I.ASSUMlîLt;!; NATIO.NALK COiMIQlK
inusiléo ; il se levait coninie un homme qui veut s'élancer à la tribune, et puis, une sage réflexion le retenant, il se contentait de se rasseoir. J)euv fois déjà il était descendu dans l'hémicycle, mais arrivé là il s'était manj^é les ongles et il avait regagné sa place. On ne pouvait s'empêcher de prévoir avec une grande inquiétude ce qui allait se passer. — Mon Dieu, nous disions-nous, le citoyen Taschereau va connneltre une imprudence! si quelqu'un de ses amis ne l'arrête pas, tôt ou tard il ne sera plus maître de lui; il va finir par prendre la parole. Ce sera horrible 1 — Précisément le sujet de la discussion était de ceux qui entraînent le citoyen Taschereau; il s'agissait d'une question de règlement. Dans les questions de règlement le citoyen Taschereau s'exalte ; ses interruptions lui montent à la tête, tous ses discours rentrés l'étouffent, et quand on ne le saigne pas à temps, il a une attaque d'éloquence. Taschereau n'a pu résister à sa vocation malheureuse ; après être allé dix fois justju'au pied de la tribune et être revenu sur ses pas , il y est entré. — Connnent en sortira-t-il? le pauvre homme est capable d'y luourir d'endaarras , si l'assemblée n'a pas la délicatesse de l'interrompre ! — Par un déplorable fait exprès, Buvignier était sorti, et il n'y avait pas dans la salle un seul interrupteur de bonne volonté. C'est alors que le brave Taschereau a commencé son discours. Bien qu'on parût disposé à l'écouter, il a d'abord fait bonne contenance ; il était fort ému, tout en affectant une grande aisance, il riait jaune; il était facile de voir que sa langue se desséchait dans sa bouche. Cependant il a prononcé sa première phrase avec une certaine facilité. — Ça va bien; allez toujours, parlez , parlez ! lui criait-on. — Les encouragements ont achevé de le troubler, il a longtemps cherché avec son petit doigt dans son oreille sa seconde phrase qui ne lui venait pas , et ses efforts de mémoire lui ont procuré le hoquet. Un autre en aurait profité pour prendre un temj)s ; il n'a pas eu même la présence d'esprit de boire , et il s'est obstiné à répéter : « Le procès-verbal en fait foi... foi... foi. » On n'a pas pu tirer autre chose de lui. Le reste du discours a failli l'étrangler... gler... gler...
Cet incident précédait la reprise de la discussion de la loi des clubs qui a suivi de très-près une réduction de cinq millions au chapitre 2 du budget des travaux publics. Tandis qu'on donnait à l'orateur Taschereau les soins que son état réclamait , la montagne a cru que la pudeur lui faisait un devoir de sortir. L'assemblée est devenue dès lors un véritable Odéon politique. Le silence était si profond , qu'on entendait les discours ^oler. L'orateur Laboulie , après le grand effet de son début, est plein de confiance en lui-même; — au point de s'imaginer que c'est à lui qu'il apparlienl de concilier, par un certain article 1 3, le droit — toujours sacré —
LA CO.NSTITl AM 1.. - :>V MAI\S. 533
(le léiiniDii , avec la suppression des clubs. M. Laboulie fera les beaux jours (le la lin de celte session. Je viens de uiapercevoir qu'à mesure «ju'il se livre davantage, son patois provençal lui revient. — Eunnanuel Arago est bien lieureux d'avoir à sa disposition un grand clioiv, d'adverbes pour tempérer sa violence: autrement il passerait les bornes. Surtout qu'il prenne garde de s'écbautTer ; il gagnerait la cla\elée. — (Test à M. Aylies que la séance a été favorable ! il n'avait jamais montré autant ses dents. Iiiut le monde a cru qu'il voulait manger les adversaires du projet de loil Ce discours a beaucoup plu à M. Denjoy ; après l'avoir entendu on est à peu près certain de connaître la véritable prononciation du mot club. -M. .Vylies le dit de quatorze manières différentes : « Cloub , cleub, clib , clob, crop, crip , clab , crap , croup! » — C'est pourquoi Odilon Harrot s est écrié : Pousserez-vous encore la mauvaise foi jusqu'à confondre croup avec meclinij? — Par exemple , le petit père Trancbant aurait pu se dispenser de faire ses observations. 11 sait bien qu'on ne veut pas l'écouter; et nous ne voyons pas trop quel plaisir il prend à forcer, par ses amendements, Léon Faucber de monter à la tribune d'un air aussi grognon que (Jrassot dans un rôle de Beauvallet. — Et cela pour faire renvoyer la fin lie la discussion à demain.
Vote de la loi des clubs.
