? demanda Segnka.

— Mais oui, mais oui, j'en serai bien aise. Alors, tu as encore beaucoup lu pendant l'hiver ?

(i) Gardien de la cour. *>:- ' •-"

— Cela va sans dire. C'est mon plus grand plaisir. Je me suis aussi un peu occupé de vers...

— Ah ! vraiment r... Quoi ?... tu en as écrit ?

— Oui... Puis-je vous les lire? demanda Segnka tout heureux. Descendez donc de cheval ; nous le mettrons dans la cour et nous entrerons dans l'izba. Je

pourrai même vous les lire tout de suite... Par Dieu, je vous les lirai.

— Si tu veux, accéda Kolia en souriant et sautant à terre.

Le vieux grand-père de Segnka, Vlass, tout voûté, en blouse blanche, une fourche à la main, s'approcha.

— Grand-père, lui dit Segnka, surveille donc le cheval, je t'en prie. Nous allons entrer un instant.

— C'est pour lire tes vers 7 demanda le vieillard, avec un sourire bonasse. Va, va, je ferai attention.

Puis, se tournant vers Kolia :

— Bonjour, petit père Nicolas Nicolaïevitch ! vous voilà revenu... -■

Segnka lui tendit les rênes du cheval, qu'il prit dans sa main large et robuste, et les jeunes gens pénétrèrent dans la vaste pièce ; il ne s'y trouvait qu'une fillette de dix ans, l'aînée des nièces de Segnka, assise auprès d'un berceau d'enfant. ;

— Asseyez-vous... asseyez-vous sur ce banc, dit Segnka qui alla tirer de derrière les icônes un cahier graisseux et revint s'asseoir vers la table.

— Allons, lis.

— Eh bien !... Seulement, c'est pour mon plaisir que je les ai faits... ça se comprend . . pour passer le temps... Et ces vers vous sont dédiés, ajouta-t-il de plus en plus embarrassé.

— A moi? Eh bien, va... fit Kolia, l'encourageant.

Segnka respira et tourna plusieurs feuillets du cahier, les tachant davantage encore avec ses mains souillées de fumier. Puis il respira encore et se mit à lire :

A toi, jeune barine, Un poète, simple moujik, Confie et sa peine et ses larmes.

Et comme avec sa peine il vit, Dans une triste petite ville, Il est peu gai, toujours chagrin.

Une chose unique le tente :

De passer son temps à rêver...

Le sort l'a gratifié d'un rêve, Devenu familier et qu'il aime.

Il aime la douce solitude :

Abandon, langueur, volupté; Il aime les bosquets épais Et leur ombre mystérieuse.

Et quand il vient, un jour d'été, S'y abriter de la chaleur, Alors, naissent les rêves ardents, . Qui brûlent I âme du poète.

Segnka, inondé de sueur, poussa un profond soupir et, du revers de sa manche, essuya son front et toute sa face cramoisie.

— Eh bien ? questionna-t-il, à bout d'haleine.

— Bravo ! s'écria Kolia. Je ne te connaissais pas encore ce talent...

— Puis-je vous en lire encore } J'en ai pas mal...

— Lis.

Segnka toussota et se remit à réciter avec plus d'entrain :

Sur terre vivait un pauvre gas...

Il vivait, maigre et pâle, Tenant le monde misérable Pour une futilité saine et bête...

— 11 s'agit de moi, expliqua Segnka, car, parfois le dégoût vous prend à la gorge de vivre dans cette ville infecte...

Puis il reprit :

Et ce pauvre gas songeait,

Que pour lui le jour viendrait,

Où devenu vieillard vénérable,

Les hommes l'entoureraient d'honneurs. . .

Mais il eut beau faire ce rêve :

Son sort resta toujours le même.

Et sa vie s'écoula, vaine

Comme poussière, comme fumée.

Il se tut, s'adossa au mur et regarda Kolia, attendant son appréciation.

— Est ce bien tourné, oui ou non? demanda-t-il, moitié sérieux, moitié plaisant. Dites-le-moi en toute franchise.

— Tu imites Pouschkine et Lermontov. Mais, n'empêche que, pour toi, c'est très bien tourné.

8p ASPIRATIONS

:.:-: — C'est sûr que j'imite, fit Segnka, comme s'il avait lieu d'en être fier. Ces strophes que je viens de vous lire plaisent beaucoup à tout le monde.

Il se pencha sur son cahier avec l'intention de poursuivre sa lecture. , :

— Mais, tu en as fait beaucoup, je vois, dit Kolia s'approchant du jeune paysan.

— Oui, pas mal... tout un cahier.

— Oh ! oh !... Eh bien, quand tu viendras chez moi chercher des livres, apporte aussi tes vers et tu m'en liras encore. Aujourd'hui, je suis pressé.

Et Kolia, après lui avoir tendu la main, se dirigea vers la porte en se baissant à l'avance, pour ne pas se cogner la tête à la porte comme il l'avait fait en entrant.

— C'est cela, c'est cela ! fit l'autre en se levant. Alors, quand pourrai je aller chez vous ? Un soir? Je voudrais vous demander un ouvrage de Dostoïevsky ou de Nekrassov. Il m'a beaucoup plu, Nekrassov. Le domestique du marchand Zimine m'en a lu des passages... Je l'admire ! Il y a chez lui d'excellents vers... un vrai charme... .:

Et il se mit à déclamer avec conviction des vers de Nekrassov. Kolia, comme malgré lui, s'arrêta pour écouter :

Pourquoi regardes-tu si avidement la route?...

— Ou bien encore ce morceau : Devant la porte d'honneur, dit Segnka. Ce n'est pas mal :

Je vis, une fois, de ce seuil s'approcher des moujiks, De ces Russes des champs, Qui d'abord prièrent devant l'église, puis se mirent à l'écart, Penchant sur leurs poitrines leurs têtes blondes. Le portier se montra : « Laisse-nous entrer », dirent-ils.

Aisément, sans faute, il récita tout le morceau et, quand il en fut à ces deux vers, il les dit avec une vigueur extraordinaire :

Et ils partirent, brûlés par le soleil, En murmurant : Que Dieu le juge! »

Sa voix même se mit à trembler. Mais, si Segnka aimait la sentimentalité de Nekrassov, Kolia, au contraire, n'avait jamais été impressionné par ses vers.

— Comment as-tu pu retenir tout cela ? dit-il en traversant le vestibule pour gagner le perron.

Il s'en alla au pas, descendit la grande rue du village en examinant avec attention les maisons et leurs habitants.

A l'extrémité du village, il aperçut deux femmes qu'il connaissait et qui s'entretenaient près de la fenêtre de l'izba de Pidjac. Kolia reconnut aussitôt Tatiana et sa sœur, qui se disposait à s'en retourner chez elle. Comme de coutume, Tatiana lui coula un regard rapide, où il y avait de la malice, de la confu-

sion, de la flamme et, comme toujours aussi, elle abaissa aussitôt ses paupières, puis sa tête.

Que de fois ce regard avait provoqué chez lui un trouble incompréhensible ! Que de fois il en avait éprouvé la puissance, sans jamais pouvoir, malgré tous ses efforts, le soutenir impunément ! C'est que vraiment Tatiana lui plaisait ; et de toutes les femmes rencontrées jusqu'ici, aucune ne l'avait si fortement attiré que cette jeune villageoise aux bras vigoureux et comme sculptés, à la démarche gracieuse, au teint hâlé, aux grands yeux gris toujours limpides.

Passé la digue et pour remonter la pente, Kolia mit son cheval au galop jusqu'à la porte de l'écurie.

Après avoir achevé sa consultation en présence de Boris, Varegnka se rendit avec lui à la maison pour y prendre son café. Ainsi que Kolia, Boris avait trouvé grand plaisir à voir Varegnka soigner ses malades.

Prés de la maison, ils rencontrèrent Nicolas Vassilievitch qui se rendait au pavillon, muni de journaux et de livres qu'il venait de recevoir. Il était vêtu d'un veston de pongé de Chine, d'un pantalon de même étoffe, et coiffé d'un chapeau de paille. Dans toute sa personne il était coquet et avenant.

— Ah ! les amis! D'où venez-vous et où allez-vous?

Moi, je me rends à l'Académie. Venez me retrouver tout à l'heure.

Quelques instants plus tard, Varegnka, après avoir pris le café, revenait en compagnie de Boris vers le pavillon.

— Cela ne te contrarie pas que je sois venu vous voir ? demanda tout à coup Boris.

— Moi ? fit Varegnka étonnée. Mon Dieu ! au conraire. Je suis très heureuse que tu te sois souvenu de nous.

— Merci... J'avais l'intention de partir aujourd'hui, ajouta Boris après un silence. S'il y avait possibilité d'avoir le cheval pour me reconduire à la gare.. .

— Comment, déjà >

— Sinon aujourd'hui, demain matin sans faute.

— Il faudra en parler ce soir à papa, répondit Varegnka d'un ton sérieux. Et elle gravit rapidement l'escalier du pavillon.

Nicolas Vassilievitch était dans son atelier et lisait, assis dans un fauteuil vaste et confortable. A la vue des jeunes gens, il posa son livre sur une petite table basse et, en s'étirant, dit avec volubilité :

— Ah ! ah ! entrez, entrez, je vous prie. . . Je viens de finir un livre de Tolstoï... Ah ! comme il nous fouaille vertement, on dirait avec des verges... Je vais à présent le passer à Kolia. Puis, désignant une chaise à Boris et se soulevant un peu : Asseyez-vous, je vous prie.

Le jeune homme se mit à examiner la pièce, propre, régulière, originale. Ici, une superbe bibliothèque d'acajou ; là, dans un coin, un chevalet sur lequel était une toile voilée. Sur la bibliothèque, une boîte à violon ; aux murs, des cornes de cerf auxquelles étaient suspendus des fusils, des cartouchières et des trompes de chasse. Sur le bureau étaient épars des manuscrits, des livres et des journaux. Un numéro du Nouveau Temps, tout frais, était prés du fauteuil.

— Eh bien ! et toi, que penses-tu de Tolstoï ? demanda, curieux de la réponse, Nicolas Vassilievitch à Boris.

— De Tolstoï philosophe je pense autrement que de Tolstoï artiste.

— Ce qui signifie que tu ne l'approuves pas, sans doute ?

— Non que je ne l'approuve pas, mais il m'est indifférent. Il n'a pas sur moi une action bienfaisante. Quand je le lis, je me sens encore plus mélancolique, je vois les choses plus en noir, et tous les hommes me semblent méchants, vilains. Puis/ après un silence il ajouta : Ses œuvres artistiques produisent sur moi un effet tout opposé.

— Il y a peut-être du vrai là-dedans, acquiesça Nicolas Vassilievitch. Maisenfin, quand même, tiens-tu pour juste ou non ce qu'il prêche ?

— Oui et non, répondit Boris, qui semblait pour

l'instant plus animé que la veille. Il ne parle que d'une vérité, et en même temps il en oublie une autre que pourtant il reconnaissait lui-même autrefois. Cependant, il est parfois très puissant... Puis, il ajouta avec conviction : A mon avis, comme je le disais hier à Kolia, c'est quand Tolstoï, ainsi que tous les écrivains, d'ailleurs, ne cherche pas à enseigner, qu'il enseigne le mieux ; si, au contraire, il prêche, il n'arrive qu'à nous irriter sans profit. Voilà pourquoi Tolstoï artiste est plus apôtre que Tolstoï penseur.

— Hum !... tu crois r fit Nicolas Vassilievitch en s'allongeant dans son fauteuil.

Varegnka, assise près de la fenêtre, écoutait.

— C'est que, vo}'ez-vous, tout cela est déjà connu, toutes ces vérités sont vieilles comme le monde. Pourquoi les ressasser ? reprit Boris. Tant qu'elles sont réalisables, chacun de nous y aspire ; et, si elles ne le sont pas, nous nous en rendons compte nousmêmes, à chaque pas que nous faisons dans la vie. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment arriver à l'amélioration graduelle de notre existence : comment faire pour que nos pas soient plus sûrs et nous acheminent le plus près possible de la lumière... Quant à l'Évangile, je le lis et le lirai sans avoir besoin de l'aide de personne.

Boris s'efforçait d'exprimer nettement ses pensées, afin de bien démontrer à Varegnka ses vues person-

nelles, et comment il envisageait l'influence produite parles théories de Tolstoï sur les jeunes Glebov et, dans une certaine mesure, sur leur père.

— Eh bien ! ici, chez nous, nous voyons ces idées un peu autrement, dit Nicolas Vassilievitch. On ne les critique pas aussi sévèrement ; on les prend plus à cœur, me semble-t-il... Tu as bien vu et entendu notre vieil ami...

Et il regarda dans la direction de Varegnka, qui dit avec franchise et simplicité :

— Je n'affirmerais pas que je subis l'influence de Tolstoï, mais la vérité sera toujours la vérité.

— C'est qu'on ne voit pas souvent la vérité, objecta Boris. Car, qu'est-ce que la vérité ? C'est la vie, tandis que Tolstoï...

De ses yeux verts jaillit une flamme ; sa voix devint frémissante et il continua à parler avec humeur et causticité. Varegnka sentait toute rame.rtume.de ses paroles, mais elle ne voulait pas le contrecarrer. D'abord, il y eût eu beaucoup à dire, et ensuite, elle savait que ce serait inutile. Elle connaissait l'entêtement de Boris et n'ignorait pas que jamais il ne consentirait à s'incliner devant une opinion contradictoire, surtout dans une conversation générale. En outre, elle était curieuse de pénétrer jusqu'au bout les idées actuelles de Boris, qui évidemment avaient beaucoup changé et n'étaient plus celles qui lui étaient à elle-même si sympathiques.

A ce moment, Kolia fit une bruyante irruption dans la pièce.

— Bonjour ! s'écria-t-il, tout essoufflé encore de sa course à cheval. Ah ! vous voilà tous ici, et je vois que vous avez parlé de choses intéressantes.

— Tiens, lui dit Nicolas Vassilievitch en lui tendant un livre du format d'un gros cahier. Voici le Tolstoï que je t'ai promis... Nous venons d'en parler et il est heureux que tu n'aies pas entendu notre conversation.

— Ah ! tu l'as fini >.,. Parfait, merci.. . fit Kolia, se doutant que Boris avait désapprouvé Tolstoï. Et moi je me suis promené à cheval ; je suis allé partout, et mon ami Segnka a déjà eu le temps de me lire de ses vers. C'est amusant...

— Ah! Eh bien... c'est bon? lui demanda son père.

— C'est amusant, répéta Kolia. Je vous montrerai cela un de ces jours.

— Tu as fini ta consultation, Varegnka r dit-il plus gaiement encore à sa sœur. Alors, allons jouer au tennis avant dîner. Je t'en prie, ainsi que Boris, et peut-être que Rasché viendra aussi.

— Pour Mlle Rasché, j'en doute, dit Varegnka avec un sourire. Mais on peut se passer d'elle. Moi, je jouerai volontiers.

— En route, en route, alors, pressa Kolia. Tu joues, Boris... tu sais ?

— J'ai joué quelquefois, précisément chez vous.

— Papa, tu feras le quatrième.

— J'allais commencer à peindre ma copie, fit Nicolas Vassilievitch hésitant et s'approchant du chevalet. Cependant, pour cette circonstance exceptionnelle.. .

Ils sortirent. En approchant du bâtiment principal, ils rencontrèrent Vera Semenovna, MIIe Rasché et Gricha, celui-ci affublé d'un gros pardessus gris, d'un chapeau de feutre et de galoches. Son aspect était pitoyable. La tête penchée sur le côté, il avait peine à marcher, tant son accoutrement le gênait.

— Mon Dieu ! mais qu'à donc Gricha ! s'écria Kolia avec effroi. Pourquoi l'a-t-on ainsi emmitouflé > Allons, Gricha, courons à qui arrivera le premier.

— - Je ne peux pas courir, fit tristement Gricha. J'ai mon estomac. .

— Eh bien ! moi aussi, j'ai mon estomac, s'écria joyeusement Kolia, et pourtant ça ne m'empêche pas de courir.

— J'ai. .. commença Gricha.

— Ah ! mon Dieu ! le malheureux bambin ! Boris, jouons au moins à saut de mouton. Allons, saute !

Et Kolia, s'élançant en avant, s'arrêta dans l'allée et se baissa. Boris sourit et, à l'étonnement général, entraîné malgré lui, il ôta son uniforme et se prépara.

— Allons, tiens-toi bien ! cria-t-il.

Il prit sa battue en frappant le sol de ses longues jambes musclées et franchit Kolia en l'effleurant à peine. Puis, il prit du champ et se mit lui-même en posture pour permettre à Kolia de sauter à son tour..

Celuirci après avoir franchi le haut et large Boris, s'adressa à son père.

— Allons, papa, à toi maintenant.

— Merci, fit Nicolas Vassilievitch en souriant. J'ai assez sauté pour ma part.

— Hi ! hi !.. . Kolia peut, et papa ne peut pas !.. . Hi ! hi ! fit Gricha joyeux et trépignant sur place.

Tout le monde se rendit sur la piste de tennis où l'on se divisa en deux camps : d'un côté Boris, assez mauvais joueur, et Varegnka très experte ; de l'autre Nicolas Vassilievitch, plutôt médiocre, et Kolia, bon joueur.

On avait fait deux parties quand la cloche sonna pour le dîner. Dès qu'il fut achevé, Kolia se rendit dans sa chambre où, à son grand étonnement, il trouva tous ses effets déjà rangés, la propreté et l'ordre régnant partout. C'était certainement par les soins de sa mère. Il prit le livre que lui avait donné son père et s'étendit sur son lit. Mais, après avoir lu deux pages, il s'aperçut qu'il n'en avait rien retenu, ni même rien compris. Il n'avait lu que des yeux, la pensée ailleurs. Il posa son livre avec dépit et se leva.

«A plus tard ! » dit-il.

Il mit sa casquette et sortit.

La campagne, le printemps, la forêt, les paysans, tout mettait en lui de l'agitation.

Le soir, après souper, quand tout le monde fut comme à l'ordinaire réuni dans le salon, M. Glebov proposa à Boris une partie d'échecs. Lui-même perdait toujours, ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours aussi le premier à parler de jouer. Vera Semenovna et Varegnka s'occupaient à des travaux d'aiguille. Gricha était couché, Kolia — absent.

— Si tu nous jouais quelque chose, Varegnka ? lui dit son père, tout en suivant des yeux ses échecs.

— Ah oui ! ce serait très bien ! fît à son tour Boris en tournant vers la jeune fille un visage radieux.

— Mais, est-ce que cela ne réveillera pas Gricha ? demanda-t-elle en regardant sa mère et en déposant son ouvrage.

— Non, dit celle-ci. Il dort, maintenant, et de sa chambre on entend à peine.

Elle s'assit au piano et s'interrogea. Et sans se rendre compte pourquoi elle le faisait et ce qui devait en résulter, elle entama le Aufschwung deSchumann, que Boris affectionnait et qu'elle lui avait joué à Moscou, le fameux soir. D'ailleurs, ce morceau s'adaptait parfaitement à ses propres dispositions présentes.

Elle le joua avec une telle vigueur, tant de sentiment et d'expression, qu'elle en fut surprise elle-même. Le clavier frémissait sous ses doigts et les derniers accords résonnaient à ce point que le piano en tremblait. Quand elle eut fini, la salle à manger et toutes les pièces de la maison étaient encore remplies de vibrations.

Boris était sur la porte du salon, les yeux humides. Derrière lui, Nicolas Vassilievitch, étonné, regardait sa fille.

— Comme c'est enlevé ! put-il seulement dire. Qu'as-tu donc aujourd'hui ?

Varegnka eut un sourire contracté et, sans laisser refroidir son exaltation, elle se remit à jouer ce Nocturne de Chopin, qu'elle avait également joué à Boris après le Aufschwung, le soir de Moscou.

Nicolas Vassilievitch alla reprendre sa place dans le salon ; mais Boris demeura dans l'encadrement de la porte. Attentif, tout empourpré, il contemplait le délicieux visage de la jeune fille, écoutait la musique et sentait son cœur se déchirer. Il savourait ce nocturne, ce motif à la fois doux et pénétrant, dont certains passages, précipités et fougueux, l'excitaient et le faisaient souffrir. Et cette Varegnka elle-même, par qui il avait tant souffert... il était auprès d'elle, chez elle, à Dolgoïé !...

Varegnka acheva le nocturne et ferma lentement le piano.

— Voilà, dit-elle d'une voix à peine perceptible.

— Merci, balbutia Boris tout ému.

Et, s'approchant d'elle avec timidité :

— Tu es si bonne ! Quel beau morceau et comme tu le joues.., Bien mieux qu'auparavant...

— Eh bien! Boris Serguievitch, appela du salon M. Glebov impatient. A qui est-ce à jouer ?

— A moi, à moi, me voici, répondit Boris en régagnant aussitôt sa place.

Mais il lui était devenu impossible de concentrer son attention, de réfléchir, et douloureusement il songeait :

« Elle a joué avec intention ces morceaux... Donc, elle a pitié de moi ! Donc, elle se souvient du passé. ))

— Voilà! fit-il en avançant un pion au hasard.

— Parfait ! dit Nicolas Vassilievitch en se hâtant de déplacer sa reine.

— Et moi, je vais ici du roi. .■;;-.

— Et mat ! s'écria Nicolas Vassilievitch triomphant et avec un joyeux sourire, tout en frisant sa moustache grisonnante

— Eh bien ! par exemple ! fit Boris, en s'efïbrçant de donner à sa voix une nuance de dépit.

Varegnka avait repris sa place et son ouvrage, mais elle demeurait toute rouge et émue de son jeu. Ses beaux doigts effilés étaient tremblants.

(( Qu'ai-je donc ? Pourquoi puisque tout est fini

entre nous... se demandait-elle avec inquiétude. Il est si malheureux ! Il fait tant pitié ! »

Certes, son ancien sentiment pour Boris, si tant est que c'eût été de l'amour, avait disparu depuis longtemps. Elle ne l'aimait point, elle ne pouvait plus l'aimer, après ce qu'il avait fait. Et cependant chaque fois, aujourd'hui même encore, qu'elle s'était trouvée en sa présence depuis le soir fameux, elle avait éprouvé comme une oppression de l'âme et une tristesse dont elle se rendait compte et qui pourtant lui étaient chères. Et c'était cette impression qu'elle ressentait en ce moment.

- Après onze heures, Nicolas Vassilievitch se leva pour se retirer et Boris en fit autant. Il prenait définitivement congé, car, devant partir de bonne heure le lendemain, il ne reverrait personne.

— Il faut vous ménager, dit Boris à Mme Glebov.

Il serra la main à sa tante et s'approcha de Varegnka.

— Adieu, lui dit-il en s'arrêtant devant elle. Varegnka lui tendit la main.

— Adieu, adieu, et merci d'être venu.

Boris lui serra chaleureusement la main et se dirigea vers la porte»

— Il faudra dire à Alexeï de le réveiller demain matin et de lui servir, du café, dit M. Glebov à sa fille en sortant avec Boris.

Plus longtemps encore que la nuit précédente,;

Varegnka demeura au lit, dans sa chambre à demiéclairée, les yeux grands ouverts et sans pouvoir s'endormir. Elle sentait toujours dans sa main droite la dernière pression, nerveuse et expressive, de Boris, et elle ne pouvait chasser des pensées et des sentiments divers qui se rapportaient uniquement à lui.

Chose étrange : il lui était maintenant plus cher qu'auparavant, et en même temps plus lointain et plus étranger. Jadis, elle se sentait moralement plus âgée que lui et il lui paraissait, limpide, net, comme un adolescent, ou même un petit garçon. Aujourd'hui, il lui semblait au contraire devenu bien plus âgé qu'elle à tous les points de vue, et elle ne le comprenait plus. Jadis, elle le voyait tel que devrait être son mari futur : il était pur, elle le savait d'après ses propres dires, ainsi que par ceux des autres, et parce qu'elle le voyait s'indigner de la débauche de ses camarades ; mais jamais elle n'avait pensé qu'il dût devenir son mari. Du moins, cela ressortait de ses propres convictions. Elle ne pourrait aimer qu'un homme pur, moral, et elle l'épouserait . Certes , jamais plus elle n'aimerait ou ne s'amouracherait de quelqu'un, comme cela lui était arrivé avant sa rencontre avec Boris, lorsqu'elle s'était éprise de Koltsov qui avait demandé sa main, ce dont son père avait tant ri. C'était si naïf, si jeune !. ..

Mais à présent, pourrait-elle aimer Boris ? Chose étrange ! Par une sorte de contradiction incompré-

hensible, elle souffrait de sentir qu'à présent, plus que jamais, elle pourrait l'aimer avec plus de facilité et plus de force qu'auparavant, et même devenir sa femme. Déjà, depuis qu'elle l'avait rencontré l'hiver dernier, et pendant tout le printemps, elle n'avait cessé de penser à lui. Néanmoins un abîme était creusé entre eux, et il ne pourrait être comblé que si elle rejettait ses convictions les plus chères. Elle était trop fière pour le faire jamais ! Et si Boris avait l'idée de lui demander une seconde fois d'être sa femme, elle lui jetterait le Gant de Bjœrnson, à lui comme à tout autre homme impur. Et elle se disait :

(( Il faut pourtant mettre un terme à cette indigne inégalité de situation d'une jeune fille pure épousant un homme souillé ! Il faut pourtant un jour entamer cette lutte, non plus au théâtre, mais dans la vie !... Et cependant il est charmant, ce Boris : intelligent, énergique... et malheureux ! A n'en point douter, il est venu ici parce qu'il espère encore. Il espère que le passé s'effacera. Mais pourrais-je l'aimer de nouveau, lui pardonner r Pourrais-je être sa femme après tout ce qui est arrivé ?... C'est difficile, c'est impossible ! Non, il m'est bien tout à fait étranger !...

Enfin, passé minuit, Varegnka s'endormit d'un sommeil pénible.

OÔ ASPIRATIONS

Un heurt étrange et répété à sa porte la réveilla. Elle fut longtemps à se demander si elle était encore dans le sommeil ou dans la réalité. Le même coup sec et régulier se produisit.

— Qui est là ? demanda-t-elle en se soulevant.

— Varvara Nicolaïevna î Varvara Nicolaïevna ! répéta la voix de Sacha, la femme de chambre ; une vieille femme du village est là qui vous attend. C'est la mère de Marinka. Elle me dit que vous lui avez ordonné dé venir, de vous faire réveiller.

La jeune fille comprit et s'éveilla tout à fait.

— Dis-lui que j'y vais.

« Comme c'est inattendu, mon Dieu ! » se dit Varegnka, qui cependant attendait cela depuis longtemps.

Elle était émue. Elle avait bien un diplôme de sagefemme, et plusieurs fois, à l'hôpital de Moscou, elle avait assisté à des accouchements. -Bien des fois aussi elle avait pratiqué seule dans les . villages environnants, mais jamais un cas aussi exceptionnel ne s'était présenté.

S'étant vêtue à la hâte, elle descendit et, au milieu du silence qui régnait dans toute la maison, elle gagna le perron de derrière. La mère de Marinka, une toute petite vieille, se tenait dans la cour, soute-

nant paisiblement, dans sa main hâlée et noueuse, sa joue ridée. En apercevant la jeune fille, elle s'approcha vivement :

— Qu'elle souffre, ma Marinka ! Ah ! qu'elle souffre ! Ça fait pitié ! pleurnicha-t-elle aussitôt. Toute la nuit, depuis hier soir, elle n'a cessé de crier à fendre l'âme. Aidez-nous, ma chère demoiselle, sans cela c'est sa mort! Ça ne fait rien, qu'elle soit une sotte! J'en ai pitié quand même ! Est-ce que ce n'est pas ma fille ?

— Retourne chez toi, je te suis ; seulement le temps de prendre les médicaments.

La jeune fille courut au pavillon, se munit de tout ce qui était nécessaire et, en toute hâte, se dirigea vers le village.

Marinka était étendue sur le lit de planches tout bas ; ses cheveux étaient épars sur un coussin rouge et sale, sa tête hideuse était rejetée en arriére et, dans sa face bouffie et grêlée, ses yeux stupides avaient à présent quelque chose d'effrayant. Elle continuait à pousser des cris rauques. A ses pieds était assise Catherine, la grosse sage-femme du village, manches retroussées, le visage attentif et souriant.

— Eh bien ? demanda Varegnka en s'approchant d'elle.

— Sûrement qu'il n'est pas vivant, répondit tout haut Catherine, de façon à être entendue de la jeune fille en dépit des hurlements de la malade. La tête est

de la taille d'une grosse marmite. 11 doit être étouffé. Elle se baissa pour se rendre compte de nouveau.

— Oh ! oh !... beuglait Marinka. Puis elle se mit à grogner à la façon des porcs et à s'agiter sur les planches en cognant avec ses poings.

— Je meurs ! je meurs ! criait-elle en nasillant. Mes petites mères ! mes petites mères ! mes petites mères !

Varegnka se rendit compte que, toute seule, elle ne pourrait jamais en venir à bout. Presque effrayée, elle sortit de la maison et descendit la rue vers l'impasse de Grischkhine, où elle avait vu le moujik Gérasime sur le point départir. Celui-ci se rendant à la gare, la jeune fille lui demanda de prévenir par la même occasion le médecin de l'état grave de Marinka ; puis elle retourna chez la malade.

