‹ Assassinat du maréchal d'AncreChapitre 1 sur 12 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Origine et grandeur du maréchal d'Ancre.

Le sort de Louis XIII a été d'être dominé toute sa vie; enfant, par sa mère, Marie de Méclicis, et par le favori de sa mère, Concino Concini, maréchal d'Ancre, puis par le connétable de Luynes, par Cinq-Mars, grand écuyer, par le duc de Saint- Simon, père de Fauteur des Mémoires, enfin, par le grand cardinal de Richelieu, qu'il n'aima jamais et à qui il obéit toujours. Personne n'ignorait, en France et en Europe, que le roi servait tout au plus de prête-nom à ses ministres. Il avait voulu un moment élever au cardinalat Bertrand de Chaux, archevêque de Tours; Richelieu n'y voulut pas consentir, et l'archevêque disait : « Si le roî

eût été en faveur, j'étais cardinal. »

On a dit du maréchal d'Ancre , qu'il avait gouverné la France sans être Français ; qu'il était marquis d'Ancre, sans être noble, et maréchal sans avoir fait la guerre.

On a écrit qu'il était fils d'un notaire de Florence; il paraît qu'il était gentilhomme, mais de fort petite noblesse , et d'une maison fort obérée. Tallemant des Réaux, qui parle de lui en ennemi, avoue que son grand-père était secrétaire d'État du grand -duc Corne. La jeunesse de Concini fut très-déréglée; « il s'adonna, dit Tallemant, à toutes les débauches imaginables, mangea tout son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères défendaient à leurs enfants, c'était de hanter Concini. »

Il vint en France à la suite de Marie de Médicis, dont il ne tarda pas à épouser la sœur de lait, Leonora Galigaï. Cette femme, sans naissance, mais non sans habileté, avait capté la confiance entière de la reine, qui ne voyait que par ses yeux. Elle en profita pour faire sa fortune et celle de son mari. Avec le temps, Concini lui-même s'insinua dans les bonnes grâces de Marie de Médicis et ne dépendit plus de la faveur de sa femme. De simple femme de chambre, qu'avait été originairement Leonora, elle devint dame d'atour, ce qui est la première charge après celle de dame d'honneur, et la plus lucrative, puisqu'elle a toute

Fautorité sur la garde-robe de la reine, et la disposition de toutes les dépenses de la toilette. Concini, de son côté , devint premier gentilhomme de la chambre du roi, surintendant de la maison de la reine, gouverneur de places importantes, et enfin maréchal de France. S'il ne prit pas le nom de premier ministre, il en eut sur les fins toute Fautorité, ou plutôt il fut tout-puissant quand le parti de la reine eut le dessus, après l'arrestation du prince de Condé.

Bassompierre rapporte, dans ses Mémoires, qu'il lui fit lui-même, peu de temps avant sa mort, l'énumération de toutes ses richesses. « Nous avons, dit-il, pour un million de livres, pour le moins, des biens établis en France au marquisat d'Ancre, Lésigny, ma maison du faubourg, et celle-ci. J'ai racheté notre bien de Florence qui était engagé, et en ai pour cent mille écus en ma part, et ai encore deux cent mille écus à Florence et autant à Rome. J'ai pour un million encore, outre ce que nous avons perdu au pillage de notre maison, en meubles, pierreries, vaisselle d'argent et argent comptant. Ma femme et moi avons encore pour un million de livres de charges, à les vendre à bon prix, sans celles de Normandie (ses gouvernements), de premier gentilhomme de la chambre et intendant de la maison de la reine et de dame d'atour , gardant mon office de mare-

chai de France. J'ai six cent mille écus sur Feydeau et plus de cent mille pistoles d'autres affaires. Je n'y compterai pas la bourse de ma femme. N'est-ce pas, monsieur, de quoi nous contenter? »

La maréchale ne s'en contentait pas : elle était d'une avarice insatiable. Concini avait eu un moment l'idée de la répudier; puis, averti par divers indices que sa fortune commençait à chanceler, il avait formé le projet de se retirer avec sa femme et ses enfants, dans le duché de Ferrare, dont le pape lui aurait cédé l'usufruit pour six cent mille écus. Leonora persista à rester à la cour, et à tirer profit de l'aveuglement de la reine. Tel est du moins le récit de Bassompierre ; mais Richelieu parle tout différemment. Suivant lui, c'est la femme qui voulait partir et le mari qui refusa, en disant qu'après avoir été ce qu'il était en France, il n'y avait que la casa di Domino qui pût mieux lui convenir.

Cette faveur de deux étrangers, cette toute-puissance, ces charges accumulées, ces énormes richesses avaient soulevé à peu près tout le monde. En 1613, on crut avoir la preuve que le marquis d'Ancre, et Dolet, son confident et son ami, étaient complices d'un nommé Maignat, qui fut roué en Grève pour avoir servi d'espion au duc de Savoie ; la reine mère eut toutes les peines du monde à faire supprimer dans la procédure le nom de Dolet et celui du marquis d'Ancre. Si elle ne l'avait pas

soutenu de son autorité, la magistrature l'aurait condamné et flétri. Les ministres de Henri IV, Sillery, Jeannin, Villeroy, demeurés ministres sous la minorité de Louis XIII, ne négligèrent rien pour le faire chasser ; mais il l'emporta sur eux, et choisit lui-même leurs successeurs. Les princes et les premiers seigneurs du royaume, obligés de lui céder en toute occasion, prirent les armes pour le renverser. Bassompierre raconte un trait qui montre combien il leur était odieux.

