‹ Assemblée nationale comiqueChapitre 6 sur 114 · I.A CUNSTITUANTIv — 13 MAI. r.l · texte numérisé non relu

I.A CUNSTITUANTIv — 13 MAI. r.l

CepLMidaiil Vawiiiski veut achever de se couvrir de gloire en lisant la pétition des chihs; la Pologne est impitoyablement renvoyée k lundi : — jour des interjiellations en sa faveur. ^1, de Montalembert s'est fait inscrire. Il prendra la parole.

Kst-ce que M. de Monlaleniliert , l'éloquent sacristain de l'Eglise légilimiste, le margniller dévot de l'ancienne paroisse des pairs de France, reniant de chœur du trône et de l'autel, voudrait défendre la cause des peuples, et essayer de rendre à la Révolution, par des paroles, ce qu'il a toujours essayé de lui enlever par ses pensées? Nous sommes curieux d'entendre ce que pourra dire à l' Assemblée de la République le fanatique insnlteur de la Convention. Quel- ([u'un comparait la faconde furieuse de M. de Montalembert à la logiciue impitoyable de M. de Maistre. — Le style de M. de Maistre est rouge comme du sang. — I-e langage de M. de Montalembert, c'est de l'eau rongie ; — de l'eau bénite rougie par le vin d'une burette. — A lundi!

Aujourd'hui le citoyen Sarrut se croit obligé de monter à la tribune. — Cela s'expli(jue par la position favorable qu'il occupe au pied de ce monument. L'orateur se contente de dire qu'il n'avait pas besoin de parler. M. Vivien lui répond qu'alors il aurait pu se taire; et le président Bûchez saisit naïvement cette occasion d'engager tous hïs représentants à ne prononcer dorénavant que des paroles nécessaires,

— A l'instant même M. Dupin caractérise, sans s'en douter, le bavardage de ses collègues, en s'e\|)li()uant sur ce ([u'il appelle le jeu du

POLVOIR SOUVERAIN.

Le ministre Flocon a pris le mot [lonr lui : — « L'Assemblée |)rétend-elle, oui ou non, donner des ordres aux ministres? n Belle question d Un ré|)ublicain de la veille, à laquelle il faut voir avec quel rigorisme démocrati(jue ont i'ej)ondu d'un air narcjuois les républicains du lendemain !

Dans le but de finirnir a loiilcs les cap.uilés miulesics et [teu élo(|uenles l'occasion de rendre des services à la |)alri(', ui\ orateur,

— qui supplie l'Assemblée de ne pas fain; allention à lui, et de ne l)as uu'Mue lui den)ander son n(un, — propose la cn-alion de (|nin/(' comités s|)éciaux. — Oui, s'écrie Nignerle, à la conditimi qu'ils seront purement scicnliluines et littéraiies! — On avait besoin d'un peu d'hilarité. — Plusieurs mécaniciens l'entreliennenl. en parlant des louages adminislialils, en iiommes (|ni uni I liabilinle de mi'llre des machiiK-s en nioMMUirnl. Indrux. surlmil, propose un < nnlic-piojcl (|ui s'cnureiic, illl-ll. ,i\rc \r iMeniier; nl.li^ rniiiiiK' fr cilovrii nii'c-,nn( ICII csl

5^2 L'ASSLMBLtK N Ai 1 O.N A LK COMIQUK.

habillé d'un l'ourreau de parapluie, sou costume le gène et lui ôte la

grâce du débit.

Los déplorables essais d'éloquence de tous ces petits orateurs d'occasion ont mis le célèbre avocat Barrot hors de lui : comme il a l'air eu colère M. Odilon Barrot! il faut voir comme il est en colère aujourd'hui ! c'est le Prudhomme d'Henri-Monuier passé à l'état de père Duchesne. Grâce à lui, nous aurons quinze comités spéciaux et permanents. Il eu manque un, M. Barrot : le comité de salut public. Félix Pyat, qui est pourtant un montagnard, ne demandait qu'un comité des orts : on le lui a refusé.

Madame Récamier assistait à la séance de l'Assemblée nationale, dans la tribune du corps diplomatique. En sortant de la Chambre, madame de Bécamier rencontra madame Georges Sand ; la déesse du directoire salua l'Egérie du gouvernement de février.

Eh bien! madame, demanda l'auteur de Lélia^ vous daignez vous

intéresser encore à la politique des hommes?

>lais vous-même, répondit l'ancienne rivale de madame Tallien.

il me paraît que vous vous intéressez beaucoup aux hommes de la politique?

— Ouand on connaît votre spirituel dédain pour les choses d'ici-bas, reprit madame Sand, on se demande quel désir secret vous amène aujourd'hui dans une assemblée révolutionnaire...

— Un désir bien simple et bien naturel, madame : j'ai cherché une occasion de me rappeler le beau temps où j'étais jeune !

— Et avez-vous eu le bonheur de trouver ce charmant souvenir, dans le spectacle de nos intérêts et de nos débats politiques?

— Précisément, madame : je me suis souvenue tout de suite de ce temps où j'étais belle, de ce temps où la Hcpuhlique tombait de la tra- 'ijédie dans l'intrigue, du èpirilualisme dans l'ambition, du fanatisme dam la cupidité.

^ Mais, répliqua madame Sand, c'est M. de Lamartine qui a écrit celte phrase, en parlant des petits principes et des petites personnes du directoire?

— Oui, madame.

(jLiaut a M. Armand Marrast qui n'a pas encore dit un mot, pas encore fait un geste, il est toujours à la même place, calme, tranquille, presque impassible. Il semble sourire à quelqu'un ou à quelque chose d'invisible. Ouand il lève les yeux il regarde la tribune des journalistes, il se souvient peut-être, avec un plaisir secret et un regret qu'il n'avoue [tas, du Iruips heureux où son parti était malheureux. .M. Armand .Mar-

LA CONSTITUA NTK. — 15 MAI. 3ô

rast se recueille : il se rajeunit, il rêve; il nous jjlaît de croire qu'il se raconte à lui-même un premier-Paris dont il ne peut plus, hélas! faire

alfcndro les feuillets jusqu'à trois heures du matin par les compositeurs du National; et, s'il regarde la trihunc des journaux, c'est qu'il voudrait trouver un moyen de souffler à l'observation des journalistes la critique de ce qu'il voit et de ce qu'il entend.

Invasion de l'Assemblée (1).

S'éveillcra-t-ellc aujourd'hui, cette Assemblée endormie? Le bruit du canon de Cracovie, le tocsin de l'osen et le râle de la Pologne <ju'on égorge retentiront-ils jusque dans celte enceinte?

Il est midi. — Sur les boulevarts commence à se dérouler une longue procession d'hommes partis de la Bastille, où des allichcs

(I) Celle histoire de la Conslitii.intc n'.i point été faite après coup, mais écrite au jour le jour. — Je crois qu'elle perdrait quelque cliose de son orir;inalitc propre, et de sa vérité de flagrant délit, pour ainsi dire, si, par des interpolations posthumes, par un arrangement rétrospectif, j'altérais In sincérité de cette vivante image des événements tracée <à l'heure même où ils s'accomplissaient, et sous l'impression que j'en ai ressentie. Voici donc la journée du l.'i mai telle que je l'ai prise sur le fait ; l'incohérence du récit, commencé dans le calme et fini dans une quasi révolution, peint mieux, à coup sur, par le désordre même de? idées et des réllexions, la séance du iH mai, que ne le saurait faire un Roman plus apprête.

.■5 i I . \ S S !•: iM H I. K i: nation a l e c o m 1 q r i ; .

les avaient convies à ?o réunir ce malin à dix heures (1). Les délé- "ués tles "aides nalionales des déparlcnienls , assemblés des huil liciires dans le jardin du jialais National, ont décidé qu'ils se rendraient à la inanileslation polonaise, et sont partis en ordre pour aller la rejoindre.

Sur la place Bellechasse, sur le quai, des groupes nombreux stationnent, el grossissent de minute en minute; des orateurs improvisés parlent de la Pologne avec un enthousiasme si vif, ijne lini d'eux, auquel on Taisait observer que l'Allemagne empêcherait notre armée de passer, s'est écrié : el bien, nous jetterons cent mille hommes sur les côtes de Varsovie!

L'Assemblée est gardée, comme samedi, par deux bataillons de la "■arde mobile. 11 est probable qu'on se dispensera aujourd'hui de faire battre le rappel. Cependant des aides de camp, des olliciers d'état-major traversent depuis une demi-heure la salle des séances d'un air trèsaffairé. En ce moment, le président Bûchez prend le soin de calmer ces militaires, — et l'on commence la lecture du procès-verbal avec la tranquillité ordinaire.

Les bancs des représentants sont très-peu garnis. Si l'on ne lisait l'anxiété sur les figures; si l'on n'entendait le bruit des curieux avides, qui se pressent aux abords de la salle, ou ne croiiait guère que la séance d'aujourd'hui va décider de la paix du monde.

Mais voici l'heure de la Pologne. Les pétitions amoncelées couvrent le bureau du président. — A la faveur des pétitions polonaises quelques autres se glissent. — La forêt de Compiègne croit le moment favorable de solliciter les faveurs du gouvernement. — A sonexeinple, deuxcitoyens touchés des maux de la guerre, demandent la création d'un congrès européen devant lequel ils expliqueront leur système, qui a déjà fait le texte d'une affiche jaune.

Puis voici une lettre de Béranger. Le chansonnier supplie l'Assemblée d'accepter sa démission qu'elle a refusée une première fois. — Faut-il le dire? à la peine que nous lui avions vue le premier jour pour trouver une place, nous nous étions douté que Béranger ne resterait pas longtemps dans une réunion où il lui était si difficile de s'asseoir.

Quant à la modestie du citoyen Martinet, ouvrier de Rouen, qui donne aussi sa démission, la fondant sur son insuffisance, je la prends au sé-

(1) Les dépailomcnls avaient envoyé des tlépulalions de leurs gardes nalionales pour assister la fcte de la Fralcrnilc, ijui devait avoir lieu le dimanche 14 mai, et qui fut remise.

lieux. Mais ccUo iiiocleslio rare est d'un lionnclc homino. Votre probité vous eût sufti, citoyeu Martinet, pour siéger dignement parmi les plus illustres de vos collègues. — Qu'on me montre donc ceux qui valent mieux que vous! Qu'a-t-elle produit, cette révolution de 184-8? — Abondance d'idées, et disette d'hommes : — • iJèveiirs qui se croient des socialistes ;

— employés qui se croient des administrateurs; — romanciers qui se croient des publicistes; — commis de banque (jui se croient des linanciers; — indiflerenls qui se croient des républicains; — grands seigneurs qui se croient des ouvriers; — industriels qui se croient des patriotes; — bavards qui se croient des orateurs; — prêtres qui se croient des citoyens; — avocats qui se croient des législateurs; — commissaires qui se croient des préfets; — écoliers qui se croient des maîtres; — ministres qui se croient des organisateurs; — des fusils qui se croient des soldats; — des habits religieux qui se croient des moines;

— dos paroles qui se croient des idées; — et des femmes qui se croient des hommes!

L'ordre du jour amène enlin les interpellations.

Ce n'est point, à coup sûr, l'éloquence de M. d'Aragon qui sauvera la Pologne et délivrera l'Italie? cependant nous avons le plaisir d'apprendre, de la bouche même de ce citoyen, (|u'il a toujours désiré l'expulsion des Autrichiens. — Cl'esl un sentiment <|uc partage M. le ministre des affaires étrangères, (pioiqu'il soit bien enroiu'.

— Kh bien ! s'écrie le jeune monsieur d'Aragon ; rfS|)ecl(ins It! principe de non-iuterventioii, msis ordonnez à l'Autriche de s'en aller.

Après quelques instants de réflexion, le pauvre M. Bastide, — qui aborde toujours la tribune avec l'empressement, la bonne grâce et la satisfaction visible d'uu orateur qui se jeterait à l'eau sans savoir nager, — - M. iJastide fait signe qu'il est trop enrhumé pour répondre. Peutêtre sa j)antomime veut elle dire aussi : — Monsieur d'Aragon, vous m'en demandez beaucoup trop. J(î n'ai aucun pouvoir sur les Autrichiens; attendez qu'on fasse un congrès pour réorganiser rEuro])e, je vous promets de vaincre ma timidité dans celte réunion, et de ])arliM' avec une facilité que vous n(! nu; soupçonnez pas.

— A d'autres! s'écrie rim|)élii('u\ d'Aragon, qui abuse du silence de son adversaire; tant (pi'il y aura un Autrichien en Italie. je vous presserai de questions, l'aites-inoi h' prograninic de voire polili- <|nc élrangère.

Du cou|) le manifeslt! est louché; Lamartine inonti' a la tribune! Il

étail temps, car le inallieureiix ministre des ai'faircs élrangères commençant à pcrjre la respiration, se trouvait assez l)ien dans la position d'nne carpe qu'nn pèchenr lient à fleur dcau au IjouI de sa ligne alin de la noyer.

Lamartine promet de r('pondre à tout, — et victorieusement. En voilà assez pour mettre le citoyen d'Aragon hors de combat.

L'orateur Wolowski s'apprête à lui succéder. Il repasse sa leçon au pied de la tribune, il monte doctoralement comme un professeur qui va faire son cours; il vide le verre d'eau à petites gorgées; il s'essuie les lèvres, il va parler... mais à ce moment une voix puissante couvre la sienne. Une clameur immense venue du dehors ébranle la Chambre. C'est la clameur de .soixante mille hommes, qui entourent, qui pressent, qui étouffent le palais tout entier! — Quelle éloquence peut rester à M. Wolowski au bruit de cette terrible éloquence d'une population qui mugit, et dont l'irrésistible exclamation porte l'émotion dans le cœur de tous les représentants assis là sur leurs sièges, disons plus, la pâleur au visage de quelques-uns?

— Continuez ! crie-t-on de toutes parts à l'orateur. Continuez !

M. Wolowski donne une preuve de sang froid et de mémoire dont il serait injuste de ne pas lui faire honneur; il retrouve sa phrase juste au mot oîi elle est restée suspendue, et il l'achève.

Les cris du dehors ne cessent pas. Les représentants qui étaient jiendant un instant sortis sont tons rentrés et occupent leurs bancs.

Tout-à-coup M. Degousée, le questeur, monte à la tribune, coupe la parole à M. Wolowski , et déclare d'une voix émue que le général Courtais, contrairement à l'ordre du président de l'Assemblée, a ordonné tout à l'heure, aux soldats, de remettre la baïonnette au fourreau.

L'Assemblée entière se lève frémissante. — Ce peuple qui est là, lui crie Clément Thomas, n'est mù que par un sentiment d'enthousiasme jiour la Pologne! — A ce moment, les tribunes du fond de la salle s'ouvrent, et sont envahies par une foule qui agite des drapeaux, aux cris de : Vive la Pologne !

Cependant le péril physique n'est point aussi grand que le péril moral. Les femmes épouvantées veulent s'enfuir; le président, par ses gestes, les représentants par les leurs, les retiennent. Quelques individus s'étaient introduits dans riiémicycle ; les huissiers les expulsent; M. Bûchez, cherchant à dominer le tumulte, par la fermeté de son attitude, réclame le silence d'une voix impérieuse. Barbes s'élance à la tribune; la foule l'a reconnu; elle

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racclamecl le salue de ses drapeaux ; mais vingt repiésenlanls se précipileni avec fureur contre Barbes, que ses amis dél'endent de leurs corps et encouragent de leurs serrements de main. C'est une scène d'inexprimable confusion. Tout à coup les cris, les gestes, s'arrêtent; on dirait (jue les cœurs ont cessé de battre ; un silence de mort se fait pendant une seconde, l ne détonation terrible et si voisine que l'on croirait (jue les cou|)s de fusil ont été lires dans le couloir même, fait trembler la salle. Alors à la pâleur des visages, à la menace des boiicbes crispées, nous avons cru qu'une horrible lutte allait s'engager. Dieu merci ! la guerre civile n'a point commencé; ces coups de feu, ce sont les hommes des postes qui les ont tirés en l'air pour décharger leurs armes.

A l'anxiété succède un redoublement de désordre; tandis qu'une nouvelle escalade sur celle dont les tribunes regorgent, les huissiers et les gardiens qui s'étaient mis en travers des portes latérales de l'enceinte, sont repoussés et renversés ; déjà quelques hommes se sont introduits, mais un respect involontaire les arrête sur le seuil. Bientôt l'entrée ilu fond , qu'on tléfendait encore , est forcée, lavalanche roule, la salle est envahie, et une elïrayante clameur, poussée par les en\ahisseurs d'en bas, répond aux cris d'eu liaul. Hientùt les deux bandes se rejoignent ; des tribunes on saule dans la salle ; les uns se laissent glisser

le long des piliers, les autres se font une échelle des corniches, les hommes lonibcnl par grappes, qui sur les bancs, qui sur les membres de lAssemblée, (|u'ils renversent. Des luîtes s'engagent corps à corps, a coups de poing. Ceperulant, je ne vois pas une arme dans la main

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des envahisseurs, plusieurs d'culre eux prennent parti pour les représentants. Singulier égarement ! inexplicable contradiction! bizarre assemblage ! sait-elle ce qu'elle veut, cette foule, et pourquoi elle est entrée? Hommes en blouse, gardes nationaux, porteurs de drapeaux, poussent des cris confus et divers : — .Vive la Pologne! vive lltalie! J'en entends d'antres crier aussi : Vive l'Assemblée nationale! — lis se bousculent , s'injurient, s'interpellent, s'embrassent. En voilà qui menacent les représentants, dautres qui leur pressenties mains. Ni accord, ni ordre, ni chef, ni rien... que le tapage. On dirait que c'est par iiasard, à l'improvisle, et comme pour faire une farce d'écoliers, qu'ils ont commis ce grand crime d'attentat à la souveraineté de l'Assemblée nationale. Cependant, il suffirait d'un mot, d'un geste, pour changer cette folle ivresse en violences sanglantes.

Les représentants sont restés impassibles sur leurs bancs ; M. Bûchez, qui avait un instant laissé le fauteuil au vice-président Corbon, vient reprendre sa place entre deux sentinelles : un capitaine d'artillerie et un magnifique pompier de la banlieue, qui se sont installés de faction à ses côtés. Ce capitaine d'artillerie, je l'ai reconnu, c'est Laviron, le peintre. Mais je reconnais bien d'autres visages encore, que je ne me serais guère attendu à trouver dans cette cohue. Amis, ennemis sont là, péle-mèle ; il est entré autant de gens pour défendre l'Assemblée que pour railaquer, et, comme à l'ordinaire, il est encore plus entré de curieux que de politiques.

JI. Bûchez n'a pas renoncé à rétablir l'ordre et à continuer la séance; il a la bonhommie courageuse d'agiter sa sonnette; Jl. I,emansois, secrétaire de la questure, est, aussi, saisi d'une inspiration : 11 prend un drapeau, et se pose avec entre l'artilleur et le pompier. Peu s'en est fallu que ce mouvenienl ne satisfît entièrement la foule; et j'affirme (jue si l'on pouvait consulter en ce moment tous ces braillards, la majorité serait d'avis de porter .M. Bûchez en triomphe, le gouvernement avec lui, et la Pologne en même temps, sans oublier surtout le maguilique pompier, qui paraît plus satisfait de luimême qu'on ne saurait imaginer. — Ce qui se passe est-il bouffon, ou terrible?

Barbes est pâle, de grosses gouttes de sueur perlent sur son front. Etienne Arago veut le retenir à sa place. — Je sens que ce peuple nu: soulève, répond-il, il faut que je lui parle! Et Barbes retourne à la tribune d'où Ledru-Roilin et Xavier Durrieu essayent d'expulser Antony Thouret, l'ex-commissaire du département du Nord, qui meurt d'envie d'être représentant, et qui a profité sans doute de l'émeute pour visiter

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la salle; car ce gro& iioinme n'est pas, que nous sachions, un factieux. — Barl)ès élève la -voix, la foule récoutc. — Faites silence, s'écric-t-il. pour que votre orateur lise votre pétition.

L'orateur, c'est Raspail. Le voilà au pied de la triliune. il monte; un instant sa tète paraît au-dessus de la foule; une poussée le rejette, l ii nouveau flot d'envahisseurs vient de se ruer dans l'héniicycle ; ces nouveaux-venus poitent une bannière sur la<iuelle on lit, en lettres d'or : H Les blessés des barricades de Saint-Méry! » 11 semble qu'avec eux, l'ànie de l'insurrection soit entrée, Onelques individus, à ligures sinistres, escaladent les bancs de l'.Assemblée, et semblent chercher des représentants qu'on leur désigne du doigt. — Raspail a reparu à la tribune. — Lisez la pétition ! lui crie-t-on. — H n'a pas le droit de parler ici! répond M. d'Adelsward, tout debout à son banc, et protégé contre des furieux ([ui l'assaillent par quelques-uns des gardes nationaux mêlés à la foule.

L'ivresse des uns, la violence des autres, s'exalte de minute en minute par l'impunité. Louis Blanc, assis au-dessous de nous, que nous voyons la lèvre amère, le front plissé, et que nous entendons répéter, |)resque avec désespoir : Les insensés! les insensés! Louis Blanc cède aux instances de ses amis, et se décide enlin à parler à celte foule dont seul, |)eut-ctre, il a chance d'être entendu. La tribune est engorgée, on hisse Louis Blanc sur le bureau des secrétaires; il est reconnu. Une acclamation effrayante Paccneille ; cet enthousiasme ne laisse point au représentant totit à l'heure indigné, le courage de compromettre sa popularité en faisant entendre, à ses amis égarés, une voix sévère : C'est le tribun qui parle ! — Kt maintenant, l'Assemblée est destituée de sa souveraineté; car l'orateur de l'émeute, Raspail, a lu librement la pétition des clubs.

Il y a deux heures que cette incroyable scène dure!

Je vois à la tribune le profil aigu, la tête rase de Blan([ui. — Cariez, hurle la foule! — Silcnc(! au parterre! cric; disliruiemeut un jeune citoyen en blouse, qui s est familièrement installé sur mon encrier, et qui se croit au théâtre de la Claîlé. Cependant Blanqui, sans autrement s'émouvoir (pie s'il était dans son club, élève sa voix gicle, et s'exprime avec cette douceur assassine qui fait involontairement songera • es merveilleux poignards indiens, dont on dit (|iie la lame eflili'e pénètre, rien que par le poids du manche.

Chaque instant aggrave le p('ril. I^'envahisscment de r.\ssembléc n'a clé qu^ine surprise, mais les conspiraleiirs qui ont poussé les enllioiisiasies, .sont là tout prêts à chaufier le hasard en révolution, il

faut pourtant renvoyer cette l'onle. Oui lui parlera? Lamartine serait impuissant, il le sent, et il se tait; l.edru-Rollin se dévoue : et sa voi\ se perd dans l'émeute, (l'en est fait; rinsiirrcction est maîtresse; ce n'est plus un vœn qu'elle apporte à la barre de l'Assemblée, c'est sa loi qu'elle prétend dicter : — Décrétez la guerre! crient des voix furieuses. L'Assemblée reste muette. Alors, un boninie dont le nom est fameux dans Ihistoire de nos insurrections, Iluber, montant par-dessus tous les émeutiers sans nom qui se heurtent, se débattent et s'engouffrent dans la tribune, fait voir son rude visage, bien connu de toute cette multitude, et dune voix résolue et retentissante : — Au nom du peuple, s'écriet-il, l'Assemblée nationale est dissoute!

L'Assemblée dissoute par Hnber, à la tète d'une poignée d'hommes sans armes! dissoute, quand les neuf cents représentants, s'ils avaient recours h leur seule force, chasseraient l'émeute de leur enceinte! dissoute, quand la ville en armes descend sans doute en ce moment même au secours de la souveraineté outragée de la nation!... dissoute!... et cependant, il faut que ceci soit acquis à Ihistoire, pas une protestation ne s'est élevée contre lluber; tandis qu'il restait debout, entouré de sa bande hurlante, j'ai vu les représentants douter, je ne dirai pas de leur courage, car ils ont été courageux depuis quatre grandes heures, mais douter de leur pays; je les ai vus déjà courber la tète, quitter leurs bancs , et sortir de la salle sous la menace d'Huber.

Il est quatre heures et demie, la foule du dehors s'est empilée dans les couloirs, jusque dans la tribune des journalistes. Malgré la politesse de ces visiteurs, qui se donnent vraiment une peine infinie pour ne point nous empêcher d'écrire, nous commençons <à étouffer. Je sors à grand' peine en escaladant un mur... et je tombe sur le quai au milieu d'une foule qui ignore absolument ce qui se passe, et attend que ses délégués viennent lui dire l'effet qu'a produit la pétition. — Un peu plus loin, je rencontre une légion de la garde nationale rangée depuis deux heures devant la caserne de dragons. Cette légion, me trouvant lair très-échauffé , m'arrête comme alarmiste, et prétend me faire un mauvais parti, parce que je lui raconte la séance à laquelle je viens d'assister. Si mon ami Hetzel, le chef du cabinet de M. Bastide, n'avait pas fait valoir en ma faveur quelques circonstances atténuantes, je ne crois pas que la garde nationale eût consenti à me laisser aller !

Je viens de rentrer à la Chambre, une demi-heure après en être sorti. L'émeute se croit en pleine révolution, et elle proclame un gouverne-

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