Le médecin arriva trois heures après, et constata que l'enfant était mort ; il fallait donc avoir recours aux fers. Varegnka dut, pour la première fois de sa vie, assister à cette opération atroce et répugnante. Ce n'est qu'après six heures d'efforts que Marinka put être délivrée, et le travail avait été si dur que le médecin, le robuste et musculeux Platon Ivanovitch, ruisselait comme s'il venait de labourer tout un champ. L'enfant était énorme, dépassant tout ce qu'avaient vu Varegnka et le docteur lui-même ; et, en proportion, la tête était plus volumineuse encore.

Marinka, soulagée, avait cessé de crier et se bornait à gémir doucement.

— Il est né ? demanda-t-elle tout à coup de sa voix nasillarde. J'ai préparé pour lui des langes... dans le poêle, ajouta-t-elle d'une voie émue, si douce, si raisonnable, qu'il semblait que cela ne vînt pas d'elle.

Elle montra le poêle de la main et des yeux. Sa mère l'ouvrit et en retira des chiffons longs et rouges.

— Voyez, voyez donc ! elle-même a coupé des langes ! fit la vieille en larmoyant. Elle croyait qu'il vivrait. Elle aussi avait pitié ! Voyez-vous combien elle a fait de bandes ! Et tout ça, c'est avec ses tabliers.

Marinka, en apercevant les guenilles, était devenue plus inquiète encore. Elle se souleva , les bras tendus.

— C'est pour lui ! c'est pour lui ! Enveloppe-le, mamma ! enveloppe-le bien. . . Où est-il ?

Elle se mit sur son séant et regarda autour d'elle. Soudain, elle aperçut le corps bleui et inerte de son enfant, que le médecin venait de pousser à terre, sous le banc. L'accouchée ouvrit alors de grands yeux et comprit.

— Oh ! mes petits pères! s'écria-t-elle. Il est mort !

Le dernier mot put à peine s'exhaler de sa bouche. Ses lèvres se crispèrent, son visage se rida et elle se mit à pleurer tout haut, comme pleurent les enfants.

— Et moi, qui avais pitié de lui, qui lui avais pré-

paré des langes !... Et lui, voilà! se mit-elle à crier... Varegnka ne rentra chez elle qu'à midi, lasse, harassée après cette nuit sans sommeil et cette matinée si laborieuse.

Il y avait trois jours déjà que Kolia était à Dolgoïé; et, pendant ce temps, il avait éprouvé un tel besoin de mouvement qu'il lui était impossible de demeurer tranquille cinq minutes de suite. La conscience de jouir d'une liberté à laquelle il n'était pas habitué, de la liberté intérieure surtout, le grisait au point qu'il s'y donnait tout entier. Tantôt à cheval, à la pêche, dans les bois, dans les champs avec le gérant, dans le village, ou bien à jouer au tennis avec Varegnka, il avait vu passer ces trois jours avec la rapidité d'une seule journée.

C'était le samedi, après dîner. Tous, après une courte station au salon, s'étaient rendus dans leurs chambres ou à leurs occupations, et Gricha était de nouveau indisposé. Pour la première fois, Kolia s'aperçut qu'il n'avait rien à faire et que, ne sachant où courir, il s'ennuyait quelque peu. Il lui semblait déjà avoir tout vu, tout fait, tout examiné à Dolgoïé ; il ressentit d'autant plus vivement son oisiveté et fut mécontent de lui-même.

ASPIRATIONS IOI

(( Vais-je donc tout l'été flâner comme ça ? » son- ..gea t-il. Et il s'en alla dans sa chambre pour se mettre enfin à la lecture du livre que lui avait remis son père et qui l'intéressait. Or, après s'être assis à sa table et avoir parcouru plusieurs pages lithographiées, il s'aperçut qu'il n'y avait aucune suite dans sa lecture.

« Qu'ai-je enfin ? » se demanda-t-il en se frottant les yeux et le front. Ai-je déjà désappris de lire ?

Il recommença à la première page en y apportant toute son attention ; mais ce fut eu vain. Par la fenêtre ouverte s'engouffrait l'air tiède, imprégné du parfum de l'églantine. Contre une vitre, un papillon cherchait à recouvrer sa liberté.

— C'est un peu fort ! dit-il tout haut en se levant vivement et en fermant violemment le cahier.

(( Que faire ? se demanda-t-il en fronçant les sourcils. Impossible de lire ! Rien ne m'entre dans la tête. Où aller "? Que devenir >... Je vais faire le tour du bois de Dolgoïé. Je n'y suis pas encore allé ! Ensuite, j'irai me baigner. »

Il sortit de la maison, quitta la propriété, traversa un grand jardin de pommiers et prit à gauche, vers le bois. Depuis l'automne dernier, il n'y était pas revenu seul. Et en ce moment, après son séjour à Moscou et ses examens, il y éprouvait un bien-être particulier. Il se sentit joyeux tout à coup et se mit à chanter tout haut, improvisant paroles et musique.

D'abord, il traversa une tremblaie plantée d'arbres drus et espacés, parmi lesquels poussaient des fougères frisées, à l'odeur acre. Puis il découvrit une vaste clairière remplie d'herbe, après laquelle commençait un taillis de tiembles menus et serrés, alternant avec des bouleaux.

Il connaissait le sentier qui traversait la tremblaie et, cessant de chanter, il s'y engagea. Il le suivit. Non loin de là commençaient des prairies et, par derrière, la forêt de l'Etat s'étendait à des centaines de verstes. Il faisait ainsi tout le tour du domaine de Dolgoïé, de la terre des Glebov et de celles des moujiks, en décrivant un grand demi-cercle. Le jeune homme marchait d'un pas rapide, la tête baissée, tout en répétant comme malgré lui :

— Pourquoi suis-je venu ici ? Où vais je ? Et tout de même, comme il y fait bon ! Comme cela vous donne le désir de vivre et d'aimer ! Mais aimer qui ? La vie, le bois, les femmes ? Quelles femmes ?

De son gros bâton, il frappait les branches des trembles avec tant de force que, cassées, elles tombaient sur le sol. Et il se souvint de Tatiana, telle qu'il l'avait vue chez Varegnka, puis au village et, pour la dernière lois, la veille au soir, dans le bureau du gérant.

(( D'où me vient cette émotion quand je la vois ? Cela me prend à la gorge et j'ai peine à respirer. Serais-je amoureux d'elle ? Mais voici un an que je n'y

ai pas songé. Et qu'adviendrait-il si je permettais à ce sentiment de prendre le dessus 7 Déjà, l'automne dernier, je me suis trop laissé aller. Certes, j'étais loin d'avoir de mauvaises pensées ; mais à quoi tout cela peut-il aboutir }... Non, il faut chasser ces pensées. Il faut lire, étudier, rester pur; il faut se perfectionner...» Soudain, comme une clairière s'ouvrait devant lui, il entendit, tout près, des voix de femmes. Il s'arrêta pour écouter. Les femmes marchaient d'un pas rapide et échangeaient de courtes paroles. On entendait, dans l'herbe, le froissement de leurs pieds nus et l'une d'elles était déjà passée. Elle avait sur le dos un grand sac rempli d'herbe et sa tête ployait sous le faix. Sa silhouette courbée se profila sous bois.

— Eh bien } Que pensais-tu donc } cria-t-elle de façon à être entendue de sa compagne. C'est bien comme cela, et sans que ce soit de sa faute à elle...

A la même allure que la première, et chargée également d'un grand sac rempli d'herbe, parut une autre femme qui, tout à coup, d'un mouvement brusque, déchargea à terre son fardeau.

— Tante Olga, tu n'es pas fatiguée >demanda-t-elle de sa douce voix.

L'interpellée s'arrêta et se débarrassa également de son sac. Kolia, immobile, voyait très bien cette dernière femme qui, assise sur son sac, essuyait, avec la manche de sa chemise blanche, son front moite.

(( Serait-ce encore elle ? » songea-t-il en se sentant envahir par cette émotion toujours éprouvée quand il rencontrait Tatiana.

Oui, c'était elle : non plus vêtue de son cafetan de peluche, mais d'un vieux sarafan de tous les jours, et ses pieds roses à nu. Pour ne pas être vu, Kolia s'écarta sans bruit et se dissimula derrière les arbres. La conservation reprit entre les pays'annes.

— Tu dis, ma tante, que c'est ma faute, fit Tatiana. Eh bien, non ! j'ai essayé de tous les moyens, et ça ne m'a guère réussi.

— Essaie encore, répliqua l'autre d'une voix rude. A cet accent rébarbatif, Kolia reconnut la voisine

de Tatiana, Olga, âgée d'une quarantaine d'années, la femme du moujik aisé Semen.

Elle reprit :

— Que croyais-tu donc ? Tout le monde a de la peine à s'habituer, entre mari et femme. Et vous autres, vous n'avez passé qu'un mois ensemble, et c'est fini ! Comment faire, alors } Il faut chercher à le mater !

— Non, tante Olga, qu'il aille avec Dieu ! répondit mélancoliquement Tatiana. Certainement il ne pense plus à moi. Voici la deuxième année qu'il ne vit plus à la maison. Je serais retournée chez mes parents : mais j'ai honte ! Il y a tant de monde déjà chez eux. Ah ! quel fichu sort !

— Tu es sotte, voilà ce que j'ai à te dire, repartit

sur un ton de reproche la sévère Olga. Alors, tu vas traîner comme ça toute ta vie, seule ? On bien tu iras avec des étrangers ? Est-ce propre ? Il faut lui parler avec douceur, à Mikhaïl a, en toute bonté. On se raccommodera...

— Non, j'ai déjà essayé. Je ne dirai pas de mal de lui, mais nous ne vivrons plus ensemble... Les gens causent, et ils ne savent rien...

— Qu'est-ce que nous ne savons pas ? Qu'il a la main leste ? Nous le savons bien. Si tu crois que nos moujiks ne nous cognent pas ! Eh ! ma bonne, ils cognent, et encore comment ! Il faut s'y résigner, que veux-tu ?

— Je sais bien, qu'il faut s'y résigner ; mais c'est que je n'ai pas la résignation, conclut Tatiana avec un soupir. Et les deux femmes se turent.

(( La pauvre ! songeait Kolia. Oui, l'an dernier, j'ai bien entendu dire par Segnka que Mikhaïla Pidjac la battait chaque fois qu'il rentrait chez lui. Ah ! la brute ! »

— Heureusement encore qu'il ne vit pas à la maison, reprit en ce moment Tatiana, il m'aurait battue jusqu'à me faire rendre l'âme.

Enfin, sentant que l'émotion l'empêchait de tenir en place, Kolia reprit le sentier et déboucha dans la clairière. Les femmes le considérèrent avec surprise.

— Bonjour, lui dit simplement Tatiana, inclinant la tête et lui souriant.

IOÔ ASPIRATIONS

— Bonjour, barine, fit Olga.

— Yrous venez de cueillir de l'herbe ?

— Mais oui, petit père, c'est pour les vaches, expliqua Olga.

— Us sont pas mal lourds, vos sacs !

— Eh ! je crois bien ! fit Olga en geignant. Ils sont bien lourds, ça fait au moins deux ou trois pouds. Tiens, essaie un peu.

Kolia s'approcha d'Olga et souleva le sac troué.

— Oui, ça pèse, dît-il.

— Le mien est plus lourd encore, fit Titania toujours souriant. Et, en même temps, d'un mouvement preste, elle jeta le sac sur son dos et se mit à marcher dans la clairière en tricotant de ses jolis pieds nus.

— Adieu, fit-elle en saluant de la tête.

Kolia descendit rapidement jusqu'au ruisseau. En traversant la prairie, il remarqua de grands espaces comme pelés, où l'herbe drue avait été arrachée. Sans nul doute, c'était le fait de quelque voleur. Mais aujourd'hui, cela n'importait guère à Kolia et, en général, les intérêts de la propriété le touchaient peu.

« Et pourquoi la frappe-t-il ? se demandait-il tout ému ? Quel droit en a-t il ? » Et il éprouvait une sorte de haine contre ce blondasse imbécile, ce Mikhaïla Pidjac, au visage de bellâtre et à la voix grêle, et qu'il avait aperçu une ou deux fois.

« Et pourquoi ?... Une petite femme si charmante, si bonne, si féminine et si jolie ! ))

— Je ne le permettrai pas ! s'écria-t-il soudain avec chaleur... Mais qu'ai-je donc ? reprit-il.

Il gagna en hâte la rivière, s'assit sur l'herbe et se déshabilla rapidement. Un instant après, il nageait dans l'eau froide et profonde, plongeait, s'emplissait la bouche d'une gorgée qu'il rejetait aussitôt II sentait que son agitation commençait à se dissiper.

« Dès mon arrivée, penser déjà à de telles bêtises ! n'est-ce pas honteux ? )) se disait-il sévèrement.

Il sauta sur la berge escarpée, pour se jeter à l'eau de nouveau et retrouver tout à fait son calme.

« Allons, nous vivrons bien sans les femmes ! » se dit-il gaiement.

Et, prenant sa battue, il plongea, les bras allongés.

Le lendemain, dimanche, Kolia entra dans la salle à manger où Varegnka, suivant son habitude, jouait

kdu piano après le dîner et lui dit : — Je viens te proposer d'aller chez Voronine. — Et moi qui justement allais te faire la même proposition ! répondit gaiement sa sœur en se levant de sa chaise, sur laquelle elle déposa quelques partitions. Et elle ajouta :

— Alors, fais seller. Je vais rapidement passer mon amazone.

Chacun courut de son côté et, un quart d'heure après, ils chevauchaient côte à côte à travers le bois, se dirigeant vers le gros bourg de Gorovenki, qu'il fallait traverser pour se rendre à la propriété de Voronine, située à dix verstes deDolgoïé.

Varegnka contemplait autour d'elle les champs qui lui étaient si familiers et qui maintenant s'étendaient à perte de vue. Au loin apparut l'église blanche de Gorovenki.

— Alors, la nièce de Voronine n'est pas mal ? demanda tout à coup Kolia avec un sourire.

— Mais oui.

— En quoi donc ? Elle est jolie 7

— Pas précisément... Son attrait n'est pas là... D'ailleurs, tu la verras. C'est encore une fillette... et justement c'est ce qu'elle a de bon... C'est une fillette de caractère.

— Eh bien ! et toi ? Comment cela va-t-il, en général, là, au fond du cœur ? demanda brusquement Kolia, de cette façon enjouée que Varegnka aimait tant. Et, de ses bons yeux, il la contemplait avec tendresse et sympathie.

— Bien... répondit-elle.

— Bien vrai ?... Et Boris ? Que s'est-il passé entre vous, il y a deux ans ? Tu ne peux pas le dire, hein ? C'est un secret ?

— Qui veut trop savoir vieillit vite (1), répondit Varegnka après un silence. Mais toi, qu'avais-tu donc, l'automne passé, à tant courir voir les rondes des paysannes ? C'est un secret >

— C'était pour les entendre chanter.

— Prends garde ! fit-elle d'un ton sévère.

— Crois-tu donc que ce soit pour autre chose "? demanda-t-il, étonné, et n'admettant aucune supposition mauvaise.

— Je ne crois pas... Je sais fort bien que tu ne fais rien de mal. J'ai tout simplement peur pour toi.

— Des bêtises ! fit Kolia, éprouvant quelque désagrément à constater que Varegnka avait des inquiétudes à son égard.

(( Que peut-elle craindre pour moi "? se demandait-il. Lui aurait-on dit quelque chose au sujet de Tatiana ? ))

Pour changer de conversation et de pensées, Kolia reprit :

— Tu ferais mieux de me dire ce que tu as fait alors à Boris pour qu'il ait manqué en devenir fou et se soit lancé dans une toute autre existence. Et pourquoi est-il revenu ? Cela n'est pas très clair !

— Ce serait trop long à raconter, fit Varegnka en cravachant son cheval.

(1) Proverbe russe.

Une demi-heure après, ils n'étaient plus qu'à une faible distance de la « ferme » de Voronine, ainsi qu'on disait dans le pays. Ils aperçurent de loin la modeste maison grise, adossée à la colline, entourée d'arbres, de deux ou trois dépendances couvertes de chaume, et d'un petit jardin fruitier. Les Gïebov descendirent le long d'un ravin dont le fond avait été creusé pour former un étang et, après avoir gravi la côte, ils arrivèrent à la ferme. Des têtes de femmes se montrèrent aux fenêtres et disparurent aussitôt tandis qu'un moujik, sortant de l'izba des ouvriers, vint audevant d'eux. Enfin, descendant les degrés de la terrasse, apparut une jeune fille en chemisette jaune clair et en chapeau de paille.

— Voici Manetchka, dit Varegnka à son frère. Et poussant son cheval, elle s'écria :

— Bonjour, Manetchka !

Les cavaliers mirent pied à terre et Mlle Glebov, après avoir embrassé la jeune fille, la prit par la main et lui dit :

— Vous ne connaissez pas encore mon frère Nicolas?

— Non, répondit simplement l'autre en considérant Kolia de ses grands yeux naïfs, un peu relevés

vers les tempes. Et elle lui serra vigoureusement la main.

Ce qui frappait d'abord en elle, c'était son attitude naturelle, franche et tranquille ; il n'y avait rien de feint, ni de guindé : elle était la simplicité même.

Elle conduisit ses visiteurs sur la terrasse, tandis que Kolia l'observait avec curiosité. C'était encore une fillette, lui avait dit Varegnka. Oui, mais la tenue et le sérieux de cette fillette en faisaient presque une jeune fille accomplie. Ses réponses aux questions de Varegnka, la façon dont elle avait abordé Kolia, le ton sur lequel elle dit au moujik d'emmener les chevaux des visiteurs, tout cela révélait en elle quelque chose de particulier, de bon, de loyal. Cependant, au premier aspect, son extérieur avait plutôt déplu à Kolia. Sa démarche manquait de grâce ; dans le dessin de sa bouche, il y avait quelque chose d'un peu dur et ses dents du haut, bien que très belles, étaient trop saillantes. Ce qu'elle avait de mieux, c'était ses grands yeux et le teint frais et rose de son visage large et sain. Elle était haute et forte de taille pour son âge — presque aussi grande que Varegnka.

— Précisément, mon oncle parlait de vous à dîner, dit-elle avec un sourire. Il vous attendait, et vous voilà !

On entendit dans la maison des pas précipités. La porte s'ouvrit toute grande et Voronine parut sur la terrasse. Il était rayonnant et s'avançait, les mains

tendues, les lèvres prêtes à embrasser. Il semblait qu'il ne pût rien dire avant d'avoir longuement embrassé ses chers visiteurs. En l'apercevant, les trois jeunes gens se levèrent, souriants ; il embrassa Varegnka d'abord, puis Kolia, et par la même occasion Manetchka, qui se mit à rire.

— J'étais tranquillement occupé à écrire, et voici qu'elle accourt et me crie : les Glebov ! les Glebov ! dit enfin Voronine. J'ai tout lâché, cela va sans dire, et je me suis empressé de me faire beau.

La mère de Voronine. était d'origine française; aussi en retrouvait-on des traces nombreuses dans ses paroles, son tempérament vif et cordial, ses manières et même son extérieur.

Fièrement, il montrait du regard le veston et le large pantalon qu'il venait de mettre.

— Ah ! mes chers enfants ! comme c'est bien d'être venus ! continua-t-il tout joyeux. Allons, Manetchka, mon amie, où sont nos vieilles dames ? Amène-les au plus vite ! Et donne-nous du thé, des confitures, de la pâtisserie, et toutce qui s'ensuit. Entends-tu ?... Et toi, Koletchka, regarde cette jeune fille ! Sais-tu qui elle est 7 Ce n'est pas une jeune fille, c'est de l'or, un trésor ! Sais-tu ce qu'elle est ? s'écria encore une fois Voronine. C'est une jeune fille pour qui, si j'étais jeune comme toi, je me brûlerais la cervelle... Parole ! Entends-tu ? Je me brû-le-rais la cervelle !

Et il se mit à rire en tapotant sur son crâne chauve, Kolia sourit, confus. Manetchka sourit aussi et un flot de sang empourpra ses joues fermes... Mais ses grands yeux ovales continuèrent à regarder tout aussi paisiblement.

— Alors, je vais dire qu'on apporte le samovar, — fit-elle en s 'éloignant.

— Mais certainement... mais parfaitement !... Eh bien ? Et chez vous ? Que devient votre pauvre maman)... Et Gricha ? demanda Voronine. Quel malheur ? Quand on commence avec les médecins, cela n'en finit plus. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... Et papa, où en est-il de sa copie ?... Qu'elle est belle, cette madone de Murillo !... Vous savez, c'est moi qui l'y ai engagé, car il avait complètement abandonné... Est-ce possible Ml a un vrai talent. . . Pourquoi quitter cela?... Quand ce ne serait que pour soi-même, pour ses vieux jours. . .

— Je suis très heureuse que papa se soit remis à peindre, dit Varegnka. Cela le met de bonne humeur...

— Bien certainement, s'écria Voronine. Mais, si je n'avais pas la peinture, moi, est-ce que je pourrais vivre sur cette sacrée terre ! La vilenie, la canaillerie régnent partout ! Je suis allé, comme vous le savez, à Pétersbourg et à Moscou cet hiver... Ah ! quel dégoût ! Quel monde ! Aucun sentiment : ce sont des morts ! Il n'y a que la jeunesse qui vive encore ! C'est

pourquoi je l'aime et je vous aime, mes amis! Voulez-vous que je vous montre ce que je fais en ce moment, en attendant qne ces dames soient rentrées et qu'on apporte de quoi vous régaler r> Voulez-vous venir à mon atelier ?

— Si nous voulons ! Quelle question ! fit Varegnka.

— Voyez : si nous voulons ! Quelle question ! s'écria en riant Voronine. Comme elle dit bien cela, cette excellente fillette...

D'un pas rapide et ferme, il alla ouvrir la porte de la maison et fit passer devant lui les Glebov. Ils traversèrent deux petites pièces garnies de meubles à bon marché, avec des tapis étroits aux passages, et des pots de géraniums, de bégonias et de cactus aux fenêtres. Puis ils se trouvèrent dans un petit corridor, au bout duquel Voronine leur ouvrit la porte de son atelier. C'était une pièce spacieuse, claire, prenant le jour par en haut, et que Voronine avait fait récemment construire tout exprès à côté de la maison. Au milieu se trouvait un tableau commencé.

— Voici' mon arche sainte ! dit Voronine en refermant la porte derrière lui . C'est ici que je vis, c'est ici que je règne, et je n'y laisse régner nul autre que moi...

Il se dirigea vers le tableau et s'arrêta : .

— Je vous en prie, ajouta-t-il, par ici, par ici... C'est d'ici qu'on le voit le mieux.. .

Mais, avant cette invitation, Varegnka et Kolia s'étaient déjà arrêtés et dévoraient des yeux l'image tracée sur la toile. On y voyait deux hommes : au premier plan, dans l'ombre, un piéton tenant à la main un bâton de pèlerin, humblement vêtu, coiffé d'une casquette élimée, le visage bon, expressif et intelligent. Plus au fond, un autre personnage, assis dans un somptueux équipage au vernis étincelant et attelé de deux superbes chevaux, avec cocher et laquais sur le siège. Le second tournait vers le premier, son ancien ami sans doute, sa face grasse, satisfaite, éclairée par les rayons du soleil, et il lui parlait avec un sourire où se lisaient l'ironie, la supériorité et la pitié. Il tenait un lorgnon dans sa main potelée, et sur sa tête reluisait un chapeau haut de forme. Le fond du tableau représentait des champs inondés de lumière ; au loin se profilait la ville, d'où venait le piéton et où, par la grande route, se rendait le richard. Cette route conduisait à gauche ; une autre, étroite, sur laquelle se tenait le piéton, se dirigeait à droite. Ce dernier était de grandeur nature.

Pendant quelques instants, le silence régna dans l'atelier. Ni Varegnka, ni Kolia n'osaient le rompre, trop empoignés qu'ils étaient par le sens de la composition, intelligible et simple. Voronine lui-même, sa tête chauve rejetée en arrière, regardait en se faisant de la main un abat-jour. La lumière tombant d'en haut, par la croisée supérieure à demi-voilée par

un drap noir, éclairait le tableau d'une façon absolument nette. Les deux figures, presque achevées, semblaient vivre. Manetchka pénétra dans ta pièce et, s'approchant, sur la pointe des pieds, de Varegnka, elle s'arrêta auprès d'elle en s'efforçant de retenir son souffle haletant.

— Vous avez compris ? demanda enfin Voronine. Eh bien ! qu'est-ce que cela veut dire ?

— C'est merveilleux ! répondit Varegnka. Ah ! petit père ! que vous êtes habile !

— Cela te plaît ? Tu es contente ? Ha ! ha ! ha !... Et le vieillard éclata d'un joyeux rire.

— Cela te plaît, ma chère ? ma prédilection ! Tu ne saurais croire combien ta louange me réjouit! Mais j'en deviendrais fou !

— Quel poids peut donc avoir mon approbation } demanda Varegnka, surprise que Voronine attribuât une telle importance à ses paroles.

— Ton approbation ? Mais qui comprendra, sinon vous, les jeunes ?... continua le vieillard avec le même enthousiasme. Pour qui est-ce que je travaille ? Crois-tu que je l'ai fait pour ces cadavres de Pétersbourg > Comme ces artistes, qui peignent des généraux à cheval et prennent cela pour de l'art ! Crois-tu qu'ils approuveraient ce tableau stupide 7 Mais ils ne le comprendraient même pas, j'en suis sûr! Et si même on ne l'enlevait pas de l'exposition, ils l'éreinteraient sans merci.

Voronine prononça ce mot « l'éreinteraient )) avec une telle intonation,- une telle grimace, que les jeunes gens se mirent à rire.

— Comme il est bien, le richard! fit Kolia. Et quelle expression dans ce visage du pauvre ! Impossible de s'en détacher...

— Impossible de s'en détacher ! s'écria Voronine, dont les cheveux gris s'ébouriffèrent aux tempes. Tu dis qu'on ne peut s'en détacher... Eh bien ! laisse-moi

t'embrasser.

Et il embrassa son jeune ami sur les lèvres. Celui-ci, touché à ce point que des larmes lui en montèrent aux yeux, embrassa à son tour Voronine.

— Ce tableau a pour titre : Les deux routes. Et ce sont bien là les deux routes de la vie. Pour exprimer clairement une chose des plus simples et des plus communes, j'ai pris à desseindeux anciens camarades, peut-être deux anciens amis, qui ont pris chacun une des routes. Les voilà ! Est-ce clair ?

Puis, s'entraînant, il ajouta :

— Oui, exprimer de bonnes pensées, dans les formes les plus simples et les plus accessibles à tous, telle est la mission de l'art. Et ces pensées ne doivent être que généreuses et équitables. A quoi bon y mettre du sang, de la tragédie, des poignards, des squelettes } Tout cela est inutile... Mais prendre tes yeux charmants, continua-t-il en s'adressant à Varegnka, ta petite tête intelligente, tes mains, ta

I I 8 ASTIRATIONS

robe, te prendre, toi et Kolia, et faire de tout cela un tableau ! . . . Faire de vous, de vos yeux, de vos sourires, une œuvre qui toucherait le cœur et la conscience de chacun!... Combien nous avons d'artistes de talent, et que d'hommes bons il y a parmi eux !... Et ils ne savent pas extraire ce qu'il y a de bon dans leur âme et l'incarner dans leur art. Est-ce donc si difficile?... Eh bien ! au lieu de cela, ils barbouillent de terribles hercules cuirassés, des femmes nues, des uniformes chamarrés, ou bien ils reproduisent des événements historiques, vieux, oubliés, sans aucun intérêt, et absurdes. Non, ce qu'il faut, c'est y mettre ce qu'on a dans le ventre ! Se servir d'hommes comme nous, vivants, réels, exprimer nos souffrances, nos joies, nos luttes, le bien, le vrai, tout ce qu'il y a de plus précieux sur la terre. . .

Voronine montra de la main son tableau, puis resta un instant songeur. Et il reprit avec plus de chaleur encore :

— Plus le sujet choisi est sérieux, plus nous nous en pénétrons, et plus l'œuvre est précieuse. Il existe une quantité infinie de degrés, à commencer par une nature morte pour finir par la mort du Christ sur la croix pour la vérité et pour le bonheur des hommes, où l'art peut être l'art ! La nature morte et les degrés suivants, le nu, par exemple, peint par un artiste qui aime réellement la beauté du nu, sont peut-être nécessaires à quelques-uns et les intéressent. Je ne le

nie pas, bien qu'elles me soient indifférentes, ces femmes déshabillées. Une jambe nue sera toujours une jambe nue, de quelque façon qu'on la place. . .

Voronine se mit à rire et ses yeux mi-clos scintillèrent. A ce moment, la porte de l'atelier s'ouvrit pour donner passage à une femme maigre, aux yeux ternes, coiffée haut, à l'ancienne mode ; son menton était saillant et son visage comme figé s'allongeaavec une expression d'agréable surprise. Elle était suivie d'une dame plus corpulente, au visage radieux, large et plein, dont les cheveux gris et rares étaient recouverts d'une dentelle noire. Kolia, qui ne l'avait jamais vue, comprit aussitôt que c'était la mère de Manetchka, sœur de Mme Voronine : Sofia Alexandrovna Krotkova.

Les saluts échangés, Mme Voronine s'adressa à son mari avec des façons maniérées :

— Vania, sais-tu ? A peine étions-nous sorties de la propriété, sur la route de Voronège, que nous avons rencontré trois chemineaux. Ils s'approchèrent de nous pour nous dire qu'ils venaient te voir. Ils ont l'air assez misérables, avec leurs blouses et leurs grandes bottes... Ils t'attendent là-bas, près du perron.

