MORAL DU YEUPLE OUVRIER ET SON DÉVELOPPEMENT IN- TELLECTUEL
L'idée de la nécessité d’une industrie manufacturière et de lPémancipation politique du Canada, a fait, deduis cinq ans, un pas immense dans l'esprit des classes aisées ; le peuple, lui, l’a comprise et adoptée sur le champ.
Mais l’idée de lassociation du capital et du travail, qui date, ici, de la nême époque, a besoin d’être débattue, pour manifester sa justesse et s'imposer à la conscience publique,
Dès 1867, nous avons défini les conditions dans lesquelles devait s’établir l’industrie manu:acturière pour porter de bons fruits. Il faut, disions-nous, éviter dans: nos entreprises futures la rivalité entre le travail et le capital ; capitalistes et travailleurs doivent providentiellement travailler ensemble, C’est pervertir les desseins de la Providence que de faire tourner cette nécessité au profit exelusif
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nr et à la maîtrise absolue du capitaliste, et à la perte et à l'esclavage indéniable du travailleur. C’est produire l'injustice et fomenter la haîne entre des associés naturcls, entre des forces fraternelles et inséparables. Puisque les capitalistes et les travailleurs doivent nécessairement s’associer pour produire, il est juste qu’ils s'associent pour partager. Si le capital ne “eut pas s’associer, c’est qu’il veut dominer. Or, toute domination sur le travailleur est injuste dans son essence et fatale dans ses conséquences. De quelque nom qu’on l'appelle c’est un esclavage, et tout esclavage est détestable, immoral et désastreux pour l’esclave, cela va s’en dire, et désavantageux, en définitive, même pour le maître.
Rien de plus juste que ce court exposé, qui résume toute la question, et prouve la nécessité de l'émancipation du travail, pour que les bénéfices qui en résultent, soient la source de grands avantages pour la masse des travailleurs, sans préjudice réel aux capitalistes,
Vérité première :—Le capital étant égoïste, parce qu’il est de source humaine, ne cherche pas le bonheur de l’ouvrier, mais son intérêt pur et simple. Laissé à lui-même, il exploite le travailleur et le laisserait même mourrir de faim, s’il n'avait pas intérêt à lui conserver la vie. On l’a même vu si peu soucieux de la vie du travailleur qu’il le livrait sciemment aux plus affreuses épid mies, engendrées par les privations et la misère. Nous en donnerons des preuves tout à l'heure. Les exceptions ne foat que prouver la règle ; tous les hommes en sont là, et les capitalistes ouvriers eux-mêmes sont souvent les premiers à fouler leurs frères à leurs pieds.
Vérité seconde. —Le capital est un. Rien de plus cohésif,
de plus associable que deux capitalistes, excepté trois, excepté cent, excepté tous. De cette cohésion, de cette association, uaît le monopole : une puissance exagérée, un despotisme complet, absolu, inique, comme l’exemple de l’Europe manufacturière ne le prouve que trop. Les grands capitaux associés exploitent d’autant plus impunément l’ouvrier que les souffrances de celui-ci, en n’appellant que la pitié d’une association, n'appellent la pitié de personne. Les capitalistes n’associent pas leurs consciences, ils n’associent que leurs capitaux. Une telle association est un vaste estomac, et n’a pas plus d’entrailles qu’un coffre-fort.
Vérité troisième. — L'association des gros capitaux peut certainement produire une grande industrie, mais si elle a fait dans ces conditions la richesse et la gloire factices de de quelque nation, ça été aux dépens du confort des ouvriers et de leur développement intellectuel, et au prix des souffrances, de la misère et de l'ignorance de la masse des travailleurs,
Vérité quatrième.—En résumé, l’association des capitaux produit le plus redoutable, le plus vorace, le plus insensible, le plus cruel de tous les tyrans : le monopole ; et le travail salarié la plus misérable de tuutes les existences physiques: et l’asujetissement moral le plus absolu : l’esclavage de la conscience, Le monopole est maître de l’âme et du corps du travailleur. Le travailleur subit l’action contrôlante du monopole en tout : religion, éducation, condition d’exis: tence physique, politique, sociale, domestique. Îl atteint le travailleur jusque dans ses enfants, et ce n’est pas son moindre tort que d’être le promoteur le plus déplorablement réussi de la prostitution.
