I..\ CONSTiri \.\ TK. — IH MM C
Dieu, monsieur, scrais-je tni|) indiscirl <io \uns il.'iiumdrr <v fjiip rcl orateur a l'air do dire ?
— Monsieur, je suppose qu'il traite la question d'Orient.
— Mais pas du tout. Je connais son discours sur ce sujet-là, pour avoir eu le plaisir de l'entendre deux fois ; je vous assure que celui d'aujourd'hui n'est pas le même.
— Peut-être l'a-i! cliangê ; ou h'wu il le rêcilo en commençant par la lin. .\e faites pas allenlion à cela. Regardez plutùl le pauvre petit père Marrast : connue il s'étend dans son fauteuil !... Jamais, monsieur, jamais il ne pourra s'en séparer.
— Qu'il l'emporte avec lui, il l'a hien gagné: on de\rait lui en faire cadeau I .Mais j'en reviens à M. .Mauguin ; je suis certain (ju'il ne traite pas la question d'Orient.
— Alors c'est celle de l' impôt des Imissons.
— Parbleu, \ous avez rai.son ! La singulière idée!... Maison lui ré- |)ond, monsieur.
— Il faut bien dire quelque cho."^ à l'occasion du budget de.s recettes... '.a ne tire point à conséquence, allez.
— Mais, monsieur, voici que l'im \ole.
— Sur quoi '
— .Sur l'impt'il des b(iiss(jns.
— Ah ! la bonne plaisanterie !
— Monsieur... monsieur... l'impôt est supprimé!...
— Ilein... plaît-il? supprimé! cent cinquante millions!... A la garde! au voleur! cent cin(|uanle millions! On n'a pasenlendu... recommencez... cent cinquante millions! mais avec quoi les remplacera-t-on ?
— Cela ne nous regarde pas, répondit un représentant dont mon exclamation avait attiré l'attention ; nous sommes là plusieurs qu'on n'a pas réélus; nous n'a\oitj plus aucuns ménagements à garder; et nous ne serions pas fâchés de nous nu-nager le moyen de boire , en revenant au fjays , une bouteille de bon vin sur nos économies. — Le budget des recettes se trouvant fort allégé, M. Passy l'a emporté sous son bras. On l'avait voté à l'unanimité.
19 mai.
Rapport Grcvy lontre le Jouble commandemenl du éér.éral Chir.garnier. — et le vola qiji ter. r:i Euivi.
KsI-ce comédie ou drame"? ni les larmes de M. de fracy ni les lieux communs de l'excellenl Lacrosse n'ont pu les empêcher de di.'^cuter le rapport du ciloven firéw contre le double commandemenl du général t.hangarnier. — Odil(m-i5arrol leur disait ilu haut de sa cravate qu'ils
Gio I. \ssi;.Mi!i,Ki: N Aiio.wi.i-; co.miqik.
(Vraionl mieux do songer à leurs l'iinéiailles ; deuvcent quatre-Miif^t-lreize voix lui onl réponilu qu'il n'élail jamais Irop lard pour rentrer dans la léfialité el satisfaire une vieille rancune. — Il va donc falloir enlever à Bcrgamolc la moitié de ses épaulettes, dût la législative, — qui se réunit dans cincj jours, — prier le guerrier de les reprendre en y joignant le pavillon amiral.
Et Grandin d'Elbcuf n'a pas arrêté le vote, même en s'écriant : — que la société dansait sur un volcan! — même en révélant avec une horreur empreinte d'une impayable naïveté , que les éternels ennemis de l'ordre veillaient dans l'ombre , et qu'ils avaient été deux fois sur le point d'envahir l'assemblée la nuit précédente. — Proh pudor! une invasion nocturne , au risque de trouver les huissiers en chemise ! nos anarchistes ne respectent rien! — Mais si votre Bergamote , réduit à la portion congrue , ne peut plus à lui seul sauver la patrie , — ami Grandin d'Elbcuf, rival en coqs-à-l'àne de Frise-Poulet , descendant de Gautier Garguille , et comi(|ue en plein vent, — comptez sur l'orateur Liouville, qui s'est fait entendre pour la première fois. Pour(|uoi n'a-l-il pas parlé plus tôt? pour- ((uoi n'avons-nous pu contempler dans les discussions précédentes cette petite bedaine qui se trémousse ? pourquoi Liouville junior a-t-il hésité si longtemps à mêler son patois original à tant d'autres éloquences de terroir? Peut-être l'orateur Liouville était-il resté enfermé jusqu'à ce jour dans une tabatière à surprise dont on vient d'enlever le couvercle.
Et cependant, où allons-nous avec les moribonds de cette constituante'' Hier l'imjxjt des boissons; Changarnier aujourd'hui!... Oui sait s'ils n'aboliront pas demain l'impôt direct? ('.a leiu- coûterait si peu , avant d(> s'en aller, et ça ferait tant de plaisir aux contrihuables !
21 mai.
Projet rrlaii; a l'écolc d'ailiiiiiiisdillniii . — Petite conspirition; Boruti.". nul.
