DEUXIÈME PARTIE
Une nouvelle année scolaire s'écoula. De nouveau le printemps, de nouveau des journées tièdes, les arbres des jardins de Moscou en fleurs, et de nouveau les horribles petites voitures roulaient avec fracas sur le pavé.
Kolia habitait seul dans une aile de la maison de Moscou appartenant à ses parents. Ceux-ci continuaient à vivre à la campagne. Rentré l'automne dernier, à l'Université, après un voyage au Caucase et en Crimée, il avait résolu de ne plus habiter chez les Doubensky, mais de vivre indépendant. La femme du concierge lui faisait la cuisine, et il avait pour domestique, notre vieille connaissance, Vagnka, qui était déjà à son service voici huit mois.
Depuis trois jours, Kolia se sentait mal à l'aise. Il gardait même le lit, en proie à la fièvre, conséquence d'un refroidissement.
— Vagnka, du thé, cria-t-il.
— Tout de suite, je viens d'allumer le samovar, fit le jeune paysan.
Quelques instants après il apporta un verre de thé, en marchant avec précaution, les yeux fixés sur le verre, de peur de répandre le liquide.
— 11 fait beau aujourd'hui, un vrai temps de mai, dit-il en regardant par la fenêtre. Déjà les pommiers fleurissent.
— Vraiment 7 fit Kolia, attristé comme toujours de voir le temps passer si vite, et surtout cette saison printanière dont il n'avait presque pas eu le temps de jouir.
— Mais oui, ils fleurissent. . . Ça va-t-il mieux ?
— Oui, je me lèverai demain. Il faut en finir avec les examens, puis partir, fit le jeune étudiant comme s'il se parlait à lui-même. Eh bien ! et toi, est-ce que tu t'ennuies ?
— M'ennuyer ? Où en prendrais-je le temps ? Voilà, vous allez vous remettre, passer vos examens, et nous retournerons au village. On s'amuse mieux là-bas.
— Tu crois ?
— Mais certainement! Il y a toutes sortes de distractions. Le monde, les chansons, de jolies paysannes...
— Et tu aimes donc les jolies paysannes ?
— Qui donc ne les aime pas } Moi, c'est effrayant comme je les aime. Elles attirent comme l'aimant le clou. Moi, je me laisse facilement attirer. C'est mon
plus grand plaisir. Je voulais me marier, mais maman n'a pas permis. (( Nous n'avons déjà pas de quoi manger ». Et c'est vrai. Garçon, on est plus libre.
Kolia écoutait en souriant. Vagnka se permettait ce ton familier lorsqu'ils étaient seuls, et son maître s'en amusait.
— J'ai vu hier une femme de chambre venir chez des locataires ; une femme de chambre chic ! Nous nous sommes dit deux mots ensemble... Alors, toute cette nuit, je n'ai fait que penser à elle. Voyez-vous comme ça vous prend ! . . .
Kolia ayant vidé son verre, en demanda un autre. Vagnka se tut aussitôt et, ayant repris son air de service, il sortit.
Le jeune Glebov n'était plus étudiant en médecine ; à son retour à Moscou, après son voyage d'été, il s'était bientôt aperçu qu'il ne saurait être un bon médecin, et il était passé à la faculté des lettres où l'enseignement de l'histoire, de la littérature et de la philosophie l'avaient toujours attiré . Durant deux mois, il suivit régulièrement le cours, lut beaucoup ; mais bientôt son zèle se refroidit de nouveau. Ici encore, les professeurs enseignaient avec sécheresse et monotonie ce qu'il était plus facile et plus commode de lire chez soi. Aussi les étudiants baillaient-ils et fréquentaient peu les cours.
Kolia entendit s'ouvrir la porte d'entrée et une voix féminine le demander. A peine avait-il eu le temps de boutonner sa chemise sur sa poitrine, qu'Olga
entra dans la chambre, en deuil de son mari. Ses yeux gris, un peu- luisants et pénétrants, brillaient sous son haut front, sur lequel était relevée sa voilette. Son visage était pâle.
— Voyons, qu'est-ce donc ? fit-elle d'une voix grondeuse, ne rien nous faire savoir !
— Mais ce n'est rien, un léger refroidissement, fit Kolia, d'une voix un peu émue.
— Et d'où vient cela?
— La suite d'une promenade sur la rivière. Tu te souviens, que j'étais entré dans l'eau.
— Ah, oui ! j'ai appris ta maladie par Katia Doubenskaïa.
— Tiens, ils l'ont su tout de même. Mais je me lève dès demain.
Ayant rejeté son long voile de crêpe sur le dos, et ôté vivement son gant, Olga s'approcha et tendit sa main blanche au jenne homme.
— Mais c'est fort bien chez toi, fit-elle. Il y a deux pièces et une entrée, n'est-ce pas?... Eh bien, as-tu delà fièvre?.. . mal à la gorge?
— Non, je n'ai pas mal à la gorge. Un peu de fièvre.
La jeune femme sourit de ses lèvres rouges et minces, le regarda et toucha légèrement son front moite. Lui, en chemise de nuit, relevait son drap jusqu'au menton, et se sentait mal à l'aise. Jamais encore une jeune femme n'était entrée chez lui avec une telle ai-
sance. Mais elle ne se doutait de rien, et avait une attitude fort dégagée et simple.
— Et grand'mère, comment va-t-elle ? demandat-il.
— Maman m'a prié de te dire qu'il fallait absolument que tu sois rétabli pour le 20, et que tu viennes dîner chez nous.
— Et toi, que fais-tu ?
— Moi ? fit-elle lentement. Que puis-je faire > J'écris un peu. Je m'ennuie.
• — Et qu'écris-tu ? Peut-on le savoir ?
— Un récit... Nous partons bientôt à la campagne, à la fin de mai, ajouta-t-elle pour changer de conversation.
— Moi aussi, j'ai hâte de partir pour Dolgoïé.
— Ah oui ! j'allais oublier. Tu sais, Boris ne va pas bien du tout. Il devrait sérieusement se soigner, et il ne veut pas en entendre parler. Son frère, Serioja, était hier chez nous et nous disait que Boris était si faible qu'il ne pourrait terminer ses examens et serait obligé d'en remettre une partie à l'automne... Il y a longtemps que tu l'as vu ?
— Voici quinze jours. Je lai trouvé aussi très amaigri ; il devrait, cet été, aller faire une cure de koumiss ; je le lui ai déjà dit bien des fois.
— Mais il voudrait précisément te voir pour te consulter à ce sujet. Serioja a dit que, à deux reprises, il avait craché du sang. On ne plaisante pas avec cela.
- — J'irai le voir aussitôt levé.
Et Kolia se tut, restant songeur. Comme toujours, pendant ces deux dernières années, la pensée de Boris évoquait en même temps celle de Varegnka. Il savait que leurs relations avaient retrouvé leur ancienne cordialité, et il se faisait à la pensée de voir sa sœur épouser Boris. Depuis longtemps celui-ci était redevenu un étudiant rangé et travailleur. Il était si amical, si charmant avec lui, que Kolia ne pouvait que ressentir pour lui de la sympathie et de la reconnaissance. Peu à peu, leurs rapports étaient devenus excellents.
— . Dans tout cela, c'est ta sœur que je plains le plus, fit Olga en interrompant le silence. La maladie de Boris doit la faire bien souffrir. Sait-elle de quoi il s'agit ? .. . ;
— Oui, mais ces crachements de sang, c'est nouveau ; il vaudra mieux ne lui en rien dire. Ce serai1 pour elle un coup trop cruel.
Olga était restée auprès du jeune homme pendant plus d'une heure. Elle se leva et, lorsqu'elle lui tendit la main, il la retint, puis, comme involontairement, la porta à ses lèvres.
— Merci de ta visite, dit-il, tu m'as fait du bien. Demain je me lève, et, c'est entendu, je dîne chez vous le 20.
— Allons, au revoir, mon cher petit. Ne te hâte pas de sortir, tu pourrais avoir une rechute, fit-elle avec
une tendresse dans la voix que Kolia ne lui connaissait pas encore.
Elle passa sa main sur son front et ses cheveux, puis sortit d'un pas rapide. Il la suivit des yeux et ressentit de la peine à la voir partir. Lorsque la porte d'entrée se referma, il resta longtemps accoudé sutson oreiller, absorbé dans ses pensées. Il songeait aux nouvelles relations qui s'étaient établies depuis quelques mois entre lui et Olga Petchnikov, à son étrange destinée, à la mort bizarre et foudroyante de son mari, terrassé par la paralysie, à l'enterrement, à= ce fait que s'étant trouvé au cimetière, à côté d'Olga, celle-ci s'était appuyée sur son bras. C'était une bonne amitié de parents ; il la traitait comme une sœur aînée, elle, comme un frère, et cependant il était chagriné qu'elle ne fût plus là, et il souhaitait vivement la revoir.
Il venait de passer, sans difficulté, sans même s'y être préparé, l'examen de latin. En sortant de l'Université, il se rendit chez Boris.
« Pauvre Boris, comment vais-je le trouver », se demandait-il.
Il pressa le pas. Plus que jamais, la vie fiévreuse de Moscou, ces hommes, l'Université avec ses cours et
ses examens, lui semblaient misérables, anormaux, faussés.
Au moment où il entra chez Boris, celui-ci se leva vivement de sa chaise et alla à sa rencontre. Kolia fut frappé de sa pâleur et de ses joues creuses.
— Ah, c'est toi. Veux-tu du thé?. . . Tu as pris un bain dans la Moskova, m'a-t-on -dit. Il était trop tôt... Et moi, je pioche, je pioche jusqu'à l'abrutissement. Et la poitrine me fait mal. Tu sais, j'ai même craché le sang. Mon médecin me console, disant que ce sont de petits vaisseaux qui se rompent... Je voudrais seulement pouvoir passer encore un examen.
Il se mit à tousser.
— Demain, je passerai le dernier, continua-t-il, et je quitterai ce cloaque. Rien à faire : il faut me rataper... Et que t'écrit-on de chez toi ?
— Je voulais te le demander. Voici huit jours que je n'ai reçu de lettres.
— J'en ai reçu une hier de Varegnka. Toujours la même chose.
Il jeta un regard sur la table.
— Voilà, je réponds à Varegnka. Je lui demande conseil. Je voudrais faire une cure de koumiss. Dismoi, est-on bien à la ferme Kolossov ?
— Oui, on n'y fait pas d'embarras et le koumiss est bon.
— Et pas cher ?
— Très bon marché.
APAISEMENT 2ÔI
— Alors, c'est entendu. Inutile de chercher mieux, je pars après-demain. Je vivrai en Nabuchodonosor. Je vais m'entonner du koumiss, et je reviendrai méconnaissable.
La toux le fit taire. Puis il regarda Kolia, comme réfléchissant à quelque chose, et détourna ses yeux mélancoliques.
— Et toi, n'as-tu pas envie d'aller faire un tour, cet été, dans les steppes de Samara r demanda-t-il, comme résolu de dire sa pensée.
— Non, je vais dans l'Oural.
Le visage de Boris s'assombrit davantage..
— Je pensais que, peut-être, nous irions ensemble faire un voyage sur la Volga... Enfin... fit-il d'une voix éteinte.
Kolia considéra ses yeux fatigués, ses joues creuses, ses lèvres exsangues, et il eut pitié. Le désir de lui venir en aide l'envahit. 11 songea à Varegnka, à l'isolement où allait vivre Boris, à la beauté des steppes, et il dit :
— Du reste, je ne vois pas pourquoi je n'irais pas avec toi à Samara. En somme, ça me ferait plaisir. Je pourrais aller ensuite dans l'Oural.
— Mais tu n'en avais pas l'intention.
— Ça ne fait rien ; ce sera même mieux ainsi.
— Je me sens revivre à la seule pensée de ces mirifiques projets ! s'écria Boris d'une voix plus joyeuse.
Vers cinq heures et demie du soir, Kolia sonna à la porte de sa grand'mêre. La maîtresse de la maison, Olga, Kalia Doubenskaïa et Serioja Slavine étaient assis dans le grand salon aux lourdes tentures.
— Ah ! le voici ! fit la grand'mêre. Nous parlions de toi à l'instant.
— On m'a louange ? demanda Kolia, en s'approchant du fauteuil à bascule où était assise sa grand'mêre, dont il baisa la large main.
— Moi, je disais du mal, et Olga du bien, fit Serioja. Je prétendais que tu te fais une trop haute opinion de ta personne et que tu es fier.
v— Et toi, quel bien as-tu dit de moi? demanda Kolia, baisant la main d'Olga.
— Je n'ai rien dit du tout, fit-elle ; ce sont des inventions de Serioja. Et comment va ta santé ?
— Je suis encore un peu faible... J'ai été aujourd'hui chez Boris.
Il s'approcha de sa grand'mêre et lui fit part de sa décision de partir avec Boris. Olga s'approcha également et s'assit auprès de sa mère.
— Cela te fera du bien, à toi aussi, fit la grand'mêre... J'aime beaucoup Boris. C'est un bon, un honnête garçon, quoi qu'on en dise... Voici Olga qui ne l'aime pas beaucoup. Que veux-tu ? Ça arrive à tout le monde. Où sont donc les anges aujourd'hui ? J'ai d'ailleurs appris que Boris a reconquis l'amitié de ta sœur. Tant mieux. Que Dieu lui donne tout le
bonheur possible. Quant à la santé, il n'y a que les imbéciles qui ne soient malades aujourd'hui.
Pendant le dîner, Kolia était assis à côté d'Olga. Il était fort content d'être près d'elle. Le dîner, comme toujours, fut trop copieux, et on éprouvait une lourdeur au sortir de table.
Lorsque, au salon, Kolia se trouva seul avec Olga, il se sentit tout à coup gêné.
— - Il est temps de rentrer, fit-il.
— Pourquoi ?
— J'ai encore à repasser de la grammaire grecque.
— Tu auras le temps... Sais-tu ce qu'il y avait voici juste un an ?
— Non.
— C'était le neuvième jour après la mort de mon mari .
— Ah !
Ils se turent de nouveau. Serioja entra au salon pour prendre congé. Kolia se leva aussi.
Comme ils sortaient ensemble, Serioja se mit tout à coup à faire ses confidences. Il déclara qu'il irait le soir même chez une petite femme, créature étonnante, qu'il avait dénichée ces jours-ci.
— En quoi est-elle étonnante ? demanda son compagnon.
Serioja raconta qu'il l'avait rencontrée au <( Salon des Variétés », et que, une fois chez elle, il lui avait déclaré n'avoir pas d'argent. Elle ne s'était pas fâchée
ne l'avait pas chassé. En revanche, elle lui avait enlevé, sans qu'il y prit garde, une bague avec une pierre précieuse, l'unique souvenir qui lui était resté de son père. Rentré chez lui le matin, il s'était aperçu de cette mésaventure. Il avait couru vivement chez un camarade, lui avait emprunté dix roubles, et avait pu rentrer en possession de sa bague.
— N'est-ce pas qu'elle est bien drôle, cette histoire ?
— Bien sale!
— Toi, toujours avec ta philosophie, fit ironiquement Serioja. Boris, qui avait fait la noce à tout casser, était bien portant et gai. Maintenant qu'il est devenu pur, il se meurt de la poitrine.
— Comment n'as-tu pas honte de parler ainsi ?
— Mais je dis la vérité.
— La vérité r Mais Boris ne serait peut-être jamais devenu malade, s'il n'avait fait, comme tu dis, une noce à tout casser. Comment ne vois-tu pas la bassesse de tes actes? Ton frère est malade, et cela te laisse froid. Tu fréquentes dans des maisons honorables, fais la cour à des jeunes filles, et tu te débauches en même temps. Je ne voulais pas te le dire, mais tu m'y as vraiment poussé.
— Tu te fâches.
— Je ne me fâche pas, mais tu me dégoûtes.
— Mais en quoi suis-je pire que les autres? Parce que je fréquente des femmes ? Mais le médecin lui-
même me l'a ordonné... Allons, je devine de quoi il s'agit. Tu es jaloux à propos de Katia Doubenskaïa 1 N'est-ce pas ? c'est bien ça ?
— Tu es bête, fit Kolia, et sans lui donner la main, il monta dans la première voiture qui passait, et se rendit chez lui.
Il était environ dix heures du soir. Moscou devenait calme. Parmi les autres étoiles, Vénus brillait dans le ciel sombre. Un tramway vide se hâtait vers son dépôt.
(( Le médecin lui-même l'a ordonné » rumina Kolia dans 'ses pensées. « Quelles idées ! Quelle vie ! »
Devant le perron du château de Dolgoïé, la famille Glebov faisait ses adieux à Boris et Kolia qui partaient pour leur voyage sur la Volga. Le soleil se couchait, les rossignols chantaient dans les jardins, et les lilas répandaient leur odeur.
Boris, pâle, nerveux et silencieux, vêtu de son pardessus gris d'étudiant, monta le premier dans la voiture. Kolia y prit place à son tour. Varegnka s'efforçait de paraître calme, mais une tension fiévreuse perçait dans ses yeux noirs.
— Eh bien! bonne d'enfant, dit-elle à Kolia en le menaçant du doigt, surveille-le, et rends-moi compte de sa conduite.
— Entendu !
— Tout est prêt ? demanda M. Glebov.
— C'est prêt. En route.
Varegnka s'approcha de nouveau de la voiture et tendit la main à Boris. Kolia considérait les yeux de sa sœur, et, involontairement, il fut gagné par les mêmes sentiments de tendresse, de pitié et d'amour qu'exprimait le visage de la jeune fille. Elle aimait vraiment Boris ; Kolia n'en doutait plus, et il fut encore plus heureux de s'être décidé à l'accompagner à Samara.
Installé dans la ferme de Kolossov, Boris fut d'abord enthousiasmé du koumiss, des steppes et de la vie qu'il menait.
(( Je sens mes forces revenir », disait-il avec conviction à son compagnon. Et il buvait plusieurs tasses par jour de ce breuvage, errait à travers le steppe, ou s'étendait sur l'herbe épaisse et odorante de la ferme. Il devenait plus gai, plus frais, et Kolia nourrissait déjà l'espoir de le voir se rétablir complètement. Il songeait à réaliser son intention d'aller dans l'Oural, mais retardait de jour en jour son départ, ayant pris goût luimême à la vie animale et de demi-ivresse qu'on y menait, et aussi parce que Boris et Kolossov le retenaient.
Huit jours s'étaient écoulés, et, pas une seule fois, Boris n'avait craché le sang. Dans la grande baraque en bois où il était logé, il avait pour compagnon un jeune étudiant en droit, d'allure modeste, rondelet, au visage si coloré, qu'il était difficile de savoir quelle maladie il soignait. « Je suis candidat neurasthénique )), disait-il.
C'était un samedi, et tous les malades se faisaient peser. Contents, ils rentraient dans la salle à manger pour le souper. Tous avaient gagné en poids.
Seul Boris avait, en huit jours, perdu une demi-livre En allant se peser, il était convaincu d'avoir gagné du poids. Tout le monde lui avait dit qu'il avait une mine plus fraîche, et qu'il se rétablissait. La désillusion ressentie en avait été d'autant plus vive. Kolia ne savait que lui dire pour le consoler.
— Peut-être y a-t-il une erreur de pesage. Tu ferais bien de recommencer... D'ailleurs, une demi-livre, ce n'est pas une affaire. Et il se tut, ne sachant plus que dire.
— Inutile de chercher à me consoler, fit Boris d'un air morne. Il y a chez moi quelque chose de détraqué et qu'il serait difficile de remettre en ordre. Mais quoi > Le poumon, le cœur, le foie? Ils ne fonctionnent cependant pas mal... la toux est passée... Les reins alors > Oui, c'est ça.
— Que peux-tu avoir dans les reins ?
— Ce qu'il peut y avoir? Bien des choses! J'ai le
diabète! fît tout à coup Boris avec décision, et si c'est ainsi, je suis fichu.
— Tu crois? Je connais bien des gens qui vivent toute leur existence avec le diabète, fit son ami après un silence.
— Oui, mais il y a diabète et diabète. Mon cas est sans espoir. Chez les vieillards, cette maladie n'est pas dangereuse... Il y a longtemps que je pense que j'ai le diabète. C'est la suite de ma vie licencieuse.
— Mais peut-être n'y a-t-il encore rien. Il faut d'abord examiner les reins, voyons !
Kolia se leva vivement et sortit de la baraque, pour aller chercher le médecin Malkov et Kolossov.
Le soir même, le médecin fit une analyse, dans laquelle apparut la sinistre nuance violâtre.
— Vous voyez bien ! je ne me suis pas trompé, fit Boris en pâlissant.
— Il y a du sucre ? Eh bien, et après ? s'écria le docteur. M n'y a pas encore lieu de désespérer. Mais il faut cesser la cure de koumiss.
— Pourquoi ? Il me semble qu'au contraire le koumiss est bon, remarqua Kolossov.
— Je ne crois pas. Pour moi, quand on a le diabète, le koumiss est un poison, fit le docteur avec calme.
Puis, se tournant vers Boris :
— Pourquoi n'avez vous pas fait l'analyse avant? A quoi pensiez-vous à Moscou ?
— Ah bah !
La sonnette retentit pour le souper, et tous les buveurs de koumiss se rendirent à table. Boris, Kolia, le médecin et Kolossôv arrivèrent à leur tour.
— Il faut vous abstenir autant que possible de féculents, fit le médecin, et, je vous le répète, pas de koumiss.
— Oh, je vous prie, laissez-moi tranquille, fit Boris d'un ton irrilé. Il se mit à manger du pain de froment frais.
Après le souper, tout le monde sortit. C'était une chaude et calme soirée de juin. L'odeur de la soupe et de l'absinthe arrivaient de la steppe. Des coteaux salins chauffés par les rayons ardents du soleil émanait également une forte odeur toute spéciale. Le soleil s'était couché, mais la fraîcheur ne venait pas. Un chameau, favori de toute la ferme, s'approcha d'un pas majestueux et en branlant la tête de la baraque où s'étaient assemblés les buveurs de koumiss, qui avaient l'habitude de lui donner du pain et du sucre.
Kolia alla rejoindre Boris qui était rentré. Assis sur les degrés de la baraque, il causait avec le docteur.
— Nous parlions encore de l'origine du diabète, lui dit nerveusement Boris. 11 va sans dire que dans mon cas, c'est une conséquence de mes excès. Tudieu, quelle vie j'ai menée ! J'étais comme une bête, et j'ai agi ainsi en toute conscience. C'est le pire.
Il jeta un regard oblique vers Kolia, et continua :
— Comment ne pas devenir malade? Je m'étonne seulement d'être encore en vie. Et tout cela comme dans un rêve. Je savais bien que je me perdais.
— Mais quoi donc vous a poussé à vous lâcher ainsi la bride 7 demanda le médecin d'un air bonasse.
— Ce qui m'a poussé ? La rage. Je voulais punir quelqu'un d'autre, et c'est moi que j'ai puni. Je n'en rends responsable personne que moi, Dieu m'en garde ! Et il jeta de nouveau un rapide regard vers son ami.
:- — Il ne reste plus qu'à attendre le dénouement, ajouta t-il après un silence.
— Allons ! allons ! fit le médecin avec impatience. Puis, s'adressant à Kolia :
— Vous devriez, Nicolas Nicolaïevitch, le tenir un peu plus ferme. C'est vraiment ridicule. Il y a un peu de sucre, et il est au désespoir.
Boris fit un geste d'indifférence, se leva et s'éloigna de la baraque.
Plus tard, déjà couché, il dit tout à coup à Kolia :
— Tu sais, je veux faire venir ici ma sœur, Véra. Je vais lui écrire dés demain. Et, si cela ne te fait rien, reste, je t'en prie, jusqu'à son arrivée. Car rester seul m'effraie. Je suis devenu pire qu'une femme. Si dans quelques jours je perds encore de mon poids, il est évident que j'approche de la fin.
— Voyons ! Il ne faut pas se laisser abattre ainsi. Il
va sans dire que je resterai, très heureux si je puis t'être utile.
A la lin de la deuxième semaine de son séjour à la ferme, Boris perdit encore du poids. 11 s'entêtait cependant à continuer, quoique si nuisible, la cure de koumiss, à errer dans la steppe, malgré sa grande faiblesse qui lui interdisait les longs parcours Avec cela, les grandes chaleurs étaient arrivées, qui faisaient souffrir même les plus valides. Les buveurs de koumiss en étaient tellement abrutis qu'ils ne reprenaient figure humaine que vers le soir, quand une fraîcheur relative s'établissait. Des conversations plus ou moins sensées s'engageaient alors, auxquelles Kolia prenait part.
