I.A C.ONSTITl'AMT.. — ÔO UCKMîRlv
Le rodoiilalili! Dcsloiinrais ne se laisse pas aliallre, il accourt cl lire (le sa poche un anicmlemenl... Ccsl une carie de Pcslei... il en tire un autre et, profitant de la distraction de l'Assemblée, il le fait adopter par Besnard et Luncau ! — Ce trioni|)he a dû être célébré le soir même par une omelette au rbnm. — Notez que l'amendement, sous le prétexte de conserver à la Conslituanle ses pouvoii's souverains, même après l'élection du président, met le gouvernement aux mains du parti Pestel jusqu'à rinslailalion de la Lcffislalive. S il ne soil pas delà |)lus tard f|nelque conilit de pouvoirs aboutissant au coup d'état, ou à la guerre civile, nous serons bien heureux. Il est d'ailleurs l'oit curieux d'étudier les impressions de l'Assemblée pendant cette discussion 'pro Ujrannia. On dirait qu'au moment de faire nommer le présient et de se trouver en face de lui , elle s'aperçoit que la république aurait peut-être pu s'en passer.
Tous les honneurs de la sé'ance n'ont point été cependant pour le |)arti l'estel. L'abbé Fayel de Vomponnt' s'est aussi couvert de lauriers. Il a prononcé un discours de Bossuet qui, devant Louis XIV et sa cour, eût été fort audacieux, car les vérités n'y sont pas ménagées aux princes. A la suite de ce discours, l'Assemblée enthousiasmée a décidé que le président prêterait serment... — Mais entre les mains de qui? — comme ledecret n'en dit rien, nous ne voyons guère (|ue M. Degonsée, le questeur, ou M. Duponceau, le vénérable chef des huissiers, qui soient assez solennels pour le recevoir.
ÔO octobre.
Présenlalion du Budget reotifié de 1848. parla oommisBion des finances. — DisausFion génRralp. — M. Porwlir'
Le célèbre (îoi)sek, le baron de Nucingeu, Dulillois. Ihabile faiseur d'affaires, et M. de Balzac s étaient donné rendez-vous à la séance, (.'.es financiers ])rotbnds avaient été avertis (|ue M Porlalis devait parler sur le budj/el rcvisé et exposer ses plans. La discussion offrait un puissant inIt'Mêl aux personnes de la spécialité.
Quebjues orateurs marrons ont prélude par des discours en cbillrcs qu'il serait imprudent d'apprécier avant d'en avoir fait la preuve, cl enliu M. l'orlalis est niouli' majestueusement à la tribune.
M. Porlalis c-t l'un des personnages les |)lus considérables de l'Assemblée ; il unit la grâce d'Antonv Thourel, le poète comique, à la taille du guerrier Lebrelon. — Comme financier, IM. Portalis ne saurait cire classé dans l'emploi des fculrrit ilatvs: il jouerai! mal Tnrcarel ; mais les
'2Si l.'ASSF.MRI.Ki: N AT I 0.\ A I K tUlMlOll"-
linaiicicrs <jrii)ics, vulgairement appelés les mauleaux, ne peuvent avoir Je nieilljur interprète que lui. Il possède à un degré supérieur les qualités du père noble qu'on appelle Gno/i^e dans la comédie et celles du troisième rôle. — - (]omi(jue sans elTori, doué d'une voix de basse chantante que relève agréablement un accent méridional, M. Portalis est nu des plus agréables orateurs que le réiicrtoire ait à son service.
I.a nature bienveillante avait particulièrement destiné M. Portalis aux (inances. Les excès de l'éducation ont seuls pu le détourner de sa voie. Il est devenu procureur, mais sa vocation véritable en eiit fait un su- |»erbe garçon de caisse. Aujourd'luii, par exemple, il est monté à la tribune coiiiuk; s'il avait le sac sur l'épaule, avec celte familiarié noble qui n'a])|tartieiil qu'à la liau[(! banque. — Kn le voyant, Gobsek n'a pu s'cmpêclicr de dire : Baron, qu'en pensez-vous? — Che ne le dis bas , a répondu Nucing^n, toujours im|)énétrable. — Dutillois, plus franc, s'est écrié : Voilà mon financier! — Sur quoi Gobsek et Nucingen ont échangé un sourire qui valait six pour cent de prime. — M. de Balzac a coupé court à la conversation par trois mots capables de révolutionner la Bourse : — Silence donc, il va développer mon système!