« Le maréchal d'Ancre, dit-il, fit un tour bien hardi : le jour que M. le Prince faisait son festin au milord de Hay (lord Hay, depuis comte de Carlisle), et que tous les grands de la cour, qui étaient ses ennemis jurés, y étaient conviés, il vint avec trente gentilshommes trouver M. le Prince dans la salle même du festin où ils étaient tous ; et après lui avoir parlé assez longtemps, il prit congé de lui et s'en retourna en son logis, tous ces messieurs le morguant et lui eux.

« Ils mirent force propos en avant de le tuer lors (c'était en 1616, un an avant la catastrophe), mais ce fut sans effet. Le lendemain M. le Prince l'envoya quérir, et lui dit qu'il avait eu beaucoup de peine de contenir ces princes et seigneurs le jour précédent qui le voulaient attaquer, et qu'ils l'avaient tous menacé de l'abandonner s'il ne lui retirait sa protection. C'est pourquoi il lui déclarait

qu'il ne pouvait plus le maintenir, et qu'il lui conseillait de se retirer en Normandie, où il était lieutenant général. Le maréchal partit le lendemain matin.... »

Mais la colère des grands n'était rien en comparaison de celle du peuple. Un jour le maréchal veut passer la porte de Bussy; un cordonnier nommé Picard, qui commandait à cette porte, comme capitaine du quartier, lui refuse le passage. Le maréchal l'envoie bâtonner chez lui par deux laquais. « Les laquais, dit Bassompierre , furent pris par le peuple, et pendus à deux jours de là devant la boutique du cordonnier. » Il n'en fut pas autre chose ; et le maréchal n'osa se commettre à traverser Paris sans être accompagné de plus de cent chevaux.

« Peu après la prise de M. le Prince, continue Bassompière (le prince de Condé venait d'être arrêté dans le Louvre, par Thémines, qui en eut le bâton de maréchal), quelques mutins ou quelquesuns de la maison dudit seigneur, commencèrent à jeter premièrement des pierres contre les fenêtres du logis du maréchal d'Ancre, puis d'autres s'étant joints à eux par l'espérance de piller, prirent des pièces de bois de devant le Luxembourg, que l'on bâtissait alors , pour rompre la porte dudit logis ; et huit ou dix , tant hommes que femmes qui étaient dedans, s'étant retirés de frayeur par la

porte de derrière, et quantité de maçons du Luxembourg s'y étant joints, ils entrèrent dedans et pillèrent ce riche logis, où ils trouvèrent pour plus de deux cent mille écus de meubles.

« La reine commanda , sur l'avis qu'elle en eut , à M. de Liancourt, gouverneur de Paris, d'empêcher ce désordre; mais y étant allé avec les archers du guet, et voyant qu'il n'y faisait pas bon pour lui, il se retira. Ils continuèrent tout ce jourlà , et on les laissa faire. Il fallut envoyer le lendemain des compagnies des gardes pour empêcher le peuple, non pas de piller, car c'en, était fait, mais de continuer à démolir la maison. »

Richelieu, qui dut à Concini les commencements de sa fortune, a tracé en peu de mots l'histoire de son élévation. Nous reproduisons ce passage des Mémoires de Richelieu, qui résume avec assez d'exactitude la vie du maréchal d'Ancre, jusqu'à la catastrophe par laquelle elle s'est terminée. On remarquera que le futur cardinal fait de Concini un gentilhomme et qu'il parle de lui avec les égards et la reconnaissance que l'on doit à un bienfaiteur.

« Le maréchal d'Ancre , dit Richelieu , s'appelait Concino Concini, était gentilhomme des meilleures maisons de Florence, comme en fait foi Scipio Ammirato, dans son livre des Maisons illustres. Son père avait été gouverneur de don François de Médicis, père de la reine mère, et seul ministre

sous Cômë, estimé pour le premier homme d'État d'Italie, au rapport de M. de Thou.

« La jeunesse de Concino fut agitée de plusieurs accidents, de prison, de bannissement, jusqu'à être réduit à être échanson du cardinal de Lorraine.

« Peu de mois avant le mariage du roi (Henri IV), il retourna à Florence, où, se trouvant peu de bien, troisième cadet d'une maison de dix mille ducats de rente , il fut aisé à persuader de venir avec la princesse Marie (Marie de Médicis). Leonora Galigaï, fille de la nourrice de la princesse, et qui était sa femme de chambre et sa favorite, le regardait déjà de bon œil, et l'aida de quelques deniers avant son parlement, dont il acheta un cheval qu'ils appellent di rispetto , qui coûta deux mille ducats, duquel il fit présent au roi.

