‹ Assassinat du maréchal d'AncreChapitre 3 sur 12 · L'évoque de Luçon · texte numérisé non relu

L'évoque de Luçon

répliquer, mais le roi lui dit : « Allez, allez; ôtezvous d'ici. » Finalement, il fit dire au roi que Sa Majesté savait qu'il y avait plus de quinze jours qu'il avait instamment demandé son congé, voyant le désordre où l'on s'en allait; il désirait savoir ce que le roi lui voulait commander. Le roi lui fit dire que, pour lui, il pouvait être en son conseil si bon lui semblait, ou comme évêque, ou comme conseiller d'État; mais pour la charge de secrétaire, qu'il en avait disposé et l'avait rendue à M. de Villeroy, et qu'à cette fin il eût à aller quérir tous les papiers, lesquels il rapporta aussitôt après, et voulut entrer au conseil. Maïs il n'y osa jamais prendre place , et ne bougea de derrière la porte , où il s'entretenait avec M. Miron.

M. Mangot revenant avec les sceaux, les pensait aller rendre lui-même au roi, mais quand il fut au bas du grand escalier qu'il commençait à monter, Vitry qui venait derrière, lui cria : « Où allezvous, monsieur, avec votre robe de satin? Le roi n'a plus que faire de vous. » Il répondit que le roi lui avait commandé de lui rapporter les sceaux, ce qu'il faisait. On le laissa aller jusqu'à la grande salle où on le laissa attendre fort longtemps, pendant lequel on demanda au roi s'il voulait qu'on lui allât quérir les sceaux; mais il dit qu'il voulait attendre M. de Villeroy, qui était allé dîner quelque part dans le Louvre avec M. le président Jean-

iiin. Et, sitôt qu'ils furent arrivés, le roi commanda à M. de Luynes d'aller quérir lui-même les sceaux, ce qu'il fit, et les rapporta au roi avec les clefs, qui les fit bailler à Armagnac pour les garder, disant : « A cette heure que nous aurons les sceaux, nous aurons de la finance. Je les donnerai à un, qui est mon bon serviteur. » (Il les donna le lendemain à du Vair. )

Et ledit Mangot fut conduit par des archers à la chambre de Vitry, d'où il ne bougea de tout le jour, jusqu'à cinq heures du soir, qu'il se retira chez lui. Tandis qu'il était dans la grande salle, M. de Villeroy et le président Jeannin passèrent par là venant de dîner; et comme il en fut averti, il s'alla mettre à une des fenêtres qui regardent sur la cour des cuisines, pour les laisser passer sans les voir.

La cour et le parlement félicitent le roi.

M. de Villeroy arrivant au Louvre devant Sa Majesté, le roi l'embrassa et lui dit que puisqu'il avait plu à Dieu de le délivrer des mains du maréchal d'Ancre, et le remettre en liberté, il le rétablissait, lui, en la charge qu'il avait exercée sous le feu roi son père, et se déchargeait sur lui, sur le président Jeannin et autres anciens officiers, de toute

la conduite de son royaume. Ledit sieur président Jeannin et les sieurs de Gèvres, Loménie, Seaux, Pontchartrain , Pont-Carré , y vinrent aussi , et se mirent à travailler, d'un côté , aux dépêches plus pressées, et de l'autre à délibérer des autres affaires.

Monsieur, frère du roi, se vint réjouir avec Sa Majesté de son heureuse délivrance; M. le Comte1 le suivit de bien près , disant avoir plus de part au contentement et en la généreuse action de Sa Majesté, que la plupart des autres, parce qu'il était de la maison , prince du sang de France, et que le maréchal ne tendait que d'en éteindre la race. Sur quoi le roi lui dit qu'il était véritablement de la maison, mais que lui en était le maître, et, comme tel, il l'aurait toujours en recommandation, et les caressa grandement l'un et l'autre. M. le cardinal de Guise, qui était au jeu de paume, monta aussi à cheval, et courut au Louvre. M. de Nemours, le chevalier de Vendôme, et tous ceux de la cour, grands et petits , en firent de même , portant à Sa Majesté toute sorte de témoignages de réjouissance et de contentement, avec telle affluence, que la grande galerie n'était presque pas capable pour les recevoir tous. Le roi , pour éviter

1. Le comte de Soissons, prince du sang. On l'appelait M. le Comte, comme on appelait le prince de Condé, M. le Prince, et le duc d'Enghien, M. le Duc.

la foule , fut contraint de monter sur son billard , où il fit monter avec lui Monsieur et M. le Comte. Le cardinal de Guise et M. de Nemours s'offrirent pour aller quérir M. du Maine. Le roi les remercia , fit partir tout à l'heure un des siens , nommé M. Martin, pour en aller porter l'avis à M. du Maine.