Le système de M. Portalis confond celui de Proudhon lui-même. La grande difficulté en matière de finances, c'est la recette et la dépense. M. Portalis supprime la dé|)ense, et il remplace la recette par l'impôt allraydiit, celui qui aura par la suite une (pieue prenante et un oeil an bout. Fourier n'avait pas prévu celui-là. Aussi , dès le premiei- mol , 3L Considérant s'esl-il levé de son banc comme un |)halanstèie.
Par impôt attrayant quel impôt entendons-nous? s'est é^rié M. Portalis; celui qu'on paie avec plaisir, l'impôt volorilaire. Tout le secret est là : substituer l'impôt volontaire aux contributions directes et indirectes ! j'y parviens par un moyen bien simple , je frappe le célibat! — Les portes et fenêtres, les centimes additionnels, le foncier et le droit d'octroi, demandons-les aux célibataires! — Ici, messieurs, il dmicnl équitable de rendre l'impôt progressif. Le jeune célibataire ne peut point payer autant (|ue le vieux garçon. Nous établissons des séries : de 20 à .30, de .30 à iO et de 40 ans jus(|u'à la mort. Après quarante ans le célibataire est considéré comme défiiiilif, relaps et im[)énileul . lors même qu'il se marierait.
Les veufs ne sont point exempts d'im|)ôls.
Tout veuf, non remarié six mois après la |)erle de son é|!Ouse, rentre dans la classe du célibataire.
Nous aurons les célibataires double-; et les célii)alaiies simples. Le simple est celui qui \it dans rab.--liui>iHi' ; le double e.-l cehii qui cul-
i,.\ co.Nsri iLAN 1 1;. — r.o oc/Knnu:. '■im
ll\e les fciiiiiies niaiiéos. (le tlernier |)aiora à la l'ois riinpôl nrdinaiie, les droits d'oclroi el lu clécimo de ij;iien(ï.
.N'esl-il poinl juste et nmral (jiie le lardean des ménajies cl les charges du iTOiivcrneinenl soient supportés par le célibataire ? Qui s'en ])laiiidrail? Esl-cc le célibataire double '7 83 galanterie naturelle lui fait une loi de s'imposer pour le beau sexe. Prenons des exemples autour de nous. Oui esl-ce qui j)aie les petits bancs au spectacle? le célibataire. Oui est-ce qui offre des bouquets? le célibataire. Qui est-ce qui sert de parrain aux enfants? le célibataire. S'en plaint-il? jamais ; autrement il se marierait. 11 lui sera donc tout-à-fait agréable de pa\er l'inipùt.
(]et admirable raisonnement a plongé l'Assemblée dans une stupéfaction qui s'est exprimée par un de ces rires qu'Odry excitait seul. M. l'orlalis, \isiblemenl encouragé, a abordé la théorie des dépenses après celle de l'impôt, cl c'est sur ce chapitre qu'il a dépassé toute prévision. i,es réductions qu'il propose sont radicales : — réunion de l'agriculture el de la police en un seul ministère, alin d'utiliser les anciens sergents
de ville au défrirlinmnnl des terrains vagues, et réciproqucnuMil d'emjdover les braconniers à surveiller la gendarmerie; puis eiilin construeliou lies vaisse.iMX d<' l'Ktal au rabais, ce i|ui diiiiiumi ail iiiliniuniil h' prix d'un \ai>seau tout aijirr.
28(j i; ASSAMBLÉE .\.\ T I O.NAI.E COMIQyK.