Grande revue au Champ-de- .Mars ! — sans doute pour rassurer les honnêtes gens que l'élection imprévue de dix RonijcH à Paris effraye. — Pendant que les régiments déiîlaienl, on a mis en discussion un projet relatif à l'tTo/e d administration. Ov, M. Ealloux aimerait assez cala remplacer par un petit séminaire. — Il y avait fort à craindre que le projet ne fût adopté, (,'est pourquoi le ministre de l'instruction publique, en homme de précaution qu'il est , — avait prié ses amis de ne pas voter ; — si bien qu'au premier tour, le scrutin s'est trouvé nul. Quand on s'en est pris à M. Falloux il a répondu qu'il lui semblerait de bon goût que la constituante comprit sa position , et s'abstînt désormais de toute délibération sérieuse. — Là-dessus le citoven Sarrans s'est écrié : ^ous sommes souverains ius(praii dernier souper , et je vous le ferai voir demain en vous
L\ r.oNSTiii A\ n:. ±2 mai. en
iiilerpellanl sur (unie la poliliciuc (■(ranj^ère ! — O.ianl à moi, a ajoiik- !,• citoyen Paulin Gillon , blessé do ce (lu'ou le signalait comme n'ayani point pris part au vote, je ne comprends pas qu'on reproche à un homme «lui n'a pas éprouvé de toute la session le besoin de sortir, d'être allé pour la première fois dehors. — Pendant ce temps-là on procédait à un second tour de scrutin sur l'article 1" du projet d'école d'administration. C'est l'appétit des représentants qui a servi cette fois M. Falloux; il s'en est fallu de douze dîneurs que l'assemblée ne fût en nombre.
2 2 mai.
Inifrpollaiiondu citoyen San-ans £ur les affairée élranêèrer. — Le .tiinistère dema:ide Tordra d'.i jour pur et simple — La droite veut encore s'abrtemr. — Menace de pf-rrnar.ence . — Rpjst de l'ordre du jour pur et simple. '
Dès ([lie le petit père Minos, roi des Ombres, fut assis sur s.m fanleiiil .
v>Os
1111 introduisit aux enfers Sanaiis jiiiic , (inicbaid . .\n\\ cl \ inihilicilr , orat<Mirs récemment décédés tous les (|iialr('.
Sarraus june , fidèle aux préce|)tes de la mythologie, s'était miiin de trois NkoIiis enduits de miel pour apaiser Denjov, le Cerbère de la droite. A la faveur de ces gâteaux cuits au four du j(puinal /(( Sriiwiiir, les (jualre rléfiints purent monter librement dans la laïque et lia\eri-cr le (leiixede rinterpellalion. Minus les attendait sur la rnc. ( i- fut Sarraus (|iii cniiipanil le premier.
— Ombre d'iii';iliMir . lui demanda le juge des suiiibres lioid>-. i|ui es- lu '
GI2 I.ASSliMBLKK NATIONALE COMIC,)! K.
— Je suis Sarrans de Carcassonne, surnommé le jiiiic, parce que j'ai conservé jusqu'aux extrémités de I âge un air enfantin et des cheveux ondes. 3Ia vie fut toujours pure, quoique je n'aie point cessé de parler du nez, — ce qui a fait dire de moi que j'avais joué à la drogue avec la nature, et que j'avais perdu la partie. — Mais si j'ai eu quelques défauts, vous me tiendrez compte , ô Minos , de mes efforts pour les efîaccr par mes bonnes intentions, ^'ai-je point d'ailleurs assez expié mes torts pendant que je vivais? Je suis celui que les électeurs de Carcassonne n'ont pas réélu, sous le prétexte qu'il a^ait un rhume de cerveau comme Xavier Ourrieu. Cette injustice des hommes ne m'a cependant point découragé, et la veille même de ma mort je prononçais une improvisation dont les termes seuls atténuaient la Aiolence. C'était une improvisation écrite d'avance; l'assemblée ne s'est aperçue de ma ruse oratoire qu'en me voyant perdre , au moment où je quittais la tribune , mes feuillets que j'avais soigneusement cachés dans ma manche. Il me suffira, je crois, de citer la péroraison de ce discours. pour mériter la faveur des dieux infernaux. « Déclarons, m'écriais-je, la guerre à la Russie, afin de glorifier les cendres du héros de Sainte-Hélène! » J'ose espérer, Minos, qu'un dieu aussi littéraire que vous l'êtes, et que les électeurs abreuvèrent comme moi d'injustices, trouvera dans le style de cette dernière phrase — inspirée par le manifeste du czar, — l'entrée des Russes en Hongrie, — et l'alliance des rois contre la liberté, — l'excuse de celles qui l'ont précédée.
— Et vous, demanda Minos à (iuichard après avoir congédié Sarrans , comment vous nomme-t-on?
— On me nomme Guichard le Triste, descendant légitime du fameuv (Juexada, illustré par Cervantes. C'est moi que le peintre I)ecaiii[)s a pris pour modèle quand il a voulu représenter mon grand-oncle perché sur un cheval maigre , avec un plat à barbe pourarmel. J'ai hérité de la pertuisane qui servaità l'immortel Quexada contre les mouiins à vent, et je l'ai moimême noblement employée dans tous les débats auxquels j'ai pris part. Xaturellemenl chevaleresque et même un peu mélancolique, je ne me suis jamais laissé arrêter aux obstacles que la grammaire présente au patriotisme des orateurs timides. Tel dut être mon grand-oncle alors que les rigueurs de la dameduToboso lui causaient de cruelschagrins ; tel on m'a vu à la tribune , dévasté , désolé , mais toujours prêt à rompre une lance en faveur de la République romaine contre les chevaliers errants de la rue de Poitiers, et digne enfin d'Amadis, surnommé le beau Ténébreux, auquel j'ai tenté de m'égaler !
— Guichard , fit le petit père Minos, vous avez mérité d'habiter le .séjour des ombres bienheureuses; prenez donc ])lare parmi les anciens candiilats
LA CO.NSl m AM K. — 22 MAI. Ci;i
de Lacédémone, cl jouissez en paix avec eux de la récompense de \us \crUis. Je voudrais savoir maintenant quel est cet orateur d'une nol)le prestance (|ui vous accompagne et dont la silhouette ne m'est pas inconnue?
— Minos, je suis Joly de Toulouse, fds adoptif de Tliéranu>ne berger de Saint-'ibars, et j'ose dire que si une chose m'étonne aux enfers, ce n'est point de t'y voir, c'est d'y être descendu!