— Misérables ! s'écria Voronine Comment peux-tu parler ainsi, ma chérie ! Ce sont probablement nos amis qui viennent de Yasnaïa Poliana. Et il sortit vivement de l'atelier.

On invita les jeunes Glebov à passer sur la terrasse, où la table était déjà servie pour le thé.

Au grand déplaisir de Mms Voronine, son mari amena sur la terrasse les nouveaux visiteurs. Ils étaient trois : deux hommes et une femme. Celle-ci était coiffée d'un fichu d'indienne noué sans grâce sous le menton, vêtue d'une camisole et d'une jupe de paysanne, trop courte. Tandis qu'elle gravissait les marches de la terrasse, Varegnka remarqua qu'elle avait des bottines de lustrine et des bas blancs. Les hommes avaient des blouses de toile et de grandes bottes. Comme des pèlerins, ils portaient sur le dos de lourds bissacs bien garnis. L'un d'eux, au beau visage pâle encadré d'une longue barbe noire, avait l'aspect d'un Grec ou d'un Juif. L'autre, petit, la bouche en cœur mi-ouverte, les yeux vifs et inquiets, le nez très long, également pâle de visage, olivâtre et bouffi, portait une barbe blonde. Ils semblaient tous très fatigués et pitoyables à voir, le petit blond surtout, dont le visage, en dépit de sa laideur, parut sympathique à Kolia.

— Je vous en prie, mes chers visiteurs, disait Voronine en les conduisant sur la terrasse. Vous arrivez juste pour le thé. Comme ça tombe bien ! comme ça . tombe bien ! Faites connaissance : Voici ma femme,

Maria Alexandrovna ; puis, ma belle-sœur avec sa fille ; et les Glebov, nos charmants voisins. Puis il nomma ses hôtes, à tour de rôle :

— Mes amis, Grégory Gavrilovitch Lomov, Vassili Andreïévitch Deruguine, et Maria Stepanovna Beliavskaïa.

Les « chemineaux » firent le tour de la table en saluant simplement et en serrant les mains.

— Ils sont sans doute bien éreintés. Songez donc : ils ont fait vingt-cinq verstes aujourd'hui, expliqua Voronine.

— Nous vous demandons la permission de déposer nos sacs ; ils nous ont assez coupé les épaules, dit celui que Voronine avait appelé Deruguine.

Lomov et lui allèrent déposer leurs bissacs dans un coin de la terrasse. La femme, qui ne portait rienr s'assit, avant même d'en être priée, sur la première chaise libre.

— On n'a pas l'habitude, dit-elle en regardant Voronine de ses yeux clairs et niais. C'est la première fois de ma vie... non, la seconde, que je marche autant dans une journée. Nous avons fait quarante verstes depuis ce matin.

Elle avait une voix de basse, ses lèvres étaient fortes et sensuelles. Elle se mit à arranger son fichu sur sa tête et à remettre en ordre les mèches de cheveux châtains qui lui retombaient sur le front. On s'attabla pour le thé et Voronine interrogea avec curiosité.

— Eh bien ! racontez maintenant. Comment va-t-il } Que fait-il } Qu'est-ce qu'il dit ?

— Il nous a chargés de vous saluer lorsqu'il a appris que nous devions passer par chez vous. Il aime beaucoup vos tableaux, répondit Deruguine avec un gai sourire et en regardant tous les assistants.

— Il les aime !... Je le sais, je le sais ! Il me l'a dit lui-même.. . Et puis ?

— Puis, il vient d'achever sa nouvelle sur la question sexuelle. C'est vraiment remarquable ! Elle a pour titre : la Sonate à Kreutzer. Nous en avons une copie. Seulement, à mon avis, il est un peu trop sévère...

Et Deruguine se mit à rire, d'un petit rire saccadé et aigu.

— A-â-â ! fit Voronine en ouvrant tout grands ses yeux allumés.

— Oui...

— Et vous en avez une copie ?

— Oui, j'en ai une.

— Et vous me la laisserez ?

— Je veux me laisser moi-même un certain temps chez vous. Vous m'avez invité, vous vous en souvenez, quand nous nous sommes vus l'hiver dernier. Alors, j'ai résolu d'en profiter. Si même vous voulez nous prêter quelque chaumière, nous vous en serons, Maria Stepanovna et moi, très reconnaissants. Vous

m'avez dit que je pourrais travailler dans votre propriété, et cela me ferait grand plaisir.

— Parfait, à merveille ! fit Voronine en glissant un rapide regard vers sa femme étonnée et d'assez mauvaise humeur. Nous avons une izba d'ouvrier. Comme nous sommes en été, on peut parfaitement s'y loger.

— Et moi, fit Lomov de sa voix enrouée et froide comme si elle sortait d'un phonographe, je voudrais m'installer dans l'un des villages environnants. Les villages ne manquent pas, par ici. J'aurais l'intention de travailler chez quelque pauvre veuve. On dit qu'il y a beaucoup de paysans pauvres dans un village qui s'appelle Dolgoïé, ajouta-t-il d'un ton grave.

A ces dernières paroles, Kolia et Varegnka se regardèrent en dessous avec stupéfaction.

Lomov raconta qu'à l'auberge, un moujik lui avait dit que, dans le district, la misère était, en général, assez grande, et que lui-même était de Dolgoïé, où il y avait beaucoup de pauvres, veuves et autres.

— C'est précisément leur village, dit Voronine à Lomov, en montrant les Glebov qui écoutaient sans rien dire.

— Je n'ai jamais remarqué que la pauvreté fût plus grande chez nous qu'ailleurs, fit observer Kolia.

— Ah ! vraiment ? répliqua Lomov. Ce n'est pas possible !

Il se tut et se mit à manger du pain blanc avec une

gloutonnerie non dissimulée. Kolia, qui n'avait encore jamais eu l'occasion de rencontrer des tolstoïstes, examinait ceux-ci et se demandait :

« Mais dans quels rapports se trouvent Deruguine et Maria Stepanovna ? Que feront-ils chez Voronine ? Et que veut faire Lomov chez les veuves de Dolgoïé ? )) Tout cela lui semblait manquer d'ordre et de clarté.

Le nouveau roman de Tolstoï sur la question sexuelle l'intéressait au plus haut point. De même que Voronine, il avait, en son for intérieur, fait un (( â-â-â » prolongé et significatif, tant il eût voulu, lui aussi, avoir une copie et la lire sans retard.

Manetchka suivait attentivement la conversation. A plusieurs reprises, Kolia rencontra le regard de ses grands yeux limpides, plongés hardiment et simplement dans les siens, et chaque fois il en éprouva comme une sorte de gêne. Non que ce fût un trouble ordinaire, mais une vague intimidation devant ce regard pur et net, où il voyait une supériorité sur luimême. Il n'eût pu dire en quoi consistait cette supériorité, mais il en avait conscience, et si même ce n'en était pas une, cela tenait du moins à une certaine qualité d'âme de la jeune fille qu'il ne possédait pas. Néanmoins, il éprouva quelque désillusion : il trouvait en elle tout autre chose que ce à quoi il s'était attendu, et désormais il était assuré que jamais il ne l'aimerait d'amour.

La conversation des (( chemineaux » avec Voronine, roulait maintenant sur le travail manuel Deruguine parlait avec chaleur de l'intention qu'il avait d'étudier les procédés agricoles, de s'installer parmi les paysans, — chez lui, par exemple, dans le gouvernement de Moscou, — et d'y vivre du travail de ses mains.

— A merveille ! c'est parfait !... s'écriait Voronine, mais du même ton qu'il eût dit : « Va, mon bon, essaie donc de jouer à ce petit jeu, essaie donc ! >>

Varegnka s'en aperçut et remarqua aussi que, depuis l'arrivée des tolstoïtes, le « grand-père » était devenu tout autre, bien qu'il s'efforçât de paraître tout aussi gai et animé. A plusieurs reprises, l'ennui se peignit sur son visage, devenu subitement vieux et même déplaisant.

— Alors, on pourra rester encore quelque temps chez vous ? demanda encore Deruguine en lappant son thé chaud dans sa soucoupe. A l'automne, je retournerai chez moi.

— Mais, mon Dieu ! je vous ai déjà dit que j'en étais bien aise !

Puis, se tournant vers sa femme avec une expression insinuante et coupable :

— Machegnka, chère petite amie, donne-moi donc un peu de thé.

— Eh bien } quelle impression rapportes-tu de chez le (( grand-père )) ? demanda Varegnka à son frère, en revenant de chez Voronine.

Ils remirent au pas leurs chevaux échauffés par un temps de trot d'un demi-verste.

— La nièce ne m'a pas plu, répondit Kolia. Elle est trop fière, trop raisonnable : on dirait une Allemande. La mère est bien mieux.

— Fière?... jamais de la vie. Remarquablement personnelle, oui... Et les tolstoïstes ? ajouta-t-elle en souriant.

— Les (( chemineaux » ? fit Kolia riant également. Ils sont curieux.

— Ce petit Deruguine me paraît être un excellent garçon. Et, tu sais, il est de la bonne société : c'est un ancien officier de la garde. J'ai déjà entendu parler de lui.

— Et Lomov }

— C'est aussi un ancien officier... Manetchka paraît au courant et, m'a-t-elle dit, il est séparé de sa femme, qui est d'une grande beauté et fait beaucoup de bien au peuple : elle construit des écoles, des hôpitaux...

— Alors, pourquoi se sont-ils séparés ?

. — Je le lui ai demandé... C'est en raison de leurs convictions différentes.

— C'est singulier. Tous deux veulent faire du bien, ils en font, et ils se séparent parce que leurs convictions sont différentes... Il y a là quelque chose qui n'est pas très clair.

— Oui, fit Varegnka doucement et avec mélancolie. Ils marchèrent quelque temps sans parler.

— Et cette Beliavskaïa ? questionna encore Kolia.

— C'est sa femme.

— La femme de qui ?

— De Deruguine.

— Beliavskaïa, la femme de Deruguine, fit-il étonné. Mais alors elle est aussi Deruguine ?

— Pas du tout : elle est Beliavskaïa, et lui est Deruguine, dit en riant Varegnka. Et ce n'est pas le premier exemple que j'en vois parmi eux. Lorsque je suivais le cours des infirmières, j'ai déjà rencontré des couples pareils.

— Etrange aussi ! étrange et peu ordinaire ! Mais, la femme de « grand-père )) ne semble pas priser beaucoup ces « chemineaux )) et, en général, elle a l'air d'une dame assez peu agréable.

— Grand-père l'appelle sa Xantippe. Au fond, elle est très bonne.

— A propos, leur as-tu demandé de nous prêter la Sonate de Tolstoï dès qu'ils l'auront ? Il faut absolument se la procurer.

— Bien certainement. Manetchka me l'a promise. Elle et sa mère vont en prendre une copie.

Rentrée au château et le souper fini, Varegnka se retira dans sa chambre. Elle s'assit devant son bureau près de la fenêtre ouverte, et demeura songeuse. L'état maladif de sa mère, qui empirait sans cesse, non seulement la chagrinait, mais empoisonnait son existence. Cependant, la douce nuit d'été pénétrait par la fenêtre ouverte. Dans le jardin, le rossignol chantait. De l'autre côté de la rivière, au village, on entendait, sur un rythme tantôt bas, tantôt élevé, les choeurs des jeunes filles qui dansaient à la ronde. Plus proche, près de la digue bruyante, jouait un accordéon.

(( Les rondes, songea Varegnka. C'est aujourd'hui dimanche. Kolia va-t-il encore y aller ? )) Elle regarda par la fenêtre, comme si elle eût deviné la présence de son frère. En effet, il était assis sur les degrés de pierre du perron, du côté de la maison où se trouvait la bibliothèque, la tête entre ses mains, les coudes posés sur ses genoux.

(( A quoi pense-t-il ? Ira-t-il, oui ou non } Si je l'appelais? » Mais elle n'en fit rien. Après être restée encore une minute prés de la fenêtre, à écouter les chants familiers qui s'élargissaient à mesure que s'y mêlaient de nouvelles voix, elle revint à son bureau. Et soudain l'impression de solitude, qu'elle avait souvent éprouvée ces dernières années, s'empara d'elle

plus fort que jamais. Là, au village c'était la gaieté, les chansons, la foule. Là, était la vie puissante, large comme les chants, qui se répandaient maintenant sur tous les environs. Ici, la nuit, la satiété, l'existence maladive et renfermée. Là, la vie simple, laborieuse et, durant la fête, le repos aussi simple et la joie aussi vraie. Ici, c'est toujours la fête ; et pendant des fêtes réelles, on y sent le cœur se serrer d'oisiveté et de langueur.

« Mais, dit une autre voix dans le cœur de Varegnka, tu n'es pas oisive : tu soignes les gens, tu lis, tu fais une robe à Motka, tu visites Marinka convalescente.. . tu cherches à te rendre utile. »

(( Oui, se répondit-elle -, mais, quand même, je suis une demoiselle, apathique, alanguie... Je ne suis pas heureuse, joyeuse, comme je devrais, comme je voudrais l'être ! Je suis seule,, et mécontente de moimême et de la vie. ))

Sur la montagne, était un bosquet. . .

entendit-elle au loin, formulé par une voix d'homme énergique et puissante, qui couvrait tous les chœurs de femmes.

Sur la montagne, était un bosquet...

répéta une voix d'accompagnement, si vibrante que Varegnka sentit un frisson lui courir dans le dos. Et,

quittant brusquement son siège, elle revint à la fenêtre.

« Ti ! tiou ! tio ! tio ! » siffla à ce moment un rossignol dans un bouquet de lilas, en face de la maison. (( Tio ! tio ! tio ! )) Les trilles de l'oiseau retentissaient, plus passionnés et plus sonores. Un instant après, quand elle regarda de nouveau vers le perron où tout à l'heure était assis Kolia, elle ni l'y vit plus.

Son cœur se serra : « Il est parti ! Je m'en doutais. Que Dieu le préserve ! )) Et Varegnka se souvint de ce que, l'hiver dernier, lui avait dit la commère Marfa :

— Notre Tatiana, c'est certain, plaît à Kolia, avait dit la vieille avec mystère. L'autre jour, je venais de quitter le puits, et je les ai vus ensemble. Par Dieu ! c'est vrai. Kolia parlait à Tatiana, et elle lui souriait... ah oui !

(( Se perdra-t-il, lui aussi ? )) songea Varegnka.

Kolia se dirigeait à grands pas vers le village.

(( Je ne puis y tenir, dit-il. Et puis, cela n'est pas bien gai à la maison. »

— Voici Kolia ! voici Kolia qui vient ! s'écriaient les femmes et les jeunes filles, tandis qu'il longeait les izbas rangées le long de la grande rue.

ASPIRATIONS f3I

Les moujiks, comme toujours, le saluaient et lui souriaient affablement.

A mesure qu'il approchait du milieu du village, où maintenant, lancés à gorge déployée, retentissaient les chants mêlés aux conversations, aux cris de la foule, et aux sons de l'accordéon, une escorte se formait derrière lui. Une bande d'enfants des deux sexes galopait de chaque côté.

— C'est Kolia ! c'est Kolia qui vient ! criaient-ils . Où donc est le violon ?

Un grand cercle formé de femmes et de jeunes filles habillées de blanc et de rouge, ou de blanc et de vert, ou de jaune et de bleu, évoluait lentement au vaste carrefour formé par le croisement des deux rues. La bouche très ouverte, elles répétaient toujours le même chant :

Sur la montagne, était un bosquet...

Les jeunes hommes entouraient le cercle au milieu duquel dansait Segnka, sa casquette sur la nuque, et accompagnant de temps en temps les femmes avec entrain. A la vue de Kolia, il sourit en montrant ses dents blanches comme la neige, souleva sa casquette et la reposa aussitôt sur ses cheveux bouclés. Kolia s'approcha des moujiks qui riaient, et leur dit, un peu troublé :

— Eh bien ! c'est gai, chez vous aujourd'hui. Tenez, voilà Vassili qui veut danser.

— Eh ! Mitka(i) ! amène ton accordéon, — cria Prochka au nez busqué.

Mitka, en veston et grandes bottes, le visage maigre et la poitrine creuse, s'approcha gravement des moujiks.

— Allons, Dimitri, lui dirent-ils, vas-y de la Barinia. Vassili veut la danser.

— Nou ! tiou ! nou ! tiou ! fit Vassili, brûlant du désir de dégourdir ses jambes.

Mitka se mit à jouer, tandis que les femmes continuaient à s'égosiller. Kolia s'adressant alors à Vassili, maintenant au centre du cercle, lui dit :

— Si les femmes cessaient un peu de chanter.

— Eh ! les femmes ! assez,- assez braillé ! leur cria Vassili.

— Eh bien, quoi } on vous dit « assez, )) les femmes ! appuyèrent plusieurs voix. Et peu à peu les chants expirèrent. Seul l'accordéon jouait avec acharnement la Barinia, au milieu des conversations de la foule. Des deux jeunes femmes qui l'avaient suivi et s'étaient approchées de la ronde, Kolia en avait reconnu une : Tatiana. Cependant, Vassili se trémoussait avec rage -, et bientôt apparut à côté de Mitka un maigre paysan, au visage pâle et grêlé, l'aspect d'un ouvrier de fabrique, qui venait l'accompagner d'un second accordéon.

(i) Diminutif de Dimitri.

Eh! barinia, ne te lamente pas.

Vends ta natte pour en faire des cordes. O ! tho! ou ! tho !

clamait Vassili. Et, se débarrassant de son cafetan, il s'accroupit gigotant des jambes et des bras, se releva, jeta fièrement autour de lui un regard circulaire, frappa du pied, sourit et, les bras étendus, se mit à glisser de côté, en entre-croisant ses pieds.

La barinia a un bonnet,

Elle marche et parle sous le nez...

continua-t-il en sourdine, mais avec des petits cris saccadés et en s'animant davantage encore. Il frappait du talon le sol en mesure avec la rime de chaque vers et le son de l'accordéon, si bien que tout tombait en même temps : l'éclat de voix, le choc du pied et la note de l'instrument. Soudain, Vassili lança avec conviction un mot si ordurier que tous les assistants partirent d'un éclat de rire. Puis il reprit :

Ah! ba-ri-nia!

En veux-tu ? En voilà !

Ich ! tich ! ich ! tich !

Il était parti. La foule s'ouvrit pour livrer passage à une jeune paysanne, agitant un mouchoir, et qui entra dans le cercle. C'était Anna Mitina, la femme d'un soldat, grosse et laide, et la plus dévergondée de tout Dolgoïé. Elle se mit à danser.

Déjà plusieurs couples s'étaient succédé et tou-

jours on entendait le choc des talons et le souffle des accordéons. Kolia songea à Tatiana, réputée la meilleure danseuse du village. Et à peine eut-il eu cette idée qu'il la vit se détacher vivement du groupe des femmes, vêtue d'un justaucorps de peluche sans manches et coiffée d'un fichu de soie rouge. Gracieuse, elle fit le tour du cercle, repoussant de son joli bras la foule qui s'écartait devant elle. Elle accompagnait chacun de ses pas d'un bref : (( H-i ! hi ! » lancé d'une voix sonore et provocante. On approuva de toutes parts :

— Voyez, c'est Tatiana Pidjac qui se lance !

Le tour du cercle achevé, la jeune paysanne s'arrêta, arrondit le bras dans un geste gracieux, se raidit et marcha à reculons. Puis, brusquement, elle s'arrê'.a et s'élança en avant avec des mouvements si réguliers et si rapides que ses pieds ne semblaient pas remuer. En même temps qu'elle était entrée dans le cercle d'un côté, Segnka y était entré d'un autre. Et dès qu'elle eut achevé la première figure, lui-même commença la seconde, en y mettant toute sa science. Silencieux et grave, il dansait sans chaleur ; mais ses jambes étaient agiles et il savait très bien les enchevêtrer, tout en bombant fièrement la poitrine.

Quand on fut las de la danse, la ronde des femmes entama la chanson : Sur la mer bleue.

Au-dessus de la forêt, une étoile brillait d'un vif éclat. Du côté de la rivière, par derrière le moulin,

traînait un brouillard blanc qui s'épaississait de plus en plus. Kolia écoutait et regardait, envahi par une sensation étrange. Il avait conscience qu'en restant ici, parmi cette foule villageoise qui lui était si étrangère, il faisait quelque chose de mauvais, et qu'il compliquait, embrouillait, agitait son existence.

(( Mais cette nuit chaude, dans ce village, n'est-elle pas merveilleuse? N'est-il pas bon, ce peuple simple et fort ?... Que m'importe sa grossièreté ? Est-ce qu'elle me gêne 7 N'est-il pas beau, ce vieux chant russe si puissant ? ))

Foule étrangère !... Mais, en l'écoutant chanter, il sentait qu'il s'identifiait avec ces paysans, cesfemmes, ces enfants, avec leur existence, avec leurs idées, et aussi avec cet air des champs, saturé de l'odeur du drap, de l'indienne et de la sueur des moujiks.. . Et lui, il n'était plus étranger à cette foule.

Quelques paysans, avec leurs chevaux, partirent pour les travaux de nuit ; dans le lointain on entendit le roulement d'un train. Peu à peu la rue commença à se vider ; les chansons se corsèrent et les jeunes gens se mirent à se poursuivre. Kolia songea à rentrer.

— Vous n'allez pas jouer avec nous ? lui demanda Segnka.

— Cela ne me dit pas, répondit négligemment Kolia, qui resta pour regarder.

Il vit tout à coup Tatiana, puis Segnka, prendre leur course chacun de leur côté, s'élancer en descendant la rue, et bientôt sur le point de disparaître. Une jeune fille les poursuivait, cherchant à attraper Segnka. Mais celui-ci avait gagné du terrain et il rejoignit Tatiana près d'un tas de fagots. Leur rencontre fut si brusque qu'ils se heurtèrent avec violence et roulèrent tous deux sur les fagots qui craquèrent sous leur poids. Ils se relevèrent sans hâte, et, sans rien dire, la main dans la main, ils revinrent vers les joueurs. Tatiana rajustait son fichu tombé de sa tête et souriait. Sentant tout son sang lui montée au visage et, dans son cœur une sensation aiguë; Kolia fit volte-face et s'éloigna d'un pas rapide pour rentrer chez lui. Il était suffoqué par une jalousie féroce et honteuse, de la haine contre ce Segnka bouclé et rose.

« Comment ose-t-il jouer à la course avec elle, la tenir par la main, devant moi?... Quelle ordure! quelle saleté !... Ordure ! saleté ! )) répétait-il en luimême sans savoir en quoi consistait l'ordure, mais conscient qu'il lui était arrivé à lui quelque chose de malpropre.

Des pas se firent entendre derrière lui :

— Vous rentrez déjà ? lui demanda Segnka simplement et d'un air innocent.

— Oui.

— Dois-je vous accompagner ?

. — J'irai seul, adieu!

j — Allons, bonne nuit!... Alors, j'irai demain chercher des livres ? fit Segnka s'arrêtant, surpris de la froideur de Kolia.

Celui-ci ne répondit pas. Une fois rentré et enfermé dans sa chambre, il se jeta sur son lit tout vêtu et, pendant deux heures, il demeura ainsi, sans mouvement. Les yeux grands ouverts, il regardait par la fenêtre béante cette nuit d'été baignée de mystère. Le rossignol modulait ses roulades : au loin, les coqs chantaient à plein gosier.

Lui, Kolia Glebov, qui prêchait toujours si bien la pureté, la moralité ; lui qu'avait tant chagriné la (( chute )) de Mischka ; lui qui affirmait ses opinions1 sur la question sexuelle à son père, à Varegnka, à tout le monde, était-il donc tombé assez bas pour être jaloux d'un moujik, à propos d'une femme mariée ? Maisqu'avait-il donc ? Il ne pouvait se dissimuler pourquoi il avait voulu aller voir les rondes : c'é-^ tait bien pour Tatiana. Elle seule l'attirait. Mais que' cherchait-il donc ? Sa propre chute } Alors, il fallait aller tout droit et hardiment au but, et l'atteindre, s'il devait en être ainsi. Sinon, pourquoi descendre à une humiliation comme celle de ce soir r Segnka le bravait' en jouant avec Tatiana. Peut-être vivait-il depuis longtemps avec elle ?. .. « Mais, au fait, il n'y a peutêtre rien du tout de ce que j'imagine ? ))

Les sensations, les pensées les plus contradictoires

se heurtaient en lui, et il ne savait à laquelle s'arrêter. Toutes étaient également mauvaises, inquiétantes, et pas une ne pouvait le calmer.

« M'éloigner d'elle? L'oublier } » Mais il n'en avait pas l'a force. (( Rechercher son amour, c'est-à-dire tomber moi-même ? » Pouvait-il y songer sérieusement ? )): S'occuper à quelque chose, se distraire ? )) Mais à quoi ? )) Fuir, m'en aller quelque part ! » se répétait Kolia, voyant dans cette pensée plus que dans touteslesautres, une planche de salut. Le dégoût de soi-même, la honte de sa faiblesse s'emparaient de lui. Et devant ses yeux passèrent de nouveau les images de Tatiana et de Segnka, pleins de vie, pleins de joie.

Le lendemain matin, Kolia se réveilla tard, la tête et le cœur lourds, et il flâna longtemps au lit. « Il faut tout oublier, tout, tout !... )) finit-il par se dire avec décision, mais avec dépit.

Il se leva d'un bond, se vêtit à la hâte et quitta sa chambre, plein de bonnes intentions. Quand il eut pris son café, il revint chez lui, se mit à lire le livre que son père lui avait donné et ne le quitta pas jus-, qu'au dîner. Quand la première sonnerie se fil entendre, ■ — on sonnait deux fois à Dolgoïé pour le dîner, — Kolia fut surpris que le temps eût passé si vite. Il

avait lu plus de la moitié du volume et, pendant le dîner, il en parla avec son père.

— Oui, disait-il, cela produit une forte impression. A la lecture, cela paraît si juste qu'il semble impossible qu'il en soit autrement. De. fait, il ne peut pas en être autrement. Il faut changer radicalement sa manière de vivre. Ainsi, moi, je vais entrer à l'Université... Pour quoi faire } Pour y étudier une fausse science. Soigner chez les gens des maladies qui sont elles-mêmes le résultat de toute notre organisation sociale, organisation qu'il faudrait d'abord complètement modifier. On est pris de terreur à la pensée qu'on vit de la misère des autres.

— Je crois que tu t'en es donné aujourd'hui, observa Nicolas Vassilievitch.

— Aujourd'hui l'ennui me ronge ; tout me répugne jusqu'au dégoût ! s'écria Kolia.

Varegnka le regarda avec attention. Et Nicolas Vassilievitch dit en souriant avec bonhomie :

— Je vois que Boris a raison quand il prétend qu'après ces lectures tout vous répugne.

— Boris peut dire ce qu'il voudra, mais j'affirme aussi et je sens que toute notre vie n'est que mensonge et vilenie, fit Varegnka.

Le pâle Gricha, assis auprès de sa mère, piquait sa fourchette dans une boulette de blanc de poulet. Il louchait du côté de Kolia en l'écoutant et, à voir sa mine, on eût dit qu'il était d'accord avec lui.

Après le dîner, Kolia retourna s'étendre sur son lit et ne s'arrêta qu'à la dernière page. L'heure du thé était venue.

Par. contre, Segnka ne vint pas.

« Tant mieux ! qu'il reste où il est ! » pensa Kolia.

Le lendemain, dès le matin, il se mit à sa grammaire anglaise et, après en avoir lu les dix premières pages, il inscrivit les mots qui s'y trouvaient et les apprit par cœur. Depuis longtemps il avait envie de savoir l'anglais, que Varegnka avait appris presque seule.

Dans la soirée, il fit une promenade à cheval et rentra dans les meilleures dispositions d'esprit. En revenant de l'écurie vers la maison, auprès d'un bouquet d'acacias, il aperçut Segnka.

— Qu'y a-t-il ?

— Mais, je suis venu chercher des livres, fit l'autre troublé. Vous n'êtes pas occupé ?

— Non, non, viens.

Tandis qu'ils traversaient le vestibule et le corridor, Segnka marchait doucement, s'efforçant de ne pas faire trop de bruit avec ses bottes et se faufilant craintivement en regardant autour de lui. Mais, une fois dans la chambre de Kolia, il s'enhardit, s'assit et parla.

— Je n'ai pas eu un moment hier, dit-il. Aujourd'hui je suis plus libre.

— Alors, tu veux du Dostoïevsky ?

— Oui : Crime et Châtiment, si c'est possible. On m'a dit que c'était un bon livre.

Kolia passa dans la bibliothèque et en rapporta le volume.

— Ah ! merci, fit joyeusement Segnka en examinant le livre. Je vais le lire... Puis: Mais pourquoi, l'autre soir, êtes-vous parti si vite ?

Kolia ne répondit pas et se mit à parler à Segnka, en le lui montrant, du livre de Tolstoï.

— Est-ce que je ne pourrai pas le lire ?

— C'est que, vois-tu, il n'est pas à nous...

— Ah ! bien, bien ! ce n'est pas la peine, alors... répondit le paysan, comme si cela lui eût fait plaisir.