Mon petit Faucber. puisque \ous axez eu le bon sens de me demander des conseils, vous devriez les suixre. Que vous ai-je dit dans ma dernière lettre? Si vous écoutez le célèbre Barrol , il vous perdra par ses concessions. .\llez de l'avant , toujours de l'avant ; je suis là-bas avec mes Croates, et dès que vous aurez besoin de moi je passerai les Alpes. Cependant, jeune lionune , vous paraissez faiblir. On me dit que vous avez souffert (|u'imi introduisît dans votre loi des clubs un article 13 qui autori.sc ce que i article 1" défend! Où allons-nous, s'il vous plaît? Mes (!roates murmunril. Il puis vous déférez les délits de clidi au jury! Mijrbleu ! ce n'est point ainsi qu'on se dispose à entrer au service de l'Autriclic! — Mais, me répondrez-vous, le célèbre Barrot est un vieil avocat (|ui éprouve dans cette circonstance toutes sortes de contrariétés de ses anciennes plaidoiries. Il a eu aussi le malbeur de souscrire au hniKjUCl de la reforme, et ce dîner, bien qu'il ne l'ait pas mangé, lui reste sur le cfTur. — Laissez-moi votre célèbre Barrot sous la remise, jeune Faucber, et mettez-vous francbemenl tout seul à la tête de la politique. C'est vous que l'Furope regarde! \h\ zèle, monsieur, un peu de zèle! L'enqiereur de
o:n i.\ssi:.Miu.Ki: .\a rioNAii: (OMtgi i:.
Russie m'écrivait hier: «Si ce petit Faucher continue, j'en ferai un mouiick. » Avouez que vous avez assez mal répondu aujourd'hui à la confiance que vous nous inspiriez. Avec vos distinctions entre les clubs et le droit de réunion, vous ne ferez jamais rien qui vaille. Oii'cst-ce que signifie le droit de réunion ? 11 y a des clubs ou il n'y en a pas. Tout est là. Ayez la franchise d'un cosaque , vehtrebleu ! — Le premier qui se réunit, fusillé ! — je ne connais que cela pour éviter les discussions. A oilà comme je suis à Milan , ce qui ne m'empêche point d'être chéri des dames et de faire le bonheur des populations. (Juant à votre jury, c'est une déplorable plaisanterie. 11 n'y a qu'un seul jury possible : ([uatre hommes et un caporal. Si vous sortez les clubs de là, l'Europe civilisée ne lardera point à retourner à la barbarie; or, ^ous m'a\ez promis, jeune homme, d'être avec moi lun des plus fermes soutiens de la civilisation; je vous prie de tenir votre parole, sinon je passerai par Turin pour ^enir vous souhaiter le bonjour. De l'énergie, de l'énergie, toujours de l'énergie ! seul moyen d'entretenir la santé du corps et la gaieté de l'esprit. Regardez-moi : dirait-on que j'ai quatre-vingts ans?
Au service de l'Aulriclie,
Le miliuire n'esl pas riche,
Ctiacun s;ul ç.t !...
Les clubs , fusillés ! le droit de réunion , fusillé ! le jury, fusillé I tous les mécontents, fusillés! pif, pan, pan, pif, pafiCe système-là m'a donné tant de sécurité, que j'ai presque envie de proclamer chez moi le sufTrage universel I mes Lombards me parlent toujours de la France , eh bien ! ils n'auront plus rien à lui envier.
Adieu , mon petit ami.
Voire KADETSKI.
— Célèbre Odilon Barrot, que pensez-vous de cette lettre?
— Je pense , cher Léon Faucher , que le droit sacré de réunion est imprescriptible... et que j'ai , pendant dix-huit ans, professé des opinions dont on se fait une arme contre moi , oui , monsieur , une arme ! Le croiriez-vous ? Répondez à Radetski que, fidèle âmes principes, je suis plus embarrassé que je ne l'ai jamais été I
La fin de la discussion de la loi des clubs n'a fait qu'accroître la perplexité du célèbre Barrot. C'est au point qu'il s'est laissé émouvoir par les larmes de rasoir que Martin ( de Strasbourg ) est venu répandre à la tribune, et qu'il n'a fait aucune opposition aux adverbes atténuants qu'Emmanuel Arago a déposés dans le petit code pénal annexé à la nouvelle loi !
— Et de deux délibérations! — qui sait si la troisième viendra en
temps utile ^
LA ( ; ( ) > S i I ï I A .\ i !■: — -iii MA lis. 53o
Suite du budget dés iravaux publics. — Les canaux. .
Le petit père Marrast , frais, rose et même un peu fardé, est arrivé comme un seigneur; il n'y avait encore personne dans la salle. Alors il a froncé le sourcil et tiré sa montre de son gousset. La montre marquait onze heures. Onze heures à midi!... une montre de président! voilà qui est un peu fort. — Palscmbleu ! s'est-il dit, cette montre est bien impertinente, et je me sens disposé à la rappeler à l'ordre. Ce sont les interruptions de cet infernal Taschereau qui me l'auront dérangée; je ne puis pas en accuser Larochejacquelein, puisqu'il est absent. E.<t-ce que ma montre serait arrêtée? i\on , elle marche... qu'est-ce à dire? et ne serait-il qu'onze heures, par hasard?
— Je vous assure qu'il est très-bien midi, répondit le secrétaire Peupin, — toujours le premier au bureau avec la régularité d'une horloge.