— Sais-tu bien, ombre fièrc, qu'un pareil langage...
— Je sais que dès mon enfance j'ai dompté des tirades sauvages, et que mon pèreThéramène m'a appris à draper mes périodes sur le bras gauclie ! Ce n'est pas le roi de l'empire des morts qui fera sourciller un orateur qui, tout à l'heure encore, alîrontait le ministre Barrot et trouAait dans son répertoire parlementaire une éloquence que les électeurs de Toulouse remplaceront difficilement. Je sais bien (|u"on m'a reproché d'axoir été classique; mais je m'en glorifie comme d'une preuve de fidélité aux traditions patriotiques de toute ma vie; et je le demande sincèrement, petit père 31inos, si l'on pourrait citer beaucoup d'orateurs qui aient prononcé après leur mort, ainsi que je l'ai fait, un de leurs meilleurs discours et proposé un ordre du jour énergique — relali\enient à la coalition des Ivrans étrangers et à l'indépendance romaine.
— Fils adoptif de Tbéramène, répondit .Minos, tu peux être encore utile fur la terre dans un moment où la politique du cai)inet nécessitera des ordres du jour rigoureux, et je consens à ce que lu y remontes pour te faire réélire. Quant à l'ombre de\aulabelle qui t'accompagne, je la garde alin de lui demander des renseignements hislori(|ues lor.s(pie j'en aurai besoin.
Soudain un bruit terrible et bien difTérent de celui que peuvent j)roduire de simples ombres se iit à la porte du tribunal de .Minos. Un instant on crut, aux aboiemenls de Cerbère, que c'était Thésée qui tentait ime nouvelle des^cente aux enfers; mais la voix bien connue de l-edru-Rollin ne larda point à retentir de l'.Vchéron au Phlégéton. Les ombres éperdues s'enfuirent : et il sembla que le royaume des morts fùl devenu celui des A ivants. Ledru-Hnilin a\ail entraîné toute l'asscndilée sur ses pas; Cavaignac, Mauguin lui-même, — le seul de uns deux J-amarlinecpie les électeurs nous aient lai.s.sé, — s'emparèrentde la tribune. Jamais paicil tuiinille n'a\ait troublé les ri>es du l.éthé. — (!'esl en vain qu'Odiliin llarnit s'écriait: « \ ous êtes ici dans le royaume des morts! les ombres n'ont le droil de faire entendre que des discours nuiets! Kst-ii possible que vous prétendiez du fonri des champs Klyséens dicter la loi à lies ministres de chair et d'os et déclarer la guerre à la l{n>Me !
— Touchez mon disfoiii> . lépoiid.iil l.rdrn-ISollm. cl mui- «.inlMcz liicn ^ il <'sl pidpaMr I
01'» LASSIiMBl.KK .NATIO.NM.i: (((.MKHi^
Alors une élrange confusion a eu lieu entre les \i\anls el les niorls. (Milon Barrot, voyant qu'il ne pouvait pas enlever un ordre du jour pur et simple, emmenait les ombres de la rue de Poitiers afin de rendre le scrutin nul ; il a fallu , pour les décider à apporter leurs bulletins dans l'urne, que le petit père Minos, furieux de ce qu'un ministre se permît d'intriguer dans ees états, menaçât les rebelles de les faire arrêter par la garde des enfers: — mesure aussi grave pour le moins que ccllequ'a\ait prise l'assemblée sur la réquisition du papaGoudchaux — ombre intraitable — de se déclarer en permanence, si, à sept beures, le scrutin n'était pas complet. — Prenez-y garde, il n'y a point d'extrémité à laquelle ne soient disposés pour prolonger leur souveraineté ceux qui sont sur le point de la perdre.
23 ni;ii.
Adoption de l'ordre du jour moiive du général Cavaignac sur les aifdires éi,rar.gères . — Dépenses de l'Assemblée — Encioreune incariaie du général Changarnier.
La constituante avait repris la pbysionomie paisible ([ui convient à des mânes. Le président Minos , ayant fait le dénombrement de ses ombres, reconnut avec joie qu'il ne lui en manquait pas une seule , et déclara que le scrutin était de nouveau ouvert. L'Averne tout entier en tressaillit. Aussitôt les fantômes des représentants commencèrent à défder, et l'on put voir l'interminable procession déposer ses bulletins dans l'urne, d'où Minos retira un ordre du jour motivé du prudent Cavaignac , qui ajourne au siècle procbain — mais en termes pleins de dignité — la guerre que Joly , le nourrisson de Tbéramène , el ses impétueux amis, voulaient immédiatement déclarer à la Russie et à l'Autriclie.
Ensuite, comme il s'agissait de régler les comptes de la buvette, et d'accorder une gratification aux employés qui assistèrent l'assemblée jusqu^à ses derniers moments , les buissiers et tous les garçons groupés dans les couloirs commencèrent à palpiter. Kt vous, les bonnes ménagères, on vous a devinées à l'intérêt ([uc vous inspirait un sujet rempli de limonade, de sirop de groseilles, et même de légumes, caria buvette offre au consommateur des bouillons (|u'on ne saurait tirer ipie du potau-feu.
Nos cordons bleus espéraient (jue le questeur Degousée viendrait fournir des détails utiles aux assemblées futures sur le prix des balais , sur l'emploi des brosses, des éponges et le frottage en général; mais le (|uesleur Degousée n'a point cru qu'il fût de sa dignité de rompre le silence, et le cbapiire du ménage parlementaire a été adopté sans discussion.