Vérité cinquième.—H est encore une autre considération :
c'est que le monopole des grands capitaux ruine le petit capitaliste qui veut unir son capital et son travail. Il ne fait le bonheur et la richesse que de quelques mignons dans les arts et dans les professions. II ne fait aucunement profiter les autres industries, puisqu'il monopolise :e capital, l'argent, et qu’il en donne à peine pour vivre aux travailleurs. Tel capitaliste qui vaut un million, n'aura toujours qu’une famille à faire vivre dans l’aisance, même s’il double ce milllion. Tandis-que ce second million, distribué entre mille indigents, en leur permettant de vivre avec confort, ferait la fortune de tous les artisins, de tous les gens de profession, de tous les marchands de l’endroit où se produirait cette distribution. Les capitaux associés entre eux, en produisant le monopole, sont donc une cause d’appauvrissement général. Tout le contraire arrive, s'ils s’associent avec Je travail.
Voilà les raisons qui me détermineraient à repousser l’industrie, si on me l’offrait dans des conditions semblables, Ces raisons prouvent au delà de tout doute QU'IL NE SUFFIT PAS à un pays d’avoir une grande industrie manufacturière pour Conner au peuple qui l’habite le bien-être physique et moral, le développement intellectuel, enfin tout ce qui constitue la vraie civilisation, au point de vue de la raison humaine et de la conscience divine.
Les faite viennent à l'appui de ces raisons, et l’histoire du monde où l’industrie ne date pas d’hier, en est le lugubre et effrayant témoin.
À QuoI L'EUROPE DOIT ELLE LA MISÈRE QUI RONGE SES POPULATIONS, L’AGITATION QUI LA TROUBLE, LES VIOLENCES
QUI L’ONT ENSANGLANTÉE ET MENACENT DE LA NOYER DANS LE SANG ET DE L’ENTERRER SOUS LES RUINES ?
A quoi l’Europe doit sa misère, son trouble et les violences qui l’ont atteinte et qui la menacent encore de plus rudes châtiments, de plus cruelles représailles ? A quoi? Peuton sérieusement se poser cette question? Qui ne sait que c’est aux injustices que depuis des siècles les capitaux associés ont imposées à ;’aumanité, en exploitant systématicuement, froidement, h:nteusement, les sueurs des masses ouvrières, mal payé +, tenues dans l'indigence, privées d’éducation, réduites à. un long et constant désespoir ?
La France, l’Allemagne, l’Angleterre, sont coupables à des degrés différents du crime de l’exploitation de l’ouvrier par le monopole ; mais puisque c’est l'Angleterre que l’on veut imiter, que l’Angleterre nous serve d’exemple, nous fournisse nos preuves. [mitons son esprit d’entreprise et profitons de ses grandes connaissances industrielles, mais pour Dieu, puisons à la source des faits une triple haîne de son grand crime social : l’exploitation du travailleur par le capital.
Il y a des choses si évidentes qu’il suffit de les énoncer. Ainsi, l'Angleterre avait une population lorsqu'elle n’avait pas encore d'industrie manufacturière. Cette population n’était pas généralement riche, mais elle n’était pas généralement pauvre non plus. Quand l’industrie commença à se développer, le peuple anglais jouissait d’une aisance générale, chacun était son maître ou à peu-près, Quand cette industrie se fût développée, les riches industriels commencèrent à la monopoliser. Ils formèrent des compagnies énormes, bâtirent d’immenses usines. Or, de ce moment datent l’asservissement du peuple ouvrier en Angleterre,
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l'affreux paupérisme, les grandes émigrations, les work houses, où maisons des pauvres, la démoralisation, la profonde barbarie des classes indigentes de la société.
