‹ Assainissement des villes par l'eau, les égouts, les irrigationsChapitre 6 sur 51 · GRENADE · texte numérisé non relu

GRENADE

Topographie. — Si, quittant Séville, on remonte le Xenil, affluent du Guadalquivir, en s élevant jusqu’à l’altitude de 690 mètres, on arrive à un cirque de 68 kilomètres de tour enveloppé par les cimes neigeuses de la Sierra Nevada. Grenade, placée au bord supérieur du cirque, eut pour origine et pour citadelle la colline haute de l’Alhambrah, que contourne le Darro, torrent qui se jette dans le Xenil. L’Alhambrah contenait les palais; les jardins étaient plus loin, au dehors, sur les pentes du Généraliffe.

Quand les Maures de Baëza furent chassés par les Castillans, ils vinrent se réfugier sur une secondé colline, au nord de la forteresse, et y bâtirent le quartier de l’Albaycin, longtemps le mieux habité.

Quand à leur tour les Maures d’Antequera eurent à chercher un asile, ils s’établirent sur une troisième colline basse, au sud. Une place, la Brambilla, lieu des fêtes, une rue marchande, le Zacatin, assez étroite pour n’admettre que des piétons et des mules, formaient le lien des trois quartiers, qu’ensemble on comparait à une grenade ouverle. La ville chrétienne descendit, dans la plaine, près du confluent du Darro et du Xenil.

Les eaux. — Au temps de sa splendeur, Grenade, qui avait rassemblé tout ce que les Maures d’Iîspagne avaient d’hommes vaillants, industrieux et raffinés, comptait une population de 400 000 âmes, réduite à 70000 aujourd’hui. Au milieu de ce peuple serré et plein de besoins, le service des eaux fut l’un des plus développés, et il est resté ce qu’il était avant la conquête de 1492. « Nous faisons ce que faisaient les Maures », telle est la réponse qui met presque toujours l’étranger en face de la tradition. Or le système des Maures se compose simplement de dérivations.

Les dérivations du Darro et du Xenil sont traitées avec une simplicité presque grossière, quoiqu’elles doivent satisfaire aux exigences d’une distribution variée. Le Darro livre l’eau aux jardins du Généraliffe, aux bassins de l’Alhambrah et au service à domicile dans Grenade, tandis que le Xenil, moins torrentiel, fait les arrosages de la Vega, plaine de 19000 hectares.

Le Darro est barré par un cordon de fascinages et de galets à 6 kilomètres au nord et à 157 mètres au-dessus du Salon du Xenil. promenade dont le niveau est adopté comme repère. Les eaux circulent alors jusqu’à destination dans un canal de 0 m ,80 creusé à ciel ouvert et à flanc de coteau. Le Xenil n’eut longtemps aussi qu’une retenue en fascinages, emportée à chaque crue et rétablie ensuite; mais actuellement le barrage est en maçonnerie, et le canal maçonné de 2 m ,70 de largeur roule environ 2 mètres cubes par seconde. Par cette double prise, on profite des ressources naturelles. Les neiges de la Sierra Nevada, frappées par Tardent soleil d’été, fondent et remplissent les ruisseaux à l’époque où Ton a le plus bessin d’arrosage et de fraîcheur. Le Darro apporte ses pentes excessives, le Xenil ses sources limpides, qui jaillissent partout dans les graviers du lit.

Le Généraliffe. — Au Généraliffe, qui était la maison de campagne des rois maures, la prise près du barrage se fait au moyen d’une auge à trois trous bouchés par des tampons.

En ouvrant l’un des trous de côté, l’eau ruisselle vers des rigoles tracées de niveau et formées de trois briques; elle mouille alors les vergers d’orangers et de citronniers, ainsi que les plates-bandes de culture maraîchère. Si Ton enlève de face un autre tampon, le flot se précipite sur la ligne de plus grande pente et va chercher les rampes des terrasses, qui, garnies de fleurs, plantées d’arbres verts, de cyprès surtout, se succèdent d’étage en étage comme des jardins suspendus. Les eaux courent sur les balustrades d’escaliers, ayant pour lit des tuiles demi-

circulaires vernissées. Arrivées aux paliers, elles disparaissent, pour rejaillir plus bas dans des coupes de marbre. En un moment, on est sous des gerbes irisées, sous des jets étincelants qu’on ne retrouve peut-être qu’au bassin de Neptune, à Versailles. Et pourtant il n’y a pour conduites que des poteries et des tuiles, avec des tampons pour robinets.