« Peu après son arrivée , il épousa ladite Leonora, et eut crédit de mari de la favorite de Sa Majesté. Il fut premier maître d'hôtel de la reine, et puis son premier écuyer. Après plusieurs fâcheuses rencontres, tant de l'aigreur de l'esprit de sa femme, qui ne se pouvait rendre à parler au roi avec le respect qu'elle devait sur le sujet de ses amourettes, que de l'envie de don Juan, bâtard de Médicis, qui essaya de persuader au roi qu'il serait mieux en Italie que proche de la reine, il gagna enfin crédit en l'esprit de Sa Majesté, le roi Henri IV, tant parce qu'il était adroit aux exercices, aimait

le jeu, était d'humeur agréable, railleur et divertissant, que principalement parce qu'il le servait à déguiser et à cacher ses amours à la reine, et à divertir et à apaiser les orages de la jalousie que le roi ne pouvait supporter.

« Après la mort du roi, sa fortune haussa et s'accrut avec l'emploi ; mais sa faveur commença à aller de soi-même, et vint à tel point que, durant la dernière année de son pouvoir, sa femme y eut la moindre part.

« Il était naturellement soupçonneux, comme Italien et Florentin , moins charlatan que le commun de sa nation ne porte, entreprenant, courageux, quoi que la médisance ait voulu dire.

« Il avait pour principal but d'élever sa fortune aux plus hautes dignités où puisse venir un gentilhomme; pour second désir, la grandeur du roi et de l'État, et, en troisième lieu, l'abaissement des grands du royaume et surtout de la maison de Lorraine.

« Il avait reconnu l'imbécillité d'esprit de sa femme deux ans avant sa mort, et n'ignorait pas ce qu'on disait de ses autres imperfections. Il avait été sur le point de l'envoyer enfermer au château de Caen comme folle; mais Montalto, le médecin qui gouvernait la santé de l'un et de l'autre, détourna ce dessein, et fut plutôt d'avis qu'on tâchât de la ramener par douceur , en satisfaisant son

avarice par petits , mais ordinaires présents, et autres soins étudiés, que d'en venir à cette extrémité.

« Il avait passion d'épouser Melle de Vendôme, fille naturelle de Henri IV ; elle en eut connaissance par personne confidente du maréchal , et reçut ses vœux avec témoignage de singulière approbation....

« Quant à la maréchale , elle s'appelait Leonora Gay , et changea de surnom pour déguiser la bassesse de son extraction , laquelle étant obscure , facilita ce changement sans qu'on s'en aperçût1. Elle était fille d'un menuisier ; sa mère était nourrice de la reine, de laquelle par conséquent elle fut sœur de lait, plus âgée qu'elle de quinze ou vingt mois, et nourrie dans le palais auprès d'elle. Avec l'âge crût leur amitié : la fidélité, le soin, l'assiduité de Leonora à servir sa jeune maîtresse n'avaient point de semblable ; la tendresse de la reconnaissance de la princesse vers sa servante en avait encore moins; aussi se rendit-elle si adroite et si savante en toutes les propretés et gentillesses dont la jeunesse des filles se pare et orne ses beautés, qu'il semblait à sa maîtresse qu'elle était seule au monde , et qu'elle n'en pourrait jamais recouvrer une telle si elle la perdait.

1 « Dans son procès elle se nomme Leonora Galigaï, quoique effectivement elle s'appelât Dort. Cela vient de ce qu'à Florence , quand une famille est éteinte, pour de l'argent on peut avoir permission d'en prendre le nom, et c'est ce qu'elle a fait. » (Tallemant.)

« Ce besoin que sa maîtresse ressentait plutôt qu'elle ne pensait avoir d'elle , lui fit donner une telle part dans sa confiance, qu'il n'y avait pas pour elle de secret dans son cœur....

« Dès le commencement, elle témoigna avoir plus de désir de richesses que d'honneurs, et résista quelque temps aux appétits immodérés de la vanité de son mari. Mais la magnificence de la reine, qui voulait que la grandeur de ses créatures fût proportionnée à la puissance et à la libéralité de celle qui les élevait de la poussière , ou leur mauvaise fortune qui, pour les tromper plus facilement, jonchait de roses le chemin qui les conduisait à leur ruine , firent qu'enfin les désirs de l'un et de l'autre furent assouvis, les principales richesses, dignités et charges de cet état étant accumulées en eux. »

Concini avait acheté le marquisat d'Ancre , pour se décrasser, comme on disait alors; il s'était fait donner le bâton de maréchal; il commandait en maître dans l'armée et dans les finances, et fermait l'oreille aux cris des grands et à ceux du peuple. Sa tyrannie était devenue si insupportable, que les princes du sang avaient pris les armes pour la faire cesser. Cette guerre civile fut immédiatement apaisée par la nouvelle de sa mort , parce qu'il n'y avait pas d'autre cause ni d'autre prétexte au mécontentement, que son pouvoir.

Dans les derniers temps , il avait fait sentir sa domination au jeune roi lui-même dans les choses les plus personnelles et les plus intimes. Non content d'éloigner de lui les princes et tous les ministres de Henri IV, il diminua les forces de la maison militaire , confina le roi dans les Tuileries , et lui interdit tout autre divertissement que la chasse.

Louis XIII avait alors auprès de lui le jeune de Luynes, qui s'était insinué dans sa faveur par son talent à élever des oiseaux1, comme Saint-Simon réussit plus tard, parce qu'il savait sonner du cor sans baver. Le maréchal d'Ancre souffrait auprès du roi ce jeune de Luynes qu'il y avait mis luimême, et dans lequel il était loin de deviner son successeur. De Luynes conseilla au roi de reconquérir sa liberté et sa puissance, en perdant le maréchal, et Louis XIII y consentit avidement; mais tel était le néant du roi et le pouvoir du ministre, qu'il fallut, pour y parvenir, tramer une véritable conspiration.

