‹ Assureurs américains et assurés françaisChapitre 25 sur 44 · MM · texte numérisé non relu

MM

Pierre Baudin, député, ancien ministre, président ;

M. H. Furlaud, banquier;

H. Gounouilhou, directeur de la Gironde et de la Petite Gironde ;

Léopold Mabilleau, président de la Fédération internationale de la Mutualité ;

Charles Roux, président de la Compagnie générale transatlantique.

Le siège de la société est 89, boulevard Haussmann, dans les bureaux d'une banque des plus connues.

Quelle est l'utilité pratique de ce syndicat, qui se dresserait ainsi en face des mutualités américaines ou autres, aussi bien d'ailleurs que devant les compagnies par actions ?

Ce serait la réalisation de l'assurance contre l'assurance même, dont la nécessité semble de plus en plus urgente, afin d'équilibrer les forces de prévision et de savoir technique entre l'assuré ignorant ou distrait et le spécialiste rompu aux habiletés professionnelles.

Le bureau de vigilance que les employés établissent contre les employeurs n'est pas moins indispensable au client isolé des

grandes administrations commerciales modernes.

S'agit-il de l'intérêt personnel, immédiat et terre à terre, quel capitaliste n'a regretté de ne pas avoir à sa disposition un comptable émérite pour lui confier la revision des bordereaux que remettent à leurs clients les grands établissements de crédit ? Les erreurs involontaires sont faciles et d'autant moins réprimées que la décision n'est pas en dernier ressort et que ce client, qui ne réclame pas, a toujours le droit d'appel. Ce que nous disons des comptes courants individuels demeure encore plus exact, lorsqu'il s'agit de l'ensemble des opérations de la banque ou de l'entreprise industrielle ; à cet égard se sont formés des syndicats de porteurs de titres, notamment des porteurs de titres à l'étranger, qui ont rendu et qui rendent les plus signalés services.

Le système de défense collective s'est

étendu même à la revision des feuilles d'impôts si compliquées, même illisibles pour les non initiés ; les vérificateurs de feuilles d'impôts étendent de jour en jour leurs conseils et leur intervention, pour le plus grand désespoir de nos contributions directes.

La même assistance de revision et de contrecalcul se comprend d'elle-même, surtout quand il s'agit de l'assurance sur la vie traitée par une compagnie étrangère.

Une police est arrivée à expiration. Quelle est la somme due ? Nul autre qu'un actuaire « d'opposition», si Ton peut dire, ne peut nous garantir l'exactitude du total. Chaque année, d'après les nouveaux acts d'avril-mai 1906, les bénéfices immédiats des assurances doivent être distribués entre les assurés. Qui déterminera la contre-épreuve de cette ristourne totale ? Toujours et encore l'actuaire du syndicat, et même à ce service de mathématiques d'assurances, puisque telle est la définition

de l'actuariat, devrait se joindre tout naturellement le juriste international, le solicitor, rompu aux coutumes et aux lois américaines — puisqu'il s'agit d'Amérique — dont l'expérience permettrait d'intenter collectivement ces procès d'outre-mer, dont la seule menace jusqu'à Theure actuelle a toujours fait taire les velléités de résistance des assurés français.

Mais il n'y a pas que l'intérêt individuel de chacun pris en particulier.

Le syndicat — l'opinion coordonnée des syndiqués d'assurances, — aurait encore une autre tâche. Gomme tous les groupements syndicaux, il aurait à intervenir d'une façon décisive auprès des gouvernements — français et américains — dans les circonstances oili les Etats ont besoin d'être éclairés par des mandataires spéciaux et désintéressés. C'est une nécessité sous toutes les formes de gouvernement, surtout sous les gouvernements

démocratiques, comme la Répul)lique américaine ou la République française. Même lorsque les lois y ont été votées, une bataille ardente et latente se livre autour de leur application. L'exposé précédent nous a fait saisir sur le vif un épisode de cette lutte, en ce qui concerne la loi française. Un autre épisode naîtra évidemment de l'application des ads de l'Etat de New-York. Les grands assureurs d'au-delà de l'Atlantique ne se gênent pas pour dire que le vent de réformes qui suivit l'enquête n'est qu'un ouragan transitoire et que leur savante diplomatie usera peu à peu le bel élan des législateurs aussi bien que des fonctionnaires. Au bureau parlementaire entretenu aux frais des assureurs américains, que l'on nous a décrit à Albany, les assurés français et autres feront bien d'opposer le bureau de défense, s'ils ne veulent pas voir les lois de garantie submergées peu à peu par suite de la fa-

tigue des uns ou de la faiblesse des autres.

Les assurés français gagneront d'ailleurs,} à cette entente commune, une habitude de contrôle collectif qui leur servira même sur le territoire de leur propre pays.

En effet, la France Économique et Financière du 1^^ septembre le disait excellemment: «Latontine, disparue du domaine de la grande assurance, pullule chez nous de plus en plus dans la zone des assurances populaires, dites improprement mutuelles, ici d'autant plus dangereuse, que, malgré certains correctifs, elle s'applique, non aux seuls bénéfices, mais aux primes versées annuellement.

(( Le lecteur n'a qu'à regarder autour de lui, dans la ville de province ou le village qu'il habite ; il y découvrira toutes les variétés du genre : les unes économiquement gérées par des convaincus de Tidée, apôtres desintéressés du « pari mutuel » de l'épargne, les autres dirigées par d'habiles calculateurs, qui

assument pour une somme forfaitaire les frais de gestion et bâtissent rapidement de solides fortunes, un peu comme les bookmakers de la mutualité tontinière. »

Le syndicat aura aussi de ce côté une œuvre de discernement et d'éducation. Il se gardera des innovations dangereuses, étrangères ou intérieures. Enfin, il apprendra à estimer comme elles le méritent nos vieilles institutions nationales d'assurances, qui pourraient bien être améliorées sur certains points, mais qui se recommanderont toujours, parce qu'à l'ancienne mode elles gardent loyalement leur parole, après l'avoir soigneusement pesée.

Tout métier a ses traditions, que Ton ne rompt pas brusquement sans danger grave. Les progrès apparents se réduisent souvent au « camelotage », qui tôt ou tard finit par se disqualifier.

Le syndicat des assurés départagera les

améliorations vraies du « truquage » nuisible, commençant par rAmérique, finissant parle sol national.

Le besoin est né, l'organe existe; tout dépend des hommes.

Car, s'il est vrai que « la fonction crée l'organe, » elle vaut uniquement par qui la remplit.

Page 1