— Du lril)uiiul de commerce! s'est écriée une voix.
M. Portaiis, méprisaal celte inteniiplioii judiciaire, a lermitie son discours gras avec le sérieux d'un iiouime qui calcule tous ses effets comiques. Au moment où il cessait de parler, on a été obligé d'emporter MM. Tliiers et Larocliejaquelein, qui avaient des convulsions. — Ouant à M. Goudcliaux, rien n'a pu le dérider; on l'aurait pris pour un célibataire double, si sa gravité ne s'(;xpliquail ])ar la contrariété qu'il éprouve sans doute d'avoir été remplacé avant hier au ministère des linauces par M. Trouvé-Chauvel.
51 oclohre.
Suite de la discussion générale du budget realifié. — MM. Bineau et Goudohaux.
M. Goudcliaux se présente en tenue de célibalaiie double, perlant sur le visage cette fraîcbeur que donne à \\u contribuable une barbe sévèrement faite.
Il n'y a point dans l'x^ssemblée d'oralenr rasé de plus près que M. Goudcliaux : le comité des iiuances reluit en sa personne. La toilette de M. (ioudcbaux est mathématique; on voit qiu; sa cravate est nouée suivant la règle de trois, et que, pour placer convenablement son col de
chemise, il se livre à des opéialions sur le carré des nombres. Les
reversde l'habit affectent la régularité d'un grand livre en partie double: rien de négligé, pas une rature ; on offrirait cette mise-lii à un juge au tribunal de commerce ou bien à un expert en écritures, qu'ils n'y trouveraient rien à redire. Bref, M. Goudchaux est toujours tellement soigné, décent, sérieux et tiré à quatre chiffres qu'on le prendrait pour un logarithme prêt à aller dîner en ville, ou bien pour un caissier destiné à l'insigne honneur de tenir sur les fonts baptismaux l'enfant de son patron ; — il monte l'escalier de la tribune comme s'il se rendait à la cérémonie. Le langage de M. Goudchaux complète sa toilette ; c'est celui d'un linancier qui connaît le prix des mots et se contente de vous dire à travers le guichet : Nous ne faisons point ce papier-là. — Le guichet se ferme et l'affaire est terminée. On n'entend pas autrement la banque à Ulrecht, Amsterdam et Francfort, villes célèbres dont M. Goudchaux conserve la tradition avec un soin qui l'honore. — Î\L tioudchanx se devait à luimême de ne point passer sous silence l'inipùl altrayaiil pioposé |>ar le linancier l'ortalis; il a donc rendu aux célibataires l'important service de donner lecture d'un fragment inédit de ses mémoires de caisse on le svstème l'ortalis est détruit de fond en comble.
LA CO.NSl I II AM i;. — -2 N ( ) V K M H H 11. -2X1
A peine M. (îoiuidiaux avail-il atcompli sa mission ol achevé son discours par un petit salut fort poli doul il a l'Iiahiliido, que M. Bincau. le bourreau des budgets, lui a succiklé.
S'il est un gaillard (]ui vous dépiaule une couiplabilité et la retourne comme une peau de lapin, c'est bien M. Bineau. Ni les clous ni les reports ne l'arrêtent ; il arrache les chapitres l'nn après l'autre, ainsi que (les planches de vieux bateau, et quand il a un bon lot de budgets flottés, il vient l'offrir à ses collègues. M. Bineau a fait un bien joli travail, dont ou ne saurait trop le féliciter. Vattendcz point, par exemple, d'un débardeur tinancier comme M. Bineau, la moindre condescendance pour les futilités du budget, telles que dépenses consacrées aux arts et aux lettres. Que si vous lui dites : — Arrêtez, M. Bineau, ne touchez pas à ce chapitre-là, c'est un morceau précieux! — 11 ne \ous écoute seulement pas, il extirpe par morceaux la subvention du Conservatoire, les chevilles des fonds d'encouragement aux lettres, il déchire les musées, les bibliothèques, puis il s'écrie en se frottant les mains : — J'ai la satisfaction de vous offrir un budget parfaitement raboté, diminué cl rectifié ; j attends avec (juelque (ierlé les témoignages de la reconnaissance de mon pays.
