Premier écuyer de la reine mère
part de la reine, qu'elle eût moyen de parler à lui. Le roi lui dit qu'il était trop empêché à cette heure -là, que ce serait pour une autre fois, et qu'elle s'assurât qu'il l'honorerait toujours comme sa mère ; mais , puisque Dieu l'avait fait naître roi, il était résolu dorénavant de régner et de faire sa charge ; et à ces fins , qu'il ne voulait plus que la reine eût d'autres gardes que les siennes , et qu'il le lui fît savoir. Bressieux s'en alla rendre compte à la reine de son message ; et s'y étant arrêté un peu longuement sans venir congédier lesdites gardes, Vitry eut commandement de les aller désarmer : ce qu'il fit. Presles, capitaine desdites gardes, qui était dans l'antichambre, ne voulut pas obéir à Vitry , qui commença à presser les compagnons de rendre les armes; et sur la difficulté qu'ils faisaient, leur dit que le roi les ferait tous tailler en pièces , parce qu'il ne voulait d'autres gardes dans le Louvre que les siennes. Sur cette contestation, Presles battit à la porte de la chambre, et comme on n'ouvrait pas sitôt, cria qu'on les violait, qu'on les voulait désarmer. Sur quoi Catherine répondit que la reine disait qu'on obéît aux ordres du roi ; et incontinent Bressieux sortit lui-même, qui en porta le commandement de la reine audit Presles et à ses compagnons. Et Vitry y logea une douzaine d'archers du roi, et autant à l'autre avenue de la petite montée.
Le roi donna un commandement pour aller, au lendemain matin, faire défense à M. de Chartres, à Bressieux et à La Motte de plus aller chez la reine mère; et fut encore arrêté qu'on ferait, dès le lendemain, murer les portes du quartier de la reine mère , qui allait en celui du roi , et qu'elle serait servie par ses dames et officiers à l'accoutumée ; mais qu'il y aurait toujours deux gardes du roi assistants, jusqu'à ce que le roi fût établi entièrement, et eût pourvu à ses plus pressantes affaires. On envoya, le même soir, demander les clefs de toutes les chambres qui étaient au-dessous de celles du roi; et puis on envoya quelques suisses, qui allèrent rompre à coups de hache le pontlevis , qui était entre la chambre de la reine et son jardin.
Arrestation de la maréchale et de Barbin. — Disgrâce du garde des sceaux Mangot et de l'évêque de Luçon (Richelieu), secrétaire d'État.
Vitry, après avoir placé des gardes chez la reine, envoya encore d'autres archers au quartier de la maréchale, lesquels la trouvèrent encore dans le lit; et quelqu'un y fut avec eux pour saisir les coffres et empêcher que l'argent ne fût détourné. On fouilla partout pour trouver les pierreries, sans rien trouver; et parce qu'on savait 13 c
bien qu'il y en avait, on la fit lever pour fouiller dans son lit où elles furent trouvées; ce qui ne put pas être fait si paisiblement que les petits meubles et habillements qui se trouvèrent hors des coffres, ne fussent pillés ou détournés par lesdits archers, de façon qu'elle ne trouva point de bas de chausse quand elle se voulut vêtir. Elle fut contrainte d'envoyer demander à son fils, qui était retenu prisonnier en un autre endroit, s'il n'avait point un écu sur lui pour en envoyer acheter. Ce pauvre petit garçon lui envoya quelques quarts d'écu qu'il trouva en sa pochette, dont on ne lui sut acheter qu'un bas de toile. Et comme il pleurait chaudement, et que celui qui faisait le message lui disait qu'il s'armât de patience, et qu'il se consolât, il répondit qu'il fallait bien qu'il prît patience , parce qu'il voyait qu'il était né pour porter les péchés et l'orgueil de son père.