Puis, comme si depuis longtemps il avait envie de parler, mais ne l'osait pas, il ajouta aussitôt :

— La tante Olga m'a dit que l'autre jour vous les aviez rencontrées dans la forêt. Elles portaient des sacs d'herbe. Alors Tatiana m'a dit en riant : (( Comme le maître serait bon, s'il portait l'herbe pour nos vaches ! »

Et il montrait toutes ses dents.

— Laissons les femmes.. < Va-t-on bientôt faucher ?

— Quand on en aura fini avec les jachères. Et le robuste gars secoua ses épaules.

— Je veux absolument faucher avec vous, fit Kolia. Prépare-moi donc une faux.

— Avec plaisir.

Segnka, voyant que Kolia lui parlait moins familièrement que d'habitude, se leva, gêné et, le livre sous le bras, prit congé. Kolia lui serra la main et le reconduisit jusqu'à la porte.

— Quand tu auras lu Dostoïevsky, rapporte le moi.

— Naturellement. Eh bien ! adieu, et merci encore. Puis, s'arrêtant sur le seuil :

— Ah ! oui, ajouta-t-il, j'allais oublier... Nous avons en visite à Dolgoïé un apôtre, ma parole... et si étrange !

— Qui donc }

— Faut-il le dire ou non ? Peut-être que vous n'avez pas le temps ?

— Mais si, conte-moi cela.

— Alors, commença-t-il, il vient de chez ce peintre, Voronine. C'est un grand, noir, avec une barbe. Il vit chez la tante Agrafena. Hier matin, il arrive et demande : « N'auriez-vous pas ici une pauvre veuve?)) Comment donc ? Tout de suite, on lui a indiqué Agrafena. Le soir, il était déjà devant sa maison, dans la rue, à bavarder avec les vieux. J'y suis allé aussi. Et tout le temps, il nous a questionnés sur notre vie, sur votre papa, sur mademoiselle, sur vous : (( Sont-ce de bons maîtres ? )) — (( De bons )), répondaient les moujiks. — « Vont-ils à l'église 7 Et les paysans, y vont-ils ? Et le Christ, vous souvenezvous de lui ? » — « Le Christ ? » demandaient les

moujiks. Alors, il tira un Evangile et se mit à le lire. Et il lisait d'une façon si compréhensible, avec tant de cœur! Puis il se leva et dit bonsoir à tous, en leur serrant la main. Ils en étaient même étonnés. Et aujourd'hui, il a labouré le champ d'Agrafena, et il laboure bien, pour de bon... Un vrai Christ !... Mais tout à l'heure, j'ai rencontré le sacristain Sergueï, qui m'a dit : « Le pope est très inquiet dans ses pensées, et il doute. Il veut envoyer une dénonciation contre le prophète... » Ma parole !

— C'est certainement Lomov, fit Kolia, après avoir écouté Segnka avec curiosité. Je l'ai vu avant-hier chez Voronine. Ainsi, il travaille déjà pour Agrafena ?

— Et il fait de bonne besogne. Il est sorti à la première heure, avant tous les moujiks et, de son propre argent, il a loué un cheval à Tarass. Agrafena ne sait plus comment remercier Dieu de lui avoir envoyé une telle aubaine.

Le lendemain soir. Kolia se rendit au village, espérant y voir et y entendre Lomov.

« Quels singuliers personnages ! se disait-il chemin faisant. Ils mettent sans hésiter toutes leurs idées en pratique. Est-ce possible?... Et qu'est-il, ce Lomov ? »

Dans le livre qu'il venait de lire avec tant d'intérêt, il avait senti très sincèrement la vérité exprimée par un profond penseur. Mais chez Lomov et chez Deru-

guine, aussi bien dans leurs paroles que dans leurs actes, provenant cependant de la même source, non seulement il ne sentait pas la vérité, mais le mensonge et l'artifice le plus grossier. « Et pourtant Voronine ? » se demanda-t-il.

On rentrait le bétail -, les femmes couraient de-ci, de-là, rappelant les moutons qui s'étaient égarés. Kolia aperçut Tatiana. Elle se tenait sur sa porte, nu-pieds, en jupon court, gracieuse et empourprée comme si elle venait de terminer une vigoureuse besogne. Comme à l'ordinaire, elle glissa à Kolia un rapide regard de ses yeux gris ombragés de longs cils, puis tout à coup elle rougit et se recula dans le vestibule.

Le jeune homme la salua tout ému. Durant quelques minutes, il marcha sans pouvoir se calmer.

A ce moment, il aperçut, assis sur un banc, devant une misérable izba de bois, un homme en blouse, pantalon clair et chaussé de grandes bottes, l'air très fatigué. Son large front était couvert de sueur. C'était Lomov. La vue de Kolia ne changea rien à son attitude, et son visage demeura impassible.

Le jeune homme s'approcha de lui.

— Bonjour, dit-il timidement; vous pensez habiter ici ^

— Oui, en attendant... Bonjour.

— Je ne vous dérange pas ?

— Nullement, asseyez-vous.

— Vous habitez ici chez Agrafena ?

— Mais oui ; pauvre femme, elle n'a rien.

— Vous avez labouré pour elle ?

— Oui.

Ils se turent. Kolia se sentait mal à l'aise, tandis que Lomov semblait n'y point prendre garde. *

— Elle vendait de l'eau-de-vie, dit le jeune homme, jetant un coup d'œil par la porte ouverte du vestibule.

— Elle en vend encore.

— Vous avez causé hier avec les moujiks ? On dit que le pope en est indigné.

— Indigné > Ah vraiment ! On vous Ta dit ? fit Lomov s'animant.

— Oui, un jeune paysan me l'a conté.

— Mon Dieu, quelle ignorance profonde ! fit Lomov, morne.

— Je la connais.

— Quelle superstition ! C'est effrayant ! disait Lomov, semblant découvrir l'Amérique. Je ne suis ici que depuis deux jours, et j'ai eu le temps d'apprendre des choses qui me font dresser les cheveux sur la tête.

11 parlait d'une voix monotone, posée, qui ne répondait nullement au sens des mots. Soudain l'attention de Kolia fut attirée par un étrange spectacle»

Au bas du village, une foule s'avançait au milieu

de la rue. A sa tête marchait, avec des contorsions de bouffon, un homme tout nu, au corps hâlé, à la barbe noire coupée court. A ses côtés se tenait un groupe composé d'un homme, d'un gamin, et de deux femmes, tous également très bruns. Derrière, couraient des femmes, des filles et les enfants du village. La foule s'approchait rapidement, criant et riant.

— Regardez donc, fit Kolia, tout étonné, à Lomov. Qu'est-ce donc ?

En examinant avec plus d'attention les hommes aux cheveux noirs, il reconnut en eux des tziganes. L'homme nu en était un. On distinguait son visage abêti, souriant, moustache rasée, ses dents blanches, ses yeux hagards, son corps d'adolescent.

Les femmes tziganes entraient vivement dans les chaumières, pour y mendier. Les hommes demandaient du foin ou de la farine à ceux qui s'approchaient, curieux de regarder le tzigane nu. Bientôt la foule arriva devant l'izba d'Agrafena, et, en apercevant Kolia, les tziganes s'arrêtèrent et se mirent à quémander.

— Donne quelque chose, mon bon barine, dit l'un d'eux, au regard méchant et mobile. Donne pour ce malheureux ; il n'a rien, pas de vêtements, pas de chapeau, rien du tout !

— Mais pourquoi ne l'habillez-vous pas ? demanda Kolia. Vous n'avez donc pas une chemise à lui donner ?

— Une chemise ! s'écria le même tzigane indigné. Allons, mon bon barine, donne à ce malheureux de quoi acheter un vêtement.

— Ça te portera bonheur, ça te portera bonheur, fit une des femmes, d'un ton pleurnichard. Tu auras une belle fortune, une belle femme.

Lomov continuait à considérer l'homme nu d'un air morne ; celui-ci, entouré des enfants, qui le contemplaient avec avidité, se contorsionnait toujours. Kolia tira de sa bourse une pièce de monnaie et la tendit à la femme ; Lomov se leva lentement et, à son tour, s'approcha de l'idiot, ôta son cafetan, et l'en couvrit. L'idiot, se voyant vêtu, rayonna de bonheur. 11 agita plusieurs fois la tête, jeta un cri aigu, et se prosterna devant Lomov.

— Lève-toi, frère, et va, lui dit Lomov de sa voix uniforme. Et vous autres, ne lui prenez pas son vêtement, ajouta-t-il, s'adressant aux autres tziganes, enchantés. C'est un péché.

— Merci, barine, s'écrièrent les tziganes. Pourquoi faire tort à un malheureux ? C'est Dieu qui lui a enlevé l'intelligence.

Le tzigane aux yeux mauvais dit à ses camarades, d'un air mécontent et sévère, quelques mots dans sa langue. Puis le groupe s'éloigna en remontant la rue, l'idiot le précédant toujours, et sautant de joie dans son nouveau cafetan, trop long pour lui.

— Qu'ils sont misérables ! fit Lomov, s'adressant

à Kolia qui se rassit auprès de lui... De quoi parlionsnous ? Ah oui ! de la superstition et des ténèbres où vit le peuple... Mais il ne faut pas désespérer. Il faut agir. Seule cette action peut racheter notre vie fausse. J'ai, hier, parlé de nouveau aux moujiks des principes du véritable christianisme. Ils n'en ont aucune idée. Eli bien ! ils se sont moqués de moi ; pas tous, néanmoins.

Deux paysans qui étaient sortis des chaumières voisines pour voiries tziganes, s'approchèrent de Lomov pour l'écouter. C'étaient les deux frères Éremiev, Ivan et Tarass, moujiks aisés.

— Voici Ivan qui me contredisait aussi, fit Lomov. Alors, vous croyez, Ivan, que je dis des bêtises, et que vous vous y entendez mieux ?

— Mais oui, notre religion, on le sait, est orthodoxe, répondit Ivan, tandis que vous, vous blâmez les images saintes... les icônes... Ivan parlait d'un ton indigné.

— C'est effrayant, fit à voix basse Lomov, en regardant Kolia. Et vous, qu'est-ce que vous en dites ?

— Je ne sais, répondit le jeune homme, ne sachant vraiment pas quoi dire, n'ayant pu encore se former une opinion à ce sujet.

Trois autres moujiks s'approchèrent, et parmi eux Vladimir.

— Bonjour, frère Grigori Gavrilovitch, fit-il d'un ton détaché. Est-ce bien ainsi qu'on doit te nommer >

— Frère, ou Grigori suffirait, dit doucement Lomov en lui tendant la main.

— Et tu parles toujours de l'Évangile et de choses sacrées, n'est-ce pas? dit Vladimir en souriant. Eh bien ! le pope n'en sera pas content. Je le sais.

— Et qu'est-ce que ça fait ! s'exclama un jeune et grand moujik, Andréï, qui venait de s'approcher.

— Alors, conte-nous ça, conte-nous ça, repartit Ivan, en penchant vers Lomov son visage plein de santé et rubicond. Alors, qu'adviendra-t-il, si par hasard nous faisons comme tu le dis 7

— Cela vaudra mieux.

— Mieux ! et qu'en sais-tu ? s'écria Ivan avec indignation.

La conversation s'anima. Déjà tout un groupe de paysans se pressaient autour de Lomov et de Kolia. Ce dernier se taisait tandis que son camarade, en choisissant de temps à autre l'instant où les voix se faisaient moins bruyantes, débitait ses maximes d'un air grave. Soudain, un mouvement se fit parmi les moujiks. Les uns s'éloignèrent, d'autres disparurent prestement ; ceux qui restèrent se découvrirent et se turent. Un officier, dans lequel Kolia reconnut aussitôt le commissaire rural, s'approcha d'un pas martial et fit à Lomov le salut militaire. Son nez était rouge comme toujours, mais son air n'en était que plus imposant ; derrière le commissaire se tenait le brigadier

du village. Lomov jeta sur l'arrivant un regard impassible.

— Permettez-moi de me présenter : le commissaire Muller ; vous êtes, n'est-ce pas, Grigori Lomov.

— Oui.

— Pouvez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien.

— Je le puis, si c'est nécessaire.

— Alors, soyez assez aimable pour entrer un instant dans l'izba.

Le commissaire apercevant la casquette d'étudiant de Kolia, lui demanda aimablement :

— Vous êtes, je crois, le jeune Glebov ? J'ai l'honneur de vous saluer.

— Oui, je suis Glebov.

— Eh bien ! est-ce que vous approuvez les paroles et les théories de M. Lomov ? demanda le commissaire avec un sourire.

Kolia ne sut que répondre à cette question imprévue.

— Vous avez tort, jeune homme, de subir une aussi fâcheuse influence. Monsieur votre père est un homme très honorable. Et puis, il n'y a là Vraiment rien d'intéressant, je puis vous l'assurer. La fausse doctrine du comte Tolstoï a été depuis longtemps soumise à la critique sévère de nos meilleurs théologiens et de la science.

Le commissaire et le brigadier suivirent Lomov dans l'izba d'Agrafena. Les moujiks se dispersèrent en un clin d'œil. Kolia demeura seul dans la rue. Un chien sortant d'une cour, se mit à aboyer rageusement après lui. Il sourit au souvenir de la semonce du commissaire, et d'un pas rapide, se dirigea vers sa maison. Rencontrant Varegnka, il courut vers elle et lui conta avec animation ce qui venait d'arriver.

— Je suis bien tombé. Quant au Lomov, on l'arrêtera, ou simplement on l'expulsera d'ici.

— Pauvre Lomov !

— Qu'est-ce que tu portes là ?

— Du pain blanc pour Marinka.. . Non, vraiment, c'est tout de même malheureux, ce qui vient d'arriver à Lomov.

Cet événement fit sur Koliauneplus grande impression qu'il ne s'y attendait. Il y songea toute la soirée, en parla avec son père et Varegnka, et le lendemain, de bonne heure, partit pour s'informer de Lomov. A peine avait-il franchi la digue, qu'il rencontra, portant du linge, la veuve Agrafena, chez qui logeait Lomov.

— Eh bien ! qu'a-t-onfait de ton barine ?

— Il est parti. Un barine si excellent ! Je remerciais Dieu jour et nuit, de me l'avoir envoyé. Et voilà qu'on l'a chassé.

Et où est-il parti ? Est-ce que le commissaire l'a

emmené.

Pourquoi l'emmener, petit père ? fit Agrafena,

comme offensée par son bienfaiteur. On a voulu lui faire signer l'engagement de partir d'ici. Et il n'a rien voulu signer du tout. Et on est resté là, et il est parti ce matin de bonne heure pour la gare.

— Pour la gare, et non pas chez Voronine ? Tu sais bien, Voronine ?

— Je le sais, je le sais, petit père. Non. c'est pour la gare. Je m'en vais chez moi, qu'il dit, et puis je partirai pour le Caucase. (( Allons, adieu, Agrafena )), qu'il dit. Quel excellent barine !

Elle détourna la tête. Une larme roula sur sa joue ridée. Elle l'essuya du doigt et continua son chemin. Kolia se dirigea vers la maison en pensant à Lomov.

« Si le commissaire n'était pas intervenu, si le pope ne s'était pas offensé, que serait-il advenu ? Sa présence aurait-elle agi sur le peuple } L'aurait-elle converti ? ))

Il se remémora la conversation entendue, et se dit encore :

(( Oui, ils semblent peu sincères et insignifiants ; peut-être, lorsqu'on les envisage superficiellement... Et Tatiana, postée hier sur le seuil de son izba ? Qu'elle est belle !... Allons, laissons ces pensées d'oisif repu ! »

Mais il avait beau se défendre contre ses pensées, elles ne sortaient pas de sa tête. Et il s'était sincèrement demandé ce qui ne cessait de préoccuper son

esprk et son cœur depuis son arrivée à Dolgoïé, il n'aurait pu que répondre : c'est Tatiana. Son imagination en était constamment hantée. D'ailleurs, presque chaque jour, et souvent plusieurs fois par jour, il la rencontrait. Hasard ou non, il se trouvait précisément là où elle était, et, de loin ou de près, il lui parlait et lui posait des questions banales. Tatiana rougissait, baissait les yeux et répondait timidement. Cette pudeur, teintée de malice, semblait mystérieuse et l'attirait davantage. Lorsqu'il la quittait, il souffrait de ne plus être auprès d'elle. Il se rappelait alors tout ce qu'il lui avait dit, et se reprochait avec désespoir sa banalité.

« Mais alors je l'aime r Alors, je l'aime au point de ne pouvoir me passer d'elle 7 ))

Et craignant de fouiller en son cœur, il cherchait tour à tour à se distraire, et à se rapprocher de Tatiana.

(( Eh bien ! je l'aime, et après ? songeait-il, et je l'aime passionnément, bêtement. Qu'importe > Pourquoi serait-ce une chuter Peut-être l'amour véritable ? Certainement c'est l'amour véritable. »

La dernière fois, il avait rencontré la jeune femme sur la lisière de la forêt, où seule, elle se reposait de nouveau auprès d'un grand sac rempli d'herbes. Elle était revêtue d'un grand sarafan (1) rouge, avec, sur

{1) Robe d'une seule pièce.

les épaules, un fichu d'indienne blanche et rouge. Elle jeta un petit cri à sa vue.

— Ah ! que j'ai eu peur ! fit-elle en souriant.

— Et de quoi donc ! demanda Kolia décontenancé, s'arrêtant devant elle.

— Mais je pensais.

— Et à quoi ?

— A mon existence.

— Quoi donc ?

— Qu'avez-vous besoin de le savoir ?

— J'ai entendu dire que tu fentends mal avec ton mari : il te maltraite.

Il était de plus en plus oppressé. Elle gardait le silence, baissant les yeux.

— Y a-t-il longtemps qu'il n'est pas venu te voir ?

— Lui } Depuis Pâques.

— Et quand reviendra-t-il ?

— Est-ce que je sais ! Je ne pense plus à lui.

Elle eut un long sourire, ce sourire malin et significatif que Kolia lui connaissait si bien. Il se tenait devant elle, contemplant l'harmonie de son corps, ses bras puissants joints sur ses genoux, et les attaches fines de ses pieds nus. Sa pose même était gracieuse. Soudain le sourire disparut de ses lèvres. Elle fit un mouvement, et dit d'un air soucieux :

— Il est temps de rentrer.

Mais elle ne se levait toujours pas et jeta sur

Kolia un regard fugitif, comme si elle attendait quelque chose de lui. Il demeurait devant elle, ne sachant que dire ; ou plutôt, il en avait tant à dire qu'il ne savait par où commencer ! Alors, elle se dressa vivement, chargea le sac sur son dos et s'en alla.

— Au revoir ! fit-il décontenancé.

La jeune femme ne répondit pas et ne se détourna même pas.

(( Quel sot, quel lâche je fais ! se dit-il en s'en retournant chez lui. Mais pourquoi } Que devais-je faire ? Est-ce que je ne puis l'aimer d'un amour pur ?... Nigaud ! »

Toute la journée il fut morne, physiquement et moralement las.

La pensée de Tatiana ne le quittait pas. Le lendemain, après s'être absorbé quatre heures de suite sur les Misérables, la taille svelte et les yeux gris de Tatiana vinrent de nouveau le hanter. Il ne pensa plus si ce serait bien ou mal, prit sa ligne et se dirigea vers la rivière. Il descendit au pied de la digue, s'assit sur la rive, non loin du radeau où les femmes du village venaient laver.

Le soleil se couchait, filtrant ses rayons dorés à travers les branches des arbres. Il était encore trop tôt pour faire une bonne pêche. Derrière le village, dans les champs, les troupeaux qu'on rentrait faisaient entendre leurs cris variés. Le moulin était muet,

I <j6 ASPIRATIONS

et seul un mince filet d'eau, qui s'infiltrait à travers les poutres de la digue, murmurait en tombant sur les pierres. Les hirondelles rasaient l'eau de leurs ailes et Kolia suivait leur vol, en jetant de temps à autre un regard sur le bouchon soutenant les hameçons jetés au hasard et dont l'un était même sans appât.

(( Tatiana, Tatiana, murmurait-il, Dieu fasse qu'elle vienne ! »

Et comme souvent, en ces derniers temps, lorsque son juge intérieur disparaissait, il ne se demandait plus pourquoi il pensait ainsi, et pourquoi il voulait tant voir Tatiana. Il se laissait aller de plus en plus à ses désirs licencieux. Il ne se reconnaissait plus, ou mieux, il n'avait jamais été ainsi ; quelque chose d'insolite se passait en lui.

« Ne viendra-t-elle donc pas ? » songeait-il avec douleur.

Soudain, elle apparut. Sa silhouette surgit comme un fantôme sur la rive escarpée. Lorsqu'elle descendit sur le radeau, marchant sur les pierres et les planches avec ses pieds rosés, et qu'elle l'aperçut, une rougeur subite envahit son visage ; Kolia sentit que leurs deux cœurs venaient de tressaillir à l'unisson. Elle le salua en silence, et il répondit de même. Elle se mit aussitôt à rincer le linge, souriant doucement, pendant que les muscles de ses jambes blanches se tendaient sous l'effort. Il contemplait avec avidité son visage,

cherchant à attirer son regard. A deux reprises, il y réussit. Alors, ne sachant lui-même comment il l'osa, il se leva brusquement, courut vers elle, se glissa vers le radeau et, sans qu'elle eût pu s'en apercevoir, de ses bras il entoura ses épaules. Elle poussa un petitcri, se redressa et laissa tomberson lingemouillé. Il la .«erra contre lui ; elle répondit à son étreinte. Sentant si près de lui la chaleur de son corps et son souffle embrasé, il se mit à l'embrasser sur les lèvres et sur le visage.

— Il ne le faut pas, il ne le faut pas, que faitesvous ? murmura-t-elle en jetant des regards du côté de la digue, d'où l'on pouvait à chaque instant les voir.

— Viens demain dans le bois, à la clairière prés du puits, tu sais ? fit précipitamment Kolia, perdant la tête et sentant une faiblesse étrange envahir tout son être; il continuait à serrer dans ses bras le corps jeune, flexible et chaud de la jeune femme. Je t'en supplie, je ne puis vivre sans toi... Alors, n'est-ce pas, lorsqu'on aura sonné chez nous la première cloche du dîner, viens.

— Voyons, on peut nous voir, disait Tatiana, cherchant à se dégager, tout en le regardant de ses yeux humides pleins de désirs. Laissez-moi, je vous en prie.

— Tu viendras ? Viendras-tu ?

— Oui, laisse-moi, fit-elle, le tutoyant pour la première fois.

A peine l'avait-il lâchée et était-il de retour à sa place, qu'une autre femme vint avec son linge.

Après une nuit d'agitation et d'insomnie, Kolia attendait Tatiana dans la forêt, près du puits. 11 attendit une demi-heure, une heure, deux heures. Mais Tatiana ne vint pas. Il s'en retourna chez lui, morne, abattu, offensé, ne sachant comment se venger de cette trahison. Pour expliquer son retard, il dit avoir perdu sa bourse, qu'il avait longtemps cherchée dans le bois. Le crut-on ou non, il ne le savait. Il s'aperçut seulement que sa sœur l'examinait avec inquiétude, pendant qu'il dînait seul sur la terrasse.

De nouveau il dormit mal cette nuit-là : il cherchait par quel moyen il pourrait revoir Tatiana sans être vu de personne, lui dire combien il souffrait à cause d'elle, et combien il était prêt à abandonner son ancienne existence, à devenir simple moujik, à travailler dans les champs, à l'aimer sans fin.

Mais plusieurs jours se passèrent sans qu'il pût se trouver en tête à tête avec Tatiana. Il lui semblait même qu'elle le fuyait. Enfin, il l'aperçut seule. C'était déjà le soir. Elle avait fait sortir un veau sur la route, où l'herbe poussait épaisse. Kolia revenait de sa promenade à cheval. En apercevant Tatiana, il fit presser le pas à sa monture et s'approcha d'elle, bien qu'il y eût à peu de distance un groupe de fillettes. Elle se troubla, fit mine de s'en aller, mais

s'arrêta la tête baissée, comme prise en défaut.

— Tu m'as trompé, fit-il. Je t'ai attendue longtemps... Qu'est-il donc arrivé ?

— Je ne pouvais pas, murmura-t-elle, sans lever sa tête couverte d'un fichu bigarré. Par Dieu ! je ne pouvais pas !

— Alors, quand viendras-tu ? Veux-tu demain, dans la forêt, au moment du dîner ?

— On pourra nous voir : que dira-t-on ? fit la jeune femme inquiète, en s'éloignant.

— Non, écoute, tu viendras ? Je t'en supplie, Ta- ■ tiana ! Tu ne m'aimes donc pas 7 dit-il au hasard, en la suivant au pas de son cheval.

— Voilà des femmes qui viennent... C'est bientôt la fête. Viens plutôt dans la rue avec ton violon ajouta telle vivement, en jetant un regard à Kolia. Puis, elle s'éloigna vivement.

Les femmes étaient déjà près, et Kolia tourna son cheval dans la direction de la digue.

« C'est bientôt la fête, viens alors, songeait-il, tandis que son cœur tressaillait. Donc, elle veut me voir. »

Et une joie folle l'envahit.

« Peut-être m'aime-t-elle, ou m'aimera-t-elle aussi passionnément que je l'aime ? )) songeait-il.

Ce soir-là, il ne doutait plus qu'il aimait Tatiana d'un amour sincère et violent. Il se l'avoua eette fois sans crainte. Au contraire, il se sentit plus heureux et plus calme.

Juin touchait à sa fin. Les paysans se préparaient à faucher le fourrage. Kolia avait l'intention de se joindre aux moujiks, non plus, comme l'année dernière, par simple curiosité, pour la poésie de ce travail, pour communier avec le peuple et la nature, mais afin de pouvoir se rencontrer plus souvent avec Tatiana.

Le temps était clair, chaud, l'herbe avait poussé dru. Il avait acheté une faux neuve dont il devait se servir pour la première fois le lendemain matin, dans le groupe de travailleurs où se trouvait Segnka.

Kolia se leva à cinq heures du matin, prit sa faux et sortit. La rosée brillait encore sur l'herbe bordant la route, et à l'ombre, on sentait une agréable fraîcheur. Il marchait à travers la forêt, et se demandait si les paysans, Segnka et les autres, se doutaient de son sentiment pour Tatiana. Cette pensée le hantait constamment en ces derniers temps, mais il se disait qu'il n'y avait plus rien à faire, puisque bien des gens l'avaient vu parler à la jeune femme.

(( Qu'est-ce que cela fait, se disait-il, qu'ai-je à craindre ? Je l'aime et je le sais ! Eh bien ! que les autres le sachent aussi. ;)

(( Mais à quoi cet amour te conduira-t-il } objectait

ASPIRATIONS IÔI

une autre voix plus timide et plus grave. C'est une simple paysanne, une femme mariée, elle t'est complètement étrangère, alors quel but poursuistu ? ))

. (( Je sais ce que je veux, répondait à cette voix Kolia enhardi, je sais que je l'aime, et que je veux son amour. C'est la chute ? C'est la débauche ? Eh bien ! je veux la chute, puisque cela n'a pas. d'autre nom... Et j'aime Tatiana, c'est précisément elle que j'aime, parce qu'elle est solitaire, libre, malheureuse, parce que son mari l'a abandonnée, et c'est pourquoi j'ai le droit de l'aimer. ))

Il traversa le bois et descendit vers la rivière. Sur la vaste prairie de Spasskoïé, on voyait à droite de la grande route, et au bord de l'eau, une quinzaine de moujiks déjà au travail. Par rangs, ils avançaient lentement et ifauchaient avec des gestes harmonieux. Le soleil éclairait brutalement la prairie, l'eau et les moujiks dans leurs blouses bleues, blanches ou rouges. Kolia se sentit tout joyeux dans cet endroit ouvert et clair, à la vue de ces faucheurs baignés de soleil, et, traversant le pont, il s'approcha rapidement du groupe.

— Bonjour, Dieu vous aide ! fit-il.

. Les paysans les plus proches s'arrêtèrent et lui rendirent son salut. Dans leur groupe se trouvaient Segnka et Germil, le beau-père de Tatiana, grand moujik aux épaules larges, à la barbe jaune, aux yeux

enflammés. Quelques-uns des faucheurs s'arrêtèrent un instant et s'approchèrent de Kolia. .

— Voyez-vous ce que nous avons déjà abattu, fit Segnka en montrant le tas d'herbes coupées.

— C'est un plaisir de travailler de bon matin. Allons, enfants, au travail !

Segnka repassa la faux de Kolia, et se remit à sa besogne.

Kolia s'approcha et, pour la première fois depuis l'été dernier, se mit à faucher. Il ne travaillait pas plus mal qu'un moujik ordinaire, et s'aperçut que, pendant l'hiver, il n'avait rien oublié, qu'il avait même la main plus légère. Mais cela ne dura qu'un temps. Après une dizaine de pas. il éprouva tout à coup une fatigue extrême, au point de n'être plus capable de soulever la faux. Mais il s'efforça de dompter sa lassitude. D'ailleurs, il n'aurait pu s'arrêter, car devant et derrière lui il entendait le bruit croissant des faux en mouvement. Vers la fin de son sillon, il sentit particulièrement l'effort, car les moujiks qui avaient terminé avant lui le regardaient avec curiosité. Alors, pour ne pas trahir sa faiblesse, il réunit ses forces, et termina sa rangée en fauchant l'herbe aussi ras que possible.

— Il fauche bien, le jeune barine, fit un des moujiks. Cette louange fut fort agréable au jeune homme.