Ik CONSTITUANTB. —23 MAI. 615
Il n'en a point été de même de l'avlicle des gratifications. Un grospcno- (juet — Morlimer-Ternaux — encore ulcéré de la perle du chapeau neuf qui lui fut échangé contre un vieux pendant cette session — a abusé de sa position jusqu'à faire ^aloir des raisons de sordide économie. — Ah! si les maiiieureux garçons cpii l'écoiitaicnt axaient eu le dmil de monter à la Irilume pour lui répondre 1... I.eur devoir ics forçait, hélas! à lui servir en silence le verre d'eau sucrée dans lequel il a hunieclé deux fois ses arguments contre eux. Cependant la pantomime de M. Duponceau, le chef des huissiers, >alail un éloquent discours. Deux orateurs, (irémieux et Charras, ont prêté à cette protestation muette l'appui de leur éloquence. Ceux-là, les employés de l'assemblée ne les oublieront jamais, c'est à eux qu'ils doi\enl leur gratification! — L'excellent Maupas, garçon de la tribune des sténographes, dans la chaleur de sa reconnaissance einers M. Ciéniieux, s'écriait : — Ah! messieurs, qu'il est beau 1...
Knthûusiasmc fort mnocenll l'adoption du projet de translation des cendres de Carnot en France ne semblait pas non plus présager de bien
violentes tempêtes, et comme six heures sonnaient
Voici la chose la plus incroyable, la plus élonnanle, la plus inouïe, la plus impériale, lapins royaliste, la plus républicaine; une chose a raie ei pourtant invraisemblable, ime chose qui surprend Odilon l?arrot luimême, ([uoiqu'il feigne par décorum de ne poiul avouer sa slupéfaclion , une chose enfin capable de troubler le sonmieil du petit père Marrast ! Hergamote Changarnier vient d'écrire une nou\elle lettre! — Et de cinf[ 1 — Ce général aspire à toutes les gloires; les lauriers de 51"°° de Sé\igné lui porlaieiil ombrage, il se met en rivalité avec elle; désormais on l'appellera Bergamote <! • Sévigné; seul surnom qu'il mérite! Bergamote n'a point jnérisément le style du grand siècle; mais il chausserait v(jlonliers les bottes de Louis \\\ , et l'on sent en lisant sa corres- ]iondance qu'il serait homme à entrer dans un parlement la cravache à la main. Au point de vue littéraire, le Sévigné en chef de l'armée de Paris est irrésistible. Pourquoi faut-il qu'une fausse modeslie l'empêche de xenir recevoir les eomj)liinenls de ses collègues!
Bergamiite a donc écrit enc(jre une de ces lettres (|ui iunt les délices de VOEil-di'-Bduf. Kl c'est toujiiius aux militaires qu'il s'adresse ! Malgré son art avarier les foruuiles, la penséi' pèche un peu par la monotonie. .Néanmoins la garnison doit être llalice; les tendresses de Bergamote .«ont tiiiiles pour elle, — si bien (ju'hier, au moment même où le président Marrast , un peu ému des con.sé(|ucnces que pouvait entraîner la nu'nace de permanence accueillie, j'avais onhiié de le dire, aux cris de vive lu Bépnhhque! — se nu'tlait en .evoir de requérir la garde, Picrgamole
616 I.'ASSEMBLÉE ^ATIONALK COMIQI E.
défendait, par un liillet doux, à toute la ojarnison de céder à d'autres vœux que les siens.
(le billet dou\ a excité la jalousie de Ledru-Hollin ; l.edru-Uollin prétend que Bergamote n'avait pas le droit de \ioler la ("onstilution — fille mineure qui n'a pas quitté le giron de sa mère l'assemblée. Odilon Barrot réplique qu'il faut passer quelque chose à un ancien hussard. — Là-dessus la discussion s'est échauffée. — Enfin, Considérant a déclaré que Bergamote et les Chaberts de l'Elysée ourdissaient une conspiration pour enle\er la République à sa famille ; qu'il en avait donné les détails dans la Démocratie ; que la police devait massacrer la montagne pendant son premier sonnneil; que le ministre delà guerre avait mandé à Paris un supplément d infirmiers militaires, sans doute pour élancher le sang; — qu'on dormait sur un coup d'Etat, et qu'il était temps d'ordonner une enquête !
— Monlrez-inoi le billet doux de (Ihangarnier , dit avec faluité Odilon Barrot.
— Le voici, répond Ledru-Rollin.
Ainsi pris au mot , le président du conseil a eu la mine de Bartliolo lorsqu'il s'aperçoit que Rosine est partie. On lui a donné jusqu'à demain pour aller aux informations.
24 mai.
Suite de la discussion de la proposition d'enquête.
Aujourd'hui iîartholo était complètement rassuré; — et du ton qui n'appartient qu'à un tuteur comme lui : Messieurs, je sais à quoi m'en tenir sur le conijjle d'Alma\iAa'. ses intentions étaient bonnes ; il cn)\ait votre président Marrast couclié (piand il a écrit son bille! doux à la nuu'échaussée.
— Que ne vient-il s'expliquer lui-même?
— \\ craint sans doute de passionner le débat.