Ïl faut lire le rapport d’enquête qui fut publié dans le Morning Post de Londres, il y a quelques années, pour se faire une idée exacte de l’état social de l’Angleterre et visiter ce pays comme je l’ai fait, quoi qu'imparfaitement, pour constater les monstrueux résultats sociaux de l'association du capital pour l'exploitation égoïste et froidement rapace du travail populaire. Le rapporteur de cette enquête, tout anglais et tout aristocrate qu’il fût, n’a pu s'empêcher d'écrire ces lignes indélébiles :
‘ Les faits, qui vont se dérouler ici, dit l’auteur de l'enquête, sont d’une telle nature, que la plume est impuissante à peindre les terribles émotions qu’ils ont fait naître en moi, Partout, continue-t-il, c’est la faim et la prostitution, résultats inévitables de lextrème avilissement du salaire. C’est une épouvantable lutte entre la vie et la mort. Il faudrait des volumes pour racconter les détails de cette agonie, dont je ne pourrai donner qu'une idée bien incomplète.”
La fatalité a voulu que ce tableau soit encore fidèle vingt ans après. J'en trouve le témoignage dans le Wüitness mème d’une date récente. Son correspondant de Londres lui écrivait au mois de Janvier dernier :
‘Je désire vous donner de nouveaux exemples des contrastes que l’on voit à Londres entre les riches et les pauvres, et qui sont tels, que ceux que vous voyez au Canada ou aux Etats-Unis, ne peuvent vous donner aucune idée du gouffre insonaab'e qui divise l'Est de l'Ouest de Londres.”
L'écrivain donne alors une description du quartier de la Banque d’Angleterre, du physique aristocratique, élé. gant de ses habitants, et du genre magnifique d’existence qu'on y mène,
“ Et cependant, continue le correspondant, à cinq minutes de là nous nous trouvons dans les sales passages ou ruelles, encombrées des spécimens humains les plus bas, physiquement et moralement. Les hommes y sont pâles, maigres, faibles des genoux, bas de stature; ils ont les yeux éteints et dégoûtés et portent souvent l’empreinte de l'ivrognerie et du crime ;les enfants, hélas, pauvres petits! ils sont sales, sans soins, maladifs et misérables ; les femmes, élles ont l’apparance de l’immoralité, du mécontentement et de la malice, La maison du gin, à l’encoignure, est la seule qui respire l’aisance. Mais quelle dégradation et quelle misère chez ceux qui y entrent ef en sortent! La plus grande partie de ce peuple n’a pas d'ouvrage ou n’en a que très peu, pour lequel il est mal rétribué, et des milliers n’ont pas d’ouvrage du tout pendant plusieurs semaines.”
L'auteur décrit alors les taudis affeux dans lesquels demeurent même les ouvriers les mieux placés et la cherté énorme du loyer. ‘ Ce n’est pas une ou deux rues seulement qui nous offrent ce spectacle, mais rues après rues, en masses solides, chacune paraissant plus noire et plus affreuse que le reste.” L'écrivain suggère ensuite l’émigration comme seul remède ; mais, dit-il, une partie de cette population n’est pas même propre à l'émigration, tant sa dégradation et sa misère sont profondes et irrémédiables.”
Le correspondant nous fait ensuite part des associations
louables qui, au moyen des écoles déguénillées (“ ragged schools :”” quel honneur pour un système social d'en être réduit à de telles expressions pour appeler les choses par leur nom!) et de maisons de refuge et d’industrie, réussissent à peine à diminuer le nombre des misérables et Vintensité de leurs souffrances morales et physiques. La plus grande partie de lémigration qui nous vient de Londres est préalablement formée et organisée par ces associations louables.”
L'écrivain transporte ensuite le lecteur dans les quartiers aristocratiques, par le chemin de fer souterrain qui fait le tour de Londres. Ce n’est plus le même pays ; on se dirait même dans un autre monde, Les maisons sont grandes, détachées, entourées ©: parterres et de jardins. Chacune de ces maisons est habitée par une seule famille, et seulement pendant quelques mois de l’année, Cette page véridique et précise mérite d’être citée textuellement :
‘Si nous regardons à l’espace où un paria de la partie Est de Londres est forcée de respirer et vivre, et le comparons à l’espace dont jouit le Nabab de Park Row ou de Belgrave Square, le contraste est presque inconcevable, Celui-là a un cinquième d’upe chambre de quinze pieds carrés, sans droit à aucune «udtre partie de la maison, Le cinquième est tout ce que la pauvre créature a pour sé tenir debout, s’asseoir, manger et se coucher dans ce vaste monde. Au dehors est une cour étroite et sale, de quatre pieds de large sur environ deux cents pieds de longueur, où le soleil ne luit jamais, et remplie de pauvres misérables à moitié affamés comme lui-même—cette cour ayant une population, probablement, de cinq à six cents personnes ! Or toute cette cour avec ses foules, ne contient pas autant
de terrain que la seule maison de madame This, ou de l’honorable M. That; et encore M. et Madame ont ils droit à toute leur maison, tandis-que chaque membre de cette cohue doit se tenir daus son coin, car il n’a aucun droit au deià.”
