‹ Assassinat du maréchal d'AncreChapitre 6 sur 12 · Le prince de Condé · texte numérisé non relu

Le prince de Condé

d'autour du cœur et la brûlèrent. Après, firent encore quelques tours de ville repassant par le pont Neuf, brûlèrent quelque autre partie devant la statue du feu roi, et allèrent achever de brûler tout le reste du corps en Grève , devant l'hôtel de ville , dont le feu ne fut composé que de potences qu'ils avaient brisées, et jetèrent les cendres en l'air, afin que les éléments eussent part à la sépulture; d'autres gardèrent les cendres et les vendirent le lendemain un quart d'écu l'once; et finalement s'en revinrent mettre le feu à la potence où il avait été premièrement pendu.

Le samedi 13, on reçut des nouvelles de divers endroits du royaume, où l'allégresse avait été nonpareille de la mort de ce monstre , et nommément de plusieurs villes où l'on avait fait des effigies dudit maréchal et les avait-on traînées par la ville, des feux de joie et autres réjouissances qui avaient duré des journées et des nuits tout entières. Et dehors le royaume, qu'en Hollande, durant vingt-quatre heures, jour et nuit, on n'avait cessé de boire à la mode du pays; en Angleterre, de faire des feux de joie encore que le roi fût absent, car il était allé en Ecosse; et en Piémont, que le prince Maggior avait été sur le point de prendre la poste et de s'en venir en France à l'heure même.

Départ de la reine mère.

Le lundi 1er mai, la reine envoya demander au ïoi cinq ou six choses, mises par écrit en un papier, dont M. de Luçon fut le porteur : 1° que le roi lui permît de se retirer à Moulins ou autre ville de son apanage ; 2° qu'elle pût savoir qui l'accompagnerait; 3° que le roi lui baillât absolu pouvoir dans la ville où elle se retirerait; 4° qu'elle sût si elle jouirait de tous ses apanages et appointements, ou de quelle portion d'iceux, pour régler sa dépense sur le pied de ce qu'il lui serait assuré; 5° et qu'elle pût voir le roi avant que partir. D'autres ajoutent qu'elle demanda encore la vie de Barbin.

Le roi lui fit répondre par écrit aussi : que s'il avait différé de la voir durant quelques jours, il en avait porté autant et plus de regrets qu'elle, mais que l'état de ses affaires ne l'avait pas permis. Qu'il n'avait pas délibéré de l'éloigner, ains de lui faire clans quelques jours autant de part dans ses affaires qu'il lui serait possible ; mais qu'au cas qu'elle fût si résolue de se retirer : 1° qu'elle le pourrait faire aussitôt qu'il lui plairait, soit à Moulins, ou telle autre ville de son royaume qu'elle voudrait choisir; 2° qu'elle ne serait accompagnée

que de ceux qu'elle voudrait; 3° qu'elle aurait tout pouvoir absolu, non-seulement dans la ville de sa résidence, mais dans toute la province où elle se trouverait située ; 4° qu'elle pourrait vivre de tous ses apanages et appointements, et que, quand cela nalui suffirait, on lui en baillerait davantage, jusqu'à s'incommoder plutôt qu'elle n'eût contentement; 5° que le roi la verrait infailliblement avant son départ; 6° et, pour le regard de Barbin, qu'il verrait à lui donner contentement.

La reine témoigna d'être fort contente et satisfaite des réponses du roi, et se résolut à l'heure même de partir le mercredi ensuivant, et de s'en aller à Blois en attendant que la maison de Moulins fût réparée. Le roi le trouva bon, et résolut aussi en même temps de s'en aller le même jour au bois de Vincennes avec la reine sa femme , et d'y demeurer quelques jours, pour avoir moyen de faire nettoyer le Louvre; et, à ce que disent quelques-uns, pour faire visiter exactement partout, afin d'être mieux assuré qu'aucun scélérat maréchaliste n'y eût mis de la poudre en quelque coin ou préparé autres méchancetés. Et toutes choses furent disposées de part et d'autre pour le départ.

La reine mère envoya encore M. de Luçon vers le roi pour l'avertir de ce qu'elle lui voulait dire, et savoir quelle réponse on lui ferait; et pour le

mieux concerter, elle envoya par écrit toutes les paroles qu'elle désirait prononcer. Le roi les fit voir en son conseil , et de l'avis d'icelui fit coucher par écrit la réponse, et la lui fit montrer avant que d'aller chez elle.