Un soir, un groupe, parmi lequel nos deux amis, s'entretenait autour de la tente commune.
Il y avait là un monsieur bilieux, une étudiante de Saint-Pétersbourg, quelques étudiants etlepère Jean, notre vieille connaissance.
— Le manque de fondement de toutes vos théories est insuffisamment prouvé... disait un étudiant.
— Mais je ne suis nullement partisan de ces théories... Il est vrai que votre opinion demanderait à être justifiée, répondit le prêtre.
Soudain, plus nerveux que d'ordinaire, intervint le monsieur bilieux.
— Cela veut bien dire, Monsieur l'étudiant, que je vais très « chrétiennement )) me remplir le ventre,
et me (( perfectionner ;) tranquillement pendant que d'autres meurent de faim. Je chercherai en moi le ((royaume de Dieu », et je me ficherai de tout le reste ? (1).
— Du tout, fit l'étudiant avec assurance ; par le iait même que vous perfectionnerez votre personnalité morale, vous servirez votre prochain.
— C'est à merveille! Comme cela, je n'ai pas à m'inquiéter! Allez, nous vous connaissons bien !
— Mais nous nous inquiétons fort au contraire : l'œuvre de perfectionnement ne s'accomplit pas sans lutte ni souffrance.
— : Parfaitement, approuva à voix basse l'étudiante.
— Et nous appelons ça la lutte ! reprit avec humeur le monsieur bilieux. Je sais d'où vous viennent ces idées... A mon sens, non seulement elles ne valent rien, mais elles sont nuisibles, immorales, quoiqu'on veuille, les faire passer comme les plus morales.
— Excusez-moi, dit à son tour l'étudiante d'une voix calme et réservée : |mais il est bien probable que vous ne croyez à rien ; de là vos paroles... Et vous êtes malheureux, parce que tous les non-croyants sont malheureux.
- Les paroles de la jeune fille eurent sur un interlocuteur l'effet d'un courant électrique. Très agité, et
(1) Allusion à l'ouvrage de Tolstoï : Le royaume de T>ieu est en vous'.
jetant vers Boris des regards comme s'il cherchait en lui un allié, il s'écria :
— Croire? En quelque chose d'indéfini, d'inconnu ?... Je ne suis pas un sot pour croire en une fiction, qui ne se distingue pas beaucoup de la croyance qu'on sera condamné dans l'autre monde à lécher une poêle rouge !
— Vous ne croyez pas en Dieu, et moi j'y crois, dit la jeune fille.
Elle ajouta après un silence :
— Je serais perdue si je ne croyais pas à la bonté du principe qui nous dirige tous.
Le monsieur n'en continua pas moins à faire parade de son athéisme. Il ajouta :
— A mon avis, le principal, c'est la réorganisation sociale... Avez-vous lu Louis Blanc ?
— A mon avis, « le principal » est la réorganisation de ma personnalité : le fondement de la vie est l'individualité ; la mienne, la vôtre, toute individualité, fit doucement la jeune fille.
Puis, sans ajouter un. mot, elle se leva et s'éloigna. Comme le monsieur bilieux s'était tu aussi, et, après avoir achevé sa tasse de koumiss, était parti dans la steppe, Boris et Kolia s'en furent à leur tour.
— Et d'après toi, Boris, où est le principal ? demanda Kolia. . .
— Le principal ?. . . xMais il n'y a aucun doute, c'est lui qui a raison.
— Je trouve, au contraire, que l'étudiante est plus près de la vérité. Il est vrai, comme toujours dans ces sortes de discussions, que tous les deux n'ont pas complètement raison.
Il s'absorba, ruminant cette question qui, si souvent déjà, s'était posée à lui pendant ces dernières années.
Le soir, après le souper, les hôtes de la ierme se montraient plus joyeux et plus animés que d'ordinaire. Kolia n'était pas moins gai. Devant cette gaieté, Boris se sentit plus attristé encore et rentra chez lui pour écrire à Varegnka. Dans sa lettre, il lui décrivait son état sous les plus sombres couleurs, et disait n'avoir plus longtemps à vivre.
Quelques jours encore se passèrent. Un après-midi, au moment où la chaleur était la plus suffocante et où l'ait' embrasé semblait s'agiter à l'horizon en ondes molles, Boris se dirigeait lentement, d'un pas pénible, vers la tente commune. Soudain, il s'entendit appeler. C'était l'étudiante.
— Attendez un instant, dit-elle. Et, sans préambule, elle ajouta :
— On dit qu'étant donné le caractère de votre maladie, il vous est nuisible de boire du koumiss. Alors, pourquoi le faites-vous et pourquoi êtes-vous ici ?
— Gela importe si peu maintenant, répondit-il avec peine.
— Pourquoi ce maintenant ? Ça n'a pas de sens. Il faut penser à votre santé.
11 ne répondit pas.
— Partez au plus vite. J'ai déjà dit à Nicolas Nicolaïevitch de vous emmener d'ici ?
— Hélas ! où irais-je, maintenant, fit-il d'un ton désespéré.
— Où vous voudrez, mais ne restez pas ici.
— C'est fini, je ne me rétablirai plus. '
— Il faut croire à votre rétablissement, et vous vous rétablirez.
— Croire? Oui, l'autre jour vous parliez de la foi. L'avez-vous vraiment?
Et il regarda dans les yeux de son interlocutrice.
— Et vous, vous ne l'avez vraiment pas ? C'est impossible ! s'écria-t-elle.
— Non.
— Mais vous croyez-bien à quelque chose !
— A rien du tout.
La jeune fille se tut, comme si elle s'était sentie offensée.
— Pourquoi croire? En quoi croire? reprit-il, irrité. Le monsieur bilieux croit en Louis Blanc, le père Jean en son Dieu, vous et les étudiants en Tolstoï, que sais-je... Qui a raison?
— Pourquoi en Tolstoï? Mais pas du tout, fit-elle mécontente.
— Eh bien, au christianisme rationaliste... Les
catholiques au pape. Et que résulte-t-il de toutes les croyances? Il vaut mieux ne croire à rien du tout, que chacun à autre chose. L'union entre les hommes serait plus facile. Je sais que je ne sais rien, et que je ne puis rien savoir. A peine si je comprends le peu qu'il m'est donné de comprendre. . . Dites-moi, par exemple, pourquoi ai-je vécu ma vie courte et stupide, vie pleine de souffrances? Pourquoi?
— Vous êtes très malheureux, et je vous plains beaucoup, fit la jeune fille d'un air triste.
— Peut être.. . C'est même certain.
Il s'arrêta, respirant péniblement.
— Je me sens de plus en plus mal. Le souffle me manque, dit-il d'un ton morne. Personne ne le croit ici, et à vrai dire, je ne m'attendais pas à ce que la fin fût si proche.
— Mais quelle idée! Quelle fin?
— Vous dites comme les autres, fit Boris. Et il retourna dans la steppe.
Après le souper, il était sorti sur la route, avec les autres; tout à coup il chancela et tomba. On s'empressa autour de lui, on le porta dans sa baraque et on le coucha. Ce n'est qu'au bout d'une heure qu'il revint à lui. Kolia voulut télégraphier à Varegnka, envoyer chercher le médecin à Samara, mais son ami l'en empêcha, disant qu'il avait simplement été pris de vertige à la suite de la triple influence du koumiss, de la chaleur et de la fatigue, et que cela
passerait. Cependant, il resta couché toute la journée du lendemain, refusant nourriture et koumiss, ne buvant que du thé avec du citron.
Avant le dîner, se sentant plus mal, il demanda à Kolia un morceau de papier et écrivit quelques lignes, qu'il mit dans son portefeuille.
Kolia. le médecin de la ferme, et Kolossov se relayèrent toute la journée auprès dé lui.
Gomme exprès, la chaleur devenait chaque jour plus terrible, écrasant de son poids tous les habitants de là ferme.
Après quatre jours, pendant lesquels les forces du malade diminuaient rapidement, et son état devenant désespéré, son ami se décida à avertir les parents de Boris. Il envoya un télégramme à la sœur de celui-ci et une lettre à Varegnka.
Quelques jours se passèrent encore. Kolia était allé dans la salle à manger pour boire du thé, lorsque le médecin entra vivement, en criant:
— Matveï Matveïevitch, Nicolas Nicolaïevitch, vite, ça va mal !
— ■ Qu'y-a-t-il?
— C'est la fin !
Boris était couché, immobile, sur son lit, la respiration de plus en plus haletante. Kolia, deux médecins, Kolessov et le père Jean ne quittèrent plus le moribond. Le pope s'approcha de son chevet, se pencha, et lui proposa de l'administrer,
— Non! fit Boris, d'une voix à peine perceptible. Son râle était si bruyant, que cela faisait frissonner
les assistants.
— Que sentez-vous? lui demanda Kolossov, en arrangeant son oreiller.
— Pas d'air! pas d'air! murmura-t-il. Et ce furent ses dernières paroles.
On lui releva le buste, on approchât son lit de la porte, afin de lui donner plus d'air ; on lui fit une injection sous-cutanée d'éther; mais rien ne put le soulager. Vers midi, il aspira fortement à plusieurs reprises ; sa poitrine se dilata sans se contracter de nouveau, il s'allongea, puis demeura inerte. Kolossov lui ferma les yeux, et il resta ainsi, près de la porte, le nez et le menton amincis, avec une expression grave et noble sur tout son visage.
On envoya le même soir des dépêches aux parents et à Varegnka. En mettant en ordre les papiers et les affaires du mort, on trouva dans son portefeuille un morceau de papier où était écrit au crayon :
« Je meurs. C'est bien par ma faute... On est toujours puni de ses faiblesses. Il y a évidemment hypertrophie de tous les organes... Je prie de remettre mes papiers et mes vêtements à ma sœur Verotchka, que j'institue héritière de ma défroque matérielle. ))
Plus bas, après un trait, il avait ajouté :
« Je prie de nouveau Varegnka de me pardonner. Je remercie mon cher Kolia. »
Quand Kolia lut ces lignes, son cœur se serra et il fondit en larmes.
« Comme c'est étrange, inattendu, terrible, » se disait-il. Et jamais, comme à ce moment, la vie ne lui avait semblé aussi compliquée, aussi difficile et grave.
« Pourquoi vivre alors, si la vie se termine ainsi "> Pourquoi est-ce que je vis) Pourquoi Boris a-t-il vécu ? »
L'étudiante de Saint-Pétersbourg s'approcha de lui et dit:
— Qui aurait pu s'y attendre?
— Moi, du moins, je n'y aurais jamais cru...
— Et surtout mourir dans la disposition d'esprit de votre parent: Il ne croyait en rien.
La voix de la jeune fille tremblait, son visage était pâle et exprimait une profonde émotion. Sans rien ajouter, elle s'éloigna et Kolia crut la voir pleurer.
(( C'est effrayant, songea-t-il en pensant que Boris n'était plus );. Et il se demanda :
« Et moi, crois-je en quelque chose? ))
Et avec terreur, il s'aperçut qu'il ne trouvait en lui nulle foi certaine, aucune solution nette des questions qui, avec une force particulière, se posaient à lui en ce jour.
Varegnka avait reçu la dépêche de Kolia où il lui annonçait l'état grave de Boris, au moment où, alar-
mée par la lettre précédente, elle allait partir pour la ferme de Kolossoy. Les quarante-huit heures passées en wagon lui semblèrent durer huit jours. Enfin, voici la station de la ligne d'Orenbourg où elle devait prendre la voiture conduisant chez Kolossov.
Les steppes s'étendent sans fin ; parfois on traverse un grand village, avec des moulins à vent sur les collines. Voici enfin la ferme de Kolossov, là-bas, dans un creux. La jeune fille cherche à voir et aperçoit un cortège qui monte lentement à sa rencontre.
— Qu'est-ce donc ? Pourquoi cette foule 7 demande-t-elle au cocher.
— Je me le demande aussi, fait-il. Nous verrons bien quand nous approcherons.
Les chevaux de la steppe descendent au grand trot la pente, sans butter une seule fois. Varegnka commence à distinguer les détails du cortège. En avant marche un pope ; derrière vient un cercueil, porté à bras et suivi par une foule de gens.
— C'est un mort qu'on emporte, fait le cocher d'un air dégagé.
Varegnka se tait, regarde et sent que le faible espoir qui vivait encore en elle fuit et s'envole. Le cortège est déjà tout proche. Elle voit très bien le prêtre, avec ses longs cheveux noirs lui retombant sur les épaules, elle aperçoit Kolia, au nombre des porteurs du cercueil. Elle reconnaît Kolossov.
(( Et Boris, où est-il donc ? » songe-t-elle.
Elle examine la bière recouverte d'un velours cramoisi et bordé de brocart qui se balance légèrement au rythme du pas des porteurs. Des hommes et des dames suivent, parmi lesquels une jeune fille maigre, tout en larmes. Varegnka l'examine plus attentivement et reconnaît Verotchka, la sœur de Boris. Derrière elle marche une petite vieille, également en larmes : c'est la bonne vieille tante de Verotchka.
— Arrête ! Arrête, cocher ! crie Varegnka toute bouleversée.
La voiture s'arrête brusquement et la jeune fille s'élance. En l'apercevant, la sœur de Boris court à sa rencontre et tombe dans ses bras. Le cortège fait halte. Kolossov s'approche à son tour.
— C'est lui ? Oui? demande Varegnka.
— Oui, c'est Boris Nicolaïevitch.
— Je veux voir son visage.
— A l'église. Ici, ce n'est pas facile, fait Kolossov. Et l'on se remet en marche.
ii;
Les chaleurs de 1891 eurent les plus graves conséquences dans le gouvernement de Samara et trente Ijàutres gouvernements. Toute la récolte fut perdue.
Bien que Kolia Glebov fût de retour à Moscou et continuât à suivre les cours de l'Université, la famine qui commençait à décimer la population du rayon éprouvé, absorbait toute son attention.
Des paysans du gouvernement de Samara, où M. Glebov avait ses propriétés, venaient voir le jeune étudiant à Moscou pour lui conter leur détresse. Après leur départ, il se disait qu'il devait faire quelque chose pour les soulager. Mais que pouvait-il, en face de quatre villages, avec plusieurs milliers d'habitants qui imploraient son aide? Il n'avait pas d'argent, et ne savait à qui en demander. Certes, son père enverrait quelques centaines de pouds de blé, mais ce n'est pas avec cela que, pendant tout un hiver, on ferait vivre quatre grands villages. Soudain, l'idée lui vint de raconter dans les journaux ce qu'il venait d'apprendre sur la famine de Samara. Pour la première fois de sa vie, il se mit à écrire un article. Il se décida, à dessein, à ne pas faire de style, mais à écrire comme il sentait. Après avoir achevé son travail, il mit un postscriptum :
« Prière d'envoyer les dons à la rédaction du journal, aux initiales N. G. ))
Dés le lendemain, l'article parut dans le seul journal libéral qui s'édite à Moscou. Le gouvernement ne cachait plus la détresse des affamés ; au contraire, il était urgent d'en parler le plus possible.
Lorsque Kolia vit, imprimées dans un journal, ses
propres expressions et ses paroles, son cœur tressaillit de joie et de satisfaction. Quelques jours après l'apparition de son article, il reçut du journal diverses souscriptions au profit des affamés de Samara, qui se montaient à deux cents roubles.
Son article lui valut en outre la visite d'un monsieur Gordeïenko, se disant écrivain, et qui lui demanda comment on pourrait se rendre chez Kolossov, et si les villages éprouvés par la famine en étaient loin, afin qu'il pût leur venir en aide suivant ses moyens. Il avait l'intention d'établir des réfectoires gratuits, et demanda au jeune Glebov s'il n'avait pas l'intention d'aller, lui aussi, prêter aide aux malheureux sur place. Cette proposition troubla fort Kolia. Il éprouvait une certaine appréhension à laisser tout à coup Moscou et l'Université, sa vie d'étudiant qui commençait à devenir une vie régulière, et à aller. Dieu sait où, dans ces grands et pauvres villages, comme l'était par exemple Ivonovka, dans le cimetière duquel reposait Boris. Il continua donc à fréquenter les cours avec une ponctualité plus grande que de coutume, et assista même à ceux où il n'allait généralement pas, comme pour s'assurer s'ils étaient vraiment aussi ennuyeux et inutiles qu'il le croyait. Dans la salle du cours de grammaire slave ne se trouvaient que trois étudiants. Le professeur, maigre, exsangue, faisait une dissertation filandreuse sur les différences existant entre deux lettres similaires de l'alphabet.
« Le peuple meurt de maladie et de misère, la masse populaire peine autour de nous, cette masse infinie, inconnue, malheureuse, songeait Kolia en écoutant le professeur; elle attend notre secours, elle clame vers nous, et nous demeurons ici, dans les villes, menant notre vie oisive, lausse... » • Sans écouter jusqu'à la fin de la leçon, le jeune homme sortit, et sa décision fut aussitôt prise : il irait au milieu des affamés. Il se rendit directement chez M. Gordeïenko et lui fit savoir qu'il se rendrait dès le lendemain avec lui et le tolstoïen Deruguine à Samara. Puis, rentré chez lui, il écrivit à ses parents pour les informer de sa décision.
Jamais il ne se sentit plus heureux que pendant le dernier jour qu'il passa à Moscou, et les quarante-huit heures de son voyage en troisième classe jusqu'à Samara.
« A quoi bon l'Université et les sciences ? songeait-il, quand l'occasion se présente d'acquérir le plus grand des savoirs : la manière de servir et d'aimer son prochain. ))
La famine atteignait à son apogée. On était à la fin de février 1892, et depuis quatre mois, Kolia habitait à Ivonovka. Ce village était le centre du rayon qu'il avait assigné à son activité. Il occupait l'une des chambres de l'isba d'un paysan sectateur de sa connaissance ; un étudiant en droit, Vassiliev, garçon charmant et simple, logeait avec lui. Les autres mem-
bres du groupe venus pour secourir les paysans, Gordeïenko, Deruguine et sa femme Beliavskaïa, s'étaient installés dans un autre grand village, Petrovka, où ils avaient organisé un centre de secours indépendant.
Kolia se sentait occupé et conquis par cette œuvre de charité, comme il ne l'avait jamais été. Toute la journée, une foule de paysans entourait sa demeure, et il faisait tout son possible pour satisfaire à leurs demandes. Mais après avoir dépensé le montant de la souscription qu'il avait suscitée et les deux mille pouds de seigle qu'il avait reçus de son père, il était resté sans ressources. Cependant, la misère du peuple augmentait chaque jour. Il commençait à se désespérer, lorsqu'une aide inattendue survint. Gordeïenko avait également adressé un appel dans les journaux de Pétersbourg, et, avec son adresse, avait donné aussi celle de Kolia ; de nouvelles sommes d'argent leur parvinrent à chacun. A lui seul, Kolia reçut jusqu'à quatre mille roubles. Il ne regrettait plus son voyage au pays de famine ; il avait conscience, au contraire, d'accomplir une œuvre bonne et utile, et cette conviction l'encourageait et lui donnait des forces pour la poursuivre, malgré les spectacles douloureux qui l'environnaient
Une terrible épidémie de fièvre typhoïde et de scorbut sévissait à présent dans tout le gouvernement, et il semblait qu'Ivanovka fût le plus éprouvé de tous
les endroits. Presque chaque maison avait des malades, et les décès étaient fréquents. Le bétail tombait sur les routes, de faim et d'épuisement.
Toute la journée, Koliâ parcourait les villages, inspectant les réfectoires, en ouvrant de nouveaux, contrôlant le nombre des malades. Le soir, il écrivait des dizaines de lettres à des gens connus et inconnus, lançait des appels dans les journaux, où il décrivait la misère et demandait partout aide et subsides.
Durant les longs trajets qu'il avait à faire, il ne cessait de songer au sort du peuple russe, qui souffrait de la famine cette année, qui en avait souffert six ans auparavant, et bien d'autres fois encore, et se trouvait exposé à voir se reproduire, Dieu sait pendant combien de temps encore, le même fléau.
(( Que faire ? Comment mettre un terme à ces maux?))
Puis ses pensées le ramenaient à l'organisation de sa propre existence. Il se disait qu'il faut être pur et honnête jusqu'au bout, plus pur et plus honnête que le monde qui l'entourait; qu'il faut être prêt au dévouement et au sacrifice, pour l'accomplissement du bien .
Durant ce temps, sa seule lecture était l'Evangile, ce petit livre qu'il avait acheté lors de son premier voyage sur la Volga. Et les pensées, les phrases, les mots évangéliques le hantaient sans cesse, se mêlant à ses propres pensées. Ce qui le préoccupait le plus,
c'était la nécessité de faire son service aussitôt qu'il aurait quitté l'Université, et l'idée qu'il serait peutêtre obligé de le faire dès l'automne prochain, s'il abandonnait l'Université, le préoccupait continuellement. Etre soldat, tenir un fusil et faire l'exercice, lui paraissait si étrange, si contraire à ce qu'il ressentait à ce moment, qu'il en souffrait.
Absorbé dans ces pensées, après un trajet de vingt verstes accompli à travers la steppe par un grand froid, il arrivait dans un village, et se rendait au réfectoire. Les paysans qui s'y trouvaient s'avançaient à sa rencontre, avec de profonds saluts et des paroles de reconnaissance. Et en considérant ces hommes affamés, négligés, mais bons, au cœur simple, il se pénétrait d'un grand amour pour eux, et la vie lui apparaissait de plus en plus belle et joyeuse. Son désir de souffrance et d'abnégation pour venir en aide à ces malheureux, augmentait encore et lui paraissait plus indispensable.
Et lorsqu'il entrait dans les isbas, où gisaient les malades le corps marqueté de taches bleuâtres, les gencives enflées, une sorte de haine montait en lui contre tous les repus et les indifférents.
Parfois, il rendait visite à Gordeïenko et à Deruguine, allait voir leur réfectoire, et passait la nuit chez eux, Le soir, des conversations animées s'échangeaient. Les deux amis de Kolia comprenaient parfaitement ce qui se passait en lui, car ils sentaient de même. Mais
eux, ils attribuaient le mal à ce que la Russie ne suivait pas leurs idées. Ils étaient convaincus que la réorganisation religieuse, autrement dit morale, de la vie russe, pouvait seule améliorer sa vie matérielle. Ils ne cachaient pas d'où leur venait cette opinion, et donnèrent à Kolia une copie manuscrite d'un nouvel ouvrage, très en vogue à cette époque.
L'idée de l'auteur (i) était que seul le perfectionnement intérieur de chaque individu peut concourir au perfectionnement social. Kolia, qui avait, à ce moment même, un ardent désir de s'amender, fut confirmé dans la conviction que, seul, le perfectionnement personnel conduit à la possibilité de secourir d'autres individus, et notamment les affamés.
Gordeïenko et Deruguine prêchaient cette idée aux sectateurs et aux paysans orthodoxes, et de véritables débats religieux s'engageaient. Les prêtres et les autorités de l'endroit ne se montraient pas très satisfaits de ces prédications, mais ils fermaient les yeux. Par contre, à l'égard de Kolia, le pope observait une attitude plus amicale. Une vingtaine de ces membres du clergé allaient même jusqu'à s'occuper de ses réfectoires. En bons termes avec tous, il gardait une attitude simple et évitait des entretiens philosophiques que recherchait Gordeïenko, et les avait ainsi plutôt pour alliés.
( i ) Tolstoï père.
Un jour qu'il faisait froid, que lèvent du Nord piquait de façon désagréable, Kolia, revenant tout transi de la steppe, entra dans son isba.
— Vous savez, Nicolaï Nicoloïevitch, le groupe sanitaire est arrivé, lui dit joyeusement l'étudiant Vassiliev. Nous avons enfin gain de cause. Ils sont cinq, un médecin, deux infirmières et deux infirmiers. Ils logent, en attendant, de l'autre côté de la rive.
— Ah, vraiment ! fit Kolia du même ton satisfait. Et, sans ôter son touloupe, le jeune homme courut
rendre visite aux arrivants.
En entrant, il reconnut aussitôt dans le médecin, une vieille connaissance: Gorbov, l'étudiant qu'il avait rencontré si souvent chez Rjevsky pendant sa première année d'études, et qui lui avait tant plu. Tous deux furent très satisfaits de cette rencontre, et Kolia, après avoir mis le médecin au courant de l'état de l'épidémie, regarda du côté des jeunes filles ; tout à coup, il reconnut dans la demi-obscurité, Manetchka, Comme toujours, calme, presque majestueuse, le visage large et intelligent, les yeux grands, sa forte poitrine serrée dans un jersey de laine et l'épaisse natte de ses cheveux tordue sur sa nuque, elle s'avançait à sa rencontre.
