Sergent-major: quelque chose comme adjudant de place
son bien, se voulaient défaire de sa personne, par arrêt du 8 de juillet, ils déclarèrent son mari et elle criminels de lèse-majesté divine et humaine, pour réparation de quoi condamnèrent la mémoire du défunt à perpétuité, et elle à avoir la tête tranchée sur un échafaud, et son corps et sa tête brûlés et réduits en cendres , leur maison près du Louvre rasée, leurs biens féodaux tenus et mouvants de la couronne réunis au domaine d'icelle , et tous leurs autres biens étant clans le royaume confisqués au roi; déclarant ceux qu'ils avaient, tant à Rome qu'à Florence, appartenir à Sa Majesté comme provenus de ses deniers; déclarant en outre les étrangers incapables de dignités, offices, charges et gouvernements en ce royaume. Mais cet arrêt ne fut exécuté que contre la personne de la maréchale d'Ancre ; car leurs maisons et leurs biens passèrent tout à la fois en la puissance de leurs ennemis, qui, pour le premier degré de leur avancement s'élevèrent du premier pas sur tous les biens que, avec tant de mécontentement des peuples, de jalousie des grands, de désavantage du service du roi, d'intérêt de l'honneur de la reine, et de plaintes de Luynes même envers le roi , ils avaient amassés durant les sept années du gouvernement de la reine.
« Cela fit voir à tout le inonde qu'ils n'avaient poursuivi cette pauvre affligée que pour couvrir
leur pauvreté de ses biens; mais bien plus aux juges mêmes, dont plusieurs furent trompés, et apprirent , à leur dam et au préjudice de leur conscience qu'il ne faut point, sous la promesse d'un favori, outre-passer la ligne de la droiture dans les jugements ! ; car l'avocat général Le Bret m'a dit que les imputations que l'on faisait à la défunte étaient si frivoles et les preuves si faibles que quelque sollicitation qu'on lui fit, qu'il était nécessaire pour l'honneur et la sûreté de la vie du roi qu'elle mourût, il ne voulut jamais donner ses conclusions à la mort que sur l'assurance qu'il eut , par la propre bouche de Luynes , qu'étant condamnée le roi lui donnerait sa grâce. Et si Le Bret a été trompé par cette promesse, il est bien croyable que plusieurs autres juges l'ont été par la même voie. Mais le bonhomme des Landes, qui était un des rapporteurs, ne se laissa pas surprendre à ce ramage , mais demeura dans l'intégrité de la justice, et refusa même de s'abstenir de se trouver au jugement , quelque instance qui lui en fût faite de la part de Luynes.
« Les principaux chefs sur lesquels ils la condamnèrent furent qu'elle était juive et sorcière, dont la principale preuve était l'oblation qu'ils préten-
1. On ne peut s'empêcher, en lisant cela, de penser aux exécutions commandées par Richelieu à ses commissaires. Voy., dans cette Collection, la Conspiration de Cinq-Mars.
daient qu'elle avait faite d'un coq, et les nativités du roi et de MM. ses frères qu'ils trouvèrent dans ses cassettes.
« Il est vrai qu'on trouva chez elle la nativité de sa maîtresse et celles des princes. Il se vérifie aussi contre elle qu'au milieu de ses douleurs, elle a* fait bénir des coqs et des pigeonneaux, et appliquer sur sa tête pour trouver quelque soulagement à ses douleurs.
« On a raison de dire qu'il n'y a point d'innocence assurée en un temps où on veut faire des coupables ; car quoique, de ces deux choses, la dernière mérite louange, puisqu'elle a son fondement et ses exemples clans l'Écriture, et la première compassion pour être plutôt un vice de sa nation que de sa personne , elle ne laisse pas d'être déclarée criminelle de lèse-majesté, d'être convaincue de sortilège.
« Elle ne fut recherchée qu'en apparence pour ses crimes imaginaires, mais en réalité pour n'avoir pas refusé les libéralités de sa maîtresse. Elle eût paru innocente, si elle eût été moins riche. Ses biens lui attirèrent pour ennemis des personnes dont le pouvoir n'était pas moindre que l'avarice, qui, disposant absolument des volontés du roi, mandèrent aux juges par le duc de Bellegarde, qui les visita tous les uns après les autres pour leur donner cette impression, qu'ils n'estimaient
pas que la reine pût conserver sûrement sa vie si elle n'en était privée, et qui, contre le sentiment des plus gens de bien, pour une faute étrangère, une action de piété et la vertu de sa maîtresse, la firent condamner à la mort par arrêt.
«Quand on lui prononça sa sentence, elle fut surprise et s'écria : 0 me poverettal Car, s'assurant sur son innocence, elle n'attendait rien moins que la mort, et ne savait pas encore que toute personne qui est en la mauvaise grâce de son prince est en ce point-là seul atteinte et convaincue de tout crime dans le jugement des hommes. Elle se résolut néanmoins incontinent à la mort avec une grande constance et résignation à la volonté de Dieu.