‘ Mais ceci n’exprime pas encore tout, continue le correspondant. La maison de madarñe fait face à Hyde Park et a devant elle, près de deux milles de pays ouvert, rempli d’air frais et vif. Tandis que la cour dont j'ai parlé s'ouvre sur une rue à peine plus large que la cour même, et tout aussi sale; et cette rue est aussi encombrée que la cour même, et donne de tous côtés sur des cours aussi encombrées et tout aussi dégoûtantes. Madame fait un tour de voiture à Hyde Park chaque après-midi, et passe les mois de l'été dans sa résidence de campagne, aux bains de mer, ou quelque part sur le continent. Le paria de la Cour végète dans Îles régions désespérantes qui l’environnent, matin, midi et soir, et s’aventure rarement dans les parties ouvertes de la ville, ou de Ja campagne. Le même contraste s'applique aux vêtements, à la nourriture, aux relations et à toute autre partie de la vie sociale des deux classes, ce qui, pour un esprft réfléchi, est un sujet de profondes réflexions. Ces deux classes ne paraissent guère
ppartenir à la même espèce d’êtres—tant est vaste le gouffre qui les divise. Cependant, ils sont de la même race, un même sang coule dans leurs veines, le même sens humain se trouve chez tous deux. Le grand Créateur est leur Père commun, Dieu leur a envoyé son Evangile également, et l’on trouve trop rarement, parmi ces pauvres déshérités, des exceptions qui s’en prévalent.”
La trasuctic2 n’a pu qu’enlever de la force à ce qui précède,
Mais avant de demander si on veut faire un nouveau Londres de Montréal, en réduisant à l’état d'esclavage sa population ouvrière pour le profit exclusif du capital-monopole, citons la description qu’en donne l’auteur de l'enquête, qui fut faite en Angleterre il y a quelques années, sur la condition du peuple ouvrier des campagnes et des villes, à tous les points de vue, et qui peut se résumer ainsi relatiment au degré du mal: à Londres comme PARIOUR, partout comme à Londres,
Nc" donnerons plus loin les conclusions remarquables du correspondant britannique.
‘ Ceux qui n’ont vu Londres que de jour, dit l’auteur de l’Enquête, avec ses flots vivants, s’élançcant à travers d'immenses artères jusqu’à son cœur toujours agité, ceux-Jà ne connaissent pas Londres sous son aspect le plus saisissant, Ce n’est ni dans le bruit, ni dans les mugissements de la cataracte marchande inondant ses rues, ni dans ses forêts de navires, ni dans ses docks gigantesques, que Londres est vraiment solennel. Contemplez le de loin, du haut d’une éminence, par une soirée d’hiver. Les étoiles scintillent au ciel, au dessous, à vos pieds, resplendit un autre firmament étincelant de millions de feux. Ce sont des lignes de lumières, semblables aux trainées laissées par les météores, qui se coupent, se croisent et semblent courir, jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les brumes de l'espace, en formant un nuage rougeâtre et embrâsé, comme si la ville-monstre était en flammes,”
‘ Descendez ; la nuit s’avance, les bourdonnements de la vie ont cessé ; les Zodging-houses ont jeté dans la rue leurs
hôtes déguenillés et squalides, Oui, c’est maintenant que Londres se livre à vous, dans toute sa solennité ! Sur les bancs des parcs, dans les niches des ponts, sur la litière des marchés, arrive, se presse, s’entasse pêle-mêle un peuple entier de malheureux sans asile, sans pain, sans vêtements.”?