Sitôt que le roi eut dîné, il descendit par la montée du quartier de la reine régnante et entra dans la chambre de la reine mère. Il était accompagné de Monsieur, de MM. de Luynes, de du Hallier et de fort peu d'autres personnes. La reine mère vint aussitôt vers lui, et commençant, non par le mot de « mon fils , » qu'elle avait fait écrire dans son papier, ains par celui de « monsieur, » lui dit :

« Monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu pour m'acquitter dignement de la régence et administration que vous m'avez commise de vos affaires et de votre État ; si le succès n'en a été si heureux que j'avais désiré, et s'il y est advenu aucune chose qui n'ait été si conforme à vos intentions, et qui ne vous ait contenté, j'en suis bien marrie. Je suis bien aise que vous ayez repris vous-même la conduite de votre État , et prie Dieu de bon cœur que ce soit avec toute sorte de prospérité. Je vous remercie de la permission que vous m'avez baillée de me retirer à Blois , ensemble des autres choses que vous m'avez accordées. Et vous prie d'avoir agréable ce que j'ai fait pour vous jusqu'à présent,

de vous souvenir de moi, et de m'ôtre bon fils et bon roi. »

Le roi répondit :

« Madame, j'ai su que vous avez apporté toute sorte de soins et d'affection en la conduite que vous avez eue de mes affaires, et que vous y avez fait tout ce que vous y avez pu. C'est pourquoi je l'ai eu pour agréable, et je vous en remercie bien fort, comme étant content et très-satisfait. Vous avez voulu aller à Blois; je l'ai trouvé bon, puisque vous le désirez. Mais quand vous eussiez voulu demeurer à la cour, je vous y eusse toujours donné la part que vous devez avoir en la direction de mes affaires, et serai toujours prêt à le faire quand vous voudrez. Et, en toutes façons, je ne manquerai jamais de vous honorer, de vous aimer, et de vous obéir comme fils en toutes les occasions qui s'en présenteront. »

La reine dit encore : « Monsieur , lorsque la maison de Moulins sera réparée, ne trouverez-vous pas bon que je puisse m'y retirer ? » Le roi lui dit : « Madame , vous pourrez faire comme il vous plaira, et quand Moulins ne vous agréerait, vous pourrez choisir telle autre ville de mon royaume que bon vous semblera, et partout vous aurez le même pouvoir que moi. » La reine ajouta : « Monsieur, je vous ai fait prier pour Barbin ; s'il y a eu du mal en son administration , ce n'est pas

lui proprement qui en est coupable, je vous prie de le faire mettre en liberté. »

Le roi se trouva un peu surpris, car il n'avait pas prévu cette demande, et ne s'y était pas apprêté. Il se retira donc un pas ou deux en arrière, et après y avoir un peu pensé, lui dit : « Madame, je vous ai déjà fait dire que je verrais de vous donner contentement pour son regard, comme je ferai en toute autre chose. »

Lors la reine ne pouvant plus retenir ses larmes et pleurant chaudement, s'approcha du roi et le baisa à la bouche sans l'embrasser. Et le roi, qui avait été bien constant durant toute cette entrevue, se retira, mais ce ne fut pas sans répandre quelques larmes. Monsieur s'approcha en même temps et fit sa harangue fort courte. La reine, toute fondue en larmes , ne pouvant presque parler, fit une courte repartie, et l'embrassant le baisa par deux fois, et après il suivit le roi.

Monsieur de Luynes la salua, et elle le tira à part et parla à lui, disant : « Vous savez bien, monsieur de Luynes, que je vous ai toujours aimé : tenez-moi toujours aux bonnes grâces du roi. » Et disait-on que c'était principalement pour lui recommander le roi, et qu'entre autres choses, elle lui avait recommandé Barbin. Et de fait, elle eut le soin, en partant, d'envoyer dire audit Barbin, au for l'Évoque, où c'est qu'on l'avait conduit,

qu'elle avait encore parlé pour lui et qu'il eût bon courage.

La reine sortit donc de sa chambre, conduite par Bressieux et quelques gardes qu'il y eut. Elle eut bien de la peine de fendre la presse qui était dans la cour du Louvre et de pouvoir arriver jusqu'à son carrosse , encore qu'il ne fût pas loin de la porte de la chambre. Elle partit avec force dames et seigneurs et ses gardes qui lui furent rendus au sortir du Louvre.