Kolia ne revenait pas de sa surprise.
— Vous } fit-il enfin, sans cacher son émotion.
— Moi, fit Manetchka. Bonjour !
L'autre infirmière s'approcha également et tendit
la main au jeune homme. Il reconnut en elle la camarade d'études de:Manetchka, la modeste Kologrivova.
— Rien que des vieilles connaissances ! C'est parfait ! s'écria-t il avec bonne humeur.
Il passa toute la soirée avec les nouveaux arrivants, leur faisant connaître la situation des affamés et l'état de l'épidémie, examinant avec eux la meilleure façon d'organiser les services sanitaires.
Dès le lendemain, Gorbov et ses camarades se mirent à l'œuvre. Le médecin et les deux infirmières s'installèrent à Ivanovka, centre de l'épidémie, tandis que les deux infirmiers allèrent demeurer dans un grand village voisin.
Kolia passait souvent ses soirées chez Gorbov qui demeurait dans la maison où le détachement sanitaire et la pharmacie étaient installés. Les deux infirmières occupaient une isba voisine. Le soir, tous se réunissaient chez Gorbov, y soupaient, prenaient du thé et prolongeaient leurs entretiens jusque fort avant dans la nuit. L'étudiant Vassiliev, Gordeïenko et Deruguine leur rendaient visite.
Quinze jours s'étaient passés depuis l'arrivée du détachement sanitaire. Un soir, Kolia était resté plus longtemps qu'à l'ordinaire chez Gorbov. On s'entretenait de nouveaux cas de scorbut et le jeune homme parlait avec animation.
— Je ne puis comprendre, disait-il, comment des gens peuvent vivre tranquillement là-bas, à Péters-
bourg et à Moscou, danser dans les soirées données au profit des affamés, manger des bonbons, des huîtres, boire du Champagne qu'on vend dans les bazars de charité, quand ici on meurt de faim. Comment leur faire toucher du doigt les horreurs qui se passent ici ? Comment les ramener à la raison ?
Ces paroles trahissaient tant d'indignation, que ses interlocuteurs ne pouvaient s'empêcher de sentir comme lui.
Cependant, Manetchka, qui semblait agitée, se leva soudain et s'approchant d'un long banc, s'y éten dit. Un silence se fit. Gorbov s'approcha de la jeune fille, et lui demanda en lui prenant la main :
— Qu'y a-t-il ? Vous ne vous sentez pas bien ?
— Non, je me sens seulement un peu lasse aujourd'hui,
Gorbov lui posa la main sur le front, puis dit, après un instant :
— Çà y est.
— Quoi donc ? demanda Manetchka.
— Un petit accès de typhus, fit le médecin, et, retirant de la poche son thermomètre, il dit à la jeune fille : Allons ! placez-le.
11 constata une élévation de température, et la fît aussitôt conduire chez elle.
Le lendemain soir elle était déjà sans connaissance, avec une fièvre de 400. C'était bien la fièvre typhoïde. Cet événement produisit une pénible impression sur
tout le groupe sanitaire. Mais, après trois semaines de maladie, le moment des crises passé, Manetchka entra rapidement dans la voie de la guérison. On lui avait coupé sa magnifique chevelure. Son visage, surtout dans l'expression, avait changé. Il était devenu encore plus sérieux mais moins grave, plus doux, plus féminin. Ses grandes mains, trop musculeuses, s'étaient affinées. Jamais, comme pendant ces jours de convalescence, elle n'avait tant plu à Kolia. Sa constante froideur, qui le repoussait, disparut et Gt place au contraire à la douceur et la timidité. Ses mouvements étaient moins brusques, et son teint plus tendre. En somme, elle était devenue plus fine de corps et d'âme. Kolia venait chaque jour prendre des nouvelles de la malade. Pendant sa convalescence, il demeurait assez longtemps auprès d'elle et ne la quittait qu'à regret. Elle lui devenait chaque jour plus sympathique. En lui contant ses occupalions, il ressentait pour elle un sentiment doux et simple, comme il n'en avait encore jamais éprouvé pour aucune jeune fille, En regardant les grands yeux honnêtes de Manetchka, qui le considérait avec attention, ses mains décharnées, il se trouvait si calme, si à son aise en sa société, qu'il avait peine à la quitter, et se consolait par la perspective de la revoir le lendemain.
La jeune fille n'était pas moins heureuse de le voir : une lueur passait dans ses yeux, elle pâlissait légèrement, et, se mettant sur son séant, elle le ques-
tionnait sur la situation des malades, des affamés, lui montrait parfois les lettres qu'elle recevait de sa mère ou de Varegnka. Et, sans s'en apercevoir, il prit tellement l'habitude de la société de Manetchka, qu'il eût été fort peiné de s'en séparer. Il s'apercevait bien qu'elle lui plaisait, mais ne se rendait pas compte si ce sentiment était très profond. D'ailleurs, il n'avait pas le temps d'y penser.
Un soir, contrairement au désir qu'il lui avait exprimé dans une lettre, arriva chez lui sa sœur Varegnka. Elle venait se joindre au groupe sanitaire, et s'installa avec les deux jeunes infirmières.
Manetchka se sentait déjà si bien qu'elle recommença à soigner les malades. Avec la ponctualité qui lui était propre, elle se remit à visiter ses typhiques. qui l'aimaient et avaient confiance en elle à cause de son air impassible. Dès le troisième jour de la reprise de ses occupations, Kolia l'aperçut au milieu de la rue du village, avec un étrange fardeau sur ses bras. Intrigué, il s'approcha et vit qu'elle portait une vieille femme, la tête tombant sur le bras de la jeune fille d'une façon peu naturelle, et les jambes ballantes.
— Mais vous allez vous faire du mal ! s'écria Kolia en accourant ; c'est une typhique ?
— Morte, répondit tranquillement Manetchka. Elle était couchée parmi les malades, et a expiré hier. Toute la famille est malade, c'est terrible, et personne n'est venu pour l'emporter.
— Et où la portez-vous ? fit-il, venant en .aide à la jeune fille.
— Mais le plus loin possible de ces pauvres malades. Il faudrait également les porter à l'hôpital.
Les deux jeunes gens se rendirent avec le corps dans la baraque voisine de l'hôpital des typhiques ; puis s'étant munis d'un traîneau, ils allèrent chercher la famillede la vieille femme pour la faire entrer à l'hôpital.
Varegnka, de son côté, se mit à soigner les malades avec un tel zèle qu'on ne savait même pas quand et où elle mangeait et se reposait. Son exemple stimula ses camarades qui, épuisés, commençaient à se relâcher. Les paysans qui appelaient Manetchka et Kologrivova infirmières ou sœurs de charité, surnommèrent Varegnka (( notre ange gardien ». Lorsqu'elle passait dans la rue, avec sa simple pelisse noire, et chaussée de bottes de feutre durci, les paysans sortaient des isbas, accouraient à sa rencontre en la priant de venir, ne fût-ce que pour jeter (( un petit coup d'œil )) à leurs malades. Et la jeune fille se rendait à ces appels.
Tout le monde travailla avec courage et zèle durant deux mois encore. La période la plus critique touchait à sa fin. Le printemps approchait. La neige fondit et les premières herbes apparurent dans les endroits exposés au soleil. Avec le temps doux, le moment des semailles arriva, et le peuple commença à reprendre vie.
Mais Kolia et ses amis ne pouvaient encore abandonner leur oeuvre, car, malgré le printemps et la reprise des travaux, le blé manquait, et il fallait nourrir les affamés jusqu'à la nouvelle récolte. L'épidémie déclinait et les membres du détachement sanitaire, ayant moins de travail, pouvaient plus souvent se réunir et se livrer à de longs entretiens.
Vers la fin de mai, Varegnka se disposait à retourner à Dolgoïé. La veille de son départ, au soir, Kolia, passant devant le cimetière, fut surpris d'apercevoir sa soeur. Elle demeurait, les bras tombants, la tête levée, immobile, comme absorbée dans ses pensées. Alors, il se rappela qu'à la place où elle se tenait, se trouvait la tombe de Boris.
(( A quoi pensait-elle ?N'est-ce pas pour cela qu'elle est venue ici, et s'est tant exposée au milieu des typhiques, pour tomber malade à son tour et mourir ? Peut-être ! »
Mais le printemps était venu, et, demain, elle partait bien portante.
Respectant son recueillement, Kolia s'éloigna et se dirigea vers la steppe. Il éprouvait également le besoin d'être seul, de prier et de se recueillir. Pour la première fois depuis son arrivée à Ivanovka, il aspirait à s'échapper de ce pauvre village affamé, de ce misérable milieu de souffrances humaines, et à aller se replonger dans la pure nature. Il songea à Manetchka, au sentiment qu'il avait éprouvé pour elle, à la
2ÇÔ APAISEMENT
sorte de refroidissement survenu après l'arrivée de Varegnka et à la comparaison qui, au désavantage de Manetchka, s'était établie en son esprit.
(( Pourquoi Varegnka est-elle donc à ce point supérieure? Ou bien en impose-t-ellepar son exemple?»
Quoi qu'il en fût, il savait que, depuis l'arrivée de sa sœur, ce qu'il avait pris pour un commencement d'amour pour Manetchka avait disparu, ne laissant place qu'à cette simple amitié qu'il avait pourGorbov, Kologrivova et les autres.
A la fin de juillet, l'œuvre de secours aux affamés dans le gouvernement de Samara étant terminée, tous les infirmiers volontaires partirent. Kolia retourna à Dolgoïé.
Les Glebov, surtout la mère, furent frappés du changement qui s'était produit chez leur fils. Il avait maigri, était devenu plus "nerveux. Lui-même ne se doutait pas de ce changement, mais ceux qui ne l'avaient pas vu durant tout l'hiver, purent aussitôt remarquer son état d'agitation, sa nouvelle façon de parler, l'expression inaccoutumée de son visage, et l'éclat fiévreux de ses yeux.
— Qu'as-tu donc ? lui demanda sa mère avec inquiétude. Tu es malade?
— Mais non ! Pourquoi ? Je suis maigre ?
— D'une maigreur effrayante! Tu es certainement malade. Tu as probablement souffert de la faim au milieu de ces affamés. Tu t'es donc mal nourri?
— Oui, assez médiocrement, fit-il, se souvenant qu'en effet, durant tout l'hiver, il ne s'était soutenu le plus souvent qu'avec du thé. Il n'y avait pas prêté attention. Sans manger avec les clients de ses réfectoires, comme il se l'était proposé avant son arrivée à Ivanovka, sa nourriture cependant était pire car il mangeait irrégulièrement, n'importe où et n'importe quoi.
— Et vous, comment vous portez-vous ? demandat-il à sa mère, afin de changer de conversation.
— Grâce à Dieu, je ne vais pas mal.
De fait, elle semblait mieux portante que jamais. En revanche, M. Glebov lui parut vieilli, avec une expression de mélancolie dans ses bons yeux las. Varegnka, comme toujours, donnait des soins aux malades, dans sa petite clinique. Mais en somme, l'humeur des habitants de Dolgoïé n'était pas gaie. Au demeurant, après son activité fébrile parmi les affamés, après les souffrances qu'il y avait vues et la connaissance qu'il avait faite de la vie et de ses misères, il trouvait singulier de voir ses parents vivre dans une telle
tranquillité passive et égoïste.
(( C'est étonnant comme c'est toujours la même chose ici », songea-t-il.
Jamais il n'eut mieux conscience des ténèbres dans lesquelles vit le peuple russe. Cette année de disette lui ouvrit les yeux et lui apprit ce qu'aucune Faculté, aucun livre, n'auraient pu lui enseigner. Il savait maintenant ce qu'étaient la pauvreté et la richesse, l'ignorance et l'instruction, le mal et le bien, et il considérait le monde à travers cette nouvelle conception. Il lui semblait ridicule d'avoir pu, il y avait seulement deux ans, s'intéresser aux jeux du village, s'amouracher de Tatiana et tant souffrir à cause d'elle. D'ailleurs, ce qui l'avait inquiété auparavant et qui fut un des côtés désagréables de sa vie : la question femmes, avait cessé de le préoccuper.
Son plus grand souci à l'heure actuelle était plutôt de constater qu'il ne vivait pas comme il le devrait, que son devoir était de modifier son existence et de trouver enfin la situation et l'œuvre qui le réconcilieraient avec sa conscience. Et, plus il cherchait la réponse aux questions qu'il se posait, plus l'inquiétude s'emparait de lui, plus difficile et plus complexe lui semblait la vie.
L'automne était venu, et il lui fallait inévitablement choisir entre ces deux solutions: ou bien quitter l'Université et faire son service militaire, ou bien continuer à suivre des cours de grammaire slave et de langues mortes, et être obligé de faire son service
plus tard. L'une et l'autre solution lui répugnaient également. Finalement, il s'arrêta à une décision radicale: abandonner l'Université et refuser de servir.
Sa sœur, mise au courant de cette décision, quoique craignant pour son avenir, ne l'en dissuada pas. Quant à ses parents, il répondait vaguement, lorsque la question d'avenir après l'interruption de ses études était soulevée par eux.
— Avant tout, tu seras obligé de faire ton service ; tu le sais bien, n'est-ce pas ? lui dit un jour son père.
— Oui, je le sais, répondit Kolia.
M. Glebov pressentait peut-être les intentions de son fils, car il connaissait ses convictions présentes, mais il n'intervenait pas, ne voulant l'influencer, ni dans un sens, ni dans l'autre. C'avait été son attitude constante à l'égard de ses enfants, et cela, dans les questions les plus importantes de la vie, où il demeurait fidèle à lui-même.
Alme Glebov désapprouvait le désir de son fils de quitter l'Université, mais ignorait absolument son intention de refuser son service militaire.
— Si maman s'émotionne tant à propos de n'importe quel bobo de Gricha, que sera-ce quand elle connaîtra ma décision ? Mais j'accomplirai quand même ce que je tiens pour juste, disait Kolia à Varegnka
Puis il ajoutait avec chaleur :
— L'affirmation que le Royaume de Dieu est en
nous, est une vérité étonnante par sa simplicité. Si les hommes la reconnaissaient, tous les maux de la terre disparaîtraient aussitôt d'eux-mêmes.
— Oui, fit Varegnka songeuse.
Lui, les yeux étincelants, continuait à dérouler avec fougue les phrases qu'il venait délire dans un livre :
— Il faut des exploits moraux... On ne doit pas faire ce dont soi même on n'a pas sincèrement conscience. Mais dès qu'on a conscience de la vérité, dés qu'on a compris que les questions vitales les plus complexes que les hommes cherchent à résoudre par la science, peuvent l'être plus complètement et plus simplement par la morale, il est impossible de ne pas agir suivant les exigences de sa conscience. Oui, tout dépend de l'action individuelle.
Varegnka, silencieuse, continuait à écouter les discours juvéniles de son frère. Elle éprouvait à la fois de l'inquiétude et de la joie, en considérant son beau visage, déjà ombragé d'un léger duvet, plein de foi et de décision. Quel changement pendant cette dernière année, et combien sincère il était dans sa conviction! Il lui était devenu, en ces derniers temps, encore plus cher, et elle sentait qu'il n'y avait pas d'homme qui lui fût moralement plus proche. Néanmoins, elle s'inquiétait de ses nouvelles convictions, car, bien que sincères, elle s'apercevait qu'elles lui étaient suggérées par une influence extérieure.
Un jour que le temps était maussade, et que Kolia était resté à lire dans sa chambre, la porte s'ouvrit soudain, et sa mère entra si vivement que le jeune homme en fut effrayé. Il n'avait pas le temps de lui demander ce qui lui était arrivé, qu'elle l'accablait de reproches. Elle étouffait d'émotion, et sa face était secouée d'un tic nerveux.
— Est-ce vrai ? Est ce vrai, ce que tu as entrepris ? C'est impossible ! Oh ! J'étouffe ! Je ne puis y croire ! Je ne puis y croire ! criait-elle.
— Qu'y a-t-il donc?
— Mais tout à l'heure, le vieux Voronine est venu, et nous avons parlé de toi. Il nous a dit que tu veux refuser le service militaire... Mais tu n'ignores pas que ce sont les compagnies de discipline ! Le sais-tu ? Le sais-tu ? Eh bien ! Tu veux t'exposer à cela? Tu veux me tuer et toute la famille avec moi ?
Toute pâle, Véra Semenovna se laissa tomber sur une chaise.
— Si tu avais au moins un peu pitié de moi ! Mais vous n'avez pas de cœur, vous autres, Glebov. Vous avez une pierre à la place du cœur !
— Y a-t-il longtemps que Voronine est là? demanda-t-il d'un ton calme.
Sa mère ne répondit même pas à sa question, et sans le regarder, continua avec animation :
— Je t'en supplie, si tu as quelque affection pour moi.. . Ecoute. . . N'agit pas à la légère. . . Ne te perds
pas, songe à ton avenir, et ne sois pas la cause de ma mort... Déjà, le fait que tu abandonnes tes études me chagrine beaucoup ; mais puisque tu ne le peux pas, comme tu dis, soit... Au moins, dans cette question, je t'en supplie !...
— Mais je n'ai encore rien décidé..., fit Kolia d'un air morne.
— A la bonne heure, à la bonne heure! fit vivement Véra Seménovna. Tu as toujours été sage. Ton père lui-même dit que tu es sous l'influence des idées d'autrui. .. Bien qu'il ne soit pas moins rempli de ces idées bêtes qui sont dans l'air. . . Mais il est rusé, il se tait... Il ne vous conseillera jamais, mes enfants, bien franchement... Que son silence vous soit funeste ou non, il ne s'en inquiète pas. Ainsi, il échappe à toute responsabilité; moi, je ne suis pas comme cela. Je nepuis me taire quand je vois faire des folies. Je ne peux pas ne pas dire que c'est seulement la vanité qui vous conduit, que vous faites cela pour attirer l'attention sur vous .
— Ce n'est pas vrai ! il n'y aucune vanité, chez moi, du moins. Je ferai comme je l'entendrai, et simplement parce que je crois bien d'agir ainsi... Si Dieu me soutient, cela va sans dire.
Véra Sémenovna, qui tout d'abord s'était rassurée, s'émotionna de nouveau. Elle se leva vivement de sa chaise, et, se dirigeant vers la porte., dit de sa voix nerveuse et suffoquée :
— Je te prie, pour la dernière fois, de revenir sur ta
décision, et pour moi, et pour toi. Sinon, tu me tueras comme tu me tues déjà, ou plutôt comme tu m'achèves, car voici trois nuits que je n'ai pas dormi. La santé de Gricha empire, je suis moi-même malade, et si j'ai une nouvelle attaque, ce sera la fin !... Et elle sortit avec bruit de la chambre.
— Il dépend de vous d'être plus tranquille, cria-t-il derrière elle.
— Non ! Pas de moi ! répondit-elle, déjà derrière la porte. Mais de vous tous. Vous me tuez ! Vous me tuez, tous!
Il entendit son pas lourd et préccipité s'éloigner dans le corridor.
(( La vanité ! » se dit avec amertume Kolia. Belle vanité que de goûter les charmes des compagnies de discipline !... Père a raison quand il dit : ne fais pas comme les autres, mais comme tu penses toi-même... D'ailleurs, le livre de Tolstoï dit la même chose... Il ne s'agit pas de vanité, mais de savoir si cela est nécessaire, si cela est utile pour moi et pour les autres ? » Il ne sut répondre à la question qu'il se posait, mais bien qu'il ne fût pas de l'avis de sa mère, il n'était pas certain que son refus de servir pût être réellement utile. C'est précisément cette indécision qui le tourmentait, et l'empêchait de prendre parti.
(( Mais mon refus contribuera-t-il à abolir les guerres et à transformer les glaives en charrues ?))
Lui-même et toute sa vie n'était-ce point une
goutte d'eau dans la mer ? Son acte isolé pouvait-il attirer l'attention, alors que des millions d'hommes s'enrôlent chaque année, dans toutes les parties du monde, et continueront longtemps encore, malgré tout, à agir ainsi ? Et comment des pensées aussi bonnes, aussi justes, pouvaient-elles produire du mal, comme celui qu'il venait de causer à sa mère? Donc, ce bien n'était pas un bien véritable ? Il y avait quelque chose d'inachevé, d'irrationnel dans ses idées !
a Et je lui ai fait de la peine ! Et je la tuerai réellement, si j'agis comme je veux... Que faire "> Que devenir ? Mon Dieu, aide-moi ! ))
Il priait de toute son âme, car il sentait que la logique de la vie était plus forte que la sienne propre.
Il partit pour Moscou. Tous savaient, à Dolgoïé, qu'il y allait pour notifier son intention de quitter l'Université. Mais personne ne savait au juste ce qu'il ferait après, et on s'en inquiétait.
Il décida de servir. Comment s'y résolut-il ? Est-ce parce qu'il craignait d'être influencé par les idées des autres, comme disait son père; est-ce parce qu'il doutait de l'utilité de ce refus en général ; est-ce parce que sa mère, malade, le suppliait de ne pas l'achever ; est-ce parce que son oncle Doubensky le persuadua ; est-ce, enfin, ce qui est plus probable, qu'il s'était luimême effrayé de son avenir et voulait se débarrasser au plus vite de cette corvée ? En tous cas, il se sentit dans la possibilité d'agir autrement.
(( Je ne suis peut-être bon à rien, indécis, songeaitil ; il est certain en tous cas, que je ne suis pas assez fort pour adopter une autre conduite. ))
Servir comme volontaire était le moyen le plus expéditif d'en finir. Le volontaire ne sert qu'un an, tandis que les soldats qui tirent au sort, même après avoir fait des études supérieures, servent deux ans. C:est pourquoi, si étrange que pût paraître la décision de servir par sa propre volonté, alors qu'il voulait refuser complètement, ce fut le moyen qu'il choisit.
Son oncle lui conseilla en outre d'entrer dans le régiment des fusilliers delà garde, où il avait pour ami un chef de bataillon, auquel il voulait le recommander.
De fait, il avait déjà écrit au commandant Proudov et en avait reçu la promesse d'accueillir volontiers Kolia.
Le jeune homme se soumit, et après avoir pris congé de ses parents et amis, il partit pour Tsarskoïe- Selo, où casernait le bataillon de Proudov.
Après un mois d'incorporation, il se fit insensiblement à la vie du soldat. L'existence régulière, les exercices, la gymnastique, influèrent favorablement sur sa santé. Les impressions produites par son séjour au régiment étaient diverses : le soldat qu'il avait rencontré, souffrant du mal du pays, comme la plupart de ses camarades, et cherchant l'oubli et la consolation dans une bouteille de bière, l'intempérant sous-lieutenant Dynine, qui faisait con-
traste avec l'excellent sous-lieutenant Poryschev, les conscrits mal dégourdis et le singulier commandant qui, à la maison, traitait Kolia comme son égal, et, à la caserne, l'attrapait comme un simple moujik.
a Evidemment, ce sont les nécessités du service militaire ; c'est que le système exige l'effacement de la personnalité », songeait-il.
Eprouvant le besoin de s'épancher, il se mit à écrire une lettre à Olga. Depuis son départ de Moscou, c'était déjà la cinquième ou sixième. A la première, elle avait aussitôt répondu par une sympathique missive, venue de l'étranger, où elle se plaignait de son séjour, et lui disait son désir de rentrer vite chez elle, car elle avait le regret des gens, des voitures et des pains russes. Dans ses autres lettres datées de Moscou, elle lui disait, tantôt qu'elle aurait bien voulu pouvoir causer avec quelqu'un qui, comme Kolia, eût le coeur sensible, la comprit; tantôt elle lui demandait des détails sur lui, le consolait, et toujours, associait leur deux .existences, de sorte qu'il s'habituait à son tour à s'unir à elle par la pensée. De plus en plus fréquentes, chacune de ses lettres devenait plus cordiale, plus chaleureuse.
Lorsqu'il se sentait isolé et que son coeur était gros, — et cet état d'esprit se manifestait fréquemment chez lui, — il écrivait à la jeune femme, comme cette fois, en des termes presque passionnés.
(( Ma toute chère Olga, commença-t-il. Ma seule
consolation et mon réconfort est de songer que cette dure vie de caserne aura un jour sa fin... Je ne cesse de penser à toi. Qu'as-tu donc fait pour que je songe aussi fréquemment à toi ? Tu m'as dit, dans ta dernière lettre, qu'un jour, je serais heureux, moi aussi. Oui, mais quand ? Et qu'est-ce le bonheur ? Peux-tu me le dire ? Pour moi, le bonheur sera d'être libéré du service, de te revoir. Pour d'autres, c'est de porter l'uniforme d'officier, ou d'être sénateur. »
Il s'interrompit et songea aux relations qui s'étaient établies entre lui et sa correspondante. Ils ne s'étaient vus depuis plus d'une année, et cependant, jamais il ne s'était senti aussi proche d'elle ; jamais ils ne s'étaient mieux connu, qu'à présent, grâce à cette correspondance établie de façon si inattendue. Il sentait qu'elle aussi éprouvait pour lui plus que de l'amitié.
