‹ Assainissement des villes par l'eau, les égouts, les irrigationsChapitre 9 sur 51 · ROME ANCIENNE · texte numérisé non relu

ROME ANCIENNE

Climat et sol. — Qu’élait Rome autrefois au point de vue de la salubrité? Était-ce une ville soumise au mauvais air, à la malaria, à la fièvre, comme on le dit de Rome moderne?

Rome a élé choisie trois fois comme capitale, par les Césars, par les papes et, de nos jours, par les rois d’Italie. Au temps d’Auguste elle a 1 350000 habitants; elle tombe à 17000 au moyen âge, pendant le schisme; elle se relève au retour des papes, et a repris aujourd’hui 250 000 âmes de population. On peut donc vivre à Rome; mais les conditions naturelles sont difficiles, et il faut réagir contre elles surtout par le drainage du sol et l’abondance des eaux vives.

Rome, la ville des sept collines, est bâtie sur un tuf volcanique perméable, qui repose sur la couche imperméable des marnes subapennmes. Les hauteurs sont saines, les bas-fonds humides et insalubres. Le Tibre y ajoute ses inondations : comme son affluent principal, l’Anio, a même longueur que lui, les crues dues aux fontes de neige dans l’Apennin se présentent ensemble au confluent dans la plaine, et elles doivent s’écouler par un lit vague, sinueux, à demi barré d’alluvions à l’embouchure d’Ostie. Delà, sur les rives, des dépôts de limon et des flaques d’eau qui fermentent sous une température moyenne de 33". Aussi, dans les jours d’été, le soir au coucher du soleil, l’air laisse retomber les vapeurs qu’il tenait suspendues. En outre les variations brusques du vent, qui saute du souffle brûlant du siroco à l’air glacial de l’Apennin, font dire qu’on peut avoir en vingt-quatre heures, à Rome, les quatre saisons de l’année. Il faut donc se défendre.

Les cloaques. — Dans l'antiquité, l’amélioralion commence par le drainage. Le Forum, entre le Capitolin et le Palatin, avait un gouffre d’eau que les Romains et les Sabins unis comblèrent avec des débris de la Roche Tarpeïennc.

Là encore, pour l’écoulement des pluies, Tarquin l’Ancien fit construire la Cloaca Maxima, le monument de l’art de bâtir des

C’est un canal souterrain de 4 mètres d’ouverture, muraillé en gros blocs sur les côtés, et couvert par la première voûte que l’on connaisse, par un plein cintre à double cours de voussoirs posés sans ciment. Il s’établit à la suite un réseau de petits égouts, dont on retrouve chaque jour les lignes allant partout, et qui servent encore. Bien plus, la campagne, l’Agro Romano, aujourd’hui fouillé et mis à jour, montre des galeries qui ne peuvent s’expliquer que par les besoins du drainage.

Le dessèchement gagna de proche en proche. Le Vélabrè était un marais qu’on traversait en barque : il devint le quartier des affaires, le plus fréquenté de Rome.

Le champ de Mars dut son assainissement à César, on put ; y élever des thermes dont faisait partie le Panthéon d’Agrippa : c’est aujourd’hui Saiute-Marie de la Rotonde, le centre animé de Rome moderne. Sous Auguste, le curage des égouts était déjà une préoccupation des plus graves. Agrippa, le vainqueur d’Actium, prit la charge pour lui, descendit en bateau la Cloaca Maxima et, pour la nettoyer, y fit lâcher les eaux,des sept aqueducs dont Rome jouissait déjà.

Les aqueducs. — Les aqueducs sont postérieurs aux égouts. Rome naissante se contentait de boire l’eau puisée au Tibre, aux puits de la nappe, aux sources basses qui jaillissent dans la ville même, au-pied des collines. Quand la population croissante dut se porter sur les hauteurs, il fallut chercher des sources hautes qu’on pût amener jusqu’aux nouveaux quartiers.

Les eaux abondaient et dans la vallée supérieure du Tibre, où

les cralères éteints des terrains volcaniques formaient des bassins d’émergence, et dans la vallée tourmentée de l’Anio, où la nappe se fait jour à travers les fissures du calcaire des Apennins. Les sources des terrains volcaniques, plus rapprochées et chimiquement plus pnres, ne marquant guère que 18° à rhydrotimètre, ont un goût légèrement altéré par les alcalis qu’elles contiennent.

Les sources de l’Apennin, plus éloignées, mais limpides et fraîches, un peu plus dures puisqu’elles marquent 28”, sont an contraire très agréables à boire : c’est pour elles qu’il faut réserver les éloges de Frontin, splendore et rigore gratissimx, eaux d’une limpidité et d’une fraîcheur délicieuses.