Notez qu'au moment oii Odilon Barrot s'exprimait avec tant de douceur, les gens qui passaient sur le quai entendaient sortirde l'assemblée un nnu-niure comparable à celui des animaux du Jardin des Plantes à l'heure du dîner. C'est assez l'ordinaire quand Odilon Barrot reproche à ses adversaires de sortir des bornes de la modération dont il s'est fait une loi. On est obligé d'ouvrir les fenêtres, de crainte que son discours ne brise les yitres. — Ledru-Rollin, qui ne pèche point parle manque d'à-propos, en a d'abord fait la remarque ; — puis , prenant Bartliolo par les sentiments, il l'a supplié de se joindre à lui pour exiger une en{|uête , — dans l'intérêt de l'art. — Me croyez-vous donc apable, a répondu l'ancien libéral
LA CONSTlil Wil. — -i» MAI. (iiy
un peu aifendri , de prêter les mains iui\ coups (l'Klat? — A Dieu ne plaise, o Bartholo ! ù (léronte! ù C.assandre! mais nous vous rendons tous la justice de vous considérer comme un vertueux personnage créé par la nalurc exprès pour être la vénérable dupe de tous les Scapins, Crispins , Bergamotes, Cliaberts, aigles de Boulogne, clowns de Strasbourg, ambitieux du cirque , jésuites des deux sexes , et autres Fialins du répertoire ! I,a kyrielle délilée , le président s'est cru obligé de rappeler l'orateur an respect des autorités d(^ la Bé])ubli(|uc ; j'ai trou\é que c'était de sa part un acte de très-bon goût. Tout aussitôt la discussion a pris une face uouAclle: un est entièrement sorti de la question; — sans quoi il fallait lc\er la séance, et les constituants qui jouent de leur reste y eussent perdu deux heures. — Ils ont cependant tant de choses à se dire au moment (le se quitter! C'est l'heure des épancbements , des adieux, des coups de piiignard ; c'est le quart d'heure de Habelais! Tous voudraient à la fois... pa\er la carte, s'expliquer, se xenger, se tuer de l'œil , du geste , de la voix, — et dans leur agonie, faire un monde! — Ah! si c'était à recommencer! faiblesses, fautes, indécision, honnêlelé , crédulité, tout le passé il un an leur rc\ient comme un fantôme. Ils ont le cœur gros, la main sur ra\enir... et l'avenir leur cchap|)e ! — Combien qui crieraient : Ma \ie pour une session ! — Misérable Râteau ! si Flocon, si Trélat, si Coudchaux, si les Bcnoncules eux-mêmes, victimes de leur couardise , fruits secs de lahépuhlique et de la réaction, dont pas un n'a été réélu, vous tenaient!... Arrivons à M. Falloux. Aussi bien Bergamote et la proposition d'euipiête sont déjà 'oin. — A un certain mot de Ledru-Rollin , le révérend qui, depuis longten. s, disait dé\otemcnt ses prières sans se laisser Iroublcr par les bruits mondains, lève la tète, et roulant toujours son cliaiiclcl entre ses doigts : — Je crois , mes frères, qu'on a parlé de jésuites ! seraitce à moi qu'on aurait voulu faire allusion '? — Il n'en a pas fallu davantage pour que les auditeurs se sentissent froid dans le dos. Le long regard, la douceur ineffable du saint homme coiu|)létaienl sa pensée. Il n'y a point à se méprendre , ni a le nier : la sacristie nous donne un nouveau talent... un Fa\re blanc! — (Jn n'a pas plus de sang-froid, de chaste perfidie cl de modération assassine! M. lalloux est , dit-on, un élève de M. d(> Mimlalembert. Kh bien! l'élève peut en remonlierau inailre. Tous les deux , d ailleurs , font honneui' a Sainl-Acbeul , ou ils apprirent la tradition de crile tendre éloquence . |)ropre à con^erlir des liéréliijues sur le gril et à inspirer aux fidèles le goùl des auto-da-fé. — Au besoin , M. lalloux pousserait la sensibilité jus(|u a [)leiner quel(|ues larmes d eau bénite; et s'il lui arrive jamais, grâce aux hasaifls des révolulioiis . d être en pr)sition de se défaire de ses adversanrs politiques, soyez persuadé que
ce sera toujours dans l'inlérèt du culte, et après leur avoir donné l'absolution, qu'il les livrera aux familiers honnêtes et modérés de la trcs-sainte inquisition de la rue de Poitiers.
A six heures et demie nous étions en pleine chapelle. M. Falloux officiait avec autant de distinction poUr le moins que son frère l'abbé. — Il a administré les sacrements aux révolutionnaires , confirmé les voltailicns , exorcisé notre cher Flocon, possédé de patriotisme malin, puis entamé avec le docteur Trélat, hérésiarque au premier chef, une contro- Acrse rétrospective sur la dissolution des ateliers nationaux qui fut, comme on sait, impérieusement exigée par les catholiques du temps , et suivie des journées de juin.
Là-dessus, l'assemblée s'est séparée pour aller... au salut.
25 mai.
Suite delà discussion de la proposition d'enquête. — M. Palloux rompt les chkns. — Ordr& du jour pur et simple.
Je crains de n'avoir pas fait de M. Falloux, personnage complet dans son genre , tout l'éloge qu'il nlérite. Peut-être lui reprochera-t-on d'être de deux ou trois siècles en arrière; cependant, si les alliés entraient à Paris, 31. Falloux serait le seul qu'on pût charger de composer le cabinet. Pur l'aménité de ses mœurs, la politesse du langage, et le parfum de sacristie qu'il exhale, M. Falloux appartient à la politique de 1815. — Son éducation et son tempérament l'empêcheraient de prendre une part directe aux exploits de Trestaillon , mais il est homme i comprendre tout ce qu'il y a de salutaire dans l'institution des cours prévôtales. Hier, dans le cours de ses pieuses divagations , M. Falloux parlait avec quelque coliiponction de la soutane de son frère; il n'a pas eu besoin d'ajouter qu'il appartient lui-même par la robe courte au mêrhe ordre que l'abbé ; tout le monde s en doutait. Le talent n'est point ce qui manque à M. Falloux. 11 en a certainement plus qu'il n'en a fallu à beaucoup de ses prédécesseurs pour laire brûler les hérétiques de leur temps. L'honorable inquisiteur qui condamna Galilée ressemblait sans doute à M. le ministre de l'instruction publique : même charme dans le regard , même lielaufond de l'àme, même miel sur les lèvres; la tradition s'est incarnée; il est probable que M. Falloux descend de Torquemada en ligne directe.