(( Ne perds pas courage, mon cher garçon, lui écrivait-elle récemment. Aie foi, ton bonheur viendra à ton tour, il viendra quelque chose qui te donnera toutes les satisfactions et te fera pousser des ailes. »
Mais qu'était-ce bonheur ? elle ne le disait pas, et il le lui demandait dans sa réponse.
(( Oui, songeait-il, en quoi consiste le bonheur ? Que me répondra-t-elle > Dans l'amour ? Mais quel amour ? L'amour d'une femme ou celui de tous les hommes ? Dans l'abnégation ? Dans la lutte pour la vérité? Comme le Christ? En tous cas, moi, je n'aurai ni l'un ni l'autre ».
3û8 APAISEMENT
Dans le mois qui suivit, il allait chaque matin faire des exercices, apprenait parfois la théorie avec un sous-officier, faisait de la gymnastique; il s'attendait à ce qu'on ne le considérât bientôt plus comme une recrue, et à être admis à prêter serment.
Le 6 décembre était jour de parade pour son bataillon, qui se rendit à cet effet à Pétersbourg. Ce jourlà, les recrues prêtèrent serment. Mais Kolia resta à Tsarkoïé et ne prêta point serment, comme s'il n'avait point appartenu à ce bataillon.
Il en fut surpris, ne sachant pas ce que les autorités avaient décidé à son sujet. Il était évident, en tous cas, qu'on ne le traitait pas comme les autres soldats. Quelques jours auparavant, le commandant ayant remarqué que le jeune volontaire ne s'était jamais rendu à l'église du bataillon, lui avait conseillé de ne pas manquer à l'office le dimanche suivant. Kolia avait obéi ; il avait été frappé par le luxe, la propreté et l'ordre qui régnaient dans cette petite église. A la fin de l'office, le commandant en personne avait fait le tour de l'église, quêtant. Puis, il s'était approché de Kolia, et lui avait dit affablement :
— Dans quelques jours je vais vous envoyer une communication, et vous ferez exactement ce que je vous écrirai.
Kolia ne savait à quoi faisait allusion son chef, mais le vague pressentiment de quelque chose d'heureux le remplit de joie. Au matin, il trouva sur sa
table la lettre de Proudov. Il y était dit que le conseil de réforme le convoquait à l'hôpital aux fins d'examen, que probablement il le trouverait inapte à servir, et qu'il le réformerait définitivement.
— Me réformer définivement ? répéta-t-il à plusieurs reprises. Mais pourquoi cette bienveillance?
Et il éprouva une sorte de gêne, comme devant un acte d'injustice.
Le jour fixé, à dix heures du matin, il se rendit â l'hôpital. Il attendait depuis quelques instants, lorsqu'un des infirmiers lui demanda s'il était bien le volontaire Glebov, et, sur sa réponse affirmative, le conduisit dans une grande salle où se trouvaient plusieurs majors. L'un d'eux, vieux, ses cheveux blancs coupés ras, avec une barbiche grise, était assis en avant des autres.
— Otez donc votre uniforme un instant, nous allons vous examiner, dit-il d'une voix affable et bienveillante.
Le jeune volontaire sortit dans une pièce voisine, ôta son uniforme, et revint accompagné de l'infirmier qui l'avait aidé à se dévêtir. Deux médecins se mirent aussitôt à l'examiner. Les autres, comme il semblait à Kolia, le regardaient avec curiosité et une sorte de compassion.
— Une grande faiblesse, fit un des médecins qui l'inspectaient, et de l'anémie. Les poumons sont en bon état, mais je crois qu'il y a aussi des symptômes de neurasthénie.
Et s'adressant à Kolia, comme s'il n'avait pas entendu ses paroles et ne comprenait pas la signification du mot neurasthénie, il lui demanda :
— Vous avez les nerfs malades ?
— Non.
— Vous dormez mal ?
— Au contraire, très bien !
— Débilité et anémie, fit le médecin d'une voix haute et péremptoire. Epuisement de l'organisme, compliqué de dépression nerveuse. Vu les artieles 51 et 52 et la nomenclature des maladies de 1883, numéro 271, on peut le faire passer dans la réserve, sans le verser dans la territoriale.
— Certainement, certainement, fit le vieux major avec bienveillance ; écrivez, écrivez : débilité et anémie.
Puis, se tournant vers Kolia, il lui dit avec la même affabilité :
— Vous pouvez aller où bon vous semble, vous pourrez fêter la Noël chez vous.
— Je vous remercie, fit le réformé très touché.
— Allez, allez avec Dieu ! Votre billet de réforme vous sera envoyé.
Kolia salua, passa dans la chambre voisine, se vêtit vivement et sortit en courant de l'hôpital, avec le sentiment d'avoir commis quelque chose de malhonnête, vaincu bientôt par un autre sentiment, celui de la liberté, plus grand encore que celui qu'il avait éprouvé à sa sortie du Lycée, puis de l'Université.
Kolia, à dessein, ne prévint pas Olga Petchnickova de sa libération du service, ni de son arrivée à Moscou. Il pensait la surprendre. Il était trois heures de l'après-midi lorsqu'il sonna à sa porte. Sans se faire annoncer, comme autrefois, il entra dans le salon. Mais à peine s'y trouvait-il, qu'Olga accourut à sa rencontre.
— Kolia ? Et en civil ? Qu'y a-t-il? Elle courut vers lui, le saisit par les deux mains, tandis qu'il baisait l'une après l'autre les mains de la jeune femme.
— Mon Dieu, comme tu es changé! Qu'as-tu ? Que signifie tout cela, se remit-elle à questionner.
— Je suis libéré, tout à fait et pour toujours. Et il lui conta vivement comment et pourquoi il se trouvait là.
— Mais comme tu as maigri, mon cher, mon pauvre petit ! dit-elle tout à coup tendrement, en passant sa main sur la joué du jeune homme. Mais tu es réellement malade.
— C'est plutôt la fatigue, et puis, une nuit en vagon. . . As-tu reçu ma dernière lettre ?
Et, en faisant cette question, il la fixa des yeux. Elle lui répondit d'un regard plein de tendresse. Et à
cette réponse muette, ils sentirent tous les deux que leurs âmes s'étaient fondues en une seule.
— Oui, je l'ai reçue.
Kolia lui tendit sa main qu'elle serra fortement.
— Mon pauvre petit! répéta-t-elle avec la même tendresse. Il faut que j'avertisse mère de ton arrivée. Elle sera heureuse de te voir, elle parle souvent de toi et t'aime beaucoup.
Elle fit quelques pas vers la sortie, puis s'arrêtant vers la porte, et souriant avec une légère ironie :
— Eh bien, en quoi consiste le bonheur? L'avonsnous trouvé ? demanda-t-elle.
Il sourit également et ne répondit que par un hochement de tête, comme s'il avait voulu dire que ce n'était pas le moment d'en parler.
Pendant qu'il attendait, il se prit à songer à la tendresse quasi-maternelle avec laquelle Olga l'avait accueilli, au prix qu'il attachait à leurs relations, et se demanda s'il faisait bien ou mal de se rapprocher d'elle. Au fond, cela lui importait peu. Il n'avait pu se refuser à aller la voir, à correspondre avec elle, à ne pas penser à elle.
Depuis longtemps déjà. Olga et lui aimaient à rester ensemble, et à causer. Pendant l'année de la famine seulement ils s'étaient séparés, cessant de correspondre et semblant ne plus penser l'un à l'autre. La présence de Manetchka, et la vie qu'il menait dans le gouvernement de Samara, avaient banni
Olga de ses pensées. Ce qu'il éprouvait pour Manetchka était tout différent. Il n'était pas attiré vers elle comme vers Olga. Il n'avait pour la jeune fille que de la sympathie, de l'amitié, comme celle qu'il avait pour sa soeur Varegnka : tandis que la présence d'Olga l'enfiévrait, lui était à la fois agréable et pénible.
Olga revint au salon et lui annonça que sa mère allait venir.
De fait, bientôt la vieille dame apparut, s'appuyant sur une béquille. Kolia courut à sa rencontre.
— Ah ! Te voilà de nouveau oiseau libre, fit-elle. Je t'en félicite. Et que vas-tu faire, maintenant.
— Je verrai, je n'ai pas encore décidé.
— Mais il faut se décider. Je vois que la jeunesse d'aujourd'hui est toujours dans l'attente et ne fait rien.
Alors, Kolia lui confia ses projets de vie et d'action à la campagne, au sein du peuple.
— C'est fort bien, approuva la vieille dame, seulement, cette activité n'est pas encouragée, paraît-il, par le gouvernement. Et puis, tous ces rêves, tous ces projets : fondations de cours, de bibliothèques populaires et je ne sais, quoi, sont bons pendant un certain temps. Mais quel sera ton métier ?
— Voyez-vous, grand'mère, fit-il doucement, à mon avis il vaut mieux (( ne rien faire que de faire ce qui ne vaut rien », ainsi que l'a dit un auteur célè-
bre (1). Combien en est-il qui se livrent à des occupations moins que rien, et que l'on croit une œuvre très importante 5
— Alors, laisse-moi te dire que tu répètes là une sentance philosophique erronée ; je te conseille plutôt de te choisir une occupation constante.
Ayant passé la soirée chez sa grand'mère, et dîné avec elle et Olga, il rentra chez son oncle, chez qui il était descendu. Celui-ci, qui était très content de l'aide apportée par son ami Proudov à la libération de Kolia, lui demanda à son tour ce qu'il comptait faire ; il lui répondit avec moins d'hésitation qu'il voulait servir le peuple. Quant à la devise sur le (( Non-Agir », elle lui servait maintenante justifier sa position peu déterminée.
Après un séjour de quarante-huit heures à Moscou il était venu dire adieu à Olga, avant son départ pour Dolgoié. Il était resté toute la soirée avec elle. Au moment de prendre congé, il sentit une telle tristesse qu'il s'arrêta encore, et dit :
— Alors je pars ? Et où ?
— Mais à Dolgoïé, chez tes parents, fit doucement la jeune femme.
— Et pourquoi faire ?
— Parce que ce sont tes parents.
— Et c'est pour cela que je dois vivre avec eux ?
(1) Allusion à l'article de Tolstoï le Non-agir .
— Certainement, fit-elle à voix basse en s'approchant de lui.
Il prit de nouveau la main de la jeune femme et la serra de toute ses forces.
— Eh bien. Au revoir, fit-il. Tu m'écriras ?
— Oui.
— Moi aussi. C'est ma seule joie.
Il gagna vivement le vestibule. Il sentait qu'il était entraîné par le charme d'Olga, et il redoutait cette faiblesse,
Elle, qui l'avait accompagné, demeurait silencieuse, et ses yeux brillaient dans l'obscurité, interrogateurs et fiévreux. Le cœur de Kolia battait à coups redoublés, et, regardant Olga, il comprit qu'il en était de même chez elle.
En sortant, il se demandait, tout en marchant d'un pas rapide :
« Qu'est-ce donc ? De l'amour? Une amourette } Ou un effet des sens ? Que dois-je faire ? Accepter, rompre ? »
Le lendemain, il partit pourDolgoïé.
Il arriva juste le jour de Noël. Et de même qu'Olga, tout le monde fut surpris de sa venue inattendue, et de sa brusque libération du service militaire. On fut également étonné de sa maigreur et de sa nervosité. Tout en répondant qu'il n'avait rien aux questions concernant sa santé, il s'inquiéta; se demandant s'il n'était pas réellement malade.
Les premiers temps, il se sentait heureux d'être avec les siens. Mais les nouvelles impressions s'étant dissipées et les fêtes étant passées, la vie quotidienne reprit, monotone.
L'hiver était froid, il neigeait fréquemment. Kolia, enfermé dans sa chambre, dont la fenêtre donnait sur le jardin, y passait toute la journée à lire. La lecture, en cette dernière année, était devenue son unique plaisir, et il s'y adonnait avec passion, comme s'il pouvait y trouver la réponse à tout ce qui le préoccupait. Défait, il avait appris biendes choses instructives ; son intelligence s'était beaucoup développée sans qu'il s'en doutât, mais il ne trouvait dans les livres presque rien de ce qui lui était nécessaire pour la vie pratique ; au contraire, ils l'en éloignaient.
Cette lecture acharnée, l'absence, d'air et de mouvement l'affaiblirent encore davantage et augmentèrent son extrême nervosité. S'il allait se promener et laissait son cerveau inoccupé, un profond ennui l'envahissait. Les quinze jours qu'il venait de passer à Dolgoïé commençaient à lui peser. Il s'apercevait qu'il ne saurait vivre sans s'occuper à quelque œuvre sensée, constante, comme disait la grand'mére. Mais quelle occupation trouver à Dolgoïé, à la campagne, dans sa famille ? Ses projets de servir le peuple, de l'instruire en créant des bibliothèques, des écoles, des cours, demeurèrent des projets, parce que, tout d'abord, les ressources lui faisaient défaut, qu'il ne savait pas
comment s'y prendre, et n'avait pas assez de forces physiques et morales. Et ce n'est pas de ses parents qu'il pouvait attendre conseils et aide.
A Varegnka seule, il confessait ses perplexités et ses rêves ; elle le comprenait, et même lui indiquait comment exercer son activité.
Il semblerait qu'étant complètement libre, il eût pu choisir toute occupation, qui lui plairait ; mais c'est précisément cette liberté du choix qui causait son hésitation
(( Se faire élire conseiller régional ? se demandaitil. Faire chaque fois quarante cinq verstes ? Pourquoi faire? Pour faire réparer les ponts et construire des hôpitaux ? Mais pour cela, il faut beaucoup d'argent et le conseil n'en à pas. Gérer notre propriété ? Mon père dit qu'aucune gérance rationnelle n'est possible, ni en Russie, ni ailleurs, par les propriétaires fonciers, s'entend ... Mais alors... ))
Il remarquait d'ailleurs que lorsqu'il entrait dans une isba, le moujik se sentait gêné devant lui comme devant un étranger, un inutile. Varegnka, au contraire, était accueillie dans le village avec simplicité et cordialité. Et il l'enviait.
Vers la fin de janvier, l'oisiveté, l'immobilité et la lecture finirent par l'épuiser complètement. Il était devenu inquiet, souffraitd'insomnies, avait perdu l'appétit, et ses pensées flottaient de plus en plus.
A cette époque, il reçut une lettre de Deruguine qui
l'invitait à venir le voir à la campagne, auprès de Moscou, où il vivait avec Beliavskaïa etdeux amis. Ils occupaient dix hectares de terrains qu'ils cultivaient eux-mêmes.
Ils avaient potager et rucher, et, en hiver, faisaient de la petite industrie.
(( Venez chez nous, si vous vous sentez mal, cher ami et frère», concluait Deruguine. (( Peut-être vous plairez-vous chez nous ; vous vous reposerez et resterez jusqu'au printemps. A cette époque, il y aura, pour nous tous, surabondance de travaux agricoles. ))
Le terrain sur lequel vivait Deruguine, lui avait été donné par sa tante, une vieille générale qui demeurait dans son château, à deux verstes de là. Des moujiks venaient le voir. Il propageait ses théories parmi eux et leur donnait à lire des ouvrages populaires.
Kolia avait déjà pensé que le meilleur état qu'un homme puisse avoir est celui de laboureur. Un travail physique conscient, propre à assurer son existence et, si possible, celle des autres, avait commencé par lui paraître le meilleur moyen de réaliser ses aspirations.
« Avoir son lopin de terre, bûcher, labourer, puis se marier, avoir des enfants, voilà ce qu'il me faut. »
Mais comme pour toutes les autres occupations qu'il avait examinées comme possibles, il ne savait
comment faire pour débuter. Et voici que Deruguine le conviait à un travail tout préparé et, précisément, à celui qu'il avait rêvé. Il décida donc d'aller voir comment son ami vivait, et, peut-être, de rester à vivre auprès de lui.
De tous les tolstoïens qu'il avait rencontrés, Deruguine lui plaisait le plus. C'était un sincère, un convaincu, mais non un .fanatique : tout en croyant à son idéal, il ne le considérait pas comme ■ absolu, ni comme immédiatement réalisable, et ne l'envisageait que comme point de repère delà voie à suivre.
Kolia était arrivé chez Deruguine fort tard, vers dix heures du soir. Il avait erré dans un bois avant de trouver la demeure de son ami. En entrant par la petite porte basse, il trouva dans la première chambre six personnes : Deruguine, Beliavskaïa, Lomovf un jeune homme qui lui était inconnu, et deux paysans. Arrivant de l'air froid du dehors, la chaleur de la chambre lui parut suffocante ; un samovar bouillait sur la table, des craquelins et du pain noir étaient placés autour. Deruguine tenait à ce moment plusieurs feuillets de papier à lettre, qu'il était évidemment en train de lire. En apercevant Kolia, il s'écria joyeusement :
— Ah! c'est vous ! Voilà qui est parfait ! Et il se leva vivement.
Il était vêtu d'une blouse grise et chaussé de grandes bottes. Son visage était fatigué, mais ses yeux pleins de vie.
Kolia dit bonjour à tous ceux qu'il connaissait. Deruguine le présenta au jeune homme et aux deux paysans :
— C'est Persikov, notre nouvel ami, et voici nos voisins, les paysans Andreï Grigorievet Pavel Ivanov.
— Je suis bien content de vous voir, continua-t-il. Nous sommes à l'étroit, il est vrai : cette chambre et une autre, voilà tout notre palais. Vous partagerez celle d'à côté avec Lomov... Ne vous attendez pas à un confort exagéré.
Kolia inspecta la chambre. Aux murs, un grand portrait de Tolstoï, une carte de l'Europe, une autre de Russie; dans un coin, un rayon avec des livres, un lit de planches, des tabourets et des bancs en bois blanc.
Beliavskaïa avec ses yeux toujours bêtes à la teinte gris vague, ses lèvres toujours entr'ouvertes, offrit du thé au nouvel arrivé, tandis que son compagnon lui donnait du miel de sa ruche.
— Nous lisions la lettre d'un remarquable doukhobor, qui nous décrit sa vie et celle de ses compatriotes au Caucase.
— C'est effrayant, comme on les traite là-bas ! dit Deruguine.
La conversation, des plus animées, se prolongea jusque fort avant dans la nuit. Enfin, on se sépara pour aller domir. Kolia, Lomov et Persikov couchèrent dans l'isba même, tandis que Deruguine et Beliavskaïa allaient dormir dans celle d'à côté.
Kolia ne put s'endormir de longtemps. Les trois verres de thé qu'il avait absorbés, la conversation animée, la fatigue et l'air vicié de la chambre l'en empêchèrent. Le matin, au réveil, il avait la bouche mauvaise. La pensée qu'il se trouvait chez Deruguine lui causa une impression désagréable.
« Pourquoi suis-je venu r Pour mener une vie raisonnable, ayant un but logique? Cette première soirée a-t-elle été raisonnablement employée ? »
Lomov et Persikov avaient déjà quitté l'isba. Il se leva, se vêtit et sortit. L'air glacé l'enveloppa et il se sentit comme pris à la gorge. A ce moment, il aperçut Deruguine.
— Eh bien ! Comment avez-vous dormi ? Mal ? Ma femme et moi nous avons pensé à vous installer plus commodément dans l'isba d'un de nos moujiks. Vous y serez mieux.
— J'ai très bien dormi, au contraire, fit Kolia, bien que je me sois assoupi un peu tard. . . Et où sont nos compagnons ?
— Persikov apprend à traire la vache. Voulez-vous voir.
Et Deruguine le mena à l'étable. En effet, Persikov y était assis et manipulait maladroitement les pis roses du mammifère. Beliavskaïa, auprès de lui, le dirigeait.
— Attrapez-les plus haut, plus haut, avec vos doigts, et tirez plus souvent.
Persikov riait niaisement, et continuait à traire.
— Allons! assez pour la première fois. Laissezmoi faire maintenant, fit-elle.
— Venez boire du thé, dit Deruguine. Le samovar est-il prêt, Mâcha ?
— Il est prêt, il est prêt ; je viens tout de suite avec le lait.
On revint dans l'isba. Lomov, qui avait donné à manger et à boire aux deux chevaux se trouvant dans la cour, se joignit aux autres, et on se mit à boire du thé. Puis Deruguine alla dans la forêt chercher du bois ; Kolia, Lomov et Persikov, qui étaient restés, ne sachant comment lier conversation, se sentaient tout mal à l'aise. Beliavskaïa rougit de ce silence gênant, puis se mit à laver les tasses. Les trois hommes se mirent alors à parcourir de vieux journaux qu'ils trouvèrent sur le rayon.
Avant le dîner, que Beliavskaïa et sa domestique préparaient avec un soin particulier dans l'isba voisine, Lomov et Persikov se mirent à balayer la neige devant la porte. Kolia essaya de les imiter, mais bientôt cette occupation l'excéda. Deruguine revint avec le bois. On dîna, on but encore du thé, puis Deruguine montra à son jeune hôte la deuxième isba où il y avait l'atelier dans lequel, parfois, il s'occupait d'ébénisterie, et de tout ce qui était nécessaire au ménage. Puis on prolongea encore la veillée par des conversations.
Kolia dormit mal de nouveau, et résolut de se mettre au travail le lendemain et de faire comme les autres. Le matin, lorsqu'il demanda de l'ouvrage à Deruguine, celui-ci ne sut d'abord pas quoi lui proposer.
— Et bien ! finit-il par dire, nettoyez la neige. 11 en est tant tombé qu'au printemps nous pourrions avoir une inondation.
Kolia se mit à la besogne ; Deruguine cassait du bois; Lomov charpentait des châssis de fenêtres, et Persikov le secondait. Ce jour-là, Kolia travailla avec plus de courage, et tous ses compagnons de travail lui parurent plus agréables à voir.
Le soir, il se remit à lire les vieux journaux. Il passa ainsi quatre jours chez Deruguine. Enfin, il s'aperçut qu'il ne pouvait plus y rester.
(( Lire et nettoyer la neige, je puis le faire chez moi, songea-t-il. Alors, que fais-je ici ? Peut-être en été y a-t-il en effet beaucoup d'ouvrage... Je m'imaginais que je trouverais ici une œuvre utile, sensée, constante, oeuvre que je cherche partout et veux trouver. Mais aller chercher du bois, et traire des vaches, c'est vraiment jouer au Robinson ; c'est stupide à vous en rendre honteux. Est-ce pour s'escrimer sur les pis d'une vache que Persikov a fait des études ? Et si l'on veut apprendre ce métier de vacher, autant demander cette science au peuple, qui le fait logiquement, parce que c'est sa vie. .. Mais ce que je veux, moi, c'est un autre travail que celui auquel se livre le peuple. Un
travail plus noble, plus utile, s'il existe... Mais existet— il. »
Suivant son habitude, Kolia déclara d'uue façon inattendue pour les autres, et peut-être même un peu pour lui-même, qu'il partait le lendemain.
En cette dernière soirée, entre Deruguine et Beliavskaïa s'esquissa une dispute, motivée par des craquelins que Beliavskaïa avait achetés, évidemment en honneur de ses visiteurs. Cela mécontenta son compagnon.
— Quant on commence à se permettre, aujourd'hui des craquelins, demain du pain blanc, et après demain du fromage, alors on mène bientôt la vie de la (( générale », fit-il lorsque sa compagne mit sur la table un grand chapelet de craquelins.
— Notre but est précisément de ne pas vivre comme les autres, ajouta-t-il.
— Alors on ne peut plus acheter quelques craquelins, fit-elle, toute rouge de confusion. Il convient de noter que, dans le ménage, elle n'avait apporté aucune ressources.
— Je ne t'en fais pas le reproche, mais je te rappelle seulement qu'il ne faut pas le faire, même pour des visiteurs. Il y a du pain noir, eh bien, louons en Dieu.
— Les craquelins ont coûté vingt copeks, et tu fais des histoires pour tout un rouble! fit-elle.
— Ce n'est pas pour laire des histoires, mais pour
rappeller qu'il ne faut pas se laisser aller, disait avec entêtement Deruguine, sentant probablement qu'il était allé trop loin.
