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LA RÉPUBLIQUE DE SAINT-FRUSQUIN

L'argent, cette chose firoide qui passe de main en main et ne se réchauffe jamais.

KlFLlRG.

Un de mes Essais, La République de Saint-Frusquin, appliqué à l'étude de certams phénomènes pécuniaires, m'a yant paru comporter encore quelques réflexions, je les rédige sous forme de ce post-scriptum.

Ou plutôt, ces réflexions, je les laisse à faire au lecteur ; ce que je rédigerai, ce sont quelques anecdotes d'une saisissante éloquence, omises au cours de mon travail, ou dont l'expressif contingent m'a été fourni depuis ma publication.

Elles sont au nombre de six. Voici la première. Une jeune femme du monde, en promenade au Luxembourg, se divertit à suivre, sur le bassin, les ondulations de la flottille qu'y font jouer les enfants. La dame remarque un gamin éveillé, dont le r^ard trahit l'impossible désir de posséder, à

son tour, un de ces bateaux minuscules. Il platt à notre belle désœuvrée, de remplir tout d'un coup son rôle de providence, d'apparattre au déshérité, non encore désillusionné, comme la fée qui^ d'un coup de baguette, réalise le souhait informulé. Elle interpelle le bambin: « Tu serais content de posséder un pareil bateau ?» — « Oh ! oui, madame ! > — € Eh bien 1 va en acheter un semblable: je te le donne. > — € Oh I je sais bien que ce n'est pas vrai, vous dites ça pour vous moquer de moil » — « Non, tu vas voir: combien coûterait-il? » — « Au moins cinq francs! » — « Tiens, les voici. » — L'enfant refuse de les prendre. L'interlocutrice pose la pièce sur le bord du bassin, et fait mine de se retirer. Et Tenfant lui-même s'éloigne, goguenard, mélancolique, à tout jamais incrédule, en murmurant : € Je sais bien que, si je les prenais, vous me feriez arrêter I »

Seconde histoire : Madame X emploie à l'entretien de sa propriété un enfant bizarre. Il travaille consciencieuseflient, silencieusement, sans vouloir accepter de salaire. C'est un de ses surveillants, jardinier-chef, qui veille sur lui et l'alimente. Un jour, la patronne, en promenade dans son jardin, touchée par l'assiduité du serviteur mystérieux, veut lui faire une surprise. Il creuse le sol. Elle y jette une pièce d'or. L'enfant n'a rien vu. Il retourne la terre, aperçoit le métal, pousse un cri, s'enfuity disparaît.

Le commentaire ne peut que gâter un tel trait. Il sied pourtant d'appuyer. Cet enfant visionnaire

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et privilégié^ désilié peut-on dire, avait démélé^en l'or, l'agent corrupteur, et s'en horrifiait.

Si l'exemple doit sembler plus frappant, donné par une personne opulente, il est rare, mais non introuvable. On me cite ce trait d'une jeune dame, en proie, par justes noces, à l'une de ces fortunes monstrueuses, mais non mal acquises : « Il faut que je sorte de cette fortune I » répétait-elle souvent, presque en un cauchemar. Et elle fit comme elle avait dit, se sépara du Grésus, épousa un artiste pauvre et vécut heureuse. Son nom est connu. L'habitude porte à sourire d'un tel agissèment. Après tout, peut-être serait-il aussi naturel, et plus judicieux de mépriser l'argent, que de le désirer.

Plus de chants, il perdit la voix Du jour qu'il eut connu ce qui cause nos peines.

Des esprits grands, ou seulement distingués, ont jugé ainsi. Luther avait, dit-on, observé que les personnes riches étaient toujours malades. — Mallarmé appelait For « engin de terrible précision». Il constatait que, seul, le coucher du soleil fait « rutiler à Thorizon une liquéfaction de trésor, > que, là seulement, on pouvait puiser « la notion de ce que peuvent être ces sommes dont renoncé laisse, quant à leurs existences, froid» ; que < le fait de se grossir de zéros, prouve qu'un nombre équivaut spirituellement à presque rien » ; et qu'enfin, l'impuissance de l'or à briller abstraitement, a, pour noble contre-partie, le don.