Ce bon M. Bincau! pour peu que l'Assemblée seconde ses efforts, c'est à lui qu'on devra les progrès de noire agriculture et de la colonisation. Les peintres, rendus à l'étude véritable de la nature, n'auront d'autre ressource que daller défricher la Sologne ; (jiiant aux écrivains, musiciens, artistes et savants, on j)ourra compter sur eux |)our peupler l'Algérie. Mais M. Bincau restera à Paris pour y représenter l'art... de rectifier les budgets. — Lui seul, dis-je, et c'est assez, c'est même déjà beaucoup tro|).
"2 iio\einbre.
Révision de la ConsiiiuUon. — Discours de Félix Pyat sur le DROIT AU TRAVAIL. — Adoption du préambule et des vinêt^huil premiers articles.
Nous venons d'assister à l'une des belles représentations de la Porte- Sainl-Marlin. C'est encore à Félix Pyat qu'on la dnil. Il appartenait a cet auteur dramati((ue, qui connaît peu de ri\aux, et que sou patriotisme aussi bien que son talent ont rendu célidire, d'élre le premier à mettre en honneur b'S spectacles de jour auxquels un public lettré et parlementaire devra de vives émotions. — Ce n'est jamais sans curiosité (|n ou voit Félix Pyat se disposer à prendre la parole. Kii effet, l'val n'es! |minl un orateur léger qui improvise. .Mnsi qin- Ions les bous
288 I.ASSIi.MlU.KK NAIIO.NM.I. (,(l M KM' K.
f.iisciirs. il pirpnre ses dis-cours avec soin dan-; \o silonco du (aliiiicl. il Iravaillo \u- scénario, il médite ses eliels, el la connaissance qn'il a du
public et du Cfenr luiniaiii est telle (ju'il les manque raremenl. Knsuile l'yat est connu pour avoir toujours eu avec la censure des difficultés qui excitent la sympathie en sa faveur. Un nouvel ouvrat;e de lui ne laisse point (|ue d'être un événement littéraire et politique. On sait (|ne Fauteur de Dioifène , des Serruriers, du Chi/l'onnier, est un liomme hardi (|ui ne recule pas devant les mots et qui ne craint point de faire du théâtre une chaire d'économie sociale. — On se llanque bien de temps à autre des coups de poing au parterre pondant la représentation de ses pièces, mais cela en a toujours doublé le succès.
Aujourd'hui, par exemple, quoique l'affiche de la Porte-Saint-Martin n'eût pas annoncé le nouveau discours de l*\'lix Pyat, on taisait queu(> dès midi à la porte de l'Assemblée. Les amis devant lesquels l'auteur a lu son ouvrage en petit comité en avaient établi la ré|)utation d'avance. — Cela dépasse tout ce qu'on connaît de Félix l'yat; c'est d'une verve, d'une passion, d'une audace!... enfin c'est plus fort que le Chiffonnier!... — Vous n'entendiez pas dire autre chose dans tous les cafés du boulevard du Temple. — Quant à moi, ajoutait Porcher d'un Ion pénétré, la seule chose que je craigne, c'est qu'on ne casse le lustre, .le ne donnerais pas un orchestre à moins de dix francs.
LA CONSI 11 ( AN IK. — -2 NOVK.MHUE. 289
Jii^ez dans quel élat étail la salle a\aiil lu lover ilii rideau ! C-eiieiidaiil le petit père Marrast a frappé les trois eoups, pour annoncer qu'on allait commencer la iévtsio)i de la Constitution, et l'éli.v l*yat est entré en scène avec son manuscrit. A lui seul il était racicur. le soulllcui', le décor, lout le lliéàlre cnlin. Ni lunnoins l'illusion clail c(>ni|)lèle.