Le colonel d'Ornano avait eu commandement de s'en aller à la Bastille, défendre à Vaulsay, qui en était gouverneur, d'y laisser entrer aucune personne du monde, sans exprès commandement du roi; mais ledit Vaulsay s'étant trouvé au Louvre, fut mandé par Sa Majesté, et enquis s'il n'avait pas toujours été fidèle à Sa Majesté, et s'il ne le voulait pas être à l'avenir ; et ayant répondu que oui, il prêta de nouveau serment au roi, après lequel Sa Majesté lui dit : « Allez donc faire votre charge à la Bastille, et n'en répondez qu'à moi tout seul. » Il y eut quelques changements d'aucuns de la garde de la Bastille ; et y avait-on envoyé quelques compagnies de surcroît, mais elles furent bientôt rappelées.

Le colonel d'Ornano eut aussi le commandement d'aller au parlement, où il trouva qu'il était déjà levé, et que les présidents étaient au bureau des eaux et forêts, avec plusieurs qui avaient déjà appris la nouvelle par deux exempts des gardes. Il y entra, et leur dit de la part du roi que Sa Majesté avait

fait tuer le maréchal d'Ancre pour se mettre en liberté; et comme il s'assurait qu'ils seraient toujours de la même volonté à lui rendre leur Adèle service qu'ils lui avaient témoignée par ci-devant, ils se pouvaient aussi assurer qu'il leur serait toujours bon roi. M. le premier président fit la répartie au nom de la compagnie, et accourut lui-même au Louvre, à pied, pour ne pouvoir pas trouver de carrosse en cette confusion.

En ce concours universel, presque tous les officiers allèrent au Louvre, entre autres le prévôt des marchands, lequel, au sortir de chez le roi, s'en alla chez la reine ; et elle lui dit : « Laissez-moi en repos, je vous en prie, et faites tout ce que le roi vous commandera. » M. Servin , avocat général , y fut aussi, et le procureur général, et séparément le] premier président, assisté de quelques autres messieurs1, auxquels le roi dit qu'il fallait se réjouir de ce que Dieu l'avait délivré de l'entreprise que le maréchal avait faite sur sa personne , comme sur son État, pour laquelle il l'avait fait tuer, et qu'à cette heure il était roi.

Cependant la princesse de Conti, laquelle était accourue toute déshabillée à la chambre de la reine à la première nouvelle qu'elle eut de cet ac-

1. Messieurs était un terme générique pour désigner les conseillers au parlement, les avocats et les greffiers n'ayant que le titre de maîtres.

rident, et laquelle, n'étant qu'en jupe, n'osait pas se présenter devant le roi sans être habillée, envoya prier M. de Luynes de venir parler à elle, ce qu'il fit. Elle fit ses remontrances avec tous les artifices à elle possibles, pour le porter à persuader le roi de se laisser voir à la reine sa mère. Toutefois elle n'y avança rien, et s'en retourna chez la reine, attendant de tenter derechef, comme elle fit par après cinq ou six fois , si elle pourrait obtenir cette grâce du roi; mais le roi ne la voulut pas seulement voir venant pour ce sujet, et lui fit dire que si elle venait de son chef, elle serait la bienvenue, comme elle fit enfin, sans oser parler de la reine, attendu les défenses, et elle fut reçue avec le meilleur accueil du monde.

Après le dîner du roi , le cardinal de La Rochefoucauld vint saluer Sa Majesté, et voyant qu'on lui parlait d'affaires à tous moments , et qu'on la détournait de l'entretien qu'elle avait avec les jeunes seigneurs qui étaient nourris auprès d'elle, il dit à Sa Majesté qu'elle serait bien autrement empêchée, dorénavant, qu'elle n'avait été jusqu'à cette heure , et qu'elle s'en pouvait assurer. A quoi le roi répondit : « Non. J'étais bien plus empêché de faire l'enfant que je ne suis à toutes ces affairesci; » et parlant à je ne sais quel autre, ajouta : «L'on m'a fait fouetter les mulets six ans durant aux Tuileries ; il est bien temps que je fasse ma

charge. » Le roi s'amusait alors à jouer de l'épinette sur la table, et pensait à autre chose. « Que faites-vous là, sire? » Il répondit : « Je fais l'enfant. »