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chez l'écrivain « d amonceler de la clarté radieuse avec des mots qt/il profère^ comme ceux de Vérité et de Beauté ».

D'Alfred Stevens, on citait, l'autre jour, un mot ravissant, aux lèvres de ce grand prodigue d'argent, et de chefs-d'œuvre: «Je n'ai pas reçu d'assez grosses sommes à la fois », disait-il. — Et comme on lui rétorquait : « Pourtant, Stevens, n'avez-vous pas obtenu trois cent mille francs, lors de la vente de votre hôtel?» — Or le Maître, étalant sa puissante et fine main, à quelques centimètres au-dessus de la table : « Trois cent mille francs, ce n'est pas autant qu'on croit, répliquat-il mélancoliquement, ça ne fait pas plus haut que ça/ »

Revenons i nos histoires : aux Courses, un de nos amis apprend qu'un prix, relativement important, vient d'être gagné par un cheval appartenant à récurie des Z... milliardaires. La baronne Z... est sur le turf; notre ami qui veut la complimenter, la trouve en larmes : « Excusez-moi, s'exclame-t-elle ; c*est si rare qu'il nous arrive quelque chose d'heureux/ »

La quatrième anecdote : Madame Y.,, apprend qu'une de ses parentes, d'ailleurs richissime, vient de gagner un gros lot. Elle va la féliciter, en bonne consanguine ; elle la trouve en larmes, non moins'que la baronneZ... — «Chère amie,s'écrie la gagnante, je suis désolée. .. deux bonheurs ne vont jamais de pair ; et tout mon désir, pour le moment, était la réussite de mon fils, dans ses examens. Il va les manquer. Qu'avais-je à faire de

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ces inutiles cent mille francs qui auraient tiré d'embarras telle de nos cousines^ méritante, âgée et ruinée? — Et pourtant^ ajoute la dame avec un soupir, nous ne pouvons lui donner cet argent, puisqu'il n^est pas (Tusage de donner ce que Von

Hélas I tous les porte-bonheur ne sont pas des trèfles à quatre feuilles, ou des petits bossus; tous les porte-veine ne sont pas des petits cochons ; il en est de plus veinards encore. Ces derniers, que je m'en voudrais de désigner plus clairement^ on m'assure que certaines maisons de jeu les font copier à grands frais, en matières précieuses, pour les disperser sur leurs marches...

Le premier pas se fait sans qu'on y pense I

C'esique tout augmente en de folles proportions . Les chiffres d'hier ne nous suffisent plus. Les quinze mille francs de dettes de la Dame aux Camélias feraient aujourd'hui gondoler le Comte de Girey, même dans un théâtre de banlieue. Toute scène qui se respecte, dans nos grandes villes de province (y compris l'Algérie) porte la somme à cinquante mille francs. Paris n'en accepte pas moins

* Le trait a été placé, au premier acte d^une de ses pièces, par un auteur dramatique contemporain.

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de trois cents ; l'étranger double et^ dans Chicago, Marguerite Gautier ne saurait s'en tirer à moins de cent mille dollars.

Les Mines d'or nous ont joué des tours ; mais il en est une qui sera fidèle. C'est celle, certes macabre I dont parle Goncourt, en un passage de son /owma/, lorsqu'il nous apprend que le nombre des aurifications, contenues par les bouches des morts, dans les cimetières américains, constitue une richesse souterraine.

« Tu ne dis pas assez de mal de tous ces mauvais riches I » m^écrivait naguère un mien ami, parent pauvre^ digne de Balzac, et qui se jugeait lésé par une famille opulente, € tu ne dis pas assez de mal de tous ces mauvais riches ; ils mériteraient la confiscation et le cachot/ »

De bons riches, il en est aussi, et de spirituels riches. J'en veux pour preuve ces deux traits, les deux derniers que j'ai promis.