« DuoiT Al TiiAv.ui., drame en cin(| actes et en prose, » a tlit Félix l'yal; puis il a vidé le verre d'eau à petites gorgées, et pris une attitude a la lois éu('ij;i(|ue et gracieuse.
Dès les premières scènes le puhhc clail empoigné ; l'eliet a ele cresceiulo. Avant la lin du |)reniier a<le. on Ircpijinail ; au second on brisait les banquettes, et nous av(uis vu rinslaul, an milieu de la grande situation du troisième acte, où, faute d'avoir des bouquets sous la main. (U) allait jeter (ireppo à la tète de Félix l'yal. Non, jamais de mémoire (le père noble, il n"v eut au boulevard un succès aussi étourdissant. Mais il ianl avouer (|ue le drauie passe l'iuiaginaliou. Fu comparaison, .t//j/« semble un peu froid, et \c Cln'fl'dmiiir ile\ienl rcuc. Hrcf, Féli.x l'yal a composé son discours avec tous les nnuceaux qui lui ont élé coupés par l'ancienne censure. Il les avait mis en réserve dans l'espoir de s'en servir lorsque la Képubli(|ue serait proclamée. Si la police ne susp(!nd pas la |>icce, lout l'aris ira la voir; — c'est un ilrame comme celui-là qu'il eùl fallu à C(! pauvre liarid |)Our se relever.
Cependant il se trouvait dans la salle des rc|)résenlanls peu babilués aux effets de ibéàlre (pii ont essayé de nuire au snccc'S de Félix l'yal. iNous dirons à celle partit; du public |»ayant (|u'cllc risque de se faire confondre .ivec la cabale. (Jno reproclie-t-on au discours? la violence des situations, le danger des idées; mais il faut faire la pari des exigences de la scène. Oiiant an style, on conviendra qu'il est irréprocbable. Le discours d'ailleurs n'élait pas lail |)our élic In; c'est Frédéric Femailre (jui devait le jouer, et il \ aurait éle superbe. Je l'aperç^'ois d'ici en costume tle Diogène et sortant du tonneau pour prononcer sa barangue à la ligure d'Alexandre, roi de Maci-doine. Ou'on ne fasse donc point un Inq) grand crime parlementaire à Félix l'yal de ses qualités dramaliques. \oye/ l'auteiM' sous le re|>résenlanl ; songi;/, combien lo sujet était scabrcMiN cl Icnons-lui ((unptc, en soinnu-. d'en avoir tii'é un si gr.iud parti littéraire, alois surtout (|u"il (lail force (b; se |)asser île l'amour, (|iii est toujours d'une grande ressource au IbiaIre.
I.a séance s'est terminée par des vaudevilles ; on a révisé avec succès le pnambule, grami intermède de danse, et les vingt-sept premiers ailicles de la ti<msliluli(Mi, oiui ^ d( t|ncl(|nc-- ((uiplcls nouveaux
-âiW) I ; \ s s !•: m b i . i-: i; \ a r i ( > n a i . !•; ( ; o m i g u i:.
Suite de la révision de la Constitution. — Amendement Thouret tendant à interdire la présidence à tous les membres des familles qui ont régné sur la France.
Par cette jonriut! d'automne un peu pluvieuse, une société choisie d'ainendenienls avait pris rendez- vous de chasse au rond point de la Constitution. A peine la séance commençait-elle à poindre à travers les chapitres, que les braconniers sont arrivés la carnassière au dos, guêtres aux jambes, fusil sous le bras. C'était plaisir de les voir fous au pied de la tiibune, comme à l'affût près d'un terrier.
Ouaut au pelitpère Marrast, debout devant son bureau qu'on pouvait prendre pour la table servie, il semblait présider le déjeuner. Lorsqu'il a levé sa sonnette, on a cru que c'était le premier toste, et qu'il allait s'écrier : — Messieurs, à saint Hubert, patron de la vénerie ! — Point du tout, il a donné la parole aux amendements, qui ont tout aussitôt fait un feu de file dans les fourrés de la révision.