Tout ce qu'il y avait de noblesse à la cour fut tout le jour à l'entour du roi, dont non-seulement la galerie était remplie , mais aussi tout le Louvre ; de sorte que la presse le contraignit de se remettre comme il était le matin , sur son billard , où il disait qu'il était bien aimé des Français, puisqu'il avait communiqué son dessein à plus de vingt personnes, dont aucune n'avait averti le personnage, et racontait les particularités de son entreprise et de tout plein d'autres qu'il avait faites auparavant , sans qu'elles eussent réussi, et même d'une qu'il avait faite lors du voyage de Saint-Germain en Laye, de s'en aller à Rouen, et là mander ceux qui seraient ses serviteurs; d'une autre, pour aller à Amboise et y faire de même ; d'une troisième , dans son cabinet des armes, où c'est que devait arriver le maréchal , qu'il avait invité de venir voir un matin les petits canons dont il s'était servi pour battre les forts dans les Tuileries, pendant qu'il ne pouvait pas aller à l'armée ; disant que son dessein était, en le tenant dans ledit cabinet, de se faire dire par du Glu seaux qu'il avait oublié deux ou trois petits canons qui étaient demeurés en bas de la galerie, lesquels il ferait semblant

d'aller faire venir, et le laisserait dans ledit cabinet, où Vitry et les siens se pouvaient saisir de sa personne sans que Sa Majesté y fût présente ; d'une cinquième, le matin, en jouant au billard, où il avait fait tout ce qu'il avait pu pour le faire jouer et l'amuser, attendant que les compagnons fussent venus, mais il ne leur donna pas ce loisir ; et, finalement, celle du dimanche, s'il fût venu au Louvre lorsqu'il y était attendu; mais il n'y vint point, parce qu'il avait pris quelque médicament.

Le roi racontait encore diverses actions du maréchal , grandement impudentes et indiscrètes. L'une, quand, pour jouer au billard, il se couvrit devant Sa Majesté, et après lui disait : « Sire, Votre Majesté me permettra bien de me couvrir. » Cependant il l'avait déjà fait; et que Sa Majesté n'avait pas laissé de lui dire, assez longtemps après : « Oui , couvrez-vous. » Mais qu'après qu'il fut sorti, il avait bien dit aux compagnons : « Avez-vous vu comme il s'est couvert? » Une autre, du même jour ou du précédent, quand il était allé s'asseoir, au conseil des dépêches, dans la chaise du roi, et y commandait à la baguette les secrétaires d'État de lire, les uns après les autres, les dépêches nécessaires, chacun en son appartement (département), et y donnait son approbation ou réprobation, à sa fantaisie. Une troisième, un jour ou deux auparavant, que le roi demeura deux ou

trois heures tout seul dans sa chambre, la porte ouverte, le maréchal venant, amena avec lui deux cents gentilshommes, lesquels ressortirent avec le maréchal, laissant le roi tout seul. Une quatrième , d'avoir parlé de quelque action de Sa Majesté , qui semblait trop puérile, qu'elle mériterait le fouet. Une cinquième, au voyage de Normandie, qu'étant à Magny, après avoir été longtemps assis sans parler, devant le feu , tout rêveur, il s'écria tout d'un coup, disant à part soi : « Non, je veux voir jusqu'où la fortune peut pousser un homme. » Une sixième, du jour précédent, étant endormi dans une chaire, le précepteur de son fils y entra, et lui, s' éveillant en sursaut, s'écria : « Je voudrais être mort, fussé-je trois pieds sous terre! » tant il avait l'esprit agité. Une autre, du jeudi précédent, qu'un du conseil l'étant allé voir, il lui dit que le peuple de France n'était pas ce qu'on pensait; d'autant qu'encore qu'ils disent tous les maux du monde de lui, néanmoins il n'allait nulle part dans les provinces, qu'aussitôt tous les officiers ne lui vinssent faire des harangues comme au roi. Une autre, lors de la venue de M. de Nemours, lequel, après les premiers compliments, lui dit que si, pendant son séjour à la cour, il avait besoin de son assistance, il la lui départirait très-volontiers : à quoi il ne répondit rien , mais après être séparés, il dit : « Pardieu! M. de Nemours a bon

temps de m'oflrir son assistance ; et ne pense-t-il point qu'il a plus besoin de la mienne que moi de la sienne? » Et finalement, d'une pique qu'il avait eue avec M. de Luynes, et qu'il avait dit : « Monsieur de Luynes, je m'aperçois Lien que le roi ne me fait pas bonne mine ; mais vous m'en répondrez. »