Le premier projet auquel on s'arrêta, fut de prétexter une partie de chasse, et de s'enfuir tout à coup vers Amboise, où le roi convoquerait les

1. D'Albert de Luynes s'était fait aimer de Louis XIII, par son talent pour élever des pies-grièches. 11 était l'aîné de M. de Luxembourg et de M. de Chaulnes. Il mourut connétable de France et tout-puissant.

seigneurs, et aviserait aux moyens de faire arrêtei le maréchal. On songea ensuite à s'emparer de lui avec quelques hommes résolus et à le confiner à la Bastille.

Le duc de Saint-Simon, auteur des Mémoires, dont k famille avait été élevée à la pairie par Louis XIII, et qui, toute sa vie, conserva un culte de reconnaissance pour la mémoire de ce roi , déclare que le maréchal d'Ancre fut tué « contre les défenses expresses et réitérées du souverain, qui avait ordonné seulement de s'assurer de sa personne. »

Cette opinion, quoique reproduite par plusieurs historiens du temps, n'est pas soutenable. Les détails qu'on va lire, et qui prouvent jusqu'à l'évidence la complicité de Louis XIII, sont extraits d'une relation contemporaine, attribuée au garde des sceaux Marillac.

RELATION EXACTE DE TOUT CE QUI S'EST PASSÉ A LA MORT DU MARÉCHAL D ANCRE *.

Complots contre la vie du maréchal d'Ancre.

L'appréhension qu'avait le maréchal d'Ancre que son pouvoir qu'il avait déjà puissamment établi dans l'État par la confiance que la reine mère avait en sa personne, ne vînt à diminuer par les conseils des personnes qui formaient l'entourage du roi, l'obligea d'éloigner tous les ministres du roi Henri IV 2, et de les remplacer par de nou-

1. Cette relation est attribuée à Michel de Marillac, garde des sceaux, né à Paris en 1563, mort prisonnier à Châteaudun en 1632, auteur de la traduction de Y Imitation de Jésus- Christ, qui a été réimprimée tant de fois.

2. Le chancelier de Sillery, et, après son exil , le garde des sceaux duVair, Villeroy, le président Jeannin. On les appelait les trois barbons, et c'était le terme favori du maréchal d'Ancre. Ils furent remplacés par Mangot, qui eut les sceaux, Barbin , qui fut contrôleur général, et l'évêque de Luçon, Richelieu, qui fut secrétaire d'État de la guerre et des affaires étrangères, et obtint un brevet pour précéder tous les autres secrétaires d'État.

Avant la transformation du ministère, il y avait eu des tentatives de rapprochement entre les trois barbons et le favori ; et un mariage fut sur le point d'être conclu entre la fille du maréchal et le petit-fils de Villeroy. Cette fille du maréchal d'Ancre mourut entre ses bras peu de temps avant la catastrophe.

veaux ministres qui n'eussent d'autres intérêts que de complaire à son ambition.

Mais comme ce n'était pas assez pour son dessein de chasser ces vieux conseillers, il fit partir pour l'armée de Soissons les compagnies de la garde les plus dévouées au roi, et les remplaça par celles qu'il avait lui-même en sa dévotion, afin qu'étant dénuée de ses principales forces, la personne du roi fût entièrement entre ses mains, ainsi qu'était déjà le reste de son royaume.

L'éloignement des princes suivit de bien près celui des ministres , lesquels étant un puissant obstacle à sa grandeur, il leur suscita divers moyens pour rendre leur conduite criminelle, et les ayant contraints de se jeter dans quelque place des plus éloignées, il jouissait paisiblement de l'autorité qu'il avait usurpée.

Mais plus son ambition lui faisait concevoir d'espérance, plus lui donnait d'appréhension et de crainte le mécontentement qu'il voyait naître généralement par tout le royaume. Il craignait que ce mécontentement venant jusqu'au roi, il ne se portât à quelque résolution qui lui fût désavantageuse ; ce qui fit que , laissant toute autre considération à part, il se résolut de s'assurer de la personne du roi , retrancher la liberté qu'il avait d'aller visiter les belles maisons qui sont aux environs de Paris, et réduire les divertissements qu'il voulait prendre

à la chasse, et à la seule promenade des Tuileries.

Un procédé si extraordinaire ayant donné au roi grand sujet de défiance, il commença de tout craindre d'une personne qui tentait toutes choses pour s'agrandir. Et comme il n'était pas en état de beaucoup entreprendre, il se montrait complaisant et résigné, ne songeant qu'à sa liberté perdue et aux moyens de la rétablir. Mais au lieu qu'une conduite si innocente devait produire dans l'esprit du maréchal les justes sentiments du repentir, elle ne servit qu'à augmenter sa défiance et ses précautions, de sorte que le roi se voyant esclave au milieu de son État, et craignant que des desseins si violents n'allassent jusqu'à sa vie, prit résolution, par le conseil de M. de Luynes *, un de ceux

1. a. M. îe connétable de Luynes était d'une naissance fort médiocre. Voici ce qu'on en disait de son temps. En une petite ville du comtat d'Avignon, il y avait un chanoine nommé Aubert. Ce chanoine eut un bâtard (il en eut deux , l'un qui fut médecin de la reine de Navarre, et l'autre dont parle ici Tallemant), qui porta les armes durant les troubles, signa d'Albert au lieu d' Aubert, et se fit appeler le capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se nommait ainsi. Son fils aîné fut donné au roi pour être page de la chambre sous M. de Bellegarde.

«Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire (gentilhomme ordinaire) chez le roi.... Il aimait les oiseaux et s'y entendait. Il s'attacha fort au roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches.

« La reine mère et le maréchal d'Ancre qui avaient éloigné le grand prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré 13 P

qui avaient l'honneur d'approcher de sa personne avec le plus de confiance, et dont les bonnes qualités avaient attiré en sa faveur l'affection et la bienveillance de son maître, de sortir de Paris pour aller à Amboise , dont il avait le gouvernement S dans l'assurance qu'il avait que les princes et les braves avec lesquels il avait toujours conservé une intelligence particulière, et que la tyrannie du maréchal avait chassés de la cour, se rendraient auprès de Sa Majesté, pour lui renouveler les vœux de leur fidélité et de leur obéissance.

Et comme, pour exécuter ce dessein, on n'osait se servir des troupes mêmes qui gardaient la per-

cTaujourd'hui, puis Montpouillan , fils du maréchal de La Force, parce que le roi leur avait témoigné de la bonne volonté , ne se défièrent point de ce jeune homme qui n'était point de naissance.

«Il avait deux frères avec lui; l'un se nommait Brantes et l'autre Cadenet. Ils étaient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de Chaulnes et maréchal de France , avait la tête belle , et portait une moustache que l'on a depuis appelée une cadenette. On disait que tous trois ils n'avaient qu'un bel habit , qu'ils prenaient tour à tour pour aller au Louvre , et qu'ils n'avaient aussi qu'un bidet. Leur union cependant a fort servi à leur fortune.

«M. de Luynes fit entreprendre au roi de se défaire du maréchal d'Ancre, afin de l'engager à pousser la reine sa mère. Mais le roi avait si peur, et peut-être son favori aussi ( car on ne l'accusait pas d'être trop vaillant ni ses frères non plus), qu'on fit tenir des chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup. » — Tallemant des Réaux.

1. C'est le maréchal d'Ancre qui avait fait donner ce gouvernement à de Luynes, afin de s'en faire un partisan.

sonne du roi, et qui avaient été choisies et triées par le maréchal , on obligea M. de Chaulnes, un des frères de M. de Luynes, de demander audit maréchal que la compagnie des chevau-légers et une des gardes, qu'il commandait et qui étaient à Amboise, puissent aller servir dans l'armée; afin que, s'approchant de Paris, le roi, sous prétexte de les aller voir, pourrait s'en servir pour se faire accompagner, et pour se donner une escorte en ce voyage.

Mais ce dessein étant demeuré vain et inutile, soit par quelque avis qu'on avait donné au maréchal, soit par sa propre défiance, le roi se déporta à une seconde pensée qui fut de faire arrêter le maréchal dans sa chambre par son capitaine des gardes, et de le faire emmener à la Bastille pour lui faire faire son procès par le parlement.

Enfin, sur ce qui lui fut représenté que la reine sa mère ne laisserait pas faire le procès à son favori, et qu'il serait trop périlleux de l'entreprendre sans le pouvoir exécuter, le roi prit une dernière résolution pour mettre sa vie en sûreté et son royaume en repos, craignant que tout autre moyen dont l'exécution serait difficile, venant à la connaissance du maréchal, ne le jetât dans quelque violente extrémité contre sa personne.

Le roi ayant donc résolu d'en finir, décida qu'il attirerait le maréchal d'Ancre dans son cabi-

net des armes; qu'une fois là, on lui donnerait à examiner la carte de Soissons (Soissons était alors le théâtre de la guerre civile); que le roi trouverait un prétexte pour s'éloigner, et que, dans son absence, on dépêcherait le maréchal. Le baron de Vitry, capitaine des gardes du corps, fut choisi pour faire le coup ; et de Luynes lui en fit faire la proposition par du Buisson, qui avait la charge des oiseaux du roi. Vitry accepta, et on lui promit pour récompense le bâton de maréchal.

L'exécution devait avoir lieu un dimanche.

Le roi était à la messe, quand on vint l'avertir que le maréchal était entré dans le Louvre et s'était rendu chez la reine mère. Ces mots reine mère firent paraître quelque changement et quelque petite émotion sur le visage du roi, lequel ayant tardé, à répondre , le sieur de Luynes lui redit encore une fois : « Que vous plaît-il faire ? Voilà les choses en état. — Je ne veux pas qu'on entreprenne rien, répondit le roi, dans la chambre de la reine ma mère, mais je trouverai le maréchal au cabinet des armes , et l'ayant remis au baron de Vitry, il exécutera les choses selon ce qui a été réglé. » En sorte que le roi étant sorti de la messe , alla droit à la chambre de la reine mère; mais il arriva qu'à mesure qu'il montait par un degré, le maréchal descendait par l'au-

tre , sans aucune défiance de ce qui se préparait contre lui.