Beau spectacle! le bruit des chiens, mais quel bruit! — lavant, tayaut, tayaut ! — la trompe des piquenrs, la fenillée craquant sous les discours, et la commission suant sang et eau pour ramener à chaque instant la chasse dans la voie ! — Automne parlementaire, voilà de tes plaisirs?
Enfin on a battu la Constitution pendant cinq heures à travers bois, à travers choux; et quand on a fait le compte des pièces tuées, on a trouvé quinze amendements à plumes et une douzaine d'amendements à poil, — sans compter \\n véritable monstre des bois, l'amendement d'Antony Thouret, qui est de la taille d'un fort sanglier, et qu'on a triomphalement exposé sur le bureau. Il a fait longtemps tète, mais, ma foi, M. Dufuire lui a plongé son couteau dans le ventre.
In joli chasseur, c'est M Saint-Priest. Il est laid comme Roquelaure et poli autant que M. de Coylin. Quant au brave Larabit, il pousse à lui seul autant de cris que toute la bande des amis de Falstaff. A peine ouvre-til la bouche qu'on croirait avoir aux trousses Poins, Gatschill et les autres. — Pour l'écouter, le prince Louis prend à son banc des attitudes nobles qu'il a dû étudier dans le théâtre anglais pendant son séjour à Londres : « Est-ce d'Hospur qu'on parle ? Quoi ! cette gloire importune., je la coucherai sur le carreau! » Intérieurement, sans doute, le prince Louis se déclanu' cette poésie du vieux Shakspeare, mais extérieurement
LA CONSriTLANTK. — 5 N (» V KMBK K. 291
il a l'air de dormir dans son faux nez, tant il est ahuri. — On a remarqué aujourd'hui, avec un vif étonnement , que Burrhus-Larabit avait des dénis neuves. Esl-re donc qu'il aniait pris la parole comme ministre de l'empire? — Déjà 1
Pourquoi n'avons-nous pas la place de donner quelques marques de notre sympathie à tous les orateurs qui se succèdent"? — C'est d'abord Payer, chimiste; — puisVesin, le type du Chinois de Macao; — en lin, tous ceux qui accomplissent le devoir impérieux de présenter un amendement pour se rappeler à l'attention de leurs électeurs. — Les amendements sont rejetés, mais ce n'est point sans avoir excité une vive émotion, car on voit des fractions de l'Assenihlée se lever jusqu'au nombre de quatre et six membres en leur laveur! Il faut des discours de M. Vivien pour les accabler. Ces discours fiéquens sont toujours le même. M. Vivien abuse de la supériorité de sa prononciation : — « La com-rnis-sion-estdé-ci-dée à re-pous-ser ra-nien-de-ment-que-pro-po-se Iho-no-ral)le pré-o-pi-nant ! »
Anlony Thouretest le seul qu'on écoute du moins avec quelque honte. — Il a tant souffert ! — Antony Thouret est la victime de l'embonpoint et de la monarchie, de l'embonpoint surtout. Ce pauvre homme est devenu monstrueux de douleur. On nous assure qu'il n'est resté si longtemps dans les cachots du dernier règne que parce qu'on ne pouvait plus l'en tirer; — ce qui se comprend facilement en le voyant à la tribune, d'où son ventre sort comme d'un gilet trop serré. — Pauvre homme! combien il doit souffrir encore! C'est pour se consoler qu*'il tricotait avant la révolution des comédies de lisière comme on apprend à en laire au fond des prisons; maintenant il tresse des amendements, — toujours avec beaucoup de poésie, grâce à l'haliitiidc qu'il a du théâtre de lOdéon, où il a tant souffert l'an dernier.