“ Sous le vestibule des palais, sous le péristyle des maisons, se groupent, se pelotonnent de pauvres enfants demi-nus, qui dans la journée n’ont pu obtenir le sou que coûte le lit des plus infâmes tandis. Plus loin, d’autres cherchent à réchauffer leurs membres glacés, auprès de la flamme qui éclaire les pierres empilées au milieu du chemin. Le silence des rues n’est plus troublé que par la marcha d’un peuple innombrable de mendiants et de ces pâles et misérables créatures qui grelottant de froid, espèrent arracher un morceau de pain au vice attardé ”
‘ Pendant ce temps, des milliers de jeunes filles luttent contre le sommeil, la maladie, le froid et la faim, pour tenir leur aiguille dans leurs doigts raidis par quinze heures de travail, Pendant ce temps des vieillards frappent vainement à la porte du work-house, leur dernière ressource. Pendant ce temps, des hommes et des femmes succombent d’inanition ou s’arrachent la vie pour échapper au besoin. Pendant ce temps, des mères remercient la mort d’avoir enfin mis un terme aux privations et aux tortures de leurs enfants, Oui: l’aspect de Londres est vraiment solennel
alors, quand la faim sy promène et tue hommes, femmes et enfants à la porte des palais aristocrates.”?
Un des membres du gouvernement Français sous la république de 1848, exilé en Angleterre, s’écriait dans son ouvrage sur ce pays, après avoir lu le rapport de l'Enquête, et en avoir fait l'épreuve sur les lieux memes, en parlant de
l'exploitation par le capital-monopole du travailleur salarié et opprimé :
‘ D’où la conséquence que tout petit capitaliste est presqu’assuré de sa ruine ; que la société est partagée en deux camps, sans intermédiaire en quelque sorte ; les capitaux ligués d’un côté, les bras exténués, sans défense, de l’autre; qu’il y a dans Londres, vingt-neuf banquiers faisant, dans une seule année, 24 milliards et cinquante millions d’affaires et que le niveau du salaire baissant sans cesse, il y a aussi en Angleterre, chaque année, un cinquième de la population qui languit et meurt de consomption, un nombre d’aliénations mentales deux, trois fois plus grand que dans les autres pays de l’Europe, trois cent mille affamés qui fuient le sol de la patrie, cent mille autres qui se font inscrire, en plus, au livre officiel de la misère.”
“ Ainsi, l’écu devenu, s’il est possible, plus féodal, plus tyrannique que la terre, l’écu éblouissant au dehors par ses flottes, par ses conquêtes toujours nouvelles, mais tuant froidement à l’intérieur, poussant un troupeau d'hommes à ces deux termes : consomption ou folie! Voilà ce que, par une profanation de mots, én est convenu d’appeler puissance de l'association !”
‘ Puissance maudite, fais donc entonner, dans les mers lointaines, du haut de tes mâts victorieux, le Rule /witannia, pour qu'il te soit répondu, de la métropole, par des cris de misère et de faim !”
M. Ledru-Rollin terminait par ces paroles profordément tristes, quoiqu’elles contiennent un mot d’apologie pour les capitalistes, et un encouragement pour ceux qui sont appelés, comme nos réformateurs politiques, à fonder l'institution de notre industrie :
‘On demeure accablé de son impuissance, on se sent le cœur défaillir, et ce serait à blasphémer Dieu, si l’on n'avait conscience que le mal est moins dans la nature que dans le vice des institutions humaines.”