Cet incident parut à Kolia étrange et bête. Il se rejouit de sa résolution de partir. D'ailleurs, il était trop nerveux, trop épuisé physiquement, pour ne pas s'irriter facilement. Il le sentait bien, et il se demandait comment il pourrait retrouver son équilibre physique et moral. Comment devait-il vivre ? Il cherchait, comme toujours, la réponse à cette question ; il la cherchait en lui, il la cherchait autour de lui, et il ne la trouvait pas.
« Non, ce n'est pas ça, chez eux non plus, ce n'est pas ça, songeait-il en s'en allant de chez Deruguine.
Il arriva chez lui tout malade. 11 avait une forte fièvre, une grande faiblesse, et ne pouvait rien manger. Il s'alita, ,et sa mère envoya aussitôt chercher le médecin, qui diagnostiqua Tinfluenza. La période aiguë dura huit jours, puis la fièvre cessa, mais sans que les forces du jeune homme revinssent. Il dépérissait à vue d'oeil. C'était la suite du surmenage occasionné par l'année de la famine et le service mili-
taire. Tel était du moins l'avis du médecin, mais Varegnka, voyant son frère triste, tout changé, soupçonnait quelque chose de plus grave, déplus profond. Lorsque, à son retour de chez Deruguine, elle lui avait demandé s'il s'y était bien trouvé, il avait répondu avec mélancolie :
— Non. Là aussi la vie est faussée. Et puis, l'ennui y règne.
— Comment cela?
— On y vit selon une recette empruntée, au lieu de suivre sa propre impulsion. On y vit en dehors delà vie.
— ■ Pourquoi le crois-tu? Peut-être est-ce leur réelle conviction.
— Non, ce n'est pas la leur. Elle leur est suggérée. Un mois après cette conversation, le frère et la
sœur échangèrent quelques paroles au sujet des lettres fréquentes que Kolia recevait d'Olga.
— Mais que t'écrit-elle donc si souvent? demanda Varegnka, en lui remettant à la fois deux lettres d'Olga. Doit-elle venir nous voir?
— En été, peut-être.
— Et qu'écrit-elle? insista Varegnka, avec un sourire affable et doux, comme si elle s'excusait de sa curiosité.
— Elle me console, bien que je n'aie plus d'espoir.
— Plus d'espoir de te rétablir? Eh bien moi, non
seulement j'espère, mais je suis certaine de ta guérison.
— Tu crois ? Et quand ?
Oubliant la présence de sa sœur, il déchira rapidement l'enveloppe d'une des lettres, et se plongea dans la lecture. Varegnka sortit de la chambre en songeant aux relations étranges qui s'étaient établies entre son frère et Olga, à cette correspondance suivie, et sentit que la question féminine devait jouer un certain rôle dans la maladie de Kolia.
Le printemps, puis l'été arrivèrent, et, loin de s'améliorer, la santé du jeune homme empira avec les chaleurs de juillet. Depuis six mois qu'on le tenait pour malade, il ne souffrait pas moins au moral qu'au physique.
Pendant l'une des plus chaudes après-midi, il était, comme à l'ordinaire, étendu dans son hamac, à l'ombre des tilleuls, quand soudain quelqu'un s'approchant par derrière le toucha à l'épaule. Il se retourna et aperçut Varegnka, et, à côté d'elle, Manetchka qui le regardait de ses bons grands yeux, avec une expression de franche compassion. Lorsqu'il rencontra son regard, oubliant sa maladie, il se dressa vivement, et s'approcha d'elle, tout en sentant la tête lui tourner de faiblesse. Elle fit également un vif mouvement vers lui.
— Pourquoi vous levez-vous? Restez donc! fit-elle. '
— D'où venez-vous? Etes-vous seule, ou avec Sophie Alexandrovna ?
— Avec maman, répondit Manetchka, en serrant la main du jeune homme. Mais couchez-vous donc, insista-t'élle.
Il demeurait debout, s'appuyant de sa main amaigrie contre le tronc d'un arbre. Tout à coup, sentant qu'il allait tomber, il fit quelques pas vers le hamac et s'assit.
— Ah, pauvre garçon ! comme vous êtes changé, dit la jeune fille avec chaleur. Mais aussitôt elle se tut, en prenant un air grave et réservé, comme si la cordialité de sa propre voix l'avait effrayée. Kolia n'osait d'abord pas la regarder. Puis il se décida, et, de nouveau, son regard rencontra les grands yeux de Manetchka. Il n'y remarquait plus l'expression de tendresse et de compassion de tout à l'heure. Ils étaient froids, et comme mécontents. Les deux jeunes filles restèrent encore quelques instants près de lui, puis passèrent dans le pavillon qu'habitait Nicolaï Vassilievitch.
Kolia ne s'attendait pas à ce que sa rencontre avec Manetchka pût l'émouvoir à ce point. Il n'avait guère pensé à elle depuis leur séjour à Ivanovka. Et voici que son arrivée si inattendue l'avait influencé de telle façon, qu'il avait oublié sa maladie. Il se leva de son hamac, et monta dans la salle à manger, où devait probablement se trouver Sophia Alexandrovna Krotkova, et où plus tard devaient venir les deux jeunes filles. En passant devant sa chambre, il ne manqua pas d'y entrer, afin de reparer le désordre de sa toilette.
Toute la journée et toute la soirée, il se montra singulièrement animé. Sa sœur le regardait avec curiosité et se demandait d'où venait ce changement.
En partant, Sophia Alexandrovna demanda timidement à Vera Seménovna et à Varegnka pourquoi elles n'agisssaient pas plus énergiquement pour favoriser le rétablissement de Kolia.
— Il faudrait peut-être le distraire, lui faire changer d'air. C'est effrayant, comme il est changé !
Puis elle ajouta:
— Mais ne vous émotionnez pas, Véra Seménovna cela vous ferait du mal; cela passera, allez!
Et il y avait tant d'assurance, de bonté tranquille dans sa voix, que Kolia fut persuadé lui-même que cela passerait et qu'il se rétablirait.
La mère et la fille revinrent plusieurs fois, pendant l'été, à Dolgoïé. Mais, dès leur deuxième visite Kolia évitait Manetchka. Il était gêné devant elle de sa faiblesse et mécontent de voir la jeune fille le regarder avec pitié. Son attitude envers elle était devenue réservée. Le maintien de la jeune fille se modifia de même devant cette froideur : elle ne le questionna plus sur sa santé, évitant au contraire toute allusion à ce sujet.
L'émotion éprouvée par Kolia à sa première rencontre avec Manetchka, puis son désir de l'éviter par la suite, n'avaient d'autre cause que sa correspondance avec Olga. Ses relations avec celle-ci étaient si
cordiales qu'il n'y avait plus de place dans son cœur pour un sentiment analogue pour une autre femme.
Après avoir séjourné jusqu'à mi-août chez Voronine, les Krotkov retournèrent dans leur propriété du gouvernement d'Orel.
On se décida enfin à conduire Kolia à Moscou pour consulter sur sa santé un célèbre médecin qui prescrivit un séjour dans le midi de la France, à Cannes, notamment. Il devait y partir, accompagné d'un jeune médecin que l'on trouva facilement en la personne de sa vieille connaissance Gorbov.
Kolia était encore dans son lit français, large, bien bordé, avec des rideaux de mousseline et des oreillers allongés sous la tête, lorsque Gorbov entra, déjà de retour de sa promenade à bicyclette, rendu joyeux et frais par le mouvement et le soleil méridional.
— Tu n'es pas encore levé! fit-il d'un ton mécontent. Voyons! ça n'a pas le sens commun. Quel temps il fait ! Et quelle chanteuse je viens d'entendre en passant devant une villa! C'est la passion même.
Et le visage ouvert et bon de Gorbov s'illuminait d'enthousiasme.
Depuis deux mois qu'ils se trouvaient à Cannes, les deux jeunes gens se tutoyaient, et leur intimité croissait chaque jour.
— Mais lève-toi donc, que diable ! reprit Gorbov. Comment veux-tu te rétablir en menant cette vie } Voilà déjà le déjeuner qui approche. . . Voyons, comment te sens-tu aujourd'hui ?
— Mal ! J'ai eu encore des maux d'estomac, après le café.
— Tu te laisses aller...
Et le jeune médecin s'approchant de la glace, se mit à refaire sa coiffure.
— Lève-toi, et allons vite au soleil, sur le boulevard. Il est plein de monde. J'ai encore rencontré les Arbouzov et Valevsky. Ils sont tous assis en face du grand hôtel... Mais la chanteuse, ah! quelle merveille ! Elle a chanté Y Ave Maria si merveilleusement que je n'en suis pas encore revenu.
Kolia, stimulé par l'animation de Gorbov, se leva malgré sa faiblesse. Après -s'être vêtu, il sortit avec son ami, du petit « Hôtel Richelieu )) où ils habitaient.
On était en pleine saison, et au moment le plus animé de la journée. Le temps était en effet magnifique : le soleil rayonnait, une brise tiède du midi soufflait, et la mer bleue s'irrisait d'argent. Les camelots annonçaient le Courrier de Cannes. La fleuriste, une fillette bossue, offrait des violettes : les enfants
jouaient sur le sable de la grève ; les bonnes et les nourrices, l'air important, étaient assises sur des bancs, ou se promenaient majestueusement. Des voitures de malades passaient. Dans l'une, une jeune fille était étendue de tout son long, et tenant un miroir dans sa main, elle y regardait défiler les promeneurs. Une sœur de charité et un domestique l'accompagnaient. Chaque fois que Kolia rencontrait cette malheureuse, il se sentait triste, et longtemps la vision du joli visage jaune et émacié de la malade, qui se reflétait dans le miroir comme dans un cadre, le poursuivait. Des miss aux pieds plats marchaient d'un pas ferme, leurs raquettes de tennis à la main, serrées fortement à la taille par des ceintures. Des sportsmen de tout âge, en costumes clairs, passaient à bicyclette, accompagnant parfois des dames vêtues de larges pantalons bouffants.
Depuis qu'il vivait à Cannes, Kolia sentait son état s'améliorer, mais n'avait pu encore s'habituer à sa nouvelle vie parmi cette' foule oisive, opulente et à demi-malade. Un mépris, une véritable haine contre ces gens montaient en lui, sentiment probablement analogue à celui qu'éprouvent les anarchistes à l'égard de la bourgeoisie repue. Voyant qu'il en faisait •partie lui-même, qu'il était aussi oisif que ceux qu'il méprisait, et mi-malade comme eux, il en souffrait.
A peine Kolia et Gorbov étaient-ils apparus sur le
boulevard qu'ils se rencontrèrent nez à nez avec " le professeur Valevsky et Arbouzov, ancien camarade de lycée de Kolia, venu à Cannes avec ses parents. Au printemps dernier, il avait terminé son droit, il ^tait venu à la Riviera pour soigner une maladie quelque peu mystérieuse. Coiffé d'un léger chapeau de feutre rouge, pittoresquement campé sur sa tête rousse, en veston clair, ganté, il avait l'air d'un gommeux parfaitement désagréable.
En revanche, Valevsky, qui avait beaucoup plu à Kolia lors de sa première rencontre, produisit sur lui la même impression de sympathie : son large visage avait l'air intelligent et bon, son corps était gros et grand, et son sourire affable. D'après ce qu'il apprit d' Arbouzov, Valevsky vivait constamment à l'étranger, y trouvant le séjour plus agréable et plus profitable pour lui. Ancien professeur à l'Université de Moscou, après un certain cours où il avait exposé trop franchement ses idées, le Gouvernement l'avait invité à s'éloigner. Depuis qu'il avait quitté le professorat, il s'était complètement adonné à la science II était vêtu d'un large veston noir, d'un pantalon gris très ample, avec sur sa tête un chapeau mou, qui, relevé sur le devant, découvrait son grand front moite.
En apercevant Kolia et Gorbov, il sourit, glissa quelques mots à l'oreille d'Arbouzov, s'arrêta et, tout en leur tendant la main, dit de sa voix caressante :
— Bonjour, messieurs mescompatriotes. Quel temps,
hein? quel temps!... Une chaleur de 30°, et nous sommes en janvier ! Quel climat !...
Puis, se tournant vers Kolia :
— Eh bien, comment allez-vous ? Vous n'êtes pas trop fatigué de notre longue conversation d'hier ?
Dans sa voix perçait une légère ironie que Kolia avait déjà remarquée la veille.
— Non, du tout.
— Et où allez-vous maintenant ? Si nous nous asseyions plutôt sous l'ombre de ces platanes et de ces palmiers. Voici justement un banc libre.
— Avec plaisir, fit Kolia. Je puis à peine marcher.
Ils descendirent de la promenade sur la grève ensablée, et s'assirent. Outre l'ombre, la mer, qui était à dix pas, y répandait de la fraîcheur.
— Que c'est beau, fit Valevsky, en contemplant la surface calme de la mer. Quelles nuances, quel éclat !
— Et cette voile blanche, comme ça fait bien, fit Arbouzov, voulant montrer qu'il savait, lui aussi, admirer la nature.
— Etes-vous pour longtemps ici? demanda timidement Kolia à Valevsky.
— Je suis venu voir ma sœur malade, qui est ici. Quant à moi, j'habite toujours une villa près de Nice. C'est plus calme, là-bas. Et vous, vous plaisez vous ici?... Non?
— Certainement non, et surtout je ne me plais pas
à moi-même, ici moins que n'importe où. Il s'y réunit de si vilains échantillons de l'humanité, qu'on est honteux d'en faire partie. Tous ces rentiers, dont l'unique but de la vie et l'occupation est de manger et de dormir! Tous ces pauvres malades... Ah! je partirais avec plaisir...
— De la patience et du calme, fit Valevsky ; vous êtes malade; il faut vous reposer. Ce n'est pas votre faute, si les rentiers ne font rien.
— C'est vrai, mais je suis encore plus parasite ici que chez moi, en Russie. Et je m'ennuie davantage... Voyez donc cette excellente dame ! Quel ventre ! Quel air satisfait ! Peut-on rester indifférent à ce spectacle ?
Kolia désigna des yeux une grosse dame qui passait d'un pas posé, parée, serrée dans son corset, en grand chapeau de paille, surmonté de tout un jardin suspendu. Devant elle courait un petit mops, aussi bien nourri qu'elle, la queue en trompette.
Valevsky, et après lui, Gorbov et Arbouzov considérèrent un instant la dame, et, après avoir échangé un regard, sourirent.
— J'ai tout simplement de la haine pour ces gens, continua Kolia avec indignation. Ce sont des animaux. Ils ont perdu toute figure humaine.
— Et comment le savez-vous "? interrompit vivement Valevsky. Cette dame est peut-être une excellente et bonne femme, bien meilleure que moi et vous. Pourquoi juger les gens sur leur aspect ?
— Bonne? demanda Kolia. Et qu'est-ce que la bonté ? C'est une qualité fort discutable. Et puis, un animal, cela peut-il être vraiment bon ? C'est bon tant qu'on ne l'a pas fouetté.
— Je crois que vous êtes un homme fort sévère, fit Valevsky avec un sourire condescendant.
Puis il ajouta :
— Au fait, savez -vous pourquoi vous jugez ainsi le monde ? Parce que vous vous y sentez mal vousmême !
— Certainement ! Mais à qui la faute ?
— Serait-ce à cette dame ?
— Mais certainement, à cette dame et à toute cette vie mensongère dont je souffre.
— Vous souffrirez toute votre vie, mon cher ami, si vous continuez à envisager le monde de la même façon, dit Valevsky d'un ton plus calme. Le problème, pour vous, est de vous réconcilier avec le monde : il faut le prendre comme il est, avec tous ses défauts, et alors on peut vivre. Et je ne dis pas qu'il faille accepter ses défauts comme nécessaires, mais, afin de pouvoir les combattre, il faut prendre part à la vie.
— Se réconcilier avec le mensonge ? Entrer dans la boue ? Vous souvenez-vous de ce vers d'Axakov :
« Préserve-moi du mensonge et de la bêtise. »
— Oui. Mais si vous planez au ciel, au-dessus de cette vie bête et mensongère, vous ne pourrez jamais
l'améliorer... C'est comme hier, lorsque vous vous êtes élevé contre le mariage et contre toute action... Vous avez trop lu de mauvais livres. Vous les avez d'ailleurs mal interprétés, et vous vous êtes imaginé qu'il ne faut pas se marier, qu'il ne faut rien faire, qu'il ne faut pas s'opposer au mal, n'accepter aucun service d'Etat, se livrer au travail manuel... Et quoi encore }...
— Je crois bien que c'est tout, dit Gorbov avec un sourire, tout en regardant avec admiration Valesvky.
— Bien. Alors, que vous reste-il? demanda le professeur, en se tournant de tout son gros corps vers Kolia.
— Absolument rien, fit Arbouzov.
— Non pas, continua Valevsky ; il lui reste la maladie, la haine du monde et l'inaction... Ah ! ce (( nonagir » !
Puis il ajouta, d'un ton de sympathie :
— Ne m'en veuillez pas, je vous en prie. Mais après votre conversation d'hier, je n'ai pu m'endormir, préoccupé que j'étais de vos idées. Je vous plains bien sincèrement... Vous êtes peut-être l'un des meilleurs échantillons de la jeunesse russe moderne. Vous avez cherché à résoudre des problèmes de conscience. Vous vouliez du bien aux hommes, vous êtes venu en aide aux affamés ; vous vouliez vous mêler au peuple t vous adonner au travail manuel, être, en un mot>
aussi parfait que possible. Où en êtes-vous arrivé? A la neurasthénie. Certes, ce n'est pas votre faute ; >c'est plutôt nous, la société, votre éducation, qui sont coupables... J'ai bien réfléchi et bien pensé à vous, et je serais si désireux de vous faire profiter de mon expérience.
— Je vous en suis bien reconnaissant, fit Kolia, sentant qu'il avait devant lui un nouvel ami, intelligent, bienveillant et bon.
— Tout d'abord, continua Valevsky, je voulais vous dire qu'on ne doit pas vouloir tout abolir quand on n'a rien à mettre à la place.
— Pardon. Les opinions, les idées que je professe donnent la chose la plus précieuse au monde : nous voulons remplacer l'ancienne vie par la vie chrétienne.
— Le christianisme, l'amour, l'amour chrétien, fit Valevsky, qu'est-ce ?
— C'est le christianisme pur et raisonné.
— Raisonné pour qui ? Pour vous ? Et pour ces curés qui passent, c'est autre chose.
— Il n'y a qu'un christianisme raisonné et pur : celui qui est dans la conscience de chacun.
— C'est entendu. C'est un terrain sur lequel nous pourrons probablement nous entendre. Mais il s'agit d'autre chose. Votre christianisme rejette quand même tout ; et, de cette façon, il annule la personnalité.
— Il la purifie, au contraire.
— Soit. Mais écoutez : vous ne reconnaissez pas l'organisation sociale, oeuvre progressive de nombreux siècles. Vous ne vous rendez donc pas compte qu'il est impossible d'abolir tout ce qui existe ? Si la Russie existe telle quelle, avec son régime, il est impossible d'en faire, dès demain, comme vous le voulez, un « Royaume de Dieu ».
— Pourquoi est-ce impossible }
— Ah ! si vous croyez que c'est possible, fit en riant Valevsky, croyez-le, et je vous félicite de cette foi robuste. Quant à moi, j'estime que non seulement on ne peut en faire un « Royaume de Dieu », mais même simplement un royaume de liberté, ce qui est devenu en Europe une chose habituelle. Dans ce cas, que reste-t-il à faire? C'est de prendre les choses comme elles sont, et de s'atteler à une grande œuvre : le labeur rationnel. Alors on peut vivre, et même vivre heureux.
— Mais comment peut-on se faire à l'obscurantisme ?
— Il faut avant tout ne pas se mettre en colère contre l'obscurantisme, mais regretter son existence et chercher à répandre la lumière.
— Alors pourquoi ne le faites-vous pas vous même et passez-vous votre temps ici ?
— Parce que je crois mon activité plus fructueuse ici. Peut-être aussi parce que je suis vieux.
faible, que je voudrais les jeunes meilleurs que moi, et enfin, parce qu'on n'a pas voulu de moi. Mais cela me peine beaucoup.
Sa voix trembla, et il se tut. La sincérité de Valevsky plut à Kolia. Il considéra ses bons yeux bruns, sa large poitrine qui respirait bruyamment, et il sentit une véritable affection pour ce savant si simple et si franc. Celui-ci reprit :
— Je vais vous envoyer un livre, si vous permettez : « L'évolution du droit et de l'Etat chez les. peuples d'Europe ». L'auteur en est votre serviteur. En le lisant, vous pourrez vous rendre compte combien il est impossible de rejeter ce qui a été acquis par des milliers d'années de travail humain, et reconnaître qu'on ne doit pas oublier ce dont l'humanité a vécu avant nous.
Et, posant sa grande main blanche sur les genoux de Kolia, il ajouta :
— Nous serons amis, j'en suis certain. Vous êtes trop intelligent pour ne pas changer d'avis, et je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Guérissez, revenez à des idées plus saines, et devenez un bon ouvrier dans notre Russie, si pauvre en hommes... Allons, au revoir. Il est temps d'aller déjeuner. Vous savez, je suis aussi rentier, et j'aime à manger. . . Nous nous reverrons encore, j'espère. En tous cas, une recommandation : mariez-vous le plus vite possible, ajouta-t-il avec un sourire.
— Voilà un conseil qui me surprend de votre part.
— Non, parce que j'ai précisément pensé à votre cas. Le mariage est l'acte le plus grand et le plus saint de la vie. Ce n'est que dans le mariage qu'on est réellement chaste et fort. Vous envisagez ça à un autre point de vue. Que voulez -vous •* On peut tout changer, hormis la nature. Vous savez, le proverbe russe à raison qui dit :
(( Un célibataire n'est qu'une moitié d'homme )>. Et c'est vrai. J'ai vécu toute ma vie en «moitié d'homme», et je le regrette fort. Mais il est trop tard pour réparer le mal... Au revoir.
Il sourit encore et s'éloigna.
Cette conversation avec Valevsky produisit d'abord sur Kolia une profonde impression. Une foule de questions l'assaillaient de nouveau : que faut-il faire, comment vivre, où chercher l'apaisement à ses aspirations ? Et parfois un véritable désespoir l'envahis-sait. Alors, suivant son habitude, il s'épanchait dans ses lettres à Olga. Il avait reçu récemment une lettre de Varegnka où elle lui disait entre autres choses qu'Olga parlait beaucoup de lui, et écrivait qu'elle avait pour lui une vive affection. Il fut très heureux de cette nouvelle. « Elle a pour moi une vive affection », se disait-il. Et sous cette impression, il écrivit à la jeune femme :
« Je n'ai qu'une seule consolation, c'est de penser à
toi. Quand te verrai-je, quand te parlerai-je, ma très chère ? ))
Et pour sentir la proximité d'Olga, de ses sentiments, de ses pensées, il relut toutes ses lettres.
« Ma chérie, répéta-t-il, mais je l'aime tout simplement, je l'aime à la folie. ))
Il attendait avec impatience, avec émotion la réponse de sa jeune parente à sa dernière lettre. Jamais il ne lui avait écrit en déclarant aussi franchement son amour. Une semaine s'était passée, puis dix jours, et la réponse n'arrivait toujours pas.
Un soir, à son retour de la poste, où, cette fois encore, il n'avait reçu que son journal de Moscou, il rentra tout triste, ne pouvant s'expliquer le silence d'Olga. Après le dîner, il remonta dans sa chambre, alluma du feu devant lequel il s'assit pour lire. Tout à coup, on frappa à la porte.
— Entrez ! fit-il.
— Une lettre pour M. Glébov, dit un homme à la casquette galonnée.
Il prit l'enveloppe et reconnut aussitôt l'écriture d'Olga.
— Une dame russe qui vient de descendre à notre hôtel demande s'il y a une réponse, dit l'envoyé,
De ses doigts tremblants, Kolia déchira l'enveloppe, et lut ces quelques mots, hâtivement jetés sur le papier :
(( Je viens d'arriver. Quand et où pouvons-nous nous voir ?
« Ton Olga. »
L'en-tête du papier à lettre portait l'adresse de l'hôtel.
— Il n'y aura pas de réponse, merci, dit Kolia, faisant effort pour maîtriser son émotion. •
— Très bien, Monsieur.
Et le portier sortit.
— Qu'est-ce que cette lettre, de qui est-elle? demanda Gorbov.
— Tout à l'heure... A l'instant... fit Kolia, sans savoir ce qu'il disait, et en déplaçant, sans aucune raison, la coupe sur la table. C'est une parente qui vient d'arriver; il faut que j'aille la voir.