Antony Thouret proposait donc d'inicrdire dans la Consliliilion la présidence aux membres des familles (|ui ont régné sur la France ; cela était fort républicain ; mais il a en le tort de déclarer qu'il ne j)arlait pas par anibiliiui personnelle, cl (|ii'il ne prétendait pas exclure ainsi le pupille de Burrhus - Larabil , au profit de sa propre candidalnic. Ce (h'siuléresscmenl a compromis son amendement. Voyant (|ue les électeurs ne pouvaient pas compter sur Antony Thouret comme candidat, l'Assemblée s'est crue obligée de leur laisser le prince Louis. — Pauvre Antonv Thouret, comme il a dii >ouffrir! — Autrement, la révision va vite; nous en sommes à l'arhele 91.
-2d~2. l,.\SSi:.M 151.11. .N.\ I l(».\.\LI. COMlyClv
IKIVCIII
Rejet de l'amendement Larabit — Fin Ij la rev-ioiou d.; li Conjiitutijn. — Vute solennel par. 739 voix contre 30.
Iîiiirluis-I.ar;il)il arma ses souliers tle j^iaiuls é|)erons ii rouet, mil un liabil couvert de «jalons, suspeiulit une roiiillarde à ses côtés, se coilïa d'un chapeau à plumes, et dans cette tenue propre à imposer le respect à Sénèque-Vieillard qui contrarie toujours ses j>lans, il se rendit cliez le prince.
— Prince, dit-il en entrant, je vais vous parler avec la franchise d'un soldat; vos actions baissent. Je me suis transformé nioi-nième (mi émissaire pour parcourir les campagnes; arrivé au premier \illage, j'avise un grognard : — Tu étais à Waterloo, lui dis-je?
— Non, j' sommes à Pontoise.
— Je le reconnais là, mon brave; crions vive rempert.ur!
— Ou'esl-ce qu'il |)aye'.'
— Comment, ce qu'il paye'*
— Dam! on dit qu'il est cousu de milliards. (|ue j'allous plus avoir irin)j)àls, et (jue son ami Nicolas va nous faire a tous un cadeau.
— Quoi , vous écoutez ces misérables calomnies ! Apprenez, villageois, ([ue le i)rince jouit delà plus honorabh; pauvreté, et (ju'il n'est riche que de ses vertus, iilsl-ce ainsi qu'on le diffame dans les campagmis? Quant au czar, notre intention est d'aller cueillir des lauriers sur ses bords glacés. Apprèlez-vous, villageois, à courir à la victoire (-1 à offrir le décime de guerre !
— xVli ! plus s(uivent ! me répondit le villageois en me tournant le dos... — Voilà , prince, tout ce que j'ai pu obtenir de lui; vous m'en voyez consterné.
Pendant ce récit, Sénèque étail visiblement à la torture. — .Malheureuse cu'otle de peau, répliqua-l-il , vous n'en ferez jamais daiitres! Oui est-ce qui vous priait d'aller parcourir les campagnes et de parler aux villageois? Vous ne pourrez donc jamais rester tranquille".''
— Le temps de Larabit est à la lin venu ! répondit Burrhus en se posant sur la hanche avec satisfaction.
— Oh! dit Senèque, ce sont ces sabreurs-là qui gâteront tout. Voici trois mois (jue nous nous épuisons à répandre dans les départements le bruit que le prince possède des li'ésors cachés, el qu'il est sur hî |)oinl d'obtenir la lilh; du czar avec une dot de |)lusieurs niilliards; cl mon Burrhus s'en va crier à tut!-léle que nous ii 'a\(ms pas le snu et que noii^-
\.\ (.O.NSI m AN IK. — i \()\ I:M lil'.K. 29.-)
voulons voler à la coiiquèle ilo la Uiissio! Non, jamais, an grand jamais, on ne fera entrer une iilée politique dans la lèlo de ce soldai"? c'est une véritable tète de bois...
— Va, fil le prince, jafre pieu voulu le loir aux infalides riiomnie à le tète de pois...
— l'rince, contemplez monsieur, ne put s'empèelier d'ajouter anu'renient Sénèque, cl votre curiosité sera satisfaite.
— MonsienrSenèqup, deniaiula liuii-lius en portant la main à la gaidc
de sa ronillai'de. auriez - vous l'intention di' m'adiesser une personnalité?