Le roi voyant que cette occasion était perdue, sans en faire aucun semblant, ni témoigner aucune inquiétude, demanda sa viande, et remit la partie au lendemain.

Le meurtre.

Le lundi 24, le roi se leva de bonne heure, et fît dire qu'il voulait aller à la chasse , et que tous ses ordinaires et chevau -légers eussent à être prêts pour l'accompagner, leur ayant fait bailler leur rendez-vous à la plupart au bout de la galerie des Tuileries, où il fit tenir un carrosse à six chevaux. Son départ fut différé d'heure en heure, tantôt pour déjeuner, tantôt pour jouer au billard, tantôt pour autre prétexte, et s'entretint même fort longtemps dans la galerie avec le jeune Beautru, devant lequel il ne faisait autre chose que racler un parchemin pour le rendre plus mince, le tout à dessein. M. de Luynes et le colonel d'Ornano ne s'éloignèrent guère de lui toute la matinée ; et il eut soin d'aller dire à la reine sa femme (Anne d'Autriche), que si elle oyait du bruit, qu'elle ne s'étonnât de rien.

Cependant Vitry avait mis diverses personnes

aux aguets pour l'avertir quand le maréchal viendrait au Louvre, et avait logé du Hallier, son frère, en un coin de la basse-cour, avec trois ou quatre bons hommes; Person en un autre endroit avec d'autres, La Chesnaye et d'autres à la première porte. Lui, demeura longtemps dans la salle des suisses, assis sur un coffre, ne faisant semblant de rien.

Sur les dix heures , étant averti que le maréchal sortait de son logis , et s'en venait accompagné de cinquante ou soixante personnes , qui marchaient la plupart devant lui, il sortit de la salle des suisses avec son manteau sur l'épaule et son bâton à la main, et s'en alla droit à la porte. En même temps, du Hallier, Person et les autres prirent le même chemin, et se trouvèrent une quinzaine autour de lui. Quand il fut dans le passage entre la basse-cour et le pont-levis , il fendit petit à petit la presse que faisaient ceux qui marchaient devant le maréchal, entre lesquels étaient le baron de Jour, Sardigny, Canisy, Bonneil, La Motte et autres, qui le voulurent amuser en passant, soit en compliments, soit pour lui en conter, et même il eut telle peine à se dépêtrer de Canisy, dans cette foule, qu'il laissa passer ledit maréchal à sa main gauche sans l'avoir aperçu, et se trouva deux ou trois pas plus avant qu'il ne fallait , jusqu'à ce que rencontrant en son chemin le sieur Colom-

hier, et lui ayant demandé où était le maréchal, le lui montrant avec son bras , il lui dit : « Le voilà qui lit une lettre. »

C'était à l'entrée du Pont-Dormant du Louvre , du côté de la barrière septentrionale, que marchait le maréchal fort lentement, côtoyé à sa main droite du sieur de Beaux- Amis, Cauvigny, lequel lui avait porté cette lettre qu'il lisait alors, écrite par le sieur de Bétancourt, gouverneur du château de Caen, sur le sujet de l'assemblée de ceux de la religion prétendue réformée, tenue audit Caen en Normandie. Vitry donc se trouvant du côté où était le maréchal, dès que l'on le lui eut montré, lui porta la main sur le bras droit disant : « Le roi m'a commandé de me saisir de votre personne. » Le maréchal, en grand étonnement, dit : « A me ? » en italien ; et faisant un pas en arrière, s'avança contre la barrière dudit pont, et fit semblant de vouloir mettre la main sur la garde de son épée, et autres ajoutent qu'il demanda d'aller à son petit logis.

Vitry répliqua : «Oui, à vous; » l'empoignant de plus près , et fit signe à ceux qui le suivaient de charger. Et à l'instant du Hallier, frère dudit Vitry, Perray, Guichaumont, Morsains et Le Buisson se jetèrent sur lui, et lâchèrent tout en même temps chacun un coup de pistolet, sans que Ton puisse savoir qui fut le premier, dont les deux ne porte-

rent que sur le bois de la barrière, les autres trois portèrent, l'un dans la tête entre les deux yeux, l'autre dans le gosier, et le troisième à la joue sur l'oreille droite. Perray croyait être le premier, Morsains le croyait aussi, et Guichaumont plus que tous les autres , et sembla y avoir plus de part.

Sarroque, Persant, Tarand, La Chesnaye, Boyer et autres en voulurent être aussi. Sarroque donna un coup d'épée dans le flanc, sous le tetin : il s'était offert au roi, plus d'un mois auparavant, de tuer le personnage. Tarand donna deux coups d'épée, dont l'un était dans le cou. Les autres en donnèrent aussi, mais il était déjà mort. Tant y a qu'il tomba sur les genoux , appuyé contre ladite barrière ; et Vitry, criant : Vive le roi! lui donna un coup de pied qui l'acheva d'étendre par terre ; et aussitôt toutes les portes du Louvre furent fermées et les" gardes mis en bataille.