L’eau Appia paraît la première. Elle est amenée l’an 442 à Rome par le consul Appius Claudius, auteur dé la voie Appienne. Sous la république nous comptons quatre constructions d’aqueducs : Appia, Anio, Velus Marcia, Tepula; sous Auguste trois lignes nouvelles, Julia, Virgo, Alsietina ; sous Claude, la Claudia et l’Anio novus, prises de plus en plus dans la région haute; enfin au temps des Antonins la Trajana et l’Hadriana complètent l’ensemble des onze aqueducs que Procope vit encore en service au sixième siècle, lorsqu’il vint en Italie avec Bélisaire. Ce fut presque leur limite d’existence. Ils furent coupés vers 540, quand Bélisaire eut à défendre Rome contre les Goths de Vitigès. Tous réunis et en bon état, les aqueducs versaient chaque jour 950 000 mètres cubes, à peu près le double de l’eau que possède Paris aujourd’hui.

Abandonnés, ruinés pendant la période des invasions barbares et du schisme, ils reparaissent, partiellement restaurés, sous les grands papes de la Renaissance.

Les aqueducs, depuis les sources des montagnes jusqu’aux réservoirs en ville, suivaient avec des pentes fortes les contours des vallées de l’Anio et du Tibre. Ils franchissaient les ravins sur des ponts-aqueducs ; ils traversaient la campagne, l’Agro romano, sur ces puissantes arcades en plein cintre qui coupent

encore l'horizon, et qui ont souvent deux cuvettes rectangulaires superposées en étage; on profitait d’un ouvrage existant pour lui faire porter une conduite nouvelle.

Le siphon métallique, employé si souvent aujourd’hui au passage du creux des vallées, n’était guère d’usage, quoique les Romains eussent des tuyaux de plomb du gros diamètre de 0”,66; mais ces tuyaux en forme de poire, avec une rainure mal soudée à la partie supérieure, ne supportaient pas la pression et ne pouvaient entrer dans la grande canalisation.

Distribution. — Une fois en ville les eaux s’arrêtaient dans les citernes ou conserves, pour y déposer et rafraîchir, avant de repartir pour les châteaux d’eau de la distribution. Ces derniers appareils étaientdes cuves où plongeaient, sous un même niveau, les calices ou orifices qui, prolongés par des tuyaux de plomb ou de poterie, aboutissaient aux concessions diverses, publiques ou privées. Peu de robinets en bronze, quoiqu’il y ait un robinet de O”,040 au musée du Louvre, et un autre du fort diamètre de 0”,135 au musée de Naples.

La distribution était continue ; les calices profitaient ou souffraient ensemble de la hausse ou de la baisse que produisaient dans les réservoirs les variations des sources. Mais comme les orifices de sortie de ces mêmes calices étaient à des hauteurs relatives dont on ne tenait pas compte, les charges restant inégales, des ouvertures de même diamètre débitaient des volumes très differents. La part dos fraudes augmentait le trouble. Les fontainiers dérivaient et vendaient à leur profit les eaux qui sortaient soit des fuites des aqueducs mal réparés, soit des piqûres faites avec intention aux conduites en plomb. L’ordre à garder d’une main ferme exigeait que les curateurs des eaux fussent des personnages politiques. Le premier est encore l’illustre Agrippa, qui ajoute sans relâche aux fontaines de service public et qui organise des brigades d’esclaves chargés de l’entretien.

Cet entretien d’ailleurs ne savait pas encore porter remède aux avaries à leur début; il procédait par grosses réparations, par réfection de portions d’aqueducs, qu’on avait laissé ruiner. Sous Nerva, un ami personnel du prince, Frontin, devient curateur des eaux : il laisse comme trace de son administration un compte rendu, résumé précieux des aqueducs de Rome à leur plus belle époque.

Dans la distribution, les Romains distinguaient fort bien les usages de l’eau d’après ses qualités. Les eaux troubles ou tièdes comme l’Alsielina, qui sort d’un lac volcanique, allaient aux services communs, au lavage des rues, aux jardins et aux étangs, aux naumachies, aux besoins industriels. Les sources pures et fraîches de l’Apennin, comme la Marcia et la Claudia, étaient réservées pour les maisons et les tables des riches.

Service public. — Dans le service public étaient compris les fontaines-abreuvoirs des rues et les thermes ou bains publics.

les rues. — Les rues, comme on le voit à Pompéi, avaient une chaussée dallée en pierres plates et comprise entre des trottoirs assez élevés : aux carrefours, il y avait des traversées à niveau, établies au moyen de pierres isolées entre lesquelles pouvaient passer les roues des chars.

Au point haut, une auge avec un jet de fontaine pouvait abreuver les animaux ou faire couler sur la chaussée un courant de lavage qui emportait la boue jusqu’à une bouch* d’égoul grossière, ménagée au fond d’un cul-de-sac. Nos besoins modernes existaient, mais servis par des procédés imparfaits.

Les thermes. — Le vrai luxe de Rome, c’étaient les thermes. Les Romains de la république ne connaissaient que les bains froids. Ils se jetaient dans le Tibre au sortir des exercices du champ de Mars. Sous l’empire, les habitudes s’amollissent, et les bains chauds, importés de la Grèce, se répandent de plus en

plus. D’Auguste à Constantin, il y a création de douze thermes, et les ruines colossales qui restent des thermes de Caracalla et de Dioclétien montrent avec quelle magnificence on flattait les goûts publics. La journée, la vie se passaient aux thermes, où l’on trouvait le bain, les plantations, les statues, les bibliothèques. Le sévère Julien lui-même, quand il s’installa dans sa chère Lutèce, y fit achever les Thermes, à l’occasion desquels s’éleva le premier des trois ponts-aqueducs d’Arcueil.