Fiesque 1 ayant su quelque temps après que cet enfant était assez mal traité des archers, et
1. Le comte de Fiesque était de la maison de l'illustre Fiesque, qui périt en tombant dans la mer, au moment de la conjuration si secrètement concertée pour le faire souverain de sa république. Celui-ci était écuyer de la reine régnante. « 11 avait, dit Pontchartrain, une méchante chambre dans le Louvre , et quelques jours auparavant la maréchale d'Ancre lui avait fait recevoir un grand affront, l'ayant fait chasser de la présence du roi et de la reine contre le gré du roi même, ce que le maréchal avait ainsi fait faire, parce que de Fiesque avait parlé au roi à son désavantage. »
qu'il ne voulait plus manger pour mourir de déplaisir, mû de compassion et de ce qu'il était filleul du feu roi , pria le roi de le lui bailler en garde , et se contenter de sa réponse, ce que le roi lui accorda. Il alla donc prendre le garçon, et trouvant qu'on lui avait ôté son chapeau et son manteau, lui donna le chapeau de son laquais, et l'emmena dans le Louvre dans sa chambre, où la petite reine lui envoya des confitures. Et aucuns ajoutent qu'elle le fit amener, et lui dit qu'elle avait appris qu'il dansait bien, et qu'elle voulait qu'il dansât en sa présence. Ce pauvre garçon, malgré toute sa douleur, ne laissa pas de danser, pour avoir plus de moyen d'en tirer quelques gratifications f.
La maréchale disait à ceux qui la gardaient : « Eh bien! on a tué mon mari; n'est-ce pas assez de se contenter qu'on me permette de me retirer hors du royaume? »
Messieurs Aubry et Le Bailleul allèrent dans l'antichambre où elle était , laquelle , suivant leur commission , ils ouïrent sur ce qui était de ses bagues et autres moyens : elle leur dit qu'elle avait
1. Cet enfant se retira en Italie, où il vécut, paisible et obscur. « Le maréchal cT Ancre avait un fils d'environ treize ans, qu'on laissa aller en Italie où il est mort jeune. 11 y pouvait avoir quinze ou seize mille livres de rente , de ce que son père et sa mère y avaient envoyé durant leur faveur. » — Tallemant des Réaux.
encore ses perles, savoir : un tour de cou de quarante perles de deux mille livres la pièce, et une chaîne de cinq tours de perles, de cinquante livres la pièce , et qu'en tout il y en avait pour plus de cent vingt mille écus, lesquelles elle enveloppa dans du papier et les fit cacheter en sa présence, les priant de les rendre es mains propres du roi , comme ils firent. Au reste elle leur parla avec tant d'assurance, comme si elle n'eût eu appréhension quelconque, et les pria de contribuer ce qu'ils pourraient à son innocence , disant qu'elle espérait encore de revenir en faveur, et qu'il n'y avait charge à laquelle ils ne pussent aspirer en ce cas-là, jusques à leur offrir deux cent mille écus de présent. L'un d'eux dit : « Eh bien ! madame, si nous vous eussions regardée il y a quinze jours, comme nous faisons en cette heure, vous vous en seriez offensée et eussiez dit qu'on vous ensorcelait. — Oh! dit-elle, j'étais folle en ce temps-là1. »
De là, ces messieurs s'en allèrent au petit logis du maréchal, où ils trouvèrent encore pour deux millions et cinq cent mille livres de bonnes res-
1. La maréchale, qui avait les superstitions de son pays et de sa condition native, croyait à la gettatura, et ne voulait pas être regardée, « Comme elle était mal saine, dit Tallemant, elle imagina être ensorcelée , et de peur des fascinations , elle allait toujours voilée, pour éviter, disait-elle, gli guardatori. On se servit de cela contre elle dans son procès. »
criptions. Ils furent aussi à Marmoustier , chez le frère de la maréchale , qui prévit Forage et se sauva; ils n'y trouvèrent rien qui vaille, tout ayant été pillé avant leur venue. Enfin ils vinrent chez Barbin, contrôleur général, qu'ils ouïrent sur les moyens du maréchal. M. OUier vint révéler qu'il avait quelques coffres en garde, et entre autres meubles sauvés, on trouva deux chandeliers d'or massif, et deux douzaines d'assiettes d'or, aussi une robe couverte de diamants , et autres choses précieuses.