Le deuxième sillon lui fut plus facile; la fatigue disparut, et il ne demandait plus qu'à continuer.

Vers huit heures, les faucheurs s'assirent pour déjeuner. Seul Kolia n'avait rien apporté. Segnka lui donna un morceau de pain noir avec du sel, que l'étudiant mangea d'un grand appétit. Puis, on se remit au travail jusqu'à midi. Des femmes et des fillettes apportèrent leur repas aux travailleurs, tandis que Kolia, qui se sentait une légère courbature entre les épaules et dans les bras, résolut de s'en retourner chez lui. Et il partit, la faux sur l'épaule, par la même route qu'il avait suivie le matin.

Il marchait du pas d'un homme fatigué, d'un travailleur ; s'en étant aperçu ainsi que de la gravité et du calme de ses pensées et des sentiments qui en résultaient, il se dit qu'il serait probablement devenu tout autre, fort, tranquille, si, chaque matin, il se levait d'aussi bonne heure, et travaillait jusqu'à la fatigue. (( xMais, songea-t-il, notre manière de vivre nous en empêche. Aurai-je assez d'énergie pour aller jusqu'au bout ? )) Il fit un mouvement des épaules, comme s'il voulait se dégager d'un étau.

Il marchait ainsi, songeur, à travers les fourrés du bois, suivant un étroit sentier qui décrivait une courbe. Au moment où il arrivait au sommet de la courbe, il faillit heurter une jeune femme qui s'avançait rapidement à sa rencontre.

— Ah ! Seigneur Dieu ! s'écria-t-elle.

C'était Tatiana qui, dans une serviette, portait une: marmite de terre.

— Tiens, c'est toi 7. Tu portes à dîner à ton beaupère ! demanda Kolia.

— Est-ce que les faucheurs mangent déjà ?

— Mais oui.

— Ah, mon Dieu ! mon beau-père attend donc après moi ? s'écria Tatiana qui se mit à courir.

— Mais tu as le temps. Attends un peu.

Elle s'arrêta, et tourna vers lui son visage à la bouche et aux yeux riants.

— Eh bien ! quoi ? Que me voulez- vous ? Kolia s'approcha vivemeni d'elle.

— Ecoute, fit-il, sentant de nouveau le sang lui bouillonner dans les veines. Tu ne m'aimeras donc jamais ?

Tatiana sourit et fit mine de s'éloigner.

— Je n'ai pas le temps, mon beau-père attend, et il va me gronder, murmura-t-elle, devenue plus sérieuse... Viens à la fête de Saint-Pierre, dans les rues du village.

Kolia demeura seul ; mais résolut d'attendre, car Tatiana devait rentrer par le même chemin, et il pourrait la revoir seule dans la forêt. Il s'assit sur une souche d'arbre et resta ainsi toute une demi-heure, sans bouger. Enfin, entendant des pas précipités sur le sentier, il sortit du fourré, et se trouva de nouveau devant Tatiana : elle parut surprise, baissa les paupières, puis les releva, lui lança un éclair de ses yeux gris et continua rapidement sa marehe. II l'ac-

ASPIRATIOxNS 165

compagna du même pas hâtif, sentant les battements violents de son cœur. Enfin il se décida, et silencieux, il prit Tatiana par la taille, et l'attira vers lui. Elle se laissait aller. Il sentait que, s'il parlait, ses paroles viendraient gâter ce que lui, et peut-être elle, éprouvaient. Il l'attira plus près encore, se grisant déjà de l'odeur de son corps et du contact de son épaule ronde et bien modelée, tandis qu'elle baissait toujours davantage la tête. Ils se tenaient ainsi, quand soudain elle serra son bras, et murmura avec passion et tendresse :

— Ah mon chéri, mon trésor, tu m'attendais donc ? Elle serra encore son poignet et l'entoura de ses

bras. Puis tout à coup, comme ayant peur de ce qu'elle avait dit, elle s'arracha à son étreinte et s'enfuit. Kolia la suivit en courant, et la rattrapa.

— Voyons, arrête-toi, ma chérie, pour un instant, disait-il, perdant complètement la tête.

Mais elle ne s'arrêtait plus, ne le regardait plus, r écartait quand il la touchait, et marchait rapidement et hochant la tête, et répétant : « Il ne le faut pas, il ne le faut pas ».

Cependant, ils approchaient de la lisière de la forêt, et le bruit de voix féminines leur parvint.

— Des gens, chuchota Tatiania, va-t'en, tu viendras dans la rue du village.

Kolia prit à gauche dans la forêt, et Tatiana continua tout droit. Après avoir fait une quarantaine de

pas, il se cacha derrière un vieux chêne. Les femmes qui venaient à leur rencontre échangèrent quelques paroles avec Tatiana et, continuant leur chemin, passèrent près de l'arbre derrière lequel était caché le jeune homme.

— Eh bien ! tante Marthe, disait l'une d'elles, si ma frimousse était mieux, est-ce que j'aurais laissé échapper un tel trésor ? Il est parti à point, le petit. (( Tu ne vois donc pas, Tatiana, que je lui ai dit, comme il soupire après toi 7 Mais il te couvrirait d'or, si tu voulais. » Et elle de me répondre : (( Jen'en ai pas besoin. » Pas moyen de lui faire comprendre. Voyezvous, elle fait la fière.

— Pas possible, fit l'autre femme, mais sais-tu pourquoi elle fait la difficile ?...

Kolia ne put entendre la suite,

« Elle fait la difficile ! songea-t-il. Non, non, elle m'aime ! »

Et il courut dans la direction de la maison, bondissant de joie.

(( On le sait donc au village, et on en parle. Eh bien ! je m'en moque ! ))

Toute cette nuit, il ne put dormir, pensant toujours à Tatiana ; son image, ses yeux humides et tendres l'obsédaient. Comme elle l'avait carressé, comme elle avait serré son poignet, sa poitrine. Couché, les yeux ouverts, il était si joyeux qu'il aurait voulu chanter tout haut. 11 rêvait à leur amour, à la façon dont

il deviendrait un simple moujik, labourerait, faucherait, et Tatiana serait sa femme. Elle divorcerait avec son mari et il ferait son instruction. Enlîn, il s'endormit.

Mais pendant les deux jours suivants il ne put surprendre Tatiana seule, ni lui parler, Il ne comptait que sur la fête de Saint-Pierre. A trois reprises, elle lui en avait parlé. Il y avait donc un motif. Lorsqu'il songeait à ces paroles, et se disait qu'après la ronde des jeunes filles, il lui dirait d'aller dans un endroit isolé, au bord de l'eau, une joie sensuelle l'envahissait.

Enfin la fête vint. De bon matin, les villageois se rendirent à l'église, puis dinèrent, et dans toutes les izbas, avant, pendant et après le dîner, on but de l'eau-de-vie, en régalant femmes, filles, et même les enfants. On prit du thé, puis certains s'en allèrent en visite dans les villages voisins, tandis que les habitants de Dolgoïé recevaient à leur tour des visites, et de nouveau, hôtes et invités buvaient de l'eaude-vie, des liqueurs, du thé. Les filles se promenaient parées, grignotant des graines de tournesol, chantant ; les jeunes femmes bavardaient ensemble. Le soir, près de l'izba de l'ancien Semen, s'étaient réunis tous les faucheurs avec lesquels Kolia avait travaillé. Semen régalait, versant de l'eau-de-vie contenue dans une grande bouteille verte. Puis, tout le monde sortit dans la foule, où les cris de joie des enfants et

l68 ASPIRATIONS

le chant des jeunes filles s'élevaient. Une ronde de jeunes femmes et de fillettes se forma et se mit à danser aux sons de l'accordéon et des chœurs.

Au bruit des chants de la ronde, le cœur de Kolia tressaillit. Il était assis sur la terrasse de la propriété où l'on venait de terminer le souper. Voronine, sa femme, sa belle-sœur et Manetchka [étaient en visite chez les Glebov, et bien qu'ils fussent arrivés depuis longtemps, ils ne repartaient toujours pas. Voronine se remit à parler, et Kolia pensa avec dépit qu'il ne finirait jamais. Il disait à M. Glebov, de son habituelle voix de prêche, qu'en peinture, il faut chercher avant tout à exprimer la vérité, cette « bonne vérité )) qu'on croit connaître.

(( La bonne vérité, qu'est-ce que cela peut signifier ? songeait Kolia, en écoutant à la fois la conversation et les enfants. — Ainsi, cette soirée, ces chants et ce qui me consume à l'intérieur, est-ce une bonne ou une méchante vérité ? Tout est relatif ; ce qui pour l'un est le bien, peut être le mal pour d'autres. Du moins, ce qu'on croit être le bien ou le mal. Qui est dans le vrai ? Ainsi, je sais que là-bas, les danseurs attendent avec impatience que je vienne les rejoindre avec mon violon. Mon Dieu, on y chantera les jolies chansons sans moi, et Tatiana doit y être depuis longtemps, Segnka aussi >). songea-t-il tout à coup. Il se leva vivement et se dirigea vers l'issue de la terrasse.

ASPIRATIONS l6(>

— Où vas-tu > lui demanda son père.

— Nulle part.

Après avoir contourné la maison, et s'étant furtivement faufilé dans la cour de derrière pour ne pas être aperçu, il se mit à eourir par les allées du jardin.

— Où cours-lu comme çà ? demanda, surprise,, Varegnka qui marchait en compagnie de Manetchka.

Il se troubla, ne sachant que répondre.

— Je vais voir les chevaux de Voronine à l'écurie. Je ne sais pas si on leur a donné de l'avoine, dit-il inventant enfin un prétexte.

— Je vous remercie, nous allons bientôt partir, fit Manetchka en regardant Kolia avec sympathie et confiance. Est-ce que grand-père a dit- d'atteler.

— ■ Non, pas encore, fit-il, au revoir ! et il continua sa course.

Après être allé à l'écurie, et avoir fait donner de, l'avoine aux chevaux de Voronine, afin de justifier son mensonge, il s'en fut au village, d'où les chants, lui parvenaient de plus en plus forts. Son apparition fit sensation comme toujours ; on espérait que pour la fête il viendrait avec son violon, etlorsqu'ons'aperçut qu'il n'en était rien, on l'entoura en le suppliant d'envoyer chercher son instrument. Il céda et envoya Segnka. Bientôt celui-ci revint avec la boîte noire.. Kolia accorda le violon, dit à Mitka et à son cama-

rade, qui jouaient de l'accordéon, de l'accompagner, et la musique commença avec le concours du chœur des femmes.

Pendant quelques instants, personne n'osa commencer la danse. Enfin, le cercle qui entourait les musiciens se rompit, et deux jeunes femmes apparurent. L'une d'elles était Tatiana. Il était à la fois agréable et gênant pour Kolia de voir et de sentir la jeune femme si près de lui. Elle dansait avec une animation extraordinaire, jetant de petits cris, courant le long du cercle avec des gestes gracieux. Tout autour, le bruit était assourdissant, car beaucoup étaient échauffés par la boisson ; on criait, et on riait aux éclats. Pendant tout un quart d'heure, Tatiana dansa comme une folle, jusqu'au moment où elle et sa compagne se laissèrent tomber à terre, exténuées de fatigue. Quelques derniers accords, et Kolia se levant du banc où il était assis, sortit du cercle. Mais quelques hommes le suivirent : l'un d'eux, un petit vieux, lui fit un signe mystérieux, l'invitant à s'approcher :

— Pour un instant.

— Qu'y a-t-il ?

— J'ai un mot à vous dire.

— Eh bien ?

— Vous serez content, allez... Soyez seulement généreux.. .

Et le vieux prit Kolia par la main, et le tira à l'écart.

— Tatiana vous plaît, lui chuchota-t-il à l'oreille, alors je puis... avec plaisir...

Le jeune homme, qui ne comprenait pas d'abord, en saisissant le sens de la proposition, s'effaroucha et écarta sans rien dire l'ivrogne qui tenait à peine sur ses jambes.

A quelques pas se tenaient deux moujiks au visage blafard, les casquettes descendues sur la nuque ; ils essayaient de se donner du feu pour allumer une cigarette. Sans remarquer que Kolia s'approchait, l'un d'eux dit à l'autre en souriant et en regardant sa cigarette de ses yeux abêtis :

— Je te le dis, c'est sûr.

— Mais je l'ai bien remarqué aussi, lors de la fenaison, ainsi que tout le monde.

(( C'est de moi qu'ils parlent r>, songea Kolia, et le sang lui monta au visage. Le petit vieux s'approcha de nouveau de lui et le tira par la blouse.

— Nicolas Nicolaïevitch I Venez donc pour un instant, fit-il de nouveau. J'ai un mot à vous dire, par Dieu.

Ses paupières battaient comme avant, mais la voix était plus claire. Son air mécontent montrait à Kolia qu'il était offensé et fâché.

— Eh bien, parle ! fit Kolia avec impatience.

— Nicolas Nicolaïevitch, que Dieu me punisse ! . . . Mais c'est vrai, Tatiana vit avec Segnka. Tout le village le sait ! Hi ! hi ! hi !

Kolia se rejeta en arrière, et, chose étrange, il le crut aussitôt. Il sentit son cœur se serrer, et ses yeux se brouiller. Il était donc trompé. Tout le monde se moquait de lui. Et Segnka qui osait se montrer affectueux alors qu'il connaissait, sans aucun doute, ses sentiments pour Tatiana. Cela semblait si inattendu, si brutal.

Segnka se tenait à la tête des moujiks, en souriant de son visage de gars robuste, et regardait Kolia d'un air impertinent.

— Ce vieux vous confie toujours ses secrets, dit-il en montrant ses dents blanches. C'est son plus grand plaisir... Je danserais bien encore avec Tatiana. . . Ne jouerez-vous pas un peu ?

— Je ne veux pas, fit Kolia d'un ton bref.

Les chants reprirent, la ronde recommença à tourner. Segnka entra dans le cercle, tandis que Tatiana menait la ronde. Kolia les regarda, et soudain il comprit tout jusqu'à la terrifiante évidence. Sa haine contre Segnka avec ses joues pleines, ses cheveux bouclés, tout son air satisfait, s'éleva en lui telle qu'il se sentit prêt à le tuer. Il eut peur de faire quelque sottise, et il s'éloigna avec son violon.

A mesure qu'il marchait, le bruit des chants décroissait, et il lui semblait qu'avec cet éloignement tout lui devenait lointain et inaccessible. Il s'en allait, il fuyait pour longtemps, peut-être pour toujours, et se sentit attristé, ulcéré. Mais qui était le coupable ?

Il lui sembla qu'intentionnellement, les chiens, dans chaque maison, aboyaient après lui, comme s'ils le chassaient de cette vie des paysans qui lui était étrangère.

Avant d'arriver à la digue, il s'arrêta, hésitant.

(( Etait-ce donc vrai, ce que j'ai entendu ? n'étaientce point seulement propos d'ivrognes ?... Mon Dieu, quelle honte, quelle horreur ! s'écria-t-il tout haut. Et Segnka ! quel fourbe ! ))

Il continua à suivre la rive. La nuit s'assombrit, la lune s'était couchée, et la voie lactée étendit son large ruban pâle. A ses pieds, l'eau murmurait sous le moulin. Au village, on n'entendait plus que des cris d'ivrognes. Les chiens aboyaient sans discontinuer, et, dans la prairie, le râle de genêts grinçait. Kolia se coucha sur l'herbe, et couvrit sa figure de ses mains.

. Tatiana maîtresse de Segnka ! Et cependant il l'aimait comme jamais il n'avait aimé personne. Etait-ce possible que tout fût fini, et qu'il ne restât que la blessure }

. Il demeura assez longtemps ainsi, abîmé dans ses pensées. Les bruits de la rue peu à peu s'éteignaient, et les coqs commençaient à chanter.

Rentrer, oublier tout, mais c'est vraiment trop pénible de quitter ainsi tout ce dont on a vécu durant un temps.

a Mais elle m'avait dit de venir le jour de la

fête }... Peut-être le vieux a-t il inventé tout cela } »

Inconscient, il se leva, et sans savoir pourquoi, avec un faible espoir dans le cœur, il reprit le chemin du village. On eût dit que quelque chose l'y poussait.

(( Pour la dernière fois », se dit-il.

Il savait que Tatiana dormait dans le vestibule de son izba. Lorsqu'il était venu chez son beau-père, demander à quelle heure les faucheurs se rendraient au travail, il avait remarqué que sur le lit posé dans le vestibule, Tatiana était assise. .

« Elle doit y dormir ce soir, cela va sans dire, songeait-il. Peut-être même m'attend-elle et me laissera-telle entrer ? »

Il ne suivit pas la rue, craignant d'être vu, mais se faufila à travers les potagers. Le cinquième jardin était celui de Tatiana. Près de lui serpentait un sentier ; en le prenant, on pouvait arriver près du mur de derrière, où étaient le vestibule, et le lit de Tatiana. Au moment où il arrivait à sa chaumière, un chat noir fila devant lui.

a Que fais-je, pourquoi suis-je venu ? Elle dort, la porte est fermée au verrou. »

Tout était silencieux alentour. On n'entendait plus aucune voix. Les chiens mêmes s'étaient tus. Kolia suivit à pas de loup l'étroit passage entre le mur de l'izba et la haie, et jeta un regard à droite. La porte de l'izba était fermée. Heureusement le beau-père

était parti pour la ronde de nuit avec son chien. Kolia s'arrêta, ne sachant plus que faire, et au même instant, il entendit derrière le mur un rire joyeux aussitôt étouffé. En même temps que les chuchotements de Tatiana, il entendit une voix d'homme :

— Je lui dis, moi : Quel secret ce petit vieux a-t-il à vous confier ?

Il reconnut aussitôt la voix satisfaite de Segnka qui se mit de nouveau à rire.

— Tais-toi, ne braille pas ; ma belle-mère va nous entendre, murmura Tatiana.

— Eh bien ! quoi ? fit Segnka, elle le sait bien.. . Derrière le mur, on remuait, et le lit craqua.

Kolia était sur le point de se jeter sur la porte, de l'enfoncer, de les tuer tous les deux. Mais il se maîtrisa.

Le lendemain, après le dîner, il se rendit achevai dans la propriété de Voronine et y entra si doucement que tous s'étonnèrent de sa brusque apparition. Il trouva tout le monde réuni dans la salle à manger, buvant du thé, car il faisait très chaud dehors. Outre le ménage Voronine, il y avait Manetchka et sa mère, et Deruguine avec Beliavskaïa.

— C'est mon petit Kolia ! Ah, le voilà enfin, le cher garçon ! s'écria Voronine tout joyeux, se levant pour aller à sa rencontre. Hier soir, tu t'es sauvé je ne sais où, sans même nous avoir dit adieu... Où courais-tu donc, hein ? demanda-t-il avec un sourire.

— Je suis allé à l'écurie, puis j'ai été attiré par les chants du village, et j'y suis allé, fit Kolia.

— Manetchka m'a déjà dit qu'elle et Varegnka t'ont vu te sauver. Allons, allons ! viens boire du thé, cher adolescent.

Lorsqu'il serra la main de Manetchka, il sembla à Kolia discerner, dans le regard de la jeune fille, de la froideur, et même du mépris. La mère, la bonne Sophia Alexandrovna, semblait, elle aussi, le considérer avec une sorte de pitié. <

Pendant le thé, on parla de Lomov. Kolia s'enquit de son sort. Deruguine dit qu'il était parti à Yaroslav, dans son pays, et qu'il irait ensuite au Caucase où il y avait une colonie tolstoïste, où lui aussi avait depuis longtemps l'intention d'aller. A son tour, Kolia raconta la conversation de Lomov avec les moujiks à laquelle il avait assisté, et ajouta qu'il lui semblait peu utile de professer de semblables opinions.

— Pourquoi pensez-vous que les paroles de Lomov sont peu utiles ? demanda Beliavskaïa, faisant claquer ses lèvres épaisses. — Si tout le monde parlait ainsi, si tous nous avions peur qu'on ne nous laisse pas tout dire, que ferions-nous alors ? C'est un argument très dangereux. Et puis, pourquoi croyez -vous que, pendant les moments, si courts qu'ils soient, où l'on sème le bon grain, celui-ci ne tombera pas sur un terrain fertile ? . «.JS

; Kolia répondit qu'à son avis on ne saurait, amélio-

rer la vie qu'en y participant, qu'en travaillant, et non par le simple prêche des vérités même les plus hautes.

— Il faut servir le peuple, mais non le catéchiser, ajouta-t-il avec chaleur. 11 faut lui apprendre à lire, à bien labourer la terre, lui venir en aide de toutes façons.

— Et pourquoi pensez-vous que la propagande de Lomov n'est pas active et qu'il ne participe pas à la vie comme vous le dites ? demanda Deruguine.

Kolia n'avait pas grande envie de discuter, et d'ailleurs, il semblait combattre ce dont il était lui-même incertain.

— Je ne sais pas, peut-être... mais avant tout, il faut être sincère.

— Et qu'est-ce qui vous fait croire que nous ne sommes pas sincères ? demanda Beliavskaïa.

— Je ne le sais pas trop, mais je le pense, car vous répétez des choses apprises par cœur, et non pas des idées à vous.

— Et qu'appelez-vous des idées originales r demanda Deruguine. Ne savez-vous donc pas que tout ce que nous pensons et sentons n'est pas notre ?

— Ah ! mais non, ça, je ne le sais pas, et je ne veux pas te savoir ! Pour moi, tout ce que j'aime et tout ce que je hais est bien mon sentiment et non pas celui d'un autre.

— Bravo ! mon petit Kolia, bravo, j'aime bien cela ! s'écria Voronine qui, joyeux, frappa sur la table. Tout ce que j'aime et tout ce que je hais, donc tout ce que je connais, est bien à moi et à personne autre. C'est bien ça 1 C'est bien ça ! Mais tu dois aussi ajouter, pour être d'accord avec eux : «J'accepte également les idées des autres, lorsqu'elles correspondent aux miennes, et je les hais lorsqu'elles leur sont contraires. »

Puis, se tournant vers Deruguine et Beliavskaïa :

— Mais savez-vous ce que j'ajouterai pour ma part, sans vouloir vous offenser, chers amis et chers hôtes ? Je vous aime bien, en frère, de toute mon âme, mais à vous dire vrai, Kolia a raison. Il a raison parce que nous sommes faibles et devons nous en souvenir. Qu'arriverait-il, si nous, fourmis, nous voulions imiter en tout un géant ? 11 n'en résulterait que du ridicule, des singeries. Mieux vaut donc agir suivant nos faibles moyens, en silence et non avec bruit et répéter fièrement ce que dit un autre. Je ne dis pas que vous agissez ainsi : vous êtes d'excellentes gens, braves et simples. Mais il en est beaucoup qui ne vous ressemblent pas.

— Merci, grand-père, pour le compliment: nous sommes donc de faibles singes 7 fit Deruguine, cherchant à plaisanter.

— Ha ! ha ! ha ! éclata Voronine d'un rire commu-

nicatif. Mais bien certainement ; et moi aussi, je suis un singe, bien que vous portiez la blouse et moi un veston, vous des bottes et moi des bottines ; bien que vous labouriez ma terre et séchiez mon foin, — grâce vous en soit rendue ! — tandis que je peins des tableaux. . . Oui, mon cher Kolia,je peins, c'est effrayant comme je peins.

Et il entoura de ses bras son jeune ami, assis, souriant à ses côtés, et le baisant au front. Puis il continua, plus grave :

— Tout cela n'est rien, pourvu qu'on soit bon et qu'on sache pourquoi on vit. Allez, imitez un homme grand et bon. Ce n'est pas mauvais, car il est réellement bon et grand. A votre guise : portez des bottes puantes, mais soyez purs et honnêtes intérieurement. Ça, avant tout; et envers tout le monde, pères, mères, amis, peuple, envers vous-mêmes. Je ne cesse de lire dans le grand livre du peuple. C'est une matière inépuisable.

Voronine s'enthousiasmait de plus en plus. Sa femme, par contre, s'attristait à mesure et se montrait mécontente. Elle se mit à parler cuisine avec sa sœur. Deruguine et Beliavskaïa semblaient également peu satisfaits, bien que le premier continuât à écouter levieillard avec undoux sourire. Seuls, Manetchkaet Kolialeconsidéraient avec attention et plaisir. Voronine sortit de sa poche un Evangile et se mit à y lire certains passages qui devaient lui servir pour ses tableaux.

l80 ASPIRATIONS

Après avoir pris le thé, Deruguine et Beliavskaïa se levèrent et prirent congé. Ils avaient commencé des meules de foin dans la ■propriété de Voronine, et se pressaient de terminer, car, toute la journée, le ciel était resté couvert, et il faisait lourd comme avant un orage.

— De bonnes, d'excellentes gens, dit Voronine après leur départ. Mais je crains de les avoir offensés. C'est ta faute, ajouta-t-il en donnant à Kolia une tape sur l'épaule.

— Et moi, je pars demain, fit tout à coup celui-ci, s'adressant à tout le monde et se sentant plus libre après le départ des «tolstoïstes ».

— Et où cela? qu'y a-t-il? demandaVoronine, surpris.

— Je vais voyager, voir la Russie, car je n'ai encore rien vu. J'irai sur la Volga, dans les steppes, puis au Caucase.

— En voilà une affaire ! Mais quand t'y es-tu décidé ? Hier encore, tu ne nous as rien dit. Et pour longtemps ?

— Peut-être pour tout l'été. Je partirais aujourd'hui, si ma mère avait de l'argent à me donner.

— Je regrette bien ton départ, mon ami, je le regrette parce que nous ne te verrons pas. D'ailleurs, je suis persuadé que tu reviendras bientôt. Que vastu chercher en Russie ?

Manetchka et sa mère examinaient attentivement Kolia.

ASPIRATIONS l8l

— Comment, ce qu'il va chercher ? Au contraire, moi je vous comprends très bien, fit Mme Voronine, se sentant, comme tous les autres, mise à son aise par le départ des (( tolstoïstes » : les voyages sont bons pour les jeunes gens. Combien je regrette d'avoir si peu vu dans ma jeunesse !

— Comme c'est inattendu, comme c'est inattendu, répétait Voronine. Et pourquoi cette brusque décision ?

— Il y a longtemps que je caresse cette idée, dit Kolia, qui rencontra de nouveau les yeux grands ouverts de Manetchka ; fixés sur lui, ils semblaient l'interroger et avoir deviné le lien existant entre la brusque disparition de la veille, et ce projet de départ inattendu. Il se sentait mal à l'aise de regarder dans ces yeux clairs. Il se trouvait si coupable, si dégradé, à côté de la pure et innocente Manetchka, qu'il se considérait comme n'ayant pas le droit de la profaner par sa présence. Cependant, il lui était si agréable de se trouver chez les Voronine ! Il avait donc bien fait de venir, car Dieu sait à quoi il aurait pu se laisser entraîner !

Après avoir accepté, au grand étonnement de Manetchka et des autres, de rester à souper, il ne se retira que lorsque la nuit fut venue. II avait demandé à Sophia Alexandrovna de lui prêter la copie de la Sonate à Kreutzer el il la mit soigneusement dans sa poche. Pendant ce temps,

l82 ASPIRATIONS

Manetchka courut dire d'amener le cheval de Kolia.

— Ne vous inquiétez pas, Marie Dmitrievna, lui cria Kolia, j'y vais moi-même.

Mais Manetchka était déjà partie. Il alla la rejoindre et la rencontra, conduisant par la bride son Krassavets, qui la suivait d'un pas rapide, reniflant son dos.

— 11 ne me mordra pas ? demanda-t-elle en s'arrêtant.

— Ne craignez rien ; je vous remercie, j'ai vraiment honte que vous vous soyez dérangée.

— Mais je crains que vous ne soyez surpris par la pluie, dit-elle en regardant le ciel obscurci, d'où quelques rares gouttes tombaient déjà.

— C'est tant mieux, dit-il, en s'apercevant que la jeune fille était devenue plus aimable. Il me faudrait une bonne douche.

— Pourquoi dites-vous cela? demanda-t-elle d'un air naïf, pendant qu'il enfourchait son cheval.

— Parce que je ne me sens pas bien, aujourd'hui.

— Vous étiez hier au village, n'est-ce pas ? .Vous aimez beaucoup les chansons populaires ? demandat-elle avec une intention maligne.

— Oui, je les aime. Au revoir, fit-il sèchement en regardant Manetchka, dont seules les lèvres souriaient.

Il salua en soulevant sa casquette et lança son cheval au trot.

« Elle m'a demandé si j'avais été au village, songea-t-il, tout en se sentant rougir. Elle sait donc pourquoi j'y suis allé. Que je suis donc bête et vilain, et comme elle est fraîche et pure 1 »

Une fois rentré, il se mit à lire la Sonate à Kreutzer, et s'y absorba toute la nuit. Il ne put s'en détacher avant de l'avoir finie, lorsque le jour se levait déjà.

Le train par lequel Kolia devait partir le lendemain quitta la station à onze heures du soir pour arriver à Moscou le matin, et correspondre avec le train de Nijni. Ici, il avait l'intention de prendre le bateau et de descendre la Volga jusqu'à la ville de Samara, d'où il devait se rendre par les steppes, dans une propriété de son père. Après y avoir passé quelque temps, son projet était de continuer à descendre la Volga, puis, par la mer Caspienne, de se rendre à Bakou, et de rentrer à la maison par le Caucase et la Crimée.

Après avoir garni sa valise, où les livres occu-

paient la plus grande place, il alla dire adieu aux siens.