« Sortant de sa prison, et voyant une grande multitude de peuple qui était amassé pour la voir passer : « Que de personnes, dit-elle, sont assemblées pour voir passer une pauvre affligée !» Et à quelque temps de là, voyant quelqu'un à qui elle avait fait un mauvais office auprès de la reine, elle lui en demanda pardon , tant la véritable et humble honte qu'elle avait devant Dieu de l'avoir offensé lui ôtait parfaitement celle des hommes ! Aussi y eut-il un si merveilleux effet de bénédiction de Dieu envers elle que, par un subit changement, tous ceux qui assistèrent au spectacle de sa mort noyèrent leurs yeux de larmes de pitié de cette
désolée, au lieu d'assouvir leurs cœurs de son supplice qu'ils avaient tant désiré. Mme de Nevers1 qui avait le cœur envenimé ne se put tenir de fondre en larmes, de sorte qu'on peut dire qu'elle fut autant regrettée à sa mort qu'elle avait été enviée durant sa vie. La seule vérité m'oblige à faire cette remarque,' et non aucun désir de favoriser cette femme aussi malheureuse qu'innocente, vu qu'il n'y a personne si odieuse qui, finissant ses jours en public avec résolution et modestie, ne change la haine en pitié, et ne tire des larmes de ceux môme qui auparavant eussent désiré répandre son sang. »
L'arrêt passa tout d'une voix. Richelieu ne mentionne pas, dans l'arrêt, vingt-quatre mille francs donnés à la veuve de Prouville. La maréchale ne fut donc pas condamnée uniquement comme sorcière. Malgré ses anciennes fautes, tout le monde la plaignait. On commençait à sentir l'odieux de cet assassinat, de cette curée, et de cet acharnement des meurtriers sur la veuve et le fils de leur victime. De Luynes ne rougit pas de faire solliciter les juges pour obtenir la condamnation ; et le roi, après l'exécution, voulant aussi avoir sa part des dépouilles du maréchal, réclama des biens qu'il avait à Rome. Tout cela est plein d'horreur. Il y eut un scélérat
1. Mme de Nevers avait eu beaucoup à se plaindre du maréchal; mais, quand il mourut, elle était en révolte ouverte contre le roi.
subalterne qui crut faire sa cour en accusant la reine mère. Ces détails, racontés par un témoin, cloront ce triste récit.
« La condamnation passa tout d'une voix1, particulièrement à l'égard de la maréchale que force gens ne trouvaient point digne de mort; mais enfin on la sacrifia à la vengeance publique, et pour ap^ prendre aux étrangers à ne se mêler pas si libres ment des affaires de l'État ; joint que M. de Luynes en fit faire la sollicitation par deux personnes de grande qualité, dont l'une étant morte aussitôt après, et l'autre ayant été à l'extrémité, beaucoup de gens l'attribuèrent à une punition de cette mort qu'ils avaient si injustement procurée. Et j'ai vu des principaux du parlement condamner de telle sorte ce qu'on y avait fait, qu'ils en appréhendaient quelque grand châtiment de Dieu sur toute la compagnie.
« La maréchale fut fort surprise quand elle entendit prononcer son arrêt, ne s' étant attendue à autre chose qu'à perdre tout son bien et à être renvoyée à Florence; et dit, pensant se sauver, îqu'elle était grosse. Mais le contraire s'étant bientôt vérifié^ elle se résolut à la mort. Et voyant dans la Grève, comme elle passait, un gentilhomme du commandeur de Sillery2 qu'elle connaissait, elle lé pria de lui dire, et à M. le chancelier, qu'elle
ii Mémoires de Fontenay-Mareuil.
2» Frère dit chancelier.
leur demandait pardon de tout le mal qu'elle leur avait fait, déclarant encore sur l'échafaud que plusieurs choses qu'elle avait dites contre eux n'étaient point véritables; et puis se recommandant à Dieu, elle mourut fort constamment.
« En conséquence de cet arrêt , le roi prétendit quatre ou cinq cent mille livres de lieux de monti que le maréchal avait achetés à Rome, faisant voir que c'était de son argent qu'ils avaient été payés; mais le pape les prétendant aussi, on se contenta enfin qu'ils fussent employés à la fabrique de Saint-Pierre.
« Peu de jours après la mort du maréchal d'Ancre, un appelé du Travail , qui connaissait mal la cour et les divers ressorts qu'on y fait jouer, croyant que c'était toujours de même, et qu'il flatterait la passion de M. de Luynes s'il lui parlait contre la reine mère, lui fit des propositions si extravagantes sur son sujet, qu'il le fit arrêter et mener à la Conciergerie : où ayant été confronté à M. de Luynes et à M. de Bressieux, premier écuyer de la reine mère (car il fut dit qu'il jouait les deux, et lui avait proposé de la servir), il fut enfin condamné à être rompu et puis brûlé, M. de Luynes n'ayant pas voulu perdre l'occasion de s'en faire de l'honneur, montrant qu'il ne voulait non plus qu'on dît ou fît rien contre elle, que si elle eût été présente, et étant peut-être aussi bien aise de se
défaire sous ce prétexte d'un homme qui portait toujours une épée sous sa soutane, et qui était fort propre pour faire un méchant coup. On disait qu'il avait été premièrement huguenot, puis capucin, puis moine défroqué, et qu'il menait une vie fort scandaleuse.
« Le roi voyant tout le monde disposé à rentrer dans le devoir, envoya une déclaration au parlement portant abolition de toutes les choses passées, qui y fut vérifiée. »