— Bon, il va me provo((uer en duel maintenant, le soudard!
— J'ai toujours sensiblement méprisé les pékins; il me jilaît de leur couper les oreilles.
— Pourquoi ne pratiquez-vous pas cette opération sur les vôtres'?... A ce moment, le prince fut obligé de faire à Senèqne un rempart de
son faux nez. car Burrbus, à la suite de violents efforts, avait fini par arraclier la poignée de sa rouillarde,ct il la brandissait d Un air terrible. — Va. s'écriait le prince ; je gombrends bas di tout bonrgoi fous fous disputez; mes pons amis ; emprassez-fous. cbe lortonne. — Puis, pour achever de c;ilmer Ibirriius. il lui pinça l'oreilie. 1-e ijroguard ne put résister à celte mar(|ne de lamiliarité, et tendit la main à Sénèque.
— Allons, murmura Sénèque en soupirant, nous en ferons un général davant-garde 1
dépendant Ibirrliu»;. levinu a Ini-méuu-, Unit |iar comprendre qu'il avait commis une faute ])olitiqne à l'onloise; aussitôt il jura de la réparer. Sans mAme se donner le temps de prendre ses dents neuves
294 1, A.SSKiMHLi:!': NAri<»>Al.i; COMIQUE.
donl il s'csl servi liier éloqueniineiil, il est jucoiirii à l'Asscinhlcc, et il a présenfé un amendement tendant a avancer le jour de réleclion du président au 26 novembre, a(in que les gens du la cam|)agne n'eussent pas le temps d'ici-là de se communiquer les renseignements qu'il leur a donnés avec une naïve franchise de soldat. — L'amendement a été repoussé. Sénèqne, au désespoir, va tenterun empruntde deux milliards; il compte sur les capitalistes de Londres.
Vive la république ! ! !
Le président a l'honneur de vous faire part de l'heureuse délivrance de l'Assemblée nationale. L'enfant est du sexe féminin, c'est une petite Constitution complètement revisée et définitivement volée aujourd''hui 4 novembre; elle a 739 pères connus; il ne reste plus quà la baptiser. On l'appellera Armande, du nom de son parrain, M. iMarrast. — Vive lu République ! — H J a vraiment eu de l'écho sur tous les bancs, comme si pas un des matois ne devait renier l'acclamation plus lard.
6 novembre.
Suite de la discussion du budget rectifié. — Budget du ministre de la justice.
Ce n'est pas le tout de faire une Constitution, ensuite il faut la nourrir. Dans leur enfance surtout, les coiistitulions dévorent. Le lail ordinaire de la France ne leur suffit pas; elles ont toujours besoin de grignoter entre les repas quelque petit impôt de 4a centimes. C'est là ce qui rend les constitutions si difficiles à élever. Combien sont mortes pour avoir été trop tôt mises en sevrage !— Ces réOexions arrivaient nalurellemenl avec la reprise de la discussion du budget rectifié. — L'Assemblée avait la mine que le quart d'heure de Uabelais peut donner à une société de convives qui s'aperçoivent tous à la fois au dessert qu'ils ont perdu leur bourse. La monarchie disait : La France est assez riche pourpayersagloire !— La République ne sera-t-elle point trop pauvre pour acheter sa liberté? semblaient se demander les députés d'un air inquiet.
,le me représente le budget sous la figure d'un gros homme hydropique, aux jambes duquel ou ouvre de petites fontaines. Pour guérir l'homme il faut le vider; mais si la source tarit, l'homme meurt; sa guérison est sa fin. Cela rend la cure bien difficile. Néanmoins les financiers, qui sont les médecins du trésor, ne manquent jamais, dans ces cas désespérés, de se livrer à des consultations savantes; on les avait aujourd'hui appelés pour tàter le pouls, toujours un peu capricolant, du budget du ministère de la justice, naturellement menacé de pléthore, par défaut d'exercice. Les trois Pestels étaient là en qualité d'à-