Il pleuvait à verse au moment où, accompagné de sa sœur, il sortit sur le perron.

— N'oublie pas de m'écrire, Varegnka, lui dit Kolia en montant en voiture. Écris-moi à Samara, ou directement à Bouzoula, chez Matveï Matveïevitch (propriété des Glebov, et non de leur intendant) ; tiensmoi au courant de tout, de toi, de maman, de Gricha... En route ! Au revoir, Varegnka ! cria-t-il en s'enfonçant sous la capote de la voiture.

Les chevaux se mirent en marche, piétinant dans la boue.

(( Adieu, Dolgoïé ? )) songea-t-il lorsque le véhicule eut quitté la longue rue du village, déserte et boueuse. Balancé sur les coussins de la voiture, écoutant la pluie qui tambourinait contre la capote et le bruit de la course des chevaux qui allaient à présent d'un trot égal, il se sentit joyeux et apaisé.

« Dieu .soit loué que je sois resté ce que j'étais et que j'aie évité la souillure ! se dit-il. Que serait-il advenu si j'avais cédé ? »

La pluie retombait et, par moments, un éclair illuminait de sa lueur blafarde le dos d'Anton, les chevaux, la route et les champs déserts qui fuyaient des deux côtés.

« Oui, que serait-il advenu si j'avais cédé ? Si je

n'avais rien appris à propos de Segnka, et si Tatiana était venue me retrouver dans la forêt ? »

Et il éprouva successivement un sentiment de terreur véritable devant cette possibilité, et le bonheur d'avoir reculé à temps devant l'abîme. De nouveau, il avait soif d'une vie bonne et morale.

(( La lutte, la lutte, oui, là est le sens de la vie, se dit-il avec décision ; et dans la question sexuelle, la lutte est ce qu'il y a de plus nécessaire et de plus important. L'aspiration vers la chasteté complète est le seul sentiment réel, bon, véritable. »

Et se rappelant la Sonate à Kreutzer, il décida qu'il ne connaîtrait jamais de femme, ne se marierait jamais et resterait toujours chaste.

Les éclairs déchiraient les nuages.

Le bateau Tourguéneff, sur lequel voyageait le jeune Glebov, approchait de Kozmodemiansk vers neuf heures du soir. La nuit tombait, les hublots s'illuminèrent soudain de l'éclat de l'électricité ; à la proue, des matelots sondaient la Volga, très ensablée à cette époque. Les passagers, peu nombreux dans les deux premières classes, étaient assis dans les galeries couvertes du pont, contemplant les rives pittoresques, et jouissant de la chaude soirée. Le capitaine, posté sur la passerelle, envoyait ses ordres à la machine. Deux

l86 ASPIRATIONS

pilotes se tenaient devant la roue du gouvernail, examinant avec attention la rive droite- parsemée de points lumineux, vers laquelle le bateau s'approchait rapidement. Kolia se tenait auprès du capitaine dont il avait fait connaissance, et contemplait également la Volga.

Depuis une journée il naviguait. A onze heures du matin, il était parti de Nijni, et, depuis son embarquement, il se sentait comme soulagé, gai, heureux. Cette vie pleine de force et d'indépendance de la Volga, qu'il n'avait pas revue depuis son enfance, ce calme de l'eau après le bruit et l'animation du chemin de fer, ce peuple, ce fleuve s'étendant parfois à perte de vue, avec ses bateaux à vapeur, ses barques, ses pêcheurs, et les charmants paysages de ses bords, produisirent sur lui l'effet d'un stimulant, et tout, — le mois passé à Dolgoïé, le lycée, les examens, — lui apparaissait déjà comme un rêve évanoui dans le lointain.

(( On peut donc encore vivre, songeait-il, et se perfectionner ! »

Cependant, le bruit de la machine cessa, et le bateau glissa lentement et doucement sur l'eau, s'approchant du débarcadère. Après un léger choc, le Tourguéneff s'arrêta : on jeta rapidement la passerelle, et un va-et-vient de voyageurs se produisit.

Kolia, debout sur le pont supérieur, regardait tout

ce mouvement, cette activité hâtive, et se disait combien cette vie russe est vaste et complexe, et combien peu nous la connaissons. Il lui plaisait de savoir que ce puissant torrent de la vie continue à bouillonner comme il bouillonnait il y a cent ou mille ans, et comme il continuera à le faire éternellement.

« Quand je n'étais pas, les hommes couraient et travaillaient ici comme aujourd'hui, et il en sera de même quand je ne serai plus... C'est singulier : l'infini dans l'avenir, l'infini dans le passé. Et au milieu, un être pitoyable. Pourquoi suis-je? ))

Il se mit à chercher la réponse, à se rappeler les hommes qu'il connaissait, les livres qu'il avait lus, mais rien ne le satisfaisait ni le calmait.

Le mouvement sur le débarcadère cessa, la passerelle fut enlevée et le bateau reprit sa course. L'obscurité devint plus grande. Une grosse barque, paresseuse et noire, se dressa tout à coup comme un fantôme et disparut. Kolia traversa tout le baceau, allant du côté du salon des premières. Tout y était riche, propre et commode. Un piano, le portrait de Tourgueneff, des sièges et des fauteuils moelleux couverts de velours rouge le meublaient •, un moment, il regretta de ne pas avoir ce confort en seconde classe, où il voyageait. Mais se rappelant qu'il avait pris un billet de cette classe dans l'intention de se déshahituer du luxe, et de ne pas dépenser inutilement son argent, son envie fit place au mépris,

à la haine du luxe, de la richesse, et il fut heureux de les ressentir. Aussitôt, un monsieur avec des favoris, qui se contemplait dans la glace, un jeune couple, et deux dames parlant français, tous passagers de première, lui apparurent insignifiants.

« Quels gens ennuyeux ! Ça doit être plus gai en troisième. »

Mais les voyageurs de troisième ne présentaient pas plus d'intérêt. La plupart étaient ivres et juraient ferme. L'odeur de l'eau-de-vie empoisonnait tout l'entrepont. Des artisans et des moujiks jouaient à la roulette.

(( Décidément non : on communie encore moins dans le peuple ; c'est, ou la misère, ou bien la barbarie. Comment leur venir en aide à tous ? Comment entrer en relations avec eux ! Comment fuir cette sensation d'isolement, d'une sorte de culpabilité devant quelque chose ? » se demandait Kolia avec perplexité.

En remontant sur le pont, il entendait résonner le piano. Une dame à la poitrine opulente jouait une romance de Tchaïkosky ; près d'elle, en des poses pittoresques, se tenaient un officier d'un côté, et, de l'autre, le monsieur aux favoris. Quant elle eut fini, elle sortit sur le pont, suivie de ses cavaliers.

— Que la Volga est belle ! Je ne m'y attendais pas, fit-elle, en jetant uu regard du côté de Kolia.

Évidemment, elle l'encourageait à lui adresser la pa-

-rôle afin de le joindre au nombre de ses soupirants. Il s'écarta, et s'accoudant sur la rampe, il songea aux gens du peuple qu'il venait de voir, gisant pêlemême, au milieu de la malpropreté, dans le besoin, et à ces gens des deux premières classes, si antipathiques, débauchés peut-être,

« Pourquoi cette injustice ? Pourquoi les uns ontils si peu et les autres trop ? Comment y remédier ? >> se demandait-il.

II voyait autour de lui, au lieu de la joie et de la vérité, le chagrin et le mensonge ; au lieu du bonheur la souffrance ; il devinait que tous ces êtres, riches et pauvres , étaient également malheureux , tristes , comme il se sentait lui-même. Ils avaient tous besoin d'aide, d'une lumière qui devait se trouver tout près, et qu'ils ne voyaient pas .

Quelqu'un s'approcha de lui. Il se retourna et vit un petit vieillard à manteau gris, qui le regardait curieusement. Il l'avait déjà remarqué dans le salon des deuxièmes classes.

— Vous êtes toujours à contempler, jeune homme, fit le vieux d'une voix simple et carressante. La nuit est belle en effet. N'auriez-vous pas besoin d'acheter un Évangile ? ajouta-t-il en tirant de dessous son manteau quelques volumes aux reliures rouges, bleues, ou noires.

Kolia regarda avec surprise le petit vieux.

— Je suis membre de la Société pour la propaga-

IQO ASPIRATIONS

tion de l'Ecriture Sainte, expliqua celui-ci, et cette dénomination dit notre but... Achetez-en donc, si vous n'en avez pas avec vous. Ce n'est pas cher.

Le jeune Glebov examina attentivement le visage ridé et glabre de son interlocuteur, et se demanda pourquoi un homme qui paraissait appartenir à la bonne société et n'était nullement dans la gêne, vendait des Évangiles. Jamais il n'en avait rencontré de (( pareils )).

— Ceci coûte un rouble, ceci cinquante kopeks, et ceci un rouble cinquante.

— Alors veuillez me donner celui-ci. fit Kolia en lui montrant l'Évangile d'un rouble qui lui plaisait à cause de son petit format et de sa reliure souple.

Il paya et s'en fut dans sa cabine. Jamais achat ne lui procura une aussi grande joie.

Depuis longtemps il n'avait pas lu l'Évangile. Après avoir parcouru les premières pages de Saint-Mathieu, il arriva au cinquième chapitre, se mit à le lire avec attention, et notamment ce passage :

(* Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne vaut plus que d'être jeté dehors et d'être foulé aux pieds par les hommes.

« Vous êtes la lumière du monde ; une ville située sur une montagne ne peut être cachée. »

En lisant ces versets, il sentait de tout son être que ces paroles s'adressaient directement à lui. Oui,

il était le sel de la terre, du moins il le deviendrait s'il voulait suivre le Christ ; s'il le voulait il serait aussi la lumière du monde. Qu'y a-t-il de meilleur qu'un semblable désir ? 11 trouverait le plus grand bonheur, s'il suivait les commandements du Christ.

(( Heureux ceux qui sont perséeutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. »

« J'irai donc propager la vérité divine : je souffrirai, je me sacrifierai pour elle », songea-t-il en se pénétrant de plus en plus de l'esprit évangélique.

)) Car je vous dis, lut-il encore, que si votre justice ne surpasse pas celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.

)) Vous avez entendu qn'il a été dit aux anciens : tu ne tueras point, et celui qui tuera sera punissable par jugement. Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son. frère sans cause, sera puni par le jugement.

)) Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : tu ne commettras point l'adultère. Maïs mois je vous dis quiconque regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur.

» Que si ton œil droit te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu'un de tes membres périsse, que si tout ton corps était jeté dans la géhenne.

» C'est pourquoi je vous dis : ne soyez point en souci pour votre âme, de ce que vous mangerez ou de

IÇ2 ASPIRATIONS

ce que vous boirez ; ni pour votre corps de quoi vous serez vêtu. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement r Regardez les oiseaux de l'air... »

— Oui ! oui ! s'écriait-il avec enthousiasme. Pourquoi remettre ces projets à l'avenir? Il faut aller immédiatement propager la vérité et le bien par le monde, sans souci de rien autre...

Il lut encore le septième chapitre et continua à feuilleter l'Évangile, en s'arrêtant aux endroits qui attiraient particulièrement son attention.

Après avoir lu encore quelques versets, il ferma le livre et se mit à songer :

« Quel trésor de bonté et de sagesse que ce livre ! Et avec quelle simplicité, quelle netteté la vérité y est dite ! Pourquoi donc ne pas s'y conformer, ne pas abandonner tout, père, mère, maison ? Pourquoi tous les hommes ne la suivent-ils point pour leur bonheur? »

Il fut en proie à une telle émotion que ses mains se couvrirent d'une sueur froide, et que le sang lui martela les tempes.

a II est aisé d'être couché sur un divan moelleux et de lire l'Evangile, songea-t- il avec une sorte de mépris pour lui-même. C'est bien autre chose que de suivre réellement le Christ, de sacrifier tout, d'abandonner cette cabine confortable, de descendre sur cette sombre rive, de marcher à l'aventure, et de prêcher aux hommes avec ce livre en main. »

Et il se rappela les misérables voyageurs qui emplissaient l'entrepont et la quatrième classe, et auprès de qui il ne tenait qu'à lui de se rendre. Il se leva vivement du divan et s'approcha de la fenêtre.

« Mon Dieu, aide-moi, donne-moi des forces »v murmura-t-il, se sentant déborder de vaillance et de bonté. A ce moment, le Toarguéneff s'approchait de nouveau delà rive. Kolia monta vivement sur le pont. Le bateau s'approcha d'un quai sombre, stoppa, et un voyageur débarqua.

(( Voilà, songeait Kolia, enfiévré, il n'y a qu'à débarquer et à se rendre dans ce village sombre, laisser tout et le suivre ! » Il courut vers l'escalier conduisant à la sortie, mais s'arrêta hésitant, sur le premier degré.

— C'est prêt ? interrogea le capitaine. Aussitôt deux, matelots enlevèrent la passerelle et un large espace; sépara le bateau du débarcadère. Le bateau reprit sa marche. Kolia demeurait immobile, honteux de sa faiblesse.

«Ce n'est qu'étendu sur le divan, et en lisant l'Évangile à la lueur de l'électricité qu'on peut le. suivre, songea-t-il avec amertume. Mais peut-être fallait-il commencer autrement. Comment ?» Le désir du sacrifice, l'aspiration vers le bien se calmaient en lui.

(( Prends ta croix et suis-moi », se rappela-t-il d'après les paroles de l'Évangile. « Mais où est la croix >•

IÇ4

Quelle est ma croix ? Ce n'est peut être pas du tout dans le fait de lire l'Évangile au peuple, comme Lomov. »

Dolgoïé, sa mère, son père, sa sœur, revinrent à sa mémoire.

« Peut-être ma croix est-elle de rester à la maison } Non ! répondit-il aussitôt avec décision. Elle est dans la libre marche en avant, dans une nouvelle vie, dans l'abandon de la maison et de tous les miens. Aucun homme, le plus puissant que l'histoire connaisse, n'a pu être heureux et complètement indépendant sans quitter ses parents. Mais où est le bonheur, où est la vérité ? Ils ne sont pas à Dolgoïé, ni sur la Volga, ni dans le fait d'abandonner tout et de suivre les préceptes de l'Évangile. . . Où est-elle donc, la vraie vie, la bonne, l'heureuse, la vie telle qu'elle doit être r >)

Il retourna dans sa cabine, prit son journal intime, et y écrivit rapidement : « Comme je suis triste aujourd'hui. Je voudrais pleurer. Sur quoi ? Sur tout. Sur ce qu'il n'est pas d'amour en moi, qu'il n'y a pas d'amour dans le monde, qu'il y a partout tant de mal, de méchancetés, de souffrances, de mensonges. Je voudrais pleurer et prier, et je ne puis. »

Arrivé à Samara, il se rendit à la gare, pour prendre le chemin de fer jusqu'à Boulouzouk, et de là, faire cent verstes en voiture, jusqu'à la ferme de Matveï Matveievitch Kolossov, qui voisinait avec la propriété des Glebov.

Dans la salle d'attente des troisièmes classes, il aperçut une foule de paysans avec leurs femmes et leurs enfants. Évidemment des émigrants en route pour la Sibérie. Dans un groupe était assis un homme en cafetan dans lequel il reconnut aussitôt Lomov, Il s'approcha et entendit celui-ci dire aux moujiks :

— C'est ce que nous ordonne le Christ. C'est pourquoi nous devons tous agir ainsi.

Les moujiks se taisaient.

— Avez-vous un Évangile ? demanda Lomov. Non ? Attendez, je vais vous en apporter.

Il se leva et se trouva face à face avec Kolia.

— Bonjour ! fit celui ci.

Lomôv fut quelque temps à le reconnaître, puis, sans étonnement ■

— Ah ! c'est vous. Bonjour !

Après avoir remis l'Evangile aux moujiks, il revint vers Kolia .

— Ce sont des émigrants ? demanda celui-ci.

— Mais, oui ; la Russie est le pays des vagabonds,

et restera longtemps encore un peuple de vagabonds ; car, pour une vie civique sédentaire, il faut avant tout la liberté ; et chez nous, vous voyez bien, il ne manque pas de guerriers-surveillants, fit-il en désignant un gendarme.

— Mais comment êtes- vous ici ? Je vous croyais au Caucase.

— Je me remets en route à l'instant. Je ne suis que de passage ici : j'ai accompagné mon frère malade qui s'en va faire une cure de koumiss (i). Venez faire sa connaissance..,

— Et moi, je me rends chez le voisin de notre propriété du gouvernement de Samara, M. Kolossov.

— Alors vous aurez des compagnons ; mon frère, et un pope, qui vont précisément chez Kolossov boire du koumiss. Excellent homme, ce pope, seulement ses poumons sont faibles.

Après les présentations, Lomov alla embrasser son frère, brun également, avec un visage pâle, jaunâtre, maladif, puis prit congé et s'éloigna.

Le prêtre, Ivan Vassiliévitch Parov, se trouvait être un brave homme, communicatif, loquace. Lorsque la conversation tomba sur Lomov qui venait de partir, il dit qu'il s'était toqué de la nouvelle doctrine. ;

— C'est une vraie épidémie, ajouta-t-il. J'ai même

(i) Lait de jument fermenté.

là le dernier ouvrage de Tolstoï, que j'ai envie d'étudier.

Kolia dit qu'il avait déjà lu cet ouvrage et venait de lire la Sonate à Kreutzer.

— Ah ! vraiment ! s'écria le Père Ivan, Vous l'avez peut-être avec vous >

Le frère de Lomov se souleva sur Ja banquette, et dit:

— Vous recommencez des conversations subversives, mon Père. Prenez garde... Et de quoi traite-telle, cette Sonate } demanda-t-il d'un ton ironique.

— De la question sexuelle.

— Ah ! alors au diable cela aussi }

— Presque.

— Du reste, j'en ai déjà entendu parler... Au diable tout, sauf ma précieuse personne.

Le pope éclata de rire :

— Il tient Tolstoï pour fou, et tous ses disciples pour des maniaques. Ah ! que vous l'aimez peu, mon cher Ilia Gavrilovitch !

— C'est un utopiste, fit Lomov d'un air morne, et ses partisans, dans le genre de mon frère, sont des enfants naïfs et sots.

Cet étrange Ilia Lomov intrigua Kolia et il eût bien voulu connaître davantage ses idées. Ses emportements, son accent de sincérité, disaient, en tous cas, qu'il était profondément convaincu.

Matveï Matveïevitch Kolossov, chez qui se rendaient

les trois voyageurs, était un propriétaire foncier des steppes de Samara, producteur de koumiss. Mais il ne recevait dans sa ferme que des amis qui venaient faire une cure. Les malades vivaient dans des baraques sommairement meublées, et s'en contentaient, car « le noble et excellent caractère de Kolossov », comme disait le pope, rendait le séjour agréable.

Il reçut en effet les nouveaux venus de la façon la plus cordiale. Il les présenta à sa femme, forte brune, et à deux autres dames ainsi qu'à un monsieur en uniforme de major, aux yeux bons, à la barbiche poivre et sel, qui venaient d'arriver.

Après avoir pris'le thé, Kolossov mena ses nouveaux hôtes dans leurs baraquements.

■* — Nicolaï Nicolaïevitch, dit le Père Ivan à Kolia, lorsqu'ils furent arrivés dans l'une de ces baraques, occupez donc ce lit ; nous serons quatre dans la même pièce : vous, le major, Lomov et moi.

Kolia, charmé de l'accueil de Kolossov, décida de rester chez lui pendant quelque temps. Puis, tous s'en furent boire le koumiss. Au milieu du campement, un tonneau où se trouvait le lait fermenté était enfoncé dans la terre. Tout près, sur deux petites tables basses étaient placés des tasses, des verres, des cruches, et l'air était saturé d'un relent d'alcool, à la fois acre et doux. Kolossov se mit à remplir des tasses, et à lés distribuer aux nouveaux venus. Les autres malades étaient déjà réunis : il y avait deux étudiants, un

ASPIRATIONS IQ9

monsieur à la casquette d'employé de chemins de fer, deux jeunes filles, l'air modeste, assises à part, une grosse femme, commerçante évidemment, une jeune fille juive avec des lunettes, une autre au type mongol, une dame petite, toute blonde, et d'autres encore.

Kolia, qui avait bu une tasse de koumiss, sentit, en s'en retournant à la ferme, que la boisson lui montait à la tête.

Après le souper, il sortit et s'engagea sur la grande route. Quelques instants après, il était seul dans le steppe et se sentait tout heureux. Tout lui semblait en ce moment aisé, beau et joyeux, comme s'il n'avait rien à regretter, nul souci, mais seulement à se laisser vivre, à jouir de la vie.

Quinze jours passèrent rapidement pour Kolia à la -ferme de Kolossov. Il dormait, comme il avait été entendu, dans la baraque, avec ses trois compagnons, mangeait avec les autres malades dans la salle à manger commune, demeurait souvent avec eux autour du tonneau de koumiss, où des conversations animées s'engageaient. Presque chaque jour il se rendait à r.cheval dans le steppe. S'adonnant tout entier à ses pensées, seul dans la plaine vaste et déserte, il se sentait plus fort et plus heureux. Mais peu à peu la cha-

leur, le breuvage fermenté le rendirent indolent, et il commença à s'ennuyer ; il ne pouvait même plus lire.

Un soir, on lui apporta un télégramme : «Mère gravement malade. Tu feras bien de venir.

» Varegnka. »

Il pensa avec mépris à l'existence stupide qu'il menait depuis qu'il avait quitté Moscou, et en eut honte.

(( Voici que la nervosité de maman l'a rendue malade, songea-t-il avec tristesse et affection. »

Le soir même, il partit.

Plus Kolia approchait de Dolgoïé, et plus son inquiétude augmentait : il craignait de ne plus trouver sa mère en vie. Jamais il n'avait éprouvé un amour aussi tendre, aussi profond pour sa mère, que pendant ce voyage de trente-six heures en wagon. Enfin il arriva à la gare qui desservait la propriété. Il n'avait pas télégraphié de lui envoyer des chevaux, pour ne pas les distraire du service, qui, en raison delà maladie de sa mère, devait être absorbant. Il loua donc une voiture et apprit par le cocher que la malade n'allait pas mieux, et que justement, la veille, il avait conduit un visiteur au château.

— Et d'où venait-il ?

— De Pétersbourg.

(( C'est Andreï, songea Kolia avec frayeur, c'est donc sérieux. »

Voici enfin le village, l'izba de Segnka, l'endroit où se réunissent les rondes, la maison de Tatiana.

« Comme tout cela m'est égal ! » songea-t-il. Il n'avait qu'un désir : revoir au plus vite sa mère, entendre sa voix chérie. Des larmes de tendresse lui montèrent aux yeux.

Il arriva au château, descendit vivement de voiture et rencontra, dans la salle à manger, Varegnka et Andreï. Son frère aine, devenu plus gras et plus chauve, depuis la dernière fois qu'il l'avait vu, se leva en silence et lui tendit la main. Varegnka l'embrassa.

— Eh bien, quoi ? demanda-t-il. Est-ce la paralysie ?

— Oui, fît tristement la jeune fille. Elle lui conta qu'une nuit, lorsque Gricha était plus mal qu'à l'ordinaire, au moment où elle parlait au médecin qui venait d'arriver, Vera Semenovna s'était abattue comme une masse sur le parquet, frappée de paralysie.

— Peut-on la voir ?

— Il faut d'abord la prévenir, car toute émotion lui est nuisible. Ce n'est qu'avant- hier qu'elle a repris connaissance.

— Et Gricha ?

— Il s'est levé aujourd'hui et va mieux. Varegnka sortit ; un instant après, elle revint, dire

à Kolia qu'il pouvait entrer. Il trouva sa mère couchée sur le dos, la tête tenue très haute par des. coussins. Ses yeux étaient fermés, cerclés de bistre. Il s'approcha du lit sur la pointe des pieds et la ; regarda fixement. Elle ouvrit les yeux et le reconnut.

— Te voilà revenu, fit-elle d'une voix à peine per-. ceptible. Et elle referma les yeux.

Faisant tous ses efforts pour ne pas éclater en sanglots, il s'inclina et baisa cette main chère et potelée qu'il connaissait si bien.

— Voilà, fit-elle en esquissant un sourire. Elle voulut faire un mouvement, prendre sa main et dire quelque chose pour consoler son fils, devinant ce qu'il éprouvait. Mais elle ne put. Alors, il passa vivement, dans le salon et éclata en sanglots.

Tous les intérêts de la famille Glebov vinrent se concentrer autour de la malade. M. Glebov, qui s'at-. tendait le moins à ce malheur, étant enclin à fermer les yeux îsur les côtés désagréables de l'existence, était, complètement abattu, désorienté. Le train-train de sa; vie n'était plus aussi méthodiquement réglé : il perdit le sommeil, maigrit, négligea sa barbe, et entrait à chaque instant dans la chambre de sa femme. Varegnka et Kolia étaient très touchés et inquiets de ce changement.

Mme Glebov se remettait fort lentement. Elle pouvait à peine soulever sa tête et s'asseoir sur son lit sans qu'on l'aidât. Tout le côté droit de son corps était inerte : le bras, la jambe et même l'œil étaient paralysés. Les premiers temps, Varegnka soignait sa mère jour et nuit. Mais, après dix jours, Vera Semenovna demeurant aussi faible qu'au commencement, sans espoir d'une prompte guérison, on décida de faire venir une garde-malade. La jeune fille, étant maintenant la maîtresse de la maison, surveillant Gricha et continuant deux fois par semaine ses consultations aux gens du village, n'eût pu continuer à se consacrer entièrement à sa mère, avec des nuits sans sommeil et une tension nerveuse constante. Elle fut tombée malade ellemême.

Andreï Glebov, après avoir passé quinze jours à Dolgoïé, décida de retourner à Saint-Pétersbourg. Il y avait déjà deux mois qu'il « flânait », et le directeur du journal auquel il collaborait le pressait de revenir pour le remplacer pendant quelque temps à la tête du journal.

Le jour de son départ de Dolgoïé, avant dîner, il alla avec Kolia se baigner dans la rivière. C'était une chaude journée de la fin de juillet ; L'air était lourd,

le ciel pur et le silence si profond qu'il impressionnait désagréablement. Pendant tout le séjour d'Andreï à Dolgoïé, Kolia n'avait pas eu l'occasion de lui parler longuement, et cependant voici dix-huit mois qu'ils ne s'étaient pas vus. Le caractère renfermé d'Andreï n'était pas fait pour faciliter les expansions.

— Il fait bon ici, fit Andreï, en essuyant la sueur roulant sur son large front, lorsqu'ils entrèrent sous bois. Tu as de la chance de rester ici ! On est si mal à Saint-Pétersbourg à cette époque. .. Et toi, iras-tu bientôt à Moscou ? demanda-t-il en regardant son irère par dessus ses lunettes, de ses yeux myopes et à fleur de tête, comme ceux de sa mère.

— En août.

— Alors, c'est la médecine?

— Oui.

— Et tu tiendras bon ?

— J'espère.

— Nous verrons.

Kolia se disait qu'il lui était malaisé de s'entretenir avec son frère aîné, qui le traitait toujours avec une certaine désinvolture. Il jeta un regard sur la large figure d'Andreï, et, à son étonnement, remarqua qu'au contraire il souriait avec un air bonasse, et semblait même confus.

— Eh bien ! et en général, comment vis-tu ? Es-tu content de ton sort ? fit Andreï.

ASP1AATI0NS 205

— Non.

— Quoi donc ?

— Mécontent de tout : de moi, de mes études, de mes pensées.

— Quelles sont ces pensées si criminelles i Des femmes, je parie ?

— Cela aussi.

— Eh bien ! comment as-tu résolu la question féminine } fit Andreï avec le même sourire confus. Et comme s'il était effrayé de sa question, il parut tout désorienté, regarda de tous côtés, et prenant une cigarette, la porta vivement à ses lèvres. Bien qu'il sût que Kolia ne fumait plus, il lui tendit son étui à cigarettes d'un air ironique.

— Une cigarette ?

— Merci bien, fit l'autre sur le même ton.

— Eh bien ! et les femmes ? Conte-moi donc. . .

— Que pourrais-je te dire ? répliqua Kolia mollement, bien qu'heureux de ce qu' Andreï lui parlât si simplement de cette question, importante pour lui comme pour tout le monde. Soudain, il éprouva le désir de se confier à son frère. • ■

— Alors, tu veux savoir? Soit ! Je n'ai encore résolu cette question d'aucune façon.

— Je ne comprends pas .

— Je ne connais pas encore, et je ne veux pas connaître les femmes.

— Quelle blague ! -

— Mais pas du tout.

— Un garçon de vingt ans qui ne connaît pas de femmes, et cela dans un village où il a sous la main un tas de Daria et de Matrena !

— C'est pourtant vrai.

— Alors, c'est en esprit que tu te débauches, ou bien...

— Bien des pensées mauvaises me tourmentent, interrompit Kolia, mais je lutte, et le hasard m'aide à ne pas succomber.

— Tu considères donc cela comme une chute ? C'est très bien. Mais as-tu l'intention de lutter encore longtemps ?

— Tant que je pourrai... Il faudra que je me marie le plus tôt possible.. .

— En étant encore étudiant, alors ?

— Je ne sais pas... Peut-être... C'est difficile...

— Qu'est-ce qui est difficile ? Se marier bien et tôt ?

— En tout cas je voudrais rester pur jusqu'à mon mariage, même s'il n'a pas lieu de sitôt.

