IRRIGATIONS DD MILANAIS
Topographie. — Le Milanais figure un triangle dont Ja base s’appuie sur la région alpestre des lacs, et dont les côtés sont décrits par le Tessin et l’Adda, affluents du Pô, le fleuve central de la Lombardie.
En haut dominent les lacs Majeur et de Côme. Ce sont des cavités profondes de 500 à 800 mètres, enfermées entre des roches métamorphiques, que les soulèvements ont relevées
presque debout, et qui, au delà de leurs plissements tourmentés, montrent les glaciers. De ces vastes réservoirs sortent comme des trop-pleins, le Tessin et l’Adda, qui ont leurs crues à la fonte des glaciers des Alpes, au plus fort de l’été, à l’inverse des affluents de la rive droite, qui sortent des Apennins, et qui, furieux au printemps, ont à peine un filet d’eau pendant lès chaleurs.
Au-dessous de ces lacs s’étend une plaine d’alluvion qui descend en pente douce, enveloppe Milan et s’arrête brusquement par un ressaut à la vallée submersible du Pô. Le sol est une argile sableuse qui recouvre un lit de galets dans lequel circule, comme dans un filtre naturel, la nappe des fontanili, espèces de sources artésiennes qu’on fait facilement sortir de terre.
Les lacs sont à 80 mètres au-dessus de Milan, et à 140 métrés au-dessus du Pô. Quelles ressources d’irrigation !
Pourtant la plaine supérieure ne s’arrose pas encore, elle cultive le maïs, la vigne, le mûrier, et a pour industrie la soie. Mais la plaine qui descend en pente douce au delà de Milan, s’irrigue à profusion.
Elle fait surtout des prairies pour la nourriture des vaches laitières et la fabrication des fromages de parmesan.
Les canaux d’arrosage. — L’aménagement des eaux a conlmencé avec les moines de Cîteaux qui, établis vers la frontière du Piémont, dérivèrent dans la vallée du Tessin un canal d’arrosage qu’ils conduisirent dans les bruyères de leur domaine, devenu depuis Abbiate grasso, la grasse abbaye. Quand au douzième siècle, les Milanais, vainqueurs de Frédéric Barberousse, relevèrent leurs murailles ruinées, ils voulurent de l’eau pour leurs fossés, et se la procurèrent en attirant jusqu’à eux le canal des Moines, le Ticinello. Plus tard, sous les Yisconti, lors de la construction de la magnifique cathédrale du Dôme, il fallut amener à pied d’œuvre les calcaires-marbres du lac Majeuradoptés comme matériaux.
Le canal d’irrigation devint voie de transport. Les barrages à poutrelles s’ouvraient de nuit pour le passage des bateaux. On rapprocha certains barrages, et l’on eut des bassins d’échange pour la descente et la remonte ; il n’y avait plus qu’à simplifier le système : la porte busquée sortit du génie méditatif de Léonard de Vinci, et l’on eut l’écluse des canaux modernes, un bassin entre des portes busquées.
Le Tieinello, qui a pris le nom de Naviglio grande, et roule 40 mètres cubes par seconde, transformait la plaine à l’ouest de Milan et montrait ce qu’on pouvait obtenir à l’est, du côté de l’Adda. Ce fut la part des Lodésans, rivaux des Milanais ; ils saignèrent l’Adda par le canal Muzza, et lui prirent une rivière qui semble l’Adda elle-même puisqu’elle roule 50 mètres cubes par seconde. Les besoins de Milan n’étaient pas satisfaits. Alors François Sforza, de condotlière devenu souverain, décida deux grandes entreprises, le canal de la Martesana, qui puisait dans l'Adda au-dessus de la prise de Lodi pour arriver en tête de Milan, et le canal de Pavie, émissaire qui, rassemblant le Naviglio et la Martesana, les verse dans le Pô, toujours après un double service d’arrosage et de navigation.