Quand elle fut au bout du pont Neuf, au lieu de suivre dans la rue Dauphine, dans laquelle toute la cavalerie et son premier carrosse s'étaient enfilés, elle voulut se détourner devant les Augustins et s'en alla passer par le faubourg Saint-Jacques. On disait que ce fut pour éviter de voir en passant sa maison de Luxembourg. Elle s'en allait coucher à Linas, et le lendemain à Étampes.

Procès et exécution de la maréchale.

La maréchale avait été enfermée d'abord , ainsi que nous l'avons dit, dans une chambre du Louvre. Pendant qu'on l'y conduisait, Fiesco s'était mis sur son chemin pour la voir en cet état déplorable et pour lui reprocher, comme il le fit, qu'elle lui

avait imputé d'avoir mérité d'être pendu , et l'avait fait honteusement chasser de la cour; mais elle était bien plus proche de recevoir ce traitement. Elle lui répondit : « Si je vous ai fait du bien, vous ne le pouvez pas nier, et c'est de cela que vous deviez vous souvenir et non du mal. » Et comme elle faisait difficulté de monter et d'y entrer, l'un des soldats qui la conduisaient lui cria : « Monte, monte; il n'y a plus qu'un échelon. » Mais de tout cela, elle ne s'émut nullement et n'en pleura non plus, comme si tout cela lui était indifférent. Aucuns disent qu'elle avait été rasée dès qu'elle fut en ladite chambre, mais cela n'est pas vérifié.

On la transféra de là à la Bastille , où l'on dit qu'elle était allée si mal pourvue, qu'il fallut que Mme de Persan, femme du capitaine, lui envoyât deux chemises par charité. On dit que M. le Prince en oyant parler, disait qu'il en avait pitié, estimant que ce ne fut pas elle qui fut coupable des maux de la France, ains son mari. Ladite dame de Persan l'alla visiter par charité, et la voulant faire asseoir auprès d'elle , la maréchale ne voulait jamais s'asseoir, tant elle était humiliée ; au lieu qu'auparavant, elle ne voulait pas laisser entrer clans sa . chambre les princes, les princesses ni les plus grands du royaume *.

1. Un jour que Louis XIII, enfant, jouait dans sa chambre, elle lui fit dire de cesser, parce qu'elle avait la migraine.

La nuit, à minuit, la maréchale fut traduite par du Hallier de la Bastille aux prisons du palais, sans emporter autres hardes que les habillements dont elle était habillée , un petit fagot qu'elle avait fait de son linge qui n'était guère plus gros que sa tête, et un manchon dans lequel elle avait environ quatre-vingts écus ; et tout à l'entrée, on fit l'écrou de son enregistrement dans le registre du concierge, dans lequel elle fut contrainte de signer de sa main, et pour cet etïet, posa son manchon sur la table pour signer plus à son aise; mais comme elle était attentive à son écriture, son manchon fut dérobé, en sorte qu'elle ne le put depuis retrouver. Dès qu'elle entra dans la prison, elle se mit à crier : Oimèl son perdita!

Elle avait une vieille demoiselle italienne et son apothicaire, lesquels lui avaient tenu compagnie dans la Bastille et jusque-là ; mais ils l'abandonnèrent alors , et elle fut mise dans la même chambre dans laquelle elle avait fait mettre le moine de Saint-Martin, lequel le roi avait fait élargir peu de jours auparavant.

Le lendemain matin, les chambres furent assemblées au parlement pour voir la commission que le roi y avait envoyée, aux fins de faire le procès à la mémoire et à la veuve du maréchal d'Ancre défunt , ensemble à leurs complices et adhérents. Sur laquelle, parce qu'il s'agissait de

crime envers le roi, suivant les anciennes observances, on commit deux présidents et deux conseillers, savoir : M. de Verdun , M. Séguier, M. Courtin et M. des Landes, pour informer, interroger et parfaire ledit procès.

— La relation que nous avons suivie jusqu'ici ne s'occupe plus de la maréchale d'Ancre. Les détails de son procès ont été plusieurs fois publiés. Nous reproduirons la narration du cardinal de Richelieu, qui avait connu familièrement la maréchale d'Ancre et qui devait à son mari les premiers commencements de sa fortune.

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