— C'est louable. Que Dieu t'en donne la force... Quant à moi, c'est trop tard... je n'y pense même plus.

Il se tut, et un vague sourire plissa ses lèvres épaisses et rouges, surmontées d'une moustache rousse et dure. Son frère regarda ses bons yeux presque repentants, et demanda :

— Et toi, comment résous-tu là question des femmes r

— • 11 y a longtemps que je l'ai résolue.

— Mais comment }

— De toutes les façons... Et à présent, puisque tu veux le savoir, j'ai là-bas, à Pétersbourg, une petite Allemande avec qui je suis depuis deux ans déjà.

— Ah ! fit Kolia. Eî tout son visage s'empourpra.

— Une femme parfaitement honorable, continua Andréï. Son mari l'a abandonnée, alors elle vit avec moi. Veux-tu voir sa photographie? Il prit son portefeuille dans sa poche. — Elle n'est ni jolie, ni laide, mais excellente créature.

Kolia regarda avec une moue de dédain, et rendit la photographie.

— Alors, tu penses vivre avec elle toute la vie comme cela ?

— Je ne sais pas, répondit son frère avec animation... Je la verrai demain... Te plaît-elle ;

— Elle a l'air commune... Et tu l'aimes ?

— Question d'habitude. Voilà bientôt deux ans... Elle chante bien, je l'accompagne... Et d'ailleurs, c'est une brave petite Allemande, fidèle et dévouée.

Il se mit à parler avec détails, tandis que son visage légèrement confus, s'illuminait d'une joie naïve et bonasse. Quant à Kolia, tout cela le surprenait tellement par sa nouveauté, qu'il ne put ressaisir les idées

qui l'assaillaient, tandis qu'il écoutait son frère. 11 n'y avait de certain en lui qu'un sentiment de pitié pour Andreï.

Les deux frères s'étant baignés et rafraîchis, revenaient à la maison plus intimes après leur conversation. Au moment où Kolia entra dans le vestibule, il aperçut sur l'appui de la glace, un élégant chapeau de dame.

— Regarde, dit-il gaiement, voici une dame qui est là en visite,

— Vraiment ?

— Voici son chapeau, et je sais à qui il est: c'est Olga Petchnikova. Varegnka lui a fait part de la maladie de maman, et elle est probablement venue la voir.

— Hum ! hum ! fit Andreï d'un ton jovial. Olga Valerianovna ! Il y a longtemps que je n'ai pas eu le plaisir de la voir.

Son visage reprit de nouveau son expression légè- . rement confuse.

Olga Petchnikova était la cousine de Mme Glebov, mais presque deux lois plus jeune. Trois ans auparavant, elle avait épousé un jeune avocat, et passait maintenant l'été, avec son mari et sa mère, dans une maison de campagne des environs de Moscou. Durant un hiver, elle s'était liée avec Varegnka, et depuis, leurs relations avaient continué. Etant jeune fille, elle avait fait de longs séjours à Dolgoïé, où elle était reçue familièrement et tutoyait tout le monde.

Des pas se firent entendre au premier étage et sur l'escalier apparurent d'abord Varegnka, puis Olga.

— Ce sont eux, fit la voix de Varegnka.

— Ah!

Souriant de ses lèvres minces et fortement dessinées et de ses yeux gris un peu étroits, tout lumineux, Olga descendit vivement l'escalier. Ses cheveux blonds étaient relevés, et elle portait un costume gris d'étoffe légère garnie de dentelles.

Elle tendit de loin sa belle main à Andreï.

— Je ne m'attendais pas â te renconter, mon cher neveu... Je viens de chez Véra... c'est effrayant de voir combien elle est changée.

Lorsque, l'instant d'avant, elle descendait l'escalier, souriante et gaie, elle était certainement jolie, presque belle. Mais maintenant, en parlant de la maladie de sa cousine, son expression se modifia si profondément qu'elle devint presque laide: son nez était trop petit et trop mince, la lèvre inférieure se dessinait trop, le front haut était étroit. Mais, comme si elle savait que la tristesse ne lui allait pas, elle s'anima de nouveau, se mit à sourire, à bavarder, et elle redevint jolie. Elle questionnait à tour de rôle Andreï et Kolia.

— J'ai appris que tu es déjà étudiant. Te voilà tout à fait grand garçon, un homme. Alors, on va bientôt se mettre à l'œuvre ?

Puis, se tournant vers Andreï, avec une nuance triste dans la voix :

— Et toi, tu pars aujourd'hui même pour Pétersbourg. Est-ce indispensable ?

— Indispensable.

— Tune peux pas rester encore? Pour moi? demanda-t-elle avec coquetterie. Cela presse donc tant?

Au lieu de répondre, Andreï la regarda fixement par-dessus ses lunettes-, et demanda :

— Et ton mari, où est-il ? Permettez-moi de vous le demander !

Olga se mit à rire.

— Quel original tu fais, Andreï ! Toujours le même!... Mon mari ? 11 est à la campagne, et maman avec lui. Tu me demandes cela comme si j'avais quelque chose à me reprochera son égard. Original,

•va !

— Mais pourquoi original? Je te demande seulement s'il se porte bien?

— Oui, pas mal, fit Olga d'un ton plus sérieux, quoiqu'il soit trop nerveux : il accepte trop de causes!

— Alors il continue à (( avocasser »? demanda Andreï comme il aurait dit : Il continue à s'enivrer.

— Il continue, fit Olga avec un sourire.

— Parfait... Et toi, tu continues toujours à écrire des romans ? fit il du même air.

— Je continue. Et elle éclata d'un rire joyeux.

— Et tu continues à ne pas avoir d'enfants ?

— Je continue... Non, écoute, Andreï, tu es incorri

gible ! Est-ce que le journalisme vaut mieux parce que tu t'en occupes?

— Un avocat, pour être un bon avocat, doit n'avoir pas de principes. C'est une condition sine qua non\ tandis qu'un journaliste, s'il le désire, peut demeurer honnête et ne pas mentir... Au fait, nous autres journalistes, nous ne pouvons pas ne pas mentir, car si on se met à dire toute la vérité, on vous ferme la bouche. Mais les avocats sont obligés démentir; ça, c'est leur profession.

— Quelle différence, alors? Les journalistes doivent mentir, et les avocats doivent mentir...

— Allons, montons, fit Varegnka qui s'était tue jusqu'alors, se contentant de sourire. Vous discuterez là-haut. Papa nous attend dans la salle à manger.

— Et après le dîner, ajouta Andreï en regardant sa montre, il me faudra partir.

Tournant sur ses talons, il traversa le corridor pour aller dans la chambre de Kolia où il s'était installé. Son frère le suivit pour arranger sa coiffure.

— Pourquoi suis-je un original? lui demanda tout à coup Andreï. En voilà une sotte! Elle l'était et elle l'est encore. Il fronçait les sourcils avec humeur, mâchonnait sa langue, comme il faisait toujours quand il était mécontent et pensif.

A dîner, il resta morne et silencieux, et prit deux fois de chaque plat. A plusieurs reprises, Olga essaya de lier conversation avec lui, lui demanda pour-

quoi il lui en voulait. Mais Andréï lui répondait mollement, et il finit par ne plus parler qu'avec Varegnka.

Kolia, assis en face d'Olga, entrait de temps à autre en conversation avec elle et Varegnka, et rencontra une fois le regard scrutateur de la jeune femme. Cela le fit rougir.

Après le dîner, Andreï prit congé de tous et on le conduisit jusqu'à la voiture. Lorsqu'il monta gauchement dans le véhicule, ôta son chapeau, et sourit pour la dernière fois d'un air embarrassé, tous éprouvèrent une sorte de pitié pour cet homme bon, lourdaud, et sans doute moralement isolé, qui recherchait l'amitié des autres et de sa famille et qui n'y réussissait point.

Après son départ, Kolia retourna dans sa chambre remplie d'une odeur de tabac et parsemée de bouts de cigarettes. Il se mit à penser à son frère. L'histoire de l'Allemande, de Saint-Pétersbourg, la joie enfantine, naïve, d'Andreï lorsqu'il parlait d'elle, puis sa morosité soudaine à la suite de sa rencontre avec Olga, éclairèrent soudainement pour Kolia la vie intérieure .de son frère. Avant tout, il était évident qu'Andreï était malheureux. Kolia savait ses relations de jadis avec Olga. Il était étudiant de dernière année, lorsque entre elle et lui il y avait eu un « petit roman » suivant l'expression d'Andreï, qui se serait terminé par le mariage, si Andreï s'était alors montré plus brave. Les

sentiments d'Olga pour Andreï furent un moment très forts et sincères, mais ils disparurent par la suite. Une année après leur séparation, elle amena à s'amouracher d'elle un autre soupirant dont elle s'éprit elle-même, et finit par l'épouser. Andreï, en apprenant son mariage, dit à Varegnka, moitié plaisant, moitié sérieux:

— C'est dommage, justement j'avais pensé hier soir qu'il serait bon de faire une déclaration à Olga si elle était venue nous voir.

(( Le pauvre, le bon Andreï, songeait Kolia. Il s'arrange mal sur cette terre. »

Olga, qui passait chaque jour plusieurs heures auprès de Mme Glebov, lui contant tous les cancans de Moscou, venait de la quitter et allait se retirer dans sa chambre lorsqu'elle rencontra Kolia.

— D'où viens-tu ? où vas-tu ? demanda-t-il. . — J'étais chez ta mère.

— De quoi parliez-vous ?

— De Moscou, des amis de Moscou. Je l'ai un peu fatiguée. Et Varegnka, où est-elle ?

— Je ne sais pas... Quel beau temps il fait. Si nous allions nous promener?

— Volontiers.

Et ils sortirent. Le soleil se couchait derrière les gros chênes, dans une large traînée incandescente. Il

faisait frais à l'ombre. On sentait dans l'air quelque chose de vivifiant et de déjà proche de l'automne, bien que tout fût encore vert, feuillu, plein de vie.

— Comme il fait bon chez vous! C'est à regret que je partirai, dit Olga en marchant de son pas léger à côté du jeune homme.

— Eh bien, ne pars pas.

Olga se tourna vers lui et le regarda dans les yeux.

— Après-demain sans faute. J'ai reçu aujourd'hui de Serge une lettre sévère.

— Qu'y a-t il ?

— Il me dit de rentrer... Il s'ennuie sans moi... Et toi, quand pars-tu pour Moscou ?

— Bientôt.

— Alors, viens nous voir. Il le faut, entends tu?

— Merci.

-=*- Eh bien, tu n'es amoureux de personne à présent ? demanda t-elle après un silence. Varegnka m'a dit que tu as un tempérament dangereux, et que tu es toujours amoureux de quelqu'un.

— Oui, je le suis de la science universitaire.

Ils s'engagèrent dans la clairière de la forêt et à deux pas de lui, Kolia aperçut Tatiana. Elle marchait, tenant un rameau d'acacia à la main, et poussant une vache devant elle.

— Bonjour, dit-elle de sa voix chantante, et saluant avec sa grâce habituelle. Ses yeux vifs brillaient ; tout en elle respirait force et santé.

— Bonjour, lui répondit Olga, tandis que la jeune paysanne s'éloignait, trottinant de ses pieds nus.

— Qu'elle est jolie ! dit Olga avec admiration. A qui est-elle mariée)

— C'est la femme de Pidjak, Tatiana, tu sais)

— Ah, oui! C'est celle qui dansait si bien. Estelle heureuse en ménage ?

— Je ne sais pas... Je ne crois pas.

— Pourquoi ne crois-tu pas ?

— On dit que son mari la bat.

— Vraiment? Quelle brute! Et elle ajouta: Les mariages heureux sont donc rares à la campagne aussi ? Ma femme de chambre m'a raconté, il n'y a pas longtemps, son histoire. . . *•

Elle se mit à conter cette histoire. Kolia fut heureux de voir détourner ainsi la conversation de Tatiana, mais son coeur battait très fort et il continuait à regarder la route par où elle avait disparue. Des sentiments complexes l'envahirent : une sorte de repentir et une profonde tristesse, le regret de quelque chose de brisé, de perdu à jamais, le souvenir d'un échec immérité. Etait-ce le regret du passé, de son amour juvénile pour Tatiana? Ou bien le mécontentement de luimême, de sa vie ? Il ne pouvait démêler la cause certaine qui l'avait ému et attristé, et sentait seulement que tout cela était arrivé. Et alors, Olga, avec sa coiffure à la mode, son corsage garni de dentelles, ses yeux toujours voilés, et lui-même, avee sa casquette

d'étudiant, leur conversation, toute leur vie oisive et futile de nobles campagnards lui semblèrent mesquins. Et il songea avec humeur :

(( Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, c'est mensonger : il faut d'abord s'y bien reconnaître, bien examiner... ))

Après le départ d'Olga et avant son retour à Moscou, Kolia fit une visite à Voronine, qu'il n'avait pu aller voir jusqu'alors. Il savait par sa sœur que Manetchka et sa mère étaient déjà retournées chez elles, et qu'en son absence, la jeune fille était venue plusieurs fois à Dolgoïé où elle avait fait l'entière conquête de Varegnka et de M. Glebov. Kolia ne pouvait comprendre ce qu'ils trouvaient en elle de si extraordinaire: il la jugeait plutôt désagréable. Il apprit également par sa sœur que Manetchka avait l'intention de suivre les cours de l'école d'infirmières de Moscou, car l'activité de Varegnka avait soulevé chez la jeune fille un désir d'émulation.

Il trouva Voronine dans son atelier, comme toujours.

— Mon petit Kolia. s'écria le vieux peintre, mon cher garçon, voilà cent ans que je ne t'ai vu!... Ah! oui. C'est triste, c'est triste !... Ta pauvre mère!...

Il se mit à le questionner sur Mme Glebov, sur les

autres membres de la famille et quand il apprit que Kolia partait pour Moscou, il lui dit :

— Il faut absolument que tu ailles voir les Krotkov ; je te le répète, Manetchka est un trésor et sa mère aussi.

Il prit aussitôt un papier et il écrivit l'adresse de sa belle-sœur et de sa nièce, et les tendit à Kolia.

Son tableau, les deux Routes, avait beaucoup avancé depuis que Kolia l'avait vu. En parlant de l'accueil qu'il attendait au prochain Salon, Voronine dit avec une grimace.:

— Quel éreintement ce sera, mon cher ! ce sera effrayant. Mais c'est là le vrai succès d'une œuvre d'art.

Il souriait, fier et joyeux ; ses yeux sombres et tout son visage s'illuminaient.

— Et Deruguine et Beliavskaïa, où sont-ils ? demanda Kolia après s'être installé avec les Voronine sur la terrasse, devant la table à thé.

— Partis pour le Caucase, dans la colonie où est Lomov, fit le peintre avec une nuance de tristesse qui sembla peu sincère.

— Et c'est fort heureux, fit Mme Voronine avec satisfaction. Je me sens revivre depuis leur départ. Ce qu'ils ont laissé de saleté dans la maison ! Et puis, toujours des conversations sans le moindre résultat,

— Voyons, ma chère, ce sont d'excellentes gens, fit Voronine mécontent.

2l8 ASPIRATIONS

— Dans quelle colonie se sont-ils rendus ? demanda Kolia.

— Dans la colonie des agriculteurs intellectuels de Darikop, Et je crois qu'ils y sont à merveille.

— Vivent-ils en bon accord ? reprit Kolia, défiant.

— Pourquoi pas } s'étonna Voronine. Toi et moi -, nous n'aurions peut-être pu vivre dans une colonie ; mais puisque d'autres le peuvent, tant mieux.

— Non, réellement, moi, je ne l'aurais pu. J'aime l'indépendance, agir à ma guise, tandis que là, on doit faire comme les autres. Pourquoi, et à quelles fins détruisent-ils ce qu'il y a en eux de plus précieux, la personnalité?

— Tout juste, c'est absolument, absolument ce que je disais ! s'écria Mme Voronine.

Son mari changea de conversation.

— C'est bien d'avoir choisi la médecine... Quoique vous soyez un peu nombreux, ta sœur, Boris Slavine, Manetchka... Mais c'est un signe des temps.

Au moment où Kolia partait, le vieux peintre l'em brassa comme un fils et se montra si affectueux qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Jamais personne ne lui avait témoigné tant de cœur ni de tendresse.

Le lendemain, en allant à l'écurie dire d'atteier pour le conduire à la gare, il rencontra Segnka qui

se rendait au bureau de la propriété. Il ne l'avait pas revu depuis le soir de la fête du village.

— Bonjour, vous avez fait bon voyage? lui dit Segnka d'un ton dégagé.

— Et je repars aujourd'hui. Adieu.

— Où donc?

— Pour Moscou.

— Ah! Bon voyage, alors! Je me proposais toujours de vous rendre vos livres, mais j'ai été si occupé.. .

— Rapporte-les sans faute, fit Kolia presque sévèrement.

La rencontre de Segnka l'impressionna bien moins que celle de Tatiana, et, une fois rentré, il l'oublia aussitôt.

La journée était belle, le soleil chaud, et ses rayons inondaient d'une vive lumière l'herbe et les arbres. Kolia regrettait de quitter la campagne, lorsqu'il regardait par la fenêtre de sa chambre où ses

bagages se trouvaient prêts pour le départ ; mais la vie d'étudiant qui l'attendait à Moscou ne l'attirait pas

moins. Et il parlait avec les meilleures résolutions.

Kolia était déjà depuis trois mois à Moscou. Un soir, dans son uniforme tout neuf d'étudiant, il se trouvait en visite chez son nouvel ami Vania

Rjevsky avec une dizaine d'autres étudiants. La conversation était animée, on prenait du thé ; tous, sauf Kolia, fumaient, et l'air des deux pièces composant le logement de Rjevsky était rempli d'une épaisse fumée. Sur la table brûlait une grande lampe et s'étalaient des cahiers de cours, des livres de médecine, un crâne et des ossements. La conversation s'animait de plus en plus et tournait à la discussion. On causait science.

L'un des étudiants, Léon Zudner, de la Faculté des sciences naturelles, parlait avec autorité de l'importance des sciences naturelles, et comparait les sciences exactes aux autres. Povidov, étudiant en droit, qui aimait discuter par simple amour de la contradiction, l'interrompit:

— Voyons, mon cher, mais pourquoi crois-tu que la science juridique ne vaut rien ? L'une n'exclut pas l'autre.

Kolia était assis près de la table de travail et écoutait ; à côté de lui se trouvait un étudiant en médecine, Gorbov, fils de paysans, à l'air modeste, à l'épaisse chevelure noire, qui écoutait également en souriant.

— Tiens, la sociologie par exemple, continuait Povidov, ne peut-elle pas donner des résultats aussi importants dans le domaine des relations humaines, que les sciences exactes dans le domaine de la nature ? La statistique, l'économie politique... .: -

— Que demain l'Europe disparaisse, fit Zudner, et toute votre économie politique disparaîtra avec elle, tandis que les lois de la nature et les progrès des sciences exactes demeureront toujours. :

— Pourquoi donc ? Si l'Europe disparaissait, les progrès de la physique ou de la Chimie seraient aussi bien anéantis que mon économie politique.

— Du tout. L'électricité, la poudre, les chemins de fer, tout ce que ces sciences ont donné, sont des résultats acquis à l'humanité entière. Ils ont fait leurs preuves...

— Mais l'économie politique a fait les siennes.

— Pas autant. Quant à la jurisprudence et à la statistique, elles ne servent à rien et disparaîtront aussitôt que l'humanité pourra changer l'organisation sociale et vivre d'une existence plus normale. Et cela arrivera certainement.

Kolia regardait le visage intelligent de Zudner, et ne pouvait convenir que les sciences naturelles fussent si importantes. Du moins, il ne s'en était pas aperçu, après l'expérience des deux premiers mois passés à l'Université.

— Mes sciences sont supérieures à toutes les vôtres! s'écria le philologue Poliakov.

Kolia voulut à son tour expliquer sa pensée, ou plutôt son sentiment, et ayant choisi un moment où le silence s'établit, il dit :

— Je suis un peu de l'avis de Povidov... Que

sont, en effet, tous les cours dont on nous berne? Secs et ennuyeux. Et puis, pourquoi ai-je besoin, moi futur médecin, de tripatouiller je ne sais quels vers, d'étudier les pistils, les étamines de telle ou telle plante, ou les lois de Newton ? Quelle application cela peut-il avoir en médecine ?

— Alors vous voudriez vous mettre tout de suite à la médecine } demanda Gorbov avec un sourire affable.

— Et pourquoi pas ? fit Kolia en s'animant. Je vais à l'Université pour apprendre comment guérir les gens, venir en aide à [des malades. Et voilà qu'on me farcit le cerveau de je ne sais quelles folies, et on me dit : « Attends encore, ce n'est que le commencement. Nous allons, pendant trois ans, te bourrer d'un galimatias inutile, et c'est seulement alors qu'on commencera à t'enseigner le nécessaire. » Mais c'est effrayant ! Vous avez beau avoir les meilleures intentions possibles, cela vous ôtera toute envie d'étudier. Pourquoi apprendre tant de matières dont la moitié ne vous servira jamais 7

— Tout servira, dit avec autorité Zudner, et cela ne suffira même pas. Pour être un bon médecin, il faudrait d'abord avoir passé à la Faculté des sciences... Et vous, après deux mois, vous en avez déjà assez.

— Oui, mais si dans votre Faculté on enseigne de cette façon les sciences, si. au lieu d'étudier la nature

et ses lois au milieu d'elle, on apprend dans des traités, renfermé dans une chambre ou dans un amphithéâtre, cela devient un supplice, du moins pour moi.

— Et cette combinaison chimique produit l'explosion ! fit d'un ton bonasse Vania Rjevsky en singeant leur professeur de chimie.

Les étudiants se mirent à rire.

— Et le cours de Tysiatcheletov, la gloire de notre Université? continua Kolia. Il professe à merveille la physique ; mais n'est-ce pas ridicule et fatigant d'écouter sa voix funèbre, et de ne pas entendre la moitié de ce qu'il dit, lorsqu'il serait bien plus simple d'apprendre dans les traités, chez soi, tout ce qu'il dit? •

— Tout n'est pas dans les traités, firent d'une seule voix Rjevsky et Zudner.

— ■ Alors c'est plus stupide encore de faire un cours qu'on n'entend pas, et de ne pas le laisser publier. C'est injuste.

— Eh bien ! asseyez-vous sur le premier banc, venez de bonne heure comme les 'petits juifs agiles qui prennent tout le cours à la sueur de leur front et le publient ensuite, dit Gorbov.

— Non, merci... Et les leçons de zoologie ? J'y suis allé quatre fois. Il n'y avait pas où s'asseoir. Eh bien, deux fois le professeur a manqué, étant malade. Les deux autres fois, il parlait si bas que seuls les étudiants placés autour de la chaire pouvaient

entendre quelque chose. Moi, je n'ai entendu qu'une vingtaine de fois : (( Amébie, amébie. )) • On s'esclaffa. Y:. ; '.. ,\ t. y. :

-—Je pensais tout d'abord que des cours ont quelque chose de vivant : la communion spirituelle entre étudiants et professeurs. Du tout. Ce n'est qu'une comédie... Ou bien encore le cours d'anatomie. Le professeur au moins sait se faire entendre. Mais nous avons appris en une semaine," chez nous, plus que durant trois ans de son cours. Pourquoi alors perdre notre temps ? Je pensais aussi que les professeurs nous guideraient. Or, nulle part je ne me suis senti aussi abandonné... Sans mes camarades, je n'aurais pu m'orienter... Enfin... je ne sais pas, mais ce n'est pas ainsi qu'il faut enseigner.'

Lorsque, vers onze .heures, Kolia, après avoir pris congé de ses camarades, sortit dans le vestibule pour mettre son pardessus, Rjevsky le reconduisit.

— Et comment va madame votre mère >. demandat-i-1. - ,..r;s-!v: ■ •: .. \ - . . - :

— Merci, un de nos parents, Boris Slavine, également étudiant en médecine, est arrivé hier de Dolgoïé et m'a dit que son état n'avait, en tous cas, pas empire:. *l i , - .: '•-/}.-

Kolia sortit, songeant à sa rencontre avec Boris à Moscou.; C'était à la sortie de la leçon d'anatomie* -.Suffisamment imprégné de l'odeur cadavérique régnant dans l'amphitéâtre, il le quitta et se

trouva en présence de Boris. Celui-ci l'aborda avec cordialité, lui demanda des nouvelles de ses études, et, lorsqu'il parla de Varegnka, sa voix prit un ton assez dégagé.

— Elle m'a chargé de ses amitiés pour toi... Elle est comme toujours... Tu sais, j'ai déjà été deux fois à Dolgoïé pendant ton absence... Ma santé ne va pas trop mal...- Et toi, tu es mécontent, désillusionné >

L'expression de Boris était si étrange., ses yeux étaient si brillants, que Kolia se demanda un moment s'il n'avait pas trop bien déjeuné. Il savait cependant que Boris ne buvait pas d'alcool, le taxant de poison. Il lui sembla aussi assez singulier que Boris fût déjà allé à Dolgoïé à deux reprises pendant cette saison.

Varegnka vivait dans une continuelle agitation. Au milieu des préoccupations causées par les siens, elle n'avait pas un instant pour songer à elle, et sa vie intime, qui s'était réveillée au début de l'été, fut de nouveau étouffée par la vie des autres. Non pas qu'un sentiment tout personnel eût cessé de grandir et de se développer dans son cœur, mais, intérieurement, elle semblait occupée de toute autre chose. Elle ne cherchait pas à démêler ce qui se passait en elle, distraite qu'elle était par les conditions exceptionnel-

les de son existence -, ce n'est que vers le mois de septembre, trois semaines après le départ de Kolia, qu'elle revint de son long assoupissement de l'été.

C'était un matin. La journée était calme, claire et transparente. Dans l'air pur et immobile, les sons se répercutaient au loin : on entendait les sifflements du train qui passait, la sirène de la fabrique de la ville située à 15 kilomètres dé Dolgoïé, le grincement des portes cochères dans le village. "Les feuilles jaunies tombaient lentement sur l'herbe et on percevait leurs bruissements. Ce temps magique durait depuis quinze jours.

Varegnka allait au bain avec Gricha : elle le baignait et elle se baignait elle-même chaque jour, malgré la saison automnale. Ils marchaient d'un pas alerte à travers la forêt. Plus vite elle marchait en contemplant le ciel limpide, plus ses pensées devenaient claires et fraîches comme cette merveilleuse journée d'automne. Plus elle restait à la maison, plus ses pensées devenaient tristes et sombres. Depuis quelque temps, elle ne cessait de songer à Boris. Elle ne lui écrivait plus, sachant qu'elle déchirerait sa lettre sans l'envoyer. Elle s'efforçait de ne pas penser à lui pour ne pas troubler le calme de sa vie si active: mais c'était en vain. Pendant les beaux jours, elle sentait son âme faiblir, et se remémorait ce qui s'était passé jadis entre elle et Boris ainsi que sa récente visite. Et elle commençait à comprendre qu'elle serait

bien obligée de se faire un aveu à elle-même, et de se résoudre à un acte décisif.

(t Lui, de nouveau... A quoi bon? se demandait-elle, puisqu'il n'en résultera rien ».

— Varegnka, est-ce que Kolia reviendra bientôt ? demanda Gricha.

— Je ne sais pas, mon petit. Pour Noël, probablement; pas avant.

— J'aime beaucoup Kolia, il est si gai.

— Et Boris Slavine, l'aimes-tu? questionna-t-ellé,^ d'une façon inattendue pour elle-même.

— Boris aussi, mais il est ennuyeux.

— ■ Triste, tu veux dire.

(( Mais pourquoi est-il triste? » pensa-t-elle. Et aussitôt, toute la vie intime de Boris lui apparut si évidente qu'elle s"en effraya. Elle sentit maintenant, sans pouvoir en douter un instant, qu'il l'aimait toujours, qu'il était venu à Dolgoïé dans l'espoir de reconquérir un jour son amour à elle. Elle s'aperçut plus nettement que jamais que c'était elle la cause du malheur de Boris, elle seule, parce que par son indécision, elle l'avait repoussé, lui si fier, si emporté. Et une pitié infinie, douloureuse, pour Boris, l'envahit avec une telle force qu'elle eut peur de son sentiment. Jamais elle ne s'était apitoyée, ne l'avait aimé aussi profondément.

a Oui, je le rendrai heureux, parce que je ne puis faire autrement », se dit-elle.

Le calme continuait à régner pendant la nuit. C'était pleine lune, et l'éclat en était si vif qu'on eut pu lire à sa lueur. Varegnka, assise dans sa chambre, les bras sur l'appui de sa fenêtre, regardait les arbres, immobiles dans le jardin, où la rosée étincelait sur l'herbe, où les herbes se fondaient en masses sombres. La nuance verdâtre de l'atmosphère, et l'azur du ciel sans étoiles éclipsé par la clarté lunaire, étaient si beaux qu'on ne pouvait en détacher les yeux.

La pensée de Boris assaillit de nouveau la jeune fille, tandis qu'un sentiment de douleur, presque de désespoir, l'envahissait de plus en plus. Longtemps elle demeura ainsi, contemplant cette merveilleuse nuit, craignant de faire un mouvement pour ne pas effaroucher ce qui montait dans son âme.