Il y avait ainsi près de 100 mètres cubes par seconde mis à la portée de 300000 hectares. Les lignes maîtresses avaient pour complément les branches secondaires que les grandes familles ouvraient sur leurs domaines, tandis que le paysan lombard prenait pour lui les rigoles et la distribution dans les champs.
L’étude de Milan et de ses eaux va faire comprendre l’arrosage des champs.
Milan, ville de 200000 âmes, comprend trois zones concentriques qui répondent à des agrandissements successifs. Un noyau de ruelles tortueuses est la cité romaine. La ville de Visconti l’entoure : le Dôme en est le coeur, magnifique édifice tout
de marbre blanc, avec un peuple de statues. La ceinture de la ville du moyen âge est la fossa interna, canal navigable qui unit la Martenasa avec le Naviglio. Au delà commencent les hôtels, les promenades, qui vont jusqu’à l’enceinte baslionnée des Espagnols. Dès qu’on a franchi les murailles on est dans la campagne, on rencontre au nord les jardins maraîchers, au midi, les prairies.
Les rues. — Les rues sont des voies rayonnantes, des corsi, qui partent du Dôme et vont en s’évasant. Les chaussées, sans trottoirs, ont pour le roulement des voitures, des rails de granit, encastrés dans une mosaïque de galets. Elles sont drainées par de petits aqueducs en briques de 0",40 à 0“,60 d’ouverture, mis en communication avec la surface par des dalles de granit perforées. La fossa interna sert partout d’émissaire.
Les maisons. — Les maisons, à deux étages, avec balcon de pierre sur la rue, présentent à l’intérieur la disposition antique. La cour, entourée de portiques, garde au centre l’impluvium où tombent les eaux pluviales et ménagères pour se rendre à l’égout.
Pas de distribution d’eau de source : la nappe des fonlanili fournit par des pompes une eau limpide, fraîche, mais un peu lourde : quant aux vidanges, elles sont recueillies dans des puits noirs (pozzi neri) où les maraîchers viennent les prendre.
Les égouts. — Le réseau des égouts s’est établi pour ainsi dire au hasard, au moyen d anciens fosses muraillés et voûtés. Mais il est lavé naturellement chaque jour avec abondance. La Martesana lui verse de 1 à 2 mètres cubes par seconde, suivant l’activité de la navigation.
La dilution dépasse les proportions connues ; quand on voit sortir à la porte Ticinèse un courant clair dans lequel nagent des flocons de matières organiques, on ne peut croire que ce soit là l’agent de création des prairies qui donnent huit coupes
et livrent de la nourriture verte pendant dix mois de l’année. C’est que les Lombards, en répandant sur les prés les eaux riches et tièdes des égouts, ont trouvé le secret des irrigations d’hiver. La végétation ne s’arrête qu’en décembre et donne déjà de l’herbe en février. C’est ce système qui constitue les prés nommés marcites (de marcescere , pourrir).
Les prairies. — Le courant, dès qu’il paraît à ciel ouvert hors de l’enceinte, s’appelle là Veltabia, la vieille rivière. Il reçoit les eaux ammoniacales de l’usine à gaz, s’enrichit de quelques fontanili, puis, sur 13 kilomètres de parcours, est barré une douzaine de fois pour faire tourner des moulins ou alimenter des dérivations d’arrosage. Si l’on veut juger les effets, il faut s’arrêter à Chiaravalle (Clairvaux), et monter au clocher de la vieille église des compagnons de Saint-Bernard, auxquels on renvoie l’honneur des premiers essais d’application des eaux d’égout. On aperçoit.à toute distance un pays quadrillé avec une perfection géométrique, les chemins entre deux eaux bordés de saules et de peupliers, des prairies ruisselantes où l’herbe d’octobre a la teinte vive de la verdure du printemps. Combien ■ y a-t-il d’hectares irrigués? Les chiffres varient entre 1500 et 6000, incertitude que l’on comprend vis-à-vis des procédés d’arrosage.