C'est une curiosité à la fois instructive et effrayante que la présence de fra Falloux en plein dix-neuvième siècle, à la tribune républicaine de laconstiiuante française. Ln fanatisme qu'on croyait éteint sous les cendre? des auto-da-fé, sous les décombi'es de la Bastille, au souffle de deux ou trois
L A C O -N S T I T l A ME.— 25 MAI. 619
révolulions successi>es , ressuscite en la personne de l'orateur (jue depuis deux jours nous avons le bonheur de contempler, ^c croyez pas , cependant , que ira Falloux ne se soit point transformé et quelque |)eu accommodé aux nécessités de son époque. — La doctrine est la même; la p;rimace seule a changé. — Mais qu'on me mette sur les épaules maigres de ce révérend le froc de saint Dominique, qu'on le coilïe de la loque noire, et vous verrez si, avec son œil attendri, son profil tranchant, sa moustache de moine , il n'est pas le vivant portrait de cet inquisiteur blond du tableau de Metzis qui interroge avec tant de bienveillance un patient dont on brise les os. — 11 y a surtout un côté par lequel M. Falloux brille plus qu'aucun de son école : on n'a jamais eu autant que lui l'art de se posséder. Il est maître de son geste , maître de ses mots, et je conteste qu'il soit permis de dire avec autant de sincérité , autant de candeur que ce jeune homme austère la chose qui n'est pas. Tant est grande sa modération, tant est enveloppée des apparences de la mansuétude et de pudeur sa haine implacable , que ceux-là mêmes qui savent qu'il ment, sont tentés de ne point mettre en doute la véracité de son affirmation. La \i|)ére à collier n'a pas plus de grâce. — Bref, l'empire qu'a sur soi le dévot orateur, le met si fort au-dessus des hypocrites vulgaires, qu'il serait capable, une l'ois entré dans la maison d'Orgon (Barrot', de ne point lever les yeux sur KImire Ma Hépuhliquc) , et d'attendre que le mari fût mort pour montrer le testament et épouser la veuve. — Peut-être , à la rigueur, assaisonnerait-il le potage afin de rapprocher l'ouverture de la succession. — .l'ai surtout remarqué dans le discours de M. Falloux un |)assage ravissant; c'est celui où, s'indignant avec un c<ilme qu'on n'obtient que par un procédé de séminaire qui consiste à dire mentalement trois are dans les circonstances difficiles, l'orateur a inxocpié contre le citoyen Joly — qui venait de lui citer des morceaux choisis de ses livres,
— un certain article de la Hcvue dex Deux Mondes , ou cette litléralure à fayots est pleinement justifiée. — Fra Falloux d'ajouter que le panégyrique lui venait d'un ami inconnu.
— Le pauvre homme! n'ont pas manqué de crier en diœur tous les Orgnns de la rue de l'oiliers. — Oui-dà ! le pauvre homme qui a corrige lui-même les c|)rcuves de son clorje! — Orgon ne nous croira pas. Eh bien ! la prochaine f<tis je le prierai de se cacher sous la table de >l. Buloz.
Toujours esl-il que M. Falloux a\ail si bien dé|iislé la discussion , (|u il n'a pins élé possible «le la remettre dans la \oie du coup d'Llat et de l'eu- <|uète. — Vers cinq heures, on s'était tant écliaulTé à propos des doctrines
— littéraires — du ministre de l'inslrucliou publiipie sur l'inquisition: Imdignalion de la montagne contre les abus du ^amt-ollice clail arrivée
à un tel degré, que j'ai vu l'instant où le président allait mander fra Tonjuemada, le grand inquisiteur, à la barre de l'assemblée pour y répondre de son incartade envers elle. I.a droite se serait peut-être abstenue jusqu'à l'ouverture de la législative ; alors il était à craindre que la gauche ne se déclarât en permanence jusqu'à l'an prochain ; — ce qui eût compliqué la situation. — Quant au général Changarnier , il va sans dire que personne ne songeait plus à lui.
En vain Clément Thomas a essayé de ramener ses collègues à l'histoire contemporaine : on a reconnu sa belle voix, mais on ne l'a pas écouté. — Je ne vois qu'un moyen de sortir des personnalités , s'est alors écrié Dupont de Bussac, c'est de donner un gage chaque fois qu'on prononcera un nom propre ! — Avant la fin de sa première phrase, Dupont de Bussac avait trois pénitences. — Ma foi , voyant connnent les choses tournaient, Odilon Barrot n'a pu s'empêcher de rire pour la première fois de sa vie, et de prononcer (juelques paroles dignes de la comédie de Pourreaugnitr, — rléclaranl à Considérant qu'il s'était alarmé à tort de rarri\ée à Paris de quarante infirmiers de Metz, puisque ces apothicaires ne lui étaient pas destinés.
— Quoi! ne m'avez-vous pas, \ous-mème ici, tanli'it... exprimé \os propres inquiétudes?
- — Monsieur, quand on a parlé de seringues dans l'intimité, il est toujours fort indiscret de raconter à une assemblée délibérante les détails de la conversation. Souffrez qu'un matassin blanchi au sein des parlements vous donne celte leçon de convenance dont j'espère que profiteront un grand nombre de députés de la prochaine législative ici présents dans les couloirs, où la questure les a laissés pénétrer sans doute pour qu'ils s'habituent au tumulte.
On se peindrait difficilement la figure que faisaient en entendant ces paroles les nou\eau\ représentants habitués dans leurs contrées lointaines à considérer Odilon Barrot comme un homme excessivement grave. L'un d'eux trouva la repartie si gaie , qu'il se mit à taper sur le ventre du petit père François, posté , suivant son habitude , au pied de la tribune. — Il n'y avait plus moyen, d'après le tour qu'avait pris le débat de la proposition d'enquête, de le terminer autrement que par un ordre du jt)ur pur et simple. — Bergamote est sauvé! mais j'engage le grand inquisiteur don Torqueniada à se bien tenir; la constituante sera sévère pour lui , et ne lui pardonnera pas d'avoir, en l'année 1G49, iiravé cinq fois sa sou\erainelé.