Au palais, on assembla les chambres du parlement pour aviser à ce qui serait trouvé nécessaire en cette occurrence; et, comme elles étaient assemblées, on vint dire de la part du roi que Sa Majesté désirait qu'on députât vers elle quelques présidents et conseillers en petit nombre. On députa trois présidents et sept ou huit conseillers, lesquels trouvèrent le roi dans la galerie , qui leur dit qu'il s'assurait tant de leur fidélité , qu'il voulait se conduire par leur conseil aux affaires plus importantes, et qu'il les avait mandés pour prendre leurs avis sur quelque chose qui s'était présentée, et, pour cet effet, qu'ils s'en allassent au cabinet où son conseil était assemblé, et ils apprendraient que c'était. Ils y allèrent, et on leur dit qu'il y avait deux choses sur lesquelles le roi désirait avoir leur avis. L'une, s'il fallait faire le procès au corps du maréchal d'Ancre ; l'autre , s'ils estimaient nécessaire que le roi envoyât des lettres du grand sceau au parlement et aux provinces sur le

sujet de ce qui s'était passé. A quoi, après s'être 13 d

retirés à part , et en avoir conféré ensemble , par congé de messieurs du conseil, ils répondirent que, puisque le maréchal était mort et qu'il n'y avait rien à craindre de sa part, la clémence du roi serait toujours louable de se contenter de cela, sans approfondir davantage les crimes par lui commis. Outre que, puisque le roi même l'avait fait mourir , le seul aveu de Sa Majesté couvrait tout autre manque de formalités, même en chose si notoire ; autrement , ce serait révoquer en doute la puissance du roi1. Et pour le second point, que la qualité dudit maréchal n'était pas de cette considération qu'il y fallût tant de cérémonie , que d'y user des lettres patentes comme si c'était quelque grand prince , et que de simples lettres de cachet semblaient être suffisantes; et après se retirèrent, et leur avis fut trouvé bon, et suivi pour cette heure-là.

Cela fait, au coucher du roi, on lui vint demander la dépouille de ce misérable.

Vitry eut pour sa part la charge de maréchal de France , la baronnie de Lésigny et sa maison à Pa-

1. Cette toute-puissance du roi n'existait pas, même sous la monarchie absolue. L'assassinat du maréchal d'Ancre était un crime. L'excuse souvent répétée dans cette relation, que les autres moyens n'étaient pas sûrs, qu'on ne pouvait se borner à arrêter le maréchal, est pitoyable. Louis XIII avait fait arrêter, dans le Louvre même, M. le Prince, qui avait toute la cour et tout le peuple et tous les parlements en sa faveur.

ris, et les chevaux de son écurie, lesquels furent enlevés clés le lendemain matin. Le sieur Geran , qui avait un brevet de la première charge de maréchal vacante , fut un peu malcontent de n'y pas avoir été reçu par la mort de Concino ; mais on lui dit que ce n'était point une vacance ordinaire, et qu'il n'était pas raisonnable que Vitry eût tué Concino pour lui , et pour s'en exclure soimême1. M. de Luynes eut la charge de premier gentilhomme de la chambre, et la lieutenance générale pour le roi en Normandie , avec le Pont de l'Arche. M. le chevalier de Vendôme recouvra le château de Caen , que le feu roi lui avait baillé et que ledit maréchal lui avait ôté ; et demanda l'abbaye cle Marmoustier. L'évêque de Rayonne demanda l'archevêché de Tours. Ces deux bénéfices étaient au frère de la maréchale , qui aima mieux les résigner, se réservant mille écus de pension sur chaque pièce, avec lesquels il espérait vivre

1. Vitry fut fait maréchal le jour même. Le roi le nomma en même temps conseiller d'épée au parlement de Paris , pour le mettre à l'abri de toutes poursuites. Ce bâton acheté par un assassinat révolta les généraux et les courtisans. Le garde des sceaux du Vair, qui venait de rentrer en fonctions après la mort du maréchal d'Ancre, ne put dissimuler son mépris, quand Vitry fut lui faire sceller ses provisions. Comme M. de Thémines avait été fait maréchal fort peu de temps auparavant, pour avoir arrêté le prince de Condé, M. de Bouillon disait qu'il rougissait d'être maréchal depuis que le bâton était devenu la récompense des sergents et des assassins.

plus aisément hors du royaume. D'autres ont eu le marquisat d'Ancre1, et tout le reste qu'on a pu découvrir çà et là. Persan, beau-frère dudit Vitry, eut la capitainerie de la Bastille , dont il prit possession seulement trois jours après. Du Hallier, propre frère de Vitry, eut la charge de capitaine des gardes 2 : et ayant appris que l'apothicaire dudit maréchal avait un de ses coffres, qui avait été saisi par les commissaires du quartier, au commandement du lieutenant civil, le roi le lui donna, quoi que ce fût, et, y étant allé, on y trouva une boîte de pierreries du prix de vingt mille écus.

Le peuple déterre le cadavre du maréchal.

Le lendemain, 22 avril, dès les sept ou huit heures du matin, quelqu'un ayant montré l'endroit, dans l'église Saint-Germain l'Auxerrois, où l'on avait enterré ledit maréchal , il y eut plusieurs qui le voulurent venir voir, et qui donnèrent sujet à d'autres d'y aller prendre garde. Le premier désordre fut de ceux qui allaient cracher sur cette tombe et trépigner des pieds là-dessus :

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