— Midi... midi... cela vous plait à dire.
— Par exemple, je ne crois ])as que quei(|u'un jiuissc se llallci' ici Av. in"ai)|)rendre l'heure, ^oyez jdutôt.
Disant cela, le secrétaire Peupin a cvlrail de sa puclii' une iictiU^ |ieiidule |)ortative, qui lui sert .à la fois de boussole, de baromètre et de nupulrc marine, et il a jirésenté ce chef-d'œuvre d'horlogerie à son présidtni. La montre du petit père .Marrast était confondue.
— Je ne comjnends pas, cher moiisicin- Peupin, (prcllc .'•c |i(Miiiclle de telles libertés.
— Oh ! c'est bien simple ; le grand ressort est dérangé.
Là-dessus, le secrétaire Peupin prit la montre du petit père .Marrast et sortit, puis, comme à son retour la séance était commencée, nous l'avons \u s'approcher discrètement du président, et lui glisser .«a montre dans la main sans faire semblant de rien. Jl ne lui axait |)as fallu pins d'un quart d'heure pour la racconnnodcr. .Vu.-^si le petit père Marrast daigna-t-il lui dire à l'ureille : « Ahm cher Peupin, je suis désolé de n'avoir pas pen.sé à vous plus tôt; venez donc me Miir à la présidence, j'ai des horloges (pii ne vont pas. »
l'endanl ce temps-là, la discussiuii montai!... munlail lonjoins. Les ii\ières et les canaux du budget des travaux publics (|ue le rappurleiu- ."^loinin prétendait retenir au moyen de fortes réductions , ont débordé par-dessus la corrnnissioii.
— Je sais bien, s'écriait .M. Ilicbicr, que la dardiinc r>t Idliicl de vos rigueurs! iW'irardc/.-niui ilmic. je n';M pas un i-cnl (piai; je ^ui^ ii-inpli
(iS
5;{(i 1 .ASSEMBLi:!: NATIONALE COMIQUE.
tic bourbe; je m'ensable de jour en jour davantage, il est impossible qu'on ne me débarrasse pas des grandes plantes aquatiques qui croissent sur mes bords et obstruent ma navigation.
— L'iionorable fleuve qui descend de celle tribune, grondait M. Rivet, a eu raison de soutenir ses droits; quant à moi , je sors de mon lit avec quelque impétuosité pour vous dire que je suis le Rbône et que la couronne et le tablier de roseaux dont je pare ma nudité indiquent assez un cours d'eau dont l'importance a droit à tous vos égards. — M. Riveta achevé son discours en cascade, et comme en s'en allant il a rencontré la Garonne qui était restée au pied de l'escalier, il a failli se jeter dedans. On eût obtenu ainsi une jonction improbable et depuis longtemps désirée.
M. Senard a séparé les deux fleuves ; il avait la Seine dans sa poche , et pour donner à l'assemblée une juste idée de la largeur de cette belle rivière au-dessus de Caudebec, il a prononcé une phrase dont les gens de Quillebeuf pourraient tenir un bout, tandis que ceux deMlleqnier tireraient l'autre. C'est ce que nous autres en Normandie nous appelons un grelin.
Tout à coiip des petits cris de pudeur effarouchée se font entendre. — Messieurs les fleuves , laissez-moi donc ! voulez-vous bien finir ! . . . Aïe ! aïe ! restez, je vous prie, dans votre lit I — C'était la jolie Mayenne qui minaudait ainsi. Celte coquette, se trouvant au milieu de courants d'un sexe différent du sien , les avait excités au point qu'elle ne pouvait plus résister à leurs entreprises. Heureusement M. Roudel, qui est lié a. la Mayenne |)ar les serments les plus sacrés, est venu la chcrclier. Elle avait son fichu bien chiffonné.
Fendant ce temps-là l'orateur Dufournel , voyant qu'on lui laissait la .Saône sur les bras, se déslialiillc et prend un bain.Aoilà un homme trèséchaufféet sans gène.
Mais le débordement des rivières n'est rien à côté de celui des canaux. A'ont-ils pas voulu tous faire semblant d'avoir de l'eau ! — .le suis un canal latéral, disaitl'ami Baze en lâchant ses écluses; on m'a barré mon canal ! je veux sonder la question ! — Quant au modeste filet d'eau qui s'alimente à l'éloquence de M. de Luppé, il se contentait de pousser (fuelques soupirs ; mais il eût mieux fait encore de donner à boire à ses poissons, qui ont toujours soif.
Ijifin l'inondation a cessé, et le rapporteur Stourm, qui avait constamment flotté au-dessus de la discussion comme une bouée , est resté à sec. — Néanmoins l'orateur Howyne se ressentait visiblement de l'humidité (piand il a pris la parole. Son rhume augmente. Et dire que M. Ducos a l'air d'avoir les fièvres ! — La Gironde est bien lotie ! — Dans l'état où sont ses députés, Bordeaux n'a qu'un parti à jjrendre pour obtenir les