‹ Assassinat du maréchal d'AncreChapitre 5 sur 12 · M ASSASSINAT · texte numérisé non relu

M ASSASSINAT

pause, et lui dirent toutes sortes de pouilles qu'on se pouvait imaginer ; et, sans les archers des gardes du corps qui étaient à la porte pour le garder, on Fallait enfoncer et piller toute sa maison. On lui fit voir tout ce spectacle par une fenêtre, dont il eut une belle peur. De là ils traînèrent le corps, ne cessant pas de le battre à coups de bâtons et de pierres, jusqu'au bout du pont Neuf, près d'une potence qui y avait été plantée un mois ou deux auparavant, par le commandement dudit maréchal, contre ceux qui n'étaient pas de son haleine1.

Il se trouva parmi ce peuple quelques laquais des Écossais qui avaient été exécutés à mort à sa poursuite, lesquels furent des premiers et des plus hardis à faire la proposition de le pendre à ladite potence. Un grand laquais qui avait été au service du maréchal (qui en était sorti depuis quinze ou vingt jours parce que le maréchal lui avait dit qu'il le voulait faire pendre), fut celui qui en voulut avoir l'honneur, disant que celui qui le voulait faire pendre serait pendu lui-même; et, ayant eu la préférence, fut enlevé et porté sur la potence, et l'attacha et le pendit par les pieds.

Tandis qu'il travaillait à cela, une des compa-

1. De son haleine, de son goût. Richelieu dit, en parlant de cette potence : « Il l'avait fait élever pour faire peur à ceux qui parlaient mal de lui. » Ajoutons pourtant qu'il n'y avait fait pendre personne.

gnies des gardes du roi passa sur le pont Neuf pour s'en aller entrer en garde , mais elle ne se mit point en devoir d'empêcher ce peuple d'assouvir sa furie sur ce corps; tant parce qu'ils n'en avaient pas eu le commandement , que pour être en trop petit nombre en comparaison de ce peuple. Outre qu'ils n'étaient guère marris de voir un si juste jugement de Dieu sur ce misérable; au contraire , voyant qu'il leur manquait de la corde pour l'achever d'arrêter, ils leur jetaient en passant les mèches de leurs arquebuses pour les y employer. Ce corps demeura pendu plus d'une grande demi-heure, pendant lequel temps, d'un côté, le laquais qui l'avait pendu tendit son chapeau aux assistants, leur demandant quelque chose pour celui qui avait pendu le maréchal. Ce qui fut trouvé si plausible, qu'en un instant son chapeau fut rempli de sous et de deniers, que chacun lui portait comme à l'offrande, jusques aux plus pauvres gueux et mendiants, dont tel n'avait qu'un denier en son pouvoir, qui ne laissait pas de lui porter de bon cœur, tant la haine publique était grande contre ce misérable. D'autre part, le peuple se rua derechef sur ce corps tout pendu, les uns à coups de poings, cle poignards et d'épées; d'autres lui enlevèrent les yeux, d'autres lui coupèrent le nez et les oreilles et autres parties de son corps. Après ils lui avallèrent les bras à coups d'épée et puis

lui coupèrent la tête ; et tous ces morceaux étaient portés et traînés en divers quartiers de la ville avec des cris, acclamations et imprécations horribles , dont le retentissement allait d'un bout de la ville à l'autre.

Au bruit de ces cris, la maréchale demanda ce que c'était. Ses gardes lui dirent que c'était son mari qu'on avait pendu; et elle, qui n'avait pas encore répandu de larmes1, montra s'émouvoir grandement, sans pleurer toutefois; mais elle ne laissa pas de dire que son mari était un presomptuos , un oryueillos , qu'il n'avait rien eu qu'il n'eût bien mérité; que c'était un méchant homme, et que, pour s'éloigner de lui, elle s'était résolue de se retirer en Italie à ce printemps , et avait apprêté tout son fait , offrant de le vérifier.

Comme le bruit du peuple semblait approcher du lieu où son fils était, il demanda si on ne venait pas le tuer. On lui dit que non , et qu'il était en sûreté. Il répondit qu'il vaudrait mieux qu'on le tuât, puisqu'il ne pouvait être que misérable le reste de la vie, comme il avait été depuis qu'il avait eu connaissance de la vie , même n'étant jamais approché de son père ni de sa mère, qu'il n'eût rapporté quelques soufflets pour toutes ses

1. La maréchale avait peu de tendresse. Elle était froide pour son mari, et indifférente pour ses enfants. Ni elle, ni le maréchal n'avaient songé à l'avenir de leur fils.

caresses. Les archers qui le gardaient ouvrirent les fenêtres qui donnent sur le pont , et lui firent voir ce funeste spectacle de son père pendu , afin qu'il apprît à mieux vivre.

Quand ils furent à la rue de l' Arbre-Sec, il y eut un homme vêtu d'écarlate si enragé , qu'ayant mis sa main dans le corps mort, il en tira sa main toute sanglante et la porta à sa bouche pour sucer le sang et avaler quelques petits morceaux qu'il en avait arrachés ; ce qu'il fit à la vue de plusieurs honnêtes gens qui étaient aux fenêtres. Un autre eut moyen de lui arracher le cœur, et l'aller cuire sur les charbons et manger publiquement avec du vinaigre. Ce peuple impatient, et ne pouvant être plus longtemps en un lieu, dépendit le reste de ce corps , le traîna jusqu'en Grève , où ils le rependirent à une autre potence, que ledit maréchal y avait fait planter, et y pendirent par le même moyen une grosse poupée qu'ils avaient faite avec le linceul clans lequel il avait été enterré, pour représenter la maréchale en effigie ; puis s'en allèrent encore le traîner jusqu'à la Bastille, où ils lui ôtèrent les entrailles; et en ayant brûlé une partie, traînèrent le reste au faubourg Saint-Germain , devant sa grande maison et devant celle de M. le Prince ! où ils lui arrachèrent quelque autre partie

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