Tourant , ou La Condamine , ou quelque autre des gens de Vitry, portèrent le pistolet ou l'épée à la gorge de La Motte, écuyer de la reine, disant : Qui vive ! Il faisait difficulté de répondre ; on le menaça s'il ne parlait. Enfin , il cria : Vive le roi ! et on le laissa aller. Deux de ceux de la suite du maréchal mirent l'épée à la main, et percèrent le manteau dudit Vitry; mais leur ayant dit que c'était de l'autorité du roi ce que l'on faisait, ils se

reculèrent, et l'un d'eux se mit à genoux devant du Hallier.

Sarroque emporta l'épée au roi, qui la lui donna. Le Buisson eut le diamant que le maréchal portait au doigt, estimé par aucuns à six mille écus, les autres disent quinze mille livres. Boyer eut l'écharpe ; un autre eut le manteau de velours noir, garni de passement de Milan.

Deux pages du défunt se voulurent amuser à pleurer autour du corps ; mais les autres pages et laquais leur ôtèrent leurs chapeaux et manteaux. Colombier, qui s'était retiré en arrière au brait des pistolets, après que la presse fut dissipée, eut la curiosité de s'en approcher de plus près pour voir s'il était mort, jusqu'à lui manier une main, et lui trouva le visage tout noirci de la poudre et de la boue, et la fraise tout enflammée et brûlante, comme mèche d'arquebuse allumée. Le corps fut incontinent emporté dans une petite chambrette des soldats des gardes.

Il était habillé d'un pourpoint de toile d'or noire, avec un jupon, et haut- de- chausse de velours gris brun, à grandes bandes de Milan; et fut jeté par terre, tout devant un petit portrait du roi, où c'est qu'on Fallait voir.

On fit la visite du corps, où l'on trouva qu'il n'y avait point de jaque de mailles, comme on l'avait cru , et que toutes les blessures étaient allées bien

avant. Il avait sur la chemise une petite chaîne d'or en écharpe, de quinze onces de poids, à laquelle était attaché comme un petit Agnus Dei, cacheté, dans lequel il ne fut trouvé qu'un petit morceau de toile blanche , plié en quatre plis. On jugeait que ce fût un charme. Il y avait trois ou quatre pochettes dans ses hauts-de-chausses, dans lesquelles on trouva des rescriptions de l'épargne, promesses de receveurs, ou obligations pour la somme d'un million neuf cent quatre-vingt-cinq mille livres, qui est bien près de deux millions : le tout empaqueté en un ou deux petits paquets bien cachetés, lesquels il portait d'ordinaire sur lui; et quand il avait besoin d'en prendre l'un, il ouvrait le paquet et le fermait tout à l'heure. C'était bien une volerie insigne, mais ce n'était rien au prix des autres. Il fut enfin dépouillé tout à fait, et on trouva qu'il avait deux cautères et qu'il était rompu en deux endroits. On le mit dans un drap qui ne coûta que cinquante sous , dans lequel il fut enveloppé et attaché par les deux bouts, avec un morceau de ficelle, pour éviter la peine de le coudre; et quand il fut fort tard sur la minuit, on l'alla porter enterrer, par commandement du roi, dans l'église Saint-Germain, précisément sous les orgues, où les pierres furent si promptement rejointes qu'il ne paraissait pas qu'on y eût touché. Et remarquât-on qu'un prêtre ayant voulu chanter un De pro-

fundis, les assistants se jetèrent sur lui et lui portèrent la main sur la bouche, disant que le scélérat ne méritait pas qu'on priât pour lui.

Cependant , comme Vitry , après avoir fait le coup sur le Pont-Dormant, rentrait dans la cour du Louvre, où il se promena quelque temps tout au milieu, allant çà et là , et tenant toutes choses en bride, la Catherine (une des femmes de la reine), qui avait ouï le coup de pistolet, ouvrit un des châssis de la chambre de la reine qui donnent sur ladite cour, et demanda audit Vitry qu'est-ce que c'était. Il répondit que c'était le maréchal d'Ancre qui était tué. Elle demanda qui avait fait le coup ; il dit que c'était lui qui l'avait fait par commandement du roi ; sur quoi elle referma le châssis et l'alla dire à la reine, laquelle dit : « J'ai régné sept ans; je n'attends plus qu'une couronne au ciel. »

La nouvelle du meurtre portée à la reine mère, à la maréchale d'Ancre, au roi et au parlement.

La Place vint tôt après vers la reine pour lui dire qu'on ne savait comment on pourrait annoncer cette nouvelle à la maréchale, et voir si Sa Majesté voudrait prendre la peine de la lui dire. La reine lui dit qu'elle avait bien d'autres choses à

penser; que, si on ne lui voulait dire la nouvelle, qu'on la lui chantât. La maréchale la sut donc sans répandre une seule larme , et envoya La Place savoir de la reine si elle avait agréable de lui permettre de la venir voir pour se consoler ensemble, et la supplier de la protéger. La reine était dans son cabinet du Luth, accompagnée de madame la douairière de Guise, de madame la princesse de Conti et de madame de Guercheville , et se promenait échevelée , battant ses mains ; et ayant entendu ledit de La Place, elle lui répondit qu'elle avait assez à faire elle-même, qu'on ne lui parlât plus de ces gens-là, qu'elle leur avait bien dit qu'il y avait longtemps qu'ils dussent être en Italie : sur quoi il avait répondu que le roi lui faisait plus de bonne chère que jamais ; et qu'elle lui avait répliqué qu'il ne s'y fiât pas ; que le roi ne disait pas tout ce qu'il pensait.