Il n’a donc pas suffit à l’Angleterre d’être la première puissance maritime du monde, le foi rnisseur universel des cotonnades, des coutelleries et des casimirs, pour rendre son peuple heureux. Sa grandeur a été l’instrument de la misère de son peuple. Me dira-t-on que ce sacrifice était nécessaire à sa puissance ? Amère dérision. L’Ang'eterre pouvait être d’autant plus forte, riche et glorieuse, qu’elle aurait été plus humaine, plus juste, plus charitable pour la masse de ses enfants. Elle a souffert et toléré pendant des siècles, jusqu’à ce jour, l’exploitation effrénée du travail par le capital. Aujourd’hui elle est sur un volcan. Elle n’est pas seule en danger. La France, la Prusse, l'Espagne, l'Italie ont au front de leurs cspitaux la marque du fratricide. Tous ils ont participé au martyrologe du travailleur dans un état de société chrétienne de nom plutôt que de fait,
Leur industrie manufacturière a été l'instrument de la misère, de la dégradation et de l’esclavage social et politique du pevple, au lieu d’être celui de sa prospérité, de son bonheur et de sa moralité, Chez tous le capital a ex ploité louvrier plutôt que le charbon, le coton et le ver à soie, Le tableau des maux de l’industrie européenne a arraché de tous temps aux hommes justes, aux comités d'enquête, à tous les philantrophes, les plaintes les plus amères et les protêts les plus énergiques et les plus éloquents fondés sur les preuves les plus irrécusables, Famine, émigration, riots, soulèvements, épidémies d’ignorance ou pestilentielles, tout à été sans résultats. Et pourtant
quelles leçons poigantes ct terribles tout à la fois! Le capital du vieux monde a été sourd à tout. Rien de surprenant donc que le lion populaire, décharné, mais encore viable, ait fini par grogner et rugir, et qu’enfin sa colère ait éclaté comme la foudre, La France frémit encore ; l'Angleterre, refuge et centre de l’Znternationale, est menacée d’une terrible explosion ; le feu grison, monte à la surface et menace les riches après avoir dévoré les pauvres; la Prusse a suspendues sur sa tête les foudres révolutionnaires contre lesquelles tous les canons de Krupp soront impuissants : l’année qui commence va voir éclater les explosions de la vengeance populaire. De quels désastres, de quels spectacles épouvantables ne serons-nous pas témoins ! 11 2
QUEL EST LE PRINCIPE SUR LEQUEL ON PEUT ÉVITER CES MALHEURS, EN CANADA, SINON EN EUROPE, ET COM- MENT P&UT-ON ARRIVER A SON APPLICATION ?
Il est peut-être trop tard en Europe, pour rémédier au mal social ; car Dieu châtie le coupable en tournant contre lui la conséquence de son crime. La tyrannie du capital a tenu les peuples dans un état d’ignorance et de grossièreté brutales; la sensibilité humaine ne se produit que sous la forme de la haïîne et la pensée n’a plus qu’une expression, le fer et le feu : ses protêts sont écrits avec du sang ou des ruines, C’est ainsi que la tyrannie après avoir joui du béuéfice de son injustice, trouve au fond de la coupe du luxe et des jouissances criminelles, la lie qu’elle y avait accumulée dans son sot aveuglement. L’Angleterre échappera peut-être à son châtiment, grâce à une conscience plus chrétienne et à une flexibilité de caractère et d'institutions politiques qui se prêtent à tous les réformes, pourvu que le
peuple y porte la main avec fermeté, et dans ce cas-ci, avec menace même. Je souhaîte bien aussi du plus profond de mon âme, que la France en reste aux châtiments qu’elle a déjà éprouvés et qui auraient dû lui être épargnés, si la malice des uns n’avait pas outre-passé les griefs de la masse, Mais qui avait suscité cette malice, qui en a provoqué l’explosion, qui, d’êtres humains, avait fait des hyènes féroces, des barbares sans noms: sinon la tyrannie, la rapacité et l’insolence du capital et de la bourgeoisie? S'il y a eu en France quelque chose de plus barbare que les excès de bandes de prétendus communistes, c’est la bourgeoisie : avant la commune, et pendant des siècles, elle a tenu le travailleur dans un état d’asservissement et de misère, et a causé de la sorte plus de morts, plus de ruines, plus de méfaits que toutes les communes n’en causeront jamais. Qu'est-ce qu'il y a eu de plus cruel que la commune pendant la guerre, de plus impitoyable que le gouvèrnement de la commune, après la paix, sinon le gouvernement de la bourgeoisie? Tel est le cercle vicieux, effrayant, le remous magnétique, inextricable, où la société du 19me sitcle s’est placée en s’aliénant le travail par son exploitation tyrannique, insatiable, affreusement matérielle et paienne,
Mais si les nations européennes courrent risque d’être dévorées par leurs propres enfants, faut-il qu’il en soit ainsi de la nôtre !— Oui !—
Alors, à l’œuvre! créez une industrie factice, donnez-en le monopole au capital, aliénez-vous le travailleur, et la révolution que vous n’avez pu produire malgré tous vos efforts en privant le peuple de travail, vous la précipiterez cette révolution en peu de temps, en donnant au peuple
une industrie qui sera pour lui, fatalement, et sans qu'il y puisse résister, à cause de ses besoins immédiats, un décret de misère, de haîne, de violence et de destruction.