Et sans rien ajouter, marchant du pas vif d'un homme valide, il s'empara de son pardessus, et l'endossant tout en marchant, il sortit.
— Mais qu'as-tu, où vas-tu ? lui demanda Gorbov tout surpris.
Il ne répondit pas. Il était déjà au milieu de l'escalier. Son cœur battait, le sang lui affluait aux
tempes, la respiration lui manquait. Oubliant sa faiblesse, sa fatigue, il se rendit en courant à l'hôtel où Olga était descendue, et il y arriva- bientôt. Dans l'entrée se tenaient deux portiers bien nourris auxquels il demanda la chambre de Mraa Petchnikov.
— Ah ! c'est la jolie dame russe qui est au numéro 20. C'est au troisième... L'ascenseur!... Le numéro 20 est tout de suite à droite, Monsieur, lui cria un des portiers au moment où il montait.
(( Que va-t-il arriver? » se disait-il, prévoyant quelque chose d'inévitable, de fatal et de grave dont aucune force ne saurait empêcher la réalisation.
L'ascenseur s'arrêta. Après avoir fait quelques pas, Kolia aperçut le numéro 20 et frappa à la porte. Des pas rapides se firent entendre à l'intérieur, et, sur le seuil, apparut Olga. Elle était vêtue d'une petite blouse de soie grise à raies et d'une jupe sombre, serrée à la taille par une ceinture d'argent. Ses yeux scrutateurs scintillaient sur son visage pâli.
— Je savais que tu viendrais aussitôt, fît-elle vivement; je pensais aller te voir, mais il y a le médecin qui est avec toi... Tu es mieux, n'est-ce pas?
Elle saisit la main de Kolia et la baisa avec passion. Puis elle ferma la porte à clé.
— Mon chéri, murmura-t-elle tout à coup, en entourant le cou du jeune homme de ses deux bras, et se pressant contre sa poitrine.
— Et alors tu es toujours triste? fit-elle, les regards
en feu. Mais tu as bonne mine, tu as des yeux vivants et des couleurs; tu es devenu tout à fait beau garçon.
Lui, ne sachant que dire, se tenait à peine sur ses jambes. Jamais, comme ce soir, il ne s'était senti attiré vers elle. Le souffle de la jeune femme était tout proche et l'énervait jusqu'à la douleur. Son odeur et celle de la violette, son parfum favori, l'avaient complètement grisé. Il gardait le silence, et ne faisait que baiser, l'une, après l'autre, les mains de la jeune femme.
— Pourquoi es-tu venue ? lui demanda-t-il enfin.
— Pourquoi? Tu le demandes ? Eh bien! je suis venue m'amuser au carnaval de Nice, dit-elle avec un plissement de ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient de la même passion.
— Oh ! fît— il en souriant également. Et tu es venue seule >
— Tu le vois bien... Mais asseyons-nous, ajoutât-elle, tenant toujours la main de Kolia dans les siennes.
— Asseyons-nous, répéta-t-il, docile.
— Ici, sur ce petit divan.
Il régnait dans la chambre une demi obscurité. Une seule bougie brûlait sur la table, les rideaux de la fenêtre étaient tirés, et le bois finissait de se consumer dans la cheminée. Un grand lit, avec des rideaux en
mousseline, semblable à celui que Kolia avait dans sa chambre, était au fond, la couverture déjà faite pour la nuit.
— Non, réellement, tu as une mine superbe... reprit-elle. Je le sentais du reste d'après tes dernières lettres... Et c'est à la suite de ma dernière lettre que tu es venue ici ? Et tu m'aimes sincèrement, profondément, comme me l'a écrit Varegnka ?
Il la regarda dans les yeux. Ils sentirent tous les deu x qu'ils se fondaient, corps et âme, en un seul être. 11 s'approcha de la jeune femme, la prit dans ses bras, et se mit à couvrir de baisers ses yeux, ses lèvres et ses cheveux.
— Voilà à quoi j'aspirais, voilà ce qui me manquait! répétait-il avec transports. Je t'attendais, ma chérie .
Tout à coup, ils s'écartèrent l'un de l'autre, et, n'ayant plus la force de parler, se turent. Chez tous deux, quelque chose de brutal, de bestial montait.
— Attends, attends ! murmura-t-elle toute frissonnante.
Elle se leva vivement, éteignit la bougie, courut dans un coin de la chambre, et accourut un instant après vers Kolia. Ses bras nus entourèrent le cou du jeune homme et elle tomba sur sa poitrine. ..
« Qu'est-ce donc?» se demandait il une heure après, en retournant chez lui. Il sentait que quelque chose d'insolite lui était arrivé, qu'un fait était survenu,
bouleversant toute son existence, répendant dans son corps une énergie infinie et qui, en même temps, avait empoisonné sa conscience, son âme.
(( Qu'est-ce donc ? répétait-il. Comment est arrivé ce que mon père, mon frère Andréï et mes camarades m'avaient prédit ? Oh ! les projets de chasteté éternelle ! Oh ! la Sonate â Kreutzer de Tolstoï !... Et si l'idée me vient de me marier ? Est-ce bien ce qui, vient d'arriver ? Je ne puis cependant épouser Olga. Elle est beaucoup trop âgée pour moi. »
Et soudain, un sentiment de mépris, presque de dégoût envers elle et lui-même s'éleva dans son cœur.
(( Comment ai-je pu tomber dans le piège qu'elle m'a tendu? »
xMais en même temps, il éprouvait une sensation de légèreté extraordinaire du corps et du cerveau, et, tout en marchant rapidement, il cherchait à se reconnaître parmi les diverses sensations qui l'assaillaient.
(( C'est mal à l'égard de ma future femme, songeait-il. Ce n'est qu'en consentant à unir ma vie à celle d'Olga que j'aurais raison. Mais puis-je m'y résoudre? Est-ce ainsi que je puis me présenter à ma future femme, pure, mère de mes enfants? Oh, non ! ce n'est pas de cet amour que j'aimerai ma femme!... J'aime celle-ci par mes sens, et non d'amour chrétien, bon et raisonnable. ))
En prenant congé de lui, Olga lui avait demandé pardon, sans qu'il sût pourquoi, et elle avait paru si vieillie, si honteuse et si fatiguée, qu'il en avait eu pitié.
Lorsqu'il rentra, Gorbov l'attendait.
— Enfin ! s'écria-t-il. Mais où étais-tu passé ? Tu es fou ! En voilà un malade !
— Excuse-moi, je suis resté plus longtemps que je ne croyais.
— Chez ta parente?
— Oui... Mais il est temps de se coucher. Il commença à se déshabiller.
— Mais qui donc est cette parente ? demanda Gorbov après un silence.
— C'est la cousine de ma mère. Elle est de passage ici. J'étais forcé de lui faire une visite... Que je suis fatigué ! ajouta-t-il pour changer de conversation. Et toi que faisais-tu ? tu travaillais le français ?
— Oui, je sais compter maintenant, fit l'autre avec satisfaction. Alors tu es fatigué ?
— Oui... Bonne nuit, fit Kolia en se couchant.
Le lendemain, il rencontra Olga sur le boulevard -, elle le pria de venir le soir, ayant quelque chose d'important à lui dire. Au soleil, la voilette relevée, son visage apparut triste et encore plus fatigué que la veille. Evidemment, elle avait pleuré et passé une nuit blanche.
— Et comment te sens-tu ? Bien ? demanda-t-elle.
— A merveille ! s'écria-t-il malgré lui.
Il était avec Gorbov et ne put, par suite, prolonger la conversation.
Le soir, il se rendit de nouveau chez elle. Il ne luttait même plus contre le désir de la revoir.
— Mon Dieu, comme tu t'es fait attendre ! fit-elle dés qu'elle l'aperçut. Je pensais que tu ne viendrais pas. Et bien ! dis-moi, tu n'es pas fâché contre moi ? Pourquoi t'es tu éloigné si vite, ce matin ? Tu me hais, n'est-ce pas ? J'ai pleuré tout la nuit.
— Pourquoi r
— Parce je suis malhonnête et t'entraîne avec moi.
— Je ne suis pas un enfant, fit-il en s'asseyant sur le divan, et sentant que pour la première fois de sa vie il mentait.
Olga, tête baissée, se mit à arpenter la chambre d'un pas court et nerveux.
— C'est ma faute, je suis seule coupable ! disaitelle. Mais que pouvais-je faire ? Je pensais que tu avais besoin de moi, je suis venue, et voilà ce qui est arrivé !... Mais ce n'est qu'après que j'ai compris toute l'étendue de la faute que nous avons commise.
— Quelle faute? demanda le jeune homme avec le même manque de naturel.
— Tune comprends donc pas? s'écria-t-elle. Voyons, pour parler franchement, tu ne m'aimes pas. Au fond, je te répugne déjà. N'est-ce pas ? N'est-ce pas que
c'est vrai ? Je suis une vilaine, une malhonnête femme.
— Pourquoi?
— Mais je n'ai pu m'empêcher de venir. Dès que j'ai cru devoir le faire et te prouver combien tu m'es cher, j'ai aussitôt décidé ce voyage. Peu m'importe si tu ne m'aimes pas, car moi, moi, je t'aime bien.. . Et que ce soit un jour ou deux, une heure seulement, je savais que tu serais à moi.
Elle s'approcha du divan, s'assit à côté de lui, se pencha et lui prit la main. Ses yeux, de nouveau enflammés et dilatés, brillaient au point de faire presque peur à Kolia. Ses mains étaient en feu. En rencontrant son regard, il sentit qu'à lui aussi, la respiration manquait : il l'attira vers lui, et s'abandonna, plus facilement encore que la veille, à la passion qui l'envahit.
Grisé par ces caresses, agité au plus haut degré, mais avec plus d'amertume encore et plus mécontent de soi-même que jamais, le jeune homme rentra chez lui.
Pendant le trajet, il se sentit si triste, si esseulé, qu'il eût fondu en larmes comme un enfant, et se fût jeté, comme quand il était petit, sur la poitrine d'un être cher, pour y chercher une consolation. Mais Olga, son unique consolatrice, était la cause de son chagrin, de son isolement, et après ce qui s'était passé entre eux, elle lui était devenue complètement
étrangère, elle lui répugnait au lieu de l'attirer, comme il l'avait peut-être espéré.
En proie à une agitation qui ne lui permettait ni de penser, ni de parler, mais qui le poussait seulement à se mouvoir, à faire quelque bêtise, à boire, à fumer, il s'approcha de Gorbov qui, comme la veille, était devant sa grammaire française, et lui demanda d'un ton impératif :
— Où sont tes cigarettes ? Donne m'en une, sinon, je vais me jeter à l'eau.
— En voilà des lubies ! Est-ce ta parente qui t'a mis dans cet état r
Le docteur ouvrit tout grands ses yeux, et couvrit de sa main le porte-cigarettes qui était sur la table. Mais Kolia, qui savait qu'il y avait une boîte de cigarettes sur la cheminée, s'en approcha, en sortit une, et avant que Gorbov eût pu l'en empêcher, l'alluma à la lampe.
— Mais voyons, qu'as-tu ? Tu es fou ?
— Ah ! comme c'est bon ! La tête me tourne, mais le cœur est plus tranquille. Et il se laissa tomber dans le fauteuil.
Le lendemain matin, il but son café avec grand appétit, comme s'il n'avait pas mangé depuis trois jours. De fait, il s'était mal nourri non seulement depuis trois jours, mais durant ces trois dernières années. Maintenant, sans savoir pourquoi, il se sentait un tel appétit qu'il se mit à dévorer sans choisir et sans
craindre de se faire du mal. Aussi, en ces quarantehuit heures, avait-il senti renaîre ses forces physiques.
Après le café, Gorbov et lui décidèrent d'aller se promener dans les îles. Kolia se rappella qu'Olga lui avait dit qu'elle se rendrait peut-être aussi à Sainte- Marguerite, et pensa qu'il lui serait plutôt désagréable de l'y rencontrer.
Avant dix heures, les jeunes gens étaient sur le bateau : Olga ne s'y trouvait pas. En revanche, Kolia fut agréablement surpris en apercevant Valevsky, et, auprès de lui, Arbouzov et ses deux sœurs ; il s'approcha du groupe.
— Ah, vous allez aussi vous promener dansles îles! Parfait ! fit Valevsky. Mais qu'avez-vous ? Vous avez aujourd'hui l'air si frais, si vaillant,
— Je me sens mieux en effet, dit Kolia, se souvenant des paroles de Valevsky à propos du mariage.
— Allons, tant mieux, j'en suis très heureux pour vous.
Kolia et Gorbov passèrent toute la journée en compagnie de Valevsky et des Arbouzov. Ils déjeunèrent à Sainte-Marguerite, à l'ombre des pins, et visitèrent la vieille forteresse où furent jadis enfermés le Masque de Fer, et, plus tard, le Maréchal Bazaine.
A Saint-Honorat, un gros moine de l'ordre de Citeaux les guida à travers le monastère, et, après leur avoir montré des ruines au bord delà mer, il les conduisit à
une boutique où deux autres pères vendaient de la, liqueur de Lérins, fabriquée par eux. Kolia fut singulièrement surpris de voir un couvent faire du commerce et empoisonner le public dans un but de lucre.
Cette forte liqueur était connue dans toute la France comme une des meilleures. Et c'étaient des frères chrétiens, des moines, des défenseurs de la religion et de la morale catholique qui la fabriquaient ! Avec des sourires hypocrites sur leurs faces rusées et libidineuses, ils offrirent aux demoiselles Arbouzov un verre de leur liqueur.
Quel respect peut-on ressentir pour le clergé catholique, en voyant ce spectacle répugnant, ? se disait Kolia avec un sentiment de dégoût.
En sortant du monastère, il fît part de sa pensée à Valevsky.
— Le catholicisme ne vous sourit pas ? A moi non plus, dit celui-ci. Mais savez-vous quelle est sa principale faiblesse ?
— Non, mais je me doute qu'il doit avoir une tare originelle : tous ces prêtres catholiques ne me semblent pas des êtres normaux. Ou bien ils sont gros et gras, ont un air de bêtes repues, comme ces moines, ou bien sont maigres, jaunes, maladifs. Je n'ai jamais rencontré parmi eux un homme moyen, frais, bien portant.
— La raison principale de leur déséquilibrement
est leur vœu de célibat ; il ne saurait y avoir de doute à cet égard. Leur vie contre nature fait que le clergé catholique, ou bien est bouffi de graisse, ou bien se consume d'épuisement et de neurasthénie; et, ravagé par la tuberculose, il s'atrophie intellectuellement et moralement. Ainsi le célibat perd et perdra définitivement le catholicisme. Et la France elle-même en pâtit beaucoup.
Il ajouta avec chaleur :
— La France, c'est ma deuxième patrie. Je l'aime de tout mon cœur, et je lui souhaite un renouveau d'activité. Mais elle est arrivée, d'abord par sa religion obscurantiste, ensuite par son luxe, par l'alcoolisme chronique, à un état que les Français ne remarquent même plus.
— Je croyais au contraire que l'ivrognerie n'existait pas en France. Ici, je n'ai jamais vu d'ivrognes.
— Mais il n'y a que cela ici. On est ivre de soleil, du vin bu au déjeuner, au dîner et entre les repas. La proportion de la consommation de l'alcool en France est énorme, et ici, sous le soleil du Midi, cette denrée est encore plus pernicieuse que partout ailleurs. Il est surprenant que notre humanité civilisée n'ait pas compris jusqu'à ce jour que chaque goutte d'alcool est un poison, que le vin est du raisin pourri, que toutes ces liqueurs sont les plus violents poisons que l'on puisse préparer.
— Mais vous ne buvez rien ? demanda Kolia, heu-
reux de voir Valevsky partager ses propres idées.
— Rien. Ni vin, ni même du café ou du fhé. Malheureusement, je n'ai adopté cette règle que tout dernièrement.
— Et que buvez -vous ?
— De l'eau. C'est la plus agréable, la plus utile et la plus calmante des boissons.
— Oui, mais parfois on a envie de quelque chose d'émoustillant, dit Arbouzov qui écoutait cet entretien tout en marchant à côté de Kolia.
— Libre à vous de vous émoustiller, fit Valevsky. Mais nous avons déjà assez d'excitants dans la vie. Tous nos maux viennent précisément de ce que nous cherchons à nous exciter artificiellement. Nous devons tendre à l'équilibre de notre esprit dans le calme. C'est une des conditions du bonheur. Si vous trouvez le calme, vous pouvez supporter toutes les épreuves de l'existence.
— Les porcs sont calmes aussi, observa Arbouzov.
— Certes, mais je parle des hommes.
Rentré à Cannes, Kolia, après le dîner, resta à lire dans sa chambre. Seulement avant de se coucher il sortit pour faire une promenade sur le boulevard, se demandant s'il devait encore aller voir Olga II résolut de n'y plus retourner et de briser à jamais ses relations avec elle. Mais soudain, il fut pris d'un désir irrésistible de la revoir.
« II faut éclaircir la situation le plus tôt possible. Si
je n'y vais pas aujourd'hui, j'irai demain ; ça revient au même. »
Olga l'accueillit d'un air calme et étrangement indifférent. Une beauté morale se dégageait de son visage embelli par la sévérité.
— Je ne t'attendais pas aujourd'hui, fit-elle en lui serrant la main.
— Je n'avais pas l'intention de venir, mais j'ai cru qu'il était nécessaire de nous expliquer.
— Assieds-toi, fit-elle.
11 attendait qu'elle commençât à parler la première. Mais elle aussi gardait le silence. Enfin, elle demanda :
— Comment te portes-tu ?
— Bien. Je suis seulement un peu fatigué de ma promenade aux îles. Pourquoi n'es-tu pas venue ?
— Je suis allée à Nice.
— A Nice } Pourquoi faire }
— J'y avais une affaire.
— Quelle affaire ?
— Tu es curieux... Eh bien, si tu veux, je vais te le dire. Je suis allée à l'église, fit-elle à voix basse.
— A l'église ?
— Oui, pour prier Dieu, lui demander pardon de notre péché commun.
Surpris, il la considérait en silence, tandis qu'elle allait et venait, tête baissée.
— Tu me pardonneras, n'est-ce pas ? demanda-t-
elle soudain d'une voix tremblante, en s'arrêtant devant lui. Je te voulais du bien. Peut-être me suis-je trompée... Je pars demain.
— Demain?
— Oui. Veux-tu donc que je reste? Elle leva la tête, et le regarda d'un air interrogateur.
— Non.
Ils se lurent, sentant tous deux que leurs relations étaient illégitimes et mauvaises. Puisqu'ils ne pouvaient vivre toujours ensemble, ces relations devaient cesser. Pourquoi ne pouvaient-ils vivre ensemble? Etait-ce en raison de la disproportion de leur âge, ou parce qu'ils ne ressentaient pas ce que doivent éprouver ceux qui se lient pour toujours? Ils l'ignoraient, comprenant seulement qu'en restant ensemble ils se rendraient malheureux mutuellement.
11 se leva, s'approcha d'elle, lui tendit la main et dit d'une voix attristée:
— Adieu, et pardonne-moi, toi aussi.
Olga s'arrêta soudain, et mit ses deux mains sur les épaules de Kolia.
— Et toi, mon chéri, pardonne-moi de même.
Ses yeux étaient pleins de larmes, et on y lisait un profond repentir.
Au moment où le jeune homme s'approcha de la porte, son cœur se serra. Mais il se maîtrisa en se disant qu'il fallait partir. Il allait sortir, quand elle le rappela:
— Je voulais te demander de me rendre mes lettres.
— Je te le demande également.
— Bien... Adieu. Nous resterons amis quand même.
— Je crois qu'il vaut mieux nous oublier complètement, ajouta-t-il avec décision.
Elle fit un signe de tête affirmatif. Son visage était pâle et grave.
II sortit vivement, emportant une sensation pénible, comme s'il venait de commettre quelque acte mauvais et irréparable, dont il serait peiné un jour. Mais il avait conscience d'avoir bien agi en rompant avec Olga, pour ne pas aggraver sa faute en continuant sa liaison avec elle.
Il ne regrettait pas le départ de la jeune femme. Parfois seulement, en des moments de faiblesse, il se repentait d'avoir rompu avec elle et de s'être privé d'un bonheur. Mais bientôt, des pensées plus saines lui revenaient, et il se rejouissait de ce que tous deux ils avaient su prendre cette sage décision.
Plusieurs semaines s'écoulèrent encore; chaque jour il se sentait revenir à la santé, et songeait à retourner à Dolgoïé. Mais qu'y ferait-il ? Il savait, par des lettres de sa sœur et de sa mère, que son père ne s'occupait plus du tout delà propriété et se plaignait qu'au cun de ses deux fils ne vînt l'aider. En même temps, il pourrait s'employer pour le bien du peuple, puis se marier.
II était rempli des meilleures intentions et, cette fois, il avait confiance en lui. Il partit avec Gorbov pour Paris. Pendant trois jours, ils visitèrent les musées, les monuments, parcoururent les rues jusqu'à l'épuisement. Gorbov était enchanté de Paris. Kolia Tétait bien moins. Cette activité fiévreuse, ce mouvement, ces cris autour de lui le rendaient nerveux et inquiet.
(( Où couraient tous ces hommes? Etaient-ils heureux? Pourquoi lisait-on sur la plupart des visages le souci et le mécontentement? Que signifiait le grouillement de cette vaste ruche humaine? »
Gorbov au contraire était amusé, et par les cris des camelots, et par les propositions des femmes galantes, et par les vitrines ruisselant de lumière électrique, et par toute cette animation.
Le quatrième jour, Kolia n'y put plus tenir et décida le soir même de partir le lendemain.
— Peut-être, en y vivant longtemps, peut-on finir par aimer cette ville, y être heureux, et ne pas voir la débauche qui y règne, disait-il à Gorbov. Mais un homme qui cherche la tranquillité, les bons exemples, une vie raisonnable, et qui vient en passant, ne peut y apprendre beaucoup. Au reste, ce n'est qu'une impression, fausse, peut-être.
En passant dans la grande rue de Dolgoïé, bordée de chaque côté d'un talus de neige derrière lesquelles apparaissaient les faibles lumières des izbas qui semblaient surgir de terre; en écoutant l'aboiement des chiens et les hurlements du vent, Kolia, qui venait des clairs pays du Midi, aux populations heureuses, crut pénétrer dans quelque contrée sauvage, lointaine et malheureuse, où n'existait que la neige, le vent, les ténèbres et de misérables cabanes ensevelies sous leur blanc manteau
C'est seulement après avoir passé le village et arrivé dans la maison familière, toute pleine de lumière, quand le domestique Alexeï fût accouru à sa rencontre, quand tous les siens l'entourèrent et l'embrassèrent, que sa première impression s'effaça et qu'il se sentit repris par la vie russe.
Tout le monde le trouva resplendissant de santé. Lui, dès le premier soir, dit son intention de s'occuper de la propriété, de servir dans les Zemstvos, de concourir à l'instruction publique.
— Et tu crois que la vie de propriétaire foncier, le service dans les Zemstvos, le concours apporté à l'instruction publique, sont des occupations ? Pour moi
rien de tout cela n'existe, puisque, même pour s'occuper d'instruction, pour dire que deux fois deux font quatre, il faut demander l'autorisation du Gouvernement.
— Mais tu t'es bien occupé et tu t'occupes encore de ta propriété, et tu as bien servi ? Et s'il faut demander l'autorisation d'ouvrir une école, on la demandera. Que veux-tu ? il faut bien se plier aux circonstances.
— Ah bah ! Voila qui est nouveau.
— Oui, mais avant tout, continua Kolia d'un air décidé, s'apercevant qu'il devait parler ainsi à son père s'il voulait en obtenir quelque chose, avant tout, je voulais te demander si tu me laisserais le soin de m'occuper de notre propriété. Et si je te le demande, c'est parce que tu trouves cette tâche trop lourde pour toi, et que, puisque nous avons Dolgoïé, il faut, d'une façon ou de l'autre le gérer.
— Hum ! fit Nicolas Vassiliévitch surpris, tu sais parler maintenant... Mais il va sans dire que je te transmettrai avec plaisir ce soin. J'en suis bien aise, fit-il d'un ton doux. Il est temps que mes fils m'aident.
Le lendemain, Kolia recevait de son père tous les papiers concernant Dolgoïé et en devenait le maître.
Il se mit à l'œuvre avec le zèle et l'attention qu'il apportait à apprendre ses leçons au collège. Il s'aperçut toutefois que c'était là une œuvre peu facile, deman-
dant beaucoup de tact et de doigté, mais que c'était en même temps une occupation utile et agréable^ quoi qu'en eût dit son père. En faisant rendre à la terre le plus possible, le produit, d'une façon ou d'une autre, profiterait à tous ceux ^pour le bien desquels Kolia Glebov avait été envoyé en ce monde.
