DETAILS SUR LE PROCÈS ET L'EXÉCUTION DE LA MARÉCHALE
(Extrait des Mémoires de Richelieu. )
« On faisait, dit Richelieu, le procès à la maréchale d'Ancre avec une ferme résolution de la faire condamner en quelque manière que ce fût. On eut premièrement volonté de lui confronter Barbin, espérant en tirer quelque avantage; car lorsque la reine à son parlement fit instance au roi et au sieur de Luynes qu'on le délivrât, ce dernier ne fit autre réponse sinon qu'il le fallait encore retenir pour le confronter avec la maréchale. Mais Modène l'ayant été visiter à la Bastille, et après force honnêtes paroles , assuré qu'il ne le retenait qu'à ce dessein, Barbin lui répondit là-dessus que, quelque mauvaise volonté que cette dame eût eue contre lui, et quelque mal qu'elle eût voulu lui faire, il se sentait si fort son obligé, qu'il eût voulu par son sang la racheter de la peine où elle était.
« Cette réponse qui témoignait une affection sincère de Barbin vers elle, leur fit craindre que leur confrontation servît plutôt à faire paraître l'innocence de l'accusée qu'à aggraver les crimes qu'on lui mettait à sus; de sorte que, sans en
venir là, ils poursuivirent son procès. Ce que Barbin sachant, avec beaucoup d'aigreur il dit à Modène qui le venait voir bien souvent, qu'on avait raison de ne le point confronter à elle , d'autant qu'il n'en pourrait rendre qu'un témoignage fort honorable. »
On croit qu'après avoir vainement essayé de trouver, dans les actes du maréchal, la matière d'un procès contre sa veuve, on résolut de la poursuivre comme sorcière, parce qu'on avait absolument besoin d'une condamnation. Non-seulement tous ses biens étaient déjà distribués avant toute confiscation, mais si elle sortait acquittée clés prisons du parlement, que devenaient Vitry, fait maréchal de France pour avoir tué son mari, du Hallier, capitaine des gardes pour la même cause, et tant d'autres, dont la soudaine élévation n'avait pas d'autre origine? Que devenait le roi lui-même, qui avait commandé le meurtre, qui s'en était publiquement réjoui? Dans la séance du parlement où Vitry avait prêté serment comme maréchal, l'avocat général s'était, de tout son pouvoir, associé à la responsabilité du meurtre. « Il fit, dit Marillac, une grande invective contre le maréchal d'Ancre, de qui il fit la généalogie, venue d'un petit notaire d'Arezzo, qui était son grand-père, et déclama étrangement contre ceux qui avaient fléchi le genou devant Baal.... Et après avoir exalté
l'action du roi, qui avait fait abattre ce monstre, et celle dudit sieur de Vitry qui en avait été l'instrument, adhéra aux conclusions, etc. »
La maréchale se trouvait ainsi condamnée avant d'avoir été entendue, et condamnée par des Juges qui ne doutaient guère de son innocence. Il fallut pourtant faire un simulacre de procédure. Nous avons ses interrogatoires; il n'y a pas de lecture plus navrante.
On lui demanda si elle croyait à la magie et à la sorcellerie; si elle n'avait pas fréquenté des Juifs et des magiciens en Italie; si elle n'avait pas appris d'eux des pratiques superstitieuses. Elle répondit simplement que non, qu'elle ne savait ce qu'on voulait dire.
Elle avait eu de fréquentes relations avec un Juif nommé Montalto, qui l'avait guérie de ses vapeurs. On prétendit que, dans ses conférences avec la maréchale, il se livrait avec elle à des évocations. « Ce n'était, répondit-elle, qu'un médecin envoyé de Florence à la reine, et dont elle me permit de suivre les remèdes. La reine, avant de se faire soigner par un médecin juif, avait eu le scrupule de consulter le pape, qui l'autorisa à s'en servir. Comme ma santé était mauvaise, je le vis fort souvent, et il devint l'ami de mon mari et le mien. » Montalto était mort quelques mois auparavant; et il est vrai qu'il s'était servi plus d'une fois
de son influence sur le maréchal et sur sa femme pour adoucir ou terminer leurs querelles.
Tous ses domestiques comparurent, et on les interrogea minutieusement sur Montalto. Une seule chose put être prouvée, c'est qu'il avait persuadé à la reine, à la maréchale , et même au maréchal d'Ancre, qu'on pouvait leur jeter un sort en les regardant. « Le médecin juif, dit Richelieu, avait préoccupé l'esprit du maréchal, mais moins que celui de la reine et de sa femme, qu'on les voulait assassiner par la vue et empoisonner par des regards. Leur manie en vint à tel point qu'ils ne regardaient que peu de gens et voulaient encore être regardés de moins. » Il fut prouvé que la reine avait exhorté Montalto à se convertir au catholicisme, et qu'il avait promis de se faire instruire.