Un grand financier avait fait, à un ami,run de ces prêts discrets et officieux qui ne reviennent guère i la caisse. Prudent et, sans doute, désireux de retrouver crédit, dans unnouveau besoin, Tami rend la somme. En effet, quelque temps après il sollicite le prêteur pour une autre avance. Mais celui-ci de répondre : « Non, vous m^avez trompé une fois, vous ne m'y prendrez plus. »

Episode final : Fortunata entend parler d'une famille honnête et pauvre. Faute d'une trentaine de mille francs, la jeune fille doit renoncer à un mariage d'amour. Fortunata mande le frère de cette sacrifiée. Le jeune homme visite des coUec-

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tiens, dont les honneurs loi sont faits avec grâce, et se retire charmé du don d'un bouc[uet qu'il doit remettre à sa jeune parente. Bien entendu^ la gerbe recelait les trente fafîots indispensables à l'union. Ils furent heureux et eurent beaucoup denfants. Dénouement bourgeois, je n'en disconviens pas, digne d'un roman de Zénaïde Fleuriot, bien que, dans la réaiitéy il se remette à son plan, prenne de rimportance.

Mais ce qu'on ne saurait trop admirer, et non moins que le geste généreux, c'est l'attitude de ces braves obligés, ne songeant point à faire les renchéris, les petites bouches, ni les petites poches, acceptant avec dignité, avec reconnaissance, en une simplicité, une magnanimité de mouvement qui les font les égaux, les montent, sans effort, à la hauteur de leur bienfaitrice. Savoir donner, certes, n'est pas aisé ; il y faut, outre la générosité, de la délicatesse. Savoir accepter ne Test pas moins. Savoir accepter c'est comme savoir écouter î deux arts difficiles. U y entre de la grandeur d'âme, du naturel, de la bonne grâce et du bon goût.

J'ai connu une personne opulente, qui semblait se faire un plaisir d'envoyer de belles fleurs et de bons fruits à des voisins sans fortune. Ceux-ci, dans un jour de cruel embarras, osèrent implorer un service d'argent. La puissante voisine le rendit, avec rapidité, avec largesse. Mais, à partir de ce jour, elle cessa les envois de fleurs et de fruits.

Si eue les eût redoublés, pour faire oublier à ces infortunés la douleur qu^ils avaient eue de

dévoiler leur plaie, qaelle figare cette Bonne Samaritaine n'eût-elle pas faite dans Thistoire des pansements divins que, pour les rendre plus doux, la Vertu lave de ses pleurs cristallins^ essuie avec ses boucles parfumées I

Je croyais avoir parfait et au delà, le nombre des anecdotes pécuniaires stipulées ; mais voici qu'il s'en présente à moi, une nouvelle, plus étonnante, plus émouvante, s'il se peut que celles qui précèdent. Gomment ne pas la conter î

Deux amis, deux vrais amis, se rencontrent après une absence. Le premier, un roi de For ; l'autre, seulement de fortune moyenne.

Le riche homme s'attriste de retrouver son compagnon en proie à une incurable tristesse dont le motif reste secret.

Après un prudent interrogatoire qui n'amène aucune révélation, de la part de celui qui souffre, Tautre, d'un ton péremptoire, enmême temps que délicat et discret, lui dit, brusquement, avec rudesse et bonté : « Enfin, es^tu triste pour cent mille francs, pour deux cent mille francs, ou pour davantage ?•.. »

Et, sur la réponse de son interlocuteur avouant ne pas être triste pour de Vargent, stupeur du milliardaire, aussi sincèrement surpris que désolé, indigné et humilié de son. impuissance à soulager celui qu'il aimait, et qui se permettait d'être triste pour des choses auxquelles Plutusne

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peut rien et devant lesquelles Moloch reste court.

Quelqu'un qui écoutait, de la bouche même de celui qui n^éiait pas triste pour ^argent, le récit que je viens de conter répliqua plaisamment :

€ C'est égal, ça ne vous aurait pas coûté grand' chose de répondre que vous étiez triste pour deux cent mille francs ; et... vous m'auriez passé..*

VOTRK TRISTESSE I »

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