Le printemps tardait à venir et les approvisionnements de fourrage des paysans étaient déjà épuisés. Aussi, le premier jour où il fut possible de mener paître le bétail fut-il accueilli avec joie dans le village.
Kolia s'était levé de grand matin. Tous ces derniers jours, il avait parcouru avec le nouveau gérant toute la propriété pour l'inspecter en détail.
— Quelle belle matinée '• fit le gérant qui l'attendait auprès des chevaux qu'ils devaient monter tous deux.
— Avez-vous calculé ce qu'il faut pour mettre la propriété en état ? demanda Kolia lorsqu'ils furent en route.
— En tout cinq mille roubles.
— Et combien avons-nous compté qu'elle pouvait rapporter?
— A peu près autant, mais si l'on pratique rationnellement la coupe de la forêt, ça nous en donnera six mille cinq cents.
« Mais comment se fait-il alors que mon père dise que Dolgoïé nous coûte au lieu de nous rapporter? » songea Kolia.
Après avoir traversé la fdrêt, ils descendirent vers la rivière.
— Mais qu'est-ce donc ? s'écria Kolia soudain.
Sur l'un des plus grands et des meilleurs prés encore humide, il aperçut des vaches, des moutons, des porcs qui le couvraient entièrement, le piétinaient en faisaient un champ de boue.
— Qu'est-ce donc ? répéta-t-il. A qui ces bêtes ?
— Je ne sais pas, dit le gérant troublé. Sans doute aux paysans.
Le jeune Glebov s'approcha au trot des pâtres et leur cria :
— A qui ce bétail }
— Aux paysans de Dolgoïé, fit l'un en ôtant son bonnet.
— Comment ? Tout cela ?
— Il y a encore ceux de Baraschkovo.
— Alors, il y a aussi ceux de Baraschkovo ?
— Parfaitement.
— Et qui vous a permis de l'amener ici ?
— Le staroste.
Cependant le gérant ordonna aux bergers de chasser les animaux du pré. Ils obéirent et Kolia, avec son compagnon, poursuivit son chemin, en se demandant comment faire pour mettre de l'ordre à ces déprédations.
Après avoir parcouru une partie de la propriété, il s'en revint par la même route qu'il avait prise à
l'aller. Il voulait se rendre compte du mal que le bétail avait fait au pré. En s'approchant de l'endroit d'où, une heure à peine auparavant, il avait fait chasser le bétail, il s'aperçut qu'il y en avait encore plus que tout à l'heure. Le sang lui monta à la tête. Il se dirigea au grand trot vers les pâtres et leur cria d'une voix tonnante :
— Avez-vous entendu? On vous a cependant défendu de paître sur nos prés.
Il sauta de cheval et courut vers les trois paysans qui, intimidés, ôtèrent vivement leurs bonnets.
— Mais où le paître ? demanda un jeune paysan que Kolia voyait pour la première fois,
— Où le paître? Mais oùj est votre pacage ? Toi, d'où es-tu ?
— Je suis de Koutschka. Est-ce que je sais, moi ? On m'a dit de conduire les bêtes ici.
— Chassez-les immédiatement, vauriens, cria le jeune maître hors de lui. Voulez-vous donc qu'on les chasse parla force ? Vous ne voyez pas comment elles ont piétiné, perdu tout le pré.
Il dut attendre toute une heure avant que bétail et paysans se fussent dispersés et éloignés. Il regardait avec douleur le pré complètement ravagé. Triste et malheureux, il rentra chez lui.
(( Mais alors quoi ? C'est donc la lutte? La lutte indéfinie, inutile contre le peuple? C'est ainsi qu'il faut faire fructifier son bien? Où bien le peuple est-il à ce
point malhonnête ? En tout cas, pour son propre bien, il faut lui faire entendre que cela va changer, et surtout ne pas perdre courage,... Il faut être ferme,... En préservant les prés, je conserverai le fourrage, la richesse et la force de la terre, tandis qu'en les abandonnant au bétail, je ferais une mauvaise besogne des deux côtés... Cela ne m'empêchera pas de venir en aide au peuple, en dépit de ses instincts grossiers et primitifs. »
Les paysans des environs cessèrent de faire paître leur bétail sur les prés des Glebov. Kolia s'occupa de faire ensemencer toutes les terres de la propriété : de l'avoine, de la fléole, de la betterave, des pommes de terre, du sarrasin ; il vendit les vieilles vaches, en acheta de jeunes, ainsi que des étalons et des chevaux de labour. Il visita une ferme modèle. En un mot ses plans et son activité de propriétaire se développaient chaque jour. Mais dès le début, il s'aperçut qu'il était impossible d'agir sans un fonds de roulement. En ayant parlé à son père, celui-ci, à son grand étonnement, lui promit deux milles roubles, montant de la vente du bois.
Ainsi occupé, il ne remarqua même pas la fuite du printemps et de l'été. Les pommiers du jardin donnèrent une récolte moyenne, qui fut vendue quinze cents roubles. Les céréales étaient également très bien venues. Après la récolte du blé, on sema l'orge et le blé d'automne. Au mois de septembre, les gelées
blanches du matin arrivèrent. Les travaux des champs cessèrent. Kolia était tellement habitué à l'action, qu'il ne pouvait plus demeurer sans travail. Ses mains, jadis blanches et maigres avaient bruni et épaissi. Son visage était hâlé, ses joues colorées de santé.
Un matin, il se réveilla et s'aperçut que tout était blanc. Pendant la nuit, un demi-mètre de neige était tombé. C'était l'hiver.
Le moment était venu pour lui de s'occuper de la question des paysans. La situation du peuple russe l'occupait plus que jamais. Il lisait tout ce qui concernait cette question, et, en particulier, celle de la propriété commune.
« Mes besoins ne sont pas grands : je bois du thé, les moujiks aussi. J'aime surtout les pommes de terre et les concombres, et, je le sens, c'est ce qui m'est le plus utile. Les moujiks peuvent se le procurer aussi. Quant au fait qu'ils se livrent au travail manuel et moi pas, ils n'en sont que plus heureux )).
Il sentait que le luxe est inutile, l'oisiveté mauvaise, le superflu un mal. Il en souffrait. Le peuple manque de nécessaire; il jouit de certains biens dont nous sommes dépourvus; il est plus pauvre que nous, mais le bonheur ne se mesure pas à la fortune. Certes, il vaudrait mieux que tous fussent égaux en tout. Mais il ne s'agit pas seulement de relever le moujik jusqu'à notre niveau; il faut qu'à notre tour nous devenions plus simples et que nous ne vivions pas
dans le luxe et l'oisiveté; il faut nous départir de nos projets stupides et nuisibles.
Un jour, à la suite du vol d'un chêne dans la forêt, Nicolaï Vassilievitch disait à son fils qu'au début il s'était montré très sévère pour ces sortes de délits et avait sévi contre les moujiks, mais que plus tard, il s'était abstenu.
— Nous avons assez de bois pour nous et pour eux, disait-il, et ils n'en prennent pas plus qu'ils n'en ont besoin.
Kolia qui jadis avait des idées encore plus libérales, n'était pas de l'avis de son père.
« C'est encourager le vol », songeait-il, mais sans conviction.
Parfois, il allait dans les villages pour s'y entretenir avec les moujiks, et il remarqua qu'ils avaient maintenant envers lui une attitude plus respectueuse. L'ancien staroste lui disait même:
— Vous avez sagement agi envers nous. C'est en toute justice. J'ai appris que vous vouliez nous faire cadeau d'un étalon et nous vous en sommes bien reconnaissants.
L'hiver passa encore plus vite que l'été et l'automne. Kolia lisait et écrivait beaucoup. 11 put fonder une bibliothèque à Dolgoïé, et rêva d'en créer d'autres dans les villages des environs.
Le printemps, puis Tété revinrent, et de nouveau, dès le bon matin jusqu'au soir très tard, il était
absorbé par les travaux de la propriété, et il eut la satisfaction de voir le rapport augmenter sur celui de l'année précédente.
Par une chaude journée, il venait de rentrer déjeuner. En pénétrant dans la salle à manger, il remarqua, assise à table à côté de Varegnka, une jeune fille qu'il eut de la peine à reconnaître: Manetchka qui avait maigri et pâli. Seuls, ses yeux étaient restés aussi grands, doux et francs. Ses cheveux étaient simplement noués sur la nuque, ses lèvres charnues se plissaient en un sourire de douceur jusque-là inconnue; mais la noblesse et la gravité de son visage n'avaient pas changé.
— Bonjour, dit-elle en s'approchant de- Kolia et lui tendant la main :
— Vous ici ?
— Oui.
— Vous êtes venue voirie grand'père?
— Oui, hier, avec maman. Comment est votre santé? Il me semble quelle est excellente, et que ma question est inutile. Tant mieux. Il paraît que vous êtes devenu un propriétaire foncier modèle.
— Il paraît. Je viens justement des champs, et j'ai une faim de loup.
— Alors, assieds-toi, fit Varegnka.
— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Vous avez maigri, dit Kolia.
— Oui, mais vous, vous souvient-il combien vous
étiez malade il y a deux ans, quand vous étiez étendu dans votre hamac?
— Oui. Grâce à Dieu, c'est fini. Mais vous aussi avez été malade ?
— Non. On trouve que je suis devenue anémique. Moi, au contraire, je me sens très bien.
— Comme vous avez bien fait de venir! ajouta-t-il avec le contentement d'un homme bien portant.
Et il s'attabla.
Manetchka passa toute la journée à Dolgoïé. Son humeur avait changé ; elle semblait moins froide qu'autrefois.
Après son départ, Kolia monta dans sa chambre. Il sentait sa quiétude troublée. Son cœur battait plus vite. Que sentait-il donc pour elle? Il ne l'avait jamais aimée, ne s'en était jamais amouraché, bien qu'un moment, à Ivonovka, elle lui eût plu.
Cependant, il ne cessait de penser à elle, et décida qu'il devait la revoir.
Dès le lendemain de la visite de la jeune fille, lui et sa sœur se rendirent chez les Voronine. Ils y trouvèrent la mère de Manetchka et Mme Voronine seules. Mais à peine s'étaient-ils installés sur le balcon que Manetchka apparut suivie de Voronine, le chapeau rejeté en arrière et tout essoufle.
— Elle court, elle court, puis crie : ils sont arrivés ! ils sont arrivés! Elle a complètement perdu la tête, cria le peintre.
L'expression de la jeune fille était à la fois joyeuse et sérieuse. Elle monta vite sur le balcon, embrassa avec chaleur Varegnka, serra rapidement la main de Kolia, et, s'asseyant à côté de sa mère, lui dit tout à coup : « Bonjour maman! ». Puis elle se mita la couvrir de baisers passionnés.
— Qu'as-tu ? mais qu'as-tu ? fit la bonne dame toute surprise.
La jeune fille s'écarta, s'assit sur un tabouret, respira profondément, tout en arrangeant son chapeau de feutre blanc qui avait glissé sur sa nuque. Kolia se demandait pourquoi cette Manetchka, toujours si réservée, si froide, avait montré une telle fougue, et cela, devant des étrangers.
— Vous êtes contente d'être venue ici ? lui demanda Varegnka.
— Très contente. Il fait si bon ici. Et puis, je sens que je suis devenue toute autre.
— Mais elle a complètement perdu la tête aujourd'hui, dit Voronine en sortant sur le balcon. Elle courait comme une biche, sautait des fossés, et me forçait à l'imiter. J'ai failli me casser le cou.
Il embrassa les Glébov, suivant son habitude, sur la bouche, et s'assit dans le fauteuil.
On servit le thé. Madame Krotkov fit asseoir Kolia à ses côtés, et se mit à le questionner sur ses voyages et sa vie actuelle.
— Mais qu'est-ce donc qui vous a guéri en réalité,
demanda-t-elle, puisque ce ne sont pas les médecins, qui, d'après vous, vous ont plutôt nui ?
11 se souvint d'Olga, et se sentit peiné. Son visage refléta le sentiment qu'il éprouvait, et Manetchka le considéra un instant.
— Maintenant je suis bien portant, et c'est tout ce qu'il me faut, dit-il.
— C'est tout ? demanda madame Voronine. Est-ce bien vrai ?
Kolia, pour changer de conversation, ajouta:
— La santé est le bien le plus précieux. C'est maintenant, après une maladie, que je puis l'apprécier. Parfois, je crois même que ce n'est pas moi qui me lève à cinq heures du matin, qui fauche, qui mente à cheval.
— Alors vous travaillez aussi de vos mains ?
— Oui, parfois, quand besoin en est. J'aime le travail physique et le considère comme nécessaire à la santé morale et physique.
— C'est juste, fit Manetchka.
— Mais je me souviens que jadis vous n'approuviez pas cela, vous disiez même que les tolstoïstes ne vous plaisaient pas.
— Les tolstoïstes, et leur façon de vivre et de juger les autres, oui.
— Je suis complètement de votre avis, bien que ce soient de braves gens, et que quelques-uns d'entre eux soient charmants. Je reste en relation avec cer-
tains, Deruguine par exemple, qui est vraiment très sympathique.
— Et que devient-il ? demanda Sophia Alexandrovna.
— Il cultive toujours son lopin de terre, élève des abeilles, est en délicatesse avec les autorités et les popes. Heureusement, on le laisse tranquille, et cela le contrarie. Beliavskaïa est avec lui.
Le jour tombait déjà lorsque Kolia et Varegnka prirent congé de leurs hôtes. Leurs chevaux trottèrent tout le temps, car ils avaient besoin de mouvement, le soir était frais, et leurs montures ne demandaient qu'à courir. Ils n'échangèrent que peu de paroles, mais tous deux sentaient que les mêmes pensées les occupaient.
Kolia et Manetchka se rencontrèrent souvent durant le mois d'août : tantôt elle venait à Dolgoïé avec Voronine ou même seule, tantôt c'était Kolia qui se rendait à la ferme. La mère de Manetchka venait souvent voir celle de Kolia qui aimait bien Manetchka, et disait même qu'elle souhaiterait l'avoir pour bellefille.
— Pourquoi ? demandait Kolia.
— Parce que c'est une jeune fille indépendante, énergique et pure ; nous n'en avons pas beaucoup de pareilles.
Les paroles de sa mère l'impressionnaient, et, en y réfléchissant, il les trouvait justes.
Un jour, il arriva seul à la ferme de Voronine. Après le thé, Manetchka et lui s'isolèrent sur le balcon, où ils eurent une conversation plus cordiale que d'habitude.
Il venait de parler devant les Voronine et Madame Krotkov de ses travaux agricoles, et il continua à émettre ses idées devant la jeune fille seule.
— L'économie rurale consiste à lutter constamment contre le peuple ; aussi, est-ce une occupation fort pénible. Mais que voulez-vous? la vie est aussi une lutte.
— Oui, mais autre chose encore, fit doucement Manetchka.
— Et quoi donc }
— Je veux dire que la vie pourrait ne pas être seulement une lutte... Si on aimait les hommes, si on était bon, si on pensait aux autres, et non à soi, il n'y aurait pas de lutte.
Elle parlait avec un accent de conviction qui le surpris.
— Vous croyez > dit-il. Malheureusement il y a dans le monde plus de haine que d'amour. C'est la lutte et non l'amour qui nous fait agir.
— Non, ce n'est pas la lutte qui fait agir réellement, répéta-t-elle avec la même conviction.
A la suite de cette conversation, il ne cessait de pen. ser à la jeune fille. Il songeait à leurs premières rencontres, dans cette ferme, lorsqu'elle était encore fillette, puis à Ivonovka pendant la famine, enfin, à ce qu'elle était maintenant. Il se remémorait ses paroles, ses sourires qui avaient pour lui une signification particulière, et une joie secrète lui faisait battre le cœur-
Quand, séparé d'elle, il se sentait inquiet, il lui suffisait de l'apercevoir, de lui serrer la main, pour qu'il se tranquillisât. Il s'asseyait là où elle était, allait où elle allait, sans se préoccuper si cela attirait l'attention des autres, et de ce que l'on en pensait. En un mot, il sentait que quelque chose de très important se passait dans son existence, que le dénouement d'une crise s'approchait de jour en jour.
L'attitude de Manetchka envers lui était étrangement variable. Tantôt elle lui montrait une grande sympathie, lui racontait les plus petits faits de son existence, tantôt elle avait l'air d'être offensée, semblait mécontente, froide, réservée.
Vers la fin d'avril, elle était venue avec sa mère à Dolgoïé pour y faire ses adieux, car elles devaient partir quatre jours après pour la Crimée. La jeune fille se montra encore indifférente de cette séparation, et, lorsque Kolia lui demanda si elle était contente de. partir, elle répondit simplement :
— Oui, oui, il y a longtemps que je voulais visiter la Crimée.
a Donc, elle va partir dans quatre jours et tout sera fini, se disait-il après le départ des visiteuses. « La reverrai-je, et dois-je la revoir ? Quelle question! fit une voix intérieure. Mais tu l'aimes! Elle sera ta femme, elle ou nulle autre ».
Dix minutes après, il partait à cheval pour la ferme de Voronine. Il n'avait encore rien décidé de définitif- Mais son émotion était extrême.
— Ah, c'est Vous ! s'étonna Sophie Alexandrovna en l'apercevant. Nous ne vous attendions qu'après le dîner.
— Vous m'attendiez ?
— Nous faisons nos préparatifs de départ. Manetchka est même déjà partie.
— Partie? Comment ? Pourquoi? Où?
— Chez son amie,, une sage-femme. Manetchka voulait la voir avant son départ pour la Crimée.
— Mais quand donc votre fille reviendra-t-elle ? Bientôt? Est-ce qu'elle va repasser par ici ?
— Oui, elle est partie pour un jour ou deux. Peutêtre reviendra-t-elle demain.
— Par conséquent, elle n'est pas partie complètement ? dit-il en souriant. Et moi j'ai eu peur.
— De quoi donc? demanda la dame en riant. Ne vous effrayez pas.
— Vous n'êtes pas restées bien longtemps, reprit il après un silence.
— Au contraire, nous sommes restées trop longtemps, fit-elle d'un ton qui apparut à Kolia mécontent et triste. Heureusement, Manetchka elle même m'a pressée de partir... Et vous? Vous resterez ici tout l'hiver?
— Certainement.
— On est bien à la campagne.
De nouveau un silence s'établit. La conversation languissait. Pour la première fois, Kolia se sentait gêné en la présence de Sophia Alexandrovna et il se leva pour sortir.
— Je vais aller voir grand-père.
Au moment de sortir, il regarda la vieille dame et rencontra ses yeux qui le considéraient ' avec curiosité et étonnement. Il s'arrêta et demanda soudain :
— Vous m'avez dit que votre fille est devenue nerveuse. Pourquoi ? Pouvez-vous me le dire ?
— Demandez-le lui. Elle vous le dira peut-être mieux que moi. Et elle se détourna.
Il considéra un moment sa grande tête, surmontée de cheveux blancs recouverts d'une dentelle noire, et un sentiment de profonde affection filiale l'envahit tout à coup. Elle lui semblait touchante, bonne et digne de pitié. Il s'approcha vivement et lui demanda d'une voix entrecoupée par l'émotion :
— Puis-je vous parler ? Dites-moi, votre fille n'est-elle pas fâchée contre moi ?
Elle tourna son visage vers lui, le prit par la main et dit :
— Elle ne peut pas se fâcher contre vous. Elle souffre seulement, la pauvre. Et son regard bon, intelligent, plein de tendresse, s'arrêta sur Kolia. Puis tout à coup elle fondit en larmes.
— Je la vois. . . Je la sens. . . Elle a beau se cacher, mais un feu la dévore... Elle ne sait que penser de vos sentiments à son égard...
Les sanglots l'empêchèrent de continuer. Kolia se baissa et lui baisa la main.
— Vous croyez... Vous croyez... que cela peutêtre r... J'avais peur de parler... de questionner... et je souffrais aussi.. .
— Malgré elle... il y a longtemps qu'elle vous aime.
(( Il y a longtemps, il y a longtemps », se disait Kolia. Une joie folle s'empara de lui.
— C'est donc vrai, c'est donc vrai ? fit-il, se baissant vers Sophia Alexandrovna.
Elle l'attira vers elle et dit d'une voix faible :
— Que je suis heureuse, que je suis heureuse pour vous, mes chers enfants.
— Mais comment savez-vous que c'est vrai ? reprit-il.
— Comment ! Comment ! Mais elle a pleuré ici toute la soirée précédant son départ, et m'a dit que vous ne l'aimiez pas... qu'elle l'avait remarqué.
Manetchka pleurait et souffrait à cause de lui !
Il fut décidé entre lui et Sophia Alexandrovna que, dès le lendemain, après son retour, il lui dirait tout. Et il partit.
De toute la nuit il ne dormit pas. Toute la journée du lendemain, il erra comme dans un rêve. Enfin, à quatre heures, il se rendit à la ferme. Il savait que le train arrivait à midi et pensait que Manetchka aurait déjà eu le temps de se reposer.
— Elle est arrivée ?
— Oui, la voilà d'ailleurs, fit Sophia Alexandrovna, qui sortit vivement de la chambre.
La jeune fille parut. Il ne vit ni comment elle était vêtue, ni quels sentiments exprimait son visage. Il vit seulement que c'était elle, toute frissonnante. Se précipitant à sa rencontre, il lui prit les deux mains.
— Sophia Alexandrovna vous a dit... proferat-il. Mais elle ne vous a pas dit... mon passé... et je voudrais...
Tout à coup elle saisit sa main et, d'un mouvement passionné, l'approcha de ses lèvres brûlantes, puis murmura d'une voix étouffée :
— Maman m'a dit tout, tout, je n'ai besoin de rien savoir de plus... Venez, venez par ici. Et elle le fit asseoir près d'elle.
— Je croyais que ce ne serait jamais, mais maman m'a tout dit...
— Mais vous ne savez peut-être pas que je ne suis pas comme vous. Je ne suis pas pur, dit-il encore d'une voix tremblante... Il y avait une femme...
— Non, non... fit Manetchka avec une expression de souffrance. Pour l'amour de Dieu, il ne faut pas!... Quoiqu'il y ait eu, je suis à vous, je vous aime.. .
Des larmes étouffèrent sa voix.
— Je considérais comme de mon devoir... j'ai tant souffert. . . de ce péché.
— Inutile, inutile, mon ami chéri... il y a si longtemps que je vous aime. . .
Et d'un mouvement passionné, elle se serra contre lui.
— Tu es à moi, tu es à moi, dit-elle avec une telle ardeur qu'il en fut tout décontenancé.
— Je ne te rendrai à personne, maintenant, à personne, répétait-elle avec passion.
Kolia, d'un mouvement brusque, entoura sa taille, et, comme fou, baisa ses lèvres, ses grands yeux, sa chevelure luxuriante.
Avant son mariage, il se prépara à la communion, jeûna, et se rappela Levine, le héros de Anna Karénine. Cette répétition dans les circonstances de la vie avec de légères variantes, lui parut singulière. Il
parlait au pope presque dans les mêmes termes que Levine, et il était heureux de voir que ce n'est pas le mal, mais le bien qui se répète dans la vie.
Après sa confession, il se mit à causer avec le prêtre de Dolgoïé. Celui-ci lui demanda :
— Et que devient ce jeune homme qui vivait ici chez la veuve et prêchait Tanti-christianisme ? Et l'autre ?
Celui qui habitait chez Voronine ?
Kolia lui apprit ce qu'il savait de Lomov et de Deruguine.
— Et vous ? Vous adhériez un moment à leurs idées.
— J'ai beaucoup changé depuis.
— J'espère ! J'espère ! fit le pope, en caressant sa barbe. C'est là une dangereuse doctrine. C'est de l'anarchie.
— La destruction de tout ce qui existe, fit Kolia, sans penser à ce qu'il disait, tout entier à Manetchka qu'il avait vue la veille.
— C'est ça, c'est ça, fit le pope avec satisfaction. La destruction de tout ce qui existe ! Et que met-on à la place?
— Quelque chose de très vague, reprit Kolia, intéressé à son tour par cette question. La plupart des hommes n'accepteront jamais ce qui est indéterminé, sans forme précise. Malheureusement, ils tiennent aux formes, et si on les leur enlève, parce que décrépites ou surannées, il faut les remplacer par des formes plus perfectionnées.
— C'est vrai! c'est vrai! C'est ce que je dis : c'est de l'anarchie. Le peuple le sent aussi. J'ai causé de Lomov avec les moujiks. Eh bien, il en est qui l'ont pris en haine.