On l'interrogea aussi sur des religieux venus de Lorraine, et qui, disait-on, l'avaient exorcisée. Mais il se trouva encore que l'accusation portait autant sur la reine que sur la maréchale. « C'est la reine, dit-elle, qui a fait venir les religieux, parce qu'ils passaient pour posséder des remèdes secrets. Ils ne m'ont pas exorcisée parce que je n'ai jamais été possédée. Il n'est pas vrai que je me sois promenée dans ma chambre avec six petites chandelles croisées. Il n'est pas vrai que j'aie poussé des cris extraordinaires, si ce n'est quand je souffrais de la migraine ou de mes vapeurs. Si j'avais
été sorcière ou possédée, le grand-duc ne m'aurait pas mise auprès de sa fille, et la reine ne m'aurait pas accordé son amitié. »
Cette amitié de la reine embarrassait les juges. On voulut y voir de la magie, un sort. On de manda à la maréchale comment elle avait fait pour s'emparer de l'esprit de sa maîtresse. « Je n'ai pas eu, dit-elle, d'autre sortilège que l'influence d'un esprit fort sur une tête faible. » Tous les Mémoires du temps rapportent cette réponse, et presque tous ajoutent qu'ils ne croient pas qu'elle l'ait prononcée1.
On lui représenta une boîte couverte de velours noir et entourée de trois cercles d'argent, qu'on avait trouvée chez elle, et qu'on supposait destinée à des opérations magiques : « Hélas! dit la maréchale, l'objet que vous me représentez est un Agnus-Dei. Ce sont des religieuses d'Italie qui les ont envoyés à moi et à la reine. Ces accusations sont trop frivoles , je vois bien qu'on a juré ma perte. »
Elle avait chez elle la nativité de Marie de Médicis, et celle de Louis XIII. Elle les reconnut. Elle demanda si c'était là de la magie. La nativité de
1. « Quand on lui demanda de quels charmes elle s'était servie pour gagner l'esprit de la reine : « Pas d'autre chose , dit-elle, «que du pouvoir qu'a une habile femme sur une balourde. » Je doute qu'elle ait dit cela. » — Tallemant.
Louis XIII avait été faite par les ordres mêmes de la reine.
On voulut voir des débris d'envoûtements dans certaines boulettes de cire. On lui demanda si elle avait voulu envoûter le roi. D'abord elle se mit à rire. Puis elle fondit en larmes, et s'écria qu'on l'accusait d'avoir voulu la mort de son roi, du fils de sa reine et de sa maîtresse.
On lui demanda s'il était vrai qu'elle avait porté la nuit, à l'église, un coq vivant, tout plumé, ou n'ayant plus de plumes que sur la tête. Mais elle haussa les épaules et refusa de répondre.
Sur les questions qu'on lui fit relativement à ses pierreries et à ses richesses, elle s'en rapporta aux réponses qu'elle avait faites aux conseillers Aubry et Le Bailleul, le jour de la mort du maréchal. Elle déclara qu'elle n'avait jamais vendu sa faveur auprès de la reine, et que si quelques grâces avaient passé par ses mains, elle n'y avait cherché d'autre avantage que celui de rendre service à ses amis.
On lui demanda si elle n'avait pas eu part à l'assassinat de Prouville. « Je ne sais pas, dit-elle, ce que vous me demandez. Je n'avais aucune part aux résolutions de mon mari, si ce n'est en ce qui concernait notre fortune domestique. » Il y a un mot sur ce Prouville dans les Mémoires de Richelieu. Il mérite d'être reproduit. « L'assassinat de
Prouville fut plutôt toléré que permis par le maréchal, et puis, ce ne serait pas une question peu problématique de disputer qu'un sergent-major d'une place comme la citadelle d'Amiens1, qui a intelligence avec les ennemis de celui qui l'a mis en charge , peut être justement traité du poignard. »
Cet interrogatoire sur des coqs plumés et des boulettes de cire avait lieu au commencement de juillet 1617. On ne put pas même prouver ces accusations ridicules; et quand on les aurait prouvées, pas un des juges ne les prenait au sérieux. La maréchale n'en fut pas moins condamnée au feu , et son fils , enfant de treize ans , flétri et dépouillé par le même arrêt. « M. Perrot, père du président du même nom, dit Tallemant, se moquait fort de toutes ces belles accusations ; et il fallut que sa famille, par politique, l'enfermât, de peur qu'il n'allât au palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas sauvé cette femme. Le parlement qui ne croit pas aux sorciers, condamna la maréchale comme sorcière.... »
Mais laissons Richelieu raconter l'arrêt et l'exécution.
« Enfin son sexe et sa condition ne l'ayant pu défendre de la rage de ceux qui , pour s'approprier