Les ministres qui servaient 'sous le maréchal d'Ancre et la reine mère sentaient bien que la catastrophe ne pouvait manquer de les atteindre. Ils étaient trois principaux, Barbin, contrôleur général, Mangot qui avait les sceaux, et M. de Luçon \ dès lors confident favori de la reine mère. Au premier bruit de ce qui se passait. Barbin voulut sortir et aller voir au Louvre ce que c'était; mais étant sur le pas de la porte de son logis, et lui ayant été dit par M. Hennequin, qu'il ferait mieux .d'attendre un peu davantage que de s'aller hasarder sans savoir ce que c'était, il rentra en son logis, et peu après de ressortir et s'alla cacher dans les écuries de la reine, où se rendirent
1. Depuis, le cardinal de Richelieu, premier ministre de ce même Louis XIII, qui le chassa si durement après la mort du maréchal d'Ancre.
aussi MM. Mangot et de Luçon. Ils y furent tous trois assez longtemps en un petit cabinet, d'où ils envoyèrent Bragelonne vers la reine, lequel fit tant qu'il entra vers elle et lui dit ce dont il avait charge. À quoi elle répondit que , pour Barbin, elle tâcherait de faire pour lui ce qu'elle pourrait; et pour Mangot et Luçon qu'elle ne savait que lui dire.
M. Mangot fut le premier qui se hasarda d'aller au Louvre, et étant dans la cour, voulant prendre le chemin du quartier de la reine, Vitry lui dit qu'il fallait savoir si le roi l'aurait agréable; et ayant fait un tour ou deux avec lui dans ladite cour, le laissa là et s'en alla faire sa charge, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ledit Mangot s'y promena longtemps tout seul, mâchant quelque chose qu'il avait en la bouche, et cependant envoya demander au roi s'il aurait pour agréable qu'il l'allât saluer. Le roi lui fit dire que non; ains lui envoya commander, par le fils de M. de Loménie, qu'il allât requérir les sceaux. Il ressortit donc incontinent et les alla prendre chez lui.
On envoya chez Barbin le président Aubry avec M. de Castille, intendant des finances, pour se saisir de sa personne et de sa maison, y faire inventaire des meubles. Visite faite de ses papiers, interrogé s'il n'en n'avait pas sur lui, il répondit qu'on le traitait bien cruellement. Et lui ayant
montré que c'était de leur charge, et qu'ils ne s'en pouvaient dispenser, il dit qu'il en avait véritablement, mais qu'il n'était pas raisonnable qu'il leur exposât ses secrets. Ils lui dirent qu'il leur exhibât hardiment, qu'en sa présence ils en feraient un paquet, et le cachetteraient sans le voir, et l'enverraient au roi. Il vida donc ses pochettes, et en ayant tiré dehors les papiers , ils furent cachetés et envoyés au roi. Il s'y trouva entre autres choses deux comptants , signés Richelieu J et scellés du grand sceau ; l'un de quarante mille livres , l'autre de trente-six mille. Il dit que le roi savait ce que c'était; et qu'il y avait longtemps qu'il avait luimême demandé congé à la reine, parce que ce maréchal n'était plus supportable ; dont la reine s'était fort courroucée contre lui, d'appréhension de se voir abandonnée.
M. de Luçon, qui était chez Bressieux, se résolut aussi d'aller au Louvre, tenter s'il pourrait être admis avec les autres secrétaires d'État. Il y fut donc, et après avoir été assez longtemps éloigné du roi, en peine de trouver aucun qui se voulût entretenir avec lui, il se hasarda d'approcher du roi, qui était sur la table de son billard, lequel le voyant venir, se mit à crier : « Eh bien! Luçon, enfin me voilà hors de votre tyrannie. » Il voulut