Les irrigations. — L’irrigation ordinaire consiste à distribuer l’eau par des rigoles qui suivent les courbes de niveau du terrain. Dans les marcites il y a plus d’art. Le plan incliné du sol. est vallonné dans le travers; il est ridé suivant des ailes larges de 7 mètres et mises à 0“,03 de pente. L’arête supéneuro de chaque pli est un petit canal qui puise dans le maître îmgaleur et déverse l’eau sur les ailes. Le pli inférieur, le thalweg secondaire, reçoit l’eau et la livre au colateur d’égouttement. Le mouvement produit sur une planche de 120 mètres de longueur se répète une seconde, une troi-
sième fois, sur des planches qui suivent et où le colateur devient îmgatcur.
On estime que les eaux de la Yettahia servent trente ou quarante fois avant de se perdre au Lambro. Sans ce talent de reprises, sans le mélange avec des fontanili en roule, l’irrigation cesserait vite : car un hectare de prairies lavé par ruissellement consomme par vingt-quatre heures une tranche d’eau de 0“,31 de hauteur.
A ce compte, les 100 000 mètres cubes de la Yettahia n’iraient guère qu’à 30 hectares, tandis qu’ils en desservent plus d’un
. Les produits. — Les produits sont en rapport avec la dépense d’eau. L’herbe, mélange de ray-grass et de trèfle, se coupe souvent huit fois et au moins six fois par an. Elle assure 54000 kilogrammes de nourriture verte, et laisse à peine trois mois de nourriture en fourrage sec. Aussi un hectare de prairies suffit à trois vaches laitières. Dans le pays, l’importance d’une ferme se mesure, non par l’étendue des terres, mais par le nombre des têtes de bétail que la ferme peut nourrir.
Les prix de location sont naturellement élevés : ils vont de 5 à 600 francs l’hectare pour les prairies bien situées et bien aménagées. Quant à L’eau de la Yettahia, si utile parce qu’elle apporte avec elle l’engrais, elle est tarifée au prix double de l’eau d’irrigation ordinaire : elle vaut 50 francs au lieu de 25, pour 100 mètres cubes pris chaque jour.
La salubrité. — Une objection se présente : le mot même de marcites appelle l’.idée de pourriture humide. La salubrité s’accommode-t-elle aussi bien que la production d’un pareil procédé? N’y a-t-il pas danger à l’introduire dans l’atmosphère d’une grande ville?
La question a été étudiée en 1853 par une commission anglaise qui, appuyée sur le crédit de son gouvernement,
s’entoura de renseignements, visita les lieux, interrogea les hommes qui pouvaient l’éclairer, et dressa des procès-verbaux d’enquête.
La commission reconnut que les fièvres intermittentes ne se rencontraient pas plus dans les marcites que dans les autres régions irriguées ; qu’il n’y avait là aucune disposition aux épidémies, à la fièvre typhoïde; que la faible influence de malaria, inséparable de l’humidité, cessait à 500 mètres des prairies. Plusieurs causes peuvent rendre raison de l’absence d’insalubrité, quoiqu’on soit ici à peu près sous les murs de Milan. L’eau, toujours courante, passe sur un sol perméable : jamais la filtration n’est accompagnée de stagnation comme sur les rizières, et la pureté du ciel de Lombardie renouvelle la puissance d’évaporation de l’air.
Utilisation des eaux d’égout. — * Les prés marcites, disait la commission, pour conclure, offrent le plus grand et le plus ancien exemple de l’application des eaux d’égout aux arrosages de culture. Ils durent depuis six siècles et comprennent près de 1500 hectares; ils enrichissent le propriétaire et le fermier, et le bien est obtenu sans porter atteinte à la santé publique, parce que la dilution n’est comparable qu’à celle d’uhe irrigation naturelle, parce qu’enfin l’eau est toujours courante et le sol parfaitement perméable.
« Après un tel enseignement, il n’est plus permis de perdre aux rivières ou à la mer, des eaux riches dont il faut savoir doter la culture. »
A présent quittons le Midi et allons reconnaître comment on comprend l’assainissement dans le Nord, en Angleterre et en Allemagne, à Londres et à Berlin.
If. LA POLLUTION DES RIVIÈRES