Tout en ayant affirmé que les hommes ont besoin déformes, Kolia ne savait pas si c'était juste, car luimême pouvait s'en passer. Depuis son retour de l'étranger, grâce à son contact avec la vie pratique, il s'apercevait à chaque pas que cette vie était contraire à tout ce qu'il considérait jadis comme la vérité. Il cherchait à faire rendre davantage à ses biens: or, c'était contraire à ses vues sur la propriété; il s'était mis à travailler, ce qui était contraire à sa théorie de nonagir. Il allait se marier: cela encore était contraire à ce qu'il considérait comme bon et vrai.
(( Non, ce n'est pas cela. Il faut perfectionner ce qui existe, et non pas seulement blâmer et nier tout. Bien qu'on aperçoive la lumière devant soi, on ne peut pas l'atteindre d'un coup... Peut-être les hommes se passeront-ils un jour de toutes ces formes sociales, mais pour le moment, puisque nous savons qu'à la place de celles que l'on fera disparaître, des formes nouvelles surgiront, peut-être pires que les anciennes, nous devons plutôt nous attacher à perfectionner ce qui existe )) se disait-il en sentant quelque chose de nouveau, d'inéprouvé, l'apaisement l'envahir.
Kolia se maria. Durant les premiers mois, il ne pouvait pas laisser Manetchka seule deux heures de suite. Elle se montrait pour lui d'une tendresse infinie. Tout ce qu'il disait était pour elle la sainte vérité et la loi. Ce qu'il pensait, elle le devinait; ce qu'il voulait elle l'accomplissait. Il sentait que son existence terne, une faible lueur jadis, était devenue une aurore resplendissante.
Les vieux Glébov se sentirent également revivre après le mariage de leur fils. Ils décidèrent de partir pour l'Italie, où ils avaient vécu jeunes époux, lorsque Nicolaï Vassilievitch apprenait la peinture, à laquelle il voulait se consacrer. En se séparant du jeune ménage, madame Glébov les pria de prendre possession de sa chambre à coucher, où, pendant trente ans elle avait vécu sa vie conjugale.
— Je vous en prie, disait-elle, cette chambre, bien ensoleillée, va rester vide, tandis qu'en bas il fait humide. Ma chère Manetchka s'y trouvera mieux.
Sept mois s'étaient écoulés depuis son mariage, qui, pour Kolia, avaient semblé sept jours. Après le départ des vieux Glébov, la vie avait changé sensible-
ment au château de Dolgoïé. Tout y était devenu jeune, frais, et la joie de vivre se répandit sur tous les habitants.
Avec le mariage, l'apaisement qu'avait déjà ressenti Kolia après sa conversation avec le pope, devint plus constant, plus justifié. La famille est l'une des plus importantes, des plus utiles institutions sur la terre. Comment ne pas se réconcilier avec ce qui existe, afin de pouvoir élever les hommes de l'avenir ? Ses travaux de propriétaires continuaient à s'effectuer régulièrement, parce qu'il y avait des lois protégeant sa propriété; son mariage était légal et valide aux yeux des hommes parce qu'il avait été consacré par l'Église. Et plus il vivait, plus il s'apercevait combien il est difficile de vivre en dehors de ce qui existe, et qui a été élaboré durant des siècles de travail humain.
Un soir, Varegnka rentra dans le salon, en criant joyeusement :
— Une dépêche d'Olga! Elle arrive ce soir et demande de lui envoyer une voiture à la gare.
— Quelle Olga? demanda Manetchka à son mari.
— Olga ? fit celui-ci, et il sentit comme un choc qui l'empêchait de respirer.
— Mais Olga Petchnikova, dit Varegnka, une grande amie de Kolia. Tu n'en as donc pas entendu parler ?--
— Ah! Olga Petchnikova, si, si.
— Elle arrive ce soir) demanda de nouveau Kolia, pâlissant.
Il jeta le télégramme sur les genoux de sa femme et se mit à aller et venir, en essayant de reprendre le calme.
— Il faut envoyer le char-à-bancs, car la route est encore trop mauvaise pour la petite voiture.
— Il faut lui préparer la chambre dans la bibliothèque, nous allons arranger tout cela, fit Manetchka joyeusement en se levant. Viens, Varegnka.
Kolia, sans chapeau, descendit vivement l'escalier, et sortit de la maison. Il faisait frais ; une légère gelée, comme il y en a à la fin de mars, avait durci la terre, déjà vierge de neiges.
(( Comment ose-t-elle venir, cette femme débauchée ? pensait-il. Pourquoi vient-elle troubler mon bonheur >... Venir dans la même maison où vit ma pure, ma chère Manetchka. Elle lui parlera, elle l'embrassera peut-être ! Comment ose-t-elle ? Comment l'en empêcher ? »
Et une véritable terreur, l'envahit, à l'idée de voir Olga à côté de sa jeune femme. Comme un criminel dont le forfait va être révélé à l'instant, il sentaii son coeur se serrer de désespoir.
Mais lorsque Olga arriva, et entra dans la maison, en pelisse, avec un chapeau à la dernière mode, il avait déjà repris ses sens, et comme maître de la maison, dut venir avec Varegnka à sa rencontre.
— Bonjour, bonjour, ma chère Varegnka, il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues ! s'écria la nouvelle arrivée. Elle releva sa voilette bleue, et découvrit dans un visage vieilli des yeux tristes malgré leur sourire. Elle embrassa Varegnka à plusieurs reprises, puis se tourna vers Kolia.
— Bonjour, et félicitations.
— Merci, fit-il, en lui serrant la main.
— Je ne vous dérange pas ? J'avais une telle envie de vous voir! reprit la visiteuse, avec une animation factice. Il y a longtemps que j'avais l'intention de venir ; je voulais écrire, puis je me suis dit, qu'en vieille amie... Et me voilà!... Je ne reste que jusqu'à demain... Eh bien, et ta femme, Kolia, se porte-t-elle bien) Est-elle heureuse ?
— Merci, murmura- Ml, se sentant de nouveau gêné. A ce moment, Manetchka apparut en haut de l'escalier, et se mit à le descendre lentement. Olga lui jeta un rapide regard, devint sérieuse, et se dirigea vers elle.
— Ta femme ?
— Oui
— 11 y a si longtemps que je voulais faire votre connaissance, dit Olga. Cela ne fait rien que je sois venuesans m'annoncer ?
— Nous en sommes très heureux, fit tranquillement Manetchka.
On passa dans le salon. Olga se mit à parler d'elle et de sa mère.
— Grand'mèrese porte-t-elle bien ? demanda Kolia.
— Oui, merci, elle parle souvent de toi. Elle se souvient du temps où, étudiant, tu venais nous voir si souvent... A propos, vous savez la nouvelle ? Katia Doubensky se marie.
— Avec Rjévsky ?
— Comment le sais-tu ?
— Je les ai toujours vus ensemble. Mais c'est très bien, j'en suis bien aise.
Silencieuse, Manetchka écoutait cette conversation concernant des inconnus. Elle regardait attentivement son mari, et, lorsque leurs yeux se rencontrèrent, tous deux sentirent que quelque chose les séparait brusquement. Et ils en souffrirent.
— Vous plaisez-vous à la campagne ? demanda Olga à Manetchka, en l'examinant avec curiosité.
— Beaucoup.
— Et vous ne vous ennuyez pas ?
— Du tout.
— Certainement, quand on a un bon mari comme le vôtre. . .
— Oui, fit la jeune femme avec un sourire contenu. Je suis si heureuse que Kolia se soit enfin rétabli, ait ressuscité.
— En effet, je l'ai vu bien bas, fit Olga.
Kolia souffrait, et se demandait quand cette torture allait finir. Olga lui semblait laide, sa voix répugnante, ses yeux effrontés.
Après le thé, il descendit dans son cabinet de travail, comme toujours, pour se déshabiller. Il mit sa robe de chambre, se débarbouilla, mit en ordre ses papiers pour le travail du lendemain, et s'assit dans le fauteuil, ne se décidant pas à remonter dans la chambre de sa femme.
« Mon Dieu, quel mensonge, quel grossier mensonge !... Non ! je dois lui dire tout... autrement, je ne suis pas son mari. Elle doit le savoir. .. Je risque notre bonheur, mais la vérité est plus précieuse que tout, et doit être dite ».
Et il monta. Sa femme était déjà couchée, la tête haute sur les oreillers, suivant son habitude, et lisait la dernière livraison du Messager de l'Europe. Elle tourna la tête du côté de Kolia. le regarda attentivement, puis reprit sa lecture. Il s'assit sur son lit, et demeura songeur. Cette attitude le trahit.
— Qu'as-tu? demanda-t-elie, en abaissant la revue sur sa poitrine.
En- rencontrant les grands yeux interrogateurs de sa femme, il ressentit une tendresse si infinie envers elle, qu'il n'eut pas le courage de lui dire quoi que ce soit.
— Mais je n'ai rien. Je songeais simplement à mon passé.
— A quel passé ?
— A ma maladie... Et il détourna la tête. Tout à coup, les joues de Manetchka s'empourprèrent, ses
yeux s'allumèrent, et se dressant d'un mouvement brusque sur son lit, elle saisit le bras de son mari et demanda :
— Dis moi ? C'est elle ? C'est elle ? Dis-le ! Hein ? C'est celle dont tu as commencé à me parler, jadis?...
— Elle... fit-il tout bas, et au même instant, comme un lourd poids libéra sa conscience.
Manetchka resta dans l'attitude où elle était. Ses yeux s'agrandirent encore, et Kolia y vit la terreur, le désespoir, l'offense, la lutte. Tout cela était en même temps si touchant et si douloureux..'. Elle cacha son visage dans ses mains et tomba la face contre l'oreiller. .
— Pourquoi me l'as-tu dit ? s'écria-t-elle.
Il demeurait silencieux, et il sentait son visage pâlir de plus en plus. Sa jeune femme demeura quelques instants sans bouger, puis ses épaules commencèrent à se convulser de sanglots.
— Pardonne-moi ! Pardonne-moi ! Mon âme ! mon trésor !... Je devais te le dire... Je ne pouvais me taire et mentir... Tu ne me l'as pas permis autrefois... C'est une blessure qui saigne, et cette femme est venue pour troubler notre vie.
Il voulut prendre sa main, mais elle la retira, pleurant de plus en plus fort.
— Pour l'amour de Dieu... je t'en supplie. . . cesse, pardonne-moi...
11 s'éloigna vers la fenêtre, et s'accouda. Elle se tut, et tout à coup, sauta à bas du lit.
— Comment ose-t elle venir dans ma maison ? s'écria-t-elle tout-à-coup. Comment ose-t-elle, cette mauvaise femme ?... Chasse-là à l'instant !... Tu comprends >... Tu entends?... Je l'exige... A l'instant même, au milieu de la nuit...
Elle s'approcha de Kolia, le poing levé, les yeux hagards.
— Entends-tu ? Chasse-là à l'instant même ! . .. Elle tremblait de tout son corps. Il la regardait
tout effrayé. Soudain, elle fit un brusque demi-tour, et sortit vivement de la chambre, en frappant le parquet de ses pieds nus.
— Où vas-tu ?
— Laisse-moi. Tu entends, laisse-moi! s'écna-telle, hors d'elle.
Elle courut dans le salon, et de là, descendit l'escalier. Revenu de sa stupeur, il courut à la suite de sa femme. La porte de sortie était ouverte. Il s'élança sur le perron, sans rien apercevoir dans l'obscurité. Alors, oubliant tout au monde, il s'écria de toutes ses forces, d'une voix désespérée :
— Manetchka, mais où es-tu Manetchka }
— Ici, fit-elle d'une voix à peine perceptible.
Il courut dans la direction de la voix, et aperçut sur la neige, près du mur de la maison, Manetchka qui, dans sa longue chemise de nuit, se relevait. 11 la
saisit dans ses bras, et courant presque, la monta. Elle était toute tremblante, et cherchait cette fois les mains de Kolia qu'elle serrait. Il la coucha, la couvrit chaudement, couvrit ses mains, sa poitrine, ses épaules de baisers. En réponse, elle ne faisait que caresser les cheveux de son mari.
— Je t'ai fait peur, pardonne-moi, dit-elle enfin d'une voix douce. Comment as-tu pu me porter jusqu'ici?... Je suis si lourde...
— Mon âme, ma chérie, murmurait-il, et des larmes lui coulaient sur les joues .
En juin, sa femme accoucha d'un garçon. La jeune mère ne resta pas longtemps alitée, et put se lever dès le huitième jour. Kolia se remit, avec une nouvelle énergie, à ses travaux agricoles. Plus il réfléchissait, plus sa conviction s'affirmait que, s'il devenait le propriétaire de Dolgoïé, il résoudrait d'une façon ou d'une autre la question de l'illégalité dans la possession de la terre, et apaiserait ainsi sa conscience. Mais pour cela, il fallait être indépendant de ses actes.
A peine six semaines après la naissance de son enfant, un événement subit effaça tous ses autres intérêts et ses pensées : une dépêche de Genève envoyée par son père, lui annonçait la mort de Mme Glebov.
(( La pauvre, la pauvre ! » songeait-il, en la revoyant à l'instant où, au moment de partir, elle s'était mise à pleurer. Le coup était rude, et il ne pût, pendant longtemps, revenir de sa prostration. Cinq jours après, le corps de Mrae Glebov arrivait à Dolgoïé, accompagné par Nicolaï Vassilievitch. Jamais Kolia n'avait vu son père aussi abattu, aussi faible et pitoyable. On enterra la défunte. Après les funérailles, Nicolaï Vassilievitch alla habiter son pavillon, déclarant qu'il n'habiterait plus jamais dans la vielle maison.
L'automne était venu. Kolia était assis devant son bureau, faisant ses comptes, lorsque son père entra dans la chambre. Les cheveux blanchis, les yeux enfoncés dans les orbites, mais rasé de frais et propre, il embrassa son fils et s'assit auprès du bureau.
— Ecoute, mon ami, murmura-t-il, je viens te parler d'une affaire importante. J'ai décidé de partager mes biens de mon vivant, entre vous, mes enfants.
— Comment cela t
— Tout simplement : je veux te donner Dolgoïé, par exemple, si Andréï ne s'y oppose pas ; à Varegnka, une partie de la propriété de Samara ; à Gricha, l'autre partie, et à Andréï, la maison de Moscou. En un mot, je veux faire de vous des indépendants. Quant à moi, je n'ai besoin de rien...
— Crois-tu ? fit Kolia tout ému. Mais n'éprouveras-
tu pas du chagrin si nous agissons à notre guise avec Dolgoïé, par exemple, et si nous donnons une partie de la terre aux moujiks ?
— Aux moujiks ? Pourquoi faire? Tu as déjà toimême un enfant et tu en auras d'autres. Cette terre est à notre famille.
- Nous en avons trop, et je donnerai le superflu à ceux qui n'en ont pas assez.
— Tu feras ce que tu voudras, dit Nicolaï Vassilievith avec quelque dépit. Je ne garde que mon pavillon et mille roubles de rente ; cela me suffit.
Puis il ajouta, après un silence :
— Je vais demain à Moscou pour arranger cette affaire. Tu viendras au moment opportun, toi,Varegnka, Andreï et même Gricha. Qu'en dis-tu ?
— Tu en es juge.
Après avoir conduit son père jusqu'à la gare, Kolia en rentrant, *se sentait envahi par l'inquiétude.
« Père veut me donner Dolgoïé pour ma part, songeait-il. Qu'en ferais-je?... Il faut tâcher d'agir bien, avec intelligence, noblement. Ne pas se laisser tenter par la richesse.
Et comme toujours, comme quand il se trouvait dans cet état d'inquiétude, il se rendit dans la chambre de son enfant, pour se calmer, reprendre de l'équilibre.
Manetchka, assise sur un divan, donnait le sein à son bébé rose, et le visage de la mère exprimait une
attention soutenue. Elle leva ses grands yeux sur son mari et demanda :
— Il est parti ?
— Oui. Tu auras bientôt fini?
— Nicolas n'a pas encore sa ration.
Et le visage de la jeune mère s'éclaira d'un heureux sourire.
Depuis la- naissance de son enfant, Kolia dormait dans son cabinet de travail . Convaincu que la vie avec la femme qui nourrit, de même qu'avec la femme enceinte est immorale, par rapport surtout à l'enfant, il vivait en garçon. Mais, pendant les premiers jours de l'automne, il se sentait troublé et agité. Alors, il allait voir l'enfant au sein de sa mère, et éprouvait de la honte devant sa faiblesse.
— Je vais t'attendre dans la salle à manger. J'ai à te parler, dit-il.
Bientôt elle vint le rejoindre.
— Qu'y a-t-il ?
— Voilà. Papa est très bon, et j'aurai Dolgoïé. Or, je sens quelque gêne à jouir de cette propriété de son vivant.
— Mais puisque c'est une propriété qui se transmet dans la famille, il est naturel qu'elle te revienne, dit elle, avec son ordinaire bon sens qui apaisait toujours les inquiétudes de Kolia.
— Tu le crois ? Alors, c'est bien ! Et il porta la main de sa femme à ses lèvres.
En levant les yeux sur elle, il rencontra son regard où une lueur rapide s'alluma. Ses paupières tremblèrent et s'abaissèrent.
— Alors tu veux abandonner Dolgoïé aux moujiks, demanda-t-elle, avec un sourire, et garder seulement le château ?
— Nous verrons. Il est trop tôt pour en parler, fitil en fronçant les sourcils. Et ils se turent. Il considérait le visage rosé de sa femme, ses paupières baissées, ses lèvres pourpres, et tout à coup un désir violent, passionné, l'envahit. Il se leva vivement et sortit.
Le soir, après le souper, il prit congé de sa femme comme de coutume, et se retira dans son cabinet de travail. 11 n'avait pas envie de dormir. Son agitation l'en empêchait. Il resta immobile pendant un moment. Tout à coup la porte s'ouvrit et Manetchka entra.
— Tu n'es pas encore couché ? Je le savais bien, dit-elle. Elle s'approcha du bureau et s'assit :
— '■ Quel beau clair de lune, reprit-elle.
— Oui, mais je me sens comme un peu triste.
— Triste ? Maintenant, quand, moins que jamais tu devrais l'être... Moi je m'enuyais seule, là-haut.
Dans, sa voix il y avait quelque chose d'apprêté. Kolia tourna sa tête vers elle et rencontra ses yeux brillants, comme effrayés en ce moment. II lui tendit les mains, elle aussi. . .
Le lendemain matin, lorsqu'il alla, suivant son ha-
bitude, voir son enfant, il fut frappé par le brusque changement qui s'était produit sur son visage. Ses joues avaient pâli, ses yeux étaient cernés.
— Pourquoi est-il si pâle ce matin? demanda-t-il à la vieille bonne d'enfant.
— Il a mal dormi, il était capricieux.
Et il perçut comme une raillerie dans la voix de la vieille.
Il sortit de la chambre avec un poids sur le coeur, et se rendit chez sa femme. Elle faisait sa toilette, pâle et fatiguée également.
— Comment as-tu dormi?
— Mal. L'enfant était agité.
— Oui, il est pâle, je viens de le voir.
— Tu vois bien.
Un mois après sa conversation avec son père, le jeune Glebov était devenu le propriétaire légal de Dolgoïé. Il se mit aussitôt à réfléchir pour savoir comment organiser sa vie, d'accord avec sa conscience et ses idées sur la propriété.
« Ne pas jouir d'une propriété est impossible de même qu'il est impossible de ne pas vivre, songeait-il. De même, la négation de l'Etat et de la religion ne mène à rien ».
De fait, il se rendait compte, par des exemples
vivants, que les hommes qui niaient toutes ces institutions sociales, étaient en somme fort malheureux. Ils vivaient en dehors de la vie: tout en désirant du bien aux autres, ils ne pouvaient le réaliser en s'abstenant de prendre part à la vie commune.
Aussi, au lieu de donner la propriété aux paysans, comme il en avait l'intention tout d'abord, il trouva préférable, de vendre mille ou quinze cents hectares qu'il possédait, à un prix des plus modérés, et, avec cet argent, de fonder et d'entretenir une école, ce qui est la meilleure façon de venir en aide au peuple.
Les moujiks furent très contents d'acheter à aussi bon marché de très bonnes terres, et se mirent avec entrain à travailler leurs nouveaux champs. Kolia fut très heureux de l'activité qui régnait autour de lui et de la combinaison qui lui permettait de construire immédiatement l'école qu'il avait depuis si longtemps rêvée. Il se mit immédiatement à la besogne. Il fit édifier l'école, et des izbas pour les quelques familles de paysans qu'il voulait employer à la culture des cinq cents hectares qu'il avait gardés. Il avait pris soin de la construction, comme s'il s'était agi d'organiser sa propre demeure. En octobre, l'école était terminée, et près de cent enfants y furent reçus. Pendant les longues soirées d'hiver, il organisa des ateliers de charpenterie et de cordonnerie pour les garçons, et de couture pour les filles. Manetchka le seconda avec
zèle dans toutes ses entreprises. Elle était de nouveau enceinte, ce qui réjouit fort son mari.
i\ Le mariage n'est vraiment le mariage que lorsqu'il donne des enfants, songeait-il. Autrement c'est, ou un malheur ou la débauche ».
En même temps, la sobriété dans la nourriture et dans les relations sexuelles était pour lui l'un des buts de la vie qu'il tâchait de réaliser. C'était en effet la u première étape » vers la sagesse, comme il l'avait lu chez Tolstoï.
Un jour, au retour de Moscou où il était allé pour affaires, son voyage éveilla en lui le souvenir du temps qu'il avait passé dans la capiiale. Il se revit collégien, étudiant, soldat, puis se remémora les années de sa maladie, son voyage à l'étranger, et enfin sa vie présente.
Il s'aperçut qu'en réalité son existence s'était organisée de la façon la plus simple, la plus banale: il avait une femme, un enfant, il en aurait bientôt un. autre, il était propriétaire foncier. Et cependant, que de difficultés pour arriver à cette situation si ordinaire.
« Il en résulte donc que le mariage, la famille, le travail qui devraient être reconnus depuis longtemps comme ce qu'il y a de plus nécessaire au bonheur de l'homme, sont loin d'être considérés comme tels; autrement, il ne serait pas si difficile de réaliser ces conditions. Il faut faire un effort individuel, apprendre soi-même à vivre )).
Et il se souvint comment toutes ces dernières années, depuis qu'il avait quitté le collège, il n'avait cessé de chercher, d'aspirer à ce qui pourrait le réconcilier avec la vie, l'apaiser, le rendre heureux^ comment il avait cherché de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'il eût enfin découvert ce qui lui avait procuré un apaisement relatif. 11 avait trouvé, avant tout, qu'une vie solitaire était incomplète, contre nature. Le mariage, la famille, c'est la première condition de l'équilibre moral de la satisfaction intérieure. Et ce mariage doit être pur et chaste.
La deuxième condition de notre bonheur, c'est le travail; un travail rationnel, en vue du bien commun. Mais dans quelle voie travailler pour être utile aux hommesr La conscience de chacun répondra à sa question. Si elle approuve telle ou telle œuvre, elle ne saurait être mauvaise.
« Oui, c'est bien cela. Si étrange que cela paraisse, je m'aperçois que les vérités les plus anciennes, les plus simples, les plus banales, pour ainsi dire, sont en même temps les plus essentielles, les plus saines. MaL heureusement, elles ne sont pas encore comprises complètement par les hommes».
« L'amour des hommes, de la vie, une disposition d'esprit bienveillante, sont aussi une des conditions indispensables à une vie heureuse et bonne... Et cependant, combien en sommes-nous loin encore ! Comme il est difficile d'être immuablement bon. tran-
quille et bienveillant, de songer aux autres plus qu'à soi-même! La route vers cet idéal est longue, et il faut y avancer à pas lents, avec beaucoup de patience de travail, d'efforts )).
Il était arrivé.
— Tout le monde t'attend, fit Manetchka en l'apercevant. Rien ne va ni ne marche sans toi.
— Comment rien ne marche? Puisque cela a marché, dit en riant Kolia.
— Oui, mais pas bien, et d'ailleurs, c'est parce que tu avais tout mis en train.
— Tu le crois r
Et il éclata d'un rire joyeux. Il était heureux de conduire à son bras sa chère femme ; de revoir son enfant dans sa chambre toute inondée de soleil; de se sentir nécessaire aux hommes, de les aimer et d'en être aimé.
Et c'était le bonheur —
Châteauroux. — Typ. et Lith. LANGLOIS.
DUJARR1C ET G'% Editeurs, Paris, 50, rue des Saints-Pères