LA CONSTITIJAMI'. — :>6 .MAI. 621
"2G mai.
Dernière séance. — Proolamauon à l'armée. — Cérémonial de la remiee des pouvoirs à la législative. — Compliment de M. Marrast.
L'assoniMi'e se meurt, rasseml)li'e est moiio! cp n'est iidinl de cnléi-e, CDinnic on l'aurait jien.sé, c'est d'attendrissement.
J)ès l'ouverture de la séance nous avons bien vu (|u'il \ aMiit des iainies dans tous les yeux, et que les cœurs étaient gonflés.
Tous ces hommes terribles, les b(jtes farouches de la iiionlaj,nie euxmêmes, sont les victimes de leur sensibilité.
Il n'est point jusqu'à cet effrayant Mortimer-Ternaux , — dont les (Illinois mettraient avec succès le visage sur leurs boucliers pour é|iou\anler l'ennemi — qui n'ait l'œil humide.
Faut-il le dire? je crains que cette constituante n'ait été l'asile des bons sentiments et de nos dernières tendresses. Soliveau débonnaire ((ne les grenouilles ont dédaigné, lu t'en vas... gare la grue !
L'a.ssemhlée offrait donc l'aspect touchant d'une classe d'écoliers prêts à .se séparer à la lin d'une année laborieuse. Il y axait à la luis du |ilaisir et du regret; le maître était attendri; et l'on a pu croijc que ses éié\es oublieux des pensums n'étaient point éloignes de se cotiser pour lui acheter un bel huilier d'argent, ainsi que cela se pratique dans les pensionnats, en témoignage de reconnaissance. Le petit père Marrasl attendait é\ideuiment unesiu-prise: il a\aif mis snu habit iioir, une cravate biaiiehe et caché le martinet.
.Saxez-\ous à quoi les re|)résentants s'occupaient? Les uns cherchai(>nl leurs paniers; les autres faisaient leurs malles, tous échangeaient entre eux quehjues doux souvenirs. C'était à (pii emporterait un autographe de .ses compagnons. Ledru-Hollin a passé plus d'une heure à déposer des huinmagrs ornés de son paraphe sur des albums; l*yat signait à tour de bras des portraits cpie Ihixignier seiiail sur son creur; (lent récoltait les |)Ctits dessins à la plume (pie ses collègues axaii'iit oubliés sui' leurs jiupitres. Ktienne .Vrago a été (ddigé de commander au copiste du \audeville outic maïuiscrits de son deinierqnaliain ; et croirait-on iprOdiliui l?ai rot a intrigué |iour en obtenir une? Lnfm les plus grands eiuieini^ de M. I alloiix faisaient ries bassesses [loiir lui dérober une luèidie de ses ehexciiv. Ij le saint homme leur ié|tondait avec douceur : — Ne m'en demande/, pa> tant, je suis à moitié ebaiixe.
Lnsuile le glas des dernières propositions a tinte, et c e-^l alor^ que
622 L'ASSEMBLÉE NATIONALE (.OMIOIE.
tûules les inimitiés politiques ont disparu. Il a fallu empèclier les représentants de se précipiter dans les bras les uns des autres.
— Quoi ! nous quitterons-nous ainsi? disait le bon questeur Degousée, plus inconsolable que les huissiers eux-mêmes.
— .Tamais! répondait Flocon.
— Votons l'amnistie , ajoutait Lagrange.
— Oublions nos différends, s'écriait Malleville; Duvergier consent à ne point entreprendre son grand voyage en Grèce; faisons-nous réélire, et jurons de nous donner nos voix entre nous. Nous nous connaissons maintenant ; qui oserait dire qu'avec d'autres nous ne perdrons pas au change ?
Tasebereau s'est approché délicatement de Buvignier : — Mon ami, puisque vous n'êtes pas renommé , je vous en supplie , avant de vous en aller , apprenez-moi à interrompre.
— Cher Tasebereau , tout mon secret était de vous donner la réplique.
Cependant l'ami Baze propose sur ces entrefaites d'adresser des reniercîments à l'armée et à la garde nationale. — Clément Thomas préfère une proclamation. — Antony Thouret croit qu'il serait plus digne de l'assemblée de lire aux troupes la belle comédie de l Antiquaire. La séance se complique. Un huissier se mêle de la discussion en tirant Clément Thomas par la basque de son habit. Clément Thomas repousse l'huissier. Incident. Les dames s'émeuvent. Quelques paroles bien senties, vraiment touchantes de ce loyal et brave Thomas, qui aurait pu devenir un orateur, excitent l'enthousiasme. — Aussitôt Tasebereau se met en devoir d'expliquer une dernière fois le règlement. Il n'avait pas compté sur la résistance du papa Goudchaux, qui tient à garder la tribune pour lui seul.
Antony Thouret s'était placé depuis quelque temps à l'entrée de l'escalier dont il interdisait l'accès à tout le reste de l'univers par son embonpoint. On avait remarqué qu'il tenait à la main un manuscrit. — Est-ce le sixième acte de l'Antiquaire.'' — Pour rien au monde l'assemblée n'en aurait supporté la lecture. Mais Antony Thouret ferait plutôt, éclater la rampe que de ne point parvenir à ses tins.
— Citoyens, s'écrie-t-il , c'est...
— Non, allez-vous-en! C'est le sixième acte de l' Antiquaire; nous n'en voulons pas !