Service privé. — Le service privé était largement développé. La maison antique, qui a servi de modèle aux Arabes d’Espagne, est une cour carrée entourée de portiques sous lesquels se rangent les chambres et les salles. Une fontaine jaillit dans un bassin de marbre; elle perd l’eau au trou de l ’impluvium où tombent aussi les eaux pluviales et ménagères. Il y avait des latrines placées, comme on le constate à Pompéi, près des cuisines, probablement pour servir au personnel des esclaves. Le maître avait la sella, la chaise, qu’on plaçait pour la nuit et qu’on emportait le matin. Les vidanges, avec l’évier des cuisines et les tuyaux de toiture, arrivaient à une sorte de fosse fixe qui était en communication avec l’égout; par lui les liquides se déchargeaient au collecteur et au Tibre, emportés surtout par les eaux de la distribution.

Rome antique avait donc la perte des vidanges à l’égout, et Rome moderne, qui vit de tradition, est encore dans les mêmes errements.

Les ruines. — Ce grand ensemble d’assainissement mit cinq siècles à périr, depuis la chute de l’empire d’Occident jusqu’au sac de Rome par les Normands, au onzième siècle. Mais alors la ruine et la misère furent au comble : ce qui restait d’habitants alla se bâtir des abris au champ de Mars, autour du Panthéon, devenu Sainte-Marie de la Rotonde : c’est l’origine de la cité moderne.

Les guerres féodales dévastèrent la campagne : les papes du schisme quittèrent Rome pour Avignon. Alors la malaria, marchant de proche en proche, enserra comme par des spirales successives le dernier noyau d’habitants : la population tomba à 17000 âmes.

La Renaissance. — Dès que les papes rentrèrent à Rome au quinzième siècle, ils eurent l’ambition de restaurer l’antiquité, de faire revivre aussi bien les aqueducs et les égouts que les monuments de l’art ; et à chaque progrès dans la voie de l'assainissement répondaient un arrêt de la malaria et un accroissement de la population.

Les aqueducs passèrent en première ligne. L’aqua Yergine, la Virgo, réparait la première, dès Nicolas Y ; c’est elle qui coule au beau monument de la fontaine de Trevi. Sous Sixte-Quint, une eau nouvelle, la Felice, vient au Quirinal alimenter les fontaines de Monte Cavallo; puis la Trajana, rétablie par Paul Y sous le nom de la Paola, arrive aux fontaines du Yatican. Enfin, de nos jours, l’aqua Pia, prise aux sources de la Marcia et de la Claudia, est, sous le pontificat de Pie IX, ramenée par le colonel du génie Rlumenstihl.

Ces quatre aqueducs assurent à Rome moderne 192 500 mètres cubes par jour. Pour une population de 250000 habitants, c’est une dotation de 800 litres par tête, dotation énorme si elle était bien appliquée.

L’aqua Pia. — A trois époques différentes, sous les consuls, sous les empereurs et de nos jours, presque les mêmes eaux, la Marcia, la Claudia et la Pia, sont, à cause de leur limpidité et de leur fraîcheur, amenées à Rome; mais, tandis que la Marcia, d’un tracé grossier, exigeait un parcours de 91 kilomètres et arrivait à 54 mètres au-dessus du quai du Tibre, la Claudia, d’un tracé mieux étudié, ne prenait plus que 69 kilomètres et sortait à 61 mètres d’altitude. Enfin la Pia, par l’habile

emploi des siphons de fonle, a son parcours réduit à 52 kilomètres et son point d’émergence à 80 mètres. Au lieu d’effleurer à peine les rez-de-chaussée d’habitation, elle domine les derniers étages.

Quant au drainage, il est l’objet d’études poursuivies d’après le levé du réseau antique. Des collecteurs nouveaux ont été ajoutés, mais l’artère maîtresse est encore la Cloaca Maxima des Tarquins.

Salubrité moderne. — En résumé, Rome sera salubre si l’on restaure le passé, en le ramenant corrigé, rajeuni par tout ce que nous avons appris depuis l’âge des ruines. Nous pariions du talent avec lequel le colonel Blumenstihl avait repris les eaux excellentes, mais basses de la Marcia et de la Claudia, et en avait fait des eaux jaillissant au faîte des maisons et des édifices.

Un résultat analogue est aujourd’hui conquis dans l’ordre des cultures. Pour arracher à la malaria la région de Saint-Paul hors des murs, où un seul garde osait à peine risquer sa vie, il fallait rétablir des plantations. Les trappistes y ont apporté l’eucalyptus, et la sécurité est revenue rapide et complète.

Partir de la tradition antique, c’est la presque certitude de découvrir la solution moderne.

Nous pouvons maintenant compléter l’étude des irrigations du Midi par l’examen des prés marcites du Milanais.

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