Enfin, elle s'assit devant son bureau et écrivit d'un trait la lettre suivante à Boris :

« Cher ami,

» Depuis longtemps je me propose de t'écrire ; j'ai même commencé une lettre à plusieurs reprises, mais je l'ai chaque fois déchirée. J'espère que celle-ci partira. Je veux te dire tout d'abord, nettement et franchement, que si tes sentiments pour moi demeurent encore, au moins en partie, les mêmes, je voudrais t'être utile comme auparavant, être ton amie. Ce

n'est peut-être pas assez clair. Je dirai plus simplement que si tu m'aimes encore un peu, après ce que je t'ai fait, si tu veux que je promette aujourd'hui ce que tu m'avais demandé jadis, jeté donne tout ce que jepuis te donner à présent, si tu veux l'accepter. Ce soir j'ai senti particulièrement que je ne pouvais plus garder le silence, que mon devoir est de te dire ce que je te dis. Pardonne-moi pour l'amour de Dieu, je suis si coupable à ton égard. Ceci d'abord... Puis, si cette lettre t'était désagréable, si je m'étais trompée et que tu ne désires nullement renouer notre ancienne amitié, renvoie-moi ma lettre, et nous nous séparerons pour toujours.

» Maman n'est pas bien. Papa est moralement affaibli et inspire la pitié. Je suis prise parle souci de Gricha, de mes malades, de la maison, de mon père, de toi. Comment est ta santé, mon cher ami ?Tu m'as semblé si amaigri, si triste, lors de ta dernière visite. Je t'en supplie, ménage-toi, je ne cesse de penser à toi, de prier pour toi chaque jour. Encore une fois, pardonne-moi et réponds, ou renvoie-moi cette lettre. »

Varegnka cessa d'écrire et se renversa sur le dossier de sa chaise, puis, avec un vague sourire, demeura songeuse. Ses yeux se troublèrent de larmes qu'elle essuya de ses doigts effilés, et, se penchant sur le papier, elle ajouta cette phrase :

— Je ne puis te dire qu'une chose: je t'aime sincè-

rement et profondément, et je ne puis l'exprimer autrement. »

Elle sécha vivement la lettre, la plia et la mit dans l'enveloppe.

« Mais je suis folle, se dit-elle avec le même sourdre: vague. Et j'enverrais une pareille lettre? »

Elle demeura longtemps sans se coucher, et, lorsqu'elle fut dans son lit, elle ne put s'endormir que vers trois heures de la nuit. Le matin elle envoya la lettre.

Elle attendit avec émotion la réponse. Durant plusieurs nuits, elle dormit mal. Ses pensées se mêlaient à ses rêves *, elle doutait, souffrait, puis se calmait et, par moments, se sentait heureuse. Le troisième jour après le départ de sa lettre, elle était allée à cheval à la-postede la gare pour s'enquérir, mais il n'y avait rien pour elle. •

(( Pourquoi ne répond-il pas ? songeait-elle. La lettre se serait-elle égarée ? Est-il malade, absent de chez lui? Ou bien ne veut-il pas mé répondre ? »

Encore une journée s'écoula. Varegnka priait, notait dans son journal tout ce qu'elle pensait. Elle était certaine que Boris lui tenait rigueur et que demain il lui renverrait sa lettre. Le jour suivant, Varegnka sortit plus tard que d'ordinaire: il était neuf heures et demie lorsqu'elle s'éveilla. Cependant, elle devait donner ses consultations de bon matin. À dix heures c'était la leçon de Gricha. Voyant qu'elle ne

pourrait faire l'un et l'autre, elle décida de remettre la leçon à plus tard, ce qui lui arrivait rarement, et après avoir vivement fait sa toilette et pris son café, etlé courut dans le pavillon. Les malades, heureusement, n'étaient pas nombreux et, vers onze heures, elle eut fini.

En s'approchant de la maison, Varegnka aperçut une voiture de poste qu'elle connaissait bien. Tout son sang reflua du visage vers le cœur et elle ralentit son pas malgré elle, comme si elle s'attendait à quelque chose : (( Qui est-ce que cela peut bien être ? Est-ce lui ? » Elle entra dans le vestibule. Boris, pâle, grave, se retourna, et ses yeux rencontrèrent ceux de Varengka. Un éclair jaillit de ceux du jeune homme, et, au même instant, son visage expressif, aux traits fins, s'alluma d'amour et de tendresse reconnaissante. Varengka lui tendit les deux mains qu'il serra fortement. Ils étaient si émus tous deux qu'ils pouvaient à peine respirer.

— Te voilà venu, dit-elle la première.

Elle baissa les yeux, puis les releva sur lui et lui sourit. Il comprit qu'ils n'avaient plus rien à se dire.

— Merci, fit-il seulement, merci.

Boris demeura près d'une semaine à Dolgoïé, puis repartit dans sa propriété, où il avait des affaires à terminer. Il administrait sa terre de Voronèje depuis que ses parents étaient morts, et se montrait propriétaire habile.

M. Glebov ayant appris que Boris n'allait pas de Dolgoïé à Moscou, fut surpris.

— Tu étais donc venu exprès ? lui demanda-t-il au moment du départ. C'est fort aimable à toi. Reviens nous voir.

— Merci.

Boris revint en effet trois semaines après, et resta quelques jours à Dolgoïé.

Après son départ pour Moscou, M. Glebov parlait de lui avec éloges à sa fille, affirmant qu'il n'était pas si mal que le pensaient Andreï et Koliar qu'au contraire c'était un garçon sérieux et bon. Mm* Glebov, disait également du bien de lui, comme toujours, et Gricha lui-même qui, l'ayant accompagné avec son père et sa sœur, dit à celle-ci en rentrant :

— Et Boris est devenu aussi gai que Kolia.

— Tu trouves? fit Varegnka en riant. Moi aussi. Elle se sentit très joyeuse et éclata d'un rire heureux.

Un matin, Kolia entra dans l'amphithéâtre au moment où le cours du professeur d'anatomie était déjà commencé. Il tenait un os et le fixait en prononçant des mots latins. Deux plateaux avec des crânes circulaient parmi les étudiants qui y portaient plus d'attention qu'à ce que disait le professeur. A la fin de la

leçon, les étudiants. entrèrent dans la salle de dissection où, sur des tables, étaient des cadavres déchiquetés, puants. Des groupes les entouraient et quelquesuns des étudiants mangeaient même des petits pains. La fumée du tabac prenait à la gorge, ainsi que les émanations cadavériques, de sorte que Kolia avait peine à respirer cet air vicié. Il allait sortir, lorsque Rjevsky lui dit qu'on venait d'apporter aux fins d'autopsie, le cadavre d'un écrivain populaire connu, homonyme d'un autre écrivain encore plus connu : Nicolas Pryspensky, qui s'était coupé la gorge avec un canif.

— Voulez-vous le voir ? demanda Rjevsky ; il est là, avec sa barbe grise.

— Non. Mais pourquoi s'est-il suicidé?

— La misère. . . On dit que, depuis longtemps, il se trouvait dans le plus complet dénuement. Il mendiait même avec sa petite-fille...

— Non, je m'en vais, c'est trop pénible ici, fit Kolia tout attristé. Il mit son manteau et sortit rapidement de ce lieu de mort et de puanteur, où l'on apporte les cadavres des misérables de tous les coins de Moscou Sur le perron, il aperçut une charrette chargée de quatre cercueils.

— C'est vide? demanda-t-il en passant devant le charretier. \: .-

— Pourquoi vide? Il y a de la marchandise.

Il fit une grimace et s'éloigna. Les contradic-

tions de la vie l'assaillaient à chaque pas et la plus sensible était la désharmonie entre ses aspirations morales et la réalité.

« Pauvre Nicolas Pryspensky !... C'était, certainement un homme sensible et impressionnable. Il voulait du bien aux hommes et il se perdit, oublié de tous, dans quelque asile de nuit, se suicida, dans un accès alcoolique, ou par désespoir, avec un canif ! Et ces quatre cercueils avec (( la marchandise » !

« Restes humains, probablement des ouvriers, des simples, qui ont peiné toute leur vie pour nous qui possédons beaucoup trop, et qui sont morts enfin sous le poids du travail et de la misère, à l'hôpital, au milieu des souffrances et de l'isolement. Les étudiants les charcutent; or, toute cette médecine vaut-elle ces quatre cercueils ? Est-ce la peine d'apprendre comment il faut soigner les gens, quand il faut soigner et venir en aide autrement que ne le font les médecins. Parce que saurai, moi, Nicolas Glebov, et les autres étu* diants, désigner en latin les muscles des bras et des jambes, dire comment ils sont disposés, comment est organisé le cœur ou le cerveau, le mal qui a conduit Nicolas Pryspensky à cette fin terrible deviendra-t-il moindre? Disparaîtra-t-il, ce mal, qui fait que chaque jour des centaines de pauvres gens meurent dans les hôpitaux, qui fait que la police ramasse des hommes et parfois des femmes alcooliques ?... Mais comment alors venir en aide aux hommes et où) »

Néanmoins et sentant du fonds du cœur la vérité, il se reprochait en même temps sa faiblesse, sa lâcheté devant les difficultés des études médicales, le désagrément des odeurs d'amphithéâtres et son impatience inconsidérée. Il alla donc au cours du musée zoologique. En s'approchant de l'entrée, il aperçut l'un des gardiens qui, les dents serrées, étouffait, dans un chiffon, un cochon d'Inde faisant entendre des cris perçants.

— Il ne veut pas... Il ne se décide pas... Il veut encore vivre, la canaille, disait le gardien d'un air féroce. Qu'as-tu à crier ? Eh bien ! attends un peu, attends.. . Ça vaut mieux pour toi.

La bête cessa de crier. Kolia entra, songeant que jamais encore il ne lui était arrivé de voir une cruauté, une bestialité aussi flagrantes et cependant légales.

(( C'est pour la science, songea-t-il; donc, elle permet tout. On doit se rendre compte de l'action de l'asphyxie sur le poumon et sur le sang. Et le professeuraditdel'étrangler...Maisétait-cebiennécessaire?»

Il trouva place avec peine et écouta le professeur pendant une heure, tout en s'ennuyant profondément. Puis il alla à la Faculté de droit pour entendre le cours de droit romain d'un célèbre professeur. Outre la Faculté de Médecine, il s'intéressait aux études de l'histoire, de la statistique, de la littérature, pour avoir une notion de chaque Faculté et de chaque science en particulier.

Les jours passaient et le jeune étudiant se désintéressait de plus en plus de ses études. Il fréquentait les théâtres avec ses camarades et fut particulièrement séduit par une jeune artiste d'opérette ukranienne. Sur ce, le grand Carême arriva. La troupe ukranienne était partie, et, seuls, quelques motifs et une photographie de l'artiste rappelaient à Kolia son enthousiasme d'un jour. Il ne se reprochait pas cette passion, parce qu'elle était naïve et sincère. Mais,, comme toujours, après avoir passé quelque temps à s'étourdir, il devint très régulier et se mit à piocher ferme, dès la première semaine du grand Carême. Au fond, les études de première année n'étaient pas très absorbantes, maisl'absence de tout guideetlefraction* nement des matières enseignées, rendaient ses travaux peu attrayants. Pendant ce temps, les rayons du soleil devenaient plus chauds, et, bien que les journées de février fussent encore très froides, il se sentait déjà troublé par l'approche du printemps. -

Le mouvement des voitures, la musique militaire qui passait, un joli visage de femme, un beau cheval, tout l'agitait et le rendait plutôt mélancolique que joyeux. En apercevant les soldats, il se demandait la raison de leur utilité et s'inquiétait de ce qu'il devait servir un jour lui-même. A la vue d'un beau trotteur, attelé à un riche traîneau, il se, demandait où son pro-; priétaire avait pris l'argent pour l'acheter. Devant une belle femme, il pensait qu'il était mauvais

de la contempler, car cela empêchait de vivre.

Un jour de février, où il faisait chaud au soleil, tandis qu'il gelait à l'ombre, il sortit de l'amphithéâtre et aperçut soudain, dans un mauvais petit traîneau, le vieux Voronine qui regardait autour de lui d'un air morne. Son bonnet était enfoncé sur ses oreilles, ses mains rentrées dans les manches d'un vieux paletot qui couvrait son dos voûté.

Kolia l'interpella. Le peintre chercha autour de lui et, quand il l'aperçut, son visage s'épanouit.

Il venait d'apporter son tableau à l'exposition quidevaits'ouvrirdansunmois,et il se rendait chez lui, dans les chambres meublées où il avait loué une pièce contiguë à celle où étaient installées Mme et xMlle Krotkov.

Sans descendre, il embrassa Kolia, et le fit monter à côté de lui.

— Allons-y de suite, fit-il avec chaleur. Et tu n'as pas honte ! Tu es ici tout un hiver, et tu n'es pas allé les voir une seule fois. Ces dames en sont même surprises.

— Je ne vais nulle part, fit le jeune étudiant pour s'excuser.

— Et moi, je viens de chez le peintre Kamovsky. Je lui ai montré ma toile. Eh bien ! cela va sans dire, on m'éreinte déjà. Tu sais, c'est charmant... Ah ! les idiots ! ajouta-t-il d'un ton plus bonasse. Je t'ai bien dit ce qu'il leur faut : des ossements, du sang, des couteaux, alors c'est le succès. La banalité, voilà leur

affaire. Quant on peint la simple vérité, personne ne l'apprécie.

— En êtes-vous peiné, grand-père? demanda Kolia timidement.

— Peiné ? Ah ! ah ! ah !.. . Mais pour qui me prendsiu, mon cher garçon ?... D'abord, Kamovsky n'y comprend rien ; ensuite, quand on vous éreinte, c'est que vous avez visé juste. Peiné ?... Ce sera encore bien pire à l'exposition !

Arrivé dans le corridor, Voronine dit : — Le numéro trois est à elles ; le quatre est à moi.

Ce fut Manetchka elle-même qui leur ouvrit la porte. Elle était vêtue d'une robe sombre, avec un léger fichu de laine blanche sur les épaules. Sur la tête, ses beaux cheveux châtains étaient noués en une épaisse torsade. Apercevant Kolia, elle ouvrit ses yeux fiers plus encore que de coutume, et serra ses lèvres rouges. Mais cela ne dura qu'une seconde, car aussitôt son visage reprit son calme habituel, et elle dit seulement que sa mère et elle attendaient Kolia depuis longtemps. . .

Mme Krotkov sembla heureuse de la visite du jeune homme, lui offrit du thé des confitures, et lui conta leur existence ù Moscou. Manetchka avait d'abord vécu seule avec une camarade de l'école d'infirmières et ce n'est qu'à Noël que sa mère était venue la rejoindre,' laissant son mari à la campagne.

— Bientôt, je vais la laisser de nouveau, jusqu'au

ASPIRATIONS 23g

printemps, continuait Mme Krotkov, simple et franche, considérant tantôt Kolia, tantôt son beau-frère qui goûtait avec appétit. Voici déjà une année de passée. Encore une et Manetchka aura son diplôme.

— Êtes-vous contente de vos études? demanda Kolia à la jeune fille, pour dire quelque chose.

— Oui, très contente, fit-elle. Et vous, êtes-vous content de votre Université.

— Non. Je suis tout à fait désillusionné sur la science.

— Pourquoi donc ? C'est difficile ?

— C'est surtout ennuyeux. .. et puis, ce n'est pas ça !

Manetchka se mit à rire. Il sentit chez cette jeune fille une supériorité incompréhensible. Il était, lui, trop distrait par des questions à côté et ne savait persévérer dans la voie choisie. C'est pourquoi il était plus vivant, plus franc et accessible à tous. Elle, par contre, était plus renfermée et vivait sur son propre fonds moral. Après un silence, elle demanda :

— En quoi n'est-ce pas « ça » }

— En tout, dit Kolia et il lui fit part de l'impression produite sur lui par l'Université.

— C'est juste, c'est absolument juste, mon petit Kolia, fit tout à coup Voronine. Tout cela, c'est du galimatias par excellence aue l'on aurait dû, depuis

longtemps, jeter par dessus bord... Les hommes apprennent toutes sortes de sciences et ils ne connaissent pas la première, la plus importante, celle qui vous enseigne comment vivre, travailler et faire du bien.

Le vieux peintre parla encore longtemps sur ce sujet.

11 resta huit jours à Moscou et Kolia vint le voir à deux reprises. A la veille de.son départ, il demanda au jeune étudiant de l'accompagner à l'Ecole des Beaux- Arts où il était invité par les professeurs et les élèves. Kolia y vint pour passer encore une dernière soirée avec le « grand-père ». Sans qu'il s'en rendît compte, le vieillard l'influençait. Il sentait que la réponse aux questions qu'il trouvait, dans les conversations avec Voronine et dans les livres qu'il lui faisait lire, était trop tranchante, trop brutale. Elle contenait quelque chose de contradictoire et de vague ; mais c'était quand même une réponse et Kolia était tout près de l'accepter, car cela valait encore mieux que rien.

Les élèves des Beaux-Arts attendaient avec impatience le vieux peintre qu'ils affectionnaient, et, lorsqu'il entra, ils l'entourèrent en foule. C'était au moment des classes du soir et on dessinait. Voronine les connaissait presque tous et salua chacun avec affabilité. Puis il s'assit dans un coin,.. Le professeur Kamovsky et une dame d'un certain âge se placèrent

à ses côtés et engagèrent la conversation. Les élèves s'approchèrent à leur tour et se mirent à le questionner.

— Ivan Ivanovitch, est-ce que le Christ de Polenov vous plaît ?... Et le tableau de genre d'Iliiae ?

Peu à peu, ils entraînèrent Voronine dans un débat et, faisant cercle autour de lui, l'écoutèrent. Il parla de la mission de l'art, de son avenir, de la critique d'art, des peintres modernes ; il y avait dans son discours tant de chaleur, tant d'enthousiasme juvénile et de science qu'on ne se lassait point de l'écouter. Le célèbre peintre de genre Kamovsky était lui-même captivé. Et l'autre disait :

— L'art doit servir l'œuvre du bien ; ce n'est qu'ainsi qu'il justifiera son existence. Il doit être l'arme du Christ et ce n'est qu'alors qu'il vous sera utile, mes jeunes amis.

Ses yeux brillaient et les cheveux gris de ses tempes s'ébouriffaient, dessinant sa calvitie.

Depuis plusieurs jours Kolia avait remarqué quequelque chose d'insolite se passait à l'Université. Les étudiants semblaient agités, nerveux ; ils se réunissaient en groupes, tantôt dans les corridors, tantôt dans la cour. Il ne savait trop quel était le sujet de leurs conciliabules et les étudiants eux-mêmes ne se rendaient peut-être pas compte de ce dont ils s'entretenaient avec tant de chaleur.

Le soleil de mars devenait chaque jour plus chaud,

dans les rues on entassait déjà la neige ; les concierges avaient débarrassé et balayé le pavé des derniers morceaux de glace et les bruyantes petites voitures avaient remplacé les traineaux silencieux. La circulation dans les rues s'animait de plus en plus.

Les habitants s'absorbaient dans les préparatifs de Pâques.

Les étudiants commençaient à s'agiter, parce que les voitures faisaient du bruit, parce que dans les rues on entendait des cris : « Pommes salées ! Bonnes figues! )) etc., parce qu'ils voulaient vivre, courir, travailler, comme on vivait, courait, travaillait autour d'eux, parce qu'un sang jeune et chaud circulait dans leurs veines, tandis qu'ils ne trouvaient rien de tout cela derrière les murs de leur établissement.

La fin du grand carême approchait. Kolia venait de sortir du cours de physique, avec Rjevsky. Pendant le cours, des avis passaient de main en main invitant les étudiants à se trouver à midi dans la cour de la partie ancienne de l'Université.

— Eh ! bien, tu y vas ? demanda Rjevsky, lequel s'intéressait à ces préparatifs de désordres scolaires, mais, à l'exemple de. Kolia, n'y participait point.

— Il faut voir ça. Les voilà qui arrivent... fit Kolia.

Et il montra dec yeux la foule d'étudiants qui débordait de la porte cochère et se dirigeait vers le vieux bâtiment universitaire. Les visages des manifestants avaient une expression grave et concentrée.

— Mais quel événement a donc troublé le monde ? demanda Kolia.

— Ils veulent faire relâcher les Petrovtsi (1). Il y a eu ces jours-ci une histoire à l'Académie de Pierre et l'on a arrêté une trentaine d'élèves.

— Et c'est tout ?

— C'est tout... Il est vrai que d'autres incidents se sont greffés sur celui-ci. Vous n'avez donc pas entendu la conversation d'hier à l'amphithéâtre d'anatomie r La liste de leurs desiderata est longue : et de nouveaux statuts, et une complète liberté universitaire, et un gouvernement représentatif...

— C'est charmant ! Eh ! bien, allons-y ! Je n'ai jamais vu de réunions de ce genre.

Ils furent entraînés par le courant d'étudiants qui se resserrait et devenait de plus en plus rapide.

Tout à coup, quatre agents apparurent, sortis on ne sait d'où et se postèrent des deux côtés de la porte cochère donnant sur la cour de l'Université.

Lorsque Glebov et Rjevsky y pénétrèrent, une foule d'étudiants remplissait déjà toute la partie de la cour longeant l'amphithéâtre anatomique. Il y avait plusieurs centaines d'élèves et il en venait toujours. Parmi eux deux étudiants, grands et bruns, au teint pâle, de type juif ou géorgien, aux vêtements râpés,

(1) Nom donné aux élèves de l'Académie de Pierre, qui est une école forestière.

se tenaient au milieu de la foule qu'ils haranguaient avec chaleur. Glebov et Rjevsky s'approchèrent.

— Que tous tiennent bon et que d'un accord unanime on exige la liberté de la personnalité, de réunion, de confession ! Quant au nouveau règlement universitaire, au diable ! Qu'on exige l'égalité des droits de la femme, criait l'un des deux orateurs en agitant sa main blanche et sèche.

— Messieurs, lança l'autre d'une voix assourdissante, bêtises que tout cela ! Il faut avant tout réclamer la mise en liberté de nos camarades.

— Comment, c'est tout? Ce serait trop peu, firent ■des voix.

— Habeas corpus, cria d'une voix 'de stentor, un étudiant imberbe.

Une clameur générale s'éleva :

— Que fais-tu ici ? Tu veux aussi établir un gouvernement représentatif? fit soudain une voix derrière Kolia.

11 se retourna et aperçut Boris.

— Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils veulent et ils n'obtiendront pour tout résultat que la suspension des cours. Moi, je m'en vais. Au revoir. Et il s'éloigna.

— Eh ! bien quoi ? As-tu envie de te faire enfermer à la prison de Boutyrka ? demanda-t-il à Kolia en revenant sur ses pas. Je ne te le conseille pas : il n'y a rien d'intéressant.

A ce moment, un mouvement se produisit dans la foule, et des voix crièrent :

— L'inspecteur ! l'inspecteur !

L'inspecteur Boubnov, que Kolia connaissait bien, s'approchait rapidement du rassemblement. Son visage, agrémenté de petits favoris blancs, était tout rouge et la joue droite était secouée d'un tic nerveux.

— Messieurs, je vous en prie, dispersez-vous, fit-il, avec un tremblement dans la voix. On a envoyé chercher la police. Donc, si vous ne rentrez pas chez vous... Ce n'est pas moi qui ai pris cette mesure, que Dieu m'en préserve, ajouta-t-il avec un sourire, mais je vous en préviens...

Et il rentra dans les bâtiments de l'Université. Le vacarme reprit de plus belle. On discuta, on fit des propositions.

— Rentrons plutôt dans l'amphithéâtre, ditRjevsky à son compagnon, car je vois que nous allons nous faire coffrer sans aucune raison.

De fait, on n'entendait que des vociférations incohérantes et les deux jeunes gens prirent le parti de s'éloigner vers l'amphithéâtre.

— Et où allez-vous donc, messieurs) Il est défendu de se cacher. C'est lâche, messieurs ! leur crièrent plusieurs voix.

Kolia se retourna et sourit avec mépris. A peine avaient-ils gravi les premières marches du

perron, qu'un spectacle nouveau s'offrit à leurs yeux : plusieurs officiers de paix franchissaient la porte de la cour, précédant toute une colonne d'agents de police. Ils entourèrent en silence le groupe des étudiants qui, non moins silencieusement, se laissa enmener hors de la cour. A peine les agents, au nombre d'une centaine, eurent-ils conduit les étudiants dans la rue que Glebov et Rjevsky les suivirent pour assister à cet intéressant spectacle. Dans la rue, ils virent arriver une autre colonne, composée cette fois de cosaques à cheval, armés de longues lances, avec dé hauts bonnets d'astrakan.

— Ah diable ! fit Kolia, nous nous sommes trop tôt éloignés ; nous ne serons pas les hôtes de la Boutyrka. Et maintenant, il est trop tard, on ne voudra plus de nous.

— Cela vous ferait donc bien plaisir? demanda Rjevsky.

— Mais oui. Voyez donc avec quel enthousiasme les étudiants marchent.

Une foule de spectateurs remplissait la Mokhovaïa. Un général, amateur de photographie, braqua son appareil et chercha à saisir au vol le cortège des étudiants et de's agents qui passaient. Deux dames tout en pleurs, couraient en demandant à chacun : « Vous ne savez pas si l'étudiant Vassiliev est pris. Ah ! mon Dieu, c'est mon fils, mon fils ! »

Un colonel de gendarmerie se promenait sur le

trottoir avec un fouet et menaçait les étudiants. Les deux amis s'arrêtèrent un instant pour regarder un nouveau groupe d'étudiants qui stationnait maintenant dans la cour, devant la chancellerie. ,

— Circulez, circulez, messieurs ! criait rudement aux deux jeunes gens-, le = -colonel de gendarmerie. Kolia n'obéit pas immédiatement.

— Circulez, puisqu'on vous le dit, reprit' l'officier.

Kolia ne bougea pas et regarda sous le nez, d'un air insolent, le policier qui était à proximité du colonel.

— Vous voulez en goûter? dit l'agent en le menaçant de son knout.

— Allons nous-en, Rejvsky, fit Kolia à voix haute, car cet animal pourrait bien commencer à ruer.

Et ils s'éloignèrent. Mais l'agent les rattrapa et demanda à Kolia, les dents serrées :

— Votre nom, jeune homme ?

Il se nomma.

— Je vous le ferai payer, je vous le promets ! ajouta le colonel.

Jusqu'au soir, Kolia se promena dans les rues, sans qu'il lui fût donné d'assister à un nouvel incident.

Cinq cents étudiants furent, ce jour-là, enfermés dans la prison de Boutyrka. Les jours suivants, les désordres se renouvelèrent à l'Université et une nouvelle fournée d'étudiants alla rejoindre la première.

Ce mouvement s'étendit aux autres villes universitaires.

Les étudiants de Moscou ne songeaient plus à réclamer en faveur des Petrovtsi, mais demandaient cette fois la libération de leurs camarades. Ils demandaient bien d'autres choses, des choses qui ne les regardaient en rien et qu'il était naïf d'exiger. Cependant, sur l'un des boulevards de Moscou, il y eut, entre la police et les cosaques d'une part, et les étudiants de l'autre, une telle bataille que, longtemps après, on vit sur le pavé de larges plaques rouges.

Le quatrième jour de ces désordres, les cours de l'Université furent suspendus. Les étudiants qui étaient enfermés à Boutyrka purent s'y amuser à leur guise : ils y éditèrent un journal libéral et un journal conservateur, organisèrent des soirées musicales et littéraires, et les discussions les plus animées ne discontinuèrent pas. Toutefois, pendant la semaine sainte» on relâcha la plupart des étudiants, et pendant celle de Quasimodo, après une nouvelle sélection, on exclut de l'Université les plus coupables d'entre eux ; les moins coupables furent frappés d'expulsion temporaire; enfin les autres furent graciés.

L'époque des examens approchait.

Le printemps était arrivé ; dans les jardins, les bouleaux, les tilleuls se couvraient de feuilles, et déjà la poussière s'élevait sur le pavé de Moscou. Kolia avait hâte de quitter la ville et se préparait, avec la joie coutumière, à partir pour Dolgoïé.

Il avait déjà passé son dernier examen trimestriel, était devenu étudiant de deuxième année. Un soir, tandis qu'il se promenait dans le jardin de la ville, il entendit soudain le trille d'un rossignol qui se tut aussitôt, comme s'il ne pouvait plus chanter. Kolia lut si ému, qu'il eut envie de fuir quelque chose qui l'oppressait, l'empêchait de vivre, d'être heureux. Et il se mit à courir, en effet, jusqu'à l'essoufflement. Alors, il se sentit allégé. Mais quand il aperçut un tas de neige sale qui fondait lentement et entendit le murmure du ruisseau qui courait au fond du ravin, il se sentit de nouveau inquiet. Une sorte de désespoir d'avoir laissé échapper quelque chose de précieux, qui s'était passé dans la nature, pendant qu'il piochait l'anatomie, le reprit.

... Oui, le printemps était venu sans lui. La neige avait fondu, l'herbe reverdi, les arbres s'étaient couvert de feuillages, les rossignols s'étaient remis à chanter; tout ce qu'il y avait de meilleur sur la terre s'était accompli sans lui, cette année, comme il y

avait un an, comme il y avait deux ans, comme pendant tout le temps où il avait été prisonnier dans les murs du lycée.

Et la vie passe, les jours, les années passent et ne reviennent plus ; et nous, pendant ce temps, nous nous consumons dans des cités bruyantes, insipides, en nous privant, comme à dessein, de ce qui seul est beau, éternel, et qui nous a été accordé par la Providence.. .

Le lendemain, il partit pour Dôlgoïé.

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