— Chers citovens... ce n'est pas mon sixième acte, c'est une adresse... Permettez...
— Non... non... jamais...
i..\ coNSTiri ami;. — -ic, mai. o-i.}
— .If \ eux l;i lire... clic m'a cuùlc onze miils... clic est pleine de l'.tliii'cs. . . j ai tant soiill'cri !
I.cs |)liis jrrunils (ilj.-^lacles \en.iieiit du cullcuiie l'amelic , (im Irailail l'Iuiurel ciimuie un accuse de Huurj^es. I.e irios hunimc .-i'esl alors mis dans une fuieur d'clcplianl l)lessé. (.Iiarras a pris son parti el s'csl fail rappeler à l'ordre. L'éléj)lianl n'a bientôt plus connu de eoinae : ren- \ersanl tous les obstacles, il pénètre de nou^cau dans la tribune: et là, <|uel spectacle formidable il donne à l'Assemblée! battant l'air de sa trt)mpe, enfonçant le plancber sous ses pieds, reniflant, tempêtant, en un mol, elTrayant à \(iir! — Les secrétaires euv-mèmes n'osent pas s'aj)proclier, car il les saisirait et les lancerait j)ar-(lessus sa tèle.
Enfin, à l'aide d'un \ole, on espère se rendre maître du gros Tliourct. L'éprcu\c est douteuse. Impossible de se soustraire à la lecture du jirojet d'adresse. Eb bien! l'assemblée ne s'était point trompée dans ses appréliensions. ('.'était le sixième acte de l'Aiiti(iiiiiiic ! Seulement l'auteur avait eu soin d'y introduire (|uel(jues antitbèses (|ui le rendissent propre à servir de proclamation. — l'cul-ctre frou\era-t-on cette com- |)araison d'un poète a\ec un élépliaut ini peu grossière. — L'obscr\ation est d autant plus juste (|u"Antonv l'Iiouict retourne à sou banc axec toute la dignité du bo'uf Apis, — à cela près (]u'il a l'air d'axoir clé fumé à Hambourg en (juitfant I l'.gypie.
Deux organes ciiéris exilaient encoie ini Icridrc niuiiiiurc. (Iciil cl l.uneau ont dit adieu à la sonnette !
Il était temps d'adopter les remercimenis ollèrls par I auu I5a/.c a la garde nationale et à l'armée. — .N'oubliez pas la mobile! s écrie naiAement .M. Duclerc. — Le mul ne pouvait \cnir (|ue d'un renoncule.
("en est fail ! le ipiosleur Degousée ])rononce quelques mots solennels : — (iitovens, dans les gra\es circonslances où nous nous li-ou\ons, je demande qu'il .soil jiermis à votre bureau d'entietenir le \eire d eau sucrée jusqu'à l'arrivée de l'assendjlée législati\e!
— El surtout reniucz-le bien, obser\e Dupin le légiste; la grande (jucslion de la sou\eraineté du peupli- est là !
i.vHv définition satisfait Lcdru-Hollin lui-mcmc. - Joules lc> dillicultés rie la transmission des jiouxoirs paraissaient réscdues...
.Mais U" |ietil jière (ioiidcliaux fronce le sourcil. — Je suis ici pai la Miloiilé du peuple, s'écrie-l-il, je n'en sortirai jms ! (!ependanl, puis(|ue vous n"a\ez pas élé réélu... Mon mandat n'expire que lundi matin'... Nous refuM-z de siéger ili-main dimancbi-' .. Eb bien I je .»ais ce qu'il me reste à faire!
La dc-rus le pclil pcre (ioudcbauv est allé droil au (pieslcur Ucgnusce,
c-iv l.\ssi:mi!I.i:i; .\a rio.NAi.K comiqi i;.
il lui a (lit (jiu'lque cluisf l)as à l'oreille, et Ions les (leii\ se .--iiiil diitriic l'aecolade.
Rien n'empècliaif plus le président Marrast de prononcer 1 allocution qui devait mettre un terme à la solennité. Son complnneiit n'a point dépassé nos espérances ; c'est un véritable speech — tout à fait propre à exciter l'enthousiasme dans les réunions fraternelles de Français et d'Anglais où il est convenable que l'orateur flatte également au dessert les deux nations.
Je ne saurais trop inviter les touristes qui iront faire à Londres des voyages d'agrément à emporter avec eux le discours d'adieu du petit père Marrast.
MIXI IT.
r.a constituante était partie; l'ombre et le silence restaient seuls dans la vaste salle. Tout à coup la porte s'ouvre; un homme entre une lanterne à la main. C'est le petit père Goudchaux. Il est suivi d'un grand compagnon portant un matelas sur son dos. Ainsi vu dans la pénombre du lumignon, le questeur Oegousée ressemblait assez bien à Trifoi-illari» le ramoneur fantastique, dont les mères de famille menacent leurs petits garçons lorsqu'ils sont méchants. — L'intrépide (ioudchaux s'était arrêté, et d'une voix résolue : — Degousée , dépo.sez le matelas ici ; je vais taire mon lit en travers du seuil : il faudra passer sur mon corps pour envahir l'assemblée !
Mi l'épouse, ni les enfants , ni les amis de M. Goudchaux n'ont pu le faire renoncer à son héroïque détermination. — Dernier gardien de la souveraineté de l'assemblée, il est resté à son poste jusqu'à la première heure de lundi, tandis que le questeur Degousée faisait sentinelle sous le \estibule.
Grâce à ces deux braves, il n'y a point eu d'interrègne: les coups d'état ont été déjoués, et le verre d'eau sucrée de la constituante a été transmis intact à la léfrislati\e !
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Kt maintenant que nous avons terminé celte histoire écrite à la pointe de la plume et du cravon, nous vous demandons, ami lecteur, la per-