L’Alhambrah. — A l’Alhambrah, les effets sont plus calmes. L’immense palais est une suite de patios, de cours de marbre aux parois de faïence, aux arcades légères formées par l’ogive à lancettes ou le fer à cheval. Deux patios, la cour des Myrtes et la cour des Lions, montrent le parti que les Arabes savaient tirer des eaux. La cour des Myrtes, bain des sultanes, est un miroir d’eau limpide, bordé par des lignes de fleurs et d’arbustes. L’eau vient des fontaines qui rafraîchissent les angles des colonnades, et elle s’échappe en trop-plein par de simples rainures | tracées dans le dallage de marbre. La cour des Lions, modèle de l’élégance et du 'goût arabes, a pour motif central une fontaine, toujours en marbre blanc, entourée de douze lions de bronze assez grossièrement figurés. L’eau s’échappe à gros bouillons de la coupe supérieure, se déverse en filets d’une première vasque, puis, passant à travers le corps des lions, vient jaillir de leurs gueules.

Encore une rainure, pour perdre le trop-plein à l’égout, qui n’est aussi qu’un système à quatre briques assemblées.

Et pour obtenir ces merveilles qui ne cessent ni jour ni nuit, à peine quelques ajutages en plomb, quelques robinets de bronze !

La ville. —, En ville, dans le dédale des rues moresques, se cache un réseau de tuyaux de poterie de 0 m ,20 de diamètre, noyés dans une enveloppe de ciment.

Ce réseau est un secret que les seuls fontainiers possèdent et qu’ils se passent en héritage de père en fils.

La distribution s’opère de deux façons : les belles habitations jouissent d’un filet continu, et alors on y voit le luxe des fleurs autour de la fontaine. Les maisons ordinaires n’ont droit qu’au remplissage périodique de leurs « linajas », grandes jarres en terre cuite qu’on enfouit dans la cave pour les tenir au frais. Quand le fonlainier de service passe devant la maison, il ôte un caillou qui bouche le trou d’une dalle de la rue, et plonge un bâton garni d’un linge dans la conduite publique.

L’eau barrée monte au branchement particulier et remplit les jarres. Si l’on veut de l’eau plus limpide et plus fraîche. on va la chercher aux citernes de l’Alhambrah, remplies également par le Darro.

Le Darro, barré à l’amont pour l’alimentation d’eau pure, devient, dans la traversée des quartiers moresques, l’égout collecteur qui reçoit toutes les eaux sales et les porte au Xenil, chargé des irrigations de la Vega.

La plaine. — La plaine de la Vega est un cirque d’alluvions figurant une ellipse de 28 kilomètres de longueur sur H de largeur, et enfermant 19 000 hectares. Du haut de la Torre di Vêla,, tour où fut planté en 1492 l’étendard de Castille, et dont la cloche est chèreau pays, parce qu’elle sonne les tours d'arrosage, on aperçoit au loin la plaine fécondée par l’irrigation, et l’on voit partout des fleurs, des arbres et des cultures variées, au milieu des rigoles qui les baignent.

Malheureusement, ce n’est qu’une oasis perdue dans les montagnes. Grenade, tombée de 400000 habitants à 70000, manque de débouchés. Le réveil ne viendrait que si les conditions économiques s’amélioraient, si ce fertile bassin, mis en communication avec la mer avait, comme Valence, les marchés de Londres et de Paris à approvisionner.

Les procédés arabes. — Refuge des Maures d’Espagne, Grenade leur dut sa grandeur. Mais depuis la ruine de ses

anciens maîtres, Grenade n’est plus qu’un témoin du passé, utile à consulter parce qu’il montre avec quels faibles moyens l’art peut utiliser des ressources naturelles. Dans la question des eaux, les Maures ont été prodigues des deux éléments dont nous sommes forcément avares, la masse et la vitesse. Ils avaient pour j eux les neiges éternelles de la Sierra Nevada et les fortes pentes des torrents; ils en ont tiré, avec des procédés grossiers, des chefs-d’œuvre, comme les cascades jaillissantes des terrasses du Généralilfe et les calmes effets des fontaines de l’Alhambrah.

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