La maréchale envoya encore vers la princesse de Conti pour lui demander pardon des traverses qu'elle lui avait faites, se jeter entre ses bras et implorer son secours. Madame la princesse répondit qu'elle était marrie de son affliction, mais qu'elle avait les bras trop faibles pour la protéger et soutenir contre le roi.

Voici comment la maréchale avait appris son malheur : elle se promenait par sa chambre , et la porte ayant été ouverte, elle vit paraître des

gardes du roi. Elle demanda ce qu'ils voulaient, qu'ils se retirassent; et en même temps elle ouït du bruit dans la cour du Louvre, et demandant ce que c'était, on lui dit que c'était une querelle dans laquelle Vitry était mêlé; et, parce qu'elle avait entendu les coups de pistolet, elle dit : « Comment, Vitry? Et des coups de pistolet dans le Louvre? Vous verrez que c'est contre mon mari! » Et là-dessus, arriva un qui lui vint dire : « Madame, il y a de mauvaises nouvelles ; monsieur le maréchal est mort! » A quoi elle répondit incontinent : « Il a été tué ! — Il est vrai , dit celui-là; et c'est Vitry qui l'a tué. » Et elle ajouta aussitôt : « C'est donc le roi qui l'a fait tuer. » Et au même temps , elle mit ses pierreries dans la paillasse de son lit, et s'étant fait déshabiller , s'y coucha dedans.

Le roi, étant dans son cabinet des armes, ouït le bruit des pistolets : et comme il attendait impatiemment des nouvelles, le colonel d'Ornano vint battre à la porte du cabinet, et dit que c'était fait. Le roi dit à Cluseaux : « Ça, ma grosse Vitry, » qui est une carabine que Vitry lui avait baillée ; et prenant son épée hors des pendants , vint à la grande salle, où ledit Colombier arriva en même temps, et dit qu'il avait vu le maréchal bien mort. Lors , on ferma les portes de la salle, et le roi vint se présenter aux fenêtres qui tournent sur la cour; et, pour être mieux vu, le colonel d'Ornano l'embrassa

et Féleva pour le montrer à ceux qui étaient en bas avec ledit Vitry , auxquels le roi cria tout haut : « Grand merci, grand merci à vous! A cette heure je suis roi. » Puis le roi alla aux autres fenêtres qui tournent sur la cour des Cuisines, et cria: « Aux armes, aux armes, compagnons ! » auxquels cris tous les soldats des gardes se rangèrent en bon ordre par toutes les avenues des rues, et furent grandement consolés de voir le roi sain et gaillard, pour l'appréhension où l'on était des coups de pistolet qu'on avait ouïs.

En même temps, le roi dit : «Loué soit Dieu! me voilà roi ! Qu'on m'aille quérir les vieux serviteurs du feu roi mon père et anciens conseillers de mon conseil d'État. C'est par le conseil de ceux-là que je me veux gouverner désormais. »

Pocard entre autres prit la charge d'aller quérir M. de Villeroy et M. le président Jeannin ; d'autres allèrent vers MM. de Gesvres, de Loménie, de Seaux, de Pontchartrain , de Châteauneuf, Pont- Carré, et autres anciens du conseil; lesquels attendant , le roi commanda qu'on envoyât au parlement, à la Bastille, et par la ville pour empêcher qu'il n'y eût du désordre. Ce furent des lieutenants, enseignes et exempts des gardes qui montèrent à cheval', et assistés de quelques archers, s'en allaient par la ville, criant : « Vive le roi! le roi est roi! » dont aucuns furent au parlement

où il y eut grand bruit et tumulte , et une grande frayeur au premier abord ; parce que , avant qu'on les eût bien ouïs, le premier bruit avait été de quelques coups de pistolet tirés dans le Louvre , sans qu'on sût en quel état était la santé du roi, voire aucuns prirent la fausse alarme toute entière que le roi était mort, en sorte qu'on se culbutait les uns sur les autres en grand désordre; il y eut une infinité de chaperons et de bonnets carrés perdus parmi la foule, qui était grande, en cette grande affluence de monde qu'il y avait en cette heure-là.

Cependant, comme le roi était sur la délibération d'ôter les gardes de la reine, sa mère, à cause qu'on s'était aperçu qu'ils avaient affûté leurs arquebuses dans l'antichambre , au derrière des fenêtres , droit dans la cour , et d'envoyer saisir la maréchale et Barbin J, surintendant des finances, voilà entrer Bressieux 2, qui vint prier le roi, de la

1. « Barbin, qui a tant fait parler de lui sous la régence de Marie de Médicis, était, dit le duc de Saint-Simon, un petit procureur du roi de Melun, homme d'esprit et d'intrigue. Henri IV était souvent à Fontainebleau; il mourait d'envie de se fourrer dans quelque chose, mais était trop petit compagnon pour pénétrer chez les ministres. 11 se mit à faire la cour à la maréchale d'Ancre par de petits présents de fruits, l'attira par des collations à sa petite maison près de Melun, et s'insinua si bien dans son esprit qu'il devint dans la suite son principal confident. Il succéda au président Jeannin comme contrôleur général des finances. »

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