L’alarme est donnée : prenez garde! Aujourd’hui c’est un avis opportun ; vos faits seuls, dans l’avenir, peuvent en faire une menace.
De grâce, hommes de bonne volonté, unissez donc vos efforts pour éviter d’affreux malheurs à notre pays, qui comme tout autre, doit subir les conséquences des causes organisées ou fatales. Rien, dans notre position géographique ou sociale, peut faire que linjustice ne produise pas le mécontentement profond, comme cela arrive ailleurs. Ne nous berçons pas d'illusions à cet effet, et par intérêt comme par conscience, recherchons pour notre industrie, les conditions de justice et de fraternité chrétiennes, qui ont manqué à l’industrie européenne : afin d’arriver, au moins, aux mêmes brillants succès, au point de vue industriel, et à des résultats tout-à-fait différents aux points de vue social, moral et intellectuel,
QUEL EST LE PRINCIPE SUR LEQUEL ON PEUT ÉVITER CES MALHEURS, ET COMMENT ARRIVER A L'APPLICATION DE CE PRINCIPE ?
Ces malheurs, ils proviennent de l'association du capital, à l'exclusion du travail et pour Pexploiter. Ils proviennent du monopole des bénéfices de l’industrie au profit du capital associé avec le capital seulement, Ki le capital était associé avec le travail, les misères sociales n’existeraient pas ; par conséquent, pas de mécontentement, pas de crises sociales. Donc, associez le capital et le travail et vous aurez
trouvé le remède. L’association du Capital et du Travail produira l’égalité entre les deux forces productives. Ces forces fraternelles travailleront ensemble d’accord, et leur union intime centuplera leurs forces. Au lieu de se traiter en ennemis, le capital et le travail se traiteront comme deux frères amis. Dire qu’ils ne sont pas pour être unis, c’est nier que la lumière et le jour soient un. De quorse plaint le travail, sinon de l’oppression du capital. Cette oppression existe. Elle existe parce que le capital associé Gomine le travailleur isolé et tenu à la chaîne du salaire, avec la menace de Ja famine suspendue sur sa tête, s’il ne se soumet pas aux termes du capital tout-puissant et tyrannique. Faites disparaître la domination, et remplacez-la par l'association, et l'oppression sera impossible, puisqu'on n’a jamais vu personne s’opprimer soi-même, L'association du capital seul, produit le contentement chez le capitaliste et le mécontentement chez le travailleur. L’association du travailleur et du capitaliste augmentera ce résultat pour le capital, et le travail en profitera en proportions égales. Il est donc évident que si tel est le résultat de l’association du capital et du travail, le principe sur lequel on peut établir le contentement social et éviter les malheurs qui menacent la vieille Europe, est tout trouvé, Or, tout prouve que ce principe juste doit produire ce résultat, et il ne reste qu’à indiquer le moyen de l'appliquer. Ce moyen, mes amis, suivant moi, c’est par ure Joi, une loi stricte, claire, formelle, inviolable à moins de peines sévères. Je motiverais cette loi sur le fait que le travail salarié est un esclavage moral et physique, et ne pouvant le supprimer comyplètenent, à cause de mille petits ouvrages cusuels, je le supprinerais au moins dans tous les ateliers organisés, où le capital jreut (
toujours être l’associé du travail. La somme que l’ouvrier retirerait chaque semaine, serait en déduction de sa part des bénéfices, tout comme la somme retirée de temps à autre par le capitaliste, et l’ouvrier partagerait avec le capitaliste, à des époques fixes, la balance des bénéfices réalisés, dont il pourrait faire prêt à l’association, ou les retirer, suivant du reste les dispositions